La Troisième République française et ce qu’elle vaut/37

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CHAPITRE XXXVII.

À moins de suivre les suggestions d’un esprit extrêmement peu étendu et pourvu d’une dose rare de foi superstitieuse dans les formes, il n’est pas un être vivant capable de se faire illusion sur la valeur de la prétendue légalité démocratique. La légalité ayant été créée jadis uniquement pour maintenir, confirmer, fortifier, défendre la suprématie des anciennes couches sociales, une autre légalité, subitement venue au monde pour renverser et elle et surtout ce qu’elle couvre, ne peut être considérée que comme la monstruosité la plus illégale du monde sinon par les intéressés. Or, un général de l’armée régulière, passé aux rangs de la démocratie, sera, dans tous les cas, d’origine ce qu’on appelle un bourgeois ; un bourgeois déserteur de la cause des bourgeois et se proposant, dès lors, un avantage personnel quelconque. Il est impossible que cet avantage consiste dans le bonheur d’être perpétuellement mis sur la sellette par la jalousie ou la superbe d’un délégué du peuple ou quelque chose d’approchant. Le général espère assurément quelque chose de mieux de sa patience, de son dévouement, de ses protestations renouvelées, des risques qu’il court, risques de la prison, risques de la corde. Certainement il espère un avantage qu’il se fabriquera, prendra et se donnera à lui-même ; en conséquence, je le surveillerais de près et comme une pareille situation n’est ni commode, ni flatteuse, ni agréable quand on en a savouré une fois seulement les disciplines, il n’est pas probable non plus que les chefs militaires disposés à la soutenir longtemps soient pourvus d’une grande hauteur d’âme ni de talents bien supérieurs. En ce cas, il est inutile d’en parler, ils ne serviront absolument en rien la cause sous laquelle on les fera ramper.

Comme en 71, la démocratie au temps de la Terreur avait réduit ses généraux à subir une surveillance constante, impérieuse, taquine. Elle avait tué Custine, fait enfuir Dumouriez ; on dit que Hoche n’est pas mort naturellement ; je n’en sais rien et ne veux pas le rechercher. Ce qui est assuré c’est que les chefs incapables se mirent à pulluler et que les désastres dont on parle le moins possible dominèrent singulièrement les succès, et encore, il faut le répéter, sauf la Vendée où le pur et intègre Rossignol se faisait battre et jouer à cœur joie, le moral des militaires était soutenu et consolé par le grand fait de la lutte contre l’ennemi étranger. Cette fois-ci ce qu’il faudra d’abord opprimer, ensuite convaincre, ce seront des camarades, des pareils, des gens à l’opinion desquels on est accoutumé à attacher du prix.

Mais, admettons que le général démocratique tienne peu de compte de ces remords. Il est parfaitement d’accord avec la légalité et par elle et pour sa plus grande gloire, il va travailler, sans ménager les violences, à abattre ce qu’elle voudra abattre. Sera-t-il suivi par beaucoup d’officiers vrais et de soldats sérieux ? Il est permis d’en douter et c’est ici que la différence du légionnaire de Rome, auteur des guerres serviles, avec le militaire de l’époque moderne se fait sentir bien nettement.

Si le légionnaire est resté fidèle aux Empereurs et à leur monde, que ne fera donc pas l’homme armé de ce temps-ci qui est ou un propriétaire lui-même ou un fils ou un parent de propriétaires ? Nous en excepterons les prolétaires de quatre ou cinq grandes villes, mais nous compterons dans l’autre parti, ce qui est habitant aisé ou laborieux des mêmes grandes villes, et la bourgeoisie des petites, des bourgs, des villages et la population des campagnes, en résumé une portion notable des multitudes urbaines et la totalité des provinciales. De quel côté sera l’avantage du nombre dont les orateurs démocratiques sont si soigneux d’appesantir leurs arguments ? Sans doute, ce nombre ils l’ont eu, ils l’auront encore de leur côté dans bien des questions dont l’intelligence des foules ne voit pas les aboutissants, mais quand il sera clair et grand jour dans ce qu’on fait, ils le perdront et la statistique n’est ici ni compliquée à dresser ni douteuse. Ce qui se manifestera, c’est l’attaque violente et inexorable des libres-penseurs contre les catholiques, non pas catholiques zélés, pratiquants, contre les catholiques quelconques, même les tièdes et il n’est rien de tel que ce genre de menaces pour irriter les plus indifférents. On en verra sortir des bandes entières des flancs même de la démocratie, car personne n’aime à être contraint, et ceux-là tourneront leurs armes contre elle, tout aussi vivement que les paysans de l’ouest ou du nord-ouest. De sorte que les chefs militaires des novateurs en seront réduits à quoi ? Aux troupes naturelles de la Commune et aux gardes nationaux qui viendront s’y rallier. La résistance de ces bandes pourra faire du mal ; elle pourra accumuler des décombres, brûler des villes, reprendre l’incendie de Paris sur une plus grande échelle et avec des moyens plus sûrs, commettre les cruautés ordinaires, mais elle ne pourra pas durer, elle n’en aura ni le moyen ni l’énergie ; elle ne traînera pas loin ses enseignes rouges, elle s’affaissera plus tôt que les compagnons guerriers de Spartacus et c’est ainsi que sa légalité disparaissant avec elle, il sera vrai que la société sera sauvée et n’aura pas été longue à sauver.