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La Tulipe noire/XVIII

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Calmann Lévy (p. 169-176).


XVIII

L’AMOUREUX DE ROSA.


Rosa avait à peine jeté ces paroles de consolation à Cornélius que l’on entendit dans l’escalier une voix qui demandait à Gryphus des nouvelles de ce qui se passait.

— Mon père, dit Rosa, entendez-vous ?

— Quoi ?

— M. Jacob vous appelle. Il est inquiet.

— On a fait tant de bruit, fit Gryphus. N’eût-on pas dit qu’il m’assassinait, ce savant ! Ah ! que de mal on a toujours avec les savants !

Puis, indiquant du doigt l’escalier à Rosa :

— Marchez devant, mademoiselle ! dit-il.

Et, fermant la porte :

— Je vous rejoins, ami Jacob, acheva-t-il.

Et Gryphus sortit emmenant Rosa et laissant dans sa solitude et dans sa douleur amère le pauvre Cornélius qui murmurait :

— Oh ! c’est toi qui m’as assassiné, vieux bourreau. Je n’y survivrai pas !

Et en effet le pauvre prisonnier fût tombé malade sans ce contrepoids que la Providence avait mis à sa vie et que l’on appelait Rosa.

Le soir la jeune fille revint.

Son premier mot fut pour annoncer à Cornélius que désormais son père ne s’opposait plus à ce qu’il cultivât des fleurs.

— Et comment savez-vous cela ? dit d’un air dolent le prisonnier à la jeune fille.

— Je le sais parce qu’il l’a dit.

— Pour me tromper peut-être ?

— Non, il se repent.

— Oh ! oui, mais trop tard.

— Ce repentir ne lui est pas venu de lui-même.

— Et comment lui est-il donc venu ?

— Si vous saviez combien son ami le gronde !

— Ah ! M. Jacob, il ne vous quitte donc pas, M. Jacob ?

— En tout cas il nous quitte le moins qu’il peut.

Et elle sourit de telle façon que ce petit nuage de jalousie qui avait obscurci le front de Cornélius se dissipa.

— Comment cela s’est-il fait ? demanda le prisonnier.

— Eh bien ! interrogé par son ami, mon père à souper a raconté l’histoire de la tulipe ou plutôt du caïeu, et le bel exploit qu’il avait fait en l’écrasant.

Cornélius poussa un soupir qui pouvait passer pour un gémissement.

— Si vous eussiez vu en ce moment maître Jacob ! continua Rosa. En vérité, j’ai cru qu’il allait mettre le feu à la forteresse, ses yeux étaient deux torches ardentes, ses cheveux se hérissaient, il crispait ses poings, un instant j’ai cru qu’il voulait étrangler mon père. — Vous avez fait cela, s’écria-t-il, vous avez écrasé le caïeu ? — Sans doute, fit mon père. — C’est infâme ! continua-t-il, c’est odieux ! c’est un crime que vous avez commis là ! hurla Jacob.

Mon père resta stupéfait.

— Est-ce que vous aussi vous êtes fou ? demanda-t-il à son ami.

— Oh ! digne homme que ce Jacob, murmura Cornélius ; c’est un honnête cœur, une âme d’élite.

— Le fait est qu’il est impossible de traiter un homme plus durement qu’il n’a traité mon père, ajouta Rosa ; c’était de sa part un véritable désespoir ; il répétait sans cesse :

— Écrasé, le caïeu écrasé ; oh ! mon Dieu, mon Dieu, écrasé !

Puis, se tournant vers moi :

— Mais ce n’était pas le seul qu’il eût ? demanda-t-il.

— Il a demandé cela ? fit Cornélius, dressant l’oreille.

— Vous croyez que ce n’était pas le seul ? dit mon père. Bon, l’on cherchera les autres.

— Vous chercherez les autres, s’écria Jacob en prenant mon père au collet.

Mais aussitôt il le lâcha.

Puis, se tournant vers moi :

— Et qu’a dit le pauvre jeune homme ? demanda-t-il.

Je ne savais que répondre, vous m’aviez bien recommandé de ne jamais laisser soupçonner l’intérêt que vous portiez à ce caïeu. Heureusement mon père me tira d’embarras.

— Ce qu’il a dit ?… Il s’est mis à écumer.

Je l’interrompis.

— Comment n’aurait-il pas été furieux, lui dis-je, vous avez été si injuste et si brutal.

— Ah çà ! mais êtes-vous fous ? s’écria mon père à son tour, le beau malheur d’écraser un oignon de tulipe ; on en a des centaines pour un florin au marché de Gorcum.

— Mais peut-être moins précieux que celui-ci, eus-je le malheur de répondre.

— Et à ces mots, lui, Jacob ? demanda Cornélius.

— À ces mots, je dois le dire, il me sembla que son œil lançait un éclair.

— Oui, fit Cornélius, mais ce ne fut pas tout ; il dit quelque chose ?

— Ainsi, belle Rosa, dit-il d’une voix mielleuse, vous croyez cet oignon précieux ?

Je vis que j’avais fait une faute.

— Que sais-je, moi ? répondis-je négligemment, est-ce que je me connais en tulipes ? Je sais seulement, hélas ! puisque nous sommes condamnés à vivre avec les prisonniers, — je sais que pour ce prisonnier tout passe-temps a son prix. Ce pauvre M. Van Baerle s’amusait de cet oignon. Eh bien ! je dis qu’il y a de la cruauté à lui enlever cet amusement.

— Mais d’abord, fit mon père, comment s’était-il procuré cet oignon ? Voilà ce qu’il serait bon de savoir, ce me semble.

Je détournai les yeux pour éviter le regard de mon père. Mais je rencontrai les yeux de Jacob.

On eût dit qu’il voulait poursuivre ma pensée jusqu’au fond de mon cœur.

Un mouvement d’humeur dispense souvent d’une réponse. Je haussai les épaules, tournai le dos et m’avançai vers la porte.

Mais je fus arrêtée par un mot que j’entendis, si bas qu’il fût prononcé.

Jacob disait à mon père :

— Ce n’est pas chose difficile que de s’en assurer, parbleu.

— C’est de le fouiller, et s’il a les autres caïeux nous les trouverons

— Oui, ordinairement, il y en a trois.

— Il y en a trois ! s’écria Cornélius. Il a dit que j’avais trois caïeux !

— Vous comprenez, le mot m’a frappée comme vous. Je me retournai.

Ils étaient si occupés tous deux qu’ils ne virent pas mon mouvement.

— Mais, dit mon père, il ne les a peut-être pas sur lui, ses oignons.

— Alors faites-le descendre sous un prétexte quelconque ; pendant ce temps je fouillerai sa chambre.

— Oh ! oh ! fit Cornélius. Mais c’est un scélérat que votre M. Jacob.

— J’en ai peur.

— Dites-moi, Rosa, continua Cornélius tout pensif.

— Quoi ?

— Ne m’avez-vous pas raconté que le jour où vous aviez préparé votre plate-bande, cet homme vous avait suivie ?

— Oui.

— Qu’il s’était glissé comme une ombre derrière les sureaux ?

— Sans doute.

— Qu’il n’avait pas perdu un de vos coups de râteau ?

— Pas un.

— Rosa… fit Cornélius pâlissant.

— Eh bien !

— Ce n’était pas vous qu’il suivait.

— Qui suivait-il donc ?

— Ce n’est pas de vous qu’il est amoureux.

— De qui donc, alors ?

— C’était mon caïeu qu’il suivait ; c’était de ma tulipe qu’il était amoureux.

— Ah ! par exemple ! cela pourrait bien être, s’écria Rosa.

— Voulez-vous vous en assurer ?

— Et de quelle façon ?

— Oh ! c’est chose bien facile.

— Dites !

— Allez demain au jardin ; tâchez, comme la première fois, que Jacob sache que vous y allez ; tâchez, comme la première fois, qu’il vous suive ; faites semblant d’enterrer le caïeu, sortez du jardin, mais regardez à travers la porte, et vous verrez ce qu’il fera.

— Bien ! mais après ?

— Après ? comme il agira, nous agirons.

— Ah ! dit Rosa en poussant un soupir, vous aimez bien vos oignons, M. Cornélius.

— Le fait est, dit le prisonnier avec un soupir, que depuis que votre père a écrasé ce malheureux caïeu, il me semble qu’une portion de ma vie s’est paralysée.

— Voyons ! dit Rosa, voulez-vous essayer autre chose encore ?

— Quoi ?

— Voulez-vous accepter la proposition de mon père ?

— Quelle proposition ?

— Il vous a offert des oignons de tulipe par centaines.

— C’est vrai.

— Acceptez-en deux ou trois, et au milieu de ces deux ou trois oignons, vous pourrez élever le troisième caïeu.

— Oui, ce serait bien, dit Cornélius le sourcil froncé, si votre père était seul ; mais cet autre, ce Jacob, qui nous épie…

— Ah ! c’est vrai ; cependant, réfléchissez ! vous vous privez là, je le vois, d’une grande distraction.

Et elle prononça ces paroles avec un sourire qui n’était pas entièrement exempt d’ironie.

En effet, Cornélius réfléchit un instant, il était facile de voir qu’il luttait contre un grand désir.

— Eh bien, non ! s’écria-t-il avec un stoïcisme tout antique, non ! ce serait une faiblesse, ce serait une folie, ce serait une lâcheté ! si je livrais ainsi à toutes les mauvaises chances de la colère et de l’envie la dernière ressource qui nous reste, je serais un homme indigne de pardon. Non, Rosa, non ! demain nous prendrons une résolution à l’endroit de votre tulipe ; vous la cultiverez selon mes instructions ; et quant au troisième caïeu, — Cornélius soupira profondément, — quant au troisième, gardez-le dans votre armoire ! gardez-le comme l’avare garde sa première ou sa dernière pièce d’or, comme la mère garde son fils, comme le blessé garde la suprême goutte de sang de ses veines ; gardez-le, Rosa ! quelque chose me dit que là est notre salut, que là est notre richesse ! gardez-le ! et si le feu du ciel tombait sur Loewestein, jurez-moi, Rosa, qu’au lieu de vos bagues, qu’au lieu de vos bijoux, qu’au lieu de ce beau casque d’or qui encadre si bien votre visage, jurez-moi, Rosa que vous emporterez ce dernier caïeu, qui renferme ma tulipe noire.

— Soyez tranquille, monsieur Cornélius, dit Rosa avec un doux mélange de tristesse et de solennité ; soyez tranquille, vos désirs sont des ordres pour moi.

— Et même, continua le jeune homme s’enfiévrant de plus en plus ; — si vous vous aperceviez que vous êtes suivie, que vos démarches sont épiées, que vos conversations éveillent les soupçons de votre père ou de cet affreux Jacob que je déteste ; eh bien ! Rosa, sacrifiez-moi tout de suite, moi qui ne vis plus que par vous, qui n’ai plus que vous au monde, sacrifiez-moi, — ne me voyez plus.

Rosa sentit son cœur se serrer dans sa poitrine ; des larmes jaillirent jusqu’à ses yeux.

— Hélas ! dit-elle.

— Quoi ? demanda Cornélius.

— Je vois une chose.

— Que voyez-vous ?

— Je vois, dit la jeune fille éclatant en sanglots, je vois que vous aimez tant les tulipes, qu’il n’y a plus place dans votre cœur pour une autre affection.

Et elle s’enfuit.

Cornélius passa ce soir-là et après le départ de la jeune fille une des plus mauvaises nuits qu’il eût jamais passées.

Rosa était courroucée contre lui, et elle avait raison. Elle ne reviendrait plus voir le prisonnier peut-être, et il n’aurait plus de nouvelles ni de Rosa, ni de ses tulipes.

Maintenant, comment allons-nous expliquer ce bizarre caractère aux tulipiers parfaits tels qu’il en existe encore en ce monde.

Nous l’avouons à la honte de notre héros et de l’horticulture, de ses deux amours, celui que Cornélius se sentit le plus enclin à regretter, ce fut l’amour de Rosa, et lorsque vers trois heures du matin il s’endormit harassé de fatigue, harcelé de craintes, bourrelé de remords, la grande tulipe noire céda le premier rang, dans les rêves, aux yeux bleus si doux de la Frisonne blonde.