La Vie en fleur/Postface

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Calmann-Lévy (p. 342-349).

POSTFACE


Ces souvenirs, qui font suite au livre du Petit Pierre, sont vrais en tout ce qui concerne les faits principaux, les caractères et les mœurs. Quand j’ai commencé de les remémorer, sans suite et sans ordre (dans le Livre de mon ami et dans Pierre Nozière) beaucoup de témoins de mon enfance vivaient encore, que je livrais au public ; j’ai dû changer leurs noms et leurs conditions pour ne pas offenser leur orgueil ou leur modestie. Ces sentiments sont d’une sensibilité extrême chez les personnes assez heureuses pour vivre dans l’obscurité. La vue seule de leur nom dans un journal les émeut ; éloge et blâme les troublent également quand ils sont divulgués. Mon père et ma mère me restaient. N’ayant que des louanges à leur donner, que des actions de grâces à leur rendre, pour les leur faire agréer, me fallait-il encore les leur offrir voilées.

Ils reposent depuis longtemps tous deux, côte à côte, sous une pierre moussue, au bord du bois qui ombragea leur paisible vieillesse. Et maintenant que les années dévastatrices ont roulé abondamment leur torrent sur mon enfance, et tout emporté, je craindrais encore de froisser, par malencontre, ma piété filiale en quelqu’une de ses fibres qui plongent si avant dans le passé.

Je devais donc en user comme j’ai fait ou ne point publier ces historiettes de mon vivant, selon l’usage ordinaire de ceux qui écrivent leur vie ou des parties de leur vie. J’oserai dire, en me parant d’une splendide impropriété de langage, que presque tous les mémoires sont des mémoires d’outre-tombe. Mais je n’ai pas dédié « mes enfances » à la postérité, ni supposé un moment que la race future pût s’intéresser à ces bagatelles. Je crois à présent que tous tant que nous sommes, grands et petits, nous n’aurons pas plus de postérité que n’en eurent les derniers écrivains de l’antiquité latine, et que l’Europe nouvelle sera trop différente de l’Europe qui s’abîme à cette heure sous nos yeux, pour se soucier de nos arts et de notre pensée. N’étant pas prophète, je ne prévoyais pas la ruine effroyable et prochaine de notre civilisation quand, à trente-sept ans, au milieu du chemin de la vie, je transformai le petit Anatole en petit Pierre. Pour mon propre compte je ne fus pas fâché de changer sur le papier de nom et de condition. Je m’en trouvais plus à l’aise pour parler de moi, pour m’accuser, me louer, me plaindre, me sourire, me gronder à loisir. À Venise, au temps jadis, les habitants qui ne voulaient point être abordés attachaient à un bouton de leur habit un masque grand comme la paume de la main, et avertissaient ainsi les passants de ne point les aborder. De même, ce nom supposé ne me déguisait pas, mais il marquait mon intention de ne pas paraître.

Ce déguisement me fut aussi très avantageux en ce qu’il m’a permis de dissimuler le défaut de ma mémoire qui est très mauvaise et de confondre les torts du souvenir avec les droits de l’imagination. J’ai pu combiner des circonstances pour remplacer celles qui m’échappaient. Mais ces combinaisons n’eurent jamais pour raison que l’envie de montrer la vérité d’un caractère ; enfin, je crois que l’on n’a jamais menti d’une façon plus véridique. Jean-jacques, dans un endroit de ses Confessions, a fait une déclaration assez semblable à celle-ci, autant qu’il me semble. Je dis que ma mémoire est très mauvaise. Il faut s’expliquer : la plus grande partie des images qu’elle a reçues s’y perd tout à fait, mais le peu qui y demeure est très net, et mon souvenir est un brillant musée.

Cette manière d’écrire sur mon enfance offre encore un avantage, qui est à mon sens le plus précieux de tous : c’est d’associer, si peu que ce soit, la fiction à la réalité. Je le répète : j’ai bien peu menti dans ces récits et jamais sur l’essentiel ; mais peut-être ai-je assez menti pour enseigner et plaire. La vérité n’a jamais été regardée nue. Fiction, fable, conte, mythe, voilà les déguisements sous lesquels les hommes l’ont toujours connue et aimée. Je serais tenté de croire que sans un peu de fiction le Petit Pierre eût déplu ; et c’eût été dommage, non pour moi qui suis sans désir, mais pour les âmes auxquelles il a insinué de douces pensées et enseigné ces vertus sans éclat qui rendent heureux. Sans un peu de fiction, il ne sourirait point.

Pourtant, je n’affirme pas que ce déguisement soit sans inconvénient. Quelque parti qu’on prenne, il faut s’attendre à y trouver des conséquences fâcheuses. Mon confrère Lucien Descaves, avec son esprit de finesse et son grand sens du réel, montra un jour, en analysant le Petit Pierre, tout ce que mon père avait perdu à devenir médecin par ma fantaisie. Je conviens qu’il y a perdu une librairie, ce qui n’est pas peu pour un bibliophile comme Lucien Descaves. Mais ce que je sais mieux que personne, c’est que mon père n’avait nul attachement pour cette librairie que je lui ai ôtée. Dénué de tout esprit commercial, il était plus propre à lire ses livres qu’à les vendre. Son intelligence, toute métaphysique, ne considérait point les dehors des choses ; il n’aimait point les livres pour leur figure et avait les bibliophiles en aversion. Je dirai, sans paradoxe, que le docteur Nozière, dans son cabinet, ressemble plus profondément à mon père, que mon père lui-même dans sa librairie. Ce que je lui ai retiré tenait de la fortune et je lui ai donné en échange ce qui s’accordait à sa nature. Je n’en ai pas moins supprimé une bouquinerie. Que Lucien Descaves veuille me le pardonner, en tenant compte que j’en ai ouvert une ailleurs pour Jacques Tournebroche. Descaves a signalé, je crois, ma faute la plus grave. J’espère que personne ne me fera un grief bien lourd d’avoir transféré le logis de mon parrain à cent pas de distance de la rue des Grands-Augustins, dans la rue Saint-André-des-Arts qu’habita Pierre de L’Estoile. Il y a beaucoup de contemporains de mon enfance, dont je n’ai pas du tout dérangé les habitudes ; il y en a plusieurs comme M. Dubois à qui j’ai gardé le nom, me contentant de lui retrancher un titre nobiliaire, que d’ailleurs il ne portait pas.

J’ai déjà dit que j’étais tenté de défier comme Jean-Jacques tout homme de se dire meilleur que moi. Je me hâte d’ajouter que je ne m’estime pas beaucoup pour cela. Je crois les hommes en général plus méchants qu’ils ne paraissent. Ils ne se montrent pas tels qu’ils sont ; ils se cachent pour commettre des actes qui les feraient haïr ou mépriser et se montrent pour agir de manière à être approuvés ou admirés. J’ai rarement ouvert une porte par mégarde sans découvrir un spectacle qui me fît prendre l’humanité en pitié, en dégoût ou en horreur. Qu’y puis-je faire ? Ce n’est pas bon à dire, mais je ne puis me retenir.

Cette vérité que j’aime passionnément, lui ai-je été toujours fidèle ? Je m’en flattais tout à l’heure. Après mûre réflexion, je n’en jurerais pas. Il n’y a pas beaucoup d’art dans ces récits ; mais peut-être s’en est-il glissé quelque peu ; et qui dit art dit arrangement, dissimulation, mensonge.

C’est une question de savoir si le langage humain se prête parfaitement à l’expression de la vérité ; il est sorti du cri des animaux et il en garde les caractères ; il exprime les sentiments, les passions, les besoins, la joie et la douleur, la haine et l’amour. Il n’est pas fait pour dire la vérité. Elle n’est pas dans l’âme des bêtes sauvages : elle n’est point dans la nôtre, et les métaphysiciens qui en ont traité sont des lunatiques.

Tout ce que je peux dire c’est que j’ai été de bonne foi. Je le répète : j’aime la vérité. Je crois que l’humanité en a besoin ; mais certes elle a bien plus grand besoin encore du mensonge, qui la flatte, la console, lui donne des espérances infinies. Sans le mensonge, elle périrait de désespoir et d’ennui.



FIN