La Vie de Pierre de Ronsard (éd. Laumonier)/Discours de la Vie de P. de Ronsard, par Cl. Binet

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Texte établi par Paul LaumonierLibrairie Hachette et Cie (p. 1-51).

DISCOURS DE LA VIE [3]
DE
PIERRE DE RONSARD
GENTIL-HOMME VANDOMOIS,
Par Claude Binet[1].


Pierre de Ronsard[2] est issu * d’une des nobles familles de France, de la maison des Ronsards, au païs de Vandomois, l’antiquité de laquelle est assez avoüée et remarquée des plus curieux, pour avoir tiré son origine des confins de la Hongrie, et de la Bulgarie, où le Danube voisine de plus pres le païs de Thrace, qui devoit aussi bien qu’à la Grece donner à la France le surjon[3] d’un second Orphée : auquel lieu[4] se trouve une Seigneurie appelée, le Marquisat de Ronsard, d’où sortit un puisné de cette maison, nommé Bauldouin[5], qui se voulant faire voye à l’honneur par les armes[6], assembla une compagnie de Gentils hommes puisnez, ausquels il fit traverser toute la Hongrie[7] et l’Alemaigne, gaignant la Bourgongne pour venir en France, qui estoit lors le champ de vertu, et s’offrit au Roy Philippes de Valois, lors empesché en une grande guerre[8] contre les Anglois : lequel[9] l’employa en charges si honorables, et ausquelles il fit si bon service à la Couronne, qu’il eut occasion par les bienfaicts du Roy[10] d’oublier son païs, et bastir une nouvelle fortune en France, où il se maria au païs de Vandomois, païs fertile et agreable, tant pour la temperature[11], que pour la bonté du terroir. De là fit souche cette famille des Ronsards François[12], et continua en nobles et grandes alliances jusques à Loys de Ronsard, pere de Pierre, qui s’allia de la maison de Chaudriers[13], conjointe de proche alliance à celle du Bouchage, de la Trimoüille, et de Roüaux, desquelles sont sortis plusieurs grands Capi | taines, et illustres [4] Seigneurs, dont noz histoires Françoises à bon droit se glorifient[14], comme aussi de celle de Chaudriers qui fut[15] fort recommandée en son temps, pour le grand service[16] qu’elle fit à la France, ayant repris sur les Anglois la ville de la Rochelle, en remarque dequoy[17] y a une ruë qui se nomme encor au jourd’huy du nom de l’un de cette famille, qui en ce grand et remarquable exploict se montra le premier des plus vaillans[18] : ce que[19] je n’ay peu oublier, luy mesme le tesmoignant en l’Elegie xvi qu’il escrit à Remy Belleau[20] *. Loys de Ronsard[21] fut Chevalier de l’Ordre *, et Maistre d’hostel du Roy *, et pour la sagesse et fidelité qui estoit en luy, fut choisi[22] pour accompagner Messieurs les enfans, François Dauphin de Viennois, et Henry Duc d’Orleans, en Espagne[23] pendant qu’ils y furent en hostages pour le Roy leur pere, d’où il les ramena, au grand contentement de la France *. Ce Loys avoit quelque cognoissance des lettres, et principalement de la Poësie, telle que le temps pouvoit porter : et faisoit aucunefois des vers assez heureusement *[24] : et me souvient[25] en avoir ouy reciter quelques uns à nostre Ronsard, son fils, qui monstroient que la Poësie vient principalement d’un instinct naturel, lequel avec un plus grand heur toutefois, comme un heritage[26], le fils a monstré avoir continué en luy, y ayant conjoint l’estude des lettres Grecques et Latines[27]. De ce mariage[28] de Loys et de Jeanne de Chaudrier[29] *, nasquit Pierre de Ronsard, au Chasteau de la Possonniere * en Vandomois, maison paternelle, l’an mil cinq cens xxiiii, que le Roy François fut pris devant Pavie, un Samedy sixiesme de Septembre[30] *. Et est à douter[31] si en mesme temps la France receut par cette prinse malheureuse[32] un plus grand dommage, ou un plus grand bien par cette naissance heureuse[33], à laquelle estoit advenu comme à d’autres de quelques grans esprits, d’estre remarquée d’une si memorable rencontre[34] *. Mais peu s’en falut que le jour de sa naissance ne fut aussi le jour de son enterrement : car[35] comme on le portoit baptizer du Chasteau de la Possonniere en l’Eglise du village de Cousture[36], celle qui le portoit, traversant un pré, le laissa tomber par mesgarde sur l’herbe et fleurs[37], qui le receurent plus doucement : | et eut encor[38] cet accident une autre rencontre, [5] qu’une Damoiselle[39] qui portoit un vaisseau plein d’eau de roses[40], pensant ayder à recueillir l’enfant, luy renversa sur le chef une partie de l’eauë de senteur : qui fut[41] un presage des bonnes odeurs, dont[42] il devoit remplir toute la France, des fleurs de ses escris[43] *. Il ne fut l’aisné[44] de sa maison, ains eut cinq freres naiz au paravant luy[45], dont les deux moururent au[46] berceau, trois autres avec nostre Ronsard resterent, dont l’aisné fut Claude de Ronsard, qui suivit les armes. Loys[47], qui estoit l’un des trois, fut Abbé de Tyron, et de Beau-lieu *. Quant à Pierre, son pere le fit instruire en sa maison de la Possonniere[48] aux premiers traits des lettres par un homme[49] qu’il y tint expres *, jusques à l’age de neuf ans, qu’il le fit amener à Paris, au college de Navarre[50], où estoit lors Charles Cardinal de Lorraine, qui le cognent, et l’aima pour ses vertus, pensant[51] son pere qu’il deust[52] continuer l’esperance qu’il avoit conceüe de luy, lors qu’avec une si grande vivacité d’esprit, il surpassoit tous ses freres à comprendre les premiers commencemens des lettres. Il n’avoit pas esté demy-an souz un regent nommé de Vailly[53], quand rebuté par la rudesse de ses maistres [54], comme ordinairement un beau naturel ne veut estre forcé, il commença à se degouster de l’estude des lettres * : dequoy[55] son pere adverty, le fit venir en Avignon, où pour lors estoit le Roy, sur les preparatifs d’une grande et puissante armée contre[56] l’Empereur Charles cinquiesme *, et le donna pour page à Charles Duc d’Orleans, le dediant aux armes *, où il continua[57] quelque temps fort agreable à son maistre, tant pour une beauté grande qui reluisoit en luy, que pour la bonne façon[58] qui en un age si tendre sembloit promettre quelque chose de plus grand[59] à l’advenir. Et de fait sur cette esperance, à fin de luy faire voir du païs, le Duc d’Orleans le donna à[60] Jacques de Stuart, Roy d’Escosse, qui estoit venu pour espouser Madame Marie de Lorraine[61], qui l’emmena en son païs *. En Escosse il demeura trente mois, et en Angleterre six, où[62] ayant appris la langue, en peu de temps, il acquit[63] si grande faveur[64], que peu s’en falut que la France ne perdist celuy qu’elle avoit nourry pour estre un jour la trompette de sa renommée *. Le bon instinct | toutefois de vray François le chatouilloit à toutes [6] heures de revenir en France * : ce qu’il fit[65] et se retira vers le Duc d’Orleans, son premier maistre[66], qui le retint en son Escurie[67], où il avoit pour compagnon et familier amy le seigneur de Carnavalet *. Mais comme le Duc d’Orleans eut pris garde que Ronsard en tous exercices estoit le mieux appris de ses pages, fust à danser, luitter, sauter, ou escrimer, fust à monter à cheval, et le manier, ou voltiger, ne voulant qu’un si beau naturel s’engourdist en paresse, il le depescha pour quelques affaires secrettes en Flandres[68] et Zelande, avec charge expresse de passer jusques en Escosse * : ce qu’il fit, s’estant embarqué avec le sieur de Lassigny, Gentilhomme François *. Auquel voyage[69], pensant tirer en Escosse, le vaisseau auquel il estoit fut tellement, durant trois jours, pourmené par la tempeste, qu’il cuida sur la coste d’Angleterre estre brisé contre un rocher, mal-heur[70] qui fut seulement differé, pour sauver principalement nostre futur Arion d’un tel naufrage : car le navire qui avoit eschappé tant de dangers, apres avoir laissé sa charge sur la rade d’Escosse, sans peril fit[71] naufrage au port, brisé et enfondré[72] avec tout le bagage, que le plus grand soin de sauver la vie laissa à la mercy des flots *. Retourné qu’il fut de ce voyage, ayant attaint l’âge de quinze à seize ans il sortit hors de page, et l’an 1540 par son pere fut mis[73] en la compagnie de Lazare de Baïf, grand personnage, et des plus doctes de ce temps là, lequel ayant ja esté employé en belles et grandes charges, alloit pour lors[74] Ambassadeur pour le Roy à Spire, ville Imperiale d’Alemaigne, où l’on devoit tenir une Diete[75] *. En ce voyage il commença à pratiquer avec jugement les meurs et façons estrangeres, à observer curieusement les choses plus remarquables, et faire son proffit de toutes[76]. Il apprit en peu de temps la langue Alemande, ayant l’esprit capable de toutes disciplines *, qu’il façonna beaucoup en la compaignie d’un si sçavant personnage, que les plus doctes d’Alemaigne recherchoient, non tant pour le rang qu’il tenoit, que pour sa doctrine singuliere. Apres ce voyage il en fit un autre en Piemont, avec ce grand Capitaine de Langey, pour faire service au Roy en la profession où le flot des affai | res du temps, et non l’inclination de [7] sa nature, le poussoit[77] *. S’estant puis apres retiré à la Court, il luy avint un mal-heur, s’il faut appeler de ce nom ce qui fut cause[78] d’un si grand bien. C’est que[79] pendant qu’il estoit en Alemaigne, il fut contraint de boire des vins tels qu’on les trouve, la plus grand part souffrez et mixtionnez : qui fut cause[80] avec les tourmentes de mer[81], les incommoditez des chemins, et autres peines de la guerre, qu’il avoit souffertes, que plusieurs humeurs grossieres luy monterent au cerveau, tellement qu’elles luy causerent une defluxion, et puis une fievre tierce[82] dont il devint sourdault, maladie qui luy a continué jusques à la mort *. Ainsi en advint à ce divin Homere[83] *, qui sur la fin de ses voyages, s’estant embarqué[84] avec le marinier Mentes[85], pour apprendre les diverses façons des peuples, et la nature des choses, ayant abordé[86] l’Isle d’Itaque eut un catherre[87] sur les yeux qui luy fit perdre la veüe estant arrivé à Colophone. Voila comment[88] deux grans Poëtes, par un presque semblable sort se virent privez de sens[89] fort nécessaires : Homere, les escrits duquel tout le monde devoit voir, et lire si soigneusement, de celuy de la veüe : et[90] Ronsard, dont la douce cadence des vers devoit[91] estre recueillie des plus delicates oreilles du monde, de celuy de l’ouye. J’appeleray toutefois ce malheur bien-heureux, qui fut cause que Ronsard, qui pour s’avancer pres des grans, par le chemin des courtisans, eut peut-estre perdu[92] son temps inutilement, changea de dessein et reprit les estudes laissées *, encor qu’il eust ja assez bonne part aux grâces du Roy Henry, nouvellement venu à la Couronne *, qui l’estimoit[93] entre tous les Gentils-hommes de sa Court, pour emporter le prix en tous les honestes exercices, esquels[94] » la noblesse de France estoit ordinairement addonnée. Ce que Dorat, son precepteur, et la source de tous noz Poëtes[95], a tesmoigné en l’Ode qu’il fit[96] à Ronsard, quand il dit de luy[97] :

O flos virum et *
Decus olivi, aut illius
Virilis quo oblinitur[98]
Et artus terit
Amiclaca pubes, | [8]
Aut illius quod hilares
Ferè Camœnae obolent.


Et en suivant[99] :

Nam seu quis[100] * artem sinuosaque
Corporis volumina velit,
Quibus corpus aptè
Vel in equum, vel de equo
Volans micat in audacibus
Pugnis, stupebit dicatum gravibus umbris
Musarum, agilibus quoque
Saltibus Martis expedisse membra.

Outre que sa grace et sa beauté le rendoit agreable[101] à tout le monde, car il estoit d’une stature fort belle, Auguste et Martiale *, avoit les membres forts et proportionnez, le visage noble[102], liberal et vrayment François, la barbe blondoyante, cheveux chastains, nez aquilin, les yeux pleins de douce gravité, et le front fort serein. Mais sur tout sa conversation estoit facile et attrayante. Ayant esté nourri avec la jeunesse du Roy[103] *, et presque de pareil age, il commençoit à estre fort estimé près de luy. Et de fait le Roy ne faisoit partie où Ronsard ne fust tousjours appelé de son costé[104] : entre autres[105], le Roy ayant fait partie pour jouer au balon au pré aux clercs, où il prenoit souvent plaisir, pour estre un exercice des plus beaux pour fortifier et degourdir la jeunesse, ne voulut qu’elle fust joüée sans Ronsard : le Roy[106] avec sa troupe estoit habillé de livrée blanche, et monsieur de Laval, chef de l’autre parti, de rouge : là, Ronsard, qui[107] tenoit le parti du Roy, fit si bien que sa Majesté disoit tout hault qu’il avoit esté cause du gain du prix obtenu en la victoire[108]. Or, quelque faveur qui le peust chatouiller, et qui semblast le semondre à une belle fortune, demeurant en la Court[109], considerant qu’il estoit malaisé avec le vice d’oreilles de s’y avancer, et y estre agreable[110], où l’entretien et discours sont plus necessaires que la vertu, et où il faut plustost estre muet que sourd, il pensa de transferer l’office des oreilles aux yeux[111] par la lecture des bons livres, et se mettre à l’estude à bon escient, comme au contraire Homere[112] s’estoit servi des oreilles pour la | veüe *. Et ce qui luy [9] augmenta ce desir fut[113] un Gentil-homme Piemontois[114] nommé le seigneur Paul, frere de madame Philippes, qui fut mere de Madame de Chastelleraut, lequel avoit esté page[115] avec Ronsard *, et ne laissoit de hanter l’Escurie du Roy., qui estoit lors une escole de tous honestes et vertueux exercices, comme aussi faisoit Ronsard, or que tous deux fussent sortis de page[116]. Ce Gentil-homme avoit fort bien estudié les Poëtes Latins, et mesmes, lors qu’il estoit page, avoit aussi souvent un Virgile en la main qu’une baguette, interpretant[117] aucunefois à Ronsard quelques beaux traits de ce grand Poëte, et Ronsard au contraire ayant tousjours en main quelque Poëte François[118], qu’il lisoit avec jugement, et principalement, comme luy mesmes m’a maintesfois raconté, un Jean le Maire de Belges, un Romant de la Rose[119] et les œuvres de Coquillart, et de Clement Marot *, lesquels[120] il a depuis appelé, comme on lit que Virgile disoit d’Ennie, les[121] immondices, dont il tiroit de belles limures d’or[122] *. Fust donc par la lecture de ces livres, fust par la hantise de ce docte Gentil-homme, qui luy donna entierement le goust de la Poësie, et le premier jetta en son esprit la semence de tant de beaux fruicts, qu’il a enfanté depuis[123] à l’honneur de nostre France, l’an[124] mil cinq cens xliii[125] il fit trouver bon à son pere ce desir[126] de se remettre aux lettres, mais non en intention qu’il s’adonnast à la Poësie, luy defendant expressément de tenir aucun livre François *. Mais quoy ? un tel esprit[127] ne se pouvoit forcer d’autres loix que des siennes propres[128], joint que son pere mourut bien tost apres, à sçavoir le sixiesme jour de Juin 1544, en la ville de Paris, servant son quartier chez le Roy *. Ronsard donc voulant recompenser le temps perdu, ayant le plus souvent pour compagnon le sieur de Carnavalet *, se desroboit de l’Escurie du Roy, où il estoit logé[129] aux Tournelles *, pour passer l’eau et venir trouver Jean Dorat[130], excellent personnage, et celuy que l’on peut dire la source de la fontaine qui a abbreuvé[131] tous noz Poëtes des eaux Pieriennes, et auquel je doy aussi une partie de mes estudes[132] * Dorat demeuroit lors vers l’Université[133], chez le seigneur Lazare de Baïf, Maistre des Requestes ordinaire[134] de | l’hostel du Roy, et [10] enseignoit les lettres Grecques à Jan Antoine de Baïf, son fils *, personnage aussi des plus doctes et des premiers compagnons de Ronsard, et maintenant le dernier[135] survivant à cette docte volée[136] de bons esprits, qui se fit paroitre en ce temps-là[137]. Depuis, Ronsard ayant sçeu que Dorat alloit demeurer au college de Cocqueret, dont on l’avoit fait Principal[138], ayant souz sa charge le jeune Baïf, il delibera de ne perdre une si belle occasion, et de se loger avec luy * ; car[139] ayant ja esté[140] comme charmé par Dorat du phyltre des bonnes lettres, il vit bien que pour sçavoir quelque chose, et principalement en la Poësie, il ne faloit seulement puiser l’eau és rivieres des Latins, mais recourir aux fonteines des Grecs. Il se fit compagnon de Jan Antoine de Baïf, et commença à bon escient par son emulation à estudier *. Vray est qu’il y avoit grande difference, car[141] Baïf estoit beaucoup plus avancé en l’une et l’autre langue, encor que Ronsard surpassast beaucoup Baïf d’age, l’un ayant vint ans[142] passez et l’autre n’en ayant que seize * : neantmoins[143] la diligence du maistre, l’infatigable travail de Ronsard, et la conference amiable de Baïf, qui à toutes heures luy desnoüoit les plus fascheux commencemens de la langue Grecque, comme Ronsard en contr’eschange discouroit des moyens[144] qu’il sçavoit pour s’acheminer à la Poësie Françoyse, furent cause qu’en peu de temps il s’apperçeut d’un grand avancement[145] *. Et n’est à omettre en cet endroit que Dorat[146] par un artifice nouveau luy apprenoit la langue Latine par la Grecque[147] *. Nous[148] ne pouvons aussi oublier de quel desir et envie ces deux futurs ornemens de la France s’adonnoient à l’estude : car[149] Ronsard qui avoit demeuré en Court, accoustumé à veiller tard, estudioit jusques à deux heures apres minuit[150], et se couchant resveilloit Baïf, qui se levoit, et prenoit la chandelle, et ne laissoit refroidir la place *. En cette contention d’honneur il demeura cinq ans avec Dorat *, continuant tousjours l’estude des lettres Grecques et des autres bonnes sciences, pour lesquelles il fut aussi auditeur d’Adrian Turnebe, grand personnage certes, et tel que Ronsard a estimé | avoir esté par le Sonet qu’il fit en sa mort[151] *. [11] Il s’adonna deslors souvent à faire quelques Sonets et tels petits ouvrages, premiers essais d’un si brave ouvrier[152] *. Quand Dorat eut veu que son instinct se deceloit à ces petits echantillons, il luy predit qu’il seroit quelque jour l’Homere de France *, et pour le nourrir[153] de viande propre luy leut de plain vol le Promethée d’Æschyle, pour le mettre en plus haut goust d’une Poësie, qui n’avoit encor passé la mer de deçà, et en sa faveur traduisit cette Tragedie en François, laquelle si tost que Ronsard eut goustée : Et quoy[154], dit-il à Dorat, mon maistre, m’avez vous caché[155] si long temps ces richesses[156] * ? Ce fut ce qui l’incita[157] à tourner en François le Plutus d’Aristophane, et le faire representer en public au college[158] de Cocqueret, qui fut la premiere Comedie Françoise joüée en France *. Baïf aussi comme luy y prit appetit[159], et à l’exemple de ces deux jeunes hommes plusieurs beaux espris se reveillerent * et vindrent boire en cette fonteine dorée, comme M. Antoine de Muret, qui avoit ja grand avancement en l’Eloquence Latine *, Lancelot Carles *, et quelques autres[160], qui tous ensemble à l’envy faisoient tous les jours[161] sortir des fruicts nouveaux, et non encore veus en nostre contrée[162]. Mais Ronsard qui n’avoit ny faute de cœur et d’ambition pour l’honneur, ny d’enthousiasme pour monstrer[163] que la Poësie estoit née avec luy en France, osa passer plus avant, et pria Dorat de luy ouvrir le chemin d’Homere, de Pindare, et de Lycophron. Il[164] ne vit pas si tost le passage ouvert qu’il se fist maistre de la plaine. Voyant[165] que nostre langue estoit povre[166], il tacha de l’enrichir de beaux epithetes, inventa mots nouveaux, renouvela les vieux, et traça le chemin[167] pour aller chercher des tresors en plus d’un lion, pour suppleer[168] à sa necessité *. Il essaya premierement à se fortifier[169] sur la Lyre d’Horace *, lequel tant s’en faut qu’en le lisant et pratiquant en nostre langue il le desbauchast d’oser quelque chose apres Pindare, que cela luy servit d’eguillon *. Il ne fault, disoit-il, que la crainte se loge en un bon cœur : qui luy fait place se rend indigne de ce qu’il pretend[170] *. Il commença donc alors à pourpenser de grans desseins, ayant fait provision de tout ce qui estoit necessaire pour met | tre nostre langue hors d’enfance : car [12] d’un costé[171] il avoit leu les auteurs Grecs et Latins avec tel menage *, qu’il ne se presentoit gueres sujet où il ne fist venir quelque excellent traict des anciens : d’ailleurs[172] il s’estoit estudié aux propres mots de nostre langue, ne dedaignant d’aller és boutiques des artisans, et de toutes sortes de mestiers[173], pour y apprendre leurs termes, et comme Homere faisoit voyageant par le monde, estant en tous ses voyages si curieux, que de prendre garde aux moindres choses pour en faire son profit, soit pour la consideration des naturelles, ou de celles que l’artifice des hommes rendoit dignes d’estre cogneües[174] *.

Environ[175] l’an mil cinq cens quarante neuf *, Joachim du Bellay, esprit noble, et bien nay, et qui avoit quelques bons commencemens en la Poësie Françoise, estant retourné de Poictiers, de l’estude des loix, auquel il avoit esté dedié *, changea beaucoup son stil, qui sentoit encor je ne sçay quoy de rance, et du vieux temps, par la hantise de Ronsard, et de Baïf[176] *. C’estoit à qui mieux mieux feroit, tantost sur le sujet d’amour, qui se monstra lors le plus ordinaire en nostre France, tantost sur quelque occasion que le temps presentoit[177] : comme Ronsard[178], qui ne pouvoit plus se tenir en ses bornes, fit premierement veoir le jour à un Epithalame[179] sur le mariage de Monsieur de Vendosme, qui espousa Madame Jeanne d’Albret, Royne de Navarre * : puis fit l’Entrée du Roy[180] qui fut suivie de l’Hymne de la Paix[181] *. Baïf aussi en mesme temps mit en lumiere le Poëme de la Paix et le Ravissement d’Europe[182] *. Puis Ronsard s’estant ressouvenu d’une belle fille qui avoit nom Cassandre *, qu’il eut seulement moyen de voir, d’aimer, et de laisser à mesme instant en un voyage qu’il fit à Bloys, à son retour d’Escosse *, il se delibera[183] de la chanter, comme Petrarque avoit faict la Laure[184], amoureux seulement de ce beau nom, comme luy mesmes m’a dit maintefois[185] *, ce qu’il semble quasi vouloir donner à cognoistre en

un Sonet qui commence :

Soit ce nom vray ou faux[186] *.

Ainsi que le bruict couroit des Amours de Cassandre[187] et de quatre livres d’Odes *, que ja Ronsard promettoit à la façon d’Horace et à celle[188] de Pindare, comme ordinairement[189] les | bons esprits sont [13] jaloux les uns des autres, Du Bellay[190], qui avoit sur le mesme sujet d’amour chanté son Olive *, fit le fin, et sans mot dire[191], pensant prevenir la renommée de Ronsard, fit imprimer son Recueil de Poësie[192] * : ce qui engendra en Ronsard, si non une envie, à tout le moins un mescontentement[193] contre du Bellay, qui ne dura long temps : car[194] comme les esprits ambitieux de gloire facilement se courrouçent[195], aussi promptement se reünissent-ils, les Muses ne pouvant estre seules, ains vivans toujours en compaignie[196] : encor que du Bellay de son costé eust opinion d’avoir esté picqué par luy, quand allant voir Ronsard et Baïf il trouva sur leur table un de ses livres que Baïf avoit apostillé en la marge, remarquant quelques vers et hemistiches, comme pris de Ronsard, pensant que ç’eust esté luy eust faict telles annotations[197] *. Mais apres qu’il eut faict imprimer ses Amours[198], et les quatre livres des Odes[199] *, à ceste naissante gloire de Ronsard s’opposa[200] un gros escadron de petits rimeurs de Court, qui pour faire une Balade, un Chant Royal[201], ou un Rondeau avec le refrain mal à propos, pensoient avoir seuls merité tous les Lauriers d’Apollon *. Le chef[202] de ceste bande, pource qu’il sçavoit quelque chose plus que les autres, et avoit acquis[203] beaucoup de credit envers les grans, et principalement aupres du Roy, osa bien se decouvrir : et[204] plus tost meu du cry de ces grenouilles courtisanes que de jugement[205], pensoit troubler l’eauë[206] Pegasine à cet Apollon nouveau, quand de mauvais cœur en plaine assemblée il blama au Roy[207] les œuvres de Ronsard *. Mais quoy ? un grand[208] Poëte comme cestuy-cy ne devoit pas avoir moins de Zoïles[209] qu’Homere et Virgile, puis qu’il devoit succeder à pareille loüange. Il a touché[210] luy-mesmes ceste querelle en l’Hymne triomphal qu’il fit[211] apres la mort de Madame Marguerite, Royne de Navarre, imprimé avec ses autres Epitaphes *, faicts par les trois sœurs Angloises, où se lisoit autrefois sur la fin :

Ecarte loin de mon chef
Tout malheur et tout meschef.
Preserve moi d’infamie
De toute langue ennemie, | [14]
Et de tout acte malin,
Et fay que devant mon Prince
Desormais plus ne me pince
La tenaille de Melin *.


Mais en faveur de S. Gelais[212] qui rechercha depuis son amitié, il changea ces vers[213] *. Ceux qui n’avoient occasion de le reprendre, s’ils n’accusoient[214] leur ignorance, avoient recours aux moqueries, faisans courir contre luy leurs Rondeaux et Dizains avec quelque froide poincte au dernier vers et n’y eust il rien de bon à tout le reste : mais[215] ces injures n’estoient dignes du courroux d’un tel Lyon[216]. Les autres, qui sembloient proceder avec plus de jugement, disoient que ses escrits estoient pleins de vanterie, d’obscurité et de nouveauté *, et le renvoioient bien loing avec ses Odes Pindariques, tournans le tout en risée[217] * : dont[218] est venu mesmes le proverbe, quand quelqu’un s’escoute parler et veut farder[219] et mignarder son langage, ou faire quelque chose de nouveau[220], de dire : Il veut Pindariser[221] *. Toutes lesquelles mesdisances il n’a point voulu celer luy mesmes en ses escrits, comme on peut voir au Sonet à Pontus de Tyard, qui commence :

Tyard, on me blasmoit à mon commencement,
Dequoy j’estois obscur,[222] *

et en un autre endroit au cinquiesme livre des Odes, en la deuxiesme

à Madame Marguerite, Duchesse de Savoye, quand il dit[223] :

Mais que feray-je à ce vulgaire
A qui jamais je n’ay sceu plaire,
N’y ne plais, ny plaire[224] ne veux ?


Et puis

L’un crie que trop je me vante.
L’autre que le vers que je chante
N’est point bien joinct ne maçonné *.


Occasion pour laquelle[225], voyant que l’obscurité dont on le blasmoit venoit de l’ignorance de ceux qui lisoient ses œuvres, delibera[226] d’escrire en stile plus facile les Amours de Marie *, qui estoit une fille d’Anjou, et laquelle il entend souvent | souz le nom du Pin de [15] Bourgueil[227] *, qu’il a vrayment aimée. Et afin[228] d’oster toute obscurité, M. Antoine de Muret, et Remy Belleau dresserent des annotations sur la premiere et seconde partie de ses Amours *. Le mesme[229] Muret (outre ce que Ronsard en plusieurs endroicts defend luy mesme sa cause) en l’epistre qu’il rescrit à monsieur Fumée, avant son commentaire sur les Amours, respond à toutes ces calomnies *, lesquelles en fin ressemblerent[230] aux bouteilles que font les petits enfans, avec le savon, qui se crevent aussi tost qu’elles sont faictes, et ne laissent aucune marque d’avoir esté, n’estant autre chose que vent[231] : ou comme des nuës qui engendrées du broüillas d’une nuict, s’evanoüirent[232] aux rayons de ce Soleil[233], par le moyen du soutien qu’eut sa vertu des plus grands esprits de la France, et principalement de madicte Dame Marguerite[234], qui fut depuis Duchesse de Savoye * : laquelle[235], estant sçavante, fit changer d’opinion au Roy, qui au contraire gousta[236] tellement la beauté des œuvres de Ronsard, qu’il estima à grand honneur d’avoir un si bel esprit en son Royaume, et de là en avant le gratiffia[237] et d’honneurs, et de biens assez amplement, et de pension ordinaire *. Luy mesme en l’Ode deuxiesme du cinquiesme livre tesmoigne assez quel bon office luy fit madicte Dame Marguerite[238], escrivant qu’elle estoit

Seule en France
Et la colonne et l’esperance
Des Muses, la race des Dieux :


et plus bas[239] :

N’est-ce point toy docte Princesse
Ainçois ma mortelle Deesse
Qui me donnas cœur de chanter * ?


Messire Michel de l’Hospital, lors Chancelier de ladicte Dame de Savoye, et depuis de France *, entreprit[240] la defense de Ronsard, et de faict[241] composa une tresdocte Elegie[242] en son nom, où il respond à toutes les calomnies, laquelle n’est encores imprimée, et qui sera mise au front de ses œuvres, commençant :

Magnificis aulae cultoribus atque Poëtis *, | [16]

et une autre[243] que Ronsard mesme a inserée en ses Hymnes[244] *. En

recompense dequoy Ronsard luy envoya ceste belle Ode, où confirmant ce que je viens de dire[245], il faict dire par Jupiter aux Muses :

Suyvez donc ce guide icy
De qui la docte asseurance
Franches de peur[246] vous fera,
Et celuy qui defera
Les soldats de l’Ignorance[247] *.


Cette brigade de muguets ignorans ne fut pas plustost desfaicte[248] par l’Egide de ceste Pallas de France[249] *, et par les vers et defense de ce grand Chancelier, que toute la France commença à embrasser un Ronsard, mesmes ses ennemis : entre autres Melin de S. Gelais[250], qui chanta une Palinodie *, et requit Ronsard d’amitié, laquelle Ronsard, comme il estoit d’un cœur fort noble et benin, ne refusa[251], ains au contraire la confirma par le sceau perdurable de ses vers, en l’Ode xxv du quatriesme livre[252], qui commence[253] :

Tousjours ne tempeste enragée
Contre ses bors la mer Egée *.


Sa gloire s’estant augmentée par les mesdisances de ses haineurs, et le cœur luy ayant enflé, il projetta en l’honneur du Roy Henry et de ses predecesseurs Roys, d’escrire la Franciade à l’imitation d’Homere et de Virgile, et la promit deslors, mais il n’en fit rien voir durant son regne *. Bien[254] fit il sortir ses Hymnes plains[255] de doctrine et de Majesté Poëtique, où il monstra[256] comme il avoit l’esprit et le style ploiable[257] à toutes sortes d’argumens * : Ce fut[258] ce qui le fit estimer encor d’avantage des grans, et principalement du Cardinal de Chastillon, qui favorisoit fort les hommes de lettres *, et du Cardinal de Lorraine[259], qui l’aima fort, et l’honora selon le merite de sa vertu * : il n’y avoit grand Seigneur en France qui ne tint à grande gloire d’estre en son amitié, dont ses œuvres font assez de foy[260]. Ce fut aussi ce qui incita[261] le sieur de Clany *, à qui le Roy Henry avoit commis la conduite de l’architecture de ses chasteaux, de faire engraver en demibosse[262] sur le hault du Louvre[263] une | Deesse en forme de Renommée, qui[264] embouche [17] une trompette[265]. Et comme un jour le Roy estant à table luy demandoit ce qu’il vouloit signifier, il luy respondit qu’il entendoit Ronsard par la figure, et par la trompette la force de ses vers, qui[266] poussoit son nom, et celuy de la France par tout le monde[267] *.

En mesme temps * il reçeut de Tolouze une gratification, non seulement liberale, mais qui temoignoit le bon esprit et jugement [268] de ceux qui l’offroient, et le merite de celuy qui la[269] recevoit. Chacun[270] sçait le pris proposé à Thoulouze aux Jeux Floraux [271] qui furent instituez par ceste noble Dame[272] Clemence Isore à celuy qui seroit trouvé avoir mieux faict des vers[273], lequel est gratifié de l’Eglantine[274] *. Mais[275] combien que ce prix ne se donnast qu’à ceux qui se presentoient, et qui avoient faict experience d’un gentil esprit en la Poësie sur le champ, toutefois[276] de la franche et pure liberalité du Parlement et peuple de Tholouze, entre lesquels monsieur de Pibrac[277] tenoit lors un des premiers rangs *, et par decret public, pour honorer la Muse immortelle de Ronsard[278], qu’ils appelerent par excellence, le Poëte François[279], estimant l’Eglantine trop petite pour un si grand Poëte, lui envoyerent une Minerve d’argent massif de grand pris et valeur * : laquelle[280] Ronsard ayant reçeuë, presenta au Roy[281], qui l’eut fort agreable, l’estimant d’avantage[282] qu’elle ne valoit, pour avoir servy de marque à la valeur infinie d’un tel personnage, loüant[283] aussi le faict des Tholousains qui fort prudemment presentoient la Minerve[284] à celuy qui estoit le plus doüé de ses presens *. Ronsard[285] leur envoya en recompense l’Hymne de l’Hercule Chrestien[286] *.

Apres la mort du Roy Henry *, le Roy François deuxiesme, son fils, luy ayant succedé, les troubles commencerent à s’eslever en France, souz pretexte de Religion : qui donna[287] occasion à Ronsard de s’opposer à ceste nouvelle opinion, et armer les Muses au secours de la France, faisant voir le jour à ses remonstrances *, qui[288] eurent tant d’efficace pour combatre les ennemis de l’Eglise Catholique que le Roy et la Royne mere l’en gratifierent[289] *, comme aussi fit le Pape Pie cinquiesme, qui | l’en remercia par [18] lettres expresses[290] *
. Au reste les Muses, qui à cause des divisions entre les grans sembloient[291] avoir esté muettes, commencerent[292] à se reveiller souz Charles neufiesme, bon et vertueux Prince[293] pere des bons esprits, et des ars et sciences[294], lequel print Ronsard en telle amitié, admirant l’excellence de son divin esprit, qu’il luy commanda de le suivre, et de ne le point abandonner[295], luy faisant marquer logis et accommoder par tout où il alloit *, mesmement au voyage de Bayonne, où il le voulut avoir tousjours auprès de soy *. De ceste faveur[296] il reprit courage, et plus que jamais s’echaufa à la Poësie, et mit en effect les projects de la Franciade, dont il avoit dressé le dessein par argumens de quatorze livres que j’ay veus[297] *. Il luy en presenta quatre seulement, qu’il eut moyen d’achever pendant que la faveur et l’enthosiasme[298] durerent avec la vie d’un si genereux Roy *. Il luy presenta aussi, d’autant qu’il se plaisoit à la chasse[299] et aux plaisirs rusticques, ses Eclogues *, où il monstra[300] la fecondité de son esprit, luy estant aussi facile d’abaisser son stile comme il luy estoit aisé et quasi propre et naturel de le hausser[301] *.

Le Roy Charles, outre sa pension ordinaire, luy fit quelques dons liberalement * : vray est[302] qu’ils n’estoient excessifs, car il avoit si grand craincte de perdre son Ronsard, et que le trop de bien ne le rendist paresseux au mestier de la Muse, qu’il disoit ordinairement qu’un bon Poëte[303] ne se devoit non plus engresser que le bon cheval, et qu’il le falloit seulement entretenir et non assouvir[304] *. Il fut si familier avec le Roy Charles, que[305] le plus souvent il le faisoit venir pour deviser et discourir avec luy, l’incitoit à faire des vers, et à le venir trouver[306] par vers qu’il composoit, lesquels se voyent encores imprimez parmy les œuvres de Ronsard[307] * : et trouvoit[308] tellement bon ce qui venoit de sa part, que mesmes il luy permit d’escrire en Satyres, indifferemment[309] contre telles personnes qu’il sçauroit que le vice devoit[310] accuser, s’offrant mesmes à n’en estre exempt, s’il voyoit qu’il y eust chose à reprendre en luy[311] *.

Il luy donna[312] l’Abbaye de Bellozane *, et quelques Prieurez * : et environ[313] ce temps devint fort malade d’une fièvre quarte | , dont [19] il pensa mourir[314], et qui neantmoins esbranla fort sa santé, le rendant depuis plus malade que sain *. Et fut[315] ceste année remarquable, en ce que tous les Lauriers, pallissades, et tendres abrisseaux[316], et la plus grand part des arbres moururent. Ce fut[317] ce qui donna occasion à monsieur de Pimpont * sur l’un et l’autre sujet de faire ces doctes vers[318] :

Parce metu, Ronsarde, Jovis teregia nondum[319]
Invidit nobis, nec cœli injuria totum
In Lauri grassata genus, populata decusque
Arboreum, nuper clades te poscit olympo,
Augurium nec me vanae docuere[320] Camœnae,
Sed laetum faustis retulerunt sortibus omen[321].

Ista luit portenta suo vel funere Selva
Castra sequens, vel tu febri defunctus inerte
Monstra procurasti. At magnis vertentibus annis
Centum signa dabit duri praenuntia luctus,
Atque tui in cœlum reditus pater Augur Apollo,
Nempe tuo assurgens sese Lyra contrahet astro,
Delitiasque lues invadet Apollinis omnes,
Nec soli exitium Lauro tunc afferet aetas
Sed tota lachrymans cum gente Hyacinthus abibit
In nihilum, funesta sibique a stirpe Cupressus
Desinet ablata humanis superare sepulchris :
Nec post se alterna poterunt reparare salute,
Materiemve unquam redigent formamque capessent.
Fracta exul Cythara incompti Pastoris avena
Mulcebit pecus, Admetum Phœbusque requiret :
Insultans terraeque novo cœlum incremento
Gestiet, illa situ in squallorem decolor ibit.

Il ne fut pas moins estimé du Roy qui est à present, duquel les tant heureuses victoires avoient servy de sujet à sa Muse *, que du feu Roy Charles, car le Roy[322], comme il a le jugement tresgrand et admirable, estimant toutes choses à leur juste valeur, le reçeut, l’oüit[323], l’ayma et le gratifia tousjours volontiers *. Mais | d’autant [20] que depuis douze ans les gouttes fort douloureuses l’avoient assailly, tellement qu’à grand peine pouvoit il faire la court, sinon à son lict * : voila[324] pourquoy ceste honneste privauté[325] qui se doit acquerir et continuer par une hantise ordinaire ne fut telle que souz le Roy Charles, encores que son merite le recommandast assez, et le rendist tousjours present en la memoire de nostre bon et sage Roy[326] *. Il print telle amitié avec monsieur Galland, Principal du college de Boncourt, personnage de bon esprit, et digne d’une telle rencontre, que depuis dix ans, venant à Paris à diverses fois, il l’a tousjours choisy pour son hoste[327] *. Le dernier voyage qu’il y fit fut[328] au mois de Fevrier mil cinq cens quatre vingt-cinq, et y demeura jusques au treiziesme du mois de Juin ensuivant : durant lequel temps il ne bougea presque du lict, tourmenté de ses gouttes ordinaires *. Il[329] passoit neantmoins le temps à faire quelques fois des vers, et entre autres fit l’Hymne de Mercure, qu’il me donna, et où il descrit[330] son mal quand il commence ainsi ;

Encor il me restoit entre tant de malheurs
Que la vieillesse apporte, entre tant de douleurs
Dont la goutte m’assaut, pieds, jambes, et joincture,
De chanter ja vieillard les mestiers de Mercure *.


Il fit faire un coche pour s’en retourner en la compagnie dudict Galland, sans lequel il ne pouvoit vivre, l’appelant ordinairement sa seconde ame *, comme il declare assez en ce fragment qu’il n’a pu achever, prevenu de mort :

Galland ma seconde ame, Atrebatique race *,
Encor que noz ayeux aint[331] emmuré la place
De noz villes bien loing, la tienne pres d’Arras,
La mienne pres Vandosme, où le Loir de ses bras
Arrouse doucement noz collines vineuses.
Et noz champs fromentiers de vagues limoneuses,
Et la Lise les tiens, qui baignant ton Artois,
S’enfuit au sein du Rhin, la borne des Gaulois [332] :
Pour estre separé de villes et d’espaces, | [21]
Cela n’empesche point que les trois belles Graces,
L’honneur, et la vertu, n’ourdissent le lien
Qui serre de si pres mon cœur avec le tien.

Heureux qui peut trouver pour passer l’avanture
De ce monde, un amy de gentille nature
Comme tu es, Galland, en qui les cieux ont mis
Tout le parfaict requis aux plus parfaicts amis.
Ja mon soir s’enbrunit, et desja ma journée
Fuit vers son Occident à demy retournée,
La Parque ne me veult ny me peut secourir :
Encore ta carriere est bien longue à courir.
Ta vie est en sa course, et d’une forte haleine,
Et d’un pied vigoureux tu fais jallir[333] l’areine
Souz tes pas, aussi fort que quelque bon guerrier
Le sablon Ælean[334], pour le pris du Laurier *


Il se fit mener à Croix-val, qui estoit sa demeure ordinaire, pour estre un lieu fort plaisant, et voisin de la forest de Gastine, et de la fonteine Bellerie, par luy tant celebrez *, et pour estre le pays de sa naissance : mais[335] comme il aimoit à changer, au mois de Juillet il se feit porter à son Prieuré de S. Cosme, y demeurant huict ou dix jours pour retourner à Croix-val, où il sejourna assez long temps. Le xxii du mois[336] d’Octobre il escrivit audit Galland[337], et le sujet de ses lettres estoit, qu’il estoit devenu fort foible et fort maigre[338] depuis quinze jours, qu’il craignoit que les feüilles d’Autonne ne le veissent tomber avec elles, que la volonté de Dieu fust faicte, et qu’aussi bien parmy tant de douleurs nerveuses, ne se pouvant soustenir, il n’estoit plus que Iners terrae pondus (ce sont ses mots) le priant[339] au reste de l’aller trouver, estimant sa presence luy estre un remede *.

Quelques jours apres, comme la douleur luy augmentoit, et que ses forces diminuoient, ne pouvant dormir pour l’indigestion et grandes douleurs[340] qu’il sentoit, il envoya querir avec un Notaire le Curé de Ternay, auquel il deposa le secret[341] de sa volonté *, ouit la Messe en grande devotion, et s’estant | faict habiller premierement, [22] receut la saincte communion[342], ne voulant tant à son aise recevoir celuy qui avoit tant enduré pour nous, regrettant la vie passée[343] et en prevoyant une meilleure. Ce fait, il se fit devestir et remettre au lict, disant : Me voila au lict attendant la mort, passage commun[344] d’une meilleure vie, quand il plaira à Dieu m’appeler, je suis tout prest de partir. Il renvoya le Notaire, luy disant qu’il n’y[345] avoit encor rien de pressé, et qu’il se portoit mieux, apres avoir mis toute sa fiance en Dieu. Le sieur Galland arriva le trentiesme d’Octobre à Montoire, en un de ses Benefices nommé Sainct Gilles[346], distant de lieüe et demie de Croix-val, où il s’estoit retiré pour la crainte de ceux de la nouvelle opinion, qui rompus du siege d’Angers, espars venoient fondre[347] en ce pays *. Il y sejourna six jours, y ayant solennisé la feste de Toussains. De là retourna à Croix-val le lendemain *, accompagné dudit Galland, auquel il fit escrire un Epigramme en forme d’inscription, parlant à son ame en cette sorte[348] :

Amelette Ronsardelette
Mignonnelette, doucelette,
Tres-chere hostesse de mon corps,
Tu descens là bas foiblelette[349],
Pasle, maigrelette, seulette.
Dans le froid royaume des mors :
Toutesfois simple, sans remors
De meurtre, poison, et rancune,
Mesprisant faveurs et tresors
Tant enviez par la commune[350].
Passant, j’ay dit, suy ta fortune,
Ne trouble mon repos, je dors *.


Luy disant : Je me suis souvenu d’un ancien Epigramme Latin, lequel pour passer temps je desirois rendre plus chrestiennement qu’il n’est[351] *. Mais[352] depuis il quitta tous passe-temps et ne medita plus que choses dignes d’une fin Chrestienne : car[353] ne pouvant dormir[354], il se plaignoit incessamment, et pour tromper son mal, prevoyant neantmoins sa mort prochaine, | medita l’Epitaphe[355] en [23]

six vers pour graver sur son tombeau, qui est tel :

Ronsard repose icy, qui hardy dès enfance
Détourna d’Helicon les Muses en la France,
Suivant le son du luth, et les traits d’Apollon[356].
Mais peu valut sa Muse encontre l’éguillon[357]
De la mort, qui cruelle en ce tombeau l’enserre[358] :
Son ame soit à Dieu, son corps soit à la terre *.


Et semble que bien à propos il a fait luy-mesme son tombeau, se defiant de se pouvoir rencontrer autre personne qui luy peust bastir assez dignement[359] : ce qui m’a faict escrire de luy les vers qui suivent[360] :

Non, Ronsard n’est point mort, la Muse est immortelle,
Ou si Ronsard est mort, c’est un Phœnix nouveau,
Qui n’ayant son pareil soy-mesme renouvelle,
Et survit à sa cendre, animant son tombeau.


Or qu’il ait satisfait * à luy-mesme en ce que les autres attendent d’autruy, et que pour luy graver un digne tombeau il ne falust user que de ses propres vers, et prendre ce qu’il a dit de luy-mesme au premier discours à Genevre[361], quand il escrit :

Je suis Ronsard, et cela te suffise[362] *.


toutefois plusieurs sçavans personnages de nostre temps, que j’ay prié[363] de ce devoir, luy ont gravé maint tombeau, non pour illustrer d’avantage sa gloire, mais pour n’obscurcir la nostre, si nous faisions autrement[364] *. De ma part[365] aussi je ne me suis peu contenir

que je ne luy aye fait cette petite inscription[366] :

Le fertil Vandomois naissance me donna,
La Court de noz grans Roys[367] à mes vers s’estonna,
La Touraine mes os dessus[368] ses fleurs assemble : *
J’ay joint Pallas, Cypris, et les Muses ensemble.


Les nuicts ensuivantes esquelles[369] il ne pouvoit dormir, quelques remedes qu’il eust eprouvé, ayant usé de pavot en diverses façons, tantost de la fueille crüe, puis cuite, tantost de la graine, et de l’huyle que l’on en tire[370] *, il continua à faire quelques Stances, et jusques à quatre Sonets, lesquels au matin il recitoit au sieur Galland, pour les escrire, ayant la memoire et | la vivacité de l’esprit si entieres [24] qu’elles ne sembloient se sentir de la foiblesse du corps[371] *. Le long du jour tous ses discours estoient pleins de belles et graves considerations, mesmes sur les affaires d’estat et du monde[372]. Comme il languissoit ainsi, sejournant encor quinze jours à Croix-val[373], il luy prit envie de se faire transporter à Tours en son Prieuré de S. Cosme[374] *, tant pour recouvrer plus facilement toutes ses commoditez, et subvenir[375] à sa maladie, que pour satisfaire à l’opinion qu’il avoit que le changement d’air luy apporteroit quelque secours[376]. Il n’eut pas esté huict jours en ce lieu que ses forces se diminuant à veüe d’œil, et se voyant et sentant mourir, il fit venir l’Aumosnier de S. Cosme, l’un de ses Religieux, âgé de lxxv ans *, lequel[377] apres plusieurs propos, luy ayant demandé de quelle[378] resolution il vouloit mourir, fort promptement et aigrement il luy respondit : N’ay-je point assez fait cognoitre ceans ma volonté, et le but de ma religion pour juger de ma vie[379], comme il faut que je meure ?[380] L’Aumosnier[381] luy dit lors, qu’il ne l’entendoit en ceste sorte, mais que ce qu’il luy avoit dit, estoit[382] pour sçavoir s’il vouloit ordonner quelque chose par forme de derniere volonté, et pour tirer de lui mesmes ceste resolution de bien mourir, qui[383] a grand efficace, quand elle nait en nous mesmes sans l’attendre d’autruy. Ronsard alors print la parole et luy dit : Je desire[384] donc que vous et voz confreres soyez tesmoins de mes dernieres actions[385]. Lesquels étant venus, il[386] commença à discourir de sa vie, monstrant avec grande repentance qu’il renonçoit à toutes les blandices de ce monde, s’esjoüissant[387] que par ses douleurs Dieu l’eust comme reveillé pour[388] n’oublier celuy qu’en prosperité nous oublions ordinairement : le remerciant de bon cœur[389] de ce qu’il luy avoit donné temps de se recognoistre, demandant pardon à chacun, disant à toute heure : Je n’ay aucune haine contre personne, ainsi me puisse chacun pardonner. Puis s’addressa à ses Religieux, les enhortant de bien vivre, et de vaquer soigneusement à leur devoir : que la mort[390] la plus douce estoit celle à qui la propre conscience n’apportoit aucun prejugé de crimes et meschancetez *. Ce fait, il pria[391] que l’un des Religieux celebrast devant luy, et apres il se | fit administrer [25] les Sacremens, attendant avec une grande constance et resolution, à laquelle il s’estoit de long temps preparé, que Dieu disposast de luy[392]. Le lendemain il composa les deux derniers Sonets, qu’il fit escrire par un de ses Religieux, entretenant son ame et l’incitant d’aller trouver Jesus-Christ, et de marcher par le chemin qu’il avoit frayé, finissant ses vers et sa vie heureusement par ces beaux mots de Jesus-Christ, et d’Esprit * : lequel[393] il rendit à Dieu, apres avoir esté visité des plus honestes familles de Tours *, desnué de toutes ses forces naturelles, mais plein de foy et de ferme resolution *, sur les deux heures de nuict, le Vendrcdy vint-septieme du mois de Decembre, mil cinq cens quatre vints et cinq[394] *. Et fut enterré en l’Eglise dudit S. Cosme * : qui m’a donné[395] occasion de luy dresser encor ce petit monument, en la langue de la despoüille[396] de laquelle il a tant enrichi * et fait triompher la nostre :

Κόσμος ἄκοσμος ἔην ὅτε κόσμιος ό Ῥώνσαρδος
Κόσμον ἐκόσμησεν κόσμῳ ἑῶν ἐπέων[397].
Νῦν δὲ θανόντος ἔχει τόμϐος Κοσμᾶ ἐνὶ νάῳ
Ὀστέα, τῆς φήμης μνῆμα δὲ κόσμος ὅλος *.


Presque en un mesme temps sont aussi decedez aucuns des plus excellens hommes de nostre Europe[398], à sçavoir le Cardinal Sirlet *, Paul de Foix[399] *. Guy du Faur, sieur de Pybrac *, Charles Sigon *. M. Antoine de Muret *, et Pierre Victor *, et qui semblent, jaloux de nostre siècle, ou pluslost effrayez de noz malheurs, avoir voulu s’eclypser de nous pour nous laisser en tenebres[400] *. L’on a remarqué souvent des presages avoir devancé la mort des grans et illustres personnages, comme il est advenu en celle de Ronsard, car[401] un an auparavant son decez ne sçay quel Poëtastre, plus mal presageux[402] que les corbeaux et hiboux, fit imprimer un livret qu’il intituloit, les[403] Epitaphes, mort et dernieres paroles de Pierre de Ronsard. Cela fut veu et sceu de tout le monde, qui creut quelque temps que Ronsard estoit mort, non sans grand regret, encor que cette nouvelle fut decouverte aussi tost estre faulse, aussi bien que les vers[404] que ce corbeau vouloit attribuer à ce Cygne *. Quand on raconta cette nouvelle à Ronsard, il ne s’en fit que rire, s’esbahissant[405] toutefois comme | nostre siecle pouvoit porter des espris si miserables : [26] et me souvient qu’il medit[406] un jour à ce propos, au dernier voyage par luy fait à Paris[407], qu’il ne se faloit esbahir si ces esprits naiz en despit de Minerve[408] le faisoient mourir quand ils vouloient, veu que par leurs contagieux escris ils faisoient mourir la pureté de nostre langue, et de la Poësie. Cette mort feinte fut neantmoins estimée de mauvais augure, et voicy un Epigrame que Jan Dorat fit[409] quand

il sceut la verité :

Jam semel atque iterum tua mors, Ronsarde, per urbem
Sed falsò vulgata, vel omnem terruit orbem.
Sole bis extincto toti qui luxerat orbi :
Et tanti mors ipsa foret, si vera fuisset[410],
Ut tua tot lachrymis se senserit umbra requiri.
Nunc magis atque magis te mortis gloria salvo[411]
Laetitia cumulet, tua funera falsa[412], superstes
Qui legis ipse tuum luctum, titulumque perennem,
Qualis ab Aurato tumulo sculpetur inani.
Unus tu Ronsardus eras, Graecis quod Homerus,
Virgilius Latiis, Francis quod tota Poësis.


La nouvelle de sa mort trop vraye apportée[413] par le sieur Galland, son singulier amy[414], fut d’autant plus regrettée *, que nous avions ja par la faulse nouvelle premiere gousté et apprehendé la perte que nous faisons[415] perdant un Ronsard, l’honneur de France[416], nous estans comme preparez[417] par ce faux bruit à le regretter à l’egal de la perte vrayment depuis advenue. Aussi ledit Galland[418], n’ayant enseveli l’amitié qu’il luy portoit souz un mesme tombeau, faisant ce que la France devoit faire, fit[419] dresser un magnifique appareil en la chapelle de Boncourt, qui fut tendue de tous costez de noir, avec les armes de la maison de Ronsard, où furent celebrées les funerailles[420] fort solenellement, le Lundi vingt-quatrieme de Fevrier, 1586 *. Le service, mis[421] en Musique nombrée, fut chanté[422] par l’eslite de tous les enfans des Muses, s’y estants trouvez ceux de la Musique du Roy *, qui y adjouta son commandement, et qui regretta[423] à bon escient le trepas d’un si grand personnage, ornement de son royaume. Je n’aurois jamais fait si je voulois descrire | par [27] le menu les Oraisons funebres, Eloges[424] et vers qui furent ce jour sacrez à sa memoire *, et combien de grans Seigneurs, avec monseigneur le Duc de Joyeuse et monseigneur le Cardinal son frere, ausquels Ronsard avoit cet honneur d’appartenir *, honorerent cette pompe funebre, accompagnez de la fleur des meilleurs espris de la France[425]. Apres[426] disner le sieur du Perron prononça l’Oraison funebre, avec si grande affluence[427] de peuple, que plusieurs Princes et grans Seigneurs furent contraints de s’en aller[428], pour n’avoir peu entrer[429]. Le desordre et confusion du peuple qui s’entrepressoit pour entendre, augmenta plustost l’honneur de son eloquence[430], et tesmoigna combien la gloire de Ronsard et sa perte estoit[431] grande, où il sembloit que le public et chacun en particulier eust interest y abordant[432] de tous costez *. A l’issue de l’Oraison funebre[433] fut representée une Eclogue par moy faite * pour fermer cet acte funebre. Voila la fin de celuy qui avoit donné commencement et accroissement à l’honneur de la langue et Poësie Françoise, et qui possible la ensevely avec soy sous mesme sepulture[434] *.

Il fut en toute sa vie autant curieux, et s’il faut ainsi dire, ambitieux du vray honneur[435] que la vertu nous apporte, comme épargnant de celuy d’autruy, n’ayant jamais offensé personne s’il n’estoit provoqué au paravant *. Vray est[436] qu’il s’est quelquefois courroucé contre ceux qui brouilloient le papier, et qui ne faisoient à son gré, comme on peut voir au second livre[437] des Poëmes, en celuy escrit à Christophle de Choiseul[438] *. Sur ses derniers jours me faisant cet honneur de me communiquer familierement tant les desseins de ses ouvrages, que les jugemens qu’il donnoit des escrivains du jourd’huy, il se plaignoit fort de certain stile dur et ferré qu’il voyoit s’authoriser parmy nous[439]. O, disoit-il, que nous sommes bien tost à nostre barbarie, que je plains nostre langue de voir si tost son Occident[440] *. Puis[441] me parlant de tels auteurs qui s’ampoullent et font sans chois Mercure de tout bois : Ils ont, me disoit-il, l’esprit plus turbulent que rassis, plus violent qu’aigu, lequel imite les torrens d’hyver, qui attrainent[442] des montaignes autant de boüe que de claire eauë : voulant eviter le langage commun, ils | s’embarrassent de mois et manieres de parler dures, [28] fantastiques, et insolentes, lesquelles representent plustost des Chimeres, et venteuses impressions des nuës qu’une venerable Majesté Virgilienne : car c’est autre chose d’estre grave et majestueux, et autre chose d’enfler son stile et le faire crever *. Pource, faisant[443] une parodie sur un vers d’Homere, quand Andromache dit à son Hector, le voyant sortir hors la porte tout armé, Ta vaillance te perdra : Ainsi (disoit-il) le chaud[444] bouillon de la jeunesse de ces singes imitateurs, et l’impetuosité de leur esprit, conduit seulement de la facilité d’une nature depravée, sans artifice laborieux, perdront[445] leur naissante reputation *. Disant[446] au reste que quelques uns d’iceux eussent peu estre capables de la Poësie, et[447] d’estre mis au rang des bons Poëtes, s’ils eussent peu recevoir correction. Mais parlant de quelques autres, qui suivants cette bande prostituent les Muses, et les habillent et deguisent à leur mode, il ne peut un jour se tenir qu’il ne me dictast sur le champ ces vers :

Bien souvent, mon Binet *, la troupe sacrilege
Des filles de Cocyte * entre dans le college
Des Muses, et vestant leurs habits empruntez
Trompent les plus rusez de caquets eshontez,
Qui rampent cautement, se coulent et se glissent
Au cœur des auditeurs, qui effrayez pallissent

Estonnez du murmure, et du jargon des vers :
Et plus [448] ils sont bouffis, plus courent de travers,
Et plus ils sont crevez de sens et de paroles,
Plus ils sont admirez des troupes qui sont foles.
Tels farouches esprits ont un coup de marteau
Engravé de naissance au milieu du cerveau,
Empeschant de prevoir de quel saint artifice
On appaise les Seurs pour leur faire service.
Qui demandent des fleurs, et non pas des chardons,
Non des coups de canons, ains des petits fredons.
Je les ay veu souvent courir parmi les ruës
Servir de passetemps à noz troupes menuës [449], | [29]
De ris et de joüet, ou bien sus [450] un fumier
Ils meurent à la fin, leur tombeau coustumier,
Et [451] jureurs et vanteurs meurent à la taverne,
Comme gens débauchez que la Lune gouverne *.


Il disoit ordinairement que tous ne devoient temerairement se meler de la Poësie : que[452] la prose estoit le langage des hommes, mais la Poësie estoit le langage des Dieux[453] * : et que les hommes n’en devoient estre les interpretes, s’ils n’estoient sacrez des leur naissance, et dediez à ce ministere[454] *.

Les Satyres qu’il avoit faites, et qu’il eust publiées, si nostre siecle eust esté plus paisible, ne taxoient personne qui ne l’eust merité, et c’estoit bien une de ses envies de peindre au vif les vices de nostre temps, pour corriger les uns, et espouvanter les autres de mal faire *. Il m’en a monstré quelques unes meslées à l’Horatienne *, mais je croy qu’elles seront perdues[455], d’autant que m’ayant recommandé et laissé ses œuvres corrigées de sa derniere main, pour y tenir l’ordre en l’impression, suivant ses memoires et advis, et desquels[456] il s’est fié à moy *, il me dit, quant aux Satyres, que l’on n’en verroit jamais que ce qu’on en avoit veu, nostre siecle n’estant digne[457] ny capable de correction[458] *.

Quant au jugement de ses œuvres[459], il le laissoit librement à un chacun, et deferoit à celuy des doctes, mais toutefois n’approuvoit le jugement d’aucuns, qui parlans de sa Franciade, avoient opinion qu’elle ne respondoit à ses autres œuvres. Car personne, disoit-il, ne sçauroit juger ainsi, qu’il n’accuse son ignorance[460].

Les hommes doctes aussi, et non seulement les nostres[461], mais les estrangers, et principalement les Italiens[462], l’ont estimé et loué infiniment *, et le plus docte d’entre eux[463], et le plus raisonnable censeur des Poëtes. Jules[464] Cesar Scaliger *, luy dedia ses Anacreontiques, comme au premier de tous les Poëtes[465], en ces termes :

Quo te carmine, qua prece,
Quo pingui Genium thure adeam tuum
Immensi sobolem aetheris,
Qui Musis[466] animi prodigus imperas ? | [30]
O cantus decus aurei
Qui solus stupidis auribus immines.
O flexus veteres novo,
Quos fælix superas, nectare condiens
Sublimis fidicem Lyrae,
Graiis pieta nolis Celtica temperans :
Qui solus scatebris tuis
Latè Pegaseos imbuis alveos :
Te solo magis ac magis
Implens Castalii consilium chori.
An frustra, an lepidus meus
Blandus suaviloquus dulcis Anacreon,
Ronsarde, ad liquidam chelin,
Hinc ausit niveis vectus oloribus,
Nunc primùm è tenebris pudens.
Sacrum stellifero ferre caput polo ?
Cujus luce frequens, pari
Illum luce tua flammeus obruis[467],
Mortes praeripiens truces,
In quoscumque tuus spiritus ingruit *.


Et ce jugement fut suivy de tout le monde[468], comme tesmoignent ses œuvres que l’on a leu, et lit on encores publicquement aux escolles frrançoises de Flandres, d’Angleterre et de Pologne, jusques à Danzich[469] *.

Les premiers Poëtes et escrivains qu’il a estimé[470] avoir commencé à bien escrire, ont esté Maurice Sceve, Hugues Salel[471], et Jacques Pelletier[472]. Quant aux autres, ils sont assez cogneus et remarquez en ses œuvres[473]. Il ayma et estima sur tous pour la grande doctrine, et pour avoir les mieux escrits, Pontus de Tyard *, apresent Evesque de Chaalons, Joachin du Bellay, Jean Ant. de Baïf, Remy Belleau, qu’il appeloit le peintre de nature *, Amadis Jamin, qu’il avoit nourry avec soy *, Robert Garnier, Poëte tragique *, Philippe des Portes, Abbé de Tyron, Florent Chrestien, Sçevole de Saincte Marthe[474] *, Jean Passerat, et J. D. Perron, et quelques autres dont le jugement est en ses œuvres[475] *. [31]

Sa conversation estoit fort facile avec ceux qu’il aymoit, mais il aymoit sur tout les hommes studieux, vertueux et de nette conscience, et qui estoient libres, ouverts, simples, et sans tromperie[476], comme aussi luymesme desiroit estre tel[477] * : pouvant dire hardiment que ses mœurs, comme aussi ses escrits[478], portoient tousjours je ne sçay quoy de noble au front, et en toutes ses actions on voyoit reluire[479] les effets d’un vray Gentil-homme François, au reste liberal et magnifique en la despence des biens qu’il avoit[480].

Il se plaisoit ordinairement ou à S. Cosme[481], lieu fort plaisant, et comme l’œil[482] de la Touraine, jardin de la France, ou à Bourgueil, à cause du deduict de la chasse, auquel il s’exerçoit volontiers[483], comme aussi à Croix-val, recherchant ores la solitude de la forest de Gastine, ores les rives du Loir, et la belle fonteine Bellerie[484] *, où bien souvent seul, mais tousjours en la compaignie des Muses, il s’egaroit pour rassembler les belles inventions, lesquelles[485] parmy le tumulte des villes et du peuple s’escartant çà et là[486] ne peuvent si bien se concevoir en nous *. Quand il estoit à Paris il se delectoit sur tout ou à Meudon, à cause des bois et de la riviere de Seine[487], ou à Gentilly, Hercueil, ou Vanves[488], pour l’agreable frescheur du ruisseau de Bievre, et des fonteines que les Muses ayment naturellement *. Il prenoit aussi singulier plaisir à jardiner, et sur tous lieux en sa maison[489] de S. Cosme, où Monsieur le Duc d’Anjou[490], qui le prisoit, l’aimoit, et admiroit, le fut voir[491] aprez avoir faict son entrée à Tours *. Il sçavoit beaucoup[492] de beaux secrets pour le jardinage, fust pour semer, planter, ou pour enter et greffer en toutes sortes, et souvent en presentoit des fruictz au Roy Charles, qui prenoit à gré tout ce qui venoit de luy *. Quand il se mettoit à l’estude il ne s’en retiroit aisément[493], et lors qu’il en sortoit, il estoit assez melancholique, et bien aise de rencontrer compagnie recreative : mais[494] lors qu’il composoit il ne vouloit estre importuné de personne, se faisant excuser librement, mesme à ses plus grans amis, s’il ne parloit à eux[495] *.

Aucuns ont trouvé la correction qu’il a faicte en ses œuvres, en quelques endroicts, moins agreable que ce qu’il avoit | premierement [32] conceu, comme il advient[496], principalement en la Poësie, que la premiere fureur est plus naïve, et que la lime trop de fois mise, en lieu d’eclaircir[497] et polir le fer, ne fait que l’user et le rendre plus rude[498]. Les doctes en jugeront[499] *. Quant à ses œuvres, elles sont tant pleines d’excellence[500] et de beautez, que nous les pouvons mieux entendre et admirer que les expliquer et imiter : et nostre Ronsard[501] a fait si bien son prouffit de la profonde science de toutes choses, pratiqué[502] si bien[503] les graces anciennes, et à icelles joint une telle fureur Poëtique, à luy seul propre, que depuis le siècle d’Auguste il ne s’est trouvé un naturel plus divin, plus hardi, plus Poëtique, et plus accompli que le sien *. Il n’y[504] a fleur ou Trope qu’il n’ait parsemé et si subtilement caché en ses escris, qu’il est à douter si en luy l’art surmonte la nature. Et[505] quant à l’art, il n’en doit rien aux anciens, et semble, ayant osté[506] de sa superfluité, qu’il ait adjouté beaucoup à son embellissement : car l’excellence et perfection de bien dire n’est pas[507] en l’abondance et meslange de toutes fleurs, mais au retranchement et au chois des plus belles. Et[508] tout ainsi qu’au cours de nostre vie il y a beaucoup de choses qui se presentent, desquelles peu nous plaisent, et moins encor nous engendrent admiration[509], aussi plusieurs considerations s’offrent en la conception du Poëte[510], dont il doit refuser la plus grand part, et recevoir celle qui plus raisonnablement et avec grand contention d’esprit luy vient à gré[511]. De tous les Poëtes qui ont esté jusques à present, les uns ont emporté l’honneur[512] pour le poëme Epique, et les autres pour le Lyrique, et ainsi des autres : mais faisant comparaison avec chacun Poëte particulier, il est au lieu de tous, et entre tous, unique *. Qui n’admireroit son divin Genie, la grandeur et venerable Majesté de ses conceptions, comme il est floride, rond, reserré, pressé quand il veut, egal à son sujet, nombreux, elegant et poli, plein de propres epithetes, riche de mots et termes significatifs, agreable en comparaisons industrieuses, elabourées et recherchées *, et en toutes ces choses autant tousjours semblable à soymesmes comme en varieté d’inventions et d’argumens il est tousjours dissemblable et different[513] ? |33]

On trouva sur son nom d’assez heureuses rencontres, en Grec ΣΩΣ Ο ΤΕΡΗΑΝΔΡΟΣ, et en François, quelques[514] lettres perduës, Rose de Pindare, et d’autres que je laisse aux plus curieux[515] *.

Il avoit envie, si la santé et la Parque l’eussent permis, d’escrire la naissance du monde, et traicter dignement le subject des jours de sa creation, mais il nous en a laissé seulement le desir : bien a il commencé un Poëme de la Loy divine non achevé, addressé au Roy de Navarre, un autre discours plain de doctrine et de philosophie à monsieur des Portes, Abbé de Tyron, l’Hymne de Mercure, la Luicte de Calaïs et d’Orfée qu’il n’a peu achever, et quelques discours sur la Poësie faicts en prose, qu’il me donna, et lesquels depuis il retira pour recorriger : plus les prefaces en vers pour mettre au commencement de chaque diverse sorte de Poëmes qui sont en ses œuvres, et plusieurs autres pièces de luy non encore mises en lumiere, qui verront le jour en la derniere main de ses œuvres[516]. Il incitoit fort ceux qui l’alloient voir, et principalement les jeunes hommes qu’il jugeoit pouvoir quelque jour[517] promettre quelque fruict, à bien escrire[518], et plustost moins et mieux faire[519] *. J’estimeray tousjours ce jour bien heureux[520] quand jeune d’ans et d’experience, n’ayant encor attainct l’age de quinze ou seize ans, apres avoir savouré tant soit peu du miel de ses escrits, l’ayant esté voir, il ne reçeut pas seulement les premices de ma Muse, mais m’incita merveilleusement[521] à continuer, et l’aller voir[522] souvent, non chiche de me deceler beaucoup de particularitez, et m’ayant aymé et premier versé[523] l’inclination en la Poësie[524], si peu que j’en puis recongnoistre en moy, et depuis[525] honoré mes escrits de la gloire qui regorgeoit en luy[526] *. En recompense dequoy ayant reçeu de luy office de pere, comme un fils non ingrat, voulant aucunement recognoistre cette pieté d’une autre, j’ay faict ce vaisseau pour y enfermer ses cendres tant precieuses, que j’ay ramassées, et que je presente à la posterité, reliques d’un si grand personnage, et tesmoignage du devoir que la France et moy lui consacrons avec noz larmes perpetuelles[527].

  1. BC La Vie de Pierre de Ronsard, Gentil-homme Vandomois, Par Claude Binet. C ajoute À François son Fils.
  2. C présente avant ces mots l’exorde que voici :

    C’estoit une coustume observée par les anciens de representer les beaux faits et vertueuses actions des hommes illustres de leur temps *, à fin que l’exemple vivant qui avoit instruit les bonnes mœurs, ou enrichy les sciences, ne pouvant tousjours durer, ny possible se renouveller venant à faillir, peut [1604, 1617, 1623, 1630 peust | 1609 pust] aucunement revivre et servir de miroir à la posterité dans la polissure de leurs immortels escrits [1609-1630 escrits immortels]. Mais comme ces grandes vertus estoient les fruits des premiers siecles, ainsi le monde s’envieillissant, comme une terre brehaigne et lasse de porter, les semences aussi degenerant en marse * et perverse nature, il ne faut point s’estonner, puisque par l’effort de la barbarie les plus belles et rares vertus ont defailly, si on a delaissé ce tant utile labeur * : advenant ordinairement qu’au mesme temps qu’elles paroissent, elles trouvent qui les prise et honore, comme toutes choses naissent avec leur aliment naturel, et finissent aussi de mesme *. Depuis, comme une terre reposée de longue-main, nostre France ayant repris ceste premiere vigueur, et produit de nostre temps tant d’excellents et rares esprits en toutes sortes d’arts et sciences, j’ay bien voulu renouveller ceste mode et choisir un Ronsard Prince et pere de nos Poëtes *, et celuy qui a le premier donné l’air de la perfection à l’eloquence Françoise[,] pour suject, et descrire sa vie, à fin que toy * et tes semblables soyez aiguillonnez à bien faire en la profession où serez appellez sous l’esperance d’une gloire solide, genereuse [1609-1630 glorieuse] amorce des nobles esprits : car il est certain que quand on fait coustume de louër les belles actions, on est plus incité à les pratiquer et ensuivre, et au contraire lors qu’on ne fait cas de rendre loüanges à ceux qui les meritent, on fait bien peu de conte de faire choses loüables : Voila pourquoy ce discours ou meritera quelque loüange pour l’honneur de son suject, ou pour le moins quelque excuse, pour le desir que j’auray eu de restablir une bonne coustume, presque abolie et perduë *.

  3. C l’origine
  4. AC Orphée, auquel lieu
  5. C appellée le Marquisat de Ronsard. Et l’etymologie de ce nom en monstre quelque chose, Rossard [1609-1630 Ronsard] signifiant en la langue du païs comme qui diroit cœur chevaleureux : aussi les armes de ceste maison semblent l’exprimer, ayant pour tymbre un cheval, et dans l’escusson trois poissons, qu’on dit en la mesme langue se nommer Ross, c’est-à-dire chevaux, et se trouver dans le Danube *. De là pourroit avoir esté nommée la seigneurie de la Poissonniere *, maison paternelle de Ronsard. De ce Marquisat sortit un puisné nommé Baudoüin
  6. C par la pointe des armes
  7. C traverser la Hongrie
  8. C adonc empesché en une forte guerre
  9. AC les Anglois, lequel
  10. BC du Roy qui se souvint de ses merites,
  11. C où il trouva sortable party pour s’establir au païs de Vandomois, region fertile et agreable, tant pour la temperature du Ciel,
  12. C ceste maison des Ronsards François, d’où sortirent plusieurs grands personnages, et entre autres un Julian, qui fut (à ce que l’on dit) Evesque du Mans * :
  13. C Chandrier (f. d’impr. reproduite dans les éd. suiv., y compris 1623)
  14. BC dont nos histoires Françoises et la France encor, à bon droit, se glorifient | B pas de virgule après droit].
  15. C se glorifient. Quant à celle de Chandrier, elle fut
  16. C pour le grand et signalé service [1604, 1609, 1617, 1630 pour le regard et signalé service | 1623 pour le regard du signalé service]
  17. B la Rochelle : en remarque dequoy | C la Rochelle : En remarque dequoy
  18. C qui en ce grand et remarquable exploit s’estoit rendu chef de l’entreprise.
  19. AB vaillans : Ce que | C de l’entreprise. Ce que
  20. B en une Elegie à Remy Belleau. | C en l’Elegie à Remy Belleau. Et la noblesse de ceste maison est telle, que le sieur du Faur [1609, 1617, 1623 du Faux | 1630 du Faur] Angevin nous a laissé en ses Memoires par longue deduction des Genealogies *, qu’elle attouchoit de pres par le moyen de la Trimoüille à ceste tresnoble maison de Craon, plus ancienne Baronnie d’Anjou, alliée des Comtes d’Anjou, et de laquelle sont descendus par l’alliance de l’Emperiere Mathilde les Roys d’Angleterre : de maniere qu’il mettoit en evidence que Ronsard estoit allié au seize ou dixseptiesme degré d’Elizabeth Royne d’Angleterre. Quoy qu’il en soit, toutes ces grandes maisons ne l’ignorent point et s’en glorifient.
  21. C Loys de Ronsard son pere
  22. C maistre d’Hostel du Roy François premier, qui pour la sagesse et fidelité qui estoit en luy fut choisi *
  23. C pour accompagner François Dauphin de Viennois, et Henry Duc d’Orleans ses enfans en Espagne,
  24. A virgule après porter et après heureusement
  25. C Ce Loys avoit quelque cognoissance des lettres, et principalement de la Poësie, mesmes faisoit quelquefois des vers tels [1604-1630 des vers, tels] toutefois que le temps pouvoit porter, et me souvient
  26. B heritage, et droit successif,
  27. C à nostre Ronsard, qui monstroient que la Poësie ne s’acquiert pas tant comme elle s’insinuë en nous d’un instinct naturel en naissant, lequel avec un plus grand heur toutesfois, ainsi qu’un heritage paternel [1604-1630 paternel,] le fils a monstré avoir continué en luy par droit successif, y ayant le premier conjoinct l’estude des lettres Grecques et Latines, deux instrumens necessaires à la perfection de l’eloquence.
  28. BC Du mariage
  29. C Chandrier (f. d’impr. reprod. dans les éd. suiv.)
  30. B la Poissonniere en Vandomois, maison paternelle, un samedy unziesme de Septembre l’an mil cinq cens xxiiii, auquel le Roy François fut pris devant Pavie. | C la Poissonniere au village de Cousture en la varenne du bas Vandosmois, situé sur le pied d’un coustau (sic) qui regarde la region Septentrionale *, un Samedy xi de Septembre l’an 1524. Auquel jour le Roy François premier fut prins devant Pavie *.
  31. A Septembre, et est à douter | C Pavie. Et pourroit on douter
  32. C ceste prinse mal-encontreuse
  33. C ceste heureuse naissance :
  34. C à d’autres de grands personnages, d’estre remarquée d’une si memorable rencontre. Ainsi que la naissance du grand Alexandre fut signalée et comme esclairée par l’embrasement du Temple de Diane en la ville d’Ephese.
  35. A enterrement, car | B enterrement. Car
  36. C de la Poissonniere en l’Eglise du lieu,
  37. A pas de virg. après portoit, pré, fleurs | C le laissa tomber par mesgarde à terre, mais ce fut sur l’herbe et sur les fleurs,
  38. A doucement, et eut encor
  39. A rencontre qu’une damoiselle
  40. C plein d’eau Rose (sic, également dans les éd. suiv.) et d’amas de diverses herbes et fleurs selon la coustume,
  41. A l’eauë de senteur, qui fut | C l’eau de senteurs, qui fut
  42. A odeurs dont
  43. C remplir la France, des fleurs de ses doctes escrits.
  44. A laisné (même f. d’impr. deux lignes plus bas)
  45. BC auparavant luy
  46. A aut
  47. A les armes, Loys | C les armes : Loys
  48. BC Poissonniere [AB virgule après ce mot]
  49. BC par un precepteur
  50. C le fit conduire à Paris au college Royal de Navarre
  51. B ses vertus : pensant | C qui le cognut et l’aima déslors pour ses premieres vertus, pensant
  52. A d’eust
  53. C demy an sous la charge d’un de Vailly
  54. BC precepteurs
  55. A lettres : Dequoy | B lettres. Dequoy | C ne veut estre forcé par une rigueur pedantesque, il commença à se degouster de l’estude. Dequoy
  56. AB armée, contre
  57. B pour page à François fils aisné du Roy, le dediant aux armes : avec lequel il ne fut que trois jours qu’il mourut à Tournon. De là il fut donné à Charles Duc d’Orleans, où il continua | C même var., avec une virg. après armes et cette addition Charles Duc d’Orleans second fils du Roy *
  58. C pour la bonne et auguste façon
  59. BC quelque chose de bien grand
  60. C le donna page à
  61. BC Madeleine fille du Roy François
  62. B en Angleterre six : où
  63. C qui estoit venu espouser Madame Madeleine, fille du Roy François, qui l’emmena en son Royaume, où il demeura deux ans, et en Angleterre six mois : ayant appris la langue en peu de temps, il acquit [C-1630 virgule après six mois | 1617, 1623 deux points après temps]
  64. B si grande faveur pres de ce Prince, | C si grande faveur pres de ce Prince qui l’aimoit fort,
  65. AC en France, ce qu’il fit,
  66. BC son maistre,
  67. C qui le retint page en son Escurie,
  68. C pour quelques affaires en Flandres
  69. A François, auquel voyage | C François : Auquel voyage
  70. BC un rocher : malheur
  71. C, 1604, 1630 Escosse sans peril, fit | 1609, 1617, 1623 Escosse sans peril fit
  72. C enfoncé
  73. B Retourné qu’il fut de ce voyage, ayant attaint l’âge de quinze à seize ans il sortit hors de page, ayant esté audit Duc d’Orleans cinq ans, et l’an 1540 fut mis | C Retourné qu’il fut de ce voyage, ayant attaint seulement l’âge de quinze à seize ans, ayant esté au Duc d’Orleans cinq ans et jusques à son decez, et depuis à Henry qui fut depuis Roy * : l’an 1540 fut mis [même var. dans les éd. suiv., avec virgule après Roy].
  74. BC alloit lors
  75. C où se devoit tenir une Diete.
  76. C En ce voyage, et sous un si grand personnage, bien que la jeunesse soit tousjours esloignée de toute studieuse occupation pour les plaisirs volontaires qui la maistrisent, si est-ce que dés son enfance ayant tousjours estimé l’estude des bonnes lettres, l’heureuse felicité de la vie, et sans laquelle on doit desesperer de pouvoir jamais attaindre au comble du parfait contentement *, il  1 commença à pratiquer avec jugement, outre l’exercice de la vertu, les mœurs et façons estrangeres, et à observer curieusement les choses plus remarquables.

    1. On lit en réalité contentement : Il et cette faute s’est encore aggravée dans les éd. suiv. qui donnent contentement. Il | 1623 contentement ; Il

  77. ABC nature le poussoit.
  78. ABC de ce nom, ce qui fut cause
  79. C d’un plus grand bien, c’est que
  80. A mixtionnez, qui fut cause
  81. B mixtionnez : Occasion, avec les tourmentes de mer | C même var., avec un point apres mixtionnez [1604-1630 tourmens de mer]
  82. C une defluxion, puis une fiévre tierce
  83. B jusques à la mort, et qui a semblé avoir esté fatale à nos Poëtes, comme à du Bellay, à nostre Dorat et autres : ainsi que la perte de la veuë aux excellens Poëtes Grecs, Thamire, Tiresie, Stesichore, comme pareillement au divin Homere | C même var., avec une virg. après autres, deux points après Stesichore, et l’orthog. Tyresie
  84. C Homere, qui s’estant embarqué
  85. A le marinier, Mentes
  86. C apres avoir abordé
  87. BC receut un catharre
  88. C comme
  89. C des sens
  90. A Et
  91. C et Ronsard, la douce cadence des vers duquel devoit
  92. C eust (peut-estre) perdu
  93. C Henry II nouvellement venu à la Couronne, duquel il avoit esté quelque temps page sous la charge du sieur de Granval : Car ce Prince l’estimoit
  94. C ausquels
  95. BC son precepteur, et le pere de tous nos Poëtes,
  96. AB en l’Ode, qu’il fit
  97. C quand il dit de luy en la premiere Antistrophe :
  98. A oblivitur (corrigé en oblinitur aux errata)
  99. C Puis tout ensuivant en l’Epode :
  100. C si quis
  101. C fort agreable (on lit rendoit dans toutes les éditions)
  102. A le visage, noble
  103. C Ayant pris sa nourriture avec la jeunesse du Roy
  104. A appelé, de son costé | BC partie, soit [C fust] à la luite, soit [C fust] au balon, et autres exercices propres à degourdir et fortifier la jeunesse, où Ronsard ne fust toujours appellé de son costé.
  105. A Entre autres
  106. A Le Roy
  107. A rouge. Là, Ronsard qui
  108. Tout ce passage, depuis Entre autres, le Roy ayant fait est supprimé dans B et les éd. suiv. Mais en 1623 il reparaît sous cette forme raccourcie : Tesmoin lorsque le Roy fit partie au balon dans le pré aux Clercs, avec Monsieur de Longueville : où le Roy ne voulut jamais commencer le jeu qu’il n’y fust, et dit tout haut, apres avoir gaigné, que Ronsard en estoit la cause. | 1630 revient au texte de B-1617.
  109. C en Court
  110. C et d’y estre agreable
  111. C à celuy des yeux
  112. B à bon escient : comme au contraire, par semblable necessité toutesfois, Homere | C même var., sauf à bon escient. Comme
  113. AB ce desir, fut
  114. A Escossois (corrigé en Piemontois aux errata)
  115. C un Gentil-homme nommé le seigneur Paul, Escossois ainsi que disent aucuns, Baïf m’a assuré toutefois qu’il estoit Piemontois, lequel avoit esté page
  116. C supprime or que tous deux fussent sortis de page
  117. C avoit tousjours un Virgile en main, interpretant
  118. B de ce grand Poëte, où il prit si grand appetit que depuis il ne fut jamais sans un Virgile, jusques à l’aprendre entierement par cœur *. Il ne laissoit toutesfois d’avoir tousjours en main quelque Poëte François | C même var., avec cette addition par cœur, tant peut servir la nourriture du premier laict qui laisse tousjours en nous une habitude de sa premiere qualité. Il ne laissoit...
  119. A de la rose
  120. A et lesquels
  121. A Les
  122. B de riches limures d’or. | C un Romant de la Rose, et les œuvres de Clement Marot, lesquelles il a depuis appellé, comme on lit que Virgile disoit de celles d’Ennie, les nettaieures dont il tiroit comme par une industrieuse laveure de riches limures d’or.
  123. C qu’il a depuis produit
  124. A France. L’an
  125. B l’an mil cinq cens quarante trois | C l’an 1543
  126. C le desir
  127. A livre François, mais quoy, un tel esprit | C livre François, l’ayant cogneu presque des le berceau enclin au mestier des Muses. Mais quoy, un tel esprit
  128. B un tel esprit qui dés sa naissance avoit receu cette scintille et fatale impression pour la Poësie qu’on ne peut destourner *, ne se pouvoit forcer d’autres loix que des siennes propres : | C même var., mais scintille est remplacé par infusion, forcer par lier, et le dernier mot est supprimé.
  129. C de Carnavalet, Gentil-homme Breton, et des mieux nourris, se desroboit de l’Escurie du Roy, pres de laquelle il estoit logé
  130. C Jean Dorat, honeur du pays Limosin
  131. BC la source qui a abbreuvé
  132. C eauës Pieriennes, ou comme Ronsard a dit de luy, le premier qui a destoupé la fonteine des Muses par les outils des Grecs et le réveil des sciences mortes, auquel je doy aussi une bonne partie de mes estudes :
  133. C lors au quartier de l’Université
  134. C ordinaires
  135. BC et maintenant un des derniers
  136. C à ceste premiere et docte volée
  137. C en ce temps là, et auquel est deu l’honeur des premiers vers François, mesurez à la mode des Grecs et François. [1604-1630 des Grecs et Latins.] *
  138. C que Dorat alloit establir une academie [1609-1630 Academie] * au college de Cocqueret, duquel on lui avoit baillé le gouvernement,
  139. A avec luy, car
  140. 1604-1630 ayant esté
  141. B difference : car
  142. BC vingt ans
  143. A seize : Neantmoins | BC seize. Neantmoins
  144. C comme Ronsard, en contre eschange, luy apprenoit les moyens
  145. C qu’en peu de temps il recompensa le temps perdu
  146. B Et n’est à omettre que Dorat
  147. C Et n’est à oublier que Dorat par un artifice nouveau luy apprenoit la langue Latine, sçavoir est, par la Grecque.
  148. A par la Grecque : nous
  149. A à l’estude, Car | B à l’estude. Car
  150. C Ronsard qui avoit esté nourry jeune à la Cour, accoustumé à veiller tard [1623, 1630 virgule après tard] continuoit à l’estude jusques à deux et trois heures après minuict
  151. B il demeura sept ans avec Dorat continuant tousjours l’estude des lettres Grecques et Latines, et de la Philosophie, et autres bonnes sciences, pour lesquelles il fut aussi auditeur d’Adrian Turnebe, Lecteur du Roy et l’honeur des lettres de son temps. | C même var., avec cette fin de phrase et l’honeur des bonnes lettres.
  152. C Il s’adonna deslors souvent à faire quelques petits poëmes, où paroissoit deslors je ne sçay quoy du magnanime charactere de son Virgile, premiers essais d’un si brave ouvrier.
  153. C l’Homère de France : car Dorat a eu tousjours je ne sçay quoy d’un divin Genie pour prevoir les choses à venir *, parole qu’il engrava [1609-1630 qu’il s’engrava | fort avant en l’esprit : et pour le nourrir
  154. A eut goustée, et quoy | B eut goustée. Et quoy | C eut savouré : Et quoy
  155. A pas de virgule après maistre.
  156. C d’une poësie qui n’avoit encore passé les mers de deçà, qui pour tesmoignage du profit qu’il avoit fait, traduisit ceste Tragedie en François, l’effect de laquelle, si tost que Ronsard eut savouré : Et quoy, dit-il à Dorat, mon maistre, m’aviez vous caché si long temps ces richesses ?
  157. B l’incita encor | C l’incita encor, outre le conseil de son precepteur,
  158. C au Theatre
  159. BC comme luy y mit son envie
  160. BC Lancelot Carles, Remy Belleau * et quelques autres
  161. BC faisoient chacun jour
  162. C en nostre contrée. Pour ne demeurer ingrat de tant de biens, une des premieres Odes qu’il fit fut à la loüange de Dorat, et commençoit ainsi :

    Puisse-je entonner un vers
    Qui raconte à l’Univers,
    Ton los porté sur son aile,
    Et combien je fus heureux
    Succer le laict savoureux
    De ta feconde mammelle :
    Sur ma langue doucement
    Tu mis au commencement
    Je ne sçay quelles merveilles,
    Que vulgaires je rendy,
    Et premier les espandy
    Dans les Françoises oreilles *.

  163. B ny faute de cœur et de sang vigoureux, ni de genereuse ambition pour l’honneur, ny d’enthousiasme pour monstrer | C ny faute de cœur ny d’enthousiasme, pour monstrer
  164. AC Lycophron : il
  165. C de la campagne, voyant | 1604 de la campagne : voyant
  166. BC pauvre
  167. BC il tascha de la desfricher, et enrichir, inventant mots nouveaux, r’appellant et provignant les vieux, adoptant les estrangers, et la parant [C la revestant] de propres Epithetes, et de mots heureusement composez [C composez à la façon des Grecs]. Brief il traça le chemin
  168. BC et suppleer
  169. BC à se rompre, façonner et fortifier
  170. A en un bon cœur, qui luy fait place, se rend indigne de ce qu’il pretend. | B en un bon cœur, qui luy fait place, ou se rend indigne de ce qu’il pretend. Et la premiere Ode qu’il fit fut la complainte de Glauque à Scylle *. | C remplace toute la phrase ainsi que cela luy servit d’aiguillon pour l’entreprendre, estimant l’esprit François capable de toute perfection. Dequoy il vint si bien à chef, que les plus doctes jugerent que la Lyre Grecque-Latine estoit devenue Françoise. Ce que Jean Dorat, qui alors desnoüoit les plus envelopez passages de l’obscur Lycophron, et qui le premier par cest Autheur apprit à nos François la façon des Anagrames *, tesmoigna par les premiers qui furent faits du nom de Ronsard, dont l’un estoit, Rose de Pindare *, et l’autre, ΣΩΣ Ο ΤΕΡΗΑΝΔΡΟΣ, les lettres surabondantes, dont les pareilles ont esté une fois employées, se reünissant ensemble par une licence permise ou excusable *. La premiere Ode qu’il fit fut la Complainte de Glauque à Scille, et celle qu’il adresse à Jacques Peletier sur l’argument des beautez qu’il voudroit en son amie * : aussi ne sont-elles point mesurées ny propres à la Lyre, ainsi que l’Ode le requiert, non plus que quelques autres qu’il fit en ce mesme temps *.
  171. A d’enfance, car d’un costé | C de grands desseins pour mettre nostre langue hors d’enfance ayant faict provision de toutes matieres necessaires : car d’un costé
  172. AB anciens. D’ailleurs | C qu’il ne se pouvoit presenter suject dont il n’eust remarqué quelque excellent trait des anciens : d’ailleurs
  173. B des artisans, et de pratiquer toutes sortes de mestiers
  174. C transforme toute la phrase ainsi d’ailleurs il avoit couru suffisamment la Philosophie en toutes ses parties, et pour l’elegance des paroles, il n’y avoit mot propre en nostre langue qu’il n’eust curieusement recherché, ne desdaignant d’aller aux boutiques des artisans, et pratiquer toutes sortes de mestiers pour apprendre leurs termes, prenant garde aux moindres choses, tant naturelles que celles où l’artifice des hommes se rend admirable, faisant son profit de toutes.
  175. AC pas d’alinéa
  176. C Environ ce temps qui estoit l’an mil cinq cens quarante neuf, ainsi qu’il retournoit d’un voyage de Poictiers à Paris, de fortune il se rencontra en une mesme hostellerie avec Joachim Du Bellay *, jeune Gentil-homme Angevin, et issu de ceste illustre et docte maison de Du Bellay, lequel en retournant aussi de Poictiers de l’estude des loix, où il avoit esté dedié, comme ordinairement les bons esprits ne se peuvent celer non plus que la lumiere de Phœbus Apollon leur guide, ils se firent cognoistre l’un à l’autre, pour estre non seulement alliez de parentage, mais de mesme inclination aux Muses *, qui fut cause qu’ils acheverent le voyage ensemble : et depuis l’attira Ronsard à demeurer avec luy et Baïf, pour en cest heureux Triumvirat, et à la semonce les uns des autres, donner effect à l’ardent desir qu’ils avoient de reveiller la Poësie Françoise avant eux foible et languissante * : par la hantise desquels luy qui s’estoit plus adonné à la Poësie Latine qu’à la Françoise * changea beaucoup son stil, qui sentoit encor quelque chose de rance et du vieux temps.
  177. C C’estoit à qui mieux mieux feroit, tantost sur le suject d’Amour, qui deslors quitta l’Italie pour voler en France, tantost (on lit France : tantost) sur quelque autre suject, que le temps leur presentoit :
  178. A presentoit, comme Ronsard | B presentoit comme Ronsard | C presentoit : Comme Ronsard
  179. C à l’Epithalame
  180. A Navarre : Puis fit l’entrée du Roy
  181. AB Hymne de la paix | C puis [fit] un Poëme sur l’entrée du Roy à Paris qu’il a suprimé, qui fut suivy de l’Hynne de la Paix
  182. AB le Poëme de la paix et le ravissement d’Europe | C le Poëme de la Paix et le ravissement d’Europe.
  183. A d’Escosse : Il se delibera | B qu’il fit à Blois, aiant lors attaint l’âge de vingt ans *, il se delibera
  184. B sa Laure
  185. A luy mesmes ma dit maintefois | B ainsi que luy mesmes m’a dit autrefois :
  186. B à cognoistre par cette devise qu’il print alors, ΩΣ ΙΔΟΝ ΩΣ ΕΜΑΝΗΝ : et par un lieu en ses œuvres, où il dit :

    Soit le nom faux ou vray.

    | C d’Europe. Depuis Ronsard s’estant enamouré d’une belle fille Blesienne qui avoit nom Cassandre, le vingt uniesme jour d’Avril * en un voyage qu’il fit à Blois où estoit la Cour, ayant lors attaint l’âge de vingt ans resolut de la chanter, tant pour la beauté du suject que du nom, dont il fut épris * aussi tost qu’il l’eut veuë, ainsi que par un instinct divinement inspiré : ce qu’il semble assez vouloir donner à cognoistre par ceste devise qu’il print alors ΩΣ ΙΔΟΝ ΩΣ ΕΜΑΝΗΝ | 1630 ut vidi ut insanii ]. Aussi par ceste Cassandre Troyenne on dit qu’il representa mistiquement l’envie qu’il avoit de chanter l’origine de nos Rois issus des Troyens : suject dont il estoit deslors amoureux *.

  187. A des amours de Cassandre
  188. B et de celle
  189. B Pindare : comme ordinairement | C à la façon de Pindare et d’Horace, comme le plus souvent
  190. AC autres. Du Bellay
  191. B son Olive, apres luy sans mot dire | AB pas de virgule après dire
  192. A recueil de Poësie
  193. B à tout le moins une petite jalousie
  194. A long temps, car
  195. C Du Bellay, qui avoit sur le mesme suject d’Amour chanté son Olive, apres luy voulut s’essayer aux Odes sur l’invention et crayon de celles de Ronsard, qu’il trouva moyen de tirer et de voir sans son sceu. Il (on lit sceu, il) en composa quelques unes, lesquelles avec quelques Sonets sans mot dire, pensant prevenir la renommée de Ronsard, il mit en lumiere sous le nom de Recueil de Poësie, qui engendra en Ronsard sinon une envie, à tout le moins une raisonnable jalousie contre du Bellay, jusques à intenter action contre luy pour le recouvrement de ses papiers, lesquels ayant retiré par droit, non seulement ils quitterent leur querelle, mais (on lit querelle. Mais) Ronsard ayant incité du Bellay à continuer ses Odes, redoublerent leur amitié, et jugerent que telles petites ambitions sont les plus douces et ordinaires pestes des cœurs genereux : et que comme les esprits jaloux de gloire facilement se courroucent
  196. C ne pouvans demeurer seules, ains vivans tousjours de compagnie.
  197. BC suppriment toute cette phrase depuis encor que du Bellay
  198. A ses amours
  199. C fait voir le jour à ses Amours, et à quatres (sic) livres d’Odes
  200. A Ronsard, s’opposa
  201. C qui pour avoir fait un petit Sonet petrarquisé, un Dizain
  202. A d’Apollon : le chef
  203. B pource qu’il sçavoit plus que les autres, et avoit acquis | C Le chef de ceste bande fut Melin ou Melusin Gentil-homme de la maison de Sainct Gelais, issu de celle de Lusignan en Poictou, tant celebre par les incroyables merveilles de la Fée Melusine, qui pour sçavoir plus que les autres, et avoir acquis
  204. A se decouvrir, et
  205. B que de son jugement | C que de son propre jugement
  206. A leauë | C l’eau
  207. B en pleine assemblée il calomnia devant le Roy | C en pleine assemblée devant le Roy il calomnia
  208. A Mais quoy, un grant | C Mais quoy, un grand
  209. B de Zoïles et de Cabiles | C de Zoïles et de Carbiles
  210. A loüange : il a touché
  211. C en l’Hynne qu’il fit
  212. C Saint Gelais
  213. C il ne changea pas seulement ces vers qui se lisent aujourd’huy autrement, mais l’honora de titres et loüanges non communes par ses escrits, tesmoignages de sa naturelle candeur, l’appellant le premier des mieux appris.
  214. A s’il n’accusoient
  215. A reste, mais
  216. B Lion. | C avoient recours aux sornettes et mocqueries, lisans au Roy ses vers tronquez et les prononçants (sic) de mauvaise grace, mesmes les mots non communs, d’une ignorance et courtisane impudence *, et faisans courir contre luy leurs calomnieux et fades escrits. Tel fut jadis Bachilide à l’entour d’Hieron Roy de Sicile, tant noté par les vers de Pindare : Et tel encor fut l’envieux, sçavant toutefois, Callimaque, impatient qu’un autre flatast les oreilles de son Roy Ptolomée *. Mais ces injures n’estoient dignes du courroux d’un tel lyon, et pouvoit bien se vanter de la victoire, puis que ses ennemis, qui estoient tres-mal embastonnez, le combatoient si foiblement, et de coups qui ne faisoient sinon que couler sur le poly de sa gloire. Les autres
  217. C avec ses Odes Pindariques, Strophes et Antistrophes, tournans toutes choses en risée
  218. AC en risée, dont
  219. BC quand quelqu’un veut farder
  220. C son langage, ou escrire d’un stile obscur ou nouveau et non accoustumé, ou mesmes affecté,
  221. AB de dire. Il veut Pindariser
  222. B

    Ma Muse estait blasmée à mon commencement
    D’apparoistre trop haute au simple populaire.

    | C comme on peut voir en l’une de ses Odes, où il dit ainsi :

    Si dés mon enfance
    Le premier de France
    J’ay pindarisé :
    De telle entreprise
    Heureusement prise
    Je me voy prisé *.

    Aussi au Sonet à Pontus de Tyard, qui commence : (suit la citation de B)

  223. B Et (on lit aussi Et en A) en un autre endroit au cinquiesme livre des Odes, en celle à Madame Marguerite, Duchesse de Savoye, où il dit : (suit la citation de A) | C Et en un autre endroit, (suit la citation de AB)
  224. A N’y ne plais, n’y plaire
  225. BC Raison pour laquelle
  226. C voyant que la docte obscurité, dont on le blasmoit, venoit de l’ignorance de ceux qui lisoient ses œuvres, il delibera
  227. C qui estoit une belle fille d’Anjou, et laquelle il entend souvent sous le nom du Pin de Bourgueil, parce que c’est le lieu où elle demeuroit et où il la vid premierement, s’estant trouve là avec un sien amy qui estoit Baïf *.
  228. A aimée : Et afin | B aimée, et de laquelle * se lisent assez de Sonnets, que le peu d’artifice et la pure simplicité recommandent. Et afin | C Il l’a fort aimée après avoir fait l’amour à Cassandre dix ans, et icelle quitté | 1604 quittée] par quelque jalousie conceuë *. Quant aux Amours de Marie, il s’y trouve assez de Sonets, que le peu d’artifice et la pure simplicité à la Catullienne recommandent beaucoup *. Mais à fin
  229. A Lemesme
  230. B seconde partie de ses Amours. Toutes ces calomnies en fin ressemblerent | C seconde partie de ses Amours. Il souloit dire que ces courtisans envieux ressembloient aux mastins qui cherchent à mordre la pierre qu’ils ne peuvent digerer *. Toutes ces calomnies en fin ressemblerent
  231. BC suppriment n’estant autre chose que vent
  232. C Toutes ces calomnies en fin ressemblerent aux boüillettes que la violence d’une pluie fait boursoufler sur l’eau, qui se crevent aussi tost qu’elles sont engendrées, et ne laissent aucune marque d’avoir esté, ou comme des nuës qui enflées du broüillas [1617, 1623 brouillars | 1630 de broüillars] d’une nuict, s’esvanoüirent [1609-1630 s’esvanoüissent] *
  233. A soleil (toutes les éd. suiv. ont une majusc.)
  234. C et principalement de ceste unique Marguerite
  235. AC Savoye, laquelle
  236. C laquelle (comme Princesse tres-vertueuse et sçavante) fit changer d’opinion au Roy, qui depuis gousta
  237. BC gratifia
  238. BC luy fit cette Dame,
  239. AB Dieux. Et plus bas
  240. C

    Qui me donnas cœur de chanter ?

    Et en un autre endroit la regrettant :

    Qui donnera le pris aux mieux disans,
    Et sauvera leurs vers des medisans * ?

    Ce grand Caton de nostre âge *, Michel de l’Hospital, lors Chancelier de ceste Dame, et depuis de France, entreprit aussi

  241. B Ronsard : et de faict | C Ronsard. Et de fait
  242. C fit une tresdocte Elegie Latine
  243. A Poëtis. Et une autre
  244. B où il respond à toutes les calomnies, laquelle j’ay pensé devoir estre mise au jour avec ses œuvres, aussi bien que le Poëme, que Ronsard mesme a inséré dans ses Hymnes. Le commencement de l’Elegie est tel :

    Magnificis aulae cultoribus atque Poëtis.

    En recompense | C même var., sauf mise au jour aussi bien que le Poëme de luy mesme que Ronsard a voulu estre enchassé dans ses Hymnes.

  245. C où confirmant ce que j’ay dit
  246. ABC Franche de peur (f. d’impr. évidente, corrigée seulement en 1623, refaite en 1630)
  247. AB de l’ignorance
  248. C de muguetz ignorans qui avoient gaigné quelque credit plus par opinion que par raison, et qui ne faisoient trouver rien de bon aux Princes que ce qui leur plaisoit *, ne fut pas plustost defaite
  249. BC ceste Pallas Françoise
  250. C commença d’embrasser un Ronsard, mesmes ses ennemis, entre autres Melin de sainct Gelais
  251. C laquelle comme il estoit d’un cœur fort noble et benin, il ne refusa pas,
  252. A virgule après xxv
  253. BC par le seau perdurable de ses vers, en ceste Ode, (suit la cit. de A)
  254. A son regne : bien
  255. BC pleins
  256. C et le cœur luy ayant enflé, il resolut à l’honeur du Roy Henry et de ses devanciers Roys d’escrire la Franciade à l’imitation d’Homere et de Virgile, lesquels il se proposa pour patrons avec Apolloine Rhodien *, et la promit deslors et la commença, mais il n’en fit rien voir durant son regne, pour n’avoir esté recompensé comme il esperoit par ce Prince, dont l’inclination estoit plus aux armes qu’aux lettres et autres exercices de paix : ce qui fit desirer à nostre Ronsard le regne du grand Roy François I et d’estre venu de son temps *. Bien fit-il sortir alors ses Hynnes pleins de doctrine et de Majesté Poëtique en faveur de ceste brave Princesse Marguerite sœur du Roy, où il monstra
  257. On lit ploiable ou ployable au singulier dans toutes les éditions.
  258. A d’argumens : Ce fut
  259. C et de Charles Cardinal de Lorraine
  260. C en son amitié, et ses œuvres en font assez de foy.
  261. C ce qui esmeut
  262. B demi-bosse | C demy bosse
  263. BC sur le hault de la face du Louvre
  264. C une Deesse qui
  265. A trompette, et comme | C une trompette, et regarde de front une autre deesse portant une couronne de lauriers [1609-1630 laurier], et une palme en ses mains, avec cette inscription en table d’attente (on lit dattente) et marbre noir :
    virtuti regis in-
    victissimi.
  266. A de ses vers qui
  267. C ce qu’il vouloit signifier par cela [,] il luy respondit qu’il entendoit Ronsard par la premiere figure [,] et par la trompette la force de ses vers, et principalement de la Franciade qui pousseroit son nom et celuy de la France par tous les quartiers de l’univers.
  268. C le bon jugement
  269. AB le (f. d’impr. évid.)
  270. A recevoit : chacun
  271. A jeus floraux
  272. C par ceste gentille Dame
  273. BC en vers
  274. C de l’Eglantine, le suivant du soucy, et le troisieme de la violette :
  275. A Eglantine, mais
  276. C de leur gentil esprit en la Poësie, toutefois
  277. BC le sieur de Pibrac
  278. 1604-1630 la Muse de Ronsard
  279. C par excellence le Poëte François
  280. A valeur, laquelle | C de grand prix, laquelle
  281. C au Roy soubz le nom de Pallas, présent convenable à ses valeurs
  282. B beaucoup d’avantage | C beaucoup davantage
  283. AB personnage : loüant
  284. C le fait de la Palladienne Thoulouse qui fort prudemment presentoit la Minerve
  285. A de ses presens : Ronsard
  286. C l’Hynne de l’Hercule Chrestien qu’il adressa à Odet Cardinal de Chastillon, lors ar[c]hevesque de Thoulouse, son Mœcene, et qui avoit esté des premiers qui donna l’entrée à la reputation de sa Poësie en Cour *.
  287. AC Religion, qui donna
  288. A remonstrances qui | B Remonstrances, qui
  289. C qui furent jugées de tant d’efficace pour combatre les ennemys de la religion Catholique, que le Roy et la Royne sa mere l’en gratifierent
  290. C expresses : ce qui fut cause que ceux de la nouvelle opinion commencerent à l’attaquer et dresserent un Poëme fort Satyrique et mordant contre luy, qu’ils nommoient le Temple de Ronsard, où en forme de tapisseries ils depeignoient sa vie * : ils (on lit vie, ils) firent aussi quelques responses à ses remonstrances où estoit ce tiltre, la Metamorphose de Ronsard *, dont les autheurs furent un A. Zamariel et B. de Montdieu ministres, le dernier desquels il designe assez par ces vers de la response qu’il luy fit, le comparant à Sisyphe,

    Qui remonte et repousse aux enfers un rocher
    Dont tu as pris ton nom *.

    Ils le blasmoient entre autres choses d’avoir sacrifié un bouc à Jodelle au village d’Hercueil *, mais il respond asses luy mesme à ce chef d’accusation *, et voicy ce qui en est : Jodelle avoit fait representer devant le Roy la Tragedie de Cleopatre, qui eust tel applaudissement d’un chacun, que quelques jours apres, s’estant toute la brigade des Poëtes trouvée en ce village, pour passer le temps et s’esjouir aux jours licentieux de Caresme prenant *, il n’y eust aucun d’eux qui ne fist quelques vers à l’imitation des Bacchanales des anciens, il vint à propos de rencontrer un Bouc par les rües, qui leur donna occasion de follastrer sur ce suject, tant pour estre victime de Bacchus, que pour faire contenance de le presenter à Jodelle, et representer le loier de sa Tragoedie à la mode ancienne, à laquelle les Chrestiens mesmes, et principalement les Poëtes recourent par fois, non par creance aucune, mais par allusion permise : et ce qui en fit croire quelque chose furent les vers et folastries [1604 et éd. suiv. folastreries] de ces Poëtes qui furent mises au jour *, et mesmement les Dythirambes (sic) de Bertrand Berger Poëte dythirambique (sic) *, où se lisent ces vers :

    Mais qui sont ces enthyrsez
    Herissez
    De cent fueilles de lierre,
    Qui font retentir la terre
    De leurs pieds et de la teste,
    A ce bouc font si grand feste,
    Chantant tous autour de luy
    Ceste Chanson bris’ennuy,
    Iach Iach evoé,
    Evoé Iach Iach.
    Tout forcené à leur bruit je fremy
    J’entrevois Baïf et Remy,
    Colet, Janvier, et Vergesse, et le Comte,
    Paschal, Muret, et Ronsard qui monte
    Dessus le bouc qui de son gré
    Marche à fin d’estre sacré
    Aux pieds immortels de Jodelle,
    Bouc le seul pris de sa gloire eternelle.
    Pour avoir d’une voix hardie
    Renouvellé la Tragedie,
    Et desterré son honeur le plus beau,
    Qui vermoulu gisoit soubs le tombeau *.

    Tout cela ne fut qu’une feinte et mascarade *. Au reste...

  291. AB entre les grans, sembloient | C entre les grands, effarouchées, sembloient
  292. A muettes commencerent
  293. C Prince, qui succeda à François son frere,
  294. BC suppriment et des ars et sciences
  295. C de le suivre par tout et ne le point abandonner,
  296. A aupres de soy : de ceste faveur | C luy faisant marquer logis en sa maison, tesmoin le voiage de Bayonne en l’avantvenuë d’Elizabeth de France Royne d’Espaigne, où il le voulut avoir tousjours pres de luy : tesmoin aussi le voiage de Meaux où le Roy cuida estre pris par les ennemis, lequel il assista jusques dans Paris *. De ceste faveur
  297. A que j’ay veus, il | C de 14 livres que j’ay veus, qu’il desiroit continuer jusques à 24, à l’imitation d’Homere ; il
  298. BC enthousiasme
  299. C genereux Prince. Il luy avoit aussi presenté, d’autant qu’il se plaisoit fort à la chasse
  300. B Eclogues : où il monstra
  301. B hausser. Il m’a dit maintesfois, que plusieurs pieces de ses Amours et des Mascarades avoient esté forgées sur le commandement des Grans *. Voila pourquoy personne n’ignore en faveur de qui il fit les Amours d’Eurimedon (sic) et de Callirée (sic) *, et ceux d’Astrée *. Quant à Heleine de Surgeres, il s’est aidé de son nom, de ses vertus et de sa beauté pour embellir ses vers *, et luy a cette gentille Damoiselle servy de blanc, pour viser et non pour tirer ou attaindre, l’ayant aimée chastement, et principalement pour son gentil esprit en la Poësie et autres bonnes parties. Il me l’a tesmoigné souvent, et le monstre assez en ce Sonnet, Tout ce qui est de sainct *. Il luy consacra une Fonteine qui est en Vandomois, et qui encor aujourd’huy garde son nom *. Le Roy Charles...

    C hausser. Il m’a dict maintefois qu’aucunes pieces de ses Amours et des Mascarades avoient esté forgées sur le commandement des grans, voulant dire qu’il avoit souvent forcé sa Minerve et n’y avoit pris grand plaisir, quelques autres en ayant remporté la recompense : c’est pourquoy il fit mettre au devant de ces ouvrages là les vers de Virgile, Sic vos non vobis, et les suivans *. On sçait assez en faveur de qui il fit les Amours de Callyrée (sic) [,] qui estoit une tresbelle dame de la Cour, de la noble maison d’Atry, surnommée Aqua viva : comme il l’exprime assez en ce Sonet qui commence, La belle eau vive * : et ceux d’Astrée qui fut aussi une fort belle dame de la Cour, dont le nom est assez embelly parle seul deguisement d’une voyele changée en la prochaine premiere.

    Apres avoir chanté divers subjects il voulut finir et couronner ses œuvres par les Sonets d’Helene, les vertus, beautez, et rares perfections de laquelle furent le dernier et plus digne object de sa Muse, le dernier parce qu’il n’eust l’heur de la voir qu’en sa vieillesse, et le plus digne parce qu’il surpassa aussi bien que de qualité, de vertu, et de reputation les autres precedens sujectz de ses jeunes amours, lesquels on peut juger qu’il aima plus familierement, et non celuy-cy qu’il entreprit plus d’honorer et louer, que d’aimer et servir. Tesmoin le titre qu’il a donné à ses louanges [,] imitant en cela Petrarque *, lequel comme un jour en sa Poësie chaste et modeste on louait devant la Royne mere du Roy, sa Majesté l’excita à escrire de pareil stile, comme plus conforme à son âge, et à la gravité de son sçavoir : Et ayant, ce luy sembloit, par ce discours occasion de vouer sa Muse à un suject d’excellent merite, il print le conseil de la Royne pour permission, ou plustost commandement de s’addresser en si bon lieu, qui estoit une des filles de sa chambre, d’une tresancienne et tresnoble maison en Saintonge. Ayant continué en ceste volonté jusques à la fin, il finit quasi sa vie en la loüant *. Et par ce que par son gentil esprit elle luy avoit souvent fourny d’argument pour exercer sa plume, il consacra à sa memoire une fonteine en Vandosmois, et qui encor aujourd’huy garde son nom, pour abbreuver ceux qui veulent devenir Poëtes *. Le Roy Charles...

  302. AC liberalement, vray est
  303. BC vray est qu’il disoit ordinairement en gaussant, qu’il avoit peur de perdre son Ronsard, et que le trop de biens ne le rendist paresseux au mestier de la Muse, et qu’un bon Poëte
  304. BC assouvir. Neantmoins il le gratifia tousjours fort liberalement [1604-1623 fort librement], et eust fait s’il eust vescu : car il n’ignoroit pas que les Poëtes ont ne sçay [C je ne sçay] quelle sympathie avec la grandeur des Roys, et sont subjects à s’irriter *, et fort [C supprime et] sensibles aux disgraces, quand ils voyent la faveur ne respondre à leurs labeurs [C labeurs et merites], comme il s’en est plaint en plusieurs endroits *
  305. BC avec ce bon Roy, que
  306. C le venir trouver de Tours à Amboise
  307. B parmy ses Œuvres | C se voyent imprimez parmy ses œuvres
  308. A Ronsard, et trouvoit
  309. C il lui permist ou plustost l’incita d’escrire des Satyres indifferemment
  310. BC deust
  311. C en luy, comme de fait il fit en la Satyre de la Dryade violée, où il reprenoit aigrement le Roy et ceux qui gouvernoient lors de l’alienation du Domaine, et d’avoir fait vendre la coupe de la forest de Gastine, laquelle il avoit consacrée aux Muses * : et en une autre qu’il appelloit la Truelle Crossée, blasmant le Roy de ce que les benefices se donnoient à des maçons, et autres plus viles personnes, où particulierement il taxe un de Lorme, Architecte des Tuilleries, qui avoit obtenu l’Abbaye de Livry, et duquel se trouve un livre non impertinent de l’Architecture *. Et ne sera hors de propos de remarquer icy la malveillance de cest Abbé, qui pour s’en venger fit un jour fermer l’entrée des Tuilleries à Ronsard, qui suivoit la Royne mere : mais Ronsard, qui estoit assez piquant et mordant quand il vouloit, à l’instant fit crayonner sur la porte, que le sieur de Sarlan luy fit aussi tost ouvrir, ces mots en lettres capitales, FORT. REVERENT. HABE. Au retour, la Royne voyant cest escrit, en presence de doctes hommes et de l’Abbé de Livry mesmes, voulut sçavoir que c’estoit et l’occasion, Ronsard en fut l’interprete, apres que de Lorme se fut plaint que cet escrit le taxoit : car Ronsard luy dist qu’il accordoit, que par une douce ironie il prit ceste inscription pour luy, la lisant en François *, mais qu’elle luy convenoit encor mieux la lisant en Latin, remarquant par icelle les premiers mots racourcis d’un Epigrame Latin d’Ausone, qui commence, Fortunam reverenter habe, et le renvoyant là [1604-1630 suppriment et et là] pour apprendre à respecter sa premiere et vile fortune, et ne fermer la porte aux Muses *. La Royne aida Ronsard à se venger, car elle tença aigrement l’Abbé de Livry apres quelque risée, et dist tout haut, que les Tuilleries estoient dediées aux Muses. Il se trouve aussi une autre Satyre, où il touche vivement le mesme Roy et l’admoneste de son devoir, qui commence,

    Il me desplait de voir un si grand Roy de France *.

    Et une autre encor à luy, dont le commencement est,

    Roy le meilleur des Rois *.

  312. C Ce bon Prince luy donna
  313. AB Prieurez, et environ
  314. C devint Ronsard fort malade d’une fiévre quarte, dont il cuida mourir,
  315. A que sain, et fut
  316. C fut ceste année par un grand froid remarquable en ce que tous les lauriers et arbrisseaux, ornement des palissades,
  317. A moururent, ce fut | C moururent : Ce fut
  318. C au sieur de Pimpont sur l’un et l’autre suject de faire ces vers.
  319. A non du (corrigé en nondum aux errata)
  320. C, 1604, 1617 vanae nec me vanae docuere | 1609, 1630 vanae nec me vana docuere | 1623 vanae nec me docuere
  321. A omen, | C omen :
  322. B Charles. Car le Roy
  323. A loüit
  324. A son lict : Voila
  325. C modifie ainsi tout ce passage depuis la cit. lat. Il ne fut pas moins estimé du Roy Henry troisiesme à present regnant *, duquel les tant heureuses victoires avoyent servy de suject à sa Muse, que du feu Roy : mais non si familierement caressé : et s’en est plaint ouvertement, disant, plein d’humeur Françoise, qu’il vouloit que le Roy l’aimast, et pour preuve de l’amitié luy commandast, et en signe de bon service l’honorast et le gratifîast. Vray est que depuis douze ans les gouttes fort douloureuses l’avoient tellement assailly qu’il luy estoit presque impossible de faire [1609-1630 suivre] la court : joint qu’il n’avoit oncques esté de son naturel courtisan importun, et ne se pouvoit contraindre pour trouver [1604-1630 se trouver] aux heures des grands : Voila pourquoy ceste familiere privauté
  326. C sage Roy. Il fut tant admiré par la Royne d’Angleterre, qui lisoit ordinairement ses escrits, qu’elle les voulut comme comparer à un diamant d’excellente valeur qu’elle luy envoya *. De mesmes aussi ceste belle Royne d’Escosse, toute prisonniere qu’elle estoit, laquelle ne se pouvoit souler de lire ses vers sur tous autres, en recompense desquels et de ses louanges y parsemée [1604-1630 parsemées], l’an 1583 elle luy fit present d’un buffet de deux mil escus qu’elle luy envoya par le sieur de Nau son Secretaire *, avec une inscription sur un vase qui estoit elabouré en forme de rocher, representant le Parnasse, et un Pegasse [1604-1630 Pegase] au dessus. L’inscription portoit ces mots :

    a ronsard l’apollon de la
    source des muses *.

  327. C Il contracta telle amitié avec le sieur Galland, chef et seigneur de l’Academie de Boncourt, docte personnage certes, digne de ce nom, et d’une telle rencontre, que depuis dix ans venant à Paris à diverses fois, il l’avoit tousjours choisi pour son hoste, aimant naturellement ce lieu pour le bel air et l’appellant le Parnasse de Paris *.
  328. AB qu’il y fit, fut
  329. A ordinaires, il passoit
  330. A d’escrit
  331. B aynt | C ayent | 1604-1630 ay’nt
  332. A un point après Gaulois
  333. C jaillir
  334. A Aelean
  335. A naissance : Mais | B naissance. Mais
  336. A Le xxii, du mois
  337. C au sieur Galland
  338. BC fort foible et maigre
  339. B il n’estoit plus qu’un inutile fardeau sur la terre le priant | C même var., avec virgule apres la terre
  340. C douleurs d’estomac
  341. C de Ternay, pour deposer le secret
  342. C receut la Chrestienne Communion
  343. C sa vie passée
  344. BC la mort, terme et passage commun
  345. A ny
  346. A sainct Gilles | B S.Gilles
  347. C d’Angers venoient fondre
  348. C du sieur Galland, lequel il pria d’escrire un Epigramme qu’il avoit medité pour passer temps, imitant un ancien en ceste sorte
  349. C-1617, 1630 foiblette (f. d’impr. évid.) | 1623 rétablit la leçon de AB
  350. A Tant enviez, par la commune,
  351. C supprime la phrase Luy disant... qu’il n’est.
  352. A qu’il n’est, mais | B qu’il n’est : mais
  353. A Chrestienne, car | B Chrestienne. Car
  354. BC inquieté et ne pouvant dormir (inquiete en B est une f. d’impr.)
  355. C il se plaignoit et dictoit incessamment, pour alentir ses douleurs, prevoyant sa mort prochaine : il fit escrire cest Epitaphe | 1604, 1617, 1630 il se plaignoit et dictoit incessamment pour alentir ses douleurs : prevoyant sa mort prochaine, il fit escrire cest Epitaphe (leçon meilleure, renforcée en 1623 ainsi douleurs. Prevoyant)
  356. AC virgule après Apollon
  357. A léguillon | C l’eguillon
  358. AC virgule après l’enserre
  359. B bien à propos il ait avancé, se doutant de l’ingratitude de nostre siecle, luy mesme son Tombeau, ou se desfiant, ce croy-je, qu’il se peust rencontrer autre personne qui luy bastist assez dignement | C bien à propos il ait avancé luy-mesmes son tombeau, se doutant de l’ingratitude de nostre siecle, ou se defiant, comme je croy, qu’il se peust rencontrer autre personne qui le luy bastist assez dignement
  360. C les vers suivans
  361. C ce qu’il a dit de luy en la premiere Elegie à Genevre
  362. La leçon de toutes les éditions y compris celle de 1623 et cela te suffise. Toutefois est fautive, car elle laisse en suspens la phrase commencée par Or qu’il ait satisfait
  363. BC personnages, que j’ay prié
  364. C non pour illustrer d’avantage sa gloire, mais pour n’obscurcir la leur d’un ingrat silence.
  365. A autrement : De ma part
  366. C ceste inscription
  367. BC La grandeur de nos Roys
  368. Leçon de toutes les éd., y compris 1623. (V. notre Commentaire)
  369. C les nuicts suivantes, ausquelles
  370. BC tantost de la fueille cruë en salade, puis cuite, tantost de la graine, et de l’huyle que l’on en tire, et de plusieurs autres remedes qu’on reserve aux extremitez
  371. BC si entieres, qu’elles sembloient arguer de feinte l’extreme foiblesse de son corps.
  372. C mesmes sur les troubles renaissans, et qui menaçoient nostre siecle de miseres nouvelles.
  373. A pas de virgule après ainsi ni après Croix-val
  374. A prieuré de S. Cosme | C Prieuré de Sainct Cosme en l’Isle
  375. C survenir (leç. faut. reprod. par les éd. suiv., y compris 1623)
  376. C secours : ce qu’il fit avec grand peine, ayant demeuré en chemin, et pour faire sept lieuës, trois jours entiers : pendant lequel temps il eut deux foiblesses grandes *.
  377. B auquel
  378. A qu’elle
  379. B ma religion, pour juger par ma vie
  380. A deux points après meure | C modifie toute la phrase ainsi Il n’avoit pas esté huict jours en ce lieu, que ses forces se diminuant à veuë d’œil, les os luy perçant la peau, et se voyant et sentant mourir, il fit venir pour estre consolé l’un des Religieux nommé Jacques Desguez, âgé de lxxv [1604-1630 aagé de soixante et quinze ans], Aumosnier de Sainct Cosme, et issu de noble maison (car ceste religion n’en reçoit d’autre sorte), auquel, ainsi qu’il luy eust demandé de quelle resolution il vouloit mourir, il respondit assez aigrement et promptement en ceste sorte : Qui vous fait dire cela, mon bon amy ? doutez vous de ma volonté ? je veux mourir en la Religion Catholique comme mes ayeux, bisayeux, trisayeux, et comme j’ay [1609-1623 l’ay | 1630 je l’ay] tesmoigné assez par mes escrits.
  381. A L’ausmonier
  382. C qu’il ne l’entendoit en ceste façon, mais que ce qui luy en avoit dit, estoit [1604-1630 ce qu’il luy en avoit dit, estoit]
  383. A de bien mourir qui
  384. C Ronsard alors luy dist, je desire
  385. A deux points après actions
  386. B Lesquels venus, il | C Alors il
  387. C monde, qu’il estoit un tres-grand pecheur, s’esjoüissant
  388. C reveillé d’un profond sommeil pour
  389. C le remerciant infiniment
  390. AB à leur devoir : Que la mort | C Puis s’adressant aux assistans, et les exhortant à bien vivre, et de vacquer soigneusement à leur devoir, leur dit, que la mort
  391. A meschancetez : ce fait il pria
  392. C Cela fait, le jour de la Nativité de nostre Seigneur il pria (1609-1623 Seigneur, il pria) le Sous-prieur d’oüir sa confession, celebrer en sa chambre, et luy distribuer la Communion, qu’il receut d’une singuliere devotion, et plus grande qu’on n’eust attendu d’un personnage nourry parmy les desbauches irreligieuses d’une
  393. A d’Esprit, lequel
  394. B du mois de Decembre 1585. | C modifie tout ce passage depuis Le lendemain ainsi Et les derniers vers qu’il fit sont les deux derniers Sonets, par lesquels il entretient son ame, et l’incite d’aller trouver Jesus Christ, et de marcher par le chemin qu’il avoit frayé, finissant ses vers et sa vie heureusement par ces beaux mots de Jesus Christ et d’esprit, lequel, semblable à celuy qui sommeille, il rendit à Dieu ayant les mains jointes au Ciel, et qui en tombant firent cognoistre aux assistans le moment de son trespas, qui fut sur les deux heures de nuict le Vendredy vingt septiesme de Decembre, mil cinq cens quatre vingts cinq, ayant vescu soixante et un an trois mois et seize jours :
  395. A cinq : Et fut enterré en l’Eglise dudit S. Cosme, qui m’a donné | C Et fut mis en sepulture ainsi qu’il l’avoit desiré et ordonné au chœur de l’Eglise de S. Cosme. Ce qui m’a donné
  396. AB monument en la langue, de la despoüille
  397. A virgule après ἐπέων
  398. C de l’Europe
  399. C Paul de Foix, A. Ferrier *
  400. BC et qui semblent, ennuyez de nostre siecle, ou plustost effrayez de nos futurs malheurs, avoir voulu s’eclipser de nous, pour nous laisser sans regret en nos regrets et tenebres. Ce que le mesme Sieur de Pybrac semble avoir preveu, lors qu’il dit :

    Quan tu verras que Dieu au ciel retire
    A coup à coup les hommes vertueux,
    Dy hardiment, l’orage impetueux
    Viendra bien tost esbranler cest Empire *.

    C’est tout ainsi que celuy qui [C Faisant comme celuy qui] voyant que le feu voisin doit bien tost envahir sa maison, retire [C en retire] et sauve ses meubles plus precieux.

  401. B de Ronsard. Car | C de Ronsard : car
  402. BC un an auparavant son trespas, ne sçay quel Poëtastre, plus mal presagieux
  403. B qu’il intituloit, Les | C dont le titre portoit, Les
  404. C encor’ que ceste nouvelle fust descouverte bien tost estre faulse, comme les vers
  405. A que rire s’esbahissant
  406. BC qu’il me dist
  407. C au dernier voyage qu’il fit à Paris
  408. BC esbahir, si ces esprits naiz en despit des Muses
  409. C un Epigramme que Jean Dorat en fit
  410. AB pas de virgule après foret | C pas de virgule après foret ni après fuisset
  411. A Salvo
  412. 1604-1617, 1630 omettent funera | 1623 rétablit la leçon de ABC
  413. C trop vrayement asseurée
  414. BC suppriment son singulier amy
  415. C que ja nous nous estions par la fausse nouvelle premiere, non accoustumez, mais preparez pour apprehender la perte que nous faisions
  416. B l’honneur et l’estonnement de la France, ainçois du monde | C l’honeur de la France, ainçois du monde,
  417. C comme disposez
  418. C le sieur Galland
  419. C ce que la France devoit, fit
  420. B Boncourt, là où furent celebrées les funerailles | C Boncourt, là où furent celebrées et imitées ses funerailles
  421. AC Le service mis
  422. BC nombrée, animé de toutes sortes d’instrumens, fut chanté
  423. A qui y ajouterent son commandement et qui regretairent (sic) (corrigé en adjouta et regretta aux errata) | B du Roy, lequel y adjousta son commandement, et regreta | C du Roy suivant son commandement, et qui regretta
  424. BC les Oraisons funebres, les Eloges
  425. A pas de virgule après funebre | C de grans Seigneurs, avec ce genereux Prince Charles de Valois *, accompagné du Duc de Joyeuse et du Reverendissime Cardinal son frere, ausquels Ronsard appartenoit, honorerent ceste pompe funebre, à laquelle l’eslite de ce grand Senat de Paris * daigna bien assister, comme à un acte public, suivie de la fleur des meilleurs esprits de la France.
  426. A de la France, apres
  427. B avec tant d’eloquence et si grande affluence
  428. B de s’en retourner
  429. C Apres disner le sieur du Perron prononça l’Oraison Funebre avec tant d’eloquence, et pour laquelle ouyr l’affluence des auditeurs fut si grande que Monseigneur le Cardinal de Bourbon *, et plusieurs autres Princes et Seigneurs furent contraints de s’en retourner pour n’avoir peu forcer la presse.
  430. C pour n’avoir peu forcer la presse. L’applaudissement des assistans en tres-grand nombre, et le regret de la troupe immense qui ne peut entrer, fit cognoistre l’effect merveilleux de son eloquence
  431. BC et la perte en estoit
  432. BC interest, y abordant
  433. BC suppriment funebre
  434. C sepulture, qui le premier de nos François osa tracer un sentier incogneu pour aller à l’immortalité, ayant guidé les autres au chemin d’un si honeste labeur *.
  435. C Il fut en toute sa vie autant ambicieux de l’honeur vray
  436. A au paravant : Vray est | C auparavant : vray est
  437. A au 2 livre
  438. C comme on peut voir au Poëme escrit à Christofle de Choiseul
  439. BC il se plaignoit fort de ne sçay quelles façons d’escrire, et inventions fantastiques et melancholiques d’aucuns de ce temps, qu’il voyoit s’authoriser parmi nous, et qui ne se r’apportent non plus que les songes entrecoupez d’un frenetique, ou d’un fiévreux, duquel l’imagination est blessée *.
  440. BC de voir en naissant son trespas
  441. A Occident : puis | C trespas : puis
  442. 1609, 1617, 1630 attaignent | 1623 atteignent
  443. A crever : pource faisant | BC crever. Puis faisant
  444. A te perdra, Ainsi le chaud | C te perdra, ainsi disoit-il le chaud
  445. BC perdra
  446. A reputation : disant | B reputation : Disant
  447. C quelques uns d’iceux pouvoient estre capables de ce bel art, et
  448. C Tant plus (même var. au vers suivant)
  449. AB menues
  450. C sur
  451. C ou
  452. AC Poësie, que
  453. 1623 supprime la prose estoit le langage des hommes, mais
  454. BC à ce ministere. Il estoit ennemy mortel des Versificateurs [C des versificateurs dont les conceptions sont toutes ravalées], qui pensent avoir faict un grand chef d’œuvre, quand ils ont mis de la Prose en vers *. Car comme Michel-ange, [C Michel-Ange], peintre et sculpteur tres-excellent, diroit [C disoit] pour un secret en son art, que la parfaite peinture doit approcher de la sculpture, et la representer autant que l’art le permet, et au contraire que la sculpture doit du tout s’eloigner de la plate peinture : ainsi la prose peut bien exprimer les ornemens de Poësie, et les vestir modestement. Mais la Poësie doit estre toute relevée en bosses et fleurs apparoissantes, et fuyr du tout le stile plat et prosaïque, comme son contraire *. (Vient ensuite l’alinéa Les premiers Poëtes... V. ci-après, p. 43.)
  455. C qu’elles sont fort esgarées
  456. B suivant les memoires et advis, et desquels | C suyvant les memoires et advis desquels
  457. C n’estant ny digne,
  458. BC transposent tout ce passage depuis Les Satyres..., et l’insèrent avant l’alinéa Il avoit envie... (V. ci-après, p. 47.)
  459. ABC pas d’alinéa.
  460. BC Quant au jugement de ses ouvrages, il le laissoit librement à un chacun, et deferoit à celuy des doctes, et les exposoit [C des doctes, les exposant] en public à la façon d’Apelle, afin d’entendre le jugement et l’arrest d’un chacun, qu’aussi volontiers il recevoit comme il pensoit estre candidement prononcé : n’estant pas vice de s’amender, ains extreme malice de persister en son peché. Raison [C peché : raison] pour laquelle, tantost par un meilleur advis de soy-mesme, tantost par le conseil de ses plus doctes amis, il a changé, abregé, alongé beaucoup de lieux, et principalement de sa divine Franciade, et en [C et mesmes en] ceste derniere main *, voulant tousjours tirer au but de perfection qu’on doit [C qui se doit] rechercher en la Poësie, pour acquerir de l’honneur *, et non la mediocrité qui y est [C qui est] extreme vice *.

    Aussitôt après cette phrase C ajoute J’entends mediocrité humble et abjecte, et non celle que le judicieux Horace estime tant, qui se prent pour un stile moien et temperé, ny trop eslevé ny trop bas, conforme à son suject * qui est la perfection mesme, non encor’ concedée des Dieux aux hommes *. Il s’est toutefois trouvé des Zoïles qui ont bien osé attaquer sa Franciade, dont la seule imperfection est de ne l’avoir peu achever, pour le desir qu’il nous en a laissé par un si parfaict commencement : Et voicy ce que l’un d’eux en escrivit :

    Dum juvenis Ronsardus ovans praeclara canebat,
    Concepta rapuit compila Franciade :
    Parturiit, Centaurus adest, vel inepta Chimera (sic).
    Qualiacumque ea sint, cauda caputve latet.

    Il ne s’esmeut pour cela beaucoup, mais respondit en ceste sorte :

    Un lit ce livre pour apprendre.
    L’autre le lit comme envieux,
    Il est bien aisé de reprendre
    Mais malaisé de faire mieux *.

    Et s’il ne l’a pas achevée ce n’a pas esté faulte de suject, mais faulte de noz Roys qui n’ont continué ceste genereuse faveur nourriciere des grands esprits. Il le tesmoigne en ces vers :

    Si le Roy Charles eut vescu
    J’eusse achevé ce long ouvrage.
    Si tost que la mort l’eust vaincu,
    Sa mort me vainquit le courage *.

    Mais par cet echantillon on peut prevoir quelle devoit estre la piece entiere *. Les beaux esprits s’exerceront à y cercher [1604-1623 chercher] des sens allegoriques, et laisseray cela à ceux qui ont plus de loisir. Je ne celeray point pourtant que par la complainte d’un amy de Francus, mort, et par ses obseques, il m’a dit avoir entendu un Prince qui estoit fort necessaire pour l’estat pres du roy

  461. C Les beautez de ses œuvres ne se cognoissent tout d’un coup, ny par tous. Mais en general les hommes doctes, et non seulement les nostres
  462. AC pas de virgule après Italiens
  463. B et un des plus nobles et doctes d’entre eux | C ont estimé et loué les ouvrages de Ronsard si hautement que l’un des plus nobles et doctes d’entre eux
  464. BC et le plus pres-regardant Censeur des Poëtes, ce grand Jules
  465. AC pas de virgule après Poëtes
  466. AB musis
  467. A un point après obruis
  468. BC

    In quoscumque tuus spiritus ingruit.

    D’autres excellens personnages aussi, comme Pierre Victor, Pierre Barga *, et Speron Sperone *, l’ont tellement estimé, que les deux premiers m’ont dit, lorsque j’estois [C lorsque je poursuivois mes estudes] en Italie, que nostre langue par la divine Poesie de nostre Ronsard s’egaloit à la Grecque et Latine. Et quant à Sperone, c’est ce qui l’a esmeu au Dialogue des Langues, de tant estimer la nostre, et de faire un juste Poëme [C en langue Toscane] à la louange de Ronsard, qui [C de Ronsard, que j’ay trouvé parmy ses papiers, et qui] merite bien d’estre leu *. Et ce jugement a esté suivy de tout le monde *.

  469. BC transposent cet alinéa et l’insèrent avant celui qui commence par Aucuns ont trouvé la correction (v. ci-après, p. 45), mais C avec cette addition après Danzich. Aussi le docte la Ramée en sa Rhetorique n’a peu trouver de plus beaux exemples pour son instruction de l’eloquence Françoise que dans les œuvres de Ronsard, qui luy en ont fourny à suffisance, comme Virgile à Quintilian *. Il a changé l’addresse d’aucunes pieces de ses œuvres, mais ce n’a pas esté par legereté ou inconstance d’amitié mais par bonne raison, ainsi qu’il m’a raconté, et que nous voions au Sonet qui commence :

    A Phebus [,] Patoüillet,

    qui s’addressoit premierement à Jaques Grevin medecin *, bel esprit certes, et l’honeur de nostre païs Reauvaisin, qui le meritoit bien, n’eust esté qu’ayant aydé à bastir le Temple de calomnie contre Ronsard en haine des Discours des miseres de nostre temps, il s’en rendit indigne, et de son amitié de laquelle il honoroit son gentil esprit : Sa vengeance ne fut autre toutesfois que de raier son nom de ses escrits.*

  470. C Les premiers Poëtes qu’il a estimé
  471. A Hugues, Salel (f. d’impr. évidente)
  472. BC ont esté Maurice Sceve, Hugues Salel, Anthoine Heroet, Melin de S. Gelais, Jacques Pelletier, et Guillaume des Autels *.
  473. BC Quant aux autres qui ont suivy plus heureusement, ils sont assez cogneus et remarquez par leurs œuvres.
  474. A saincte Marthe
  475. B Pontus de Tyard, Jean Ant. de Bayf, Joachin du Bellay, Estienne Jodelle, Remy Belleau, qu’il appelloit le peintre de nature, Estienne Pasquier *, Amadis Jamin, qu’il avoit nourry avec soy, Robert Garnier Poëte tragique, Philippes des Portes, Florent Chrestien, Scevole de Saincte-Marthe, Jehan Passerat, J. D. Perron Bertaud, et J. de la Peruse, et quelques autres, dont le jugement est en ses œuvres.

    C Il aima et estima sur tous tant pour la grande doctrine et pour avoir le mieux escrit, que pour l’amitié à laquelle l’excellence de son sçavoir les avoit obligez, Jan Anthoine de Baïf, Joachin du Bellay, Pontus de Tyard, Estienne Jodelle, Remy Belleau qu’il appelloit le peintre de nature, la compagnie desquels avec luy et Dorat à l’imitation des sept excellens Poëtes Grecs qui florissoient presque d’un mesme temps il appella la Pleiade *, parce qu’ils estoient les premiers et plus excellens, par la diligence desquels la Poësie Françoise estoit montée au comble de tout honeur. Il mettoit aussi en cet honorable rang Estienne Pasquier, Olivier de Maigny, J. de la Peruse, Amadis Jamyn qu’il avoit nourry page, et fait instruire, Robert Garnier Poëte tragique, Florent Chrestien, Scevole de saincte Marthe, Jean Passerat et Philippes des Portes, J. D. Perron, et le poly Bertaud, lesquels ont si purement escrit qu’ils me font desesperer de voir jamais nostre langue en plus haute perfection. Il faisoit encore estat de quelques autres dont le jugement est en ses œuvres.

    Aussitôt après cette phrase BC ajoutent Il avoit une liberté de juger des escrits de ceux de son temps, jointe à une candeur esloignée de toute jalousie (aussi estoit-il pardessus elle) ne retenant les loüanges de ceux ausquels elles estoient raisonablement deuës : tesmoin le jugement qu’il donna de la Pædotrophie de Scevole de sainte Marthe que Baïf luy avoit envoyé [C envoyée] *. Car en la response qu’il luy fit, voicy ce qu’il en dit : Bons Dieux quel livre m’avez vous donné [C envoyé] de la part du Seigneur de saincte Marthe ? [1609-1623 !] Ce n’est pas un livre, ce sont les Muses mesmes : et s’il m’estoit permis d’y asseoir jugement, je jure nostre Helicon, que je le voudrois preferer à tous ceux de nostre temps, voire quand Bembe, Naugere, et le divin Fracastor * en devroient estre courroucez. Car adjoignant la splendeur du vers nombreux et sonoreux [C Car considerant comme il a joint la splendeur du vers nombreux et savoureux] à la belle et pure diction, la fable à l’histoire, et la Philosophie à la Medecine, je dy le siecle bien-heureux qui nous a produit un tel homme | C je ne me puis tenir de m’escrier, Deus deus ille Menalca, et de dire le siecle bien-heureux qui nous a produit un tel homme] *.

    (Suivent en BC les développements qui commencent par Quant au jugement de ses ouvrages... V. ci-dessus, p. 41, note 5.)

  476. B simples, et sans fiction et affetterie courtisane | C ouverts et simples, sans fiction et affetterie courtisane
  477. C avoit tousjours desiré d’estre tel
  478. A pas de virgule après escrits | BC ses mœurs, sa face et ses escrits
  479. BC paroistre
  480. BC des biens qu’il avoit. Il n’estoit ennemy d’aucun, et si aucuns se sont rendus ses ennemis, ils s’en sont donné le subject : mais sa naturelle douceur les en a faict repentir.
  481. BC Sa demeure ordinaire estoit ou à Sainct Cosme
  482. C l’œilet | 1604-1630 l’œillet
  483. C volontiers, et où, pour cet exercice, il faisoit nourrir des chiens que le feu Roy Charles luy avoit donnez, ensemble un Faulcon et un Tiercelet d’autour :
  484. C Bellerie, ou celle d’Helene,
  485. AC inventions lesquelles
  486. B peuple, s’ecartant çà et là, comme une semence esgarée, | C comme une semence esgarée de la matrice,
  487. BC Quant il estoit à Paris, et qu’il vouloit s’esjouir avec ses amis, ou composer à requoy, il se delectoit ou à Meudon, tant à cause des bois que du plaisant regard de la riviere de Seine,
  488. B Hercueil, et Vanves | C Hercueil, Sainct Clou, et Vanves
  489. A lieux, en sa maison
  490. A Danjou
  491. BC le fut voir plusieurs fois.
  492. B Il sçavoit, comme il n’ignoroit rien, beaucoup | C Il sçavoit assez (comme il n’ignoroit rien) beaucoup | 1609-1623 suppriment assez
  493. 1609-1623 il s’en retiroit aisément (leçon faut. adoptée par Bl. VIII, 51)
  494. A recreative : Mais
  495. C supprime s’il ne parloit à eux. Mais à cet alinéa BC ajoutent celui-ci La peinture et sculpture, comme aussi la Musique, luy estoient à singulier plaisir [1609 in-fo, et surtout celle du Sieur Mauduit,] * : et principalement aimoit à chanter et à ouyr chanter ses vers, appellant la Musique sœur puisnée de la Poesie, et les Poetes et Musiciens enfans sacrez des Muses ; que sans la Musique la Poesie estoit presque sans grace, comme la Musique sans la melodie des vers, inanimée et sans vie *. (Vient ensuite l’alinéa final Il incitoit fort...)
  496. BC comme il peut avenir [C advenir]
  497. A declaircir | B d’esclaircir | C de esclaircir
  498. AB virgule après rude | C et polir ne fait qu’user et corrompre la trempe.
  499. BC les doctes [C Les doctes] qui verront sans passion ses dernieres conceptions en jugeront.
  500. BC J’oseray bien prononcer toutesfois que ses œuvres en general sont tant pleins [C pleines] d’excellence
  501. A imiter : Et nostre Ronsard
  502. A pratique (f. d’impr. évidente)
  503. BC si heureusement
  504. A le sien, il ny
  505. A nature : Et | C nature : et
  506. ABC et semble ayant osté [C esté]
  507. C ne gist pas
  508. A des plus belles : Et | B au retranchement, chois et arrengement des plus belles. Et | C au retranchement des unes et aux choix et arrengement des plus belles. Et
  509. B nous engendrent ce contentement qui meine en l’admiration : | C nous engendrent ce parfait contentement qui nous ravit en l’admiration.
  510. C en la conception et phantasie du Poëte
  511. C celles qui plus raisonnablement et avec grande contention d’esprit luy viennent à gré.
  512. C ont remporté l’honeur
  513. A un point après different. BC remanient et augmentent cette fin d’alinéa ainsi :

    B unique. Qui n’admireroit son divin Genie, la grandeur et venerable Majesté de ses conceptions, la variété de ses entrelassemens Poetiques, dont il enrichit comme de franges et passemens ses divins ouvrages : la facilité inimitable de ses vers : comme il est floride, rond, reserré, pressé quand il veut, egal à son suject, d’un vers nombreux et sonoreux *, elegant et poly, d’un stile hautain, non errené ny trainant à terre ou effeminé : comme il est aggreable en comparaisons industrieuses et nayves, elabouré en vives descriptions, et en toutes ces choses autant tousjours semblable à soy-mesmes, comme en variété d’inventions et d’argumens il est tousjours dissemblable et different ? Ainsi que l’ingenieuse Abeille, il s’est servi si dextrement des fleurs des meilleurs escrivains, qu’il en a rendu le miel tout sien *.

    C unique. Prenez garde à son eloquence diversiffiée de toutes varietez et qui entierement imite la nature mere de toutes choses, qui n’a esté estimée belle par les anciens que pour estre inconstante et variable en ses perfections *, comme une Musique parfaite en son armonie de plusieurs et divers tons, et accors. Pouvant appeller le corps de ses œuvres un petit monde accomply de toutes parties belles en leur diversité, tant il imite le monde naturel : Car comme cettuy-cy d’un costé se montre fertile et luxuriant en riches moissons, esgaié de belles et ver-florissantes prairies, que mille ruisseaux et fonteines resjoüissent de leurs courses argentines, puis environné de cette grande mer bruiante qui rehausse et releve son embellissement : d’autre costé vous la voiez hispide et chevelue de tant de bocages et hautes forestz, sterile en landes et bruieres, seiche en tant de païs sablonneux, et deserte en tant de rochers et pierreuses montagnes, ce qui rend ce Tout parfait [on lit Tout-parfait | en sa variété, ainsi devons nous admirer le divin Genie de sa Poësie *, la grandeur et venerable majesté de ses conceptions, la variété de ses entrelassemens Poëtiques dont il enrichit comme de franges et passemens ses divins ouvrages, la facilité inimitable [on lit immitable] de ses vers, comme là il est floride et copieux, par fois aride et raboteux, icy rond, reserré, et pressé quand il veut, d’un vers nombreux et savoureux, elegant et poly, d’un stile hautain, non errené ny trainant à terre ou effeminé : agreable en comparaisons industrieuses et naïves, elabouré en vives descriptions, et en toutes ces choses autant tousjours egal à son sujet, et à soy-mesmes, comme en varieté d’inventions et d’argumans il est tousjours dissemblable et different, representant toutes les Muses ensemble qui ont toutes diverse et differente face, en laquelle neantmoins on recognoist que elles sont sœurs et filles de Jupiter et Mnemosine (sic). Ainsi que l’ingenieuse abbeille, il s’est servi si dextrement des fleurs des meilleurs escrivains qu’il en a rendu le miel tout sien.

    (Vient ensuite l’alinéa qui commence par Les Satyres qu’il avoit faites..... V. ci-dessus, p. 40.)

  514. A François quelques
  515. C développe cette phrase en la transposant plus haut, p. 14, note 3.
  516. BC développent cet alinéa ainsi :

    Il avoit envie, si la santé et la Parque l’eussent permis, d’escrire plusieurs œuvres Chrestiennes, et traiter ingenieusement et dignement la naissance du monde : mais il nous en a laissé seulement le desir : bien a-il [C avoit il] commencé un Poëme de la Loy divine non achevé, dont en voicy l’eschantillon [C non achevé, qu’il voüoit à Henry à present roy de France et de Navarre, avec presage de grande promesse, qui n’est encore manifeste qu’au Ciel, et combien que les Poëtes ayent esté appellez des anciens Vates et devins *, en voicy l’eschantillon :

    Mon Prince, illustre sang de la race Bourbonne,
    A qui le Ciel promet de porter la couronne
    Que ton grand Saint Loys porta dessus le front,
    Si la chasse, la guerre, et les conseils qui font
    Le nom d’un Cappitaine apres la mort revivre
    N’amusent ton esprit, embrasse moy ce livre.
    Et ne refuse point d’acquerir le bon-heur
    Que ton humble subject celebre à ton honneur.] *
    Tu ne liras icy les amours insensées
    Des mondains tourmentez de frivoles pensées,
    Mais d’un peuple qui tremble effraié de la loy
    Que Dieu pere eternel escrivit de son doy.
    Un rocher s’eslevoit au milieu d’une plaine
    Effroiable d’horreur et d’une vaste areine,
    Hault rocher deserté dont le sommet pointu
    De l’orage des vents estait tousjours batu :
    Une effroiable peur comme un rampart l’emmure
    D’un torrent esbordé [C debordé], dont le rauque murmure
    Bouillonnant effroyoit les voisins à l’entour [C d’alentour].
    Des Sangliers et des Cerfs agreable [C l’agreable] sejour.
    Le Ciel pour ce jour là serenoit la montaigne.
    Le vent estoit muet, muette la campaigne,
    Quand l’horreur solitaire et l’effroy d’un tel lieu
    Plus que les grands Palais fut agreable à Dieu,
    Pour assembler son peuple et le tenir en crainte,
    Et luy bailler le frein d’une douce contrainte.
    Pour ce Moyse il appelle, et luy a dit ainsi
    Lui resveillant l’esprit : Marche mon cher soucy,
    Grimpe au sommet du mont et atten que je vienne.
    Fay que mon peuple en presse au pied du mont se tienne,
    De teste, de visage et d’espaules espes,
    Attendant de ma loy le mandement expres.
    Le Prophete obeit, il monta sur la roche,
    Et plein de majesté de son maistre il s’approche. *

    Qui montre assez, avec autres semblables pieces en ses œuvres, qu’il n’avoit

    faute de volonté ny de moyens pour loger les Muses en nos temples *. Il avoit aussi desseigné trois livres * de la Militie Françoise qu’il adressoit au Roy, dont

    le commencement est vers la fin des Poëmes *. [C au Roy, dont voicy le fragment :

    Je chante par quel art la France peut remettre
    Les armes en honneur, vueilles le moy permettre,
    Neufvaine qui d’Olympe habite les sommetz.
    Accomplissant par moy l’œuvre que je prometz.
    Mars quitte moy le sein de Cypris ton amie,
    Repousse de tes yeux la jeunesse endormie,
    Desveloppe ton bras languissant à l’entour
    De son col qui l’enerve empoisonné d’Amour.
    Vien le dos tout chargé du fais de ta cuirasse,
    Pren la hache en la main tel que te veit * la Thrace
    Retournant tout sanglant du meurtre des Geans
    Foudroyez à les piedz par les champs Phlegreans.
    Et toy, prince Henry, * des armes la merveille,
    Apres le soing public preste moy ton oreille,
    Inspire moy l’audace, eschauffe moy la peur,
    Et metz avecques moy la main à ce labeur]

    Pareillement un Poëme intitulé l’Hercule Tu-lion [C intitulé Hercule Tu’lion] *, non achevé, qu’il avoit ainsi commencé :

    Tu peux te garantir du Soleil qui nous brusle
    (Dit le fort Iocaste * au magnanime Hercule)
    Dessous ceste umbre assis, s’il te plaist nous conter
    Comme ta force peut * le Lion surmonter,
    Qui prenoit en Nemée et logis et pasture,
    Et dont la peau te sert encore de vesture.
    Car à voir tes sourcils, tes cheveux mal-peignez.
    Tes bras pelus, nerveux, et tes yeux renfrongnez.
    Nul homme sinon toy n’eust sceu parfaire l’œuvre,
    Puis ta dure massue assez le nous descœuvre.
    Il n’avoit achevé, quand dix bœufs du Soleil, *
    Effroyez de la peau du Lion non-pareil
    Qu’Hercule avoit au dos, le choquant l’irriterent,
    Et l’ire de son fiel agassant despiterent.

    [C En sa premiere jeunesse il s’estoit addonné à la Muse latine, et de fait nous avons veu quelques vers latins de sa façon assez passables, comme ceux qu’il addresse au Cardinal de Lorraine, et à Charles Evesque du Mans et Cardinal de Ramboüillet, et les Epigrammes contre quelques ministres, et le Tombeau du Roy Charles IX, mais qui monstrent par quelque contrainte forcée, ou qu’il n’y estoit point entierement né, ou qu’il ne s’y plaisoit pas, aussi n’en avoit-il continué l’exercice, pour escrire en nostre langue *.

    Quant à l’oraison continuë *, il ne disoit pas des mieux en propos communs, ou plustost se plaisoit en une dedaigneuse nonchalance, laquelle il mettoit au compte de sa liberté. Que s’il avoit à discourir, en presence ou par commandement des grands avec quelque appareil, il disoit des mieux : tesmoin le docte discours qu’il fit sur le suject des vertus actives*, qui se voit encores entre les mains des curieux et qu’il accompagna d’une genereuse et pareille action *, par le commandement, et en presence du Roy Henry III, lors que ce prince voulut dresser l’Academie de son Palais, et fit choix des plus doctes hommes de son roiaume, pour aprendre à moindre peine les bonnes lettres par leurs rares discours, enrichis des plus belles choses qu’on peust rechercher sur un suject, et qu’ils debvoient faire chacun à leur tour. Du nombre desquels furent choisis des premiers avec Ronsard le sieur de Pybrac, qui estoit autheur de ceste entreprise, et Doron Maistre des Requestes, Tyard Evesque de Chalons, Baïf, Desportes Abbé de Tyron, et le docte

  517. A’ un jour
  518. AA’ quelque fruict à bien escrire *
  519. BC les jeunes hommes qu’il jugeoit par un gentil naturel promettre quelque fruict en la Poësie, à bien escrire, et plustost à moins et mieux faire : car les vers se doivent peser et non conter [C compter], et ressemblent au Diamant, qui estant de belle eau et d’excellente grandeur [C au Diamant parangon qui estant de belle eau et rendant un bel esclat], seul vaut mieux qu’une centaine de moyens.
  520. BC Je marqueray tousjours ce jour d’un craion bien-heureux
  521. BC mais m’incita courageusement
  522. B à continuer et l’aller voir | C à continuer, et le visiter
  523. A met une virg. après chiche et n’accentue pas versé
  524. BC non chiche de me deceler beaucoup de ses [1609-1630 ces] divins et misterieux secrets, avec lesquels le premier il m’eschaufa l’inclination en la Poësie
  525. A s’y peu que j’en puis recognoistre en moy. Et depuis
  526. BC si peu que, parmy la severité de nos loix *, j’en puis recognoistre en moy, et depuis honora mes escrits de la gloire qui regorgeoit en luy, engageant mon affection en son amitié par l’eternel lien de ses Lauriers.
  527. C En recompense de quoy. Belle et genereuse ame, ayant receu de toy office et faveur de pere, puisse-tu au ciel en toute douceur et en paix tranquillement reposer *, recevant en gré, comme d’un fils non ingrat qui veut aucunement recognoistre la paternelle pieté d’une autre, ce fraile vaisseau que j’ay fait pour y enfermer tes cendres tant precieuses, par moy ramassées, et que je presente à la posterité, reliques de tant de richesses fondues en toy seul, et suffisant tesmoignage des regrets que la France et moy te consacrons avec nez larmes perpetuelles.

    BC se terminent par ces mots Fin de la Vie de P. de Ronsard.