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La Troisième Jeunesse de Madame Prune/09

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Calmann Lévy (p. 35-39).



IX



26 décembre.

Ceux-là seuls qui ont le sens du chat pourront me suivre et me comprendre dans le développement de ma passion pour la petite mademoiselle Pluie-d’Avril, professionnelle de danse nipponne.

On a le sens du chat ou on ne l’a pas ; il n’y a point à raisonner sur la question. J’ai vu des gens qui par ailleurs ne donnaient aucun autre signe d’aliénation mentale, embrasser des chats irrésistiblement, avec frénésie, sans que l’affection et encore moins l’amour fussent en cause. Et ces gens n’étaient pas toujours des raffinés, des névrosés, mais souvent aussi des êtres sains et primitifs ; ainsi je me rappelle que certaine petite chatte grise, de six mois, à bord d’un de mes derniers navires, causait de véritables transports à bon nombre de matelots ; ils lui donnaient les noms les plus délirants, la pétrissaient de caresses, se fourraient longuement la moustache dans son pelage doux et propre, l’embrassaient à la manger, — tout comme j’étais capable de faire moi-même, quand par hasard je l’attrapais, cette moumoutte, dans un coin propice et sans témoins indiscrets.

Inutile de dire que je ne vais pas aussi loin avec mademoiselle Pluie-d’Avril en falbalas, qui sans doute serait très choquée du procédé ; mais les jeunes chats et elle me causent des sensations du même ordre, c’est incontestable, et il y a des instants où des velléités me prennent de la pétrir, — ce que je pourrais faire d’ailleurs sans plus de trouble intime que si c’était mademoiselle Moumoutte en fourrure grise.

Je viens donc souvent m’asseoir sur les nattes immaculées, dans les grands appartements vides et sonores de la « Maison de la Grue ». On y gèle, par ces froids de décembre, jamais bien sérieux au Japon, il est vrai, mais attristants à subir, entre des parois de papier, loin du clair soleil qui rayonne dehors, et sans autre leu qu’une braise dans un minuscule réchaud.

Et puis mademoiselle Pluie-d’Avril n’en finit plus à sa toilette. On court la prévenir dès que j’arrive, mais il faut chaque fois compter une heure avant qu’elle paraisse, une heure à s’ennuyer devant la dînette posée par terre, et à échanger de niais propos avec deux ou trois servantes prosternées.

Quand il entre enfin, mon petit chat habillé, c’est toujours la surprise d’atours nouveaux, d’un dessin extravagant et d’un coloris chimérique. Du fond de la grande salle un peu en pénombre, elle s’avance éclatante, avec une majesté de marionnette ; elle est presque une petite naine, mais surtout elle est une petite fée ; et le corps, négligeable par lui-même, se noie dans les plis de la robe, qui est garnie en bas d’un bourrelet très dur, pour que la traîne s’étale de tous côtés pompeusement. Ce qui fait surtout l’invraisemblance du personnage, c’est, je crois bien, la longueur du cou et l’extrême petitesse de la tête. Mais le charme, l’air vraiment chat, est dans les yeux ; des yeux bridés, retroussés, câlins, spirituels et tout le temps narquois.

Mademoiselle Matsuko, la guécha, suit à quelques pas derrière, très jolie aussi, mais boudeuse, avec une moue de dignité offensée, ayant trop bien compris que je ne viens point pour elle, et affectant de plus en plus de s’habiller sans recherche, en des nuances éteintes.

Non seulement elle danse, mais elle chante aussi, mademoiselle Pluie-d’Avril, ou elle déclame, tout en exécutant les pas que mademoiselle Matsuko lui joue sur sa longue mandoline. Et ce sont des séries de petits miaulements tout à fait chatiques, mais à peine perceptibles, avec, de temps à autre, en baissant la tête, des sons impayables, tirés du fond du gosier, et visant aux notes de basse-taille, — comme quand les moumouttes sont très en colère,

Elle m’a exécuté aujourd’hui la « danse des roues de fleurs », qui exige un jeu de plusieurs cerceaux garnis de camélias rouges, et le « pas de la source » avec deux bandes de soie blanche, qu’elle parvenait à agiter d’un continuel et inexplicable mouvement d’ondulation, rappelant l’eau des torrents.