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La Tulipe noire/XXXII

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Calmann Lévy (p. 294-300).
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XXXII

UNE DERNIÈRE PRIÈRE.


En ce moment solennel et comme ces applaudissements se faisaient entendre, un carrosse passait sur la route qui borde le bois, et suivait lentement son chemin à cause des enfants refoulés hors de l’avenue d’arbres par l’empressement des hommes et des femmes.

Ce carrosse, poudreux, fatigué, criant sur ses essieux, renfermait le malheureux van Baerle, à qui, par la portière ouverte, commençait de s’offrir le spectacle que nous avons essayé, bien imparfaitement sans doute, de mettre sous les yeux de nos lecteurs.

Cette foule, ce bruit, ce miroitement de toutes les splendeurs humaines et naturelles, éblouirent le prisonnier comme un éclair qui serait entré dans son cachot.

Malgré le peu d’empressement qu’avait mis son compagnon à lui répondre lorsqu’il l’avait interrogé sur son propre sort, il se hasarda à l’interroger une dernière fois sur tout ce remue-ménage, qu’au premier abord il devait et pouvait croire lui être totalement étranger.

— Qu’est-ce cela, je vous prie, monsieur le lieutenant ? demanda-t-il à l’officier chargé de l’escorter.

— Comme vous pouvez le voir, monsieur, répliqua celui-ci, c’est une fête.

— Ah ! une fête ! dit Cornélius de ce ton lugubrement indifférent d’un homme à qui nulle joie de ce monde n’appartient plus depuis longtemps.

Puis, après un instant de silence et comme la voiture avait roulé quelques pas,

— La fête patronale de Harlem ? demanda-t-il, car je vois bien des fleurs.

— C’est en effet une fête où les fleurs jouent le principal rôle, monsieur.

— Oh ! les doux parfums ! oh ! les belles couleurs ! s’écria Cornélius.

— Arrêtez, que monsieur voie, dit avec un de ces mouvements de douce pitié qu’on ne trouve que chez les militaires, l’officier au soldat chargé du rôle de postillon.

— Oh ! merci, monsieur, de votre obligeance, repartit mélancoliquement van Baerle ; mais ce m’est une bien douloureuse joie que celle des autres : épargnez-la-moi donc, je vous prie.

— À votre aise ; marchons, alors. J’avais commandé qu’on arrêtât, parce que vous me l’aviez demandé, et ensuite parce que vous passiez pour aimer les fleurs, celles surtout dont on célèbre la fête aujourd’hui.

— Et de quelles fleurs célèbre-t-on la fête aujourd’hui, monsieur ?

— Celle des tulipes.

— Celle des tulipes ! s’écria van Baerle ; c’est la fête des tulipes aujourd’hui ?

— Oui monsieur ; mais puisque ce spectacle vous est désagréable, marchons.

Et l’officier s’apprêta à donner l’ordre de continuer la route.

Mais Cornélius l’arrêta, un doute douloureux venait de traverser sa pensée.

— Monsieur, demanda-t-il d’une voix tremblante, serait-ce donc aujourd’hui que l’on donne le prix ?

— Le prix de la tulipe noire, oui.

Les joues de Cornélius s’empourprèrent, un frisson courut par tout son corps, la sueur perla sur son front.

Puis, réfléchissant que, lui et sa tulipe absents, la fête avorterait sans doute faute d’un homme et d’une fleur à couronner :

— Hélas ! dit-il, tous ces braves gens seront aussi malheureux que moi, car ils ne verront pas cette grande solennité à laquelle ils sont conviés, ou du moins ils la verront incomplète.

— Que voulez-vous dire, monsieur ?

— Je veux dire que jamais, dit Cornélius en se rejetant au fond de la voiture, excepté par quelqu’un que je connais, la tulipe noire ne sera trouvée.

— Alors, monsieur, dit l’officier, ce quelqu’un que vous connaissez l’a trouvée ; car ce que tout Harlem contemple en ce moment, c’est la fleur que vous regardez comme introuvable.

— La tulipe noire ! s’écria van Baerle en jetant la moitié de son corps par la portière. Où cela ? où cela ?

— Là-bas, sur le trône, voyez-vous ?

— Je vois !

— Allons ! monsieur, dit l’officier, maintenant, il faut partir.

— Oh ! par pitié, par grâce, monsieur, dit van Baerle, oh ! ne m’emmenez pas ! laissez-moi regarder encore ! Comment, ce que je vois là-bas est la tulipe noire, bien noire… est-ce possible ? Oh ! monsieur, l’avez-vous vue ? Elle doit avoir des taches, elle doit être imparfaite, elle est peut-être teinte en noir seulement ; oh ! si j’étais là je saurais bien le dire, moi, monsieur ; laissez-moi descendre, laissez-moi la voir de près, je vous prie.

— Êtes-vous fou, monsieur, le puis-je ?

— Je vous en supplie.

— Mais vous oubliez que vous êtes prisonnier ?

— Je suis prisonnier, il est vrai, mais je suis un homme d’honneur ; et sur mon honneur, monsieur, je ne me sauverai pas ; je ne tenterai pas de fuir ; laissez-moi seulement regarder la fleur !

— Mais mes ordres, monsieur ?

Et l’officier fit un nouveau mouvement pour ordonner au soldat de se remettre en route.

Cornélius l’arrêta encore.

— Oh ! soyez patient, soyez généreux, toute ma vie repose sur un mouvement de votre pitié. Hélas ! ma vie, monsieur, elle ne sera probablement pas longue maintenant. Ah ! vous ne savez pas, monsieur, ce que je souffre ; vous ne savez pas, monsieur, tout ce qui se combat dans ma tête et dans mon cœur ; car enfin, continua Cornélius avec désespoir, si c’était ma tulipe à moi, si c’était celle que l’on a volée à Rosa. Oh ! monsieur, comprenez-vous bien ce que c’est que d’avoir trouvé la tulipe noire, de l’avoir vue un instant, d’avoir reconnu qu’elle était parfaite, que c’était à la fois un chef-d’œuvre de l’art et de la nature, et de la perdre, de la perdre à tout jamais. Oh ! il faut que je sorte, monsieur, il faut que j’aille la voir, vous me tuerez après si vous voulez, mais je la verrai, je la verrai.

— Taisez-vous, malheureux, et rentrez vite dans votre carrosse, car voici l’escorte de Son Altesse le stathouder qui croise la vôtre, et si le prince remarquait un scandale, entendait un bruit, c’en serait fait de vous et de moi.

Van Baerle, encore plus effrayé pour son compagnon que pour lui-même, se rejeta dans le carrosse, mais il ne put y tenir une demi-minute, et les vingt premiers cavaliers étaient à peine passés qu’il se remit à la portière, en gesticulant et en suppliant le stathouder juste au moment où celui-ci passait.

Guillaume, impassible et simple comme d’ordinaire, se rendait à la place pour accomplir son devoir de président. Il avait à la main son rouleau de vélin, qui était, dans cette journée de fête, devenu son bâton de commandement.

Voyant cet homme qui gesticulait et qui suppliait, reconnaissant aussi peut-être l’officier qui accompagnait cet homme, le prince stathouder donna l’ordre d’arrêter.

À l’instant même, ses chevaux frémissant sur leurs jarrets d’acier firent halte à six pas de van Baerle encagé dans son carrosse.

— Qu’est-ce cela ? demanda le prince à l’officier qui, au premier ordre du stathouder, avait sauté en bas de la voiture, et qui s’approchait respectueusement de lui.

— Monseigneur, dit-il, c’est le prisonnier d’État que, par votre ordre, j’ai été chercher à Loevestein, et que je vous amène à Harlem, comme Votre Altesse l’a désiré.

— Que veut-il ?

— Il demande avec instance qu’on lui permette d’arrêter un instant ici.

— Pour voir la tulipe noire, monseigneur, cria van Baerle, en joignant les mains, et après, quand je l’aurai vue, quand j’aurai su ce que je dois savoir, je mourrai, s’il le faut, mais en mourant je bénirai Votre Altesse miséricordieuse, intermédiaire entre la divinité et moi ; Votre Altesse, qui permettra que mon œuvre ait eu sa fin et sa glorification.

C’était, en effet, un curieux spectacle que celui de ces deux hommes, chacun à la portière de son carrosse, entouré de leurs gardes ; l’un tout-puissant, l’autre misérable ; l’un près de monter sur son trône, l’autre se croyant près de monter sur son échafaud.

Guillaume avait regardé froidement Cornélius et entendu sa véhémente prière.

Alors, s’adressant à l’officier :

— Cet homme, dit-il, est le prisonnier rebelle qui a voulu tuer son geôlier à Loevestein ?

Cornélius poussa un soupir et baissa la tête. Sa douce et honnête figure rougit et pâlit à la fois. Ces mots du prince omnipotent, omniscient, cette infaillibilité divine qui, par quelque messager secret et invisible au reste des hommes, savait déjà son crime, lui présageaient non seulement une punition plus certaine, mais encore un refus.

Il n’essaya point de lutter, il n’essaya point de se défendre : il offrit au prince ce spectacle touchant d’un désespoir naïf bien intelligible et bien émouvant pour un si grand cœur et un si grand esprit que celui qui le contemplait.

— Permettez au prisonnier de descendre, dit le stathouder, et qu’il aille voir la tulipe noire, bien digne d’être vue au moins une fois.

— Oh ! fit Cornélius près de s’évanouir de joie et chancelant sur le marchepied du carrosse, oh ! monseigneur !

Et il suffoqua ; et sans le bras de l’officier qui lui prêta son appui, c’est à genoux et le front dans la poussière que le pauvre Cornélius eût remercié Son Altesse.

Cette permission donnée, le prince continua sa route dans le bois au milieu des acclamations les plus enthousiastes.

Il parvint bientôt à son estrade, et le canon tonna dans les profondeurs de l’horizon.