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La Troisième Jeunesse de Madame Prune/55

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Calmann Lévy (p. 315-318).



LV



Lundi, 28 octobre.

Encore les nuages bas et sombres, avec un de ces premiers brouillards qui annoncent l’hiver.

Pour moi, l’âme de ce pays s’en est un peu allée hier au soir avec la mousmé Inamoto, je le sens bien.

J’ai préféré ne pas retourner seul dans son vieux parc, ni dans la nécropole alentour, et ma promenade d’aujourd’hui, sans but, sur une montagne à peu près déserte que je ne connaissais point, m’a fait rencontrer par hasard le sentier des cadavres… Ils passaient devant moi, tandis que j’étais assis tout au bord du chemin, sous la véranda d’une maison-de-thé isolée, misérable et de mauvais aspect, où l’on avait paru très surpris de me voir. Ils passaient chacun dans une espèce de grande cuve enveloppée de drap blanc et attachée à un bâton que deux portefaix à mine spéciale tenaient sur l’épaule. Sans cortège, seuls et sournois, ils allaient se faire brûler, un peu plus haut, dans la brousse, me frôlant presque de leur linceul drapé, — moi qui ne savais pas, moi qui trouvais seulement un peu étranges et inquiétantes ces cuves enveloppées, allant toutes vers le même endroit comme à un rendez-vous. Au cinquième qui passa, le brusque soupçon vint me faire frissonner : j’avais senti une odeur de pourriture humaine.

— Qu’est-ce qu’ils emportent, ces hommes ? demandai-je à la vieille pauvresse qui versait mon thé.

— Comment, tu ne sais pas ?

Et elle acheva sa réponse par une plaisanterie macabre, fermant les yeux, ouvrant sa bouche édentée et s’affaissant tout de travers, la tête dans sa main… Oh ! non, j’aurai préféré n’importe quels mots à cette mimique effroyable… Horreur, j’étais à deux pas des bûchers, dans la maison-de-thé des brûleurs et des croque-morts !

En me sauvant, par le sentier de descente, j’en croisai encore un autre, qui montait à la fête avec son petit. Sa cuve était énorme, à celui-là, et il devait peser lourd, si l’on en jugeait par l’expression angoissée des deux portefaix en sueur ; quant à son petit, un enfant tout jeune sans doute, il s’en allait dans un seau, également enveloppé de linge blanc, que l’un des deux croque-morts s’était pendu à la ceinture. Et, tant le chemin était étroit, il fallut me jeter dans les épines et les fougères pour n’être point frôlé. Quelle figure cela pouvait-il avoir, ce qui était accroupi dans cette cuve, quelle sorte de grimace cela pouvait-il bien faire à madame la Mort ?…

Ainsi j’avais habité longuement Nagasaki à plusieurs reprises, sans découvrir où on les brûlait, tous ces cadavres, avant de les promener si allègrement en ville dans leur gentille châsse, avec cortège de fleurs artificielles et de mousmés en robe blanche. Non, ce n’était qu’aujourd’hui, par ce temps brumeux d’hiver, rendant lugubres toutes choses, et à la veille même de m’en aller pour toujours, que je devais tomber par hasard sur le lieu clandestin de cette cuisine…