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La Troisième Jeunesse de Madame Prune/51

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Calmann Lévy (p. 287-290).



LI



Jeudi, 10 octobre.

Avant de sortir ce matin de la mer Intérieure, nous nous étions arrêtés, les derniers jours, dans quelques villages des bords ; villages tous pareils, où semblait régner la même activité physique, et la même tranquillité dans les esprits. Des petits ports encombrés de jonques de pêche et où l’on sentait l’âcre odeur de la saumure. Des maisons tout en fine et délicate menuiserie, d’une propreté idéale, gardant l’éclat du bois neuf. Une population alerte et vigoureuse, singulièrement différente de celle des villes, bronzée à l’air marin, bâtie en force, en épaisseur, avec un sang vermeil aux joues. Des hommes nus comme des antiques, souvent admirables, dans leur taille trapue, leur musculature excessive, ressemblant à des réductions de l’hercule Farnèse. À vrai dire, des femmes sans grâce, malgré leur teint de santé et leurs cheveux bien lisses ; trop solides, trop courtaudes, avec de grosses mains rouges. Et d’innombrables petits enfants, des petits enfants partout, emplissant les sentiers, s’amusant dans le sable, s’asseyant par rangées sur le bord des jonques comme des brochettes de moineaux. Ce peuple ne tardera pas à étouffer dans ses îles, et fatalement il lui faudra se déverser autre part.

Dans les campagnes, en s’éloignant de la rive, même population laborieuse et râblée ; ce n’est plus à la pêche, ici, que se dépense la vigueur des hommes ; c’est aux travaux de cette terre japonaise, dont chaque parcelle est utilisée avec sollicitude. Les milliers de rizières en terrasses, qu’on apercevait du large, sont entretenues fraîches par des réseaux sans fin de petits conduits en bambou, de petits ruisselets ingénieux ; tout cela a dû coûter déjà une somme de travail énorme, et atteste les patiences héréditaires de plusieurs générations d’agriculteurs aux infatigables bras.

C’est dans ces champs tranquilles que le Mikado compte trouver, quand l’heure sera venue, des réserves pour ses armées. Et ils feront d’étonnants soldats, ces petits paysans extra-musculeux, au front large, bas et obstiné, au regard oblique de matou, sobres de père en fils depuis les origines, sans nervosité et par suite sans frisson devant la coulée du sang rouge, n’ayant d’ailleurs que deux rêves, que deux cultes, celui de leur sol natal et celui de leurs humbles ancêtres.

Ils étaient des privilégiés et des heureux de ce monde, ces paysans-là, jusqu’au jour où l’affolement contagieux, qu’on est convenu d’appeler le progrès, a fait son apparition dans leur pays. Mais à présent voici l’alcool qui s’infiltre au milieu de leurs calmes villages ; voici les impôts écrasants et augmentés chaque année, pour payer les nouveaux canons, les nouveaux cuirassés, toutes les infernales machines ; déjà ils se plaignent de ne pouvoir plus vivre. Et bientôt on les enverra, par milliers et centaines de milliers, joncher de leurs cadavres ces plaines de Mandchourie, où doit se dérouler la guerre inévitable et prochaine. Pauvres petits paysans japonais !…

Donc, nous avons quitté aujourd’hui dans la matinée ce délicieux lac du vieux temps qu’est la mer Intérieure. Et ce soir, à nuit close, nous sommes revenus mouiller dans la baie aux mille lumières, devant la ville de madame Prune, — autant dire chez nous, car à la longue, il n’y a pas à dire, nous nous sentons presque des gens de Nagasaki.

Une bonne nouvelle nous attendait du reste à l’arrivée, une dépêche annonçant que le Redoutable rentrera en France au mois de janvier prochain, après ses vingt mois de campagne. Et tout le monde, officiers et matelots, s’est endormi dans la joie.