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La Tulipe noire/VIII

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Calmann Lévy (p. 85-93).


VIII

UNE INVASION.


Ce qui venait d’arriver était, comme on le devine, l’œuvre diabolique de mynheer Isaac Boxtel.

On se rappelle qu’à l’aide de son télescope, il n’avait pas perdu un seul détail de cette entrevue de Corneille de Witt avec son filleul.

On se rappelle qu’il n’avait rien entendu, mais qu’il avait tout vu.

On se rappelle qu’il avait deviné l’importance des papiers confiés par le Ruart de Pulten à son filleul, en voyant celui-ci serrer soigneusement le paquet à lui remis dans le tiroir où il serrait les oignons les plus précieux.

Il en résulte que lorsque Boxtel, qui suivait la politique avec beaucoup plus d’attention que son voisin Cornélius, sut que Corneille de Witt était arrêté comme coupable de haute trahison envers les états, il songea à part lui qu’il n’aurait sans doute qu’un mot à dire pour faire arrêter le filleul en même temps que le parrain.

Cependant, si heureux que fût le cœur de Boxtel, il frissonna d’abord à cette idée de dénoncer un homme que cette dénonciation pouvait conduire à l’échafaud.

Mais le terrible des mauvaises idées, c’est que peu à peu les mauvais esprits se familiarisent avec elles.

D’ailleurs, mynheer Isaac Boxtel s’encourageait avec ce sophisme :

Corneille de Witt est un mauvais citoyen, puisqu’il est accusé de haute trahison et arrêté.

Je suis, moi, un bon citoyen, puisque je ne suis accusé de rien au monde et que je suis libre comme l’air.

Or, si Corneille de Witt est un mauvais citoyen, ce qui est chose certaine, puisqu’il est accusé de haute trahison et arrêté, son complice Cornélius van Baerle est un non moins mauvais citoyen que lui.

Donc, comme moi je suis un bon citoyen, et qu’il est du devoir des bons citoyens de dénoncer les mauvais citoyens, il est de mon devoir à moi, Isaac Boxtel, de dénoncer Cornélius van Baerle.

Mais ce raisonnement n’eût peut-être pas, si spécieux qu’il fût, pris un empire complet sur Boxtel, et peut-être l’envieux n’eût-il pas cédé au simple désir de vengeance qui lui mordait le cœur, si à l’unisson du démon de l’envie n’eût surgi le démon de la cupidité.

Boxtel n’ignorait pas le point où van Baerle était arrivé de sa recherche sur la grande tulipe noire.

Si modeste que fût le docteur Cornélius, il n’avait pu cacher à ses plus intimes qu’il avait la presque certitude de gagner en l’an de grâce 1673 le prix de cent mille florins proposé par la société d’horticulture de Harlem.

Or, cette presque certitude de Cornélius van Baerle, c’était la fièvre qui rongeait Isaac Boxtel.

Si Cornélius était arrêté, cela occasionnerait certainement un grand trouble dans la maison. La nuit qui suivrait l’arrestation, personne ne songerait à veiller sur les tulipes du jardin.

Et, cette nuit-là, Boxtel enjamberait la muraille, et comme il savait où était l’oignon qui devait donner la grande tulipe noire, il enlèverait cet oignon ; au lieu de fleurir chez Cornélius, la tulipe noire fleurirait chez lui, et ce serait lui qui aurait le prix de cent mille florins, au lieu que ce fût Cornélius, sans compter cet honneur suprême d’appeler la fleur nouvelle tulipa nigra Boxtellensis.

Résultat qui satisfaisait non seulement sa vengeance, mais sa cupidité.

Éveillé, il ne pensait qu’à la grande tulipe noire ; endormi, il ne rêvait que d’elle.

Enfin, le 19 août, vers deux heures de l’après-midi, la tentation fut si forte que mynheer Isaac ne sut point y résister plus longtemps.

En conséquence, il dressa une dénonciation anonyme, laquelle remplaçait l’authenticité par la précision, et jeta cette dénonciation à la poste.

Jamais papier vénéneux glissé dans les gueules de bronze de Venise ne produisit un plus prompt et un plus terrible effet.

Le même soir, le principal magistrat reçut la dépêche ; à l’instant même il convoqua ses collègues pour le lendemain matin. Le lendemain matin ils s’étaient réunis, avaient décidé l’arrestation et avaient remis l’ordre, afin qu’il fût exécuté, à maître van Spennen, qui s’était acquitté, comme nous avons vu, de ce devoir en digne Hollandais, et avait arrêté Cornélius van Baerle juste au moment où les orangistes de la Haye faisaient rôtir les morceaux des cadavres de Corneille et de Jean de Witt.

Mais, soit honte, soit faiblesse dans le crime, Isaac Boxtel n’avait pas eu le courage de braquer ce jour-là son télescope, ni sur le jardin, ni sur l’atelier, ni sur le séchoir.

Il savait trop bien ce qui allait se passer dans la maison du pauvre docteur Cornélius pour avoir besoin d’y regarder. Il ne se leva même point lorsque son unique domestique, qui enviait le sort des domestiques de Cornélius, non moins amèrement que Boxtel enviait le sort du maître, entra dans sa chambre. Boxtel lui dit :

— Je ne me lèverai pas aujourd’hui ; je suis malade.

Vers neuf heures, il entendit un grand bruit dans la rue et frissonna à ce bruit ; en ce moment, il était plus pâle qu’un véritable malade, plus tremblant qu’un véritable fiévreux.

Son valet entra ; Boxtel se cacha dans sa couverture.

— Ah ! monsieur, s’écria le valet, non sans se douter qu’il allait, tout en déplorant le malheur arrivé à van Baerle, annoncer une bonne nouvelle à son maître ; ah ! monsieur, vous ne savez pas ce qui se passe en ce moment ?

— Comment veux-tu que je le sache ? répondit Boxtel d’une voix presque inintelligible.

— Eh bien ! dans ce moment, monsieur Boxtel, on arrête votre voisin Cornélius van Baerle comme coupable de haute trahison.

— Bah ! murmura Boxtel d’une voix faiblissante, pas possible !

— Dame ! c’est ce qu’on dit, du moins ; d’ailleurs, je viens de voir entrer chez lui le juge van Spennen et les archers.

— Ah ! si tu as vu, dit Boxtel, c’est autre chose.

— Dans tous les cas, je vais m’informer de nouveau, dit le valet, et soyez tranquille, monsieur, je vous tiendrai au courant.

Boxtel se contenta d’encourager d’un signe le zèle de son valet. Celui-ci sortit et rentra un quart d’heure après.

— Oh ! monsieur, tout ce que je vous ai raconté, dit-il, c’était la vérité pure.

— Comment cela ?

— M. van Baerle est arrêté, on l’a mis dans une voiture et on vient de l’expédier à la Haye.

— À la Haye ?

— Oui, où, si ce qu’on dit est vrai, il ne fera pas bon pour lui.

— Et que dit-on ? demanda Boxtel.

— Dame ! monsieur, on dit, mais cela n’est pas bien sûr, on dit que les bourgeois doivent être à cette heure en train d’assassiner monsieur Corneille et monsieur Jean de Witt.

— Oh ! murmura ou plutôt râla Boxtel en fermant les yeux pour ne pas voir la terrible image qui s’offrait sans doute à son regard.

— Diable ! fit le valet en sortant, il faut que mynheer Isaac Boxtel soit bien malade pour n’avoir pas sauté en bas du lit à une pareille nouvelle.

En effet Isaac Boxtel était bien malade, malade comme un homme qui vient d’assassiner un autre homme.

Mais il avait assassiné cet homme dans un double but ; le premier était accompli ; restait à accomplir le second.

La nuit vint. C’était la nuit qu’attendait Boxtel.

La nuit venue, il se leva.

Puis il monta dans son sycomore.

Il avait bien calculé : personne ne songeait à garder le jardin ; maison et domestiques étaient sens dessus dessous.

Il entendit successivement sonner dix heures, onze heures, minuit.

À minuit, le cœur bondissant, les mains tremblantes, le visage livide, il descendit de son arbre, prit une échelle, l’appliqua contre le mur, monta jusqu’à l’avant-dernier échelon et écouta.

Tout était tranquille. Pas un bruit ne troublait le silence de la nuit.

Une seule lumière veillait dans toute la maison.

C’était celle de la nourrice.

Ce silence et cette obscurité enhardirent Boxtel.

Il enjamba le mur, s’arrêta un instant sur le faîte ; puis, bien certain qu’il n’avait rien à craindre, il passa l’échelle de son jardin dans celui de Cornélius et descendit.

Puis, comme il savait à une ligne près l’endroit où étaient enterrés les caïeux de la future tulipe noire, il courut dans leur direction, suivant néanmoins les allées pour n’être point trahi par la trace de ses pas, et, arrivé à l’endroit précis, avec une joie de tigre, il plongea ses mains dans la terre molle.

Il ne trouva rien et crut s’être trompé.

Cependant la sueur perlait instinctivement sur son front.

Il fouilla à côté : rien.

Il fouilla à droite, il fouilla à gauche : rien.

Il fouilla devant et derrière : rien.

Il faillit devenir fou, car il s’aperçut enfin que dans la matinée même la terre avait été remuée.

En effet, pendant que Boxtel était dans son lit, Cornélius était descendu dans son jardin, avait déterré l’oignon, et comme nous l’avons vu, l’avait divisé en trois caïeux.

Boxtel ne pouvait se décider à quitter la place. Il avait retourné avec ses mains plus de dix pieds carrés.

Enfin il ne lui resta plus de doute sur son malheur.

Ivre de colère, il regagna son échelle, enjamba le mur, ramena l’échelle de chez Cornélius chez lui, la jeta dans son jardin et sauta après elle.

Tout à coup il lui vint un dernier espoir.

C’est que les caïeux étaient dans le séchoir.

Il ne s’agissait que de pénétrer dans le séchoir comme il avait pénétré dans le jardin.

Là il les trouverait.

Au reste, ce n’était guère plus difficile.

Les vitrages du séchoir se soulevaient comme ceux d’une serre.

Cornélius van Baerle les avait ouverts le matin même et personne n’avait songé à les fermer.

Le tout était de se procurer une échelle assez longue, une échelle de vingt pieds au lieu d'une de douze.

Boxtel avait remarqué dans la rue qu’il habitait une maison en réparation ; le long de cette maison une échelle gigantesque était dressée.

Cette échelle était bien l’affaire de Boxtel, si les ouvriers ne l’avaient pas emportée.

Il courut à la maison, l’échelle y était.

Boxtel prit l’échelle et l’apporta à grand’peine dans son jardin ; avec plus de peine encore, il la dressa contre la muraille de la maison de Cornélius.

L’échelle atteignait juste au vasistas.

Boxtel mit une lanterne sourde tout allumée dans sa poche, monta à l’échelle et pénétra dans le séchoir.

Arrivé dans ce tabernacle, il s’arrêta, s’appuyant contre la table ; les jambes lui manquaient, son cœur battait à l’étouffer.

Là, c’était bien pis que dans le jardin : on dirait que le grand air ôte à la propriété ce qu’elle a de respectable ; tel qui saute par-dessus une haie ou qui escalade un mur, s’arrête à la porte ou à la fenêtre d’une chambre.

Dans le jardin, Boxtel n’était qu’un maraudeur ; dans la chambre, Boxtel était un voleur.

Cependant, il reprit courage : il n’était pas venu jusque-là pour rentrer chez lui les mains nettes.

Mais il eut beau chercher, ouvrir et fermer tous les tiroirs, et même le tiroir privilégié où était le dépôt qui venait d’être si fatal à Cornélius ; il trouva étiquetées comme dans un jardin des plantes, la Joannis, la Witt, la tulipe bistre, la tulipe café brûlé ; mais de la tulipe noire ou plutôt des caïeux où elle était encore endormie et cachée dans les limbes de la floraison, il n’y en avait pas de traces.

Et cependant, sur le registre des graines et des caïeux tenu en partie double par van Baerle avec plus de soin et d’exactitude que le registre commercial des premières maisons d’Amsterdam, Boxtel lut ces lignes :

« Aujourd’hui 20 août 1672, j’ai déterré l’oignon de la grande tulipe noire que j’ai séparé en trois caïeux parfaits. »

— Ces caïeux ! ces caïeux ! hurla Boxtel en ravageant tout dans le séchoir, où les a-t-il pu cacher ?

Puis tout à coup se frappant le front à s’aplatir le cerveau,

— Oh ! misérable que je suis ! s’écria-t-il ; ah ! trois fois perdu Boxtel, est-ce qu’on se sépare de ses caïeux, est-ce qu’on les abandonne à Dordrecht quand on part pour la Haye, est-ce que l’on peut vivre sans ses caïeux, quand ces caïeux sont ceux de la grande tulipe noire ! Il aura eu le temps de les prendre, l’infâme ! il les a sur lui, il les a emportés à la Haye !

C’était un éclair qui montrait à Boxtel l’abîme d’un crime inutile.

Boxtel tomba foudroyé sur cette même table, à cette même place où quelques heures avant l’infortuné Baerle avait admiré si longuement et si délicieusement les caïeux de la tulipe noire.

— Eh bien ! après tout, dit l’envieux en relevant sa tête livide, s’il les a, il ne peut les garder que tant qu’il sera vivant, et…

Le reste de sa hideuse pensée s’absorba dans un affreux sourire.

— Les caïeux sont à la Haye, dit-il ; ce n’est donc plus à Dordrecht que je puis vivre.

À la Haye pour les caïeux ! à la Haye !

Et Boxtel, sans faire attention aux richesses immenses qu’il abandonnait, tant il était préoccupé d’une autre richesse inestimable, Boxtel sortit par son vasistas, se laissa glisser le long de l’échelle, reporta l’instrument de vol où il l’avait pris, et, pareil à un animal de proie, rentra rugissant dans sa maison.