La Troisième République française et ce qu’elle vaut/51

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CHAPITRE LI.


Où tous ces gens, si bigarrés, auraient-ils pu prendre et comment pourraient-ils conserver ce sentiment si spécial et composé d’au moins autant d’influences physiques que d’actions morales, le patriotisme ? Dans lequel l’attendrissement profond à la seule pensée d’un coin de haie, d’un bout de chemin creux, d’une vieille masure à demi ruinée malmène ou ravit le cœur en même temps que l’affection ou l’habitude de l’attention pour les voisins et les proches des voisins et les intérêts de tout ce monde produit une telle passion, développe un tel point d’honneur, que, comme le premier des devoirs et la plus noble des passions, on se rend heureux en y donnant sa vie ? Je me demande pour quel endroit de la province ces personnages grignotant sur nos affaires et prélevant leurs bénéfices sur nos remûments peuvent éprouver un goût quelconque dépassant celui du pittoresque et j’aurais peine à admettre qu’ils fussent bien enamourés d’une borne de Paris.

Aussi de ce genre de patriotisme à la façon antique, à la mode ancienne et suivant les données et proportions réelles et vraies, n’est-il plus question le moins du monde dans la phraséologie moderne ; mais ils ont inventé et mis à la place un autre patriotisme, très bavard, très verbeux, très vantard, qui a l’avantage de nous rendre ridicules aux yeux du monde entier après nous en avoir isolés. Du reste, il faut être juste, ce patriotisme-là s’est développé justement avec la centralisation et c’est à elle qu’on le doit.

Louis XIV s’était ingéré d’être le premier Roi du monde, le grand Roi ; aux autres rois, il ne laissait que la seconde place, mais, lui, il tenait la première tout entière et y resplendissait à lui seul : il était le Roi Soleil. La nation se fit son héritière, et, après lui, se prétendit la nation soleil. C’est elle qui disperse la civilisation, la lumière, le bon goût, le progrès, la vraie science, le génie, le bon sens et beaucoup d’autres choses encore. Les peuples qui reçoivent largesse de ses mains, peuvent espérer une place subalterne derrière son sillon lumineux ; ils en pleurent de joie ; les autres, non, ils n’auront rien ; ils en pleurent de rage.

Ces belles idées datent de Louis XIV ; le XVIIIe siècle les a perfectionnées. Elles sont aujourd’hui à leur apogée ; elles ont inventé Paris Ville Sainte et frisent l’idiotisme. Tant qu’elles s’accompagnaient de l’insolence victorieuse du premier Empire et de la turbulence inquiète du second, elles ont fait peur à toute l’Europe ; la peur s’accompagna nécessairement d’une haine méritée. Aujourd’hui qu’il n’y a plus lieu d’avoir peur, on rit, le mépris donne le bras à la haine et voilà une mode de patriotisme qui rend de bien grands services à la France ! Il ne serait pas mal d’y renoncer et de revenir aux anciennes méthodes : ne pas tant se diviniser d’une part et de l’autre, ne plus s’aviser de coucher soi-même à terre la Colonne de la grande armée. Ce sont des excès entre lesquels il faudrait recommencer à vivre, loin de l’un comme de l’autre.