La plus terrible arme du monde

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Contes tragiques
Contes de Caliban (p. 274-281).

LA PLUS TERRIBLE ARME DU MONDE


Elle ne se signalait entre les dix ou douze autres lettres de son courrier du jour que par l’apparence de prospectus qu’elle avait. Aussi l’élimina-t-il pour la lire « quand il aurait le temps », non sans avoir remarqué, au passage, que sur l’adresse, typographiée, son nom était légèrement écorché, Lemalot au lieu de Lemalô, selon l’orthographe de sa patronymie bretonne. Puis, sa correspondance dépouillée, il sortit, ayant oublié la circulaire.

Quand il rentra, il la revit sur son sous-main, où l’honnête Firmin, le valet de chambre, qui l’avait ramassée à terre, l’avait mise, bien en vue, scrupuleusement. Il l’ouvrit donc et il lut. Elle ne contenait qu’une ligne et la signature :

« Ta femme te trompe…. Un ami. »

C’était la bonne vieille lettre anonyme, dans toute la couardise de sa stupidité. Comme l’adresse, elle était typographiée ; et même, à y regarder de plus près, composée de mots découpés dans quelque périodique et collés à la suite avec un art remarquable. Il reprit l’enveloppe, c’était de même. Un timbre y fleurissait sa politesse.

— Dépenser dix centimes pour ça, quel luxe ! monologua-t-il gaiement, et il flanqua le poulet dans la corbeille à papiers.

Adèle trompait Charles, son Charles qu’elle adorait, et chaque jour de plus en plus, depuis leur mariage, au point que quelquefois cet amour, en constant renouveau de lui-même, lui faisait peur. Il en arrivait à y voir un présage de mort.

La nuit suivante, ils ne s’embrassèrent point. Adèle, un peu boudeuse, mais non inquiète, s’était endormie chattement sur l’épaule du cher bien-aimé. Quand il la sentit envolée au pays du rêve, il se laissa glisser du lit, et nu-pieds, comme larron nocturne, sans se rendre compte de l’inconséquence d’un pareil mystère, il souleva la tenture de son cabinet, en poussa la porte, et se dirigea à tâtons vers la corbeille. Il la trouva aisément, dans l’ombre, à la place usuelle, la saisit, s’assit au bureau, le panier sur les genoux, et, ridicule vraiment, il eut honte en cette obscurité.

« Que veux-tu de la lettre infâme ? » lui criait dans la poitrine cette voix intérieure que nous y entendons tous, qui demande : « Oui ou non », sans plus, et veut une réponse. « Oh ! la détruire », fut la sienne, très sincère. Morte la bête, mort le venin ; il avait négligé de tuer le crapaud.

Un tour au bouton électrique, le cabinet s’éclaire, la corbeille verse toute sa paperasserie sur la table, voici la lettre. C’est bien elle. Ne l’aurait-il pas reconnue, du reste, la « circulaire » typographique aux mots collés, dans une charretée de chiffons ?

La relire ? A quoi bon, il la possède par cœur : « Ta femme te trompe. Un ami. » Sa femme, c’est Adèle. L’ami, qui est-ce ?… Peut-être importerait-il de s’en enquérir tout de même ? Et il la relit sous l’abat-jour, dans le rond lunaire qu’il projette. Allons, il ne faut rien détruire. C’est plus sage. On ne sait pas !…

Il replie la lettre, l’insinue dans son enveloppe, timbrée et datée par la poste, et il la range au fond, tout au fond du tiroir dont il a seul la clef, sous l’amas des papiers de famille. Puis il éteint la lampe électrique, et il retourne au lit conjugal. Adèle dort, douce, charmante, rayonnante de foi amoureuse, du sommeil pacifique des saintes que le Juste fait relever du poste terrestre de la vie, les mains jointes. Mais lui, le pauvre Charles, il ne dormira plus, ni cette nuit, ni les autres : — les Euménides ont passé !…

Sauf le front carré ethnique, il ne demeurait plus rien, en Charles Lemalô, de la race celtique, si rebelle aux fatalités, dont il relevait par ses origines.

La malheureuse Adèle, désolée, ignorant tout et ne devinant rien, voyait son Charles changer d’heure en heure, — il avait grisonné en quinze jours, — ne comprenait pas ce qui le détachait d’elle, et elle regardait s’en aller son amour comme une mère regarde, de la falaise, s’effacer la fumée du navire qui lui emporte son petit.

— Qu’est-ce que tu as, enfin…. Mais qu’est-ce que tu as ?

— Rien…. Je ne peux pas te dire…. Une espèce de neurasthénie…. Ni cause, ni prétexte…. Je vais très bien…. Mes affaires aussi…. Ça s’en ira comme c’est venu, aux premiers beaux jours…. Un petit voyage peut-être ?…

— Partons !

— Non, pas encore.

— Ah ! tu ne m’aimes plus, sanglotait-elle.

Alors il l’entourait de ses bras et il la taxait de folie…. Ne plus aimer Adèle, lui, Charles ? On en entendait de drôles !… Mais elle voyait juste : il ne pensait plus qu’à la lettre, nuit et jour. Partout, et jusqu’à la Bourse, dans la vocifération…. La lettre, la lettre !…

Comme il avait fini par la porter sur lui, dans une poche à ressort de son portefeuille, elle le perforait à même, tout vif, térébrante.

Un matin, après une insomnie traversée d’hallucinations, le besoin de tuer s’imposa à sa volonté reconquise ; oui, s’imposa, comme une certitude algébrique. Tuer, qui ? L’« ami » de l’anonymat, le colleur de mots découpés, celui qui savait la trahison d’Adèle, « fausse ou vraie », n’importe. Ce meurtre était bon, très bon, il fallait y procéder sans retard. Ce n’était pas cela qui lui faisait peur. Il y a des agences spéciales et « vidocquiennes » qui flairent les turpitudes humaines, comme certains sorciers hydrographes sentent l’eau courante dans le sol par l’humectation des orteils. S’adresser là ?

Sans doute, en pareille détresse, il paierait ce qu’il faudrait payer, et dirait ce qu’il faudrait dire. Mais lui demanderait-on la lettre ? Évidemment, rien à faire sans elle. « Ta femme te trompe. » Ils le sauraient alors, les détectives ? Impossible, on ne déshonore pas une femme… quand on l’aime… fût-elle coupable. Un autre moyen.

Rue Sainte-Anne, numéro 11 1er, au quatrième étage, tous les jours de 2 à 6 heures consultations….

Mme Sephora du Tarot, cartomancienne ?

— C’est ici, monsieur. Veuillez entrer. Elle va vous recevoir, vous êtes M. Charles Lemalô ? Elle vous attend, Elle est prête.

Et il tend la lettre à la devineresse, dans l’enveloppe, timbrée et datée par la poste.

— Qui m’a envoyé cela ?

Mme Sephora ferme un instant les yeux, palpe la lettre, sourit et dit :

— On n’a pas besoin d’être du métier. C’est une délation… contre une personne qui vous est chère….

— En voyez-vous l’auteur ?

— Distinctement. C’est une femme de basse extraction… d’âme plus basse encore, voleuse, ivrognesse, fielleuse, qui s’amuse, dans une loge de concierge, à découper des mots dans les feuilletons…. Elle en fait des phrases qu’elle adresse sous pli à des gens qu’elle ne connaît pas et dont elle pique les noms, au hasard, avec une épingle à cheveux, dans un vieux Bottin périmé.

— Comment, elle ne me connaît même pas ?

— Ni vous, ni votre dame. C’est par plaisir. Elle charge son neveu, jeune apache de quatorze ans, plein d’avenir, du soin de semer ses compositions dans les boîtes à lettres devant lesquelles il passe. La vôtre doit venir de Saint-Denis.

— Ce neveu, où loge-t-il ?

— Ah ! dame… où il peut, le chérubin.

— Et la tante ?

— Secret professionnel. Nous ne dénonçons point, nous voyons seulement.

— Merci, madame.

— A votre service.

Une concierge, la lettre venait d’une concierge, que récréait idiotement ce jeu d’empoisonneuse et qui l’exerçait dans les vingt arrondissements ! Mais disait-elle vrai, la somnambule ? Intelligente, perspicace, digne de sa réputation considérable, certes, si la divination était une science ; or elle n’est qu’un art. Et Charles, en s’en allant, s’aperçut qu’il ne croyait pas.

Le doute l’avait ressaisi dans l’escalier même. Les Euménides l’attendaient à la porte. Dans le portefeuille, près du cœur, le curare reprit son œuvre, car il faut qu’elle ait son homme, la lettre anonyme ! la lettre, la lettre !…

Elle l’eut, et en un mois.

Un soir, Charles Lemalô sentit qu’il allait devenir fou. Il n’avait pas pu « tuer ». Il rentra chez lui, l’oreille bourdonnante, les méninges enflammées, vide de toute pensée. Adèle était absente. Il tira la lettre : « Ta femme te trompe…. Un ami », la délaya dans un verre d’eau, en bouillie, l’avala et se fit sauter la cervelle.

En vérité, je vous le dis, la lettre anonyme est la plus terrible arme de ce monde.