La Vie de Jésus (Taxil)/Chapitre XLIX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
P. Fort (p. 237-246).
CHAPITRE XLIX
 
OÙ MAGDELEINE PRÉSENTE SON HOMME


Devinez où se rendit Jésus au sortir de Jérusalem, et ce qu’il fit ! Il alla en Galilée, ce qui prouve qu’il ne variait pas beaucoup ses excursions, et qu’il tournait toujours dans le même cercle ; il accrut sa bande, ce qui démontre que, bien que triés avec soin, ses douze apôtres n’étaient pas suffisants pour le défendre tant que son heure n’était pas venue.

Il fit appel à tous les Galiléens qui croyaient en lui. Sur les cent mille habitants de cette région, il en trouva soixante-douze qui lui répondirent : « Je suis votre homme. » C’était maigre. Néanmoins, notre Oint ne se découragea pas. Soixante et douze individus dispersés sont sans aucune force ; mais en les envoyant tous ensemble au-devant de lui, il était certain de produire quelque effet dans les villes où il se présenterait.

Cette fois donc, il rassembla tout son monde, hommes et femmes. Magdeleine, Joanna et Suzanne avaient gagné de nouvelles et jolies recrues, afin que le sérail d’Alphonse ne laissât rien à désirer. Cela constituait, en somme, une caravane imposante.

L’ordre et la marche de la troupe furent réglés avec soin. Voyez à ce sujet l’évangile de saint Luc, chapitre X. « Il envoya ses soixante et douze disciples dans toutes les villes et dans tous les lieux où lui-même devait aller. » Seulement, pour que l’attention des habitants auprès desquels il se rendait ne fût point éveillée, il prescrivait aux disciples de ne pas entrer en bande dans les villes, mais deux par deux.

Il leur disait :

— Ne vous inquiétez de rien. Partez sans bourse, sans besace, sans chaussures de rechange. Ne saluez personne sur votre chemin. Entrez dans la première maison venue, dites bonjour, et asseyez-vous sans façon à la table du bourgeois. Il n’y a que le toupet qui sauve. Faites-vous servir comme si vous étiez chez vous. Pour payer votre écot, si vous voyez que le bourgeois esquisse une grimace, racontez-lui le premier conte bleu qui vous passera par la tête. Si on vous flanque à la porte et si les gens de la ville vous traitent de vagabonds et de pique-assiettes, retirez vos souliers, secouez-en la poussière, et dites : « Oh ! nous ne vous emporterons rien, messieurs, mesdames ; nous ne garderons même pas sur nous un grain de la poussière de votre cité ; mais c’est tant-pis pour elle, car du moment que l’on nous refuse à boulotter, la ville sera maudite ! »

Les disciples obéirent au patron.

Quand les bourgades virent fondre sur elles cette avalanche de parasites sans vergogne, elles se moquèrent des malédictions, et, pour subsister, toute la bande fut obligée, à maintes reprises, d’avoir recours à la caisse de Magdeleine et autres riches gadoues.

À la nouvelle des affronts reçus presque en tout lieu par ses disciples, le fils du pigeon entra dans une colère bleue :

— Malheur à toi, Chorozaïn ! cria-t-il. Malheur à toi, Bethsaïde ! Les villes païennes, comme Tyr et Sidon, se sont mieux comportées que vous à notre égard. Aussi, seront-elles bien traitées au jour du jugement dernier. Quant à toi, Capharnaüm, je te garde un chien de ma chienne ; tu me paieras cela, en t’effondrant un de ces quatre matins dans les enfers.

Il y eut cependant une humble bourgade, dont l’Évangile néglige de citer le nom, où les soixante-douze disciples furent bien reçus. Épatés de n’avoir pas été accueillis avec des trognons de choux, ils revinrent en toute hâte auprès de Jésus lui annoncer la bonne nouvelle.

L’Oint s’y rendit avec empressement et annonça à tous que, grâce à son passage, ils n’auraient plus à craindre les serpents ni les scorpions. Il débita un beau discours, promettant la vie éternelle.

Un docteur de la loi, qui se trouvait par là, demanda comment il pourrait avoir l’immortalité sans boire aucun élixir de longue vie.

— En aimant le Seigneur votre Dieu et votre prochain, répondit le Verbe.

— Et qui est mon prochain ? objecta l’autre.

— Ouvrez vos oreilles. Il y avait une fois un voyageur qui allait de Jérusalem à Jéricho. Au coin d’un bois, il fut arrêté par des voleurs qui lui enlevèrent jusqu’à sa chemise, le rossèrent abominablement et le laissèrent à moitié mort ; le corps du malheureux n’était plus qu’une plaie. Dans la même journée, un prêtre passa par là ; il vit l’infortuné voyageur, dit : « Tiens, en voilà un qui a reçu une fameuse trempe ! » et il fila sans plus s’inquiéter du pauvre bougre. Les prêtres, c’est connu, ça n’a pas du cœur pour deux sous. Vint ensuite un lévite (un sacristain) ; sacristain ou curé, c’est la même clique ; le lévite regarda le malheureux, fit les mêmes réflexions que le prêtre, et continua sa route. Heureusement, il n’y a pas sur terre que des sacristains et des curés ; il y a aussi des samaritains. Un samaritain arriva à son tour. « Nom de Dieu ! s’écria-t-il, est-il possible qu’on ait mis ce pauvre bougre dans un pareil état ! Faut-il que les voleurs de ce pays soient de rudes canailles ! » Et, comme il avait sur lui sa pharmacie de voyage, il prit de la charpie, du baume, du vin aromatique, et pansa les plaies de l’infortuné. Puis il le mit en croupe avec lui sur son cheval, et, hue, Cocotte, il le conduisit à l’auberge voisine. Le lendemain, il tira de son porte-monnaie deux deniers, ce qui faisait deux francs, et il dit à l’aubergiste : « Soignez-moi cet homme-là ; si ces quarante sous ne vous suffisent pas, je vous donnerai encore de l’argent quand je repasserai par ici. » L’aubergiste connaissait le samaritain, et il lit crédit.

— À la bonne heure ! murmura la foule qui avait écouté l’anecdote, voilà un samaritain comme on aimerait à en rencontrer beaucoup.

Jésus se tourna vers le docteur de la loi :

— Qu’en pensez-vous collègue ? Quel est, du prêtre, du lévite et du samaritain, celui qui vous paraît le mieux avoir été le prochain du voyageur dévalisé ?

— Bien sûr, c’est le samaritain.

— Eh bien, repartit l’Oint, imitez son exemple, le premier jour que vous trouverez un malheureux dans le même cas

Le docteur ne répliqua rien ; mais en lui-même il dut se dire :

— Quelle platine il a ! Seulement, le tout n’est pas d’avoir de belles paroles au bout des lèvres. Il lui prend parfois de prêcher la vertu ; il devrait bien commencer par être vertueux dans ses actes.

À quelque temps de là, Jésus se rendit à Béthanie, pour être agréable à sa bonne amie Magdeleine, qui avait dans cette bourgade son frère et sa sœur. Son frère s’appelait Lazare, et sa sœur, Marthe.

Ces gens-là, nous apprend l’Évangile, avaient le sac. Lazare était de haute condition ; sa sœur Marie Magdeleine avait été mariée, nous le savons, à un sénateur juif. C’était donc ce qu’on est convenu d’appeler « une famille comme il faut ».

Ce fut Magdeleine qui se chargea d’annoncer à son frère et à sa sœur la venue de son amant.

Quand elle se présenta à la porte de la maison, Marthe et Lazare lui sautèrent au cou :

— Cette chère Marie, il y a si longtemps qu’on ne t’a vue !

— Et moi, donc, je puis en dire autant !

— Comment va ton mari, cet excellent Pappus ? L’as-tu laissé chez vous ? ou voyage-t-il avec toi et va-t-il venir tantôt ?

— Il s’agit bien de Pappus !… En voilà un raseur !… Il y a joliment longtemps que je l’ai envoyé à l’ours !…

— Ah bah ! vous n’êtes plus ensemble ? fit Lazare.

— Tu es divorcée ? demanda Marthe.

— Si je suis divorcée ?… je n’en sais rien… Ce que je sais, c’est que ce vieux Pappus me bassinait comme il n’est pas possible de s’en faire une idée… Toute la journée à grogner… Un jeune homme ne pouvait pas passer sous mes fenêtres, sans qu’il cassât une lampe ou une soupière… Encore s’il avait racheté sa jalousie en me donnant de l’agrément !… Mais non ; le soir, quand je faisais la câline et que je lui disais : « Mon petit Pappus, viens-nous-en », il me répondait en m’expliquant des textes de la Bible ; sous prétexte qu’il était docteur de la Loi, il ne me parlait plus que par versets de Moïse ou de Jérémie… Et puis, pour varier sa conversation, il me racontait ce qui s’était discuté dans la journée au Sénat, puisqu’il était aussi sénateur… Vous voyez d’ici comme je m’amusais !…

— En effet, ce ne devait pas être drôle, murmura Marthe.

— Assommant, ma chère !

— Enfin, interrogea Lazare, comment vous êtes-vous quittés, puisque vous ne pouviez pas vous entendre ?

— Nous ne nous sommes pas quittés du tout ; c’est moi qui l’ai lâché… J’ai levé le pied un beau matin.

— Et pourquoi n’es-tu pas venue chercher une retraite chez nous, chère Marie ?

— Ah ! voilà… C’est qu’en route je me suis arrêtée sur les bords du lac… Connaissez-vous Magdala ?

— Non, mais j’ai entendu dire, fit Marthe, que c’était une fort jolie ville.

— Charmante… Et de beaux officiers romains !… Dieu ! qu’il y a de beaux officiers romains à Magdala !…

Lazare fronça légèrement le sourcil :

— Marie, Marie, est-ce que tu en pincerais pour l’uniforme ?

— Ecoute, Lazare, je n’ai pas à faire des cachotteries avec toi… Eh bien, oui, j’aime les militaires…

— Les militaires ! Bigre, c’est beaucoup dire… Tu as don : pris un officier pour amant ?

— Un… d’abord… Il était gentil, gentil… Oh ! ce que j’ai aimé ce brigand-là !…

— Comment ! ce que tu as aimé ?… Aurais-tu pris un second amant, Marie ?

— Pourquoi te dirai-je que non, mon petit Lazare ?… Je ne sais pas mentir, moi !…

— Saperlote, tu vas bien !

— Et puis, j’en ai connu un troisième… Oh ! un uniforme, vois-tu, il n’en faut pas davantage pour me tourner la tête… C’est inouï ce qu’il y a de beaux officiers à Magdala !…

— Nom de nom ! je ne suis pas bégueule ; mais je trouve, Marie, que ta conduite n’est pas des plus correctes. Au moins, t’es-tu arrêtée à trois ?… Tu n’as pas été la maîtresse de toute la garnison, je présume ?

— De toute, non… Tu penses bien que Pappus m’avait guéri des vieux…

— Alors, les jeunes ?

— Oh ! les jeunes m’ont tous aimée ; j’ai gardé leurs portraits, à tous ; je te montrerai mon album, tu verras qu’ils sont beaux !

Marthe ne soufflait plus mot ; elle était confuse. Lazare, ainsi qu’il l’avait dit, n’avait pas la bégueulerie pour défaut. Du reste, Marie était sa sœur, il l’aimait beaucoup, il ne pouvait rien changer à ce qui était fait ; il se décida donc à prendre son

Jésus, d’un simple geste, dégonfle un hydropique (chap. L).
Jésus, d’un simple geste, dégonfle un hydropique (chap. l).
 
parti des dévergondages de la jeune femme, mais il n’était pas au bout de ses étonnements.

Après l’avoir un peu sermonnée, pour la forme, il ajouta :

— Puisque tu es heureuse, en définitive, je suis content… Quel que soit donc le bel officier sur lequel tu as arrêté ton choix, présente-le-moi ; tu peux être sûre que je lui ferai bon accueil.

— C’est que, Lazare, ce bel officier n’est pas un officier.

— Que me racontes-tu là encore ?

— J’ai lâché la garnison comme j’ai lâché Pappus.

— Diable ! et avec qui es-tu, à la fin des fins ?

— Avec un garçon adorable !…

— Ça, c’est entendu… Mais qui est-il ? Comment le nommes-tu ?

— Un nom mignon comme tout ! Il s’appelle Jésus…

— Jésus ?… Attends, je connais ce nom-là… On m’a parlé d’un nommé Jésus qui a fait du charivari dernièrement à Jérusalem, à la fête des Tentes, je crois… Serait-ce celui-là ?

— Précisément.

— Jésus, de Nazareth, charpentier en rupture d’établi ?

— Lui-même.

— Aïe ! aïe ! aïe ! Marie, je ne t’en adresse pas mes compliments… C’est un paroissien qui jouit d’une déplorable réputation… Il a, dit-on, tous les vices… Avec ça, il vagabonde, à la tête d’une bande de vauriens…

— Si l’on peut dire !… Pauvre Jésus, comme tu le calomnies ! On voit bien que tu n’en as entendu parler que par ses ennemis. Un homme si distingué ! de si belles manières !… Je voudrais que tu l’entendisses causer… Il vous empoigne son monde ! C’est vrai qu’il va de droite et de gauche, qu’il n’est jamais deux jours de file dans le même endroit ; mais où est le mal ?… S’il aime les voyages, cet homme !…

— Écoute, après tout, ça, c’est ton affaire… Moi, je te dis ce qu’on m’a raconté… Ce Jésus est peut-être tout le contraire de sa réputation… Je connais tes goûts luxueux… Il est évident que, s’il t’a charmée, c’est qu’il n’est pas un mendiant, comme on veut bien le faire croire… Il doit même être d’une générosité de grand seigneur, hein ?

— Oh ! pour ça, non, Lazare Le pauvre chéri, sous le rapport de la fortune, n’est pas bien doué ; la charpente ne l’a pas enrichi, et ses prédications ne lui rapportent rien… Et puis, moi, je ne suis pas une femme à m’attacher pour de l’argent à un homme… Dieu merci ! je suis au-dessus de cela… Jésus est pauvre, mais ce n’est pas cela qui m’empêchera jamais de l’aimer.

— Pourtant, s’il n’a aucune fortune et si son métier de conférencier populaire ne lui met pas un sou dans l’escarcelle, de quoi vit-il ?

— Je l’assiste de mes biens.

Lazare fit un bond en arrière : puis, s’écria :

— Tu l’entretiens ?… Mais, ma pauvre Marie, tu es folle de t’être entichée d’un pareil pistolet !… Il va te claquer tout ton saint-frusquin, le monsieur !

— Lazare, tu es bien sévère pour mon Jésus… Est-ce sa faute si, dans son état d’orateur ambulant, on ne gagne pas de quoi vivre ? Du reste, je ne suis pas seule à subvenir à ses dépenses. Nous sommes plusieurs dames, dévouées à son sort, qui l’assistons de nos biens.

— Ah ! vous êtes plusieurs ?… De plus fort en plus fort !… Il a plusieurs dames, le gaillard !… Eh ! eh ! ce n’est pas tout à fait conforme à nos mœurs… Il se figure qu’il vit au temps de Salomon, ton seigneur Jésus… Et comment faites-vous pour ne pas être jalouses les unes des autres ?

La Magdeleine se redressa orgueilleusement.

— Ce sont les autres qui sont jalouses de moi, dit-elle ; je suis sa bien-aimée, je suis sa favorite… Lazare eut un sourire triste. Il considéra un instant sa sœur avec une sorte de pitié affectueuse.

— Pauvre, pauvre Marie ! dit-il.

— Que t’es bête, Lazare de me plaindre ! reprit la Magdeleine. Être la favorite, la bien-aimée de Jésus, ce n’est pas de la petite bière, sais-tu !… Jésus ce n’est pas un homme comme un autre… Ce n’est pas un homme d’abord !…

— Ce n’est pas un homme ?

— Non…

— Est-ce que par hasard ?…

— Non plus…

— Alors, je donne ma langue aux chiens.

— Je vas te le dire en confidence, puisque tu ne devines pas ce qu’il est.

Marthe, qui avait assisté assez gênée à cet entretien, fit un pas pour s’en aller.

— Où vas-tu ? demanda la Magdeleine.

— Je sors… Je comprends que, moi qui suis demoiselle, je ne dois pas entendre ce que tu vas révéler à Lazare.

La Magdeleine pouffa de rire.

— Vous n’y êtes pas, dit-elle… Vous vous imaginez que… Ah ! elle est bien bonne !… Mais non, Marthe, tu peux parfaitement tout entendre… C’est un mystère, ce que je vais vous confier ; seulement, c’est un mystère qui n’a rien de ce que vous avez cru.

Lazare et Marthe étaient tout oreilles.

— Parle donc, Marie, dirent-ils, vivement intrigués.

— Eh bien, Jésus n’est pas un homme… C’est un dieu…

Le frère et la sœur de Magdeleine poussèrent un cri.

— Un dieu ! reprit Lazare… Mais il n’y a qu’un seul dieu, qui est Jéhovah, le Jéhovah que nous adorons.

— D’accord, mais Jésus est son fils, et il est en même temps dieu… Ou, pour mieux dire, l’esprit de Jéhovah, qui est un pigeon, a engendré Jésus au moyen d’une vierge, madame Joseph, et tous les trois, Jéhovah, Jésus et le pigeon ne forment qu’un seul dieu…

— En voilà, un embrouillamini !… Est-ce Jésus qui t’a raconté cette belle histoire ?

— Pardine ! seulement je sais très bien qu’il ne m’a pas fichu une blague… Il est dieu, j’en mettrais ma main au feu ; du reste, il me l’a bien prouvé.

— Comment ça ?

— Tu es trop curieux, Lazare… Qu’il te suffise de savoir que je suis la femme privilégiée de la nouvelle religion que Jésus est en train de fonder, que je suis la première à qui aient été révélés les saints mystères… Contente-toi de ma parole, et retiens bien ceci : ce Jésus que tu débinais tout à l’heure, c’est le Messie promis par les prophètes, c’est l’agneau divin qui rachètera les humains du péché d’Adam et d’Ève, c’est le Christ qui à la fin du monde viendra juger les vivants et les morts.

Elle avait débité cela avec un enthousiasme comme seule peut en produire la foi.

Lazare cependant hésitait encore.

— Es-tu bien sûre, au moins, de ce que tu avances ? demanda-t-il. Si cela était vrai, ce serait très grave !

— Je t’en donne ma parole de déshonneur !

— Alors, c’est vrai.

C’en était fait. Lazare et Marthe étaient convertis au fils du pigeon. La Magdeleine triomphait.

— Vous voyez, disait-elle, que j’ai raison de me considérer comme éminemment favorisée… Maîtresse en titre de Dieu, quelle gloire !

Et elle se rengorgeait.

Marthe était de son naturel curieuse, comme la généralité des femmes. Elle demanda à Magdeleine :

— Y aurait-il moyen de le voir, monsieur Dieu ?

— Vrai, tu désirerais faire sa connaissance ?

— Tout de même, oui.

— Moi aussi, ajouta Lazare.

— Dans ce cas, je vais le chercher ; il est venu avec moi à Béthanie… Vous allez voir comme il est beau, mon divin maître… Il n’y a pas un officier de Magdala qui le vaille… Vous m’en donnerez des nouvelles… Seulement, pour ce qui concerne la révélation que je vous ai faite, chut ! ayez l’air de ne rien savoir.

Là-dessus, elle partit. Marthe était rêveuse.

Une heure après, la Magdeleine revint, accompagnée de Jésus, qu’elle présenta à son frère et à sa sœur.

— Elle le voit avec les yeux du cœur, pensait Lazare ; il n’est pas beau du tout. Maintenant, puisqu’il est dieu, c’est tout de même une veine pour elle qu’il soit son amant.

La réception se passa sans cérémonie. Jésus parla, et il eut vite conquis deux nouvelles recrues ; la Magdeleine, il est vrai, avait bien préparé le terrain.

Lazare retint le Verbe à déjeuner ; il accepta. Marthe se mit en devoir de préparer le repas. Tout en vaquant aux soins du service, en veillant à ce que rien ne manquât, elle reluquait le Nazaréen du coin de l’œil, et, à elle aussi, il parut très beau. Elle ne perdait aucun de ses mots, aucun de ses gestes. Elle s’avouait qu’elle n’avait jamais vu un fils des hommes aussi charmant. Elle enviait le sort de sa sœur.

— Ce sont toujours ces coquines, se disait-elle en astiquant ses casseroles, qui ont toutes les chances. C’est à vous dégoûter de rester honnête fille.

Une passion, non moins ardente que celle de Magdeleine, s’emparait de son cœur. Elle voyait avec déplaisir la préférence que Jésus témoignait à sa sœur Marie.

Lazare, un moment, descendit à la cave pour aller tirer du vin.

La Magdeleine, sultane voluptueuse, se pâmait auprès de son amant, pendant que Marthe allait et venait. Ici, il est bon de citer un pieux commentateur : « Marie était assise aux pieds de Jésus, écoutait sa parole et buvait avidement aux sources de la vie ; Marthe l’aperçut et en fut jalouse. » (Vie de Jésus, par l’abbé Fouard, tome II, page 97, citation textuelle.)

Elle ne put contenir l’expression de son dépit.

Mettant ses deux poings sur la hanche, elle apostropha sa sœur :

— Mâtin, tu es joliment fainéante, Marie ! Il me semble que tu pourrais bien me donner un coup de main pour le service, au lieu de rester là assise par terre !

Et, comme la Magdeleine ne se troublait pas, elle ajouta en s’adressant à Jésus :

— Seigneur, je vous en prie, ordonnez-lui donc de m’aider.

Le fils du pigeon lisait au fond des cœurs. Il vit ce qui se passait dans l’âme de Marthe. Ce nouvel amour qu’il venait d’allumer le flattait, et, pour mieux l’attiser, il répondit avec un sourire qui bouleversa la pauvre fille :

— Marthe, Marthe, vous avez raison de déployer votre zèle pour mon service ; mais vous avez tort de vous fâcher à propos de votre sœur. La place qu’elle occupe près de moi, c’est elle qui l’a choisie, et elle ne lui sera point ôtée.

— Attrape ! fit la Magdeleine.

Marthe aurait bien volontiers envoyé une assiette à la tête de sa sœur. Néanmoins, elle subit son affront en silence et retourna à sa cuisine en essuyant furtivement une larme[1].

Jésus fut-il cruel jusqu’au bout ?

La suite de l’Évangile semble indiquer que non.

Sans doute, après le déjeuner, le divin charpentier prit Marthe à part, et lui dit :

— Je vous ai causé de la peine tantôt, Marthe, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui, Seigneur.

— M’aimeriez-vous donc, pour avoir été ainsi jalouse de Marie ?

— Seigneur, je vous suis toute acquise. Mon plus grand bonheur serait de mourir pour vous.

— Mais vous ne me connaissez que de ce matin !

— Le véritable amour, Seigneur, est celui qui naît instantanément, celui qui s’impose sans être discuté.

— Et que voulez-vous de moi, Marthe ?

— Seigneur, je suis bien malheureuse. Je sens que vous ne répondrez pas à mon affection. Votre cœur est déjà donné à Marie.

— Consolez-vous, ma belle enfant. L’amour divin est inépuisable ; il peut se répandre sur toutes les créatures à la fois. Du moment que vous m’aimez, Marthe, je vous aime.

— Que vous êtes bon ! que votre parole me fait du bien !

— Croyez en moi, ayez confiance, et vous serez heureuse dans le sein de Dieu.

— Vous me le promettez ?… Je serai heureuse ?…

— Tellement heureuse que vous-même ne connaîtrez pas les limites de votre bonheur !

— Vous m’aimerez ?… Un peu ?… Beaucoup ?… Passionnément ?…

— À la folie !…

De fait, le cœur de Jésus était un véritable cœur d’artichaut. Le fils du pigeon en distribuait les feuilles aux unes et aux autres. Marthe fut donc admise aux joies célestes ; mais Magdeleine, toutefois, en conserva toujours la plus belle part.

  1. Luc, chapitre X, versets 1-12.