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La Troisième Jeunesse de Madame Prune/53

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Calmann Lévy (p. 302-306).



LIII



Mercredi, 16 octobre.

— Ne va pas manquer cela, au moins ! m’avait dit hier mademoiselle Pluie-d’Avril, en me parlant de la fête d’aujourd’hui.

Et le beau soleil de une heure me trouve à flâner, dans les rues par où les petites fées doivent passer.

Un premier dais, là-bas, s avance lentement, suivi d’un cortège de curieux. Il est rond et semble une immense ombrelle plate. Au-dessus tremble une folle végétation de lotus roses, plus grands que nature. Il est très nettement cerclé par un large bourrelet de velours funéraire, où se reconnaît le goût de ce peuple pour la couleur noire et aussi pour la précision des contours. Un seul homme porte péniblement l’édifice, par une hampe centrale, comme serait le manche d’un parasol. Et des draperies de brocart d’or, qui retombent en rideaux à demi fermés, laissent entrevoir là-dessous cinq ou six dames nobles d’autrefois, ayant bien douze ans chacune : des figures qui paraissent encore plus enfantines, encadrées par de si solennelles perruques, — et peintes, et attifées avec quel art stupéfiant et lointain !… Mais je ne connais personne dans ce petit monde. Passons.

Un quart d’heure après, rencontre d’un nouveau dais, cerclé de velours noir comme le précédent, mais au-dessus duquel des branches d’érable à feuilles rouges, en place des lotus, simulent une broussaille de forêt. On me sourit là dedans ; deux ou trois des invraisemblables petites bonnes femmes, aperçues entre les rideaux de brocart, me disent bonjour : danseuses, que j’ai vaguement connues dans quelque maison-de-thé. Mais ce n’est pas ce que je cherche. Passons encore !

Troisième dais qui apparaît dans le lointain, avec aussi son bourrelet noir. Il est surmonté, celui-là, d’un cerisier en fleurs, chaque rameau tout neigeux de frais pétales blancs ; un cerisier si bien imité qu’il apporte presque une impression de printemps frileux au milieu de ce tiède automne. C’est du reste le dais le plus riche, et aussi le plus suivi : derrière, cheminent une centaine d’enfants, mouskos[1] ou mousmés, qui viennent sans doute de s’échapper de l’école, car ils ont encore sur le dos leur carton et leurs livres… Oh ! mais qu’est-ce qu’il y a là-dessous, quels étranges petits êtres ?… Des petits guerriers d’autrefois, armés de pied en cap, portant beau et farouche, mais liliputiens, et paraissant plus comiques encore auprès du solide garçon qui tient à l’épaule la hampe du dais somptueux.

Et un de ces petits personnages, qui ressemble au chat botté, passe entre les rideaux sa tête casquée, pour me faire signe, et encore signe, avec une singulière insistance. — Est-ce possible ? Pluie-d’Avril !… Pluie-d’Avril en samouraï à deux sabres ! Non, jamais je ne l’avais vue si étonnante et si drôle ; une cuirasse, toute une armure, un casque et des cornes ; sur le minois, des traits au pinceau pour donner l’air terrible qu’ont les guerriers des vieilles images, et, par je ne sais quel procédé spécial, des sourcils remontés jusqu’au milieu du front. Auprès d’elle, son amie Matsuko, en samouraï également, la figure aussi peinturlurée dans le genre féroce, et les sourcils changés de place. Et puis trois ou quatre nobles douairières, dans les douze ou treize ans, fort blasonnées, avec des robes à traîne.

Cette fois, je fais cortège, bien entendu.

À certain carrefour, le mieux fréquenté de la ville, une estrade était dressée, sur laquelle tous ces petits guignols exquis prennent place avec dignité.

Alors commence une scène historique de haute allure. Pluie-d’Avril, qui a le premier rôle et brandit son sabre en beaux gestes de tragédie, déclame tout le temps sur sa plus grosse voix de moumoutte en colère. Une voix qu’elle tire on ne sait comment du fond de son gosier menu. Une voix qui, parfois, tourne, se dérobe en son de petite flûte, en fausset de petit enfant, — et c’est alors qu’elle est le plus adorablement impayable, ma sérieuse tragédienne.

  1. Mousko, petit garçon.