La Troisième République française et ce qu’elle vaut/44

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CHAPITRE XLIV.


Elle a été tout aussi mal servie par ses agents que les gouvernements qui l’ont précédée. Qu’on dresse la liste des fautes, des négligences, des aveuglements qui en sont résultés, et ce sera un long catalogue. Mais ce qui se passe depuis sept ans lui procure un bill d’indemnité plus complet qu’elle n’eût jamais pu l’espérer. Il est devenu évident que c’est à la nation même qu’il faut s’en prendre des erreurs commises, à la nation qui ne sait fournir à ses chefs que ce qu’elle contient de gens disponibles et c’est une triste bande de metteurs en œuvre. J’en ai à peu près dit, chemin faisant dans ces pages, le plus essentiel à noter, et sans m’y appesantir davantage, je passe à examiner la part de responsabilité directe et personnelle qui incombe au second Empire dans tous les désastres qui sont arrivés ; mais, pour que le tableau soit vrai, il importe auparavant de mettre sous la même enquête les pouvoirs qui ont précédé et de comparer les uns avec les autres.

Somme toute, il est plus consolant de regarder, en ces temps-ci, les chefs que les États-Majors et si le mot de Monsieur de Maistre est en général assez vrai, que les peuples ont le gouvernement qu’ils méritent, le mot gouvernement s’entend de ces derniers ; mais les princes qui ont successivement régné en France depuis 1815, offrent cette anomalie que dans une époque aussi ardente à décrier ceux qui la dominent, aucun n’a été dépourvu ni de bonne volonté, ni de préférence pour le bien et, autant que possible, pour le mieux.

Louis XVIII datait précisément de l’âge où le libéralisme venait de naître. On en avait peu essayé. Ses procédés avaient à la vérité conduit la famille royale à l’échafaud et rendu la monarchie impossible, mais on était encore en droit de ne pas s’apercevoir de tout ce qu’il y a de faux, de stérile et de perfidement mensonger dans cet étalage de théories inapplicables. En 1814, le Roi était fondé à n’en voir que le côté éternellement séduisant, la façon de faire des avances à tous les camps, et les apparences de modération. Ce fut avec conviction que le Roi adopta et donna la Charte, avec bonheur qu’il inaugura le système, avec étonnement qu’il vit naître les méfiances des royalistes et les méfiances des jacobins et qu’il s’aperçut que rien ne marchait. Mais, il trouva de suite et on lui mit perpétuellement sous la main les moyens du jeu, car il ne faut pas y regarder bien longtemps pour s’apercevoir que c’est d’un jeu d’échecs qu’il s’agit. Tel pion ne convient pas ? on en joue un autre. Celui-ci ne couvre plus la combinaison ? On a recours à un troisième et ainsi de suite. Au café de la Régence, il n’y a pas grand mal ; quand on a joué un plus ou moins grand nombre de parties sur un seul échiquier ou sur plusieurs à la fois, en regardant ou le dos tourné, on est un fort grand homme, on a prouvé une habileté rare, on a perdu son temps et on n’a rien produit qui vaille ; mais c’est amusant.

Dans un palais législatif, on joue de même. Un ministre ne convient plus, on en avance un autre. Celui-là ne fait pas l’affaire, une autre combinaison se trouvera. On perd le temps, on ne fait rien qui vaille ; mais c’est amusant et le pays qu’est-ce qu’il devient ? Sous Louis XVIII, la révolution n’a pas le temps de se faire, mais sous Charles X, elle éclate, parce que le pays a pris au sérieux les adjurations des joueurs ; les royalistes sont convaincus qu’on va les mener à l’échafaud ; les libéraux sont persuadés que la chasse du Roi est un grand malheur et la grande-aumônerie le prélude des autodafés ! On avait alors une cour, la plus modeste, la plus timorée qu’on vît jamais ; M. de Peyronnet se permit une fois ce qu’on appela une malversation : il osa mettre des rideaux de serge verte dans la salle à manger du Ministère de la Justice. Nous voilà loin de ces temps héroïques ; mais la dynastie tomba et elle légua au nouveau régime une foi encore inébranlée dans une application du système représentatif qui n’était pas encore trouvée mais qui, une fois découverte, ne pouvait être que la plus belle chose du monde.