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La Troisième Jeunesse de Madame Prune/42

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Calmann Lévy (p. 241-243).



XLII



1er juillet

Combien c’est changé dans les sentiers de la montagne ! Une folle végétation herbacée a tout envahi ; elle a presque submergé les tombes, comme une innocente et fraîche marée verte, venue en silence de partout à la fois. Quand je monte aujourd’hui chez la mousmé Inamoto, sous un ciel pesant et chargé d’averses, mes pieds s’embarrassent dans les gramens, les fougères, et, le long du mur qui enferme le bois, on ne voit plus la foulée que j’avais faite.

La mousmé Inamoto, je ne me figurais pas qu’elle serait là, à m’attendre, et je me sens tout saisi d’apercevoir, au-dessus du mur gris, son front, ses deux yeux qui me regardaient venir.

— C’est moi que tu attends ? Tu savais donc ?

— Hier, dit-elle, quand les canons ont tiré, j’ai reconnu le grand vaisseau de guerre français. Il n’y a que le tien si grand et peint en noir.

Moi qui craignais de ne pas la retrouver, ou d’être désenchanté en la revoyant ! Je crois seulement qu’elle a un peu grandi, comme les fougères de son pare, mais elle est même plus jolie, et j’aime encore davantage l’expression de ses yeux.

De nouveau nous voilà donc ensemble et à l’abri de l’autre côté du mur, installés sur la terre et les herbages, la tête pleine de choses que nous voudrions exprimer, mais obligés de nous en tenir à des mots bien simples, à des tournures bien enfantines, qui ne rendent plus rien du tout.

Et à peine suis-je assis, pan, je reçois une claque sur la main gauche, pan, une autre sur la main droite. « Qu’est-ce qui te prend, petite mousmé ? Autrefois tu étais si correcte. » Ah ! les moustiques… Cet hiver ils n’étaient pas nés. En une minute, sortis par centaines des épaisses verdures, les voici assemblés autour de nous comme un nuage, et c’est pour m’en débarrasser, toutes ces gifles amicales. Alors, moi aussi je lui rendrai la pareille, et pan sur ses mains, et pan sur ses bras nus, où chaque piqûre fait une grosse cloche instantanée, plus rose que l’ambre de sa chair… Avec la plupart des dames nipponnes de ma connaissance, un tel jeu dégénérerait tout de suite ; avec madame Prune par exemple, je ne m’y aventurerais point ; mais, avec Inamoto, cela ne risque pas d’être plus qu’un chaste enfantillage.

— Demain, dit-elle, j’apporterai deux éventails, un pour toi, un pour moi ; s’éventer très fort, c’est ce qu’il y a de mieux ; comme ça ils s’en vont tous.