La Vie en fleur/Chapitre XI

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Calmann-Lévy (p. 151-156).

XI
ÉGLÉ


Sanguineis frontem moris et tempora pingit
virgile, Ecl., vi.


— Pierre n’est plus reconnaissable, dit ma mère, son caractère est devenu inégal, bizarre. Il passe brusquement et sans cause de la joie à la tristesse.

— Il a besoin de grand air et de mouvement, dit mon père.

À la mi-août, pensant que la campagne me ferait du bien, mes parents, qui ne pouvaient quitter Paris, m’envoyèrent en pension chez un petit-neveu de Madame Laroque, Isodore Gonse, cultivateur à Saint-Pierre, près de Granville.

La voie ferrée allait à cette époque jusqu’à Carentan. De ce petit port où, dans les rues tortueuses, travaillent, adossées aux vieilles murailles, les dentellières hâlées, la diligence me conduisit à Granville.

Le père Gonse m’y attendait. Après m’avoir offert dans un cabaret du faubourg deux moques d’un cidre très dur, qui me fit mal à la tête, il m’emmena dans sa carriole au village de Saint-Pierre dont il était maire, et où il possédait de grasses prairies qui lui donnaient du bien sans peine.

Rubicond, de forte encolure, il montrait une grande capacité de boire et de gagner, savait à peine lire et savait la loi mieux que son notaire, et, tout en patoisant, contait aussi bien que Béroald De Verville. Sa femme, toute fluette, plus vieille que son âge, de bon ton, avait dans sa mise et son allure cet air de religieuse qu’on retrouvait, en ce temps-là, chez la plupart des paysannes riches. Leur fille Mathilde tenait de son père pour la force et la santé ; belle fille peut-être sous le vermillon de son visageBet le fagotage de sa personne, et point sotte, non plus que ses parents. Mais je ne faisais nulle attention à elle ; timide et sauvage, je ne voyais mes hôtes que pendant les repas qu’ils prolongeaient beaucoup trop à mon gré. Les lenteurs du café et du pousse-café si douces aux campagnards m’étaient insupportables. J’avais hâte de regagner ma solitude peuplée de figures de rêve et de courir dans la campagne.

Le village longeait la grand’route au midi et descendait au nord vers un étang que les papillons blancs traversaient par couples, et un petit bois avec des restes de haute futaie qui faisait mes délices. À cinq cents pas de ce bois s’élevait au milieu de ses douves, où des myriades d’insectes dansaient le soir, le château de Saint-Pierre, habité par les choucas. Ses plafonds s’étaient effondrés et les vastes cheminées, qui restaient accrochées aux murs, marquaient seules la hauteur des étages. J’y revenais sans cesse et escaladais les ruines qui chantaient au vent.

J’étais étrangement changé et ne me reconnaissais pas moi-même. Dans mes courses rapides, je me déchirais avec volupté aux ronces des haies. Peu aisé jusqu’alors dans mes mouvements, je grimpais aux arbres comme un chat et passais des journées entières sans mouvement, sans pensée, dans un chêne, entre les bras durs et glorieux que le géant levait au ciel. Ou bien, m’enfonçant au plus profond du bois, je m’étendais sur la mousse et sommeillais au murmure sonore du feuillage.

Un matin, j’allai à pied à Granville, distante de Saint-Pierre à peine de deux lieues. Sous un ciel tumultueux et bas, dans une odeur de marée, par une brise chargée de sel, je parcourus la promenade où presque un siècle auparavant, jeune et jolie, Madame Laroque avait fleuri comme un pommier. Je contemplai les vieux murs où les chouans avaient enfoncé leurs baïonnettes pour se faire des échelons et monter à l’assaut de la cité[1]. Accoudé au parapet, je regardai longuement les rochers fauves, la plage tachée de varech où la lame déposait une écume dont le vent soulevait les bouillons, l’horizon plus morne et plus désolé que tout ce que le vieil Homère nous conte du rivage des Cimmériens.

Alors, mon cœur, gros de tristesse et d’inquiétude, éclata. Je sanglotai et désirai mourir, non par lassitude et ennui d’être, mais parce que la vie m’apparaissait trop belle et trop charmante pour que je ne sentisse pas aussi du goût pour la mort, sa sœur et son amie, toujours enlacée à elle, et parce que je chérissais la nature jusqu’à vouloir m’anéantir dans son sein. Elle ne m’avait jamais été si douce. L’air coulait tiède et parfumé dans ma poitrine ; les souffles du soir me donnaient des caresses nouvelles et des frissons inconnus.

Pensant que je m’ennuyais, le père Gonse me prêta un vieux fusil et me conseilla de me distraire en abattant du gibier, si j’en trouvais. J’allai tirer les choucas qui nichaient dans les pierres du vieux château. J’en abattis un. Je le vis tomber, une aile immobile ; une de ses plumes flottait au-dessus de lui et le suivait lentement. En même temps, tous ces beaux oiseaux des ruines tournoyaient sur ma tête en poussant des cris aigus qui me perçaient l’oreille comme des malédictions. Je m’enfuis, atterré. Mon crime me faisait horreur. Je me jurai de ne plus jamais tuer un animal des airs ou des bois.

Je pris un Virgile que j’avais mis dans ma valise et le lus, le relus et le chantai en moi avec des larmes et des frissons d’admiration. À mes jours d’agitation succédaient des jours de torpeur.

Tandis que, par une chaude journée, je sommeillais dans mon bois, sous la feuillée que le soleil criblait de ses flèches d’or, je fus réveillé par une main qui se posait sur mon visage. C’était la fille de mon hôte, mademoiselle Mathilde, qui écrasait des mûres sur mes joues et mes tempes, imitant, sans le savoir, Églé, la plus belle des naïades, qui barbouillait de ce jus empourpré le visage de Silène endormi. Mais Mathilde Gonse, qui me savait sans génie, ne me demanda pas comme Églé au divin Silène un de ces chants qui charment les bergers, les faunes et les bêtes sauvages. Sans attendre mon réveil, elle s’enfuit vivement en jetant un rire moqueur.

  1. Voir le Petit Pierre, p. 163