La Vallée de la peur/I/5

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Traduction par Louis Labat .
Édition Pierre Lafitte (pp. 63-80).


V

LES PERSONNAGES DU DRAME.


« Avez-vous encore à faire dans le cabinet de travail ? nous dit M. White Mason quand nous rentrâmes.

— Pas pour l’instant, répondit l’inspecteur, tandis que de son côté Holmes secouait négativement la tête.

— Peut-être, alors, vous serait-il agréable d’entendre quelques personnes de la maison ? Nous pourrions nous installer dans la salle à manger. Ames, accompagnez-nous. Et dites-nous ce que vous avez à nous dire. »

La déposition du maître d’hôtel, simple, nette, nous donna l’impression d’une parfaite franchise. Il était entré au service de Mr. Douglas cinq ans auparavant, quand celui-ci était venu à Birlstone. Mr. Douglas passait pour un riche gentleman qui avait fait fortune en Amérique. Ames avait trouvé en lui un maître bienveillant, commode, un peu différent comme genre de ce à quoi il était habitué ; mais on ne pouvait tout avoir. Jamais il n’avait remarqué chez lui aucun signe d’inquiétude ; au contraire, il ne connaissait pas un homme plus étranger au sentiment de la peur. Mr. Douglas voulait qu’on relevât le pont chaque soir parce que c’était l’ancienne coutume du manoir et qu’il tenait à suivre les anciennes coutumes. Il allait rarement à Londres et ne sortait guère du village ; cependant, la veille, il s’était rendu à Tunbridge Wells pour y faire quelques emplettes. Ce jour-là, exceptionnellement, il trahissait une certaine agitation ; il se montra impatient, irritable. Dans la soirée, Ames, avant de se coucher, rangeait tardivement l’argenterie, quand il entendit un violent coup de sonnette. Mais aucune détonation ne parvint jusqu’à lui, ce qui s’explique par le fait que l’office et la cuisine sont situés à l’arrière de la maison et séparés de l’avant par un long couloir que ferment plusieurs portes. Au coup de sonnette, la gouvernante était sortie de sa chambre ; elle avait, en compagnie du maître d’hôtel, couru vers l’endroit d’où l’appel était parti. Comme ils arrivaient au pied de l’escalier, tous les deux avaient vu Mrs. Douglas descendant les marches, sans précipitation, d’ailleurs, et sans apparence d’émotion particulière. Elle finissait de descendre quand Mr. Barker sortit en courant du cabinet de travail. Il arrêta Mrs. Douglas et la conjura de s’en retourner.

« Pour l’amour de Dieu, revenez dans votre chambre ! criait-il. Le pauvre Jack est mort. Vous ne pouvez rien faire. Pour l’amour de Dieu, retirez-vous ! »

Une brève discussion s’engagea dans l’escalier ; enfin Mrs. Douglas se laissa convaincre. Elle ne fit pas de scène, ne jeta pas les hauts cris ; Mrs Allen la reconduisit dans sa chambre. Cependant, Mr. Barker rentrait dans le cabinet de travail. Ames le suivit. Ils trouvèrent tout dans l’état où devait le trouver la police. La bougie était éteinte, la lampe allumée. Ils regardèrent par la fenêtre, mais la nuit était noire et silencieuse : ils ne virent ni n’entendirent rien. Ames se hâta d’aller dérouler la chaîne du pont-levis, et Mr. Barker courut chercher la police.

Mrs. Allen, la gouvernante, ne fit que corroborer les déclarations du maître d’hôtel. Elle occupait une chambre moins reculée que l’office. Elle allait se coucher, quand retentit la sonnette. Elle avait l’ouïe un peu dure, et pour cette raison peut-être n’avait pas entendu la détonation ; au surplus, le cabinet de travail était loin. Elle se souvenait qu’une bonne demi-heure avant le coup de sonnette elle avait perçu un bruit qui lui avait parue être celui d’une porte qui claque. Elle accompagna Mr. Ames quand il courut vers le cabinet de travail. Elle en vit sortir Mr. Barker, très excité, très pâle. Mrs. Douglas descendait l’escalier. Il l’arrêta, la pria instamment de s’en retourner. Elle lui répondit. Mrs. Allen n’entendit pas cette réponse.

« Ramenez-la, lui dit Mr. Barker. Et restez auprès d’elle. »

Elle ramena donc sa maîtresse et s’efforça de la calmer, Mrs. Douglas, bien que hors d’elle et tremblante, ne fit pas mine de redescendre. Vêtue d’un simple peignoir, elle demeura près du feu, la tête entre les mains. Mrs. Allen passa la nuit à son côté. Les autres domestiques étaient tous couchés. Leurs chambres se trouvant à l’extrémité de la maison, aucun bruit ne les avait probablement atteints : ils n’intervinrent qu’au moment où arrivait déjà la police. Mrs. Allen ne put rien ajouter que des lamentations et des mots effarés.

Appelé à témoigner après elle, Mr. Cecil Barker compléta ses premières déclarations. Il était convaincu que le meurtrier avait fui par la fenêtre. À cet égard, il considérait comme probante la tache de sang imprimée sur l’appui ; et, d’ailleurs, à défaut du pont-levis, qui était remonté, il n’y avait pas d’autre issue. Mr. Barker ne s’expliquait pas ce qu’était devenu l’assassin, ni pourquoi il avait abandonné sa bicyclette, si cette machine était la sienne. Impossible de croire qu’il se fût noyé dans le fossé, qui n’avait, à aucun endroit, plus de trois pieds de fond.

En son for intérieur, Mr. Barker avait une opinion très arrêtée sur le meurtre. Douglas était un homme plein de réticences, et qui laissait dans l’ombre certains chapitres de l’histoire de sa vie. Tout jeune, il avait émigré d’Irlande en Amérique. Il avait fait de bonnes affaires. Il était veuf quand Barker l’avait rencontré en Californie. Les deux hommes s’étaient associés pour l’exploitation d’une mine au lieu dénommé Benito Cañon. L’entreprise marchait à souhait ; néanmoins, Douglas avait vendu tout d’un coup et pris le bateau pour l’Angleterre. À quelque temps de là, Barker ayant réalisé de son côté pour venir vivre à Londres, leur amitié s’était renouée. Barker avait eu l’impression d’un danger planant sur la tête de Douglas ; il s’était toujours expliqué par un sentiment de juste crainte ce brusque départ de Californie, cette retraite au fond d’une campagne anglaise. Sans doute quelque société secrète poursuivait Douglas d’une haine implacable et n’aurait de cesse avant de l’avoir tué. Certains propos de son ami avaient concouru à lui donner cette idée, bien que jamais Douglas ne fût allé jusqu’à lui dire quelle était la société en question, ni quels torts il avait envers elle. Barker présumait que l’inscription de la carte n’était pas sans rapport avec tout cela.

« Combien de temps avez-vous passé avec Douglas en Californie ? demanda l’inspecteur Mac Donald.

— Cinq ans.

— Il vivait avec vous, en célibataire ?

— Il était veuf.

— Avez-vous jamais su d’où venait sa première femme ?

— Non. Je me rappelle avoir entendu dire qu’elle était Suédoise, et j’ai vu son portrait. C’était une femme très belle. Elle mourut d’une fièvre typhoïde un an avant que je fisse la rencontre de son mari.

— Vous ne rattachez le passé de Douglas à aucun endroit particulier de l’Amérique ?

— Il parlait quelquefois de Chicago, où il avait travaillé. Les régions du charbon et du fer ne lui étaient pas étrangères. Il avait beaucoup voyagé en son temps.

— Faisait-il de la politique ? Une organisation politique aurait-elle en contre lui des griefs ?

— Non, il ne s’intéressait point à la politique.

— N’auriez-vous aucune raison de croire qu’il fût un criminel ?

— Loin de là : je n’ai jamais vu pareille droiture chez un homme.

— Rien de curieux dans sa façon de vivre en Californie ?

— Son plaisir, c’était le séjour et le travail à la mine, dans la montagne. Il évitait les lieux fréquentés. Aussi ne tardai-je pas à penser qu’il avait quelqu’un à ses trousses. Son départ subit pour l’Europe changea mes soupçons en certitude. Il avait dû recevoir un avertissement : la semaine d’après, une demi-douzaine d’hommes le recherchaient.

— Des hommes de quelle espèce ?

— Fort peu rassurants à voir. Ils vinrent à la mine s’enquérir de lui. Je leur dis qu’il était parti pour l’Europe et que j’ignorais le lieu de sa destination. On se rendait compte qu’ils ne lui voulaient pas du bien.

— Étaient-ce des Américains ? des Californiens ?

— Des Californiens, je ne sais ; mais des Américains sans nul doute, et d’une catégorie mal définie ; en tout cas, pas des mineurs. Je fus heureux de leur voir les talons.

— Il y a de cela six ans ?

— Presque sept.

— De sorte que, votre société avec Douglas en Californie ayant duré cinq ans, l’affaire remonte à onze ans pour le moins ?

— Le calcul me paraît juste.

— La haine qu’on lui portait devait être profonde et tenir à de graves motifs pour n’avoir pas désarmé dans un si long temps ?

— Elle le préoccupait sans cesse. Je crois qu’elle jeta une ombre sur toute sa vie.

— Mais ne vous semble-t-il pas qu’un homme qui sentirait sur lui un danger constant réclamerait la protection de la police ?

— Peut-être s’agissait-il d’un danger contre lequel il n’existait aucun moyen de protection. Apprenez une chose : Douglas sortait toujours armé. Son revolver ne quittait pas sa poche. La malchance voulut la nuit dernière qu’il fût en robe de chambre et n’eût pas son arme sur lui. Une fois le pont remonté, il était tranquille.

— Je tiendrais à éclaircir la question des dates, fit Mac Donald. Il y a six ans que Douglas était parti de Californie. Vous l’avez suivi, n’est-ce pas, à un an d’intervalle ?

— Parfaitement.

— Il était, aujourd’hui, remarié depuis cinq ans. Vous deviez être de retour à l’époque de son mariage ?

— J’étais arrivé le mois d’avant ; je fus son garçon d’honneur.

— Connaissiez-vous Mrs. Douglas avant qu’elle épousât votre ami ?

— Non. J’avais passé dix ans au loin.

— Mais ensuite, vous l’avez beaucoup vue ? »

Barker regarda sévèrement le détective.

« Ensuite, j’ai beaucoup vu Douglas, répliqua-t-il. Quant à elle, je ne l’ai beaucoup vue que parce qu’on ne peut fréquenter un homme sans connaître sa femme. Et si vous vous figurez qu’il y ait le moindre rapport…

— Je ne me figure rien, monsieur Barker. Je suis tenu de ne négliger aucun élément d’information. Mais il n’y a pour vous dans mon esprit aucune pensée offensante.

— Certaines questions sont une offense par elles-mêmes, répondit Barker sur un ton d’humeur.

— Nous ne recherchons que les faits. Il est de votre intérêt, de l’intérêt commun, que tout soit tiré au clair. Mr. Douglas approuvait-il entièrement votre amitié avec sa femme ? »

Barker devint pâle. Et joignant ses grandes mains dans une étreinte convulsive :

« Vous n’avez pas, s’écria-t-il, le droit de me poser une telle question. En quoi peut-elle intéresser l’affaire ?

— Cependant, il faut que j’insiste.

— Eh bien, je refuse de répondre.

— Soit ! Mais vous comprendrez que votre refus équivaut à une réponse, car vous répondriez si vous n’aviez quelque chose à cacher. »

Mr. Barker se tut un moment, le visage tiré, sombre, les sourcils bas, comme sous l’effort d’une concentration intérieure. Puis il releva la tête, et avec un sourire :

« Mon Dieu, messieurs, je suppose que vous faites votre devoir et qu’il ne m’appartient pas de vous gêner. La seule chose que je vous demande, c’est de ne pas ajouter, par une question de cette nature, aux ennuis déjà suffisants de Mrs. Douglas. Pourquoi ne pas le reconnaître ? Le pauvre Douglas n’avait qu’un défaut : sa jalousie. Il me portait la plus grande amitié ; jamais un homme n’en aima davantage un autre. Et il était très attaché à sa femme. Aussi, tout en se plaisant à mes visites, tout en ne cessant pas de me relancer, il supportait mal que sa femme causât avec moi ou qu’il y eût entre nous un semblant de sympathie. Sa jalousie l’emportait, il ne se possédait pas, il se livrait à des scènes folles. Maintes fois je lui jurai que je ne mettrais plus les pieds chez lui. Mais alors il m’écrivait des lettres si contraintes, si suppliantes ! Entendez-moi bien, messieurs : quand ce devrait être mon dernier mot, j’affirme que jamais homme n’eut une femme plus aimante, plus fidèle, ni, je ne crains pas de l’ajouter, un ami plus loyal. »

Cela fut dit avec une chaleur pleine d’éloquence. Mais l’inspecteur Mac Donald ne s’en laissait pas facilement remontrer.

« Vous savez, recommença-t-il, qu’on a pris au mort son anneau de mariage ?

— À ce qu’il paraît.

— Comment, à ce qu’il paraît ? C’est un fait. »

La confusion, l’hésitation de Barker étaient visibles.

« Je voulais dire que Douglas pouvait l’avoir enlevé lui-même.

— La simple absence de l’anneau, quelle que soit la personne qui l’ait fait disparaître, donnerait à penser, n’est-ce pas, qu’il existe un lien entre le mariage et le drame ? »

Barker leva ses larges épaules.

« Je n’ai pas à faire état de ce qu’elle donnerait à penser. Mais si vous prétendiez que, d’une façon quelconque, elle mît en jeu l’honneur de Mrs. Douglas… »

Les yeux de Barker lancèrent des flammes ; néanmoins il sut réprimer son émotion pour conclure :

« … Vous feriez fausse route, voilà tout !

— Je ne vois pas, répliqua froidement l’inspecteur, que j’aie, pour l’instant, autre chose à vous demander.

— Un petit détail, fit Holmes. Quand vous êtes entré dans le cabinet de travail, seule, n’est-il pas vrai, la bougie brûlait sur la table ?

— Oui.

— Vous avez eu, à sa lumière, la révélation du tragique événement ?

— Oui.

— Vous avez sonné aussitôt pour avoir du secours ?

— Aussitôt.

— Le secours est promptement arrivé ?

— Dans la minute.

— Et à ce moment, ce n’était plus la bougie qui brûlait, mais la lampe ? Voilà un point digne de remarque. »

Barker parut, de nouveau, tant soit peu interloqué.

« Je ne sais ce qu’il y a là de remarquable, monsieur Holmes, dit-il après une pause. La bougie éclairant mal, ma première pensée fut d’y voir mieux. La lampe se trouvait sur la table. Je l’allumai.

— Après avoir soufflé la bougie ?

— Naturellement. »

Holmes s’en tint là, et Barker, après nous avoir regardés tour à tour, d’un air qui me sembla respirer la méfiance, nous tourna le dos et sortit.

L’inspecteur Mac Donald avait, d’un mot, avisé Mrs. Douglas qu’il se mettait à sa disposition pour se rendre auprès d’elle ; à quoi elle avait fait répondre qu’elle préférait nous rencontrer dans la salle à manger. Elle entra, grande, belle, dans tout l’éclat de ses trente ans, très digne, très calme, tout à fait différente du portrait douloureux que je m’en étais fait. Sans doute elle était pâle, elle avait les traits défaits comme après une cruelle secousse ; mais elle se composait une attitude, et sa main délicate, posée sur le bord de la table, ne tremblait pas plus que la mienne. Elle promenait sur nous un triste regard qui nous consultait l’un après l’autre avec une curiosité mêlée de prière. Enfin l’interrogatoire de ses yeux se formula dans sa voix ! »

« Avez-vous trouvé quelque chose ? » demanda-t-elle.

Rêvais-je ? Il me parut y avoir sous sa question plus de crainte que d’espérance.

« Nous avons pris toutes les mesures possibles, Mrs. Douglas, répondit l’inspecteur. Soyez assurée que nous ne négligeons rien.

— Ne ménagez pas l’argent, fit-elle d’une voix égale, sans timbre. Je désirerais qu’on n’épargnât aucun effort.

— Peut-être auriez-vous à nous fournir quelque renseignement susceptible de nous éclairer ?

— J’en doute ; mais tout ce que je sais est à votre service.

— Mr. Barker nous a dit que vous n’aviez rien vu ; vous n’êtes pas entrée dans la chambre où s’est produit le drame ?

— Non. Mr. Barker m’arrêta dans l’escalier en m’engageant à revenir chez moi.

— C’est bien cela. Vous aviez entendu le coup de feu ; vous êtes accourue ?

— Je passai un peignoir et je descendis.

— Combien de temps y avait-il que la détonation s’était fait entendre quand Mr. Barker vous arrêta dans l’escalier ?

— Environ deux minutes, je suppose : on ne calcule guère le temps dans ces moments-là. Mr. Barker me supplia de remonter. Il m’assura que je n’étais d’aucune assistance à personne. Puis Mrs. Allen, ma gouvernante, me ramena. Je croyais vivre un cauchemar.

— Savez-vous à peu près quel intervalle s’écoula entre l’instant où votre mari descendit et celui où retentit le coup de feu ?

— Je l’ignore. Je n’avais pas entendu mon mari sortir de son cabinet de toilette. Il faisait le tour de la maison tous les soirs, par crainte du feu. C’est la seule chose que je l’aie vu craindre.

— Voilà précisément le point où je voulais en venir, Mrs. Douglas. Vous n’avez connu votre mari qu’en Angleterre, n’est-ce pas ?

— Oui. Nous étions mariés depuis cinq ans.

— Vous a-t-il jamais parlé de quelque chose qui lui serait jadis arrivé en Amérique et qui aurait déterminé pour lui un état de danger ? »

Mrs. Douglas réfléchit avant de répondre.

« J’ai toujours, dit-elle enfin, senti peser sur lui une menace ; mais il refusait de s’en expliquer avec moi. Non par manque de confiance, car entre nous la confiance et l’affection étaient complètes, mais par souci d’écarter de moi toute inquiétude. Il pensait que je me tourmenterais, et il gardait le silence.

— Alors, comment avez-vous su ? »

Le visage de Mrs. Douglas s’éclaira d’un fugitif sourire.

« Un mari peut-il, porter toute sa vie un secret en le dérobant à la femme qui l’aime ? Je devinai à bien des signes qu’il avait un secret. Je le devinai à son parti pris de me cacher certains épisodes de son existence en Amérique. Je le devinai aux précautions dont il s’entourait, à des mots qui lui échappaient, à sa façon d’examiner les visiteurs imprévus. J’acquis l’absolue certitude qu’il avait des ennemis puissants, qu’il les croyait lancés à sa poursuite, qu’il se tenait sur ses gardes. J’en étais si sûre que, pendant cinq ans, il n’a pu sortir de chez lui sans que j’aie tremblé chaque fois qu’il ne rentrait pas à l’heure.

— Puis-je vous demander, dit Holmes, quels mots lui échappaient qui mirent votre attention en éveil ?

— « La Vallée de la Peur », répondit Mrs. Douglas. C’était une expression dont il se servait quand je lui posais des questions. « J’ai été dans la Vallée de la Peur, je n’en suis pas encore sorti », disait-il. « Ne sortirons-nous jamais de la Vallée de la Peur ? » lui demandai-je, un jour que je le voyais plus préoccupé que de coutume. « J’en viendrais parfois à le croire », me répondit-il.

— Vous lui avez certainement demandé ce qu’il entendait par la Vallée de la Peur ?

— Oui ; mais alors son visage devint grave, il hocha la tête : « C’est, me dit-il, une chose assez funeste que l’un de nous soit jamais entré dans son ombre ; plaise à Dieu que cette ombre ne s’appesantisse pas sur vous ! » Il devait ainsi désigner un endroit où il avait vécu, ou il avait eu quelque aventure terrible. Mais je n’en sais pas plus.

— Et jamais il ne vous a cité un nom ?

— Si, une fois, il y a trois ans, dans le délire de la fièvre, après un accident de chasse, je me rappelle qu’un nom lui revenait continuellement aux lèvres. Il le prononçait d’un ton de colère, avec une sorte d’horreur. Ce nom, c’était Mac Ginty, maître Mac Ginty. Je lui demandai, quand il fut guéri, qui était ce maître Mac Ginty, et de qui il était le maître. « Grâce à Dieu, il n’est pas le mien », me répondit-il en riant. Je n’en pus tirer davantage. Mais j’établis un lien entre maître Mac Ginty et la Vallée de la Peur.

— Encore une question, dit Mac Donald. Sauf erreur, vous avez connu Mr. Douglas dans une pension de famille à Londres et vous lui avez accordé votre main. Est-ce qu’il y eut, dans ce mariage, une part de romanesque, quelque chose de secret ou de mystérieux ?

— Du romanesque, il y en eut ; il y a toujours du romanesque. Mais du mystère, non.

— Aucun rival ne vous disputait à lui ?

— Aucun. J’étais absolument libre.

— Vous devez savoir qu’on lui a pris son anneau de mariage. Cela ne vous suggère-t-il rien ? Supposez qu’un ennemi ancien, ayant retrouvé sa trace, ait commis le crime : quel motif pouvait avoir cet homme de lui prendre son anneau ? »

J’aurais juré qu’un vague sourire flottait sur les lèvres de Mrs. Douglas.

« En vérité, je ne vois pas, répondit-elle. C’est une chose extraordinaire.

— Nous ne vous retiendrons pas plus longtemps, acheva Mac Donald. Excusez-nous de vous avoir ainsi dérangée dans une pareille heure. Bien des points seront encore à élucider ; nous vous les soumettrons au fur et à mesure. »

Elle se leva, et, l’espace d’une seconde, je vis repasser dans ses yeux le regard interrogateur qu’ils avaient eu quand elle s’était trouvée en notre présence.

« Quel effet vous a produit mon témoignage ? » disaient-ils aussi expressément que des paroles.

Puis elle s’inclina et s’éloigna.

« Elle est belle, vraiment belle, dit Mac Donald d’un air pensif, quand elle eut refermé la porte. Ce Barker a fait ici de nombreux séjours. C’est un homme qui ne doit pas manquer de séduction pour une femme. Il admet que le mort était jaloux : peut-être connaît-il comme personne les raisons de cette jalousie. Puis il y a l’incident de l’anneau, auquel on ne saurait ne pas s’arrêter. L’homme qui enlève à un mort son anneau de mariage… Qu’en dites-vous, monsieur Holmes ? »

Mon ami, le front dans les mains, semblait méditer. Soudain, il se leva et sonna.

« Ames, dit-il quand le maître-d’hôtel apparut, où est Mr. Cecil Barker ?

— Je vais voir, monsieur. »

Au bout d’un moment, Ames revint annoncer que Mr. Cecil Barker était au jardin.

« Vous rappelez-vous, Ames, quelles chaussures Mr. Barker avait aux pieds, la nuit dernière, quand vous l’avez rejoint dans le cabinet de travail ?

— Oui, monsieur Holmes. Il avait des pantoufles. Je lui apportai ses bottines pour qu’il allât chercher la police.

— Où sont maintenant les pantoufles ?

— Elles sont encore sous la chaise du hall.

— Très bien, Ames. Il importe, naturellement, que nous distinguions entre les empreintes qu’a pu laisser Mr. Barker et les traces de pas qui seraient venus du dehors.

— Oui, monsieur. J’ai, quant à moi, remarqué que les pantoufles de Mr. Barker étaient tachées de sang, comme les miennes, du reste.

— Cela se conçoit, étant donné l’état de la pièce. Parfait, Ames. Nous vous sonnerons si nous avons de nouveau besoin de vous. »

Quelques minutes plus tard, nous étions dans le cabinet de travail. Holmes avait pris dans le hall les pantoufles de tapisserie. Comme le maître d’hôtel l’avait observé, toutes les deux avaient du sang aux semelles.

Dans un mouvement d’une agilité féline, il se pencha et posa l’une des pantoufles sur l’appui, à l’endroit ou était la tache de sang. La pantoufle correspondait exactement à la tache. Alors, sans souffler mot, il sourit à ses deux collègues.

L’émotion transfigurait l’inspecteur. Quand il parla, son accent fit le bruit d’un bâton qu’on promène sur une grille.

« Parbleu, il n’y a pas de doute ! s’écria-t-il. C’est Barker lui-même qui a marqué la fenêtre ! La marque est plus large que celle de n’importe quelle bottine. Empreinte de pied plat, disiez-vous. À présent, tout s’explique. Mais quel jeu joue-t-on ici, monsieur Holmes ? Quel jeu joue-t-on ?

— Oui, quel jeu ? » répéta Holmes, absorbé dans sa pensée.

White Mason se mit à rire, en frottant ses mains grasses d’un air de jubilation professionnelle.

« Je le disais bien que ça ronflerait, fit-il. Et ça ronfle ! »