La Vie de Jésus (Taxil)/Chapitre LX

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P. Fort (p. 312-319).
CHAPITRE LX
 
PRÉPARONS-NOUS À GÉMIR


Quand madame Ève croqua la pomme au Paradis terrestre en compagnie du père Adam, son légitime, elle ne se doutait pas de tout ce que ce goûter champêtre allait engendrer. De même, quand la petite Marie, sa descendante, croqua avec le Saint-Esprit une pomme d’un autre genre, elle était à cent lieues de penser que sa galante aventure aurait pour conséquence une série de mortifications infligées au fruit de ses entrailles bénies.

Mesdames, ne croquez donc jamais plus de pommes ; on ne sait pas ce qui peut en résulter.

Sans maman Ève, pas de péché originel à effacer ; d’autre part, si la fille à Joachim ne s’était pas laissé bousculer par le pigeon, la Passion n’aurait pu avoir lieu.

Mais il n’y a pas à revenir sur ce qui est fait. En réparation d’une infraction aux règlements de police de l’Éden, infraction déjà sévèrement punie comme on sait, le fils Bon-Dieu allait souffrir toutes sortes d’agaceries, dont il avait réglé d’avance l’ordre et la marche. Apprêtons donc nos mouchoirs. C’est à présent, amis lecteurs, qu’il faut commencer à pleurer.

Jésus, soigneusement ficelé, fut tout d’abord conduit chez Anne, qui était le beau-père de Caïphe.

Quand je dis : conduit, je ne me sers pas d’une expression bien exacte. Selon l’Évangile, c’est à coups de pied et à coups de poing que le Seigneur Tout-Puissant, Créateur du ciel et de la terre, fut poussé jusqu’au domicile du susnommé Anne. Plus ces pioupious brutaux tapaient dur, plus le Seigneur Tout-Puissant, Créateur du ciel et de la terre, était joyeux au fond de son cœur.

— Quelle chance ! se disait-il ; ils n’y vont pas de main morte… V’lan ! dans le dos ! v’lan ! au bas des reins !… À la bonne heure !… Voilà une croquaison de pomme qui va être

Le taffeur Pierre renie son patron persécuté (chap. LXI).
Le taffeur Pierre renie son patron persécuté (chap. lxi).
 
sérieusement expiée… Si papa Sabaoth n’est pas apaisé, c’est qu’il sera difficile !…

Anne interrogea Jésus sur les doctrines qu’il avait professées. Jésus, qui tenait à être malmené le plus possible, répondit avec une certaine impertinence :

— Ce que j’ai dit, j’avais à le dire. Ce n’est pas moi qu’il faut interroger, ce sont ceux à qui j’ai débité mes discours.

Et il désigna plusieurs des assistants.

L’un d’eux, vexé d’être mis en cause, appliqua sur la joue divine du récalcitrant une maîtresse gifle en disant :

— Est-ce ainsi que tu réponds au grand-prêtre ?

Cet argument rendit aussitôt l’Oint doux comme un agneau.

— Si j’ai mal parlé, fit-il, montrez ce que j’ai dit de mal ; si j’ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous ?

Il est à remarquer — et il ne faudrait pas l’oublier — qu’il y avait deux natures dans le Christ : la nature humaine et la nature divine. C’est pour cela que, tout le temps de la passion, nous le trouverons tantôt bravant ses adversaires comme un dieu qui ne peut rien souffrir, tantôt pliant sous la douleur et désireux d’en finir le plus tôt possible avec tous ces embêtements.

C’est une grave question théologique que celle de savoir à quel moment fonctionnait la nature divine, et à quel autre moment la nature humaine. Ce mystère des deux natures est excessivement compliqué.

Entre nous, — je puis bien vous faire cet aveu, amis lecteurs, — si j’avais été un des farceurs qui ont inventé la religion chrétienne, je n’aurais pas introduit dans le dogme cette joyeuse sottise des deux natures. J’aurais dit, par exemple, que dès l’instant où le pigeon fourra son co-trinitaire dans les entrailles de la petite Marie, celui-ci fit complètement abandon de sa divinité, et cela jusqu’à sa mort. J’aurais présenté monsieur Christ comme ayant été purement et simplement homme durant tout le cours de son existence ; je ne lui aurais fait exécuter aucun miracle ; chaque fois qu’une manifestation céleste aurait été nécessaire, ç’eût été papa Sabaoth qui eût agi pour bien démontrer qu’il faisait cause commune avec Jésus. Mon Jésus, à moi, n’aurait récupéré sa divinité qu’au moment de son dernier soupir.

Comment, en effet, peut-on prendre au sérieux les souffrances de la passion, quand les prêtres nous disent que l’ex-charpentier, à la fois dieu et homme, pouvait à volonté endurer les tourments du supplice qu’on lui infligeait ou ne rien sentir du tout ?

Franchement, il faut être de bonne composition pour s’attendrir sur un quidam d’une sensibilité aussi variable.

Anne, ne pouvant rien tirer de notre homme, — pardon, de notre dieu, — le renvoya, toujours ficelé comme un saucisson d’Arles, à son gendre.

Celui-ci, prévenu par le capitaine des gardes du Temple, avait convoqué le Sanhédrin, qui formait la haute cour de justice en Judée. Cette assemblée comptait soixante-et-onze membres dans ses réunions plénières ; mais la présence de vingt-trois suffisait pour constituer le tribunal et donner force à ses arrêts. Le « Nasi », ou patriarche du Sanhédrin, présidait aux délibérations, perché sur une estrade ; en son absence, c’était le grand-prêtre de l’année courante qui le remplaçait. Autour de lui, sur des coussins posés à terre, étaient assis les autres juges, rangés en demi-cercle. Le Nasi avait à sa droite un autre gros légume intitulé le « Sagan » ou Père de la maison du Jugement, qui dirigeait les débats, et près de lui, les Sages, conseillers habituels de la cour. Aux deux extrémités se trouvaient deux secrétaires chargés, l’un de recueillir ce qui pouvait être dit de défavorable pour l’accusé, l’autre, tout ce qui était à sa décharge. Des officiers subalternes entouraient l’accusé, armés de cordes et de lanières, prêts à l’attacher plus solidement, s’il faisait mine de résister. On voit que les choses se passaient en ordre. Tel était le tribunal régulier devant lequel, au dire des évangélistes, comparut Jésus.

Par exemple, quelqu’un qui, dans cette affaire, n’allait pas avoir grande besogne, c’était le scribe chargé d’inscrire les dépositions favorables. En effet, les apôtres avaient joué des flûtes avec un ensemble remarquable ; aucun témoin à décharge ne se présentait pour déposer en sa faveur.

Le greffier appela. Le défilé des témoins commença. On voit d’ici que les accusations ne devaient pas manquer. Nos lecteurs, par cet ouvrage fait d’après même les racontars de l’Évangile, savent que Jésus avait mené une vie fort peu exemplaire : les renseignements qui furent fournis au tribunal sur la moralité et la probité du prévenu, produisirent, à coup sûr, sur le tribunal, une impression des plus mauvaises. Quant à ses forfanteries séditieuses, les preuves ne manquèrent pas ; deux témoins, entre autres, rappelèrent que Jésus, se trouvant à maintes reprises dans le Temple, avait dit : « Détruisez ce Temple ; je me fais fort de le rebâtir, à moi tout seul, dans trois jours. » On n’a pas oublié cette anecdote ; on sait que messire Christ, lorsqu’il se sentait soutenu par la multitude, avait affirmé qu’il possédait assez de puissance pour exécuter des tours de force extraordinaires.

Les témoins expliquèrent au tribunal que c’était à l’aide de ces fanfaronnades que Jésus séduisait la masse des naïfs, toujours prêts à croire sur parole les charlatans. On leur fit prêter serment. « Sachez, leur dit Caïphe selon l’usage, que le sang de l’innocent et de sa postérité retombera sur vous à tout jamais si vous mentez ! » C’était la formule consacrée. Les témoins, après cet avertissement solennel, répétèrent leurs dépositions.

Ce qui paraîtra comique à nos lecteurs, c’est que les quatre évangélistes traitent de faux témoins ces gens qui, en définitive, ont purement et simplement déclaré ce qu’eux-mêmes, les évangélistes, racontent.

Jésus ne répondait pas.

Caïphe se leva, et, s’adressant au prisonnier :

— Tu viens d’entendre, dit-il, cette déposition ; pour prouver à quel point tu as toujours cherché à en imposer aux ignorants, on déclare que tu as prétendu avoir la puissance de rebâtir en trois jours le Temple, si on venait à le détruire. Est-il vrai que tu as dit cela ?

Jésus continua à garder le silence.

— Mais si tu as dit cela, reprit le grand-prêtre, c’est que tu te donnes comme possédant un pouvoir surnaturel. Pour accomplir le miracle dont il est question, il faudrait être Dieu lui-même ou tout au moins son fils… Eh bien, je t’adjure, au nom du Dieu vivant, de nous dire si tu es réellement le fils de Dieu !

— Je le suis ! répondit l’Oint.

Ce fut une explosion de murmures dans toute la salle. Le grand-prêtre et le Sanhédrin étaient outrés. Et cela se conçoit. Aucun des assistants ne connaissait l’histoire du pigeon ; on ne savait, à Jésus d’autre père que le charpentier Joseph. À la vérité, Joseph avait eu, sa vie durant, une réputation de parfait cocu ; mais il n’était venu à l’idée de personne que c’était un volatile qui lui en avait fait porter. Si Jésus s’était expliqué, au moins aurait-on su à quoi s’en tenir. Non, il préféra ne pas raconter comment le pigeon, qui était Dieu autant que Sabaoth, avait fécondé la petite Marie tout en la laissant vierge, et comment lui, Jésus, était ainsi le fils de Dieu. Il ne dit rien de tout cela et se contenta d’affirmer, ce qui parut exorbitant au public de l’audience.

Caïphe, pour son compte, était furieux.

— Avez-vous entendu le blasphème ? hurlait le grand-prêtre. Non, mais là, vrai, l’avez-vous entendu ?… C’est abominable ! Oh ! malheur !…

Et là-dessus, outré de colère, Caïphe déchira ses vêtements. Les femmes, qui étaient dans la salle, détournèrent la tête pudiquement, afin de ne pas voir les fesses plus ou moins charnues que M. le curé mettait ainsi à découvert.

Cependant, Caïphe, une fois le premier moment de sainte colère passé, se drapa tant bien que mal dans les lambeaux de son habit, regrettant peut-être son accès de mauvaise humeur dont son tailleur serait seul à bénéficier, et, se tournant vers l’assistance, il dit :

— Je crois qu’à présent nous n’avons plus besoin de témoins. Vous avez tous entendu le blasphème. Que vous en semble ?

Et tous de s’écrier :

— Il est digne de mort.

C’était une punition sévère pour bien peu de chose. À mon humble avis, l’affirmation de Jésus, même en admettant qu’elle fût un blasphème, ne méritait pas la peine capitale. À la place de Caïphe, j’aurais tout uniment condamné le Christ à recevoir une douche, afin de lui rafraîchir un peu les idées, et je crois que tous mes lecteurs pensent comme moi.

Mais voilà ! nous autres, libres-penseurs, nous sommes beaucoup plus tolérants que les gens de religion. Les dévots juifs ne voyaient que la potence pour l’expiation d’un blasphème, de même que les prêtres catholiques, quand ils en ont le pouvoir, brûlent vifs leurs adversaires convaincus du même délit. Ce n’est donc pas aux chrétiens qu’il convient de trouver cruels les

Pilate présente à la foule juive Barrabas et Jesus (chap. LXIII).
Pilate présente à la foule juive Barrabas et Jesus (chap. lxiii).
 
israélites qui condamnaient à mort pour une vantardise, laquelle est, à nos yeux, sans aucune conséquence.

Lorsque Caïphe eût ainsi tâté l’opinion publique au sujet du charpentier rebouteur, il leva la séance et laissa Jésus entre les mains des soldats, tandis qu’il se rendait dans ses appartements pour faire raccommoder son manteau et sa culotte.

Les gens du peuple étaient indignés contre le Christ ; si on le leur avait livré sur l’heure, ils l’auraient mis en pièces.

Quant aux militaires, ils étaient plutôt disposés à rire ; on sait que le pioupiou a toujours été d’un naturel très gai, aussi bien autrefois qu’aujourd’hui.

Ils firent asseoir Jésus sur un banc et organisèrent un jeu qui ne se peut guère comparer qu’à une brutale partie de main-chaude. On banda les yeux au fils du pigeon ; ce fut le signal d’une longue série de niches, dignes d’une bande de locataires expulsés qui auraient tenu leur concierge.

Un soldat tirait une forte pince dans le gras du bas-rein du patient, et les autres disaient :

— Eh ! toi qui es malin comme un prophète, nomme un peu le camarade qui t’a pincé !

Et c’étaient aussi des chiquenaudes formidables, des torgnoles retentissantes, des châtaignes solidement appliquées, sans compter quelques giffles par-ci par-là. Les plus grossiers lui crachèrent au visage.

Jésus aurait bien pu arrêter cette avalanche dès la première pince. Pour cela, il n’aurait eu qu’à répondre, ainsi qu’il le pouvait :

— Celui qui m’a pincé, c’est Jacob Truchelubabel, caporal aux gardes, né à Sichem le troisième jour des calendes de sextile, il y a de ça quarante-et-un ans.

Il est évident que, s’il avait répondu ainsi, les soldats non seulement l’auraient laissé tranquille, mais encore auraient immédiatement reconnu et proclamé sa divinité. D’accusé, il serait passé triomphateur, séance tenante.

Donc, il ne le voulut pas.

Au contraire, Jésus dut éprouver une véritable jouissance à recevoir les torgnoles.

En lui-même, bien certainement, il se disait :

— J’ai tous les bonheurs ! Pinces, châtaignes, pichenettes, rien ne me manque… Adam et Ève doivent enfin commencer à digérer cette pomme qui leur était restée sur l’estomac. Si je nommais par leurs noms ces militaires frappeurs, ils cesseraient brusquement leurs brutales plaisanteries, et le péché originel ne serait pas effacé.

Et, en se portant par la pensée aux siècles futurs, il dût, pour peu qu’il songeât aux atroces fumisteries des casernes du dix-neuvième siècle, regretter de ne pas avoir différé la rédemption jusqu’à notre époque. En effet, les pioupious contemporains de ce livre sont autrement cruels que ceux de l’Évangile. Si Caïphe avait eu pour gardes les vieux brisquards qui font la joie de nos bobonnes, Jésus aurait passé un bien plus vilain quart d’heure.

C’est pour le coup qu’on l’aurait fait sauter à la couverte, comme il arrive aux jeunes conscrits qui ne sont coupables d’aucune tentative séditieuse ! C’est pour le coup qu’on lui aurait infligé l’opération désagréable, appelée dans les régiments « l’épreuve de la patience », opération dont les instruments sont une brosse, une boîte à cirage et l’appareil à astiquer les boutons de l’uniforme.

Il me semble que je vois notre Oint livré à une chambrée de zouaves ; de l’affaire, la pomme d’Adam et d’Ève était à moitié digérée. (Matthieu, XXVI, 57-68 ; Marc, XIV, 53, 55-64 ; Luc, XXII, 54, 63-65 ; Jean, XVIII, 12-14, 19-24.)