La Tulipe noire/V

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Calmann Lévy (p. 50-60).


V

L’AMATEUR DE TULIPES ET SON VOISIN.


Cependant, tandis que les bourgeois de la Haye mettaient en pièces les cadavres de Jean et de Corneille, tandis que Guillaume d’Orange, après s’être assuré que ses deux antagonistes étaient bien morts, galopait sur la route de Leyde suivi du colonel van Deken, qu’il trouvait un peu trop compatissant pour lui continuer la confiance dont il l’avait honoré jusque-là, Craeke, le fidèle serviteur, monté de son côté sur un bon cheval, et bien loin de se douter des terribles événements qui s’étaient accomplis depuis son départ, courait sur les chaussées bordées d’arbres jusqu’à ce qu’il fût hors de la ville et des villages voisins.

Une fois en sûreté, pour ne pas éveiller les soupçons, il laissa son cheval dans une écurie et continua tranquillement son voyage sur des bateaux qui par relais le menèrent à Dordrecht en passant avec adresse par les plus courts chemins de ces bras sinueux du fleuve, lesquels étreignent sous leurs caresses humides ces îles charmantes bordées de saules, de joncs et d’herbes fleuries, dans lesquelles broutent nonchalamment les gras troupeaux reluisant au soleil.

Craeke reconnut de loin Dordrecht, la ville riante, au bas de sa colline semée de moulins. Il vit les belles maisons rouges aux lignes blanches, baignant dans l’eau leur pied de briques, et faisant flotter par les balcons ouverts sur le fleuve leurs tapis de soie diaprés de fleurs d’or, merveilles de l’Inde et de la Chine, et près de ces tapis, ces grandes lignes, pièges permanents pour prendre les anguilles voraces qu’attire autour des habitations la sportule quotidienne que les cuisines jettent dans l’eau par leurs fenêtres.

Craeke, du pont de la barque, à travers tous ces moulins aux ailes tournantes, apercevait au déclin du coteau la maison blanche et rose but de sa mission. Elle perdait les crêtes de son toit dans le feuillage jaunâtre d’un rideau de peupliers et se détachait sur le fond sombre que lui faisait un bois d’ormes gigantesques. Elle était située de telle façon que le soleil, tombant sur elle comme dans un entonnoir, y venait sécher, tiédir et féconder même les derniers brouillards que la barrière de verdure ne pouvait empêcher le vent du fleuve d’y porter chaque matin et chaque soir.

Débarqué au milieu du tumulte ordinaire de la ville, Craeke se dirigea aussitôt vers la maison dont nous allons offrir à nos lecteurs une indispensable description.

Blanche, nette, reluisante, plus proprement lavée, plus soigneusement cirée aux endroits cachés qu’elle ne l’était aux endroits aperçus, cette maison renfermait un mortel heureux.

Ce mortel heureux, rara avis, comme dit Juvénal, était le docteur van Baerle, filleul de Corneille. Il habitait la maison que nous venons de décrire depuis son enfance ; car c’était la maison natale de son père et de son grand-père, anciens marchands nobles de la noble ville de Dordrecht.

Monsieur van Baërle le père avait amassé dans le commerce des Indes trois à quatre cent mille florins que monsieur van Baërle le fils avait trouvés tout neufs, en 1668, à la mort de ses bons et chers parents, bien que ces florins fussent frappés au millésime, les uns de 1640, les autres de 1610 ; ce qui prouvait qu’il y avait florins du père van Baerle et florins du grand-père van Baerle ; ces quatre cent mille florins, hâtons-nous de le dire, n’étaient que la bourse, l’argent de poche de Cornélius van Baerle, le héros de cette histoire, ses propriétés dans la province donnant un revenu de dix mille florins environ.

Lorsque le digne citoyen, père de Cornélius, avait passé de vie à trépas, trois mois après les funérailles de sa femme, qui semblait être partie la première pour lui rendre facile le chemin de la mort, comme elle lui avait rendu facile le chemin de la vie, il avait dit à son fils en l’embrassant pour la dernière fois :

— Bois, mange et dépense, si tu veux vivre en réalité, car ce n’est pas vivre que de travailler tout le jour sur une chaise de bois ou sur un fauteuil de cuir, dans un laboratoire ou dans un magasin. Tu mourras à ton tour, et si tu n’as pas le bonheur d’avoir un fils, tu laisseras éteindre notre nom, et mes florins étonnés se trouveront avoir un maître inconnu, ces florins neufs que nul n’a jamais pesés que mon père, moi et le fondeur. N’imite pas surtout ton parrain, Corneille de Witt, qui s’est jeté dans la politique, la plus ingrate des carrières, et qui bien certainement finira mal.

Puis il était mort, ce digne monsieur van Baerle, laissant tout désolé son fils Cornélius, lequel aimait fort peu les florins et beaucoup son père.

Cornélius resta donc seul dans la grande maison.

En vain son parrain Corneille lui offrit-il de l’emploi dans les services publics ; en vain voulut-il lui faire goûter de la gloire, quand Cornélius, pour obéir à son parrain, se fut embarqué avec de Ruyter sur le vaisseau les Sept Provinces, qui commandait aux cent trente-neuf bâtiments avec lesquels l’illustre amiral allait balancer seul la fortune de la France et de l’Angleterre réunies. Lorsque, conduit par le pilote Léger, il fut arrivé à une portée du mousquet du vaisseau le Prince, sur lequel se trouvait le duc d’York, frère du roi d’Angleterre, lorsque l’attaque de Ruyter, son patron, eut été faite si brusque et si habile que, sentant son bâtiment près d’être emporté, le duc d’York n’eut que le temps de se retirer à bord du Saint-Michel ; lorsqu’il eut vu le Saint-Michel, brisé, broyé sous les boulets hollandais, sortir de la ligne ; lorsqu’il eut vu sauter un vaisseau, le Comte de Sanwick, et périr dans les flots ou dans le feu quatre cents matelots ; lorsqu’il eut vu qu’à la fin de tout cela, après vingt bâtiments mis en morceaux, après trois mille tués, après cinq mille blessés, rien n’était décidé ni pour ni contre, que chacun s’attribuait la victoire, que c’était à recommencer, et que seulement un nom de plus, la bataille de Soutwood-Bay, était ajouté au catalogue des batailles ; quand il eut calculé ce que perd de temps à se boucher les yeux et les oreilles un homme qui veut réfléchir même lorsque ses pareils se canonnent entre eux, Cornélius dit adieu à Ruyter, au Ruart de Pulten et à la gloire, baisa les genoux du grand pensionnaire, qu’il avait en vénération profonde, et rentra dans sa maison de Dordrecht, riche de son repos acquis, de ses vingt-huit ans, d’une santé de fer, d’une vue perçante, et plus que de ses quatre cent mille florins de capital et de ses dix mille florins de revenus, de cette conviction qu’un homme a toujours reçu du ciel trop pour être heureux, assez pour ne l’être pas.

En conséquence et pour se faire un bonheur à sa façon, Cornélius se mit à étudier les végétaux et les insectes, cueillit et classa toute la flore des îles, piqua toute l’entomologie de la province, sur laquelle il composa un traité manuscrit avec planches dessinées de sa main, et enfin, ne sachant plus que faire de son temps et de son argent surtout, qui allait s’augmentant d’une façon effrayante, il se mit à choisir parmi toutes les folies de son pays et de son époque une des plus élégantes et des plus coûteuses.

Il aima les tulipes.

C’était le temps, comme on sait, où les Flamands et les Portugais, exploitant à l’envi ce genre d’horticulture, en étaient arrivés à diviniser la tulipe et à faire de cette fleur venue de l’Orient ce que jamais naturaliste n’avait osé faire de la race humaine, de peur de donner de la jalousie à Dieu.

Bientôt de Dordrecht à Mons il ne fut plus question que des tulipes de mynher van Baërle, et ses planches, ses fosses, ses chambres de séchage, ses cahiers de cayeux furent visités comme jadis les galeries et les bibliothèques d’Alexandrie par les illustres voyageurs romains.

Van Baerle commença par dépenser son revenu de l’année à établir sa collection, puis il ébrécha ses florins neufs à la perfectionner ; aussi son travail fut-il récompensé d’un magnifique résultat : il trouva cinq espèces différentes qu’il nomma la Jeanne, du nom de sa mère, la Baerle, du nom de son père, la Corneille, du nom de son parrain ; — les autres noms nous échappent, mais les amateurs pourront bien certainement les retrouver dans les catalogues du temps.

En 1672, au commencement de l’année, Corneille de Witt vint à Dordrecht pour y habiter trois mois dans son ancienne maison de famille ; car on sait que non seulement Corneille était né à Dordrecht, mais que la famille des de Witt était originaire de cette ville.

Corneille commençait dès lors, comme disait Guillaume d’Orange, à jouir de la plus parfaite impopularité. Cependant, pour ses concitoyens, les bons habitants de Dordrecht, il n’était pas encore un scélérat à pendre, et ceux-ci, peu satisfaits de son républicanisme un peu trop pur, mais fiers de sa valeur personnelle, voulurent bien lui offrir le vin de la ville quand il entra.

Après avoir remercié ses concitoyens, Corneille alla voir sa vieille maison paternelle, et ordonna quelques réparations avant que madame de Witt, sa femme, vînt s’installer avec ses enfants.

Puis le Ruart se dirigea vers la maison de son filleul, qui seul peut-être à Dordrecht ignorait encore la présence du Ruart dans sa ville natale.

Autant Corneille de Witt avait soulevé de haines en maniant ces graines malfaisantes qu’on appelle les passions politiques, autant van Baerle avait amassé de sympathies en négligeant complètement la culture de la politique, absorbé qu’il était dans la culture de ses tulipes.

Aussi van Baerle était-il chéri de ses domestiques et de ses ouvriers, aussi ne pouvait-il supposer qu’il existât au monde un homme qui voulût du mal à un autre homme.

Et cependant, disons-le à la honte de l’humanité, Cornnélius van Baerle avait, sans le savoir, un ennemi bien autrement féroce, bien autrement acharné, bien autrement irréconciliable, que jusque-là n’en avaient compté le Ruart et son frère parmi les orangistes les plus hostiles à cette admirable fraternité qui, sans nuage pendant la vie, venait se prolonger par le dévouement au-delà de la mort.

Au moment où Cornélius commença de s’adonner aux tulipes, il y jeta ses revenus de l’année et les florins de son père. Il y avait à Dordrecht et demeurant porte à porte avec lui, un bourgeois nommé Isaac Boxtel, qui, depuis le jour où il avait atteint l’âge de connaissance, suivait le même penchant et se pâmait au seul énoncé du mot tulban, qui, ainsi que l’assure le floriste français, c’est-à-dire l’historien le plus savant de cette fleur, est le premier mot qui, dans la langue du Chingulais, ait servi à désigner ce chef-d’œuvre de la création qu’on appelle la tulipe.

Boxtel n’avait pas le bonheur d’être riche comme van Baerle. Il s’était donc à grand’peine, à force de soins et de patience, fait dans sa maison de Dordrecht un jardin commode à la culture, il avait aménagé le terrain selon les prescriptions voulues, et donné à ses couches précisément autant de chaleur et de fraîcheur que le codex des jardiniers en autorise.

À la vingtième partie d’un degré près, Isaac savait la température de ses châssis. Il savait le poids du vent et le tamisait de façon qu’il l’accommodait au balancement des tiges de ses fleurs. Aussi ses produits commençaient-ils à plaire. Ils étaient beaux, recherchés même. Plusieurs amateurs étaient venus visiter les tulipes de Boxtel. Enfin, Boxtel avait lancé dans le monde des Linné et des Tournefort une tulipe de son nom. Cette tulipe avait fait son chemin, avait traversé la France, était entrée en Espagne, avait pénétré jusqu’en Portugal, et le roi don Alphonse VI, qui, chassé de Lisbonne, s’était retiré dans l’île de Terceire, où il s’amusait, non pas, comme le grand Condé, à arroser des œillets, mais à cultiver des tulipes, avait dit PAS MAL en regardant la susdite Boxtel.

Tout à coup, à la suite de toutes les études auxquelles il s’était livré, la passion de la tulipe ayant envahi Cornélius van Baerle, celui-ci modifia sa maison de Dordrecht, qui, ainsi que nous l’avons dit, était voisine de celle de Boxtel et fit élever d’un étage certain bâtiment de sa cour, lequel, en s’élevant, ôta environ un demi-degré de chaleur et, en échange rendit un demi-degré de froid au jardin de Boxtel, sans compter qu’il coupa le vent et dérangea tous les calculs et toute l’économie horticole de son voisin.

Après tout, ce n’était rien que ce malheur aux yeux du voisin Boxtel. Van Baerle n’était qu’un peintre, c’est-à-dire une espèce de fou qui essaie de reproduire sur la toile en les défigurant les merveilles de la nature. Le peintre faisait élever son atelier d’un étage pour avoir meilleur jour, c’était son droit. Monsieur van Baerle était peintre comme monsieur Boxtel était fleuriste-tulipier ; il voulait du soleil pour ses tableaux, il en prenait un demi-degré aux tulipes de monsieur Boxtel.

La loi était pour monsieur van Baerle. Bene sit.

D’ailleurs, Boxtel avait découvert que trop de soleil nuit à la tulipe, et que cette fleur poussait mieux et plus colorée avec le tiède soleil du matin ou du soir qu’avec le brûlant soleil de midi.

Il sut donc presque gré à Cornélius van Baerle de lui avoir bâti gratis un parasoleil.

Peut-être n’était-ce point tout à fait vrai, et ce que disait Boxtel à l’endroit de son voisin van Baerle n’était-il pas l’expression entière de sa pensée. Mais les grandes âmes trouvent dans la philosophie d’étonnantes ressources au milieu des grandes catastrophes.

Mais hélas ? que devint-il, cet infortuné Boxtel, quand il vit les vitres de l’étage nouvellement bâti se garnir d’oignons, de cayeux, de tulipes en pleine terre, de tulipes en pot, enfin de tout ce qui concerne la profession d’un monomane tulipier !

Il y avait les paquets d’étiquettes, il y avait les casiers, il y avait les boîtes à compartiments et les grillages de fer destinés à fermer ces casiers pour y renouveler l’air sans donner accès aux souris, aux charançons, aux loirs, aux mulots et aux rats, curieux amateurs de tulipes à deux mille francs l’oignon.

Boxtel fut fort ébahi lorsqu’il vit tout ce matériel, mais il ne comprenait pas encore l’étendue de son malheur. On savait van Baerle ami de tout ce qui réjouit la vue. Il étudiait à fond la nature pour ses tableaux, finis comme ceux de Gérard Dow, son maître, et de Miéris, son ami. N’était-il pas possible qu’ayant à peindre l’intérieur d’un tulipier, il eût amassé dans son nouvel atelier tous les accessoires de la décoration !

Cependant, quoique bercé par cette décevante idée, Boxtel ne put résister à l’ardente curiosité qui le dévorait. Le soir venu, il appliqua une échelle contre le mur mitoyen, et regardant chez le voisin Baerle, il se convainquit que la terre d’un énorme carré peuplé naguère de plantes différentes, avait été remuée, disposée en plates-bandes de terreau mêlé de boue de rivière, combinaison essentiellement sympathique aux tulipes, le tout contreforté de bordures de gazon pour empêcher les éboulements. En outre, soleil levant, soleil couchant, ombre ménagée pour tamiser le soleil de midi ; de l’eau en abondance et à portée, exposition au sud sud-ouest, enfin conditions complètes, non seulement de réussite, mais de progrès. Plus de doute, Van Baërle était devenu tulipier.

Boxtel se représenta sur-le-champ ce savant homme aux 400,000 florins de capital, aux 10,000 florins de rente, employant ses ressources morales et physiques à la culture des tulipes en grand. Il entrevit son succès dans un vague mais prochain avenir, et conçut, par avance, une telle douleur de ce succès, que ses mains se relâchant, les genoux s’affaissèrent, il roula désespéré en bas de son échelle.

Ainsi, ce n’était pas pour des tulipes en peinture, mais pour des tulipes réelles que Van Baërle lui prenait un demi-degré de chaleur. Ainsi Van Baërle allait avoir la plus admirable des expositions solaires et, en outre, une vaste chambre où conserver ses oignons et ses caïeux : chambre éclairée, aérée, ventilée, richesse interdite à Boxtel, qui avait été forcé de consacrer à cet usage sa chambre à coucher, et qui, pour ne pas nuire par l’influence des esprits animaux à ses caïeux et à ses tubercules, se résignait à coucher au grenier.

Ainsi porte à porte, mur à mur, Boxtel allait avoir un rival, un émule, un vainqueur peut-être, et ce rival, au lieu d’être quelque jardinier obscur, inconnu, c’était le filleul de maître Corneille de Witt, c’est-à-dire une célébrité !

Boxtel, on le voit, avait l’esprit moins bien fait que Porus, qui se consolait d’avoir été vaincu par Alexandre, justement à cause de la célébrité de son vainqueur.

En effet, qu’arriverait-il si jamais van Baerle trouvait une tulipe nouvelle et la nommait la Jean de Witt, après en avoir nommé une la Corneille ! Ce serait à en étouffer de rage.

Ainsi, dans son envieuse prévoyance, Boxtel, prophète de malheur pour lui même, devinait ce qui allait arriver.

Aussi Boxtel, cette découverte faite, passa-t-il la plus exécrable nuit qui se puisse imaginer.