La Troisième République française et ce qu’elle vaut/45

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CHAPITRE XLV.


Quand la France parisienne se vit débarrassée des chasses royales et de la piété du souverain, elle fut assez contente d’elle-même. Elle ne donna aucun regret à un prince qui lui avait demandé peu d’argent, lui avait donné Alger, avait eu grand souci de son honneur, et sous lequel le commerce, l’industrie, la littérature, les arts s’étaient développés autant que faire se pouvait. Elle fut charmée d’en être quitte et se tourna vers le monarque dont elle se mit à adorer les façons populaires. Un Roi citoyen ! Un Roi qui n’avait rien d’un Roi ! Mais un chapeau gris ! Un parapluie ! Et qui donnait des poignées de main à qui faisait mine d’en vouloir ! On fut dans l’ivresse, mais le ravissement s’éteignit bientôt et, tout de suite, on prit en horreur ce qui avait semblé si merveilleux, parce qu’on y vit l’effet d’un calcul et qu’on eut peur d’être pris pour dupe.

De toutes les choses de ce monde, la simplicité est ce que le Parisien comprend le moins ; il ne saurait se l’expliquer qu’en y voyant une complication et rien n’est plus naturel que les éloges prodigués l’année dernière en Norvège par un voyageur français qu’intéressait une cascade ; il louait l’administration du pays d’attirer les étrangers en leur accommodant des points de vue d’opéra. Car d’aller s’imaginer que la nature seule eût fait les frais du paysage, c’est ce que ne saurait admettre un homme d’esprit, et, cependant, le Roi Louis-Philippe se coiffait de son chapeau gris dans toute l’innocence de son cœur. C’était sincèrement que, nourri, par Madame de Genlis, des théories baveuses de la philanthropie bourgeoise, il s’était rendu citoyen et en donnant les princes ses fils à élever au collège, il pensait que les vertus d’ordre commun dont il allait meubler leurs âmes, ne pouvaient que servir le développement des aptitudes nécessaires à des hommes de sang royal.

Quant à lui-même, ses partisans l’ont loué de sa rare sagacité, de sa modération, de sa résolution suivie dans le système de gouvernement qu’il s’était tracé. Quant à ses ennemis, il est inutile d’en relever le thème. Ce sont choses passées, et l’invective ne sert à rien quand celui à qui elle s’adresse a disparu. On n’en peut même tirer aucune sorte d’enseignement tandis qu’il y a profit à insister sur les mérites qui en tant que mérites, doivent avoir produit quelque chose.

Le Roi Louis-Philippe, comme Louis XVIII, crut que le gouvernement représentatif, tel qu’on le comprend à Paris, sans bases communales, ni provinciales, sans institutions séculaires, définies, inattaquables, sans grande ni petite aristocratie, était possible et il ne vit autre chose qu’une explosion de tempérament individuel dans le mot de M. Thiers « le Roi règne et ne gouverne pas ». C’était cependant le parlementarisme entier exprimé en sept mots, d’après lesquels le Roi n’est autre chose que le grand Électeur de la constitution de l’abbé Sieyès et le ministère la proie des majorités, en un mot, ce que nous voyons, avec les conséquences au bout. En croyant pouvoir gouverner avec cette machine, il pensa aussi que le pouvoir exécutif était trop fort et que, par la vertu de son habileté, il n’y aurait nul inconvénient à en restreindre les moyens de défense ; la nouveauté de ce règne fut d’élargir les droits de suffrage et d’en faire désirer davantage.

La démocratie commença, comme on a dit, à couler à pleins bonds ; les ministères se mirent à tomber les uns après les autres avec la vélocité de ces capucins de papier dont la solidité est connue ; cette nation que le second Empire est censé avoir corrompue s’adonna candidement à la culture de l’assassinat politique, les scandales financiers se succédèrent, on cria pour avoir la guerre, on cria que la France s’ennuyait, on cria contre la mesquinerie d’une cour bourgeoise, on cria pour avoir du luxe, on cria que le commerce voulait qu’on s’amusât, on cria… que ne cria-t-on pas ? Ce fut l’époque où on cria le plus parce que le souverain était d’opinion qu’il fallait laisser chacun dire, écrire et proposer ce qui lui passait par l’esprit ; seulement, il ne fallait pas que la tranquillité fût troublée, ce qui était un peu difficile : « liberté, ordre public », disait-on, et la garde nationale promena cette manière de parler sur ses drapeaux, jusqu’à ce qu’un beau matin, et sans que personne sût pourquoi, cette même garde nationale trouva le mieux du monde que la canaille fît une révolution et voilà le régime de 1830 par terre.