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La Troisième Jeunesse de Madame Prune/41

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Calmann Lévy (p. 235-240).



XLI



30 juin.

Trois mois ont passé. J’ai revu l’immense Pékin de ruines et de poussière, j’ai fait ma longue chevauchée aux tombeaux des Tsin, j’ai visité l’empereur de Séoul et sa vieille cour. Maintenant, je reviens, et les voici qui reparaissent, les gentils îlots annonciateurs du Japon. Nous revenons, fatigués tous, et notre cuirassé lourd, comme s’il était fatigué lui-même, à l’air de se traîner sur les eaux chaudes et sous le ciel accablant. Les orages d’été couvent dans de grosses nuées sombres, dont le pays est comme enveloppé.

On étouffe dans la baie de madame Prune, dans le couloir de montagnes, quand nous y entrons. Mais comme tout est joli ! Et puis je m’y reconnais mieux qu’à notre arrivée précédente ; j’y retrouve comme il y a quinze ans le concert infini des cigales, et aussi les magnificences de la verdure de juin. Ah ! la verdure annuelle, comme elle écrase de sa fraîcheur la nuance de ces arbres d’hiver, cèdres, pins ou camélias, qui régnaient seuls ici, quand nous étions venus en décembre.

Ce ne sont pas, dirait-on, les mêmes figures de matelots, bien saines et bien rondes, que le Redoutable ramène à Nagasaki ; il y en a vraiment qu’on ne reconnaît plus. Notre équipage a longuement souffert, sur l’eau remuante et empestée de Takou, souffert surtout de la mauvaise chaleur et de l’enfermement, plus encore que des manœuvres pénibles et de la dépense continuelle de force. Sous le soleil de Chine, vivre six ou sept cents dans une boîte en fer où d’énormes feux de charbon restent allumés nuit et jour, entendre un éternel tapage augmenté par des résonnances de métal, recevoir de l’air qui a déjà passé par des centaines de poitrines et qu’une ventilation artificielle vous envoie à regret, respirer par des trous, être constamment baigné de sueur !… Il était temps d’arriver ici, où l’on pourra se détendre, marcher, courir, oublier.

Près de quatre heures du soir, quand je puis enfin mettre pied à terre. Dans la rue, je trouve jolies toutes les mousmés ; tant de verdure et de fleurs m’enchantent ; après la Chine grandiose et lugubre, aux visages fermés et maussades, chacune de ces petites personnes que je regarde ici me donne envie de rire, comme ces petites maisons, ces petits bibelots et ces petits jardins. — Et on va se reposer un mois dans cette île : mon Dieu, que la vie est donc une chose amusante !

Trop tard pour aller dans la montagne d’Inamoto, qui ne m’attend point ; j’irai donc d’abord remplir mes devoirs de famille, saluer madame Renoncule et mes belles-sœurs ; ensuite je monterai chez ma petite amie Pluie-d’Avril, — et peut-être, qui sait, chez madame Prune, car je me sens dans l’esprit ce soir un certain tour drolatique et badin qui m’y attire.

La rue ascendante qui mène à la maisonnette de la danseuse est solitaire, comme toujours, et triste cette fois, sous le ciel orageux et sombre, avec ces touffes d’herbes, signes de délaissement, que le mois de juin a semées çà et là entre les dalles. À cette porte, là-bas, ce gros chat assis avec dignité et regardant passer les hirondelles, si je ne m’abuse, c’est bien M. Swong-san, le minois pompeusement encadré par sa fraise à la Médicis, en mousseline tuyautée, qu’une rosette attache sous le menton. Et, derrière ce châssis de papier qui vient de s’ouvrir, au premier étage, cette petite fille en robe simplette, qui se retrousse les manches, un savon à la main, pour barboter des deux bras dans une cuve de porcelaine, c’est Pluie-d’Avril, la petite fée des maisons-de-thé et des temples, vaquant aujourd’hui à de menus soins d’intérieur, comme la dernière des mousmés.

Et qu’elle est mignonne, surprise ainsi ! Je ne l’avais jamais vue dans cette humble robe de coton bleu, ni ne me l’étais représentée lavant elle-même ses fines chaussettes à orteil séparé, faisant acte de ménagère économe. Pauvre petite saltimbanque, somme toute, malgré ses falbalas de métier, pauvre petite, obligée peut-être de compter beaucoup pour faire marcher le ménage à trois : elle, la vieille dame et le chat…

Vite elle veut s’habiller, un peu confuse, mettre une belle robe pour m’offrir le thé :

— Non, je t’en prie, garde ton costume d’enfant du peuple, ma petite Pluie-d’Avril ; je te trouve plus réelle ainsi, et plus touchante ; reste comme ça !


En montant chez madame Prune, une sorte de pressentiment m’était venu du trop galant spectacle qui pouvait m’y attendre. C’était l’heure de la baignade, que les Nippons, les soirs d’été, pratiquent sans mystère. Dans ce haut faubourg, où les mœurs sont demeurées plus simples qu’en ville, cela se passait encore au temps de Chrysanthème ; des personnes sans malice, tant d’un sexe que de l’autre, se rafraîchissaient dans des cuves de bois, ou des jarres de terre cuite, posées sur les portes ou dans les jardinets, et leurs visages, émergeant de l’eau claire, témoignaient d’un innocent bien-être… Si madame Prune aussi, me disais-je, allait être dans son bain !…

Et elle y était !

Quand j’eus fait tourner le mécanisme à secret du portillon, j’aperçus dès l’abord une cuve, qui m’était depuis longtemps connue, et d’où s’échappait une nuque charmante, comme sortirait une fleur d’un bouquetier. Et la baigneuse, spirituelle et enjouée même dans les occurrences les plus prosaïques de la vie, s’amusait gracieusement toute seule à faire : « Blou, blou, blou, brrr ! » en soufflant à grand bruit sous l’eau.