La Vénus vitriolée

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Contes tragiques
Contes de Caliban (p. 265-273).

LA VÉNUS VITRIOLÉE


Le soir était venu, l’atelier s’assombrissait, il fallait clore la séance. Le sculpteur l’aida lui-même à se rhabiller. Depuis deux mois qu’elle lui posait, comme Pauline Borghèse à Canova, son Anadyomène, il était devenu bonne « femme de chambre ». En cinq minutes, elle fut sous les armes, corsetée, chaussée, robée, puis chapeautée et gantée. Il ne restait plus qu’à baisser la voilette pour traverser cette villa d’artistes dont une allée centrale, bordée de beaux tilleuls, desservait les jardinets. Elle l’embrassa à pleines lèvres.

— A demain, dis ?

— A toujours.

Il tourna la clef dans la serrure, ouvrit la porte, et la chère Vénus s’enfuit.

Il revint à sa statue, qui tremblait de vie dans la pénombre, et, comme il s’apprêtait à en humecter la glaise, un hurlement de bête égorgée déchira l’air de la petite cité. C’était la voix de Marina. D’un bond de tigre, il fut sous les tilleuls. Devant le puits de l’allée, elle était étendue, toute palpitante, les deux bras ramenés en croix sur le visage, et elle criait éperdument.

Tous les artistes arrivaient l’un après l’autre, offrant leurs services.

— Laissez, fit Pétrus, un médecin seulement.

Et le statuaire, qui était d’une force athlétique, la souleva comme de l’ouate et l’emporta entre ses bras à son atelier.

Elle était vitriolée.

Le célèbre statuaire Falguière qui, le siècle dernier, fut le maître de la décoration monumentale et le chef de l’école toulousaine, n’a jamais eu d’élève dont il fût plus fier que de Pétrus Lymon, et je l’ai entendu vingt fois moi-même lui présager gloire et fortune.

— Tu verras, me disait-il de sa voix chaleureuse et chantante, c’est le sculpteur de la femme moderne. S’il trouve le modèle de son idéal, il nous enfoncera tous, moi, Paul Dubois, Mercié et les autres !

Or, Pétrus avait rencontré, deo volente, ce modèle en Marina, simple commerçante du quartier, mariée, je crois, à un charcutier. Inutile, comme on voit, d’aller perdre quatre ans de sa vie à Rome. Aucune femme de Paris n’est insensible, et ne peut l’être, à l’adoration qu’elle inspire à cet ouvrier de la beauté qu’est l’artiste. Outre qu’il avait le verbe prenant de son maître même, il était de la race ensoleillée, trempé en jeune Alcide, et sa volonté d’amour lui flambait aux yeux. Aussi ne fut-ce pas long ; elle alla à son sort terrestre, et sans songer à l’autre. Depuis deux mois, elle lui incarnait, debout et sans voiles, l’Aphrodite naissant, de l’écume de la mer.

Le désastre était effroyable. Sous l’action corrosive de l’acide sulfurique, le pauvre charmant visage, si pur de galbe, si tendre de lignes, couronnement d’un corps triomphal, clef de sa forme voluptueuse, coup de pouce enfin du divin modeleur des types et des espèces, n’était qu’une éponge sanguinolente où s’embroussaillaient les cheveux et la voilette. Un interne ami, ramené par les camarades, était accouru presque aussitôt et déjà muni des objets nécessaires au premier pansement. Il souleva d’abord l’une et l’autre paupière, obstinément scellées, de la martyre, puis il l’anesthésia au chloroforme et prépara ses bandelettes. Un coup d’œil jeté à l’Anadyomène lui avait éclairé la situation.

— Qui est le vitrioleur ? demanda-t-il à Pétrus… ou la vitrioleuse ?

Mais le sculpteur se détourna sans répondre. Du reste, il ne pouvait rien dire, les artistes de la villa n’avaient vu personne, et Marina n’avait encore ouvert la bouche que pour vociférer lamentablement.

— Est-ce que vous ne ferez pas votre déclaration au commissaire ?

— Non, elle est ma femme, fut la réponse à laquelle l’interne se méprit.

— Alors, aidez-moi à la mettre au lit, ou plutôt, déshabillez-la vous-même. L’acide a pu l’atteindre aussi sur quelque partie du corps. Il faut voir.

Pétrus prit l’endormie sur les genoux, et, habile à l’office familier, il l’eut bientôt dévêtue et déposée sur sa couchette. Rien, grâce au ciel ; les bras préservés par l’étoffe des manches, les mains sauvées par les gants, le torse indemne. De cette part de l’Aphrodite, l’artiste gardait tout. L’amant aussi. Mais la tête, oh ! la tête, miséricorde !… Que restait-il du beau front hellénique, celui des filles de Jupiter, ourlé comme la vague, de l’écume dorée de la chevelure ? Du double arc-en-ciel des sourcils plongeant dans la brume bleuâtre des tempes ? Des oreilles, conques perlières d’une grotte de stalactites ? Du cher petit nez, timon du char nautique d’Amphitrite, dont les narines lumineuses s’ébattaient comme des dauphins au soleil ? De la bouche adorée que l’attente de l’éternel baiser épanouissait et teintait de tous les iris de l’actinie, ouverte dans les algues, à la caresse des flots montants ? Du menton, dé de quartz arrondi, qu’il comparait aux promontoires des îles grecques, et de ces joues à la pulpe de fruits, à la cuticule de fleurs, dont il lui fallait modeler les oves comme on dessinerait un reflet de la lune sur la mer ?…

— On pourra sauver les yeux, fit l’interne.

— Quoi, seulement ?

— Oui.

Il lui expliqua que les globes n’étaient que légèrement touchés et que tout dépendait du degré de perforation des paupières. Sur ce point devait porter la cure, difficile d’ailleurs, d’une délicatesse extrême, et qui réclamait une assiduité constante d’observations et de soins.

— Je vais aller moi-même vous faire préparer le collyre, mais vous devriez, et ce serait plus sage, me la laisser transporter à mon hôpital, j’y veillerais de plus près au pansement. Une absence d’un quart d’heure, un assoupissement sur votre fauteuil de garde-malade, une distraction suffiraient à achever l’œuvre de destruction du visage. Elle serait aveugle à jamais.

— Allez me chercher le collyre, dit Pétrus.

Pendant les trois premiers jours, doublés de leurs nuits, le sculpteur, assis ou debout, ne quitta pas une seconde Marina, même du regard. L’interne lui avait tracé minutieusement la ligne thérapeutique à suivre, et il venait à chaque instant s’assurer de la bonne marche du traitement.

— Ma foi, déclarait-il en lui serrant la main, vous êtes un infirmier admirable ! A quel moment pâturez-vous ?

— Je ne sais pas, souriait l’artiste. On m’entonne de la bouillie, comme aux gosses. Les camarades de la villa ! Mais il n’y a plus d’heures, ni de matin, ni de soir. Elle verra, n’est-ce pas ?

— Je l’espère. Surveillez bien, cette nuit encore. Ça va. Bravo. Voulez-vous que je vienne vous relayer ?

— Merci, non. A demain.

Il n’y avait, en effet, rien à craindre. Non seulement Pétrus Lymon, en qui la volonté virtualisait, pour ainsi parler, l’athlétisme, était déterminé à lui conserver la vue, mais il était résolu à bien d’autres choses encore. Il roulait donc ses divers projets dans l’ombre nocturne, au pied du lit de la malade, sous la lampe à demi baissée, lorsque, lentement redressée, Marina, d’une voix étouffée par les compresses, murmura distinctement :

— Un miroir.

C’était son premier mot. Il signait la femme, certes, et toutes les femmes, mais il terrifia le sculpteur plus que ne l’avaient fait toutes ses clameurs de brûlée vive. Se voir, elle voulait se voir, ah ! mon Dieu, dans l’état de défiguration où le corrosif l’avait mise ! Qu’allait-il faire ? Comment parer à cette curiosité dont l’effet allait être épouvantable ? Quel prétexte, quelle défaite, plus claire encore que le refus pour elle ? Un miroir à la Vénus vitriolée !…

— Le médecin ne te le permet pas encore, ma chérie. Pas d’imprudences. Non.

— Mais j’y vois, insistait-elle, en écartant le bandage, je t’assure que j’y vois. C’est un peu confus encore, mais je te distingue très bien, mon Pétrus ; tu es là, derrière l’abat-jour de la lampe. Donne-moi ton petit miroir. Il est au mur de l’atelier. Tu ne veux pas ? Je suis donc devenue un monstre ?

Il se leva, glacé de sueur froide, et, d’un tour de main rapide, il éteignit la lampe.

— Tiens, il n’y a plus d’essence dans la torchère, s’écria-t-il en éclatant de rire, elle est bien bonne !

Et, se penchant sur elle, il l’embrassa sur ces tristes yeux à peine dessillés, comme on embrasse une morte, puis il la berça doucement, tout doucement, avec des chuchotements d’amour, entre ses bras puissants de manieur de terre, jusqu’à ce qu’elle fût bien endormie. Alors, il prit le collyre et le jeta dans les tilleuls, par la baie de l’atelier. Puis, avec son chapeau et son gourdin, il s’en alla heurter à la porte d’un peintre voisin, qui était Corse, et dont il aimait le caractère rebelle aux compromis de la société « continentale ».

Quand ils revinrent, à l’aube, Marina n’avait plus besoin du miroir, étant aveugle.

Deux ou trois jours après, dans les feuilles, une nouvelle diverse relevait, entre autres suicides, celui d’un charcutier du sixième arrondissement, dont on avait retrouvé le cadavre dans les filets de Saint-Cloud, avec la justification de sa mort volontaire.

J’ai assisté, à côté de Falguière, au mariage de Pétrus Lymon avec Marina, l’année de sa médaille d’honneur pour l’Anadyomène. Ce fut le maître de Toulouse qui mena la mariée à l’autel. Elle était voilée d’un épais crêpe bleu foncé qui l’enveloppait, comme une décapitée de légende, jusqu’aux épaules. La moitié de l’Institut était là, toute la villa des Tilleuls, et le peintre corse servait de témoin au jeune sculpteur triomphant.