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La Tulipe noire/XI

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Calmann Lévy (p. 108-122).


XI

LE TESTAMENT DE CORNÉLIUS VAN BAERLE.


Rosa ne s’était point trompée. Les juges vinrent le lendemain au Buytenhof et interrogèrent Cornélius van Baerle. Au reste, l’interrogatoire ne fut pas long ; il fut avéré que Cornélius avait gardé chez lui cette correspondance fatale des de Witt avec la France.

Il ne le nia point.

Il était seulement douteux aux yeux des juges que cette correspondance lui eût été remise par son parrain, Corneille de Witt.

Mais comme, depuis la mort des deux martyrs, Cornélius van Baerle n’avait plus rien à ménager, non seulement il ne nia point que le dépôt lui eût été confié par Corneille en personne, mais encore il raconta comment, de quelle façon et dans quelle circonstance le dépôt lui avait été confié.

Cette confidence impliquait le filleul dans le crime du parrain.

Il y avait complicité patente entre Corneille et Cornélius.

Cornélius ne se borna point à cet aveu : il dit toute la vérité à l’endroit de ses sympathies, de ses habitudes, de ses familiarités. Il dit son indifférence en politique, son amour pour l’étude, pour les arts, pour les sciences et pour les fleurs. Il raconta que jamais, depuis le jour où Corneille était venu à Dordrecht, et lui avait confié ce dépôt, ce dépôt n’avait été touché ni même aperçu par le dépositaire.

On lui objecta qu’à cet égard il était impossible qu’il dît la vérité, puisque les papiers étaient justement enfermés dans une armoire où chaque jour il plongeait la main et les yeux.

Cornélius répondit que cela était vrai, mais qu’il ne mettait la main dans le tiroir que pour s’assurer que ses oignons étaient bien secs, mais qu’il n’y plongeait les yeux que pour s’assurer si ses oignons commençaient à germer.

On lui objecta que sa prétendue indifférence à l’égard de ce dépôt ne pouvait se soutenir raisonnablement, parce qu’il était impossible qu’ayant reçu un pareil dépôt de la main de son parrain, il n’en connût pas l’importance.

Ce à quoi il répondit :

Que son parrain Corneille l’aimait trop et surtout était un homme trop sage pour lui avoir rien dit de la teneur de ces papiers, puisque cette confidence n’eût servi qu’à tourmenter le dépositaire.

On lui objecta que si M. de Witt avait agi de la sorte, il eût joint au paquet, en cas d’accident, un certificat constatant que son filleul était complètement étranger à cette correspondance, ou bien, pendant son procès, lui eût écrit quelque lettre qui pût servir à sa justification.

Cornélius répondit que sans doute son parrain n’avait point pensé que son dépôt courût aucun danger, caché comme il l’était dans une armoire qui était regardée comme aussi sacrée que l’arche pour toute la maison van Baerle ; que par conséquent il avait jugé le certificat inutile ; que, quant à une lettre, il avait quelque souvenir qu’un moment avant son arrestation, et comme il était absorbé dans la contemplation d’un oignon des plus rares, le serviteur de M. Jean de Witt était entré dans son séchoir et lui avait remis un papier ; mais que de tout cela il ne lui était resté qu’un souvenir pareil à celui qu’on a d’une vision ; que le serviteur avait disparu, et que quant au papier, peut-être le trouverait-on si on le cherchait bien.

Quant à Craeke, il était impossible de le retrouver, attendu qu’il avait quitté la Hollande.

Quant au papier, il était si peu probable qu’on le retrouverait, qu’on ne se donna pas la peine de le chercher.

Cornélius lui-même n’insista pas beaucoup sur ce point, puisque, en supposant que ce papier se retrouvât, il pouvait n’avoir aucun rapport avec la correspondance qui faisait le corps du délit.

Les juges voulurent avoir l’air de pousser Cornélius à se défendre mieux qu’il ne le faisait ; ils usèrent vis-à-vis de lui de cette bénigne patience qui dénote soit un magistrat intéressé par l’accusé, soit un vainqueur qui a terrassé son adversaire, et qui étant complètement maître de lui, n’a pas besoin de l’opprimer pour le perdre.

Cornélius n’accepta point cette hypocrite protection, et dans une dernière réponse qu’il fit avec la noblesse d’un martyr et le calme d’un juste,

— Vous me demandez, messieurs, dit-il, des choses auxquelles je n’ai rien à répondre, sinon l’exacte vérité. Or, l’exacte vérité, la voici. Le paquet est entré chez moi par la voie que j’ai dit ; je proteste devant Dieu que j’en ignorais et que j’en ignore encore le contenu ; qu’au jour de mon arrestation seulement, j’ai su que ce dépôt était la correspondance du grand pensionnaire avec le marquis de Louvois. Je proteste enfin que j’ignore et comment on a pu savoir que ce paquet était chez moi, et surtout comment je puis être coupable pour avoir accueilli ce que m’apportait mon illustre et malheureux parrain.

Ce fut là tout le plaidoyer de Cornélius. Les juges allèrent aux opinions.

Ils considérèrent :

Que tout rejeton de dissension civile est funeste, en ce qu’il ressuscite la guerre qu’il est de l’intérêt de tous d’éteindre.

L’un d’eux, et c’était un homme qui passait pour un profond observateur, établit que ce jeune homme si flegmatique en apparence, devait être très dangereux en réalité, attendu qu’il devait cacher sous le manteau de glace qui lui servait d’enveloppe un ardent désir de venger MM. de Witt, ses proches.

Un autre fit observer que l’amour des tulipes s’allie parfaitement avec la politique, et qu’il est historiquement prouvé que plusieurs hommes très dangereux ont jardiné ni plus ni moins que s’ils en faisaient leur état, quoiqu’au fond ils fussent occupés de bien autre chose. Témoin Tarquin l’Ancien, qui cultivait des pavots à Gabies, et le grand Condé, qui arrosait ses œillets au donjon de Vincennes, et cela au moment où le premier méditait sa rentrée à Rome et le second sa sortie de prison.

Le juge conclut par ce dilemme.

Ou Monsieur Cornélius van Baerle aime fort les tulipes, ou il aime fort la politique ; dans l’un et l’autre cas, il nous a menti, d’abord parce qu’il est prouvé qu’il s’occupait de politique, et cela par les lettres que l’on a trouvées chez lui ; ensuite parce qu’il est prouvé qu’il s’occupait de tulipes. Les caïeux sont là qui en font foi. Enfin, et là était l’énormité, puisque Cornélius van Baerle s’occupait à la fois de tulipes et de politique, l’accusé était donc d’une nature hybride, d’une organisation amphibie, travaillant avec une ardeur égale la politique et la tulipe, ce qui lui donnerait tous les caractères de l’espèce d’hommes la plus dangereuse au repos public, et une certaine ou plutôt une complète analogie avec les grands esprits dont Tarquin l’Ancien et M. de Condé fournissaient tout à l’heure un exemple.

Le résultat de tous ces raisonnements fut que Monsieur le prince stathouder de Hollande saurait, sans aucun doute, un gré infini à la magistrature de la Haye de lui simplifier l’administration des sept provinces, en détruisant jusqu’au moindre germe de conspiration contre son autorité.

Cet argument prima tous les autres, et pour détruire efficacement le germe des conspirations, la peine de mort fut prononcée à l’unanimité contre Monsieur Cornélius van Baerle, atteint et convaincu d’avoir, sous les apparences innocentes d’un amateur de tulipes, participé aux détestables intrigues et aux abominables complots de MM. de Witt contre la nationalité hollandaise, et à leurs secrètes relations avec l’ennemi français.

La sentence portait subsidiairement que le susdit Cornélius van Baerle serait extrait de la prison du Buytenhoff pour être conduit à l’échafaud dressé sur la place du même nom, où l’exécuteur des jugements lui trancherait la tête.

Comme cette délibération avait été sérieuse, elle avait duré une demi-heure, et pendant cette demi-heure, le prisonnier avait été réintégré dans sa prison.

Ce fut là que le greffier des états vint lui lire l’arrêt.

Maître Gryphus était retenu sur son lit par la fièvre que lui causait la fracture de son bras. Ses clefs étaient passées aux mains d’un de ses valets surnuméraires, et derrière ce valet, qui avait introduit le greffier, Rosa, la belle Frisonne, s’était venue placer à l’encoignure de la porte, un mouchoir sur sa bouche pour étouffer ses soupirs et ses sanglots.

Cornélius écouta la sentence avec un visage plus étonné que triste.

La sentence lue, le greffier lui demanda s’il avait quelque chose à répondre.

— Ma foi, non, répondit-il. J’avoue seulement qu’entre toutes les causes de mort qu’un homme de précaution peut prévoir pour les parer, je n’eusse jamais soupçonné celle-là.

Sur laquelle réponse le greffier salua Cornélius van Baerle avec toute la considération que ces sortes de fonctionnaires accordent aux grands criminels de tout genre.

Et comme il allait sortir :

— À propos, monsieur le greffier, dit Cornélius, pour quel jour est la chose, s’il vous plaît ?

— Mais pour aujourd’hui, répondit le greffier, un peu gêné par le sang-froid du condamné.

Un sanglot éclata derrière la porte.

Cornélius se pencha pour voir qui avait poussé ce sanglot, mais Rosa avait deviné le mouvement et s’était rejetée en arrière.

— Et, ajouta Cornélius, à quelle heure l’exécution ?

— Monsieur, pour midi.

— Diable ! fit Cornélius, j’ai entendu, ce me semble, sonner dix heures il y a au moins vingt minutes. Je n’ai pas de temps à perdre.

— Pour vous réconcilier avec Dieu, oui, monsieur, fit le greffier en saluant jusqu’à terre, et vous pouvez demander tel ministre qu’il vous plaira.

En disant ces mots, il sortit à reculons, et le geôlier remplaçant l’allait suivre en refermant la porte de Cornélius, quand un bras blanc et qui tremblait s’interposa entre cet homme et la lourde porte.

Cornélius ne vit que le casque d’or aux oreillettes de dentelles blanches, coiffure des belles Frisonnes ; il n’entendit qu’un murmure à l’oreille du guichetier ; mais celui-ci remit ses lourdes clefs dans la main blanche qu’on lui tendait, et, descendant quelques marches, il s’assit au milieu de l’escalier, gardé ainsi en haut par lui, en bas par le chien.

Le casque d’or fit volte-face, et Cornélius reconnut le visage sillonné de pleurs et les grands yeux bleus tout noyés de la belle Rosa.

La jeune fille s’avança vers Cornélius en appuyant ses deux mains sur sa poitrine brisée.

— Oh ! monsieur, monsieur ! dit-elle.

Et elle n’acheva point.

— Ma belle enfant, répliqua Cornélius ému, que désirez-vous de moi ? Je n’ai pas grand pouvoir désormais sur rien, je vous en avertis.

— Monsieur, je viens réclamer de vous une grâce, dit Rosa tendant ses mains moitié vers Cornélius, moitié vers le ciel.

— Ne pleurez pas ainsi, Rosa, dit le prisonnier ; car vos larmes m’attendrissent bien plus que ma mort prochaine. Et, vous le savez, plus le prisonnier est innocent, plus il doit mourir avec calme et même avec joie, puisqu’il meurt martyr. Voyons, ne pleurez plus et dites-moi votre désir, ma belle Rosa.

La jeune fille se laissa glisser à genoux.

— Pardonnez à mon père, dit-elle.

— À votre père ! fit Cornélius étonné.

— Oui, il a été si dur pour vous ! mais il est ainsi de sa nature, il est ainsi pour tous, et ce n’est pas vous particulièrement qu’il a brutalisé.

— Il est puni, chère Rosa, plus que puni même par l’accident qui lui est arrivé, et je lui pardonne.

— Merci ! dit Rosa. Et maintenant, dites, puis-je, moi, à mon tour, quelque chose pour vous ?

— Vous pouvez sécher vos beaux yeux, chère enfant, répondit Cornélius avec son doux sourire.

— Mais pour vous… pour vous…

— Celui qui n’a plus à vivre qu’une heure est un grand sybarite s’il a besoin de quelque chose, chère Rosa.

— Ce ministre qu’on vous avait offert… ?

— J’ai adoré Dieu toute ma vie, Rosa, je l’ai adoré dans ses œuvres, béni dans sa volonté. Dieu ne peut rien avoir contre moi. Je ne vous demanderai donc pas un ministre. La dernière pensée qui m’occupe, Rosa, se rapporte à la glorification de Dieu. Aidez-moi, ma chère, je vous en prie, dans l’accomplissement de cette dernière pensée.

— Ah ! monsieur Cornélius, parlez, parlez ! s’écria la jeune fille inondée de larmes.

— Donnez-moi votre belle main, et promettez-moi de ne pas rire, mon enfant.

— Rire ! s’écria Rosa au désespoir, rire en ce moment ! Mais vous ne m’avez donc pas regardée, monsieur Cornélius ?

— Je vous ai regardée, Rosa, et avec les yeux du corps et avec les yeux de l’âme. Jamais femme plus belle, jamais âme plus pure ne s’était offerte à moi ; et si je ne vous regarde plus à partir de ce moment, pardonnez-moi, c’est parce que, prêt à sortir de la vie, j’aime mieux n’avoir rien à y regretter.

Rosa tressaillit. Comme le prisonnier disait ces paroles, onze heures sonnaient au beffroi du Buytenhoff.

Cornélius comprit.

— Oui, oui, hâtons-nous, dit-il, vous avez raison, Rosa.

Alors tirant de sa poitrine, où il l’avait caché de nouveau depuis qu’il n’avait plus peur d’être fouillé, le papier qui enveloppait les trois caïeux :

— Ma belle amie, dit-il, j’ai beaucoup aimé les fleurs. C’était dans le temps où j’ignorais que l’on pût aimer autre chose. Oh ! ne rougissez pas, ne vous détournez pas, Rosa, dussé-je vous faire une déclaration d’amour. Cela, pauvre enfant, ne tirerait pas à conséquence ; il y a là-bas sur le Buytenhoff certain acier qui dans soixante minutes fera raison de ma témérité. Donc j’aimais les fleurs, Rosa, et j’avais trouvé, je le crois du moins, le secret de la grande tulipe noire que l’on croit impossible, et qui est, vous le savez ou vous ne le savez pas, l’objet d’un prix de cent mille florins proposé par la société horticole de Harlem. Ces cent mille florins, et Dieu sait que ce ne sont pas eux que je regrette, ces cent mille florins je les ai là dans ce papier ; ils sont gagnés avec les trois caïeux qu’il renferme, et que vous pouvez prendre, Rosa, car je vous les donne.

— Monsieur Cornélius !

— Oh ! vous pouvez les prendre, Rosa, vous ne faites de tort à personne, mon enfant. Je suis seul au monde ; mon père et ma mère sont morts ; je n’ai jamais eu ni sœur ni frère ; je n’ai jamais pensé à aimer personne d’amour, et si quelqu’un a pensé à m’aimer, je ne l’ai jamais su. Vous le voyez bien d’ailleurs, Rosa, que je suis abandonné, puisque à cette heure vous seule êtes dans mon cachot, me consolant et me secourant.

— Mais, monsieur, cent mille florins…

— Ah ! soyons sérieux, chère enfant, dit Cornélius. Cent mille florins feront une belle dot à votre beauté ; vous les aurez, les cent mille florins, car je suis sûr de mes caïeux. Vous les aurez donc, chère Rosa, et je ne vous demande en échange que la promesse d’épouser un brave garçon, jeune, que vous aimerez, et qui vous aimera autant que moi j’aimais les fleurs. Ne m’interrompez pas, Rosa, je n’ai plus que quelques minutes…

La pauvre fille étouffait sous ses sanglots.

Cornélius lui prit la main.

— Écoutez-moi, continua-t-il ; voici comment vous procéderez. Vous prendrez de la terre dans mon jardin de Dordrecht. Demandez à Butruysheim, mon jardinier, du terreau de ma plate-bande n° 6 ; vous y planterez dans une caisse profonde ces trois caïeux, ils fleuriront en mai prochain, c’est-à-dire dans sept mois, et quand vous verrez la fleur sur sa tige, passez les nuits à la garantir du vent, les jours à la sauver du soleil. Elle fleurira noir, j’en suis sûr. Alors vous ferez prévenir le président de la société de Harlem. Il fera constater par le congrès la couleur de la fleur, et l’on vous comptera les cent mille florins.

Rosa poussa un grand soupir.

— Maintenant, continua Cornélius en essuyant une larme tremblante au bord de sa paupière et qui était donnée bien plus à cette merveilleuse tulipe noire qu’il ne devait pas voir qu’à cette vie qu’il allait quitter, je ne désire plus rien, sinon que la tulipe s’appelle Rosa Barlænsis, c’est-à-dire qu’elle rappelle en même temps votre nom et le mien, et comme ne sachant pas le latin, bien certainement, vous pourriez oublier ce mot, tâchez de m’avoir un crayon et du papier, que je vous l’écrive.

Rosa éclata en sanglots et tendit un livre relié en chagrin, qui portait les initiales de C. W.

— Qu’est-ce que cela ? demanda le prisonnier.

— Hélas ! répondit Rosa, c’est la Bible de votre pauvre parrain, Corneille de Witt. Il y a puisé la force de subir la torture et d’entendre sans pâlir son jugement. Je l’ai trouvée dans cette chambre après la mort du martyr, je l’ai gardée comme une relique ; aujourd’hui je vous l’apportais, car il me semblait que ce livre avait en lui une force toute divine. Vous n’avez pas eu besoin de cette force que Dieu avait mise en vous. Dieu soit loué ! Écrivez dessus ce que vous avez à écrire, monsieur Cornélius, et quoique j’aie le malheur de ne pas savoir lire, ce que vous écrirez sera accompli.

Cornélius prit la Bible et la baisa respectueusement.

— Avec quoi écrirai-je ? demanda-t-il.

— Il y a un crayon dans la Bible, dit Rosa. Il y était, je l’ai conservé.

C’était le crayon que Jean de Witt avait prêté à son frère et qu’il n’avait pas songé à reprendre.

Cornélius le prit, et sur la seconde page, — car, on se le rappelle, la première avait été déchirée, — près de mourir à son tour comme son parrain, il écrivit d’une main non moins ferme :

« Ce 23 août 1672, sur le point de rendre, quoique innocent, mon âme à Dieu sur un échafaud, je lègue à Rosa Gryphus le seul bien qui me soit resté de tous mes biens dans ce monde, les autres ayant été confisqués ; je lègue, dis-je, à Rosa Gryphus trois caïeux qui, dans ma conviction profonde, doivent donner au mois de mai prochain la grande tulipe noire, objet du prix de cent mille florins proposé par la société de Harlem, désirant qu’elle touche ces cent mille florins en mon lieu et place comme mon unique héritière, à la seule charge d’épouser un jeune homme de mon âge à peu près, qui l’aimera et qu’elle aimera, et de donner à la grande tulipe noire qui créera une nouvelle espère le nom de Rosa Barlænsis, c’est-à-dire son nom et le mien réunis.

» Dieu me trouve en grâce et elle en santé !

» Cornélius van Baerle. »

Puis, donnant la Bible à Rosa :

— Lisez, dit-il.

— Hélas ! répondit la jeune fille à Cornélius, je vous l’ai déjà dit, je ne sais pas lire.

Alors, Cornélius lut à Rosa le testament qu’il venait de faire.

Les sanglots de la pauvre enfant redoublèrent.

— Acceptez-vous mes conditions ? demanda le prisonnier en souriant avec mélancolie et en baisant le bout des doigts tremblants de la belle Frisonne.

— Oh ! je ne saurais, monsieur, balbutia-t-elle.

— Vous ne sauriez, mon enfant, et pourquoi donc ?

— Parce qu’il y a une de ces conditions que je ne saurais tenir.

— Laquelle ? je croyais pourtant avoir fait accommodement par notre traité d’alliance.

— Vous me donnez les cent mille florins à titre de dot ?

— Oui.

— Et pour épouser un homme que j’aimerai ?

— Sans doute.

— Et bien ! monsieur, cet argent ne peut être à moi. Je n’aimerai jamais personne et ne me marierai pas.

Et après ces mots péniblement prononcés, Rosa fléchit sur ses genoux et faillit s’évanouir de douleur.

Cornélius, effrayé de la voir si pâle et si mourante, allait la prendre dans ses bras, lorsqu’un pas pesant, suivi d’autres bruits sinistres, retentit dans les escaliers accompagnés des aboiements du chien.

— On vient vous chercher ! s’écria Rosa en se tordant les mains. Mon Dieu ! mon Dieu ! monsieur, n’avez-vous pas encore quelque chose à me dire ?

Et elle tomba à genoux, la tête enfoncée dans ses bras, et toute suffoquée de sanglots et de larmes.

— J’ai à vous dire de cacher précieusement vos trois caïeux et de les soigner selon les prescriptions que je vous ai dites, et pour l’amour de moi. Adieu, Rosa.

— Oh ! oui, dit-elle, sans lever la tête, oh ! oui, tout ce que vous avez dit, je le ferai. Excepté de me marier, ajouta-t-elle tout bas, car cela, oh ! cela, je le jure, c’est pour moi une chose impossible.

Et elle enfonça dans son sein palpitant le cher trésor de Cornélius.

Ce bruit qu’avaient entendu Cornélius et Rosa, c’était celui que faisait le greffier qui revenait chercher le condamné, suivi de l’exécuteur, des soldats destinés à fournir la garde de l’échafaud, et des curieux familiers de la prison.

Cornélius, sans faiblesse comme sans fanfaronnade, les reçut en amis plutôt qu’en persécuteurs, et se laissa imposer telles conditions qu’il plut à ces hommes pour l’exécution de leur office.

Puis, d’un coup d’œil jeté sur la place par sa petite fenêtre grillée, il aperçut l’échafaud, et à vingt pas de l’échafaud, le gibet, du bas duquel avaient été détachées, par ordre du stathouder, les reliques outragées des deux frères de Witt.

Quand il lui fallut descendre pour suivre les gardes, Cornélius chercha des yeux le regard angélique de Rosa, mais il ne vit derrière les épées et les hallebardes qu’un corps étendu près d’un banc de bois et un visage livide à demi voilé par de longs cheveux.

Mais, en tombant inanimée, Rosa, pour obéir encore à son ami, avait appuyé sa main sur son corset de velours, et même dans l’oubli de toute vie, continuait instinctivement à recueillir le dépôt précieux que lui avait confié Cornélius.

Et en quittant le cachot, le jeune homme put entrevoir dans les doigts crispés de Rosa la feuille jaunâtre de cette Bible sur laquelle Cornélius de Witt avait si péniblement et si douloureusement écrit les quelques lignes qui eussent infailliblement, si Cornélius les avait lues, sauvé un homme et une tulipe.