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La Troisième Jeunesse de Madame Prune/44

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Calmann Lévy (p. 247-255).



XLIV



3 juillet.

Une déception de cœur m’attendait aujourd’hui au temple du Renard, chez madame La Cigogne, à qui je m’étais fait un devoir d’aller sans plus tarder offrir mes hommages d’arrivée.

Par un temps lourd, sous ces nuées basses emplies d’orage qui ne nous quittent plus, J’avais pris les sentiers de l’ombreuse montagne. Ils étaient tout changés, comme ceux qui mènent chez Inamoto, tout envahis d’herbes folles et de longues fougères ; on y rencontrait de grands papillons singuliers, qui se posaient avec des airs prétentieux sur les plus hautes tiges, comme pour se faire voir ; on y respirait une humidité chaude, saturée de parfums de plantes ; sous la voûte des verdures étonnamment épaissies, tout semblait tiède et mouillé ; on se serait cru en pays tropical à la saison malsaine.

En arrivant là-haut, j’avais aperçu de loin madame La Cigogne, comme aux aguets, sous sa véranda qui était enguirlandée des mêmes roses qu’en hiver, toujours ces roses pâlies à l’ombre des arbres, mais plus largement épanouies en cette saison, plus nombreuses, et s’effeuillant sur le sentier, comme des fleurs qui seraient en train de mourir pour s’être trop prodiguées.

Toutefois cette dame n’avait manifesté qu’avec froideur en me voyant approcher, et s’était contentée de m’indiquer une humble place dans un coin.

Ses yeux restaient fixés, là-bas en face de nous, sur le temple ouvert où trois dames de qualité, accompagnées d’un petit garçon de quatre ans au plus, venaient de tomber en oraison, après avoir sonné le grelot de bois de mandragore suspendu à la voûte, sonné, sonné à toute volée, comme pour une communication urgente au Dieu de céans. C’étaient visiblement des personnes très cossues, appartenant à un monde où mes relations ne m’ont pas permis de me faire présenter. Face à l’autel, agenouillées et à quatre pattes, elles s’offraient à nous vues de dos, ou plutôt de bas de dos, et leurs prosternements le nez contre le plancher nous révélaient chaque fois des dessous d’une élégance on ne peut plus comme il faut. Leur enfant, juponné en poupée, semblait prier comme elles avec une conviction touchante ; mais, chez lui au contraire, les dessous avaient été supprimés, à cause de la température sans doute, et, à chacun de ses plongeons, sa robe de soie se relevait pour nous montrer, avec une innocente candeur, son petit derrière.

Que pouvaient-elles bien avoir à solliciter du Dieu étrange, symbolisé sur l’autel par ces deux ou trois objets aux formes d’une simplicité si mystérieuse ? Quelles conceptions particulières de la divinité tourmentaient leurs petits cerveaux, sous leurs coques de cheveux bien lustrées ? Quelles angoisses de l’au-delà et de la grande énigme les retenaient tant de minutes à genoux devant ce Dieu si inattentif, si fuyant et mauvais, qu’il fallait constamment rappeler à l’ordre en claquant des mains ou en ressonnant la cloche de madragore ?…

Elles se relevèrent enfin, leur dévotion finie, et ce fut un instant d’anxiété pour madame La Cigogne, qui, de plus en plus en arrêt, s’avança jusque dans le chemin. Viendraient-elles se restaurer dans l’humble maison-de-thé, les si belles dames, ou bien redescendraient-elles simplement vers Nagasaki, par le sentier de mousses et de fougères ?…

Oh ! joie ! Plus d’hésitation, elles venaient ! Alors madame La Cigogne tomba soudain à quatre pattes, le visage extasié, murmurant à mi-voix des choses obséquieuses qui coulaient comme l’eau d’une fontaine.

Elles étaient du reste agréables à regarder venir, les visiteuses, agréables à regarder franchir le torrent, par le vieil arceau de granit tout frangé de branches retombantes. Jolies toutes trois, les yeux bridés juste à point pour imprimer à leur figure le sceau de l’extrême Asie ; fines et presque sans corps, habillées de soies rares, qui tombaient en n’indiquant point de contours et dont les traînes, garnies de bourrelets, s’étalaient avec une raideur artificielle ; coiffées et peintes à ravir, comme les dames que représentent les images de la bonne époque purement japonaise. La pagode ouverte, derrière elles formait un fond d’une religiosité ultra-bizarre et lointaine. Au-dessus, c’était la demi-nuit des ramures, des feuillées touffues et d’un coin de montagne qui s’enfonçait dans les grosses nuées très proches. Au-dessous, c’était la dégringolade rapide du torrent et du sentier, plongeant tous deux côte à côte dans une obscurité plus sombrement verte encore, sous des futaies plus serrées, — parmi ces roches polies, grisâtres, qui semblent des fronts ou des dos d’éléphants, vautrés dans l’épaisseur des fougères.

Elles s’avançaient doucement, les trois belles dames, avec des vagues sourires, l’âme peut-être encore en prière chez le Dieu qui règne ici. Et les gentilles cascades, enfouies sous les herbes et les scolopendres, leur jouaient une marche d’entrée calme et discrète, comme en tapotant sur des lames de verre.

À la place d’honneur elles s’assirent, et madame La Cigogne, toujours à quatre pattes, reçut de leur part une commande longue, bourrée de détails, confidentielle même, semblait-il, et entremêlée de saluts, que l’on n’en finissait pas de s’adresser et de se rendre. J’observai que l’on ne se parlait qu’en dégosarimas, ce qui est la manière la plus élégante, et ce qui consiste, comme chacun sait, à intercaler ce mot-là entre chaque verbe et sa désinence. Je n’avais jamais entendu madame La Cigogne s’exprimer avec autant de distinction, ni s’affirmer si femme du monde.

Mais qu’est-ce qu’elles avaient bien pu commander, ces dames ? Madame La Cigogne, maintenant affairée, venait de se retrousser les manches, de se laver les mains à la source jaillissant du plus voisin rocher, et commençait de pétrir à pleins doigts, dans une grande cuve de porcelaine, une matière dense, lourde et noirâtre, qui semblait très résistante.

De ce pétrissage résultèrent bientôt une vingtaine de boules sombres, grosses comme des oranges ; madame La Cigogne, qui les avait tant tripotées, paraissait ne plus oser les toucher du bout de l’ongle, maintenant qu’elles étaient à point ; pour éviter même un frôlement, elle les servit aux dames à l’aide de bâtonnets, avec des précautions de chatte qui a peur de se brûler ; et ces boules faisaient pouf, pouf, en tombant dans les assiettes, comme des choses très pesantes, comme des pelotes de mastic ou de ciment.

Après avoir grignoté quelques menues sucreries, chacune de ces femmes distinguées, avec mille grâces, avala une demi-douzaine de ces objets compacts et noirs. Des autruches en seraient mortes sur le coup. L’enfant aux dessous simplifiés en avala trois. Et, quand il s’agit de régler, ce fut un dialogue dans ce genre :

— Combien dégosarimas vous devons-nous[1] ?

— C’est dégosarimas deux francs soixante quinze.

Mais bien entendu la grossière traduction que j’en donne n’est que trop impuissante à rendre le jeu des intonations adorables, tout ce que madame La Cigogne, rien que par sa façon de filer chaque syllabe, sut mettre de ménagements discrets dans la révélation de ce chiffre, et sa révérence un peu mutine, esquissée sur la fin de la phrase pour y ajouter du piquant, l’agrémenter d’un tantinet de drôlerie.

Ces dames, ne voulant pas être en reste de belles manières, offrirent alors l’une après l’autre leurs piécettes de monnaie, le petit doigt levé, imitant l’espièglerie d’un singe qui présenterait un morceau de sucre à un autre singe en faisant mine de le lui disputer par petite farce amicale…

Il n’y a qu’au Japon décidément que se pratique l’aimable et le vrai savoir vivre !

Quand les belles se furent enfin retirées, madame La Cigogne, après un long prosternement final, essaya bien de se rapprocher de moi et de m’amadouer par quelques chatteries. Mais le coup était porté. Je savais maintenant n’être pour elle qu’un de ces flirts que l’on avoue à peine devant les personnes vraiment huppées de la clientèle.

  1. Ikoura degosarimaska ? — Itchi yen ni djou sen degosarimas.