La Vie et la Mort du roi Richard III/Traduction Guizot, 1863/Acte I

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Richard III
Traduction par François Guizot.
Œuvres complètes de ShakespeareDidiertome 8 (p. 7-41).
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PERSONNAGES


ÉDOUARD IV, roi d’Angleterre.
ÉDOUARD, prince de Galles, ensuite Édouard V. GullBrace.svg fils d’Édouard IV.
RICHARD, duc d’York.
GEORGE, duc de Clarence.
RICHARD, duc de Glocester, GullBrace.svg frères du roi
ensuite Richard III.
UN JEUNE FILS du duc de Clarence.
HENRI, comte de Richmond, ensuite Henri VII.
LE CARDINAL BOURCHIER, archevêque de Cantorbéry.
THOMAS ROTHERAM, archevêque d’York.
JOHN MORTON, évêque d’Ély.
LE DUC DE BUCKINGHAM.
LE DUC DE NORFOLK.
LE COMTE DE SURREY, son fils.
LE COMTE RIVERS, frère de la reine Élisabeth, femme d’Édouard.
LE MARQUIS DE DORSET, GullBrace.svg fils de la reine
LORD GREY.
LE COMTE D’OXFORD.
LORD HASTINGS.
LORD STANLEY.
LORD LOVEL.
SIR THOMAS VAUGHAN.
SIR RICHARD RATCLIFF.
SIR WILLIAM CATESBY.
SIR JAMES TYRREL.
SIR JAMES BLUNT.
SIR WALTER HERBERT.
SIR ROBERT BRAKENBURY, lieutenant de la Tour de Londres.
CHRISTOPHE URSWICK, prêtre.
UN AUTRE PRÊTRE.
LE LORD MAIRE DE LONDRES.
LE SHERIF DE WILTSHIRE.
LA REINE ÉLISABETH, femme d’Édouard IV.
LA REINE MARGUERITE D’ANJOU, veuve de Henri VI.
LA DUCHESSE D’YORK, mère d’Édouard IV, duc de Clarence, et du duc de Glocester.
LADY ANNE, veuve d’Édouard, prince de Galles, fils de Henri VI, mariée ensuite au duc de Glocester.
UNE FILLE du duc de Clarence.
LORDS, et autres personnes de la suite. DEUX GENTILSHOMMES, UN
POURSUIVANT, UN CLERC, CITOYENS, MEURTRIERS, MESSAGERS, SPECTRES,
SOLDATS, ETC.


La scène est en Angleterre


ACTE PREMIER


Scène 1

À Londres.--Une rue.

Entre le Duc de Glocester.

Glocester. ― Enfin le soleil d’York a changé en un brillant été l’hiver de nos disgrâces, et les nuages qui s’étaient abaissés sur notre maison sont ensevelis dans le sein du profond Océan. Maintenant notre front est ceint des guirlandes de la victoire, et nos armes brisées sont suspendues pour lui servir de monument. Le funeste bruit des combats a fait place à de joyeuses réunions, nos marches guerrières à des danses agréables. La guerre au visage renfrogné a aplani son front chargé de rides, et maintenant, au lieu de monter des coursiers armés pour le combat, et de porter l’effroi dans l’âme des ennemis tremblants, elle danse d’un pied léger dans les appartements des femmes, charmée par les sons d’un luth voluptueux. Mais moi qui ne suis point formé pour ces jeux badins, ni tourné de façon à caresser de l’œil une glace amoureuse ; moi qui suis grossièrement bâti et qui n’ai point cette majesté de l’amour qui se pavane devant une nymphe folâtre et légère ; moi en qui sont tronquées toutes les belles proportions, moi dont la perfide nature évita traîtreusement de tracer les traits lorsqu’elle m’envoya avant le temps dans ce monde des vivants, difforme, ébauché, à peine à moitié fini, et si irrégulier, si étrange à voir, que les chiens aboient contre moi quand je m’arrête auprès d’eux ; moi qui, dans ces ébats efféminés de la paix, n’ai aucun plaisir auquel je puisse passer le temps, à moins que je ne le passe à observer mon ombre au soleil, et à deviser sur ma propre difformité ; ― si je ne puis être amant et contribuer aux plaisirs de ces beaux jours de galanterie, je suis décidé à me montrer un scélérat, et je hais les amusements de ces jours de frivolité. J’ai ourdi des plans, j’ai fait servir de radoteuses prophéties, des songes, des libelles à élever de dangereux soupçons, propres à animer l’un contre l’autre d’une haine mortelle mon frère Clarence et le roi ; et pour peu que le roi Édouard soit aussi franc, aussi fidèle à sa parole, que je suis rusé, fourbe et traître, ce jour doit voir Clarence mis en cage d’après une prédiction qui annonce que G… donnera la mort aux héritiers d’Édouard. Pensées, replongez-vous dans le fond de mon âme. Voilà Clarence. (Entre Clarence avec des gardes et Brakenbury.) Bonjour, mon frère. Que signifie cette garde armée qui suit Votre Grâce ?

Clarence. ― C’est Sa Majesté qui, chérissant la sûreté de ma personne, me l’a donnée pour me conduire à la Tour.

Glocester. ― Et pour quelle cause ?

Clarence. ― Parce que mon nom est George.

Glocester. ― Hélas ! milord, cette faute n’est pas la vôtre. Ce sont vos parrains qu’il devrait faire mettre en prison pour cela. Oh ! selon toute apparence, Sa Majesté a le projet de vous faire baptiser de nouveau dans la Tour.― Mais au vrai, Clarence, quelle est la raison ? ― Puis-je le savoir ?

Clarence. ― Oui, Richard, quand je le saurai : car je proteste que, quant à présent, je l’ignore : mais autant que j’ai pu comprendre, il prête l’oreille à des prophéties, à des songes ; il veut ôter de l’alphabet la lettre G, et il dit qu’un sorcier lui a annoncé que G… priverait ses enfants de sa succession : et parce que mon nom commence par un G, il en conclut dans sa tête que c’est moi qui suis désigné. Ce sont ces sottises-là et quelques autres du même genre qui, à ce que j’apprends, ont déterminé Sa Majesté à me faire emprisonner.

Glocester. ― Oui, voilà ce qui arrive lorsque les hommes sont gouvernés par les femmes.― Ce n’est pas le roi qui vous envoie à la Tour : c’est sa femme milady Grey : Clarence, c’est elle qui pousse à cette extrémité. N’est-ce pas elle, et cet honnête homme de bien Antoine Woodville son frère, qui ont fait envoyer lord Hastings à la Tour, dont il vient de sortir ce jour même ? Nous ne sommes pas en sûreté, Clarence, nous ne sommes pas en sûreté.

Clarence. ― Par le Ciel, je crois en effet que personne n’est en sûreté ici que les parents de la reine, et les messagers nocturnes qui se fatiguent à aller et venir entre le roi et sa maîtresse Jeanne Shore. N’avez-vous pas su quelles humbles supplications lui a faites le lord Hastings pour obtenir sa délivrance ?

Glocester. ― C’est par ses humbles prières à cette divinité que milord chambellan a obtenu sa liberté. Je vous le dis : si nous voulons nous conserver dans les bonnes grâces du roi, je pense que le meilleur moyen est de nous mettre au nombre de ses gens, de porter sa livrée. La vieille et jalouse veuve et celle-ci, depuis que notre frère en a fait des dames, sont de puissantes commères dans cette monarchie.

Brakenbury. ― Je demande pardon à Vos Grâces : mais Sa Majesté m’a expressément enjoint de ne permettre à aucun homme, de quelque rang qu’il puisse être, un entretien particulier avec son frère.

Glocester. ― Oui ? Eh bien, s’il plaît à Votre Seigneurie, Brakenbury, vous pouvez être en tiers dans tout ce que nous disons : il n’y a nul crime de trahison dans nos paroles, mon cher.― Nous disons que le roi est sage et vertueux, et que la noble reine est d’âge à plaire, belle et point jalouse.― Nous disons que la femme de Shore a le pied mignon, les lèvres vermeilles comme la cerise, un œil charmant, le discours infiniment agréable ; que les parents de la reine sont devenus de beaux gentilshommes : qu’en dites-vous, mon ami ? Tout cela n’est-il pas vrai ?

Brakenbury. ― Milord, je n’ai rien à faire de tout cela.

Glocester. ― Rien à faire avec mistriss Shore ? Je te dis, ami, que celui qui a quelque chose à faire avec elle, hors un seul, ferait bien de le faire en secret et quand ils seront seuls.

Brakenbury. ― Hors un seul ! lequel, milord ?

Glocester. ― Eh ! son mari, apparemment.― Voudrais-tu me trahir ?

Brakenbury. ― Je supplie Votre Grâce de me pardonner, et aussi de cesser cet entretien avec le noble duc.

Clarence. ― Nous connaissons le devoir qui t’est imposé, Brakenbury, et nous allons obéir.

Glocester. ― Nous sommes les sujets méprisés de la reine, et il nous faut obéir ! ― Adieu, mon frère. Je vais trouver le roi, et à quoi que ce soit qu’il vous plaise de m’employer, fût-ce d’appeler ma sœur la veuve que s’est donnée le roi Édouard, je ferai tout pour hâter votre délivrance.― En attendant, ce profond outrage fait à l’union fraternelle m’affecte plus profondément que vous ne pouvez l’imaginer.

Clarence. ― Je sais qu’il ne plaît à aucun de nous.

Glocester. ― Allez, votre emprisonnement ne sera pas long : je vous en délivrerai, ou je prendrai votre place. En attendant, tâchez d’avoir patience.

Clarence. ― Il le faut bien. Adieu.

(Clarence sort avec Brakenbury et les gardes.)

Glocester. ― Va, suis ton chemin, par lequel tu ne repasseras jamais, simple et crédule Clarence. Je t’aime tant, que dans peu j’enverrai ton âme dans le ciel, si le ciel veut en recevoir le présent de ma main. Mais qui s’approche ? C’est Hastings, tout nouvellement élargi.

(Entre Hastings.)

Hastings. ― Bonjour, mon gracieux lord.

Glocester. ― Bonjour, mon digne lord chambellan. Je me félicite de vous voir rendu au grand air. Comment Votre Seigneurie a-t-elle supporté son emprisonnement ?

Hastings. ― Avec patience, mon noble lord, comme il faut que fassent les prisonniers. Mais j’espère vivre, milord, pour remercier les auteurs de mon emprisonnement.

Glocester. ― Oh ! sans doute, sans doute ; et Clarence l’espère bien aussi : car ceux qui se sont montrés vos ennemis sont aussi les siens, et ils ont réussi contre lui, comme contre vous.

Hastings. ― C’est pitié que l’aigle soit mis en cage, tandis que les vautours et les étourneaux pillent en liberté.

Glocester. ― Quelles nouvelles du dehors ?

Hastings. ― Il n’y a rien au dehors d’aussi fâcheux que ce qui se passe ici.― Le roi est en mauvais état, faible, mélancolique, et ses médecins en sont fort inquiets.

Glocester. ― Oui, par saint Paul ; voilà une nouvelle bien fâcheuse en effet ! oh ! il a suivi longtemps un mauvais régime ; et il a par trop épuisé sa royale personne : cela est triste à penser. Mais quoi, garde-t-il le lit ?

Hastings. ― Il est au lit.

Glocester. ― Allez-y le premier, et je vais vous suivre. (Hastings sort.) Il ne peut vivre ; je l’espère : mais il ne faut pas qu’il meure avant que George ait été dépêché en poste pour le ciel.― Je vais entrer, pour irriter encore plus sa haine contre Clarence par des mensonges armés d’arguments qui aient du poids ; et si je n’échoue pas dans mes profondes machinations, Clarence n’a pas un jour de plus à vivre. Cela fait, que Dieu dispose du roi Édouard dans sa miséricorde, et me laisse à mon tour la scène du monde pour m’y démener.― Alors j’épouserai la fille cadette de Warwick…. Quoi, après avoir tué son mari et son père ? ― Le moyen le plus court de donner satisfaction à cette pauvre créature, c’est de devenir son mari et son père ; et c’est ce que je veux faire, non pas tant par amour que pour certaine autre vue secrète à laquelle je dois parvenir en l’épousant.― Mais me voilà toujours à courir au marché avant mon cheval. Clarence respire encore, Édouard vit et règne : c’est quand ils n’y seront plus que je pourrai faire le compte de mes bénéfices.

Il sort.)


Scène 2

Toujours à Londres. — Une rue.

Entre le convoi du roi Henri VI ; son corps est porté dans un cercueil découvert et entouré de troupes avec des hallebardes ; Lady Anne suivant le deuil.

Anne. ― Déposez, déposez ici votre honorable fardeau (si du moins l’honneur peut s’ensevelir dans un cercueil}}) : laissez-moi un moment répandre les pleurs du deuil sur la mort prématurée du vertueux Lancastre.― Pauvre image glacée d’un saint roi ! pâles cendres de la maison de Lancastre ! restes privés de sang royal, qu’il me soit permis d’adresser à ton ombre la prière d’écouter les lamentations de la pauvre Anne, de la femme de ton Édouard, de ton fils massacré, percé de la même main qui t’a fait ces blessures ! Vois ; dans ces ouvertures par où ta vie s’est écoulée, je verse le baume inutile de mes pauvres yeux. Oh ! maudite soit la main qui a ouvert ces larges plaies ! maudit soit le cœur qui en eut le courage ! maudit le sang qui fit couler ce sang ! Que des calamités plus désastreuses que je n’en peux souhaiter aux serpents, aux aspics, aux crapauds, à tous les reptiles venimeux qui rampent en ce monde tombent sur l’odieux misérable qui, par ta mort, causa notre misère ! Si jamais il a un fils, que ce fils, avorton monstrueux, amené avant terme à la lumière du jour, effraye de son aspect hideux et contre nature la mère qui l’attendait pleine d’espérance ; et qu’il soit l’héritier du malheur qui accompagne son père ! Si jamais il a une épouse, qu’elle devienne, par sa mort, plus misérable encore que je ne le suis par la perte de mon jeune seigneur et par la sienne ! ― Allons, marchez maintenant vers Chertsey, avec le saint fardeau que vous avez tiré de Saint-Paul, pour l’inhumer en ce lieu.― Et toutes les fois que vous serez fatigués de le porter, reposez-vous, tandis que je ferai entendre mes lamentations sur le corps du roi Henri.

(Les porteurs reprennent le corps et se remettent en marche.)

(Entre Glocester.)

Glocester. ― Arrêtez, vous qui portez ce corps ; posez-le à terre.

Anne. ― Quel noir magicien évoque ici ce démon, pour venir mettre obstacle aux œuvres pieuses de la charité ?

Glocester. ― Misérables, posez ce corps, vous dis-je ; ou, par saint Paul, je fais un corps mort du premier qui me désobéira.

Anne. ― Milord, rangez-vous, et laissez passer ce cercueil.

Glocester. ― Chien mal-appris ! Arrête quand je te l’ordonne : relève ta hallebarde de dessous ma poitrine ; ou, par saint Paul, je t’étends à terre d’un seul coup, et je te foule sous mes pieds, malotru, pour punir ton audace.

(Les porteurs déposent le corps.)

Anne. ― Quoi ! vous tremblez ? vous avez peur ? ― Hélas ! je ne vous blâme point. Vous êtes des mortels, et les yeux des mortels ne peuvent soutenir la vue du démon… Eloigne-toi, effroyable ministre des enfers ! ― Tu n’avais de pouvoir que sur son corps mortel : tu ne peux en avoir sur son âme ; ainsi, va-t’en.

Glocester. ― Douce sainte, au nom de la charité, point tant d’imprécations.

Anne. ― Horrible démon, au nom de Dieu, loin d’ici, et laisse-nous en paix. Tu as établi ton enfer sur cette heureuse terre que tu as remplie de cris de malédiction, et de profondes exclamations de douleur. Si tu te plais à contempler tes odieux forfaits, regarde cet échantillon de tes assassinats. Oh ! voyez, voyez ! les blessures de Henri mort rouvrent leurs bouches glacées, et saignent de nouveau. Rougis, rougis de honte, masse odieuse de difformités : car c’est ta présence qui fait sortir le sang de ces vides et froides veines qui ne contenaient plus de sang. C’est ton forfait inhumain et contre nature qui provoque ce déluge contre nature.― Ô Dieu, qui formas ce sang, venge sa mort ! Terre qui bois ce sang, venge sa mort ! Ciel, d’un trait de ta foudre frappe à mort le meurtrier ; ou bien ouvre ton soin, ô terre, et dévore-le à l’instant comme tu engloutis le sang de ce bon roi, qu’a assassiné son bras conduit par l’enfer.

Glocester. ― Madame, vous ignorez les règles de la charité, qui rend le bien pour le mal, et bénit ceux qui nous maudissent.

Anne. ― Scélérat, tu ne connais aucune loi, ni divine ni humaine : il n’est point de bête si féroce qui ne sente quelque atteinte de pitié.

Glocester. ― Je n’en sens aucune, preuve que je ne suis point une de ces bêtes.

Anne. ― Ô prodige ! entendre le diable dire la vérité !

Glocester. ― Il est encore plus prodigieux de voir un ange se mettre ainsi en colère.― Souffrez, divine perfection entre les femmes, que je puisse me justifier en détail de ces crimes supposés.

Anne. ― Souffre plutôt, monstre d’infection entre tous les hommes, que, pour ces crimes bien connus, je maudisse en détail ta personne maudite.

Glocester. ― Toi, qui es trop belle pour que des noms puissent exprimer ta beauté, accorde-moi avec patience quelques instants pour m’excuser.

Anne. ― Toi qui es plus odieux que le cœur ne peut le concevoir, il n’est pour toi d’autre excuse admissible que d’aller te pendre.

Glocester. ― Par un pareil désespoir je m’accuserais moi-même.

Anne. ― Et c’est par le désespoir que tu pourrais t’excuser, en faisant sur toi-même une juste vengeance de l’injuste carnage que tu fais des autres.

Glocester. ― Dites, si je ne les avais pas tués ?

Anne. ― Eh bien, alors ils ne seraient pas morts ! mais ils sont morts, et par toi, scélérat diabolique.

Glocester. ― Je n’ai point tué votre mari.

Anne. ― Il est donc vivant ?

Glocester. ― Non, il est mort ; il a été tué de la main d’Édouard.

Anne. ― Tu as menti par ton infâme gorge.― La reine Marguerite a vu ton épée meurtrière fumante de son sang, cette même épée que tu allais ensuite diriger contre elle-même, si tes frères n’en eussent écarté la pointe.

Glocester. ― Je fus provoqué par sa langue calomnieuse, qui chargeait de leur crime ma tête innocente.

Anne. ― Tu fus provoqué par ton âme sanguinaire, qui ne rêva jamais que sang et carnage.― N’as-tu pas tué ce roi ?

Glocester. ― Je vous l’accorde.

Anne. ― Tu l’accordes, porc-épic ? Eh bien, que Dieu m’accorde donc aussi que tu sois damné pour cette action maudite ! ― Oh ! il était bon, doux, vertueux.

Glocester. ― Il n’en était que plus digne du Roi du ciel, qui le possède maintenant.

Anne. ― Il est dans le ciel, où tu n’entreras jamais.

Glocester. ― Qu’il me remercie donc de l’y avoir envoyé : il était plus fait pour ce séjour que pour la terre.

Anne. ― Et toi, tu n’es fait pour aucun autre séjour que l’enfer.

Glocester. ― Il y aurait encore une autre place, si vous me permettiez de la nommer.

Anne. ― Quelque cachot, sans doute.

Glocester. ― Votre chambre à coucher.

Anne. ― Que l’insomnie habite la chambre où tu reposes !

Glocester. ― Elle l’habitera, madame, jusqu’à ce que j’y repose entre vos bras.

Anne. ― Je l’espère ainsi.

Glocester. ― Et moi, j’en suis sûr.― Mais, aimable lady Anne, finissons cet assaut de mots piquants, et discutons d’une manière plus posée.― L’auteur de la mort prématurée de ces Plantagenet, Henri et Édouard, n’est-il pas aussi condamnable que celui qui en a été l’instrument ?

Anne. ― Tu en as été la cause, et de toi est sorti cet effet maudit.

Glocester. ― C’est votre beauté qui a été la cause de cet effet. Oui, votre beauté qui m’obsédait pendant mon sommeil, et me ferait entreprendre de donner la mort au monde entier, si je pouvais à ce prix vivre seulement une heure sur votre sein charmant.

Anne. ― Si je pouvais le croire, je te déclare, homicide, que tu me verrais déchirer de mes ongles la beauté de mon visage.

Glocester. ― Jamais mes yeux ne supporteraient la destruction de cette beauté. Vous ne parviendrez pas à l’outrager, tant que je serai présent. C’est elle qui m’anime comme le soleil anime le monde : elle est ma lumière, ma vie.

Anne. ― Que la sombre nuit enveloppe ta lumière, que la mort éteigne ta vie !

Glocester. ― Ne prononce pas de malédictions contre toi-même, belle créature ; tu es pour moi l’une et l’autre.

Anne. ― Je le voudrais bien, pour me venger de toi.

Glocester. ― C’est une haine bien contre nature, que de vouloir te venger de celui qui t’aime !

Anne. ― C’est une haine juste et raisonnable, que de vouloir être vengée de celui qui a tué mon mari.

Glocester. ― Celui qui t’a privée de ton mari ne l’a fait que pour t’en procurer un meilleur.

Anne. ― Il n’en existe point de meilleur que lui sur la terre.

Glocester. ― Il en est un qui vous aime plus qu’il ne vous aimait.

Anne. ― Nomme-le.

Glocester. ― Plantagenet.

Anne. ― Eh ! c’était lui.

Glocester. ― C’en est un du même nom ; mais d’une bien meilleure nature.

Anne. ― Où donc est-il ?

Glocester. ― Le voilà. (Elle lui crache au visage.) Pourquoi me craches-tu au visage ?

Anne. ― Je voudrais, à cause de toi, que ce fût un mortel poison.

Glocester. ― Jamais poison ne vint d’un si doux endroit.

Anne. ― Jamais poison ne tomba sur un plus odieux crapaud.― Ote-toi de mes yeux ; ta vue finirait par me rendre malade.

Glocester. ― C’est de tes yeux, douce beauté, que les miens ont pris mon mal.

Anne. ― Que n’ont-ils le regard du basilic pour te donner la mort !

Glocester. ― Je le voudrais, afin de mourir tout d’un coup, au lieu qu’ils me font mourir sans m’ôter la vie. Tes yeux ont tiré des miens des larmes amères. Ils les ont fait honteusement rougir de pleurs puérils, ces yeux qui ne versèrent jamais une larme de pitié, ni quand mon père York et Édouard pleurèrent au douloureux gémissement que poussa Rutland dans l’instant où l’affreux Clifford le perça de son épée ; ni lorsque ton belliqueux père, me faisant le funeste récit de la mort de mon père, s’interrompit vingt fois pour pleurer et sangloter comme un enfant, et que tous les assistants avaient les joues trempées de larmes, comme des arbres chargés des gouttes de la pluie ; en ces tristes instants mes yeux virils ont dédaigné de s’humecter d’une seule larme ; mais ce que n’ont pu faire toutes ces douleurs, ta beauté l’a fait, et mes yeux sont aveuglés de pleurs. Jamais je n’ai supplié ni ami ni ennemi ; jamais ma langue ne put apprendre un doux mot capable d’adoucir la colère ; mais aujourd’hui que ta beauté peut en être le prix, mon cœur superbe sait supplier, et pousse ma langue à parler. (Anne le regarde avec dédain.) Ah ! n’enseigne pas à tes lèvres cette expression de mépris : elles ont été faites pour le baiser et non pour l’outrage. Si ton cœur vindicatif ne sait pas pardonner, tiens, je te prête cette épée acérée : si tel est ton désir, enfonce-la dans ce cœur sincère, et fais enfuir une âme qui t’adore : j’offre mon sein nu au coup mortel, et à tes genoux je te demande humblement la mort. (Il découvre son sein : Anne dirige l’épée contre lui.) Non, n’hésite pas : j’ai tué le roi Henri.― Mais ce fut ta beauté qui m’y entraîna. Allons, hâte-toi.― C’est moi qui ai poignardé le jeune Édouard. (Elle dirige de nouveau l’épée contre lui.) Mais ce fut ce visage céleste qui poussa mes coups. (Elle laisse tomber l’épée.) Relève cette épée ou relève-moi.

Anne. ― Lève-toi, fourbe : quoique je désire ta mort, je ne veux pas être ton bourreau.

Glocester. ― Eh bien, ordonne-moi de me tuer, et je t’obéirai.

Anne. ― Je te l’ai déjà dit.

Glocester. ― C’était dans ta colère…. Redis-le encore ; et au moment où tu auras prononcé l’ordre, cette main qui, par amour pour toi, tua l’objet de ton amour, tuera encore, par amour pour toi, un amant bien plus sincère. Tu auras contribué à leur mort à tous deux.

Anne. ― Plût à Dieu que je pusse connaître ton cœur !

Glocester. ― Ma langue vous le représente.

Anne. ― Je crains bien qu’ils ne soient faux tous deux.

Glocester. ― Il n’y eut donc jamais d’homme sincère.

Anne. ― Bien, bien ; reprenez votre épée.

Glocester. ― Dis donc que tu m’as pardonné.

Anne. ― Vous le saurez par la suite.

Glocester. ― Mais puis-je avoir de l’espérance ?

Anne. ― Tous les hommes l’ont : espère.

Glocester. ― Daigne porter cet anneau.

Anne. met l’anneau à son doigt.― Recevoir n’est pas donner.

Glocester. ― Vois comme cet anneau entoure ton doigt : c’est ainsi que mon pauvre cœur est enfermé dans ton sein. Use de tous deux, car tous deux sont à toi ; et si ton pauvre et dévoué serviteur peut encore solliciter de ta gracieuse beauté une seule faveur, tu assures son bonheur pour jamais.

Anne. ― Quelle est cette faveur ?

Glocester. ― Qu’il vous plaise de laisser ce triste emploi à celui qui a plus que vous sujet de se couvrir de deuil ; et d’aller d’ici vous reposer à Crosby où, dès que j’aurai solennellement fait inhumer ce noble roi dans le monastère de Chertsey, et arrosé son tombeau des larmes de mon repentir, j’irai vous retrouver encore avec un vertueux empressement. Pour plusieurs raisons que vous ignorez, je vous en conjure, accordez-moi cette grâce.

Anne. ― De tout mon cœur ; et j’ai bien de la joie de vous voir si touché de repentir.― Tressel, et vous, Berkley, accompagnez-moi.

Glocester. ― Dites-moi donc adieu ?

Anne. ― C’est plus que vous ne méritez : mais puisque vous m’instruisez à vous flatter, imaginez-vous que je vous ai dit adieu.

(Lady Anne sort avec Tressel et Berkley).

Glocester. ― Allons, vous autres, emportez ce corps.

Un des officiers. ― À Chertsey, noble lord ?

Glocester. ― Non, à White-Friars.― Et attendez-moi là. (Le cortège sort avec le corps.) A-t-on jamais fait la cour à une femme de cette manière ? a-t-on jamais fait de cette manière la conquête d’une femme ? Je l’aurai, mais je ne compte pas la garder longtemps.― Quoi ! moi qui ai tué son époux et son père, l’attaquer au plus fort de la haine qu’elle a pour moi dans le cœur, les malédictions à la bouche, les larmes dans les yeux, et en présence de l’objet sanglant qui excite sa vengeance ! Dieu, sa conscience et ce cercueil sollicitaient contre moi ; et moi, sans aucun ami pour appuyer mes sollicitations, que le diable en personne et mes regards dissimulés ! Et en venir à bout ! c’est du moins ce qu’on peut parier, le monde contre rien.― Ah ! a-t-elle donc déjà oublié son époux, ce brave Édouard, que j’ai, il y a à peu près trois mois, poignardé à Tewksbury dans ma fureur ? Le plus gracieux et le plus aimable gentilhomme que puisse jamais offrir l’univers entier, formé par la nature avec prodigalité ; jeune, vaillant, sage, et l’on n’en peut douter, tout fait pour être roi ? Et elle abaisse ses regards sur moi qui ai moissonné dans son riche printemps cet aimable prince, et qui ai fait de son lit le séjour d’un douloureux veuvage ! sur moi, qui tout entier ne vaux pas la moitié de ce que valait Édouard ! sur moi, boiteux et si horriblement contrefait ! Mon duché contre un misérable denier, que je me suis mépris tout ce temps sur ma personne. Sur ma vie, elle trouve, quoique je n’en puisse faire autant, que je suis un homme singulièrement bien tourné. Allons, je veux faire emplette de miroirs, et entretenir à mes frais quelques douzaines de tailleurs, pour étudier les modes et en parer ma personne : puisque me voilà parvenu à gagner ses bonnes grâces, je ferai bien quelques frais pour me maintenir dans cette heureuse situation.― Mais commençons par faire loger le compagnon dans son tombeau, et ensuite je reviendrai soupirer aux genoux de ma belle.― Brillant soleil, luis en attendant que j’achète un miroir, afin qu’en marchant je puisse voir mon ombre.

Il sort.)


Scène 3

Toujours à Londres. — Un appartement dans le palais.

Entrent la Reine Elisabeth, Lord Rivers et Lord Grey.)

Rivers. ― Madame, calmez-vous : il n’est pas douteux que Sa Majesté ne recouvre bientôt sa santé accoutumée.

Grey. ― Vos inquiétudes ne font qu’aggraver son mal. Ainsi, au nom de Dieu, prenez meilleure espérance, et tâchez de réjouir Sa Majesté par des discours gais et animés.

Élisabeth. ― S’il était mort, que deviendrais-je ?

Grey. ― Vous n’auriez d’autre malheur que la perte d’un tel époux.

Élisabeth. ― La perte d’un tel époux renferme tous les malheurs.

Grey. ― Le ciel vous a fait don d’un excellent fils pour être votre consolateur et votre appui quand le roi ne sera plus.

Élisabeth. ― Ah ! il est jeune, et sa minorité est confiée aux soins de Richard de Glocester, à un homme qui ne m’aime point, ni aucun de vous.

Rivers. ― Est-il décidé qu’il sera protecteur ?

Élisabeth. ― Cela est décidé. Cela n’est pas encore fait, mais cela sera nécessairement si le roi vient à manquer.

(Entrent Buckingham et Stanley).

Grey. ― Voici les lords Buckingham et Stanley.

Buckingham. ― Mes bons souhaits à Votre royale Majesté.

Stanley. ― Dieu veuille rendre à Votre Majesté le bonheur et la joie.

Élisabeth. ― La comtesse de Richmond, mon cher lord Stanley, aurait bien de la peine à dire amen à cette bonne prière. Cependant, Stanley, quoiqu’elle soit votre femme et qu’elle ne m’aime pas, soyez bien sûr, mon bon lord, que son orgueilleuse arrogance ne vous attire point ma haine.

Stanley. ― Je vous supplie, ou de ne pas ajouter foi aux propos calomnieux de ses jaloux et perfides accusateurs, ou, quand l’accusation sera fondée, d’avoir de l’indulgence pour sa faiblesse, résultat de l’aigreur que donne la maladie, et non d’aucune mauvaise volonté réelle.

Élisabeth. ― Avez-vous vu le roi aujourd’hui, milord ?

Stanley. ― Nous sortons dans le moment, le duc de Buckingham et moi, de faire visite à Sa Majesté.

Élisabeth. ― Voyez-vous, milords, quelque apparence que sa santé puisse s’améliorer ?

Buckingham. ― Madame, il y a tout lieu d’espérer. Sa Majesté parle avec gaieté.

Élisabeth. ― Que Dieu lui accorde la santé ! Avez-vous parlé d’affaires avec lui ?

Buckingham. ― Oui, madame. Il désire fort pacifier les différends du duc de Glocester avec vos frères, et ceux de vos frères avec milord chambellan : il vient de les mander tous devant lui.

Élisabeth. ― Dieu veuille que tout s’arrange ! mais cela ne sera jamais.― Je crains bien que notre bonheur ait atteint son dernier terme.

(Entrent Glocester, Hastings et Dorset.)

Glocester. ― Ils me calomnient, et je ne le souffrirai pas.― Qui sont-ils, ceux qui se plaignent au roi que je leur fais mauvaise mine, et que je ne les aime pas ? Par saint Paul ! ils aiment bien peu Sa Grâce, ceux qui remplissent ses oreilles de semblables tracasseries ! Parce que je ne sais pas flatter, dire de belles paroles, sourire aux gens, cajoler, feindre, tromper, saluer d’un coup de tête à la française, et avec des singeries de politesse, il faudra qu’on m’accuse de rancune et d’inimitié ! Un homme franc et qui ne pense point à mal ne saurait-il éviter que sa sincérité ne soit mal interprétée par de fourbes et insinuants faquins vêtus de soie ?

Grey. ― À qui, dans cette assemblée, Votre Grâce nous fait-elle l’honneur de s’adresser ?

Glocester. ― À toi, qui n’as pas plus de probité que d’honneur. Quand t’ai-je fait tort ? ou à toi, ou à toi (en montrant les autres lords), à aucun de votre cabale ? Dieu vous confonde tous ! Sa Majesté….. que Dieu veuille conserver plus longtemps que vous ne le souhaitez ! }}) ne peut respirer un moment tranquille, que vous n’alliez la fatiguer de vos infâmes délations.

Élisabeth. ― Mon frère de Glocester, vous avez mal pris la chose. Le roi, de sa propre et royale volonté, et sans en avoir été sollicité par personne, ayant en vue, apparemment, la haine que vous nourrissez dans votre cœur, et qui éclate dans votre conduite, contre mes enfants, mes frères et moi-même, vous mande auprès de lui, afin de prendre connaissance des motifs de votre mauvaise volonté pour travailler à les écarter.

Glocester. ― Je ne saurais dire, mais le monde est devenu si pervers, que le roitelet vient picoter là où n’oserait percher l’aigle.― Depuis que tant de Gros-Jean sont devenus gentilshommes, bien des gentilshommes sont redevenus Gros-Jean.

Élisabeth. ― Allons, allons, mon frère Glocester, nous devinons votre pensée. Vous êtes blessé de mon élévation et de l’avancement de mes amis : Dieu nous fasse la grâce de n’avoir jamais besoin de vous !

Glocester. ― En attendant, Dieu nous fait la grâce, madame, d’avoir besoin de vous : c’est par vos menées que mon frère est emprisonné, que je suis moi-même disgracié, et que la noblesse du royaume est tenue en mépris ; tandis qu’on fait tous les jours de nombreuses promotions pour anoblir des personnages qui, deux jours auparavant, avaient à peine un noble.

Élisabeth. ― Au nom de Celui qui, du sein de la destinée tranquille où je vivais satisfaite, m’a élevée à cette grandeur pleine d’inquiétudes, je jure que jamais je n’ai aigri Sa Majesté contre le duc de Clarence, et qu’au contraire j’ai plaidé sa cause avec chaleur. Milord, vous me faites une honteuse injure de jeter sur moi, contre toute vérité, ces soupçons déshonorants.

Glocester. ― Vous êtes capable de nier que vous avez été la cause de l’emprisonnement de milord Hastings ?

Rivers. ― Elle le peut, milord ; car…

Glocester. ― Elle le peut, lord Rivers ? et qui ne le sait pas qu’elle le peut ? Elle peut vraiment faire bien plus que le nier : elle peut encore vous faire obtenir nombre d’importantes faveurs et nier après que sa main vous ait secondé, et faire honneur de toutes ces dignités à votre rare mérite. Que ne peut-elle pas ? Elle peut !… oui, par la messe, elle peut…

Rivers. ― Eh bien ! par la messe, que peut-elle ?…

Glocester. ― Ce qu’elle peut, par la messe ! épouser un roi, un beau jeune adolescent. Nous savons que votre grand’mère n’a pas trouvé un si bon parti.

Élisabeth. ― Milord de Glocester, j’ai trop longtemps enduré vos insultes grossières, et vos brocards amers. Par le ciel ! j’informerai Sa Majesté de ces odieux outrages que j’ai tant de fois soufferts avec patience. J’aimerais mieux être servante de ferme que d’être une grande reine à cette condition d’être ainsi tourmentée, insultée, et en butte à vos emportements. Je trouve bien peu de joie à être reine d’Angleterre !

(Entre la reine Marguerite, qui demeure en arrière).

Marguerite. ― Et ce peu, puisse-t-il être encore diminué ! Mon Dieu, je te le demande ! Tes honneurs, ta grandeur, et le trône où tu t’assieds, sont à moi.

Glocester., à Élisabeth.― Quoi ! vous me menacez de vous plaindre au roi ? Allez l’instruire, et ne m’épargnez pas : comptez que ce que je vous ai dit, je le soutiendrai en présence du roi : je brave le danger d’être envoyé à la Tour. Il est temps que je parle : on a tout à fait oublié mes travaux.

Marguerite., toujours derrière.― Odieux démon ! Je ne m’en souviens que trop. Tu as tué, dans la Tour, mon époux Henri, et mon pauvre fils Édouard à Tewksbury.

Glocester., à Élisabeth.― Avant que vous fussiez reine, ou votre époux roi, j’étais le cheval de peine dans toutes ses affaires, l’exterminateur de ses fiers ennemis, le rémunérateur prodigue de ses amis ; pour couronner son sang, j’ai versé le mien.

Marguerite. ― Oui, et un sang bien meilleur que le sien ou le tien.

Glocester., à Élisabeth.― Et pendant tout ce temps, vous et votre mari Grey, combattiez pour la maison de Lancastre ; et vous aussi, Rivers.― Votre mari n’a-t-il pas été tué dans le parti de Marguerite, à la bataille de Saint-Albans ? Laissez-moi vous remettre en mémoire, si vous l’oubliez, ce que vous étiez alors, et ce que vous êtes aujourd’hui ; et en même temps ce que j’étais moi, et ce que je suis.

Marguerite. ― Un infâme meurtrier, et tu l’es encore.

Glocester. ― Le pauvre Clarence abandonna son père Warwick, et se rendit parjure. Que Jésus le lui pardonne !….

Marguerite. ― Que Dieu l’en punisse !

Glocester. ― Pour combattre en faveur des droits d’Édouard à la couronne, et pour son salaire, ce pauvre lord est dans les fers ! Plût à Dieu que j’eusse comme Édouard un cœur de roche, ou que celui d’Édouard fût tendre et compatissant comme le mien ! Je suis, pour le monde où nous vivons, d’une sensibilité vraiment trop puérile.

Marguerite. ― Fuis donc aux enfers, de par l’honneur, et quitte ce monde, démon infernal ; c’est là qu’est ton royaume.

Rivers. ― Milord de Glocester, dans ces temps difficiles, où vous nous reprochez d’avoir été les ennemis de votre maison, nous avons suivi notre maître, notre légitime souverain ; nous en ferions de même pour vous si vous deveniez notre roi.

Glocester. ― Si je le devenais ? J’aimerais mieux être porte-balle : loin de mon cœur une pareille pensée !

Élisabeth. ― Milord, quand vous vous figurez qu’il y ait si peu de joie à être roi d’Angleterre, vous pouvez vous figurer aussi que je n’ai pas plus de joie à en être reine.

Marguerite. ― La reine d’Angleterre goûte, en effet, très peu de joie, car c’est moi qui le suis, et je n’en ai plus aucune.― Je ne peux me contenir plus longtemps. (Elle s’avance.) Écoutez-moi, pirates querelleurs, qui vous disputez le partage des dépouilles que vous m’avez enlevées : qui de vous peut me regarder sans trembler ? Si vous ne vous inclinez pas comme des sujets soumis, devant moi votre reine, c’est comme des rebelles que vous frissonnez devant moi que vous avez déposée. (À Glocester.) Ah ! brigand de noble race, ne te détourne pas.

Glocester. ― Abominable sorcière ridée, que viens-tu offrir à ma vue ?

Marguerite. ― L’image de ce que tu as détruit ; c’est là ce que je veux faire, avant de te laisser partir.

Glocester. ― N’as-tu pas été bannie sous peine de mort ?

Marguerite. ― Oui, je l’ai été : mais je trouve l’exil plus cruel que ne serait la mort pour être restée en ces lieux.― Tu me dois un époux et un fils ! ― (à la reine Élisabeth) et toi, un royaume ; (à l’assemblée) et vous tous l’obéissance : mes douleurs vous appartiennent de droit, et tous les biens que vous usurpez sont à moi.

Glocester. ― La malédiction qu’appela sur toi mon noble père, lorsque tu ceignis son front belliqueux d’une couronne de papier, et que par tes outrages tu fis couler de ses yeux des torrents de larmes, et qu’ensuite, pour les essuyer, tu lui présentas un mouchoir trempé dans le sang innocent du charmant Rutland ; ces malédictions que, dans l’amertume de son cœur, il invoqua contre toi, sont tombées sur sa tête : c’est Dieu, et non pas nous, qui a puni ton action sanguinaire.

Élisabeth. ― Dieu montre sa justice en faisant droit à l’innocent !

Hastings. ― Oh ! ce fut l’action la plus odieuse, d’égorger cet enfant ; le trait le plus impitoyable dont on ait jamais entendu parler !

Rivers. ― Les tyrans mêmes pleurèrent, quand on leur en fit le récit.

Dorset. ― Il n’est personne qui n’en ait prédit la vengeance.

Buckingham. ― Northumberland qui y était présent en pleura.

Marguerite. ― Quoi ! vous étiez à vous quereller et tout prêts à vous prendre à la gorge avant que j’arrivasse, et maintenant vous tournez toutes vos haines contre moi ! Les malédictions d’York ont-elles donc eu tant de pouvoir sur le ciel, que la mort de Henri, la mort de mon aimable Édouard, la perte de leur couronne, et mon déplorable bannissement aient seulement servi de satisfaction pour la mort de ce méchant petit morveux ? Les malédictions peuvent-elles percer les nuages et pénétrer dans les cieux ? S’il en est ainsi, nuages épais, donnez passage à mes rapides imprécations.― Qu’au défaut de la guerre, votre roi périsse par la débauche, comme le nôtre a péri par le meurtre, pour le faire roi ! (À la reine.) Qu’Édouard ton fils, aujourd’hui prince de Galles, pour me payer Édouard, mon fils, avant lui prince de Galles, périsse dans sa jeunesse, par une fin violente ! Et toi, qui es reine, pour ma vengeance à moi qui étais reine, puisses-tu survivre à tes grandeurs, comme moi, malheureuse que je suis ! Puisses-tu vivre longtemps pour pleurer longtemps la perte de tes enfants, et en voir une autre parée de tes dépouilles, comme je te vois aujourd’hui à ma place ! Que tes jours de bonheur expirent longtemps avant ta mort, et après de longues heures de peine ; meurs après avoir cessé d’être mère, d’être épouse, d’être reine d’Angleterre ! Rivers, et toi, vous étiez présents, et tu l’étais aussi, lord Hastings, lorsque mon fils fut percé de leurs poignards sanglants. Que Dieu, je l’en conjure, ne laisse vivre aucun de vous, jusqu’au terme naturel de sa vie, mais qu’un accident imprévu tranche vos jours !

Glocester. ― Mégère, as-tu fini ta conjuration, vieille et détestable sorcière que tu es ?

Marguerite. ― Et je t’oublierais, toi ! Arrête, chien : il faut que tu m’entendes. Si le Ciel tient en réserve quelques châtiments douloureux, plus cruels que ceux que je peux te souhaiter, oh ! qu’il les retienne encore jusqu’à ce que la mesure de tes forfaits soit comblée, et qu’alors il précipite sur toi leur indignation, perturbateur du repos de ce triste univers ! Que le ver de la conscience ronge ton âme sans relâche ! que, tant que tu vivras, tes amis te soient suspects comme traîtres, et que les traîtres les plus perfides soient pris par toi pour tes meilleurs amis ! Que jamais le sommeil ne ferme ton œil de mort, si ce n’est pour qu’un songe terrible t’épouvante d’une troupe infernale de hideux démons ; avorton dévoué par les fées, pourceau dévastateur, marqué à ta naissance pour être le rebut de la nature, et le fils de l’enfer ! toi, l’opprobre du ventre pesant de ta mère, fruit abhorré des reins de ton père, lambeau déshonoré ! détestable….

Glocester. ― Marguerite !

Marguerite. ― Richard !

Glocester. ― Quoi ?

Marguerite. ― Je ne t’appelle point.

Glocester. ― En ce cas, pardonne ; j’avais cru que tous ces noms odieux s’adressaient à moi.

Marguerite. ― Oui, c’était à toi ; mais je n’attendais pas de réponse.― Oh ! laisse-moi finir mon imprécation.

Glocester. ― Je l’ai finie, moi ; elle se termine par ce nom : Marguerite.

Élisabeth. ― Ainsi, toutes vos imprécations retombent sur vous-même.

Marguerite. ― Pauvre reine en peinture ! Vain fantôme de mes grandeurs ! pourquoi répandre le sucre devant cette araignée au large ventre dont la toile funeste t’enveloppe de toutes parts ? Insensée, insensée ! tu aiguises le couteau qui doit t’égorger ! Un jour viendra où tu imploreras mon secours pour t’aider à maudire ce venimeux crapaud de bossu.

Hastings. ― Fausse prophétesse, finis tes frénétiques imprécations, ou crains, pour ton malheur, de lasser notre patience.

Marguerite. ― Opprobre sur vous tous : vous avez tous lassé la mienne.

Rivers. ― Si l’on vous faisait justice, on vous apprendrait votre devoir.

Marguerite. ― Pour me faire justice, vous devriez tous me rendre vos devoirs, m’enseigner à être votre reine, et apprendre, vous, à être mes sujets : oh ! faites-moi justice, et apprenez vous-mêmes à observer ce devoir.

Dorset. ― Ne disputez point avec elle ; c’est une lunatique.

Marguerite. ― Silence, maître marquis ; point tant d’insolence. Vos dignités, tout nouvellement frappées, commencent à peine à avoir cours. Oh ! si votre noblesse toute jeune encore pouvait juger ce que c’est que de perdre son rang, et de tomber dans la misère ! Ceux qui se trouvent placés sur les hauteurs sont exposés à un bien plus grand nombre de coups de vents, et s’ils tombent, ils se brisent en mille morceaux.

Glocester. ― Le conseil est bon, vraiment ! retenez-le, retenez-le, marquis.

Dorset. ― Il vous regarde, milord, autant que moi.

Glocester. ― Sans doute, et beaucoup plus. Mais je suis né à une telle élévation que notre nid, bâti sur la cime du cèdre, se joue dans les vents et brave le soleil.

Marguerite. ― Et le plonge dans les ténèbres.― Hélas, hélas ! témoin mon fils, qui maintenant est plongé dans les ombres de la mort, lui, dont ta rage ténébreuse a enveloppé les purs et brillants rayons dans une nuit éternelle. Votre aire a été bâtie dans notre nid aérien. Ô Dieu qui le vois, ne le souffre pas ! Il a été conquis par le sang ; qu’il soit perdu de même.

Buckingham. ― Cessez, cessez, par pudeur, si ce n’est par charité.

Marguerite. ― Ne me parlez ni de charité ni de pudeur. Vous en avez agi avec moi sans charité, et vous avez sans pudeur moissonné cruellement toutes mes espérances. Ma charité, c’est l’outrage ; si je rougis, c’est de vivre ; et puisse ma honte entretenir à jamais la rage de ma douleur !

Buckingham. ― Finissez, finissez.

Marguerite. ― Oh ! noble Buckingham ! je baise ta main en signe d’union et d’amitié avec toi. Que le bonheur te suive, toi et ton illustre maison ! Tes vêtements ne sont pas teints de notre sang, et tu n’es pas compris dans mes malédictions.

Buckingham. ― Non, ni personne de ceux qui sont ici : les malédictions expirent en sortant de la bouche qui les exhale dans l’air.

Marguerite. ― Moi, je ne puis m’empêcher de croire qu’elles s’élèvent au ciel, et qu’elles y interrompent le doux sommeil de la miséricorde de Dieu. Ô Buckingham ! prends garde à ce chien ; sois sûr que quand il flatte c’est pour mordre, et que quand il mord, le venin de sa dent s’aigrit jusqu’à causer la mort. N’aie rien à démêler avec lui ; prends garde à lui : le péché, le crime et l’enfer l’ont marqué de leur sceau, et tous leurs ministres l’environnent.

Glocester. ― Que dit-elle, milord Buckingham ?

Buckingham. ― Rien qui arrête mon attention, mon gracieux lord.

Marguerite. ― Quoi ! tu payes de mépris mes conseils bienveillants, et tu flattes le démon que je t’avertis d’éviter ! Oh ! ne manque pas de te le rappeler un jour, lorsqu’il brisera ton cœur d’amertume ; et dis alors : l’infortunée Marguerite l’avait prédit. Vivez tous pour être les objets de sa haine, lui de la vôtre, et tous, tant que vous êtes, de celle de Dieu.

(Elle sort.)

Buckingham. ― Mes cheveux se dressent d’entendre ses imprécations.

Rivers. ― Et les miens aussi : je m’étonne de ce qu’on la laisse en liberté.

Glocester. ― Je ne puis la blâmer. Par la sainte mère de Dieu, elle a essuyé de trop cruels outrages, et je me repens, en mon particulier, du mal que je lui ai fait.

Élisabeth. ― Je ne me rappelle pas, moi, lui avoir jamais fait aucun tort.

Glocester. ― Et cependant vous recueillez tout le profit de ses pertes. Moi, j’ai été trop ardent à servir les intérêts de quelqu’un qui est trop froid pour s’en souvenir encore. C’est comme Clarence : vraiment, il en est bien récompensé ! Voilà, pour sa peine, qu’on l’a mis à engraisser sous le toit à porcs. Dieu veuille pardonner à ceux qui en sont la cause !

Rivers. ― C’est finir vertueusement et chrétiennement, que de prier pour ceux qui nous ont fait du mal.

Glocester. ― C’est toujours ma coutume, et je la crois sage (à part), car si j’avais maudit en ce moment, je me serais maudit moi-même.

(Entre Catesby.)

Catesby. ― Madame, Sa Majesté vous demande, (à Richard) ainsi que Votre Grâce ; et vous aussi, mes nobles lords.

Élisabeth. ― Catesby, je vous suis.― Lords, voulez-vous venir avec moi ?

Rivers. ― Madame, nous allons accompagner Votre Majesté.

(Ils sortent tous, excepté Glocester.)

Glocester. ― Je fais le mal, et je crie le premier. Toutes les méchancetés que j’ourdis en secret, je les fais peser sur le compte des autres. Clarence, que moi seul j’ai fait mettre à l’ombre, je le pleure devant quantité de pauvres oisons comme Stanley, Hastings, Buckingham ; et je leur dis que c’est la reine et sa famille qui aigrissent le roi contre le duc mon frère : les en voilà tous persuadés ; et ils m’excitent à me venger de Rivers, de Vaughan et de Grey ; mais je leur réponds, avec un soupir accompagné d’un lambeau de l’Écriture, que Dieu nous ordonne de rendre le bien pour le mal : c’est ainsi que je couvre la nudité de ma scélératesse de quelque vain bout de phrase volé aux livres sacrés, et je parais un saint, précisément lorsque je joue le mieux le rôle du diable ! ― Mais, silence ; voilà mes exécuteurs. (Entrent deux assassins.) Eh bien, mes braves, mes robustes et résolus compagnons, êtes-vous prêts à finir cette affaire ?

premier assassin. ― Tout prêts, milord ; et nous venons chercher un ordre qui nous autorise à pénétrer jusqu’aux lieux où il est.

Glocester. ― J’y ai bien pensé : je l’ai ici sur moi. (Il leur donne l’ordre.) Dès que vous aurez fini, réfugiez-vous à Crosby. Mais, messieurs, de la promptitude dans l’exécution, et soyez inexorables. Ne vous arrêtez point à l’entendre plaider ; car Clarence parle bien, et peut-être finirait-il par exciter vos cœurs à la pitié, si vous écoutiez ses discours.

Second assassin. ― Allez, allez, milord, nous ne nous amuserons pas à babiller : les grands parleurs ne sont pas bons pour l’action. Soyez certain que nous allons agir du bras, et non pas de la langue.

Glocester. ― Oui, vos yeux pleurent des meules de moulin, quand les imbéciles versent des larmes. Vous me plaisez tout à fait, mes enfants. Sur-le-champ à l’ouvrage… Allez, allez, dépêchez.

premier assassin. ― Nous y allons, mon noble lord.


(Ils sortent.)


Scène 4

À Londres.― Une chambre dans la Tour.

Entrent Clarence et Brakenbury

Brakenbury. ― D’où vous vient aujourd’hui, milord, cet air si abattu ?

Clarence. ― Oh ! j’ai passé une nuit déplorable, une nuit si pleine de songes effrayants et de fantômes hideux, qu’en vérité, comme je suis un fidèle chrétien, je ne voudrais pas en passer une autre semblable, dussé-je acheter à ce prix une éternité d’heureux jours ! tant j’ai été pendant toute la soirée assiégé d’affreuses terreurs !

Brakenbury. ― Quel était votre songe, milord ? Je vous prie, racontez-le-moi.

Clarence. ― Je me croyais échappé de la Tour et embarqué pour me rendre en Bourgogne, ayant mon frère de Glocester avec moi. Il est venu me chercher dans mon cabinet, pour nous promener sur le tillac du vaisseau, d’où nous jetions nos regards sur l’Angleterre, et nous nous rappelions l’un l’autre mille mauvais moments que nous avons eus à passer pendant les guerres d’York et de Lancastre. Tandis que nous arpentions le sol tremblant du tillac, j’ai cru voir Glocester faire un faux pas ; comme je voulais le retenir, il m’a poussé par-dessus le bord, dans les vagues amoncelées de l’Océan. Ô Dieu ! qu’il m’a semblé que c’était une mort douloureuse que de se noyer ! Quel vacarme effrayant des eaux dans mes oreilles ! Sous combien de formes hideuses la mort s’offrit à mes yeux ! Je m’imaginai voir les effroyables débris de mille naufrages, des milliers d’hommes que rongeaient les poissons, des lingots d’or, des ancres énormes, des monceaux de perles, des pierres inestimables, des joyaux sans prix semés au fond de la mer ; quelques-uns dans des têtes de morts ; et là, dans les ouvertures qu’avaient occupées les yeux, s’étaient introduites à leur place, comme par dérision, des pierres brillantes qui semblaient contempler avec ardeur le fond fangeux de l’abîme, et se rire des os des morts répandus de tous côtés.

Brakenbury. ― Mais pouviez-vous ainsi, en mourant, contempler les secrets de l’abîme ?

Clarence. ― Il me semblait le pouvoir. Et plusieurs fois je m’efforçai de rendre l’âme : mais toujours les flots jaloux laissaient vivre mon âme malgré moi, et ne voulaient point lui permettre d’aller au dehors errer dans les vastes et vides espaces de l’air ; mais ils la retenaient dans mon sein haletant, prêt à se briser pour l’exhaler dans les ondes.

Brakenbury. ― Et vous ne vous êtes pas éveillé dans cette cruelle agonie ?

Clarence. ― Oh ! non : mon songe s’est prolongé au delà de ma vie ; et c’est alors qu’ont commencé les orages de mon âme. Il me sembla que, conduit par le sombre nocher dont nous parlent les poëtes, je passais le fleuve mélancolique, et j’entrais dans le royaume de l’éternelle nuit. La première ombre qui salua mon âme à son arrivée fut celle de mon illustre beau-père, le renommé Warwick, qui s’écria d’une voix forte : Quel supplice propre au parjure ce sombre royaume pourra-t-il fournir pour le perfide Clarence ? Et elle s’évanouit. Ensuite je vis s’approcher, errant çà et là, une ombre semblable à un ange ; sa brillante chevelure était trempée de sang, et elle cria fortement : Clarence est arrivé ! ― Le traître, l’inconstant, le parjure Clarence, qui m’a poignardé dans les champs de Tewksbury ! Saisissez-le, furies, livrez-le à vos tourments.― À ces mots, il m’a semblé qu’une légion de démons hideux m’environnait, hurlant à mes oreilles des cris si affreux qu’à ce bruit je me suis éveillé tremblant, et longtemps après je ne pouvais me persuader que je ne fusse pas en enfer, tant ce songe m’avait laissé une impression terrible !

Brakenbury. ― Je ne m’étonne pas, milord, qu’il vous ait épouvanté : il me semble que je le suis moi-même de vous l’avoir entendu raconter.

Clarence. ― Ô Brakenbury, toutes ces choses qui maintenant déposent contre mon âme, je les ai faites pour l’amour d’Édouard ; et tu vois comme il m’en récompense ! Ô Dieu, si mes prières élevées du fond du cœur ne te peuvent apaiser, et que tu veuilles être vengé de mes offenses, n’exécute que sur moi l’œuvre de ta colère. Oh ! épargne mon innocente femme et mes pauvres enfants ! ― Je te prie, cher gardien, demeure auprès de moi. Mon âme est appesantie, et je voudrais dormir.

Brakenbury. ― Je resterai, milord ; que Dieu accorde à Votre Grâce un sommeil paisible ! (Clarence s’endort sur une chaise.) Le chagrin intervertit les temps et les heures du repos. Il fait de la nuit le matin, et du midi la nuit. La gloire des princes se réduit à leurs titres ; des honneurs extérieurs pour des peines intérieures, et pour des rêveries imaginaires, ils sentent souvent un monde de soucis inquiets ; en sorte qu’entre leurs titres et un nom obscur, il n’y a d’autre différence que la renommée extérieure.

(Entrent les deux assassins.)

premier assassin. ― Holà ! y a-t-il quelqu’un ici ?

Brakenbury. ― Que veux-tu, mon ami ? Et comment es-tu arrivé jusqu’ici ?

Second assassin. ― Je voulais parler à Clarence.― Et je suis arrivé sur mes jambes.

Brakenbury. ― Quoi ! le ton si bref ?

premier assassin. ― Oh ! ma foi, il vaut mieux être bref qu’ennuyeux. (À son camarade.) Montre-lui notre commission, et trêve de discours.

(On remet un papier à Brakenbury qui le lit.)

Brakenbury. ― Cet ordre m’enjoint de remettre le noble duc de Clarence entre vos mains.― Je ne ferai point de réflexions sur les intentions qui l’ont dicté, je veux les ignorer pour en être innocent. Voilà les clefs,― et voici le duc endormi. Je vais trouver le roi, et lui rendre compte de la manière dont je vous ai remis mes fonctions.

premier assassin. ― Vous le pouvez, mon cher, et c’est un acte de prudence. Adieu.

(Brakenbury sort.)

Second assassin. ― Eh quoi, le tuerons-nous endormi ?

premier assassin. ― Non, il dirait à son réveil que nous l’avons tué en lâches.

Second assassin. ― À son réveil ! imbécile. Il ne se réveillera jamais qu’au grand jour du jugement.

premier assassin. ― Eh bien, il dirait alors que nous l’avons tué pendant qu’il dormait.

Second assassin. ― Ce mot de jugement, que je viens de prononcer, a fait naître en moi une espèce de remords.

premier assassin. ― Quoi ! as-tu peur ?

Second assassin. ― Non pas de le tuer, puisque nous avons notre ordre pour garantie, mais d’être damné pour l’avoir tué : ce dont aucun ordre ne pourrait me sauver.

premier assassin. ― Je t’aurais cru plus résolu.

Second assassin. ― Je suis résolu de le laisser vivre.

premier assassin. ― Je vais retourner trouver le duc de Glocester, et lui conter cela.

Second assassin. ― Non, je te prie : arrête un moment. J’espère que cet accès de dévotion me passera ; il n’a pas coutume de me tenir plus de temps qu’un homme n’en mettrait à compter vingt.

premier assassin. ― Eh bien, comment te sens-tu maintenant ?

Second assassin. ― Ma foi, je sens encore en moi quelque résidu de conscience.

premier assassin. ― Songe à notre récompense quand l’action sera faite.

Second assassin. ― Allons, il va mourir : j’avais oublié la récompense.

premier assassin. ― Où est ta conscience à présent ?

Second assassin. ― Dans la bourse du duc de Glocester.

premier assassin. ― Ainsi dès que sa bourse s’ouvrira pour nous donner notre salaire, voilà ta conscience partie.

Second assassin. ― Cela m’est bien égal.― Qu’elle s’en aille ; elle ne trouvera pas beaucoup de gens, ou même pas du tout, qui veuillent l’héberger.

premier assassin. ― Mais si elle allait te revenir ?

Second assassin. ― Je n’irai pas me commettre avec elle : c’est une dangereuse espèce. Elle vous fait d’un homme un poltron : on ne peut pas voler qu’elle ne vous accuse ; on ne peut pas jurer qu’elle ne vous gourmande ; on ne peut pas coucher avec la femme du voisin qu’elle ne vous trahisse : c’est un lutin au visage timide et toujours prêt à rougir, qui est sans cesse à se mutiner dans le sein d’un homme ; elle vous remplit partout d’obstacles ; elle m’a fait restituer une fois une bourse d’or que j’avais trouvée par hasard ; elle réduit à la mendicité quiconque la garde chez soi ; aussi est-elle bannie de toutes les villes et cités comme une chose dangereuse ; et tout homme qui veut vivre à son aise doit s’arranger pour ne s’en rapporter qu’à soi et se passer d’elle.

premier assassin. ― Corbleu ! la voilà précisément à mon oreille qui veut me persuader de ne pas tuer le duc.

Second assassin. ― Renferme ce diable-là dans ton esprit, et ne l’écoute pas ; il ne veut s’insinuer auprès de toi que pour te coûter ensuite des soupirs.

premier assassin. ― Je suis robuste de ma nature : elle n’aura pas le dessus.

Second assassin. ― C’est parler en brave compagnon jaloux de sa réputation. Allons, nous mettrons-nous à l’ouvrage ?

premier assassin. ― Attrape-le-moi par le haut de la tête avec la poignée de ton épée, et ensuite jetons-le dans cette tonne de malvoisie qui est dans la chambre voisine.

Second assassin. ― Ô l’excellente idée ! Nous en ferons une soupe.

premier assassin. ― Doucement. Il s’éveille….

Second assassin. ― Frappe.

premier assassin. ― Non ; raisonnons un peu avec lui.

Clarence. ― Où es-tu, gardien ? Donne-moi un verre de vin.

premier assassin. ― Vous allez tout à l’heure, milord, avoir du vin tant que vous en voudrez.

Clarence. ― Au nom de Dieu, qui es-tu ?

premier assassin. ― Un homme, comme vous en êtes un.

Clarence. ― Mais non pas, comme moi, du sang royal.

premier assassin. ― Et vous n’êtes pas, comme nous, un homme loyal.

Clarence. ― Ta voix est un tonnerre : mais ton regard est humble !

premier assassin. ― Ma voix est celle du roi : mes regards sont de moi.

Clarence. ― Que tes réponses sont obscures, mais qu’elles sont sinistres ! vos yeux me menacent : pourquoi êtes-vous si pâles ? Qui vous a envoyés ici ? Pourquoi venez-vous ?

LES DEUX ASSASSINS.― Pour… pour… pour…

Clarence. ― Pour m’assassiner ?

LES DEUX ASSASSINS.― Oui. Oui.

Clarence. ― À peine avez-vous le cœur de me le dire ; vous n’aurez donc pas le cœur de le faire. En quoi, mes amis, vous ai-je offensés ?

premier assassin. ― Nous ? vous ne nous avez pas offensés : mais c’est le roi.

Clarence. ― Je suis sûr d’être bientôt réconcilié avec lui.

premier assassin. ― Jamais, milord. Ainsi, préparez-vous à mourir.

Clarence. ― Êtes-vous donc choisis entre tous les hommes pour égorger l’innocent ? Quel est mon crime ? où sont les preuves qui m’accusent ? quel jury légal a donné son verdict à mon juge ? qui a prononcé l’amère sentence de mort du pauvre Clarence ? Avant que je sois convaincu d’un crime par la loi, me menacer de la mort est un acte illégal. Je vous enjoins, sur vos espérances de rédemption, et par le précieux sang du Christ versé pour nos graves péchés, de sortir d’ici, et de ne me pas toucher. L’action que vous voulez faire est une action damnable.

premier assassin. ― Ce que nous voulons faire, nous le faisons par ordre.

Second assassin. ― Et celui qui l’a donné est notre roi.

Clarence. ― Sujet insensé ! Le grand Roi des rois a dit dans les tables de sa loi : « Tu ne commettras pas de meurtre. »― Veux-tu donc mépriser son ordre pour obéir à celui d’un homme ? Prends garde ; il tient dans sa main la vengeance, pour la précipiter sur la tête de ceux qui violent sa loi.

Second assassin. ― Et c’est cette vengeance qu’il précipite sur toi, comme sur un traître parjure et sur un meurtrier : tu avais fait le serment sacré de combattre pour la cause de la maison de Lancastre.

premier assassin. ― Et, traître au nom de Dieu, tu as violé ton serment, et avec ton épée perfide tu as percé les entrailles du fils de ton souverain.

Second assassin. ― Que tu avais juré de soutenir et de défendre.

premier assassin. ― Comment peux-tu nous opposer la loi redoutable de Dieu, après l’avoir violée à tel point ?

Clarence. ― Hélas ! pour l’amour de qui ai-je commis cette mauvaise action ? Pour Édouard, pour mon frère, pour lui seul : et ce n’est pas pour cela qu’il vous envoie m’assassiner : car il est dans ce péché tout aussi avant que moi. Si Dieu veut en tirer vengeance, sachez qu’il se venge publiquement ; n’ôtez pas à son bras puissant le soin de sa querelle ; il n’a pas besoin de moyens indirects et illégaux pour retrancher du monde ceux qui l’ont offensé.

premier assassin. ― Qui donc t’a chargé de te faire son ministre sanglant, en frappant à mort le brave Plantagenet, ce noble adolescent, qui s’élevait avec tant de vigueur ?

Clarence. ― Mon amour pour mon frère, le diable et ma rage.

premier assassin. ― C’est notre amour pour ton frère, notre obéissance et ton crime, qui nous amènent ici pour t’égorger.

Clarence. ― Si vous aimez mon frère, ne me haïssez pas. Je suis son frère, et je l’aime beaucoup. Si vous êtes payés pour cette action, allez-vous-en, et je vous enverrai de ma part à mon frère Glocester, qui vous récompensera bien mieux pour m’avoir laissé vivre qu’Édouard ne vous payera la nouvelle de ma mort.

Second assassin. ― Vous êtes dans l’erreur : votre frère Glocester vous hait.

Clarence. ― Oh ! cela n’est pas. Il m’aime, et je lui suis cher : allez le trouver de ma part.

Les deux assassins. ― Oui, nous irons.

Clarence. ― Dites-lui que lorsque notre illustre père York bénit ses trois fils de sa main victorieuse, et nous recommanda du fond de son cœur de nous aimer mutuellement, il ne prévoyait guère cette discorde dans notre amitié : dites à Glocester de se souvenir de cela, et il pleurera.

premier assassin. ― Oui, des meules de moulin : voilà les pleurs qu’il nous a enseignés à verser.

Clarence. ― Oh ! ne le calomniez pas ; il est bon.

premier assassin. ― Précisément, comme la neige sur la récolte.― Tenez, vous vous trompez ; c’est lui qui nous envoie ici pour vous tuer.

Clarence. ― Cela ne peut pas être, car il a gémi de ma disgrâce, et, me serrant dans ses bras, il m’a juré, avec des sanglots, qu’il travaillerait à ma délivrance.

premier assassin. ― C’est ce qu’il fait aussi lorsqu’il veut vous délivrer de l’esclavage de ce monde, pour vous envoyer aux joies du ciel.

Second assassin. ― Faites votre paix avec Dieu ; car il vous faut mourir, milord.

Clarence. ― Comment, ayant dans l’âme cette sainte pensée de m’engager à faire ma prière avec Dieu, peux-tu être toi-même assez aveugle sur les intérêts de ton âme pour faire la guerre à Dieu en m’assassinant ? Ô mes amis, réfléchissez, et songez bien que celui qui vous a envoyés pour commettre ce forfait vous haïra pour l’avoir commis.

Second assassin. ― Que devons-nous faire ?

Clarence. ― Vous laisser toucher et sauver vos âmes.

premier assassin. ― Nous laisser toucher ! ce serait une lâcheté, une faiblesse de femme.

Clarence. ― Ne se point laisser toucher est d’un être brutal, sauvage, diabolique.― Qui de vous deux, s’il était fils d’un roi, privé de sa liberté comme je le suis à présent, voyant venir à lui deux assassins tels que vous, ne plaiderait pas pour sa vie ? Mon ami, j’entrevois quelque pitié dans tes regards. Oh ! si ton œil n’est pas hypocrite, range-toi de mon côté, et demande grâce pour moi comme tu la demanderais si tu étais dans la même détresse.― Quel homme, réduit à mendier sa vie, n’aurait pas pitié d’un prince réduit à prier pour la sienne !

Second assassin. ― Détournez la tête, milord.

premier assassin., le poignardant.― Tiens, tiens encore ; et si tout cela ne suffit pas, je vais vous noyer dans ce tonneau de malvoisie qui est ici à côté.

(Il sort avec le corps.)

Second assassin. ― Ô action sanguinaire, et bien imprudemment précipitée ! Que je voudrais, comme Pilate, pouvoir me laver les mains de cet odieux et coupable meurtre !

(Rentre le premier assassin.)

premier assassin. ― Eh bien, à quoi penses-tu donc de ne pas m’aider ? Par le ciel ! le duc saura comme tu as été lâche.

Second assassin. ― Je voudrais qu’il pût savoir que j’ai sauvé son frère.― Va recevoir seul la récompense, et rends-lui ce que je dis là ; car je me repens de la mort du duc.

(Il sort.)

premier assassin. ― Et moi, non.― Va, poltron que tu es.― Allons, je vais cacher ce cadavre dans quelque trou, jusqu’à ce que le duc donne des ordres pour sa sépulture. Et lorsque j’aurai reçu mon salaire je disparaîtrai ; car ceci va éclater, et alors il ne serait pas bon que je restasse ici.

(Il sort.)