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La Tunique de Nessus/8

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Un journaliste du siècle dernier, alias Le Nismois, alias
G. Lewis & Co (p. 117-142).

Bannière de début de chapitre


VIII


On n’était pas encore en hiver, il y avait de très belles journées.

Irène et Stanislas décidèrent de se séparer le moins possible, pour faire tête aux potins, s’il en surgissait, reprirent leurs promenades à bicyclette, courant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, quelquefois à Ecofleur où ils décrochaient le bateau pour aller s’enfermer dans le kiosque et s’y repaître des mille délices de la volupté. Ils s’étreignaient en d’ardentes fièvres que leur provoquaient les souvenirs de Paris, et Irène se multipliait pour représenter aux yeux de son mari les jolies femmes qu’il aima.

Au milieu de leurs amours, ils examinaient les sujets qui les préoccupaient ; la grossesse d’Annina, la passion d’Olympe qui, sevrée pour le moment par prudence de ses relations avec eux, leur conseillait de repartir pour Paris où elle les rejoindrait en envoyant promener son mari Desbrouttiers ; les manœuvres du cousin Boullignon, établissant des approches assez habiles avec la maison où l’on continuait à le recevoir et où il trouvait toujours maintenant Stanislas.

La venue prochaine de Gabrielle, qu’enfin M. Lorin consentait à leur confier, faisait aussi le sujet de leurs conversations.

Sur ce point, Irène ignorait encore le dépucelage de sa sœur par son mari ; celui-ci n’ayant pas parlé dès le début, n’osait pas revenir sur le passé. Elle-même, du reste, conservait une arrière-pensée : elle aspirait à être l’initiatrice de la jeune fille et Stanislas éprouvait une certaine appréhension sur l’ennui qu’elle aurait en apprenant la façon dont il la devança.

Un matin, comme ils rentraient de leur promenade, ils aperçurent un landau arrêté devant leur porte et ils s’interrogèrent des yeux pour deviner quelle visite leur survenait.

— Des amis de Paris, murmura Stanislas.

— Ils ne viendraient pas ici, sauf les très intimes qui nous aviseraient et, quant au monde galant, nul ne sait où nous nichons.

Ils remarquèrent que quelques groupes semblaient suivre avec curiosité leur retour.

Annina les reçut sur la porte et dit avec une certaine emphase :

— Madame, c’est un roi qui demande à vous voir !

— Un roi !

Soudain elle tressaillit et se rappela le roi de Thessalie. Elle prit le bras de son mari et murmura :

— Entre avec moi.

Dans le salon, ils virent un homme de haute taille qui étudiait les tableaux et les meubles et qui s’approcha les mains tendues à leur apparition.

— Vous, Sire, s’écria Irène.

Présentant de suite son mari, elle ajouta :

— Monsieur Stanislas Breffer, mon mari.

Elle serra la main qui lui était tendue et le roi offrit l’autre à Stanislas, en disant :

— Vous êtes un homme heureux, Monsieur, mais aussi un grand criminel d’arracher une telle perle au beau Paris.

— Criminel ! dites égoïste ce sera moins dur.

Le roi sourit et Irène ayant pressé la main à son mari, celui-ci comprit qu’elle voulait rester seule avec le roi, il s’inclina et ajouta :

— Vous permettez, Sire, que j’aille m’occuper de nos pneus, Madame Breffer vous fera les honneurs de notre modeste logis.

Le roi salua et ne dit rien.

Dès qu’Irène fut seule avec lui, comme il s’était assis, elle vint se mettre sur ses genoux, lui offrit les lèvres, et dit :

— Vous êtes bien gentil de ne pas m’avoir oubliée et d’être venu jusqu’ici me voir.

— On ne vous oublie plus, lorsqu’on vous a connue. Mon chagrin a été bien vif de ne pas vous trouver à Paris, d’apprendre votre retraite.

— Qui vous a indiqué où j’habitais ?

— Votre femme de chambre, Mirette.

— Elle a donc compris, qu’en votre faveur, elle pouvait enfreindre sa consigne.

— Vous mariée, vous petite bourgeoise, est-ce possible, est-ce un rêve !

— Vous voyez que pour vous, la femme mariée, la petite bourgeoise a gardé un souvenir et qu’elle vous témoigne sa confiance.

— Hélas, cela ne rendra que plus cruel le sacrifice !

— Quel sacrifice ?

— Le passé irressuscitable.

Étonnée parce que le roi avait baisé ses lèvres, la gardait sur ses genoux, elle crut qu’il ne reconnaissait plus en elle la même femme, et elle s’écria :

— Quoi, Carle, ai-je donc enlaidi, ai-je perdu de ce charme que vous aimiez, ne suis-je donc pas cette perle que vous disiez ! Supposez-vous que quoi que ce soit ait déchu en ma personne ! Regardez, Carle, prononcez, ce corps que vous déclariez si beau, l’est-il moins ?

Elle portait une blouse, serrée à la ceinture, avec des ailettes bouffantes ; elle ouvrit la blouse, sa chemise montra son éblouissante poitrine et les seins nus, continua :

— Ne suis-je pas toujours festin d’amour, festin de jouissances et de voluptés ?

— Sirène, ô sirène que vous êtes ! Votre beauté est toujours triomphale ! Mais l’épouse peut-elle ce que pouvait la femme indépendante !

— Pour vous, oui. Baisez, mon roi, ces seins, jetez un regard à travers la ceinture, dites, pensez-vous que mon corps refusera de vibrer au feu de vos désirs ?

— Tu consentirais encore ! Oh, quand, dis !

— Pas ici. Ce pays a des yeux sur les murs et cela vous gênerait. Pour combien de temps êtes-vous à Paris ?

— Trois jours.

— Après-demain, à partir de midi, Léna de Mauregard vous attendra dans son hôtel des Champs-Élysées.

— Vous le ferez !

— Aussi vrai que j’abandonne ces seins à vos caresses, aussi vrai que je favorise la curiosité de vos regards.

Il lui reboutonna la blouse, après une caresse passionnée sur sa chair ; il la souleva de dessus ses genoux et, se levant, dit :

— Je serai de bonne heure chez toi, Léna, et je t’adorerai. J’attendrai avec impatience cette heure de volupté ; je t’ai vue, je vais repartir.

— Ne voulez-vous pas demeurer ici un peu plus longtemps ?

— Non, il ne faut pas. Ne mêlons pas les choses.

Elle appela son mari qui accourut ; tous deux accompagnèrent le roi Carle à sa voiture : il donna l’ordre du départ, après leur avoir serré la main.

Dans le salon, Irène répondit à la muette interrogation des regards de Stanislas :

— Après-demain matin j’irai à Paris ; je lui ai donné rendez-vous à partir de midi. Stani, nous sommes trop jeunes pour renoncer à une vie d’activité, ayant vécu comme nous le fîmes. Cherche ce que nous pourrions faire, je chercherai de mon côté pendant les quarante-huit heures que je resterai à Paris et nous déciderons. Cette ville va être en ébullition en sachant que nous avons reçu la visite d’un roi. N’y a-t-il pas danger à ce qu’on remonte aux sources d’une telle amitié ? Il faut disparaître quelque temps.

— Disparaître, n’est-ce pas prêter le flanc à toutes les attaques.

Ce jour-là, il y eut foule chez les Breffer. En effet, le roi de Thessalie venu expressément pour le ménage Stanislas, il y avait là plus qu’il n’était nécessaire pour alimenter les bavardages de toute la région. Les parents, les amis affluèrent, afin de se renseigner sur une telle marque de sympathie.

Les femmes surtout se montraient avides de détails et parmi celles-ci, Céline Breffer et Olympe Desbrouttiers ne cachaient pas leur stupéfaction.

Irène fut très ennuyée de tout ce bruit, de toute cette agitation et n’en conçut que plus vivement le désir de ne pas passer l’hiver à S…

Elle redouta que ses sens ne se satisfassent pas du seul contact féminin, apporté comme appoint aux ivresses de son mari et, ayant étudié les hommes de la ville, pour découvrir parmi eux un amant possible, elle ne put s’arrêter sérieusement à aucun, les uns accusant une vantardise qui l’effrayait, les autres une brutalité qui ne lui convenait pas. Seul, son beau-frère Sigismond, le notaire, eut présenté les conditions requises pour répondre à ses désidératas mâles, mais Sigismond s’affichait en homme sérieux et moral, fidèle à son contrat conjugal, aimant sa femme Céline, comme on aime l’épouse choisie et respectée, comme on aime la mère de ses enfants. Il rencontrait en cette jeune femme les sentiments réciproques de vertu et de réserve et ils formaient le ménage le plus assorti du pays.

Le surlendemain matin, à la première heure, Irène descendait à son hôtel, à la grande joie de Mirette qui, prévenue par une lettre de Stanislas, avait mis les appartements particuliers de Madame, en état de la recevoir.

Ce ne fut pas sans une certaine émotion qu’Irène, redevenue pour quelques heures Léna de Mauregard, se retrouva dans ce palais de ses triomphes et de sa gloire.

Et deux Jours après, Stanislas, au lieu de la voir arriver, lisait, à demi surpris seulement, cette lettre qu’elle lui écrivait :

« Mon cher petit mari, je viens vite te causer de ma vie depuis ces longues heures de séparation, avec l’espérance de te mettre l’eau à la bouche pour l’amour de ta chère petite femme et que dès la réception de ces lignes tu accoureras chercher ton bien pour le ramener au bercail, si tu ne veux pas t’exposer à ce qu’il roule la prétantaine.

Tu brûles du désir de connaître mes actes et tu me dispenses de commentaires superflus. Notre accord étant bien scellé, je ne te marchanderai pas le récit de mes… exploits. Tu jugeras, à cette lecture, s’il y a lieu de persévérer dans notre retraite, ou s’il te souriait de m’autoriser à nouveau pour une période plus ou moins longue, à jouer mon rôle ébouriffant de grande demi-mondaine. Il y aurait déjà preneur.

Carle n’a pas manqué son rendez-vous. À une heure, il me trouvait toute nue dans ma chambre, parée de la seule ceinture de diamants qu’il me donna.

Ses yeux brillaient, son cœur lui battait, son émotion était le plus doux des compliments, je me laissai aller dans ses bras, ses transports commencèrent.

Il me couvrit les épaules, les seins, de baisers, me tourna, me retourna pour bien me contempler, s’écriant :

— Oh Léna, encore plus belle, toujours plus belle ; le mariage, la vie bourgeoise, n’ont rien terni de ta splendeur et tu es vraiment une femme sans pareille, digne d’une couronne et qu’on ne saurait oublier, lorsqu’on a une fois joui de ton corps. Léna, retire cette ceinture, même ces diamants sont indignes de tes charmes, que je veux adorer de tout l’amour de mon âme.

Tu comprends ce qui suivit et qui, je te l’avoue, ne laissa pas que de m’être agréable. Il n’est pas un point de mon corps qu’il n’ait baisé, léché, sucé. Il se fit un collier de mes jambes et ce qu’il enfonça la langue dans le petit trou, que tu as été le seul à visiter depuis bientôt treize mois, tu t’en doutes ; je crus qu’il n’en finirait pas.

Je n’étais pas venue à Paris pour lui disputer son bonheur. Chéri, il m’a baisée trois fois et est resté deux bonnes heures. Il m’a encore demandé de le suivre dans son royaume, m’assurant qu’il t’y ferait une belle situation, à la condition que tu fermes les yeux et je n’ai dit ni oui, ni non. Je ne crois pas que cela nous convienne. Un roi, aussi moderne qu’il soit, a de tels moyens de vous supprimer, lorsqu’il a assez de vous !

Carle parti, je me suis habillée et j’ai commencé mes visites. Je voulais revoir tout notre monde. Il me plaisait de me retrouver Léna de Mauregard. Je n’ai rencontré ni Lucie, ni Bertine, et suis arrivée chez Esther Fostana, où je suis tombée on ne peut mieux.

Elle donnait à sept heures et demie un dîner pour fêter son premier succès, et elle m’a retenue. Ah, ce qu’on s’est amusé !

Peu d’hommes, par exemple : Shempal est un malin, il aime les pelotages ; il s’arrange pour avoir un nombreux personnel féminin, heureux de se laisser tripoter.

Avec lui, il y avait tout juste deux autres cavalier : Barfleur et le compositeur Edmond Letoutard, homme d’une quarantaine d’années.

Des femmes, il en pleuvait, et bien de tes anciennes, scélérat de mari : Marguerite des Fusains, Pauline Sternier, Sophie Dincourt, Bertine des Sableuses, Émilienne d’Argos et, je te le donne en mille, tu ne devines pas, Aimette de Provence, avec qui Esther m’a réconciliée.

Ce que Barfleur a été heureux de me voir, tu ne saurais l’imaginer. On aurait dit qu’il retrouvait sa jeunesse et le pauvre est joliment décati. J’en ai eu de la pitié ; en somme, il nous fut un bon ami et, après la soirée, je l’ai emmené coucher avec moi et j’ai pu lui fournir une bonne fin de nuit. Un coup de canif de plus ou de moins, eh, je ne suis pas de celles que cela abîme. N’anticipons pas.

Esther, à mon entrée, m’avait sauté au cou.

— Vous ou toi, que dois-je dire, s’écria-t-elle !

— Toi, je suis encore Léna.

— Tu abandonnes la province ?

— Pour deux jours.

— Bon, ne fais pas de sottises ; quand on a le bonheur chez soi, on ne le lâche pas. Ton mari continue à t’aimer ?

— Moi aussi je l’aime. Nous nous ennuyons.

Elle m’apprit alors le dîner qu’elle donnait et m’entraîna dans sa chambre, pour me débarrasser de ce qui me gênait, me prêter un corsage décolleté, harmonisé à ma robe, afin que je fisse figure au milieu des autres femmes.

Shempal entra en manches de chemise pour qu’elle lui nouât sa cravate et m’aperçut, essayant le corsage.

— Vous, Irène ou Léna ?

— Léna aujourd’hui, répondis-je en riant.

— Dans ce cas je t’embrasse les épaules.

— Et au-dessous, si ça te plaît.

Il ne refusa pas le bécot aux seins que je présentais et, comme Esther ne protestait pas, il m’envoya la main sous mes jupes pour me peloter les fesses à travers le pantalon.

— Et bien, et bien, dit alors Esther, où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir.

— Son mari a assez souvent touché le tien, pour que je touche le sien.

— Et la vision ! Tiens, regarde-le, mon petit Shempal.

Je me troussai, ouvris le pantalon et lui montrai ma… lune.

Cela débutait bien.

Esther me conduisit au salon, où étaient déjà réunis Barfleur, Marguerite des Fusains, Sophie Dincourt la Dugazon, plus gracieuse que jamais, très alléchante avec son allure garçonnière.

Barfleur m’embrassa sur les deux joues, s’informa de toi, vanta notre intelligence, notre bonheur. Je lui mis la main sur la bouche pour l’empêcher de trop exagérer, il la lécha et se tut.

Peu d’instants après, Shempal me ramena dans la chambre d’Esther, le grand sanctuaire, à ce qu’il paraît, où Aimette venait d’arriver.

Elle eut d’abord un mauvais regard ; je lui tendis la main, en disant :

— Pourquoi nous bouder ? Je ne suis plus rien et tu demeures un des plus jolis diamants de Paris.

Elle sourit et répondit :

— Tu n’as pas amené ton crustacé de mari : est-ce qu’il garde les marmots ?

— Nous n’en avons pas. Il me parle de toi et chante ta merveilleuse beauté.

— Et vous êtes toujours d’accord ?

— Toujours.

On parla gentiment quelques secondes, elle quitta son air revêche et ma foi, j’employai le grand moyen, un baiser sur la bouche, qu’elle me rendit très chaudement.

À table on fit honneur au menu exquis ; on parla théâtres, arts, philosophie, et nous nous intéressâmes toutes à la conversation.

Letoutard avança que le rêve prédisposait à la générosité, à saisir les choses les plus sérieuses, de même que l’amour et le plaisir apprenaient le mérite des sociétés civilisées.

Il glissait, sous ses lunettes, de furtifs regards sur les épaules de ses voisines, Marguerite et Bertine, les faisait courir au-delà et on lui souriait.

Shempal à son tour dit que le corps de la femme était le monument artistique par excellence, il s’amusa à le démontrer en appelant l’attention générale sur mon cou, sur mes seins que le corsage décolleté d’Esther ne garantissait presque pas ; il se tourna aussi du côté d’Émilienne ; on ne se priva pas plus de se regarder entre femmes, que les hommes ne se privaient d’inspecter nos corsages.

— La musique, dit Letoutard, enveloppe les sens, lorsqu’on évoque la beauté et qu’on voit l’idéal se dessiner dans la personne d’une femme.

— L’idéal règne autour de nous, Letoutard, répondit Shempal.

— C’est-à-dire qu’on est étonné de conserver la vue en admirant d’aussi jolis visages et d’aussi jolis décolletages, on ne pourrait décerner la palme.

— Ne la décernons pas ; elles sont toutes si parfaites, qu’elles n’ont ni l’envie, ni le besoin de se jalouser. Quand vous composez, avouez que vous rêvez à une interprète.

— À Esther, à Sophie, à Pauline, à toutes, toutes les femmes que je connais.

— Vous voyagez dans les royaumes éthérés, vous y entraînez vos artistes et vous leur prêtez les couplets qu’elles chantent ensuite dans la réalité.

Letoutard se renversa sur sa chaise, jeta un regard circulaire, et murmura :

— La belle ronde qu’on écrirait sur le balancement rythmé de toutes ces riches épaules.

On parlait et on ne négligeait ni les mots, ni les vins.

Pour moi, sortie de notre vie bourgeoise, il me semblait bien ne plus être la même femme que la veille, ni même que les années précédentes.

Chacune de nous apportait son mot dans la conversation engagée, et je t’assure qu’on échangeait de très belles théories.

La Femme ensoleille la vie : pourquoi ne pas l’appeler à embellir les sociétés par son admission dans tous les cadres de l’administration. Une femme est créée pour attirer et grouper les sympathies. S’il n’existait pas de sots préjugés sur l’amour et ses plaisirs, les hommes d’élite se réuniraient autour de belles et irrésistibles sirènes, d’où ils rayonneraient plus facilement sur les masses et bouleverseraient l’aspect du monde.

On en émit à perte de vue sur ces données et on ne s’ennuyait pas.

On raconta aussi des histoires et le temps ne durait pas. On ne quitta pas la table pour le café et nous fumâmes toutes des cigarettes pour tenir compagnie à ces messieurs, et les laisser patouiller selon leur fantaisie, ce qui illumina les regards de flammes polissonnes. On ne se retenait pas non plus entre femmes et Esther me câlina tant et si fort, que Shempal la surprit et lui dit :

— Bêtasse, si tu as envie de lui fourrer un coup de langue ne tourne pas autour de ton désir, elle ne te refusera pas, à la condition toutefois que cela se passera au milieu de nous.

— Vieux salop, pour t’exciter.

— Va donc, va donc, Esther, crièrent presque toutes ces dames. Léna est comme un nouveau fruit, tu nous en révéleras la saveur.

Shempal souleva la nappe devant moi, me tira les jupes sur les genoux et dit :

— Vite, enfourne-toi, ma fille.

Je flanquai une tape sur les doigts de Shempal, et m’écriai :

— Et bien, et bien, tu ne sais pas si elle veut et puis, j’ai mon pantalon.

— Oh, elle a son pantalon, hurla toute la table !

— Je sollicite de le lui retirer, intervint Letoutard.

— Vous êtes myope, mon cher, répliqua Shempal, vous ne trouveriez pas.

— Je l’aiderai, dis-je, en lui faisant une grimace.

Letoutard s’agenouilla devant ma chaise que j’avais reculée, je me levai debout, me troussai, lui dirigeai la main au nœud du pantalon ; il le défit très adroitement, il me l’ôta et je n’arrêtai naturellement pas le plaisir qu’il éprouva à me contempler une seconde, à déposer un baiser sur mes cuisses.

Je m’étais rassise, Esther était déjà sous moi y allant de ses minettes, tandis que je me renversais en arrière.

— Spectacle divin, murmura Shempal.

Il tourna la tête vers Sophie qui, debout à son côté, lui tirait les moustaches, en disant :

— Tu en laisses faire de raides, à ta maîtresse !

— Tu es jalouse, Sophie ?

— Jalouse, moi ? Jamais de la vie, et je te le prouve en permettant ton pelotage, petit paillard.

L’assemblée ne nous imitait pas ; je suspendis les caresses d’Esther au bout de quelques secondes et je repris une cigarette.

Esther était toute rouge d’émotion, avait les cheveux ébouriffés de la passion qu’elle mit à me lécher ; Sophie échappa aux mains de Shempal, l’attrapa à bras le corps, la troussa et la fessa fortement.

— Méchante, cria Aimette, Shempal ne se trompait pas, tu es jalouse.

— Sotte, répondit Sophie, je fais descendre son émotion, pour qu’elle ne lui reste pas à la gorge. La jalousie, pour les caresses entre femmes, est tout ce qu’il y a de plus idiot. Moi je les aime toutes. Je ne puis en vouloir à celles qui ont les idées ailleurs.

À partir de ce moment, Barfleur me reprit et nous bavardâmes : lui, prétendant que je me faisais de plus en plus jolie à chacune de mes réapparitions. Je répondis à ses avances. N’est-ce pas un des premiers qui contribuèrent à ma fortune et aussi à la tienne ? Il commença à me peloter et j’eus caprice de lui donner une nouvelle vigueur. Je l’échauffai et il me demanda de me raccompagner, ce à quoi je consentis.

On avait bu des liqueurs fines, on avait rigolboché, Shempal s’était payé l’universel petotage qui, aujourd’hui, constitue ses plus chères délices et Aimette, profitant d’un va-et-vient général, m’avait invitée à dîner pour aujourd’hui, pour ce soir, invitation acceptée et où j’irai tout à l’heure.

Dans le trajet que nous fîmes avec Barfleur pour revenir à l’hôtel, il se rafraîchit quelque peu, en me parlant de cette vache d’Elvire qu’il avait lancée et qui le reniait, posant à la femme sérieuse, à la fleur immaculée réservée au seul bonheur du prince Lubrinsky, lequel s’apprêtait à commettre la sottise de l’épouser.

Je crus qu’il allait pleurer en rappelant ses anciennes relations et j’augurai fort mal de mon caprice.

Mais, dès qu’il fût dans ma chambre, qu’il m’aperçut toute nue, il se reprit, me tapa le cul et s’écria :

— Quelles parties nous avons faites tous les trois, tu t’en souviens !

— Si je m’en souviens ! Tu le vois bien, puisque moi, légitimement mariée, reconciliée avec mon mari, je ne te boude pas et te permets toutes tes folies.

— Toutes mes folies, Léninette. Oh ! oui, et c’est bon avec toi, parce que tu sais associer ton plaisir à celui des autres : tu y gagnes ta grande supériorité sur les dindes qui font la vie et qui la font en s’embêtant, après avoir assommé leurs amants.

Il ne se comporta pas mal au lit et je jetterai un voile sur cette dernière partie.

Il m’a laissée seulement ce matin après le déjeûner de dix heures et, comme j’allais t’écrire, on m’a annoncé Arthur Torquely, le fils d’Isaac.

Je te le confesse, j’avais avisé Isaac de mon passage à Paris, en le priant de venir me voir.

Isaac est cloué par la goutte et ne peut sortir. Il m’a envoyé son fils, un grand brun de trente-sept ans, qui a été charmant et qui, sans s’embarrasser dans de faux détours, m’a affirmé que bien souvent il envia son père ; que maintenant, si j’y consentais, il briguerait bien sa succession amoureuse, dans des conditions tout aussi larges et aussi raisonnables par rapport à mes fantaisies personnelles… maritales ou autres.

— Hélas, lui ai-je répondu, malgré toute ma bonne volonté, il m’est impossible de vous prendre au mot, cher monsieur Arthur. Je suis devenue une humble bourgeoise ; j’habite la province et le respect du foyer conjugal m’est imposé.

— Vous, Léna, vous résignée à une petite vie ! Toute votre personne proteste et vos yeux eux-mêmes attestent que vous ne vous confirmerez pas longtemps dans une telle existence.

— Mes yeux ne voient que par mon mari.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas amené ?

La question m’embarrassa.

— Une escapade, n’est-ce pas, continua-t-il, et bien pourquoi, puisque vous éprouviez le besoin de remettre les pieds à Paris, de revoir mon père, ne permettriez-vous pas que je profite de cette bonne aubaine ?

Ses yeux imploraient très bien en disant cela, il m’avait pris la main. Ah ! Stani, viens vite me chercher, je te le répète, le vertige me saisit, comme il saisit tout le monde dès qu’on foule le pavé de Paris ; comme il s’empare de l’esprit d’une femme dès qu’elle se sent le point de mire des désirs mâles. J’irai jusqu’au bout de mon récit.

Arthur m’attira sur ses genoux et la bouche se posant sur mon cou, il murmura :

— Réfléchissez bien, Léna. Avec un amant riche et ne demandant qu’à vous être agréable, un amant plus jeune que ne l’était mon père, vous ressentirez plus de bonheur et une nouvelle période de triomphes vous attend.

— Je ne puis quitter ma famille.

— Qui vous en empêche ?

Avec mon mari, nous avons repris la vie normale : tous les nôtres nous condamneraient et vous êtes trop juste pour vouloir que j’affecte père, sœur, beaux-parents, toute une ville.

— S’ils ont connu le passé, ils ne s’étonneront pas d’un réveil.

— Ils l’ont ignoré.

— Ils ignoreront cette nouvelle phase.

— Mon mari et moi, nous n’avons plus le prétexte de nous créer une situation pour venir à Paris.

— Vous pouvez préférer le séjour de Paris.

— Pour qu’on vienne nous y relancer.

— Ou la vie de voyages.

Ses lèvres couraient sur mon cou, sur mon visage, frôlaient vers le haut de la matinée ; je ne rendais pas encore les baisers, Stani.

— Léna, que vous donnait mon père ?

— Il ne comptait pas. Il ouvrait mon secrétaire et j’avais toujours mes tiroirs garnis.

— Ouvrez-le.

— Non, Arthur, c’est inutile, je ne resterai pas à Paris, à moins que mon mari…

— Que vous restiez ou ne restiez pas, ouvrez-le.

— Vous êtes entêté autant qu’un… enfant. Non, je ne l’ouvrirai pas, mais puisque… tu veux, soit, tu me connaîtras au moins une fois.

J’approchai les lèvres et il me donna un baiser fou.

Puis, ah ! puis, et bien oui, il succéda à Barfleur, comme Barfleur avait succédé à Carle ; il me baisa comme un enragé et nous jouîmes tous les deux. Que veux-tu, tu le sais bien, je suis une sensuelle, il n’y a pas de ma faute.

Il a laissé le contenu de son portefeuille, malgré mon refus et sa candidature d’entreteneur très sérieux est nettement posée.

Stani, à cette lettre, prends le train, accours, mène avec toi au besoin Olympe, Gabrielle, si mon père te l’a confiée, Annina ; vous ne serez pas assez de tous pour me faire revenir à S…

Si, mon mignon, ta volonté seule dictera la mienne ; viens chercher ta femme qui t’aime toujours, nous resterons ensemble à Paris un couple de journées, mène Olympe, que nous lui apprenions les délices d’une nuit d’orgie et nous déciderons ensuite de la vie que nous adopterons.

Mille tendres caresses d’Irène, et aussi de Léna, ta femme ».