La Vie de Jésus (Taxil)/Chapitre LXII

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P. Fort (p. 322-324).
CHAPITRE LXII
 
COMMENT FINIT CE COQUIN DE JUDAS


L’aurore commençait à montrer son bout de nez rose, quand Jésus parut de nouveau devant le Sanhédrin.

Caïphe et ses collègues, — sauf Nicodème, toujours muet comme un sépulcre, — avaient hâte de se débarrasser du gêneur.

Pendant qu’on recousait sa tunique fendue du haut en bas, le grand-prêtre avait pensé à une chose : c’est que depuis l’occupation romaine, la justice israélite n’avait pas le droit de prononcer des condamnations à mort ; ce droit était réservé au représentant de César.

Or, Caïphe avait un patriotisme particulier : il estimait que Jésus, ne fût-il pas un vaurien de la pire espèce, constituait un danger de premier ordre pour ses concitoyens. Avec sa manie de se proclamer roi des Juifs, il pouvait, un jour ou l’autre, entraîner une certaine quantité de badauds, et qui sait si cette révolte ne serait pas pour les Romains un prétexte de massacre et de nouveau tribut à imposer ?

— Condamnons d’abord notre prisonnier, puisqu’il est coupable d’innombrables infractions à la loi, se disait-il : de cette façon, nous démontrerons bien aux autorités romaines que nous repoussons toute solidarité à l’égard des actes de ce chenapan. Après quoi, nous l’enverrons au gouverneur Ponce-Pilate, qui lui réglera son affaire.

Le second interrogatoire de Jésus n’offrit donc pas grand intérêt.

On lui demanda s’il était le Christ, c’est-à-dire s’il se prétendait oint par Dieu pour être le Messie qui devait délivrer les Juifs.

— Si tu es le Christ, dis-le-nous, fit Caïphe.

Jésus, en qui ne fonctionnait pas à ce moment la nature divine et qui cherchait à esquiver une condamnation, ne répondit ni oui ni non.

— Si je vous dis que je suis le Christ, murmura-t-il, vous ne me croirez pas, et si je vous pose à mon tour des questions, vous ne me répondrez pas et vous ne me laisserez point aller.

— Puisqu’il se renferme de parti-pris dans des réponses équivoques, commanda Caïphe, qu’on le conduise chez Ponce-Pilate.

Le capitaine des gardes transmit cet ordre à ses hommes qui l’exécutèrent aussitôt.

Pendant ce temps-là, qu’était devenu Judas ?

Après avoir conduit les soldats au jardin de Gethsémani, il suivit de loin l’escorte jusqu’au palais des grands-prêtres. Il se fit tenir au courant de ce qui se passait. Puis, le remords le prit ; il était temps !

Ses trente-sept francs cinquante lui pesèrent comme s’ils eussent été en monnaie de plomb.

Il réfléchit que l’inconduite, le manque de probité et tous les autres vices de Jésus n’enlevaient pas à sa trahison ce qu’elle avait d’odieux.

Il se rendit en grande vitesse auprès des princes des prêtres, avec son argent dont il n’avait pas dépensé un centime.

— Qu’y a-t-il pour votre service ? lui demanda-t-on. Trouvez-vous que vous n’avez pas été assez payé ?

— Mais non ! mais non ! Au contraire, je viens vous rendre vos trente-sept francs cinquante. Je n’en veux plus.

— Tiens ! vous êtes étrange. Il y a deux jours, vous chicaniez pour avoir quelques deniers de plus, et maintenant vous trouvez que vous en avez de trop !…

— Reprenez votre argent, criait Judas ; il me brûle les mains. Jésus, en somme, n’est pas aussi coupable que je croyais. C’est un innocent que j’ai livré ! C’est moi qui suis un gredin ! Reprenez votre quibus !

Les princes des prêtres se consultèrent du regard.

— Ma foi ! dit l’un, vous vous y prenez beaucoup trop tard… Jésus est en train de se faire condamner de lui-même… Il blasphème à jet continu… Votre argent est bien gagné, gardez-le.

— Mais je vous dis que non !

— Et puis cela embrouillerait notre comptabilité… Nous regrettons beaucoup de ne pas vous être agréables dans cette circonstance ; mais c’est comme cela… Arrangez-vous comme vous voudrez.

Judas sortit du Temple ; mais, avant de mettre le pied hors du palais, il jeta sa bourse dans le sanctuaire. Après quoi, il descendit vers le Cédron, s’arrêta dans les environs de l’endroit où le torrent d’Hinnom s’y jette, et là il se pendit à un arbre dans le champ d’un potier. Les Actes des Apôtres ajoutent au récit de l’Évangile que la corde se rompit ; ce que nous ne ferons aucune difficulté d’admettre.

Il paraît qu’à cette époque le terrain ne coûtait pas cher à Jérusalem ; car, le lendemain, les prêtres, ayant appris le suicide de Judas, achetèrent le champ du potier avec les fameux trente-sept francs cinquante, et y firent ensevelir celui qui leur avait livré Jésus.

Les grandes lumières de l’Église catholique n’éclairent pas d’un même jour la mort de Judas. Un évêque, qui est une des plus hautes autorités dans le Christianisme, l’évêque d’Hiérapolis, nommé Papias, dont l’Église a fait un saint (sa fête se célèbre le 22 février), prétend, d’après les renseignements, dit-il, de l’évangéliste Jean, dont il fut le disciple, que Judas survécut à sa pendaison manquée, qu’il mena assez longtemps une joyeuse existence, qu’il prit de l’embonpoint et qu’il mourut par un accident de voiture.

Voir à ce sujet l’excellent et superexcellent abbé Migne, un homme qui est un puits de science, Patrologie grecque, tome V, page 1259.

En somme, la question n’a jamais été tirée au clair. L’évangéliste Matthieu dit que Judas s’est pendu et en est mort[1]. Luc, auteur d’un Évangile et des Actes des Apôtres, ne dit rien dans son Évangile, et, dans les Actes[2], qui en sont la suite, il raconte que le traître se pendit, mais que la corde s’est rompue. L’évangéliste Marc reste complètement muet sur la fin de Judas. Enfin, Jean, après avoir gardé le silence dans son Évangile, a raconté à l’évêque canonisé Papias, son disciple, que le mauvais apôtre se pendit, que la corde cassa et que le malpendu vécut de longues et heureuses années.

Démêlez donc quelque chose dans ce fouillis de contradictions.

Quant à mon opinion personnelle, je n’ai guère besoin de la donner ; on la connaît depuis longtemps : c’est que Jésus n’a jamais existé, ni Judas, ni Matthieu, ni Marc, ni Luc, ni Jean, et que les Évangiles ont été écrits au second siècle de l’ère chrétienne, époque où la religion à laquelle nous devons Alexandre VI Borgia et Mastaï Pie IX fut inventée.


  1. Matthieu, XXVII, 3-10.
  2. Actes des Apôtres, I, 18-19.