La Tulipe noire/Conclusion

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Calmann Lévy (p. 300-307).


CONCLUSION.


Van Baerle, conduit par quatre gardes qui se frayaient un chemin dans la foule, perça obliquement vers la tulipe noire, que dévoraient ses regards de plus en plus rapprochés.

Il la vit, enfin, la fleur unique qui devait, sous des combinaisons inconnues de chaud, de froid, d’ombre et de lumière, apparaître un jour pour disparaître à jamais. Il la vit à six pas ; il en savoura les perfections et les grâces ; il la vit derrière les jeunes filles qui formaient une garde d’honneur à cette reine de noblesse et de pureté. Et cependant, plus il s’assurait par ses propres yeux de la perfection de la fleur, plus son cœur était déchiré. Il cherchait tout autour de lui pour adresser une question, une seule. Mais partout des visages inconnus ; partout l’attention s’adressant au trône sur lequel venait de s’asseoir le stathouder.

Guillaume, qui attirait l’attention générale, se leva, promena un tranquille regard sur la foule enivrée, et son œil perçant s’arrêta tour à tour sur les trois extrémités d’un triangle formé en face de lui par trois intérêts et par trois drames bien différents.

À l’un des angles, Boxtel, frémissant d’impatience et dévorant de toute son attention le prince, les florins, la tulipe noire et l’assemblée ;

À l’autre, Cornélius haletant, muet, n’ayant de regard, de vie, d’amour, que pour la tulipe noire, sa fille ;

Enfin, au troisième, debout sur un gradin parmi les vierges de Harlem, une belle Frisonne vêtue de fine laine rouge brodée d’argent et couverte de dentelles tombant à flots de son casque d’or ;

Rosa enfin, qui s’appuyait, défaillante et l’œil noyé, au bras d’un des officiers de Guillaume.

Le prince alors, voyant tous ses auditeurs disposés, déroula lentement le vélin, et, d’une voix calme, nette, bien que faible, mais dont pas une note ne se perdait grâce au silence religieux qui s’abattit tout à coup sur les cinquante mille spectateurs et enchaîna leur souffle à ses lèvres,

— Vous savez, dit-il, dans quel but vous avez été réunis ici.

Un prix de cent mille florins a été promis à celui qui trouverait la tulipe noire.

La tulipe noire ! et cette merveille de la Hollande est là exposée à vos yeux ; la tulipe noire a été trouvée, et cela dans toutes les conditions exigées par le programme de la Société horticole de Harlem.

L’histoire de sa naissance et le nom de son auteur seront inscrits au livre d’honneur de la ville.

Faites approcher la personne qui est propriétaire de la tulipe noire.

Et en prononçant ces paroles, le prince, pour juger de l’effet qu’elles produiraient, promena son clair regard sur les trois extrémités du triangle.

Il vit Boxtel s’élancer de son gradin.

Il vit Cornélius faire un mouvement involontaire.

Il vit enfin l’officier chargé de veiller sur Rosa, la conduire, ou plutôt la pousser devant son trône.

Un double cri partit à la fois à la droite et à la gauche du prince.

Boxtel foudroyé, Cornélius éperdu, avaient tous deux crié : Rosa ! Rosa !

— Cette tulipe est bien à vous, n’est-ce pas, jeune fille ? dit le prince.

— Oui, monseigneur ! balbutia Rosa, qu’un murmure universel venait de saluer en sa touchante beauté.

— Oh ! murmura Cornélius, elle mentait donc, lorsqu’elle disait qu’on lui avait volé cette fleur. Oh ! voilà donc pourquoi elle avait quitté Lœvestein ! oh ! oublié, trahi, par elle, par elle que je croyais ma meilleure amie !

— Oh ! gémit Boxtel de son côté, je suis perdu !

— Cette tulipe, poursuivit le prince, portera donc le nom de son inventeur, et sera inscrite au catalogue des fleurs sous le titre de Tulipa nigra Rosa Barlænsis, à cause du nom de van Baerle, qui sera désormais le nom de femme de cette jeune fille.

Et en même temps, Guillaume prit la main de Rosa et la mit dans la main d’un homme qui venait de s’élancer, pâle, étourdi, écrasé de joie, au pied du trône, en saluant tour à tour son prince, sa fiancée et Dieu qui, du fond du ciel azuré, regardait en souriant le spectacle de deux cœurs heureux.

En même temps aussi tombait aux pieds du président van Systens un autre homme frappé d’une émotion bien différente.

Boxtel, anéanti sous la ruine de ses espérances, venait de s’évanouir.

On le releva, on interrogea son pouls et son cœur ; il était mort.

Cet incident ne troubla point autrement la fête, attendu que ni le président ni le prince ne parurent s’en préoccuper beaucoup.

Cornélius recula épouvanté : dans son voleur, dans son faux Jacob, il venait de reconnaître le vrai Isaac Boxtel, son voisin, que, dans la pureté de son âme, il n’avait jamais soupçonné un seul instant d’une si méchante action.

Ce fut, au reste, un grand bonheur pour Boxtel que Dieu lui eût envoyé si à propos cette attaque d’apoplexie foudroyante, qu’elle l’empêcha de voir plus longtemps des choses si douloureuses pour son orgueil et son avarice.

Puis, au son des trompettes, la procession reprit sa marche sans qu’il y eût rien de changé dans son cérémonial, sinon que Boxtel était mort et que Cornélius et Rosa, triomphants, marchaient côte à côte et la main de l’un dans la main de l’autre.

Quand on fut rentré à l’hôtel de ville, le prince montrant du doigt à Cornélius la bourse aux cent mille florins d’or :

— On ne sait trop, dit-il, par qui est gagné cet argent, si c’est par vous ou si c’est par Rosa ; car si vous avez trouvé la tulipe noire, elle l’a élevée et fait fleurir ; aussi ne l’offrira-t-elle pas comme dot, ce serait injuste.

D’ailleurs, c’est le don de la ville de Harlem à la tulipe.

Cornélius attendait pour savoir où voulait en venir le prince. Celui-ci continua :

— Je donne à Rosa cent mille florins, qu’elle aura bien gagnés et qu’elle pourra vous offrir ; ils sont le prix de son amour, de son courage et de son honnêteté.

Quant à vous, monsieur, grâce à Rosa encore, qui a apporté la preuve de votre innocence, et en disant ces mots, le prince tendit à Cornélius le fameux feuillet de la Bible sur lequel était écrite la lettre de Corneille de Witt, et qui avait servi à envelopper le troisième caïeu ; quant à vous, l’on s’est aperçu que vous aviez été emprisonné pour un crime que vous n’aviez pas commis.

C’est vous dire, non seulement que vous êtes libre, mais encore que les biens d’un homme innocent ne peuvent être confisqués.

Vos biens vous sont donc rendus.

M. van Baerle, vous êtes le filleul de M. Corneille de Witt et l’ami de M. Jean. Restez digne du nom que vous a confié l’un sur les fonts de baptême, et de l’amitié que l’autre vous avait vouée. Conservez la tradition de leurs mérites à tous deux, car ces MM. de Witt, mal jugés, mal punis, dans un moment d’erreur populaire, étaient deux grands citoyens dont la Hollande est fière aujourd’hui.

Le prince, après ces deux mots qu’il prononça d’une voix émue, contre son habitude, donna ses deux mains à baiser aux deux époux, qui s’agenouillèrent à ses côtés.

Puis, poussant un soupir :

— Hélas ! dit-il, vous êtes bien heureux vous, qui peut-être rêvant la vraie gloire de la Hollande et surtout son vrai bonheur, ne cherchez à lui conquérir que de nouvelles couleurs de tulipes.

Et jetant un regard du côté de la France, comme s’il eût vu de nouveaux nuages s’amonceler de ce côté-là, il remonta dans son carrosse et partit.

*

De son côté, Cornélius, le même jour, partit pour Dordrecht avec Rosa, qui, par la vieille Zug, qu’on lui expédia en qualité d’ambassadeur, fit prévenir son père de tout ce qui s’était passé.

Ceux qui, grâce à l’exposé que nous avons fait, connaissent le caractère du vieux Gryphus, comprendront qu’il se réconcilia difficilement avec son gendre. Il avait sur le cœur les coups de bâton reçus, il les avait comptés par les meurtrissures ; ils montaient, disait-il, à quarante-un ; mais il finit par se rendre, pour n’être pas moins généreux, disait-il, que Son Altesse le stathouder.

Devenu gardien de tulipes, après avoir été geôlier d’hommes, il fut le plus rude geôlier de fleurs qu’on eût encore rencontré dans les Flandres. Aussi fallait-il le voir, surveillant les papillons dangereux, tuant les mulots et chassant les abeilles trop affamées.

Comme il avait appris l’histoire de Boxtel et qu’il était furieux d’avoir été la dupe du faux Jacob, ce fut lui qui démolit l’observatoire élevé jadis par l’envieux derrière le sycomore ; car l’enclos de Boxtel, vendu à l’encan, s’enclava dans les plates-bandes de Cornélius, qui s’arrondit de façon à défier tous les télescopes de Dordrecht.

Rosa, de plus en plus belle, devint de plus en plus savante, et au bout de deux ans de mariage, elle savait si bien lire et écrire, qu’elle put se charger seule de l’éducation de deux beaux enfants, qui lui étaient poussés au mois de mai 1674 et 1675, comme des tulipes, et qui lui avaient donné bien moins de mal que la fameuse fleur à laquelle elle devait de les avoir.

Il va sans dire que l’un étant garçon et l’autre une fille, le premier reçut le nom de Cornélius, et la seconde, celui de Rosa.

Van Baerle resta fidèle à Rosa comme à ses tulipes ; toute sa vie, il s’occupa du bonheur de sa femme et de la culture des fleurs, culture grâce à laquelle il trouva un grand nombre de variétés qui sont inscrites au catalogue hollandais.

Les deux principaux ornements de son salon étaient dans deux grands cadres d’or, ces deux feuillets de la Bible de Corneille de Witt ; sur l’un, on se le rappelle, son parrain lui avait écrit de brûler la correspondance du marquis de Louvois.

Sur l’autre, il avait légué à Rosa le caïeu de la tulipe noire, à la condition qu’avec sa dot de cent mille florins elle épouserait un beau garçon de vingt-six à vingt-huit ans, qui l’aimerait et qu’elle aimerait.

Condition qui avait été scrupuleusement remplie, quoique Cornélius ne fût point mort, et justement parce qu’il n’était point mort.

Enfin pour combattre les envieux à venir, dont la Providence n’aurait peut-être pas eu le loisir de le débarrasser comme elle avait fait de mynheer Isaac Boxtel, il écrivit au-dessus de sa porte ce vers, que Grotius avait gravé, le jour de sa fuite, sur le mur de sa prison :

« On a quelquefois assez souffert pour avoir le droit de ne jamais dire : Je suis trop heureux. »

FIN