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La Troisième Jeunesse de Madame Prune/40

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Calmann Lévy (p. 207-234).



XL

À SÉOUL



DANS LA RUE


Juin 1901.

À la splendeur de juin, qui est là-bas rayonnante et limpide plus encore que chez nous, je me souviens de m’être posé pour quelques jours dans une maisonnette, à Séoul, devant le palais de l’empereur de Corée, juste en face de la grande porte. Dès l’aube — naturellement très hâtive à cette saison, — des sonneries de trompettes me réveillaient, et c’était la relève matinale de la garde : une longue parade militaire, où figuraient chaque fois un millier d’hommes. Les autres bruits de Séoul commençaient ensuite, dominés par le hennissement continuel des chevaux, — de ces petits chevaux coréens, ébouriffés et toujours en colère, qui se battent et qui mordent.

Ce palais d’empereur se dissimulait derrière des murs. En se mettant à ma fenêtre on n’en pouvait rien voir, que l’enceinte morose et le grand portique rouge, décoré à la chinoise, avec des monstres sur la frise. D’étranges petits soldats, vêtus à l’européenne, montaient la faction devant cette demeure fermée, ceux-là mêmes dont les trompettes sonnaient chaque jour, avant le soleil levé : sous des képis comme en portent nos troupiers, des figures plates et jaunes, paraissant tout étonnées d’un accoutrement encore si nouveau.

De ma fenêtre, on apercevait aussi, en enfilade, une rue large et droite, où s’agitait une foule uniformément habillée de mousseline blanche, entre deux rangs de maisonnettes bien basses, bien saugrenues, d’un gris monotone et d’un aspect à peu près chinois.

La parade finie, c’était l’heure des audiences et des Conseils. Alors, dans d’élégantes chaises de laque, on apportait quantité de cérémonieux personnages en robe de soie à fleurs, coiffés de ce haut bonnet, — avec deux espèces de pavillons comme des oreilles écartées, comme des antennes — qui s’est démodé en Chine depuis environ trois siècles. Et, tandis que les abords du portique rouge s’encombraient de toutes ces belles chaises au repos et de leurs longs brancards flexibles gisant par terre, Je regardais ces gens de Cour gravir l’un après l’autre les marches du seuil impérial, puis disparaître dans le palais : dignitaires antédiluviens qui venaient régler les choses du vieil empire croulant ; sous leur costume d’apparat, ils avaient l’air de grands insectes, aux têtes compliquées, aux élytres chatoyants.

Alentour, le soleil de juin s’épandait en lumière de fête sur les grisailles de Séoul, qui reste la plus parfaitement grise de toutes ces antiques cités, encore vivantes en extrême Asie. Et c’était un soleil brûlant, car le climat de Corée est excessif, comme celui de la Chine ; à des hivers presque sibériens succèdent toujours sans transition de chauds et merveilleux printemps.

Dès le matin, il flambait, ce soleil, sur l’immense ville grise, enfermée dans ses remparts crénelés et dans son cirque de montagnes grises. Des rues droites, d’une lieue de long sur cent mètres de large, au sol gris, entre des myriades de maisonnettes poudreuses, à peu près toutes se ressemblant, toutes égales, et recouvertes de pareilles carapaces en briques couleur de cendre. Et dominant ces innombrables petites choses, de tous côtés surgissait dans le ciel, comme un terrible mur en pierrailles noirâtres, la chaîne de ces montagnes enveloppantes, qui était là comme pour emprisonner, maintenir, condenser la tristesse et l’immobilité de Séoul, — vieille capitale éloignée de la mer, et n’ayant même pas un fleuve pour lui amener les navires, toujours colporteurs d’idées et de choses nouvelles.

Si larges et si découvertes, les rues de cette ville, qu’on les voyait d’un bout à l’autre ; on les voyait là-bas, là-bas dans le lointain extrême et la poussière, aboutir aux portes des remparts, qui étaient surmontées, comme à Pékin, d’énormes donjons noirs et cornus. Ces foules toutes blanches, toutes en mousseline blanche, processionnant sur les longues chaussées, évoquaient, pour nous Européens, l’idée d’un essaim de jeunes filles réunies à quelque fête d’été ; mais les promeneurs étaient presque uniquement des hommes, au visage plat, à la barbiche rude et clairsemée comme les babines des phoques. Les garçons, les jeunes n’ayant pas encore convolé en justes noces, allaient tête nue, prenant un air virginal avec leur robe immaculée, leur raie au milieu et leur longue tresse dans le dos, à la manière des petites filles d’Occident. Quant aux hommes mariés, ils étaient irrésistiblement drôles, coiffés tous, d’après l’usage inéluctable, d’un nœud de cheveux et d’une espèce de petit chapeau imitant notre « haut de forme », en crin noir avec des brides pour nouer sous le menton ; si petits, ces chapeaux, d’une si ridicule petitesse, qu’on eût dit ceux qu’ont inventés chez nous les clowns. Et comme on était en juin et qu’il faisait très chaud, nombre de gens portaient autour du torse et des bras, sous la robe légère, une sorte de carcasse, de crinoline en jonc tressé, pour isoler la mousseline du corps ; cela donnait des bonshommes tout ronds, comme des poussahs en baudruche soufflée.

Au milieu des blancheurs de ces milliers de robes, quelques points rouges éclataient dans la foule comme des coquelicots : les bébés, tous en manteau écarlate, avec capuchon doré. Aussi quelques points couleur de feuille fraîche : les dame de qualité, toutes en manteau vert clair, coiffées d’un grand pli d’étoffe blanche comme les Napolitaines, et s’appuyant pour marcher sur de longues cannes, dans le genre des houlettes de bergère à Trianon ; costumes d’ailleurs très montants, mais avec deux ouvertures pour laisser sortir les pointes des deux seins. — Et les hommes en deuil !… De blanc habillés, ceux-là comme les autres, ils disparaissaient sous des chapeaux en paille de riz, larges d’au moins trois pieds, ayant forme d’abat-jour, et, de plus, ils se cachaient derrière un écran de circonstance, à deux poignées, qu’ils tenaient des deux mains, de manière à se l’appliquer hermétiquement sur le visage[1]. — D’ailleurs, dans toute cette bizarrerie des costumes, on ne sentait l’influence ni de la Chine ni du Japon, les deux redoutables pays voisins ; non, c’était quelque chose de très à part, ayant germé ici même, entre ces montagnes, au pied de ces amas de pierrailles grises.

Devant les humbles boutiques ouvertes le long des rues, d’assez monotones et modestes choses s’étalaient au soleil et à la poussière. Beaucoup de harnais, pour ces méchants petits chevaux à tous crins et d’humeur si batailleuse. Beaucoup de bahuts, tous pareils, en laque rouge avec des fermoirs dorés. Et surtout des milliers d’objets en ce merveilleux cuivre de Corée, qui est pâle, pâle comme du vermeil mourant, mais dont l’éclat ne se ternit jamais : coupes, brûle-parfums et hauts flambeaux d’une grâce exquise.

Les Coréens des vieux âges furent cependant des maîtres aux inventions diverses. C’est eux qui jadis initièrent les Japonais à la fabrication de la porcelaine ; — et, dans les tombeaux de leurs souverains légendaires, on retrouve d’adorables céramiques, presque toujours grises, couleur de souris, dont l’étrangeté sobre, inspirée de la feuille ou de la fleur des lotus, atteste un art déjà très avancé. C’est aussi par eux que le secret de la boussole marine, vers le xie siècle, fut révélé à des navigateurs arabes, qui l’apportèrent dans notre Occident barbare. Mais à présent l’immense décrépitude asiatique s’est étendue sur ce peuple trop vieux, et la Corée se meurt comme le Céleste Empire.

Ces milliers de petites carapaces, longues et étroites, servant de toitures aux maisons de Séoul, je me rappelle comme elles jouaient singulièrement les pierres tombales lorsqu’on les apercevait à vol d’oiseau. La ville, regardée du haut des grands miradors couronnant les portes, produisait un étonnant effet de cimetière ; on eût dit une infinie jonchée de tombes dans une enceinte crénelée, — avec de longues avenues où s’agitait une peuplade de fantômes, toujours en diaphanes vêtements blancs.

Au sortir des remparts, aussitôt franchies les lourdes portes à donjons, on trouvait une campagne infiniment paisible et mélancolique. Un sol pierreux ; partout des affleurements de ces rocailles grisâtres, pareilles aux montagnes environnantes. Des cèdres, des saules, des verdures d’un éclat tout neuf : une merveilleuse apothéose du printemps, à cette fin de juin ; des tapis de fleurs qu’inondait la gaie lumière ; un bruissement perpétuel de cigales. Et des gens à l’air doux, qui jouaient de l’éventail — des gens vêtus de mousseline blanche, il va sans dire, et coiffés du tout petit chapeau de clown, en crin noir, avec des brides, — venaient timidement et gentiment essayer de causer, avec trois mots français ou latins, appris dans les écoles ; ils vous offraient aussi de vous asseoir avec eux, au bord du chemin, sous le toit de quelque petite échoppe où l’on vendait d’innocentes boissons très sucrées rafraîchies à la neige ; — tout cela avait des apparences d’inaltérable bonhomie, et pourtant, quinze jours plus tôt, dans le sud de l’empire, dans l’île de Quelpaert, de grands massacres de chrétiens venaient encore d’avoir lieu, avec des raffinements d’atroce cruauté.


Les massacres ! Les massacres passés, présents ou à venir : en extrême Asie, c’est toujours avec cela qu’il faut compter… N’empêche qu’il y avait à Séoul une immense et folle cathédrale, comme nos missionnaires rêvent obstinément d’en construire dans les empires jaunes, malgré la certitude presque absolue qu’elles seront saccagées, et qu’eux-mêmes, prêtres ou religieuses, réfugiés quelque jour dans cet asile suprême, y trouveront une horrible mort… Elle était posée superbement sur une colline, cette aventureuse église de Séoul, dominant les milliers de maisonnettes à toiture en carapace, qui, regardées du haut de sa flèche gothique, semblaient un peuple de cloportes. Et tout autour c’était la mission française ; un quartier pour l’heure accueillant et paisible, où des bonnes Sœurs de chez nous élevaient des bandes de petits Coréens et de petites Coréennes aux minois de chat, leur apprenant à exercer d’humbles métiers, et à parler un peu notre langue.

Plus loin il y avait aussi deux ou trois rues où l’on aurait pu se croire à Nagasaki ou à Yeddo ; on y retrouvait les mousmés rieuses aux jolis chignons luisants, les boutiques proprettes et les gentilles maisons-de-thé, égayées de bouquets très prétentieux dans des vases de bronze. — Et c’était le commencement de cette infiltration japonaise, l’un des périls menaçant le plus l’existence de la Corée.



Oh ! la cocasserie, pour moi si imprévue, d’une journée de pluie à Séoul ! L’amusant souvenir que j’en ai gardé ! Cette fois-là, en ouvrant ma fenêtre au matin, j’avais vu tout assombri et tout nuageux ce ciel ordinairement si pur. Autour de la ville grise, les montagnes drôles et trop pointues semblaient piquer dans un même voile épais, qui descendait peu à peu, peu à peu embrumant les choses. Et des gouttes d’eau, d’abord très fines, avaient commencé de tomber : la pluie, la vraie pluie, que l’Empereur était allé demander lui-même aux dieux de la Corée, la veille au soir, en sacrifiant de sa main un mouton, dans la campagne, sur un rocher. Alors, il y avait eu changement à vue dans la saugrenuité des foules ; en un clin d’œil, ce pays était devenu le royaume de la toile gommée, couleur jaune serin. Devant l’entrée impériale, où stationnaient comme toujours les chaises à porteurs de tant de grands personnages, les valets prestement avaient mis des capots en toile cirée jaune sur toutes ces belles caisses laquées noir et or. Par-dessus leur petit chapeau de clown, les passants avaient tous posé en équilibre un immense cornet de pareille toile cirée jaune ; les plus craintifs de l’eau avaient aussi endossé une veste bouffante, de même étoffe et de même couleur. Des parapluies larges, à mille plissures, toujours en toile cirée jaune, s’étaient déployés partout au-dessus des têtes. Et les robes de mousseline blanche, que l’on troussait le plus haut possible, maintenant molles, fripées, s’emplissaient de crotte. Jusqu’au soir la pluie tomba du ciel lourd, tomba tranquille et incessante. Dans la rue boueuse, la foule circulait, aussi pressée ; seulement, de blanche qu’elle avait coutume d’être, voici qu’elle venait de passer au jaune uniforme, et les centaines de têtes, avec leurs espèces de grands bonnets de magicien enfoncés jusqu’aux yeux, étaient à présent des cônes bien pointus, sur lesquels ruisselait l’averse.

Et enfin j’ai gardé souvenance d’un jeune moineau, trop vite échappé du nid, qui ce jour-là s’était abattu dans ma chambre, ne pouvant plus voler tant il avait reçu de pluie sur ses pauvres petites plumes neuves. Le lendemain matin, bien séché et réconforté, il s’en alla par la fenêtre ouverte rejoindre ses frères, moinillons de la même couvée, qui pépiaient au beau soleil reparu, en face, perchés sur des gnômes de plâtre et de faïence, à la frise du portique impérial.



II

À LA COUR


À la Cour de Corée, quand j’y suis passé, la grande affaire à l’ordre du jour était la translation des restes de l’Impératrice, poignardée par des assassins, environ sept années auparavant, une nuit, dans son vieux palais. Les immuables rites exigeaient qu’étant morte de malemort, elle commençât par deux séjours prolongés en terre, dans deux trous différents, afin de n’arriver à sa dernière demeure, chez ses tranquilles ancêtres, qu’après s’être débarrassée, dans les provisoires sépultures, de certains démons très agités qui s’acharnent toujours aux cadavres des personnes assassinées. Or, l’époque était venue d’opérer le premier transfert[2] ; avant de creuser la seconde fosse, les trois grands nécromanciens de l’Empereur avaient été consultés sur le choix du terrain, — qui doit être friable, exempt de pierres et même de cailloux ; mais voici qu’à cinq pieds à peine on avait trouvé le rocher ! Les trois nécromanciens donc avaient été sur-le-champ condamnés à mort[3] ; cependant cela ne réparait rien ; le lieu de la seconde sépulture n’en demeurait pas moins indéterminé ; aussi, paraît-il, était-on fort perplexe, là, en face de chez moi, derrière la muraille impériale.

Oh ! le vieux palais, où cette impératrice mourut sous le couteau, et qui fut depuis la nuit du crime abandonné avec terreur !… Un matin de juin, par un beau soleil impassible, quel curieux pèlerinage on m’y fit faire, — sous la conduite de deux bonshommes en robe de mousseline blanche et en petit « haut de forme » de crin noir ! Au milieu de parcs silencieux et murés, qui déjà retournaient à la brousse, au hallier primitif, c’était une confusion de lourds bâtiments pompeux ou de kiosques frêles, tout cela fermé et en pénombre sous de grands stores ; quelque chose comme les quartiers de la « Ville jaune » à Pékin, avec les mêmes toitures de faïence aux lignes courbes, les mêmes terrasses de marbre ; à tous les perrons, des monstres gardiens, accroupis comme là-bas, mais ayant une figure autre, un rictus de férocité différente. Dans les cours dallées, l’herbe des champs croissait entre les larges pierres blanches ; parmi ces marbres, déjà très disjoints, mûrissaient de petites fraises sauvages, que je cueillais en chemin et qui montraient partout leurs gentilles taches rouges sur ces blancheurs mornes. Il y avait aussi, entre des murs ou des rochers naturels, quelques jardinets très enclos pour les mystérieuses promenades des princesses de jadis ; parmi des potiches et de prétentieuses rocailles, il y fleurissait des pivoines, des roses, des iris, malgré l’envahissement des ronces et des graminées folles ; les arbousiers, les cerisiers y semaient par terre leurs fruits rouges, inutiles, perdus même pour les oiseaux, qui ne semblaient guère fréquenter dans ce palais de la peur. La petite chambre du crime, sombre aussi et les stores baissés, étalait un funèbre désordre : boiseries brisées, noircies, comme léchées par le feu. La grande salle d’apparat avait une voûte à caissons, d’un rouge de sang, et partout des peintures représentant les divinités et les bêtes qui hantent le rêve des hommes d’ici ; le trône de Corée, du même rouge sinistre, s’élevait au milieu ; il se détachait, monumental, sur une étrange peinture crépusculaire, déployée comme la toile de fond d’un décor au théâtre, où, dans des nuages d’or livide, une planète se levait, large et sanglante, au-dessus de montagnes chaotiques.

L’Empereur donc, ne pouvant plus se sentir dans ce palais, où il voyait des mains sans corps et trempées dans du sang remuer autour de lui dès qu’il faisait noir, avait ordonné la construction de ce petit palais moderne et mesquin, à l’autre bout de Séoul, près de la concession européenne, là, en face de mon logis ; et tout s’en allait en ruine chez les somptueux ancêtres.

Dans un autre palais, encore plus ancien que celui du crime, nous nous étions ensuite rendus ce matin-là, roulés en des petites voitures par des hommes coureurs qui galopaient à toutes jambes. C’était très loin, par des quartiers morts, par de longues avenues de donjons noirs. Les cours, les dépendances, les jardins, les parcs occupaient un espace infini, toute une zone sacrée, interdite, à jamais inutilisable et perdue. Là encore il y avait des bâtiments immenses, posant sur des terrasses de marbre. Il y avait une salle du trône, abandonnée depuis deux ou trois siècles, où des centaines de pigeons, nichés à la voûte de laque rouge et n’attendant point notre visite, menaient au-dessus de nos têtes un bruit d’ailes effarées ; et ce plus vénérable trône se détachait lui aussi, comme le précédent, sur un paysage de cauchemar, avec des forêts, des cimes escarpées, et le lever d’une lune géante, ou de je ne sais quel fantôme d’astre sans rayons. Les chambres des princesses étaient petites, sombres, sépulcrales, ornées de peintures effrayantes, et on se demandait comment les belles du vieux temps avaient pu, dans cette obscurité, faire leur toilette, revêtir leurs traînants atours. Mais les parcs avaient une mélancolique grandeur, avec des bouquets de cèdres centenaires, des lacs pleins de roseaux et de lotus, de vraies solitudes, presque des horizons sauvages, en pleine ville, dans l’enceinte des remparts ; les bêtes y vivaient comme dans la brousse, les hérons, les faisans, les cerfs et les biches ; — et mes deux guides me contaient que pendant la nuit les tigres, habitants obstinés des montagnes d’alentour, escaladaient les murs d’enclos pour y venir faire la chasse.



Trois ou quatre jours après mon arrivée à Séoul, notre amiral y était venu lui-même, avec d’autres officiers, pour une visite à l’Empereur. Et un soir on nous avait vus tous en grande tenue franchir le portique du palais nouveau.

La déception avait d’abord été complète pour nous en entrant là : aucune magnificence, ni même aucune étrangeté dans ces constructions modernes. Les nécromanciens, consultés sur l’appartement où il convenait de nous recevoir pour que notre visite n’eût point de conséquences funestes, avaient obstinément indiqué une sorte de hangar, aux boiseries vert bronze avec quelques peinturlures vermillon ; on y avait jeté des tapis en hâte et apporté un grand paravent admirable, en soie blanche, seul luxe de cette salle ouverte. C’est devant ce fond d’un blanc d’ivoire, brodé et rebrodé de fleurs, d’oiseaux et de papillons, que nous étaient apparus l’Empereur et le prince héritier, debout tous les deux et dans une attitude consacrée, la main posant sur une petite table ; le père vêtu de jaune impérial, le fils, de rouge cerise. Leurs robes somptueuses, toutes brochées d’or, avec des pans comme des élytres, étaient retenues à la taille par des ceintures de pierreries. Quelques personnages officiels, interprètes et ministres, se tenaient à leurs côtés en robes de soie sombre. Et tous étaient coiffés de ce haut bonnet, à antennes de scarabée, qui se portait jadis à Pékin du temps des empereurs mings, — et qui est du reste le seul emprunt fait par les Coréens aux modes chinoises. Lui, l’Empereur, un visage de parchemin pâle, très souriant, avec des babines grises ; de tout petits yeux mobiles et vifs ; beaucoup de distinction, d’intelligence et de bonté. Le prince au contraire, le masque dur, l’air irrité et cruel, paraissait supporter à peine notre présence ; il nous semblait que tout le temps son père fût obligé de le calmer, d’un regard tendre et suppliant, d’une parole douce prononcée à voix basse, ou bien d’une main caressante qui prenait la sienne pour la reposer sur la petite table et l’y maintenir. Qui dira les drames intimes, peut-être, entre ces deux fétiches soyeux, l’un rouge et l’autre jaune ?

L’Empereur, dont la physionomie s’ouvrait de plus en plus, interrogea l’amiral sur la guerre de Chine, que nous venions de finir, sur nos armements, nos cuirassés, nos torpilleurs, et, après une audience très prolongée qui semblait l’intéresser, nous congédia d’un salut courtois.

Il y eut ensuite, dans une salle toute neuve et quelconque, bâtie spécialement pour les réceptions d’Européens, un grand dîner offert à notre amiral et à ses officiers, au ministre de France et aux attachés de sa légation. Tous les vins, tous les plats de chez nous, apportés ici à grands frais ; un dîner qui eût été de mise à l’Élysée[4]. La seule note exotique, donnée par les hauts bonnets étranges de quelques personnages de Cour, que le souverain, redevenu invisible, avait délégués pour s’asseoir presque silencieusement parmi nous. Mais nous savions que dans la soirée le corps de ballet de l’Empereur devait danser pour nous distraire, et c’était une attente si amusante !

En plein air, par la belle nuit douce, on nous servit du café, des liqueurs, des cigares sur une vaste estrade improvisée, recouverte de tapis européens tout neufs et de draperies clouées de frais. Au milieu de nos petites tables, un large cercle restait vide, — sans doute pour ces danseuses attendues, mais qui ne paraissaient point. La musique de notre escadre, amenée par l’amiral pour distraire un moment le vieux souverain, jouait bruyamment je ne sais quelle banalité comme les Cloches de Corneville ou la Mascotte. Et on se serait cru à quelque fête foraine, n’importe où, excepté dans le palais haut muré d’un empereur de Séoul.

Mais sitôt que finit la musiquette sautillante, un orchestre coréen, que l’on ne voyait pas, préluda sans transition. L’air s’emplit de beuglements sinistres poussés par des trompes au timbre grave, que des tam-tam en différents tons accompagnaient de leur fracas. C’était brusque, imprévu, déroutant, mais si lugubre à entendre que l’on frissonnait plutôt que d’avoir envie de sourire. Et, durant la première minute de saisissement, deux énormes tigres, sortis comme d’une trappe, avaient bondi au milieu de nous, dans le cercle vide réservé aux danseurs. Deux tigres rayés de Mongolie, beaucoup plus grands que nature, des monstres artificiels en peluche noire et jaune, mus chacun intérieurement par deux hommes dont les jambes simulaient des pattes griffues. Leurs grosses têtes rondes aux yeux louches, aux crinières en chenille de soie, étaient interprétées avec cette science du grimaçant et du féroce, avec cet art transcendant du rictus qui est spécial aux gens d’extrême Asie. L’orchestre leur jouait quelque chose de triste et de sauvage qui ne ressemblait à rien de connu, mais où l’on distinguait peu à peu d’habiles harmonies. Et eux, les deux tigres, dansaient en mesure, une danse d’ours, en dandolinant leur visage de férocité souriante,

Des acrobates parurent après, étonnamment trapus, avec des cous de taureau, leurs robes de mousseline blanche laissant transparaître les saillies de leurs muscles épais. Quand ils eurent fait des tours, ils se mirent en cercle pour chanter : des petites voix d’oiseau ou de cigale, des trilles sans fin exécutés à l’unisson avec un ensemble parfait et une virtuosité rare, sur des notes extra-hautes. De loin, cela devait ressembler au bruissement joyeux que font les insectes dans les foins, les beaux soirs d’été. — On nous apprit que c’étaient des sous-officiers de la garde, qui pour la circonstance s’étaient mis en civil.

Des serviteurs apportèrent ensuite des gerbes de pivoines artificielles, d’une grosseur invraisemblable ; d’autres vinrent poser un petit arc de triomphe en carton peint ; — et c’étaient les accessoires des danseuses tant désirées, qui enfin parurent…

Une douzaine de petites personnes si drôles, mièvres, pâlottes, avec des airs si pudiques dans leurs robes longues ! De minuscules figures plates, des yeux bridés à ne plus pouvoir s’ouvrir, d’invraisemblables édifices de cheveux en torsade, représentant pour chacune la toison d’une douzaine de femmes normales ; et des petits chapeaux bergère posés là-dessus ! Quelque chose de notre xviiie siècle français se retrouvait dans ces atours, d’une mode infiniment plus ancienne ; elles avaient un faux air de poupées Louis XVI. Jamais sous de tels aspects on n’aurait imaginé des danseuses asiatiques ; mais en Corée tout est saugrenu, impossible à prévoir.

Les yeux baissés, le visage inexpressif, elles exécutèrent d’abord une sorte de pas tragique, en brandissant des coutelas dans leurs mains frêles. Ensuite, ôtant leur petit chapeau rococo, elles firent un interminable jeu, d’une puérilité niaise. L’une après l’autre, avec des gestes mous et alanguis, elles venaient jeter une balle légère qui devait traverser le gentil portique de carton par un trou percé dans la frise ; lorsque la balle passait bien, les autres poupées, avec mille grâces prétentieuses, s’empressaient à planter une pivoine monstre, comme récompense, dans les faux cheveux de l’adroite petite personne ; si au contraire la balle ne passait pas, la coupable était punie d’une croix noire, que l’une de ses compagnes venait lui tracer à l’encre de Chine sur la joue, avec force mignardises.

À la fin, toutes étaient barbouillées, et toutes avaient, par-dessus l’extravagant chignon, un édifice de fleurs. C’était lassant, hypnotisant, la continuelle répétition des mêmes poses maniérées et des mêmes lenteurs voulues, au son de cette musique coréenne, non plus terrible et hurlante comme tout à l’heure pour la danse des tigres, mais mystérieusement tranquille, triste sans être plaintive, comme exprimant la résignation à l’immense ennui de la vie. C’était lassant, et malgré soi on regardait, on écoutait, on subissait un peu de fascination ; il y avait l’élégance dans tout cela, du rythme et de l’art lointain…

Le lendemain, nous quittâmes tous ensemble Séoul pour rejoindre l’escadre, chargés de présents par l’Empereur : quantité de paquets soigneusement enveloppés de papier de riz, et portant notre nom en coréen ; pour chacun de nous, un coffret en acier niellé d’argent et un autre en marbre vert, des stores d’une finesse exquise, des pièces de rabane et des peintures sur soie blanche, signées d’artistes connus dans le pays.



Combien de temps encore subsistera l’étrange Corée ? À peine vient-elle de secouer le joug débonnaire de la Chine, voici que des menaces de tous côtés l’entourent : le Japon la convoite comme une proie facile, à portée de la main ; et du côté du nord, la Russie s’approche à grands pas, à travers les steppes sibériens et les plaines de Mandchourie. Le vieil Empereur, longtemps momifié, commence de s’éveiller dans l’effarement, à se sentir de jour en jour plus enserré par la douce civilisation du genre occidental. Il veut des chemins de fer, des usines qui fument. Et vite il arme des soldats, il fait venir des fusils, des canons, toutes ces jolies choses que nous avons nous-mêmes pour tuer vite et loin.

  1. C’est dans cet appareil de deuil, très dissimulateur, que l’évêque actuel de Séoul et quelques prêtres, échappés au martyre, se risquèrent à revenir ici, après le dernier grand massacre des chrétiens de Corée.
  2. Chacun de ces transports nécessite une voie dallée, établie tout exprès ; chacune de ces étapes mortuaires exige un palais spécial, construit sur le lieu du repos momentané ; à Séoul, les gens bien documentés estimaient à une quarantaine de millions la dépense totale de ces funérailles.
  3. Peine commuée le lendemain en la déportation perpétuelle.
  4. C’est une vieille demoiselle française, d’ailleurs très respectable, qui est depuis longtemps attachée au service de l’Empereur pour faire les commandes en Europe et ordonner les repas.