La Tulipe noire/IX

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Calmann Lévy (p. 94-100).


IX

LA CHAMBRE DE FAMILLE.


Il était minuit environ quand le pauvre van Baerle fut écroué à la prison du Buytenhoff.

Ce qu’avait prévu Rosa était arrivé. En trouvant la chambre de Corneille vide, la colère du peuple avait été grande, et si le père Gryphus s’était trouvé là sous la main de ces furieux, il eût certainement payé pour son prisonnier.

Mais cette colère avait trouvé à s’assouvir largement sur les deux frères, qui avaient été rejoints par les assassins, grâce à la précaution qui avait été prise par Guillaume, l’homme aux précautions, de fermer les portes de la ville.

Il était donc arrivé un moment où la prison s’était vidée et où le silence avait succédé à l’effroyable tonnerre de hurlements qui roulait par les escaliers.

Rosa avait profité de ce moment, était sortie de sa cachette et en avait fait sortir son père.

La prison était complètement déserte ; à quoi bon rester dans la prison quand on égorgeait au Tol-Hek ?

Gryphus sortit tout tremblant derrière la courageuse Rosa. Ils allèrent fermer tant bien que mal la grande porte, nous disons tant bien que mal, car elle était à moitié brisée. On voyait que le torrent d’une puissante colère avait passé par là.

Vers quatre heures, on entendit le bruit qui revenait, mais ce bruit n’avait rien d’inquiétant pour Gryphus et pour sa fille. Ce bruit, c’était celui des cadavres que l’on traînait et que l’on revenait pendre à la place accoutumée des exécutions.

Rosa, cette fois encore, se cacha, mais c’était pour ne pas voir l’horrible spectacle.

À minuit, on frappa à la porte du Buytenhof, ou plutôt à la barricade qui la remplaçait.

C’était Cornélius van Baerle que l’on amenait.

Quand le geôlier Gryphus reçut le nouvel hôte et qu’il eut vu sur la lettre d’écrou la qualité du prisonnier :

— Filleul de Corneille de Witt, murmura-t-il avec son sourire de geôlier ; ah, jeune homme, nous avons justement ici la chambre de famille ; nous allons vous la donner.

Et enchanté de la plaisanterie qu’il venait de faire, le farouche orangiste prit son falot et les clefs pour conduire Cornélius dans la cellule qu’avait le matin même quittée Corneille de Witt pour l’exil tel que l’entendent en temps de révolution ces grands moralistes qui disent comme un axiome de haute politique :

— Il n’y a que les morts qui ne reviennent pas.

Gryphus se prépara donc à conduire le filleul dans la chambre du parrain.

Sur la route qu’il fallait parcourir pour arriver à cette chambre, le désespéré fleuriste n’entendit rien que l’aboiement d’un chien, ne vit rien que le visage d’une jeune fille.

Le chien sortit d’une niche creusée dans le mur, en secouant une grosse chaîne, et il flaira Cornélius afin de le bien reconnaître au moment où il lui serait ordonné de le dévorer.

La jeune fille, quand le prisonnier fit gémir la rampe de l’escalier sous sa main alourdie, entr’ouvrit le guichet d’une chambre qu’elle habitait dans l’épaisseur de cet escalier même. Et la lampe à la main droite, elle éclaira en même temps son charmant visage rose encadré dans d’admirables cheveux blonds à torsades épaisses, tandis que de la gauche elle croisait sur la poitrine son blanc vêtement de nuit, car elle avait été réveillée de son premier sommeil par l’arrivée inattendue de Cornélius.

C’était un bien beau tableau à peindre et en tout digne de maître Rembrandt que cette spirale noire de l’escalier illuminée par le falot rougeâtre de Gryphus avec la sombre figure de geôlier ; au sommet, la mélancolique figure de Cornélius qui se penchait sur la rampe pour regarder ; au-dessous de lui, encadré par le guichet lumineux, le suave visage de Rosa, et son geste pudique un peu contrarié peut-être par la position élevée de Cornélius, placé sur ces marches d’où son regard caressait vague et triste les épaules blanches et rondes de la jeune fille.

Puis, en bas, tout à fait dans l’ombre, à cet endroit de l’escalier où l’obscurité faisait disparaître les détails, les yeux d’escarboucle du molosse secouant sa chaîne aux anneaux de laquelle la double lumière de la lampe de Rosa et du falot de Gryphus venait attacher une brillante paillette.

Mais ce que n’aurait pu rendre dans son tableau le sublime maître, c’est l’expression douloureuse qui parut sur le visage de Rosa quand elle vit ce beau jeune homme pâle monter l’escalier lentement et qu’elle put lui appliquer ces sinistres paroles prononcées par son père :

— Vous aurez la chambre de famille.

Cette vision dura un moment, beaucoup moins de temps que nous n’avons mis à la décrire. Puis Gryphus continua son chemin, Cornélius fut forcé de le suivre, et cinq minutes après il entrait dans le cachot, qu’il est inutile de décrire, puisque le lecteur le connaît déjà.

Gryphus, après avoir montré du doigt au prisonnier le lit sur lequel avait tant souffert le martyr qui dans la journée même avait rendu son âme à Dieu, reprit son falot et sortit.

Quant à Cornélius, resté seul, il se jeta sur ce lit, mais ne dormit point. Il ne cessa d’avoir l’œil fixé sur l’étroite fenêtre à treillis de fer, qui prenait son jour sur le Buytenhoff ; il vit de cette façon blanchir par-delà les arbres ce premier rayon de lumière que le ciel laisse tomber sur la terre comme un blanc manteau.

Çà et là, pendant la nuit, quelques chevaux rapides avaient galopé sur le Buytenhof, des pas pesants de patrouilles avaient frappé le petit pavé rond de la place, et les mèches des arquebuses avaient, en s’allumant au vent d’ouest, lancé jusqu’au vitrail de la prison d’intermittents éclairs.

Mais quand le jour naissant argenta le faîte chaperonné des maisons, Cornélius, impatient de savoir si quelque chose vivait à l’entour de lui, s’approcha de la fenêtre et promena circulairement un triste regard.

À l’extrémité de la place, une masse noirâtre, teintée de bleu sombre par les brumes matinales, s’élevait, découpant sur les maisons pâles sa silhouette irrégulière.

Cornélius reconnut le gibet.

À ce gibet pendaient deux informes lambeaux qui n’étaient plus que des squelettes encore saignants.

Le bon peuple de la Haye avait déchiqueté les chairs de ses victimes, mais rapporté fidèlement au gibet le prétexte d’une double inscription tracée sur une énorme pancarte.

Sur cette pancarte, avec ses yeux de vingt-huit ans, Cornélius parvint à lire les lignes suivantes tracées par l’épais pinceau de quelque barbouilleur d’enseignes :

« Ici pendent le grand scélérat nommé Jean de Witt et le petit coquin Corneille de Witt, son frère, deux ennemis du peuple, mais grands amis du roi de France. »

Cornélius poussa un cri d’horreur, et, dans le transport de sa terreur délirante frappa des pieds et des mains à sa porte, si rudement et si précipitamment que Gryphus accourut furieux, son trousseau d’énormes clefs à la main.

Il ouvrit la porte en proférant d’horribles imprécations contre le prisonnier qui le dérangeait en dehors des heures où il avait l’habitude de se déranger.

— Ah çà mais ! dit-il, est-il enragé, cet autre de Witt ! s’écria-t-il, mais ces de Witt ont donc le diable au corps !

— Monsieur, monsieur, dit Cornélius en saisissant le geôlier par le bras et en le traînant vers la fenêtre ; monsieur, qu’ai-je donc lu là-bas ?

— Où, là-bas ?

— Sur cette pancarte.

Et tremblant, pâle et haletant, il lui montrait, au fond de la place, le gibet surmonté de la cynique inscription.

Gryphus se mit à rire.

— Ah ! ah ! répondit-il. Oui, vous avez lu… Eh bien ! mon cher monsieur, voilà où l’on arrive quand on a des intelligences avec les ennemis de monsieur le prince d’Orange.

— Messieurs de Witt ont été assassinés ! murmura Cornélius, la sueur au front et en se laissant tomber sur son lit, les bras pendants, les yeux fermés.

— Messieurs de Witt ont subi la justice du peuple, dit Gryphus ; appelez-vous cela assassinés, vous ? moi, je dis, exécutés.

Et, voyant que le prisonnier était arrivé non seulement au calme, mais à l’anéantissement, il sortit de la chambre, tirant la porte avec violence, et faisant rouler les verrous avec bruit.

En revenant à lui, Cornélius se trouva seul et reconnut la chambre où il se trouvait, la chambre de famille, ainsi que l’avait appelée Gryphus, comme le passage fatal qui devait aboutir pour lui à une triste mort.

Et comme c’était un philosophe, comme c’était surtout un chrétien, il commença par prier pour l’âme de son parrain, puis pour celle du grand pensionnaire, puis enfin il se résigna lui-même à tous les maux qu’il plairait à Dieu de lui envoyer.

Puis, après être descendu du ciel sur la terre, être rentré de la terre dans son cachot, s’être bien assuré que dans ce cachot il était seul, il tira de sa poitrine les trois caïeux de la tulipe noire et les cacha derrière un grès sur lequel on posait la cruche traditionnelle, dans le coin le plus obscur de la prison.

Inutile labeur de tant d’années ! destruction de si douces espérances ! sa découverte allait donc aboutir au néant comme lui à la mort ! — Dans cette prison, pas un brin d’herbe, pas un atome de terre, pas un rayon de soleil.

À cette pensée, Cornélius entra dans un sombre désespoir dont il ne sortit que par une circonstance extraordinaire.

Quelle était cette circonstance ?

C’est ce que nous nous réservons de dire dans le chapitre suivant.