La Vie et la Mort du roi Richard III/Traduction Guizot, 1863/Acte III

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Richard III
Traduction par François Guizot.
Œuvres complètes de ShakespeareDidiertome 8 (p. 57-85).
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ACTE TROISIÈME


Scène 1

Toujours à Londres.― Une rue.

On entend les trompettes. Entrent le Prince de Galles, Glocester, Buckingham|, le cardinal Bouchier (le même que l’Archevêque), et autres.

Buckingham. ― Soyez le bienvenu, aimable prince, dans votre ville de Londres, votre demeure.

Glocester. ― Soyez le bienvenu, cher cousin, souverain de mes pensées. Il paraît que la fatigue de la route vous a rendu mélancolique.

Le Prince.― Non, mon oncle. Mais les douloureux incidents de notre voyage me l’ont rendu ennuyeux, pénible et fatigant. Je voudrais voir ici plus d’oncles pour me recevoir.

Glocester. ― Cher prince, l’innocente pureté de votre âge n’a pas encore pénétré les mensonges du monde. Vous ne pouvez discerner dans un homme que ce que son extérieur offre à vos yeux ; et les dehors, Dieu le sait, s’accordent rarement, pour ne pas dire jamais, avec le cœur. Ces oncles, que vous auriez voulu voir ici, étaient des hommes dangereux. Votre Grâce ne sentait que le miel de leurs paroles, et n’apercevait pas le poison de leurs cœurs. Dieu vous préserve d’eux, et d’amis aussi perfides !

Le Prince.― Dieu me préserve d’amis perfides ! Mais ils ne l’étaient pas.

Glocester. ― Milord, voici le maire de Londres qui vient vous rendre son hommage.

(Entre le lord maire et son cortége.)

Le Maire. ― Que le Ciel accorde à Votre Grâce la santé et des jours prospères !

Le Prince.― Je vous remercie tous. (Sortent le maire, etc.)― Je croyais que ma mère et mon frère York seraient venus, il y a longtemps, nous joindre en chemin.― Quel indigne paresseux que ce Hastings, qui ne vient pas nous dire s’ils arrivent ou non !

(Entre Hastings.)

Buckingham. ― Le voici fort à propos, et tout en nage.

Le Prince.― Soyez le bienvenu, milord. Eh bien, notre mère vient-elle ?

Hastings. ― La reine votre mère, et votre frère York, ont été, à propos de quoi, Dieu le sait et non pas moi, se réfugier dans le sanctuaire.― Le jeune prince aurait bien souhaité venir avec moi au-devant de Votre Grâce, mais sa mère l’a retenu malgré lui.

Buckingham. ― Fi donc ! quelle conduite déplacée et maussade ! (À l’archevêque.) Lord cardinal, Votre Grâce veut-elle aller déterminer la reine à envoyer sur-le-champ le duc d’York à son auguste frère ? Si elle s’y oppose, milord Hastings, allez avec le cardinal, et alors arrachez-le par force de ses bras jaloux.

L’Archevêque― Milord Buckingham, si ma faible éloquence peut obtenir de sa mère le jeune duc d’York, attendez-vous à le voir ici dans un moment : mais, si elle s’obstine à résister à des instances amicales, que le Dieu du ciel ne permette pas que nous violions jamais le saint privilége du bienheureux sanctuaire ! Pour le royaume entier, je ne voudrais pas me rendre coupable d’un si noir péché.

Buckingham. ― Vous vous entêtez ici contre toute raison, milord, pour de pures formes et de vieilles traditions. Considérez la chose même conformément aux idées grossières de ce siècle, vous trouverez que vous ne violez point les droits du sanctuaire en forçant le prince d’en sortir. Le bénéfice de l’asile n’est accordé qu’à ceux à qui leurs actions l’ont rendu nécessaire, et qui ont assez de jugement pour le réclamer. Mais le prince ne peut ni le réclamer ni en avoir besoin. Il n’est donc pas, à mon avis, en droit de l’obtenir ; ainsi, en le faisant sortir de là où il ne peut être, vous ne violez aucun privilège, aucune charte. J’ai souvent ouï parler d’hommes réfugiés dans le sanctuaire ; mais d’enfants, jamais jusqu’à présent.

L’Archevêque― Milord, pour cette fois votre opinion l’emporte sur la mienne.― Allons, milord Hastings, voulez-vous venir avec moi ?


Hastings. ― Je vous suis, milord.

Le Prince.― Chers lords, faites, je vous prie, toute la diligence qui vous sera possible. (Sortent le cardinal et Hastings.) Dites, mon oncle Glocester, si notre frère vient, où logerons-nous jusqu’au jour de notre couronnement ?

Glocester. ― Dans le lieu qui plaira le plus à Votre Altesse. Si vous voulez suivre mon conseil, vous vous reposerez un ou deux jours à la Tour, et ensuite dans le lieu qui vous plaira, et qui sera jugé le plus favorable à votre santé et à vos amusements.

Le Prince.― La Tour est l’endroit du monde qui me plaît le moins.― Est-il vrai, mon oncle, que ce soit Jules César qui l’ait bâtie ?

Glocester. ― C’est lui, mon gracieux seigneur, qui l’a bâtie d’abord ; puis dans la suite des siècles elle a été rebâtie plusieurs fois.

Le Prince.― Ce fait est-il constaté par des actes, ou bien a-t-on seulement raconté d’âge en âge que c’est lui qui l’avait bâtie ?

Buckingham. ― Par des actes, milord.

Le Prince.― Mais supposez, milord, que cela n’eût pas été consigné dans les archives, il me semble que la vérité devrait vivre d’âge en âge, comme un héritage transmis à la postérité, jusqu’au jour de la fin universelle.

Glocester., à part.― Des enfants si précoces et si sages, dit-on, ne vivent pas longtemps.

Le Prince.― Que dites-vous, mon oncle ?

Glocester. ― Je disais que, sans le secours des caractères, la renommée vit longtemps. (À part.) Ainsi, comme l’Iniquité personnifiée sur nos théâtres, je moralise avec des mots à double sens.

Le Prince.― Ce Jules César était un homme bien fameux ! Sa valeur a illustré son génie, et son génie a déposé dans ses écrits de quoi faire vivre sa valeur. La mort n’a pu faire de ce conquérant sa conquête, car il est encore vivant par la gloire, bien qu’il ait perdu la vie.― Je veux vous dire une chose, mon cousin Buckingham.

Buckingham. ― Quoi, mon gracieux seigneur ?

Le Prince.― Si j’atteins l’âge d’homme, je veux ou reconquérir nos anciens droits sur la France, ou mourir en soldat, comme j’aurai vécu en roi.

Glocester. ― Les courts étés ont eu ordinairement un printemps très-précoce.

(Entre York, Hastings et le cardinal.)

Buckingham. ― Ah ! voici le duc d’York qui vient comme nous l’avions désiré.

Le Prince.― Richard d’York, comment se porte notre cher frère ?

York.― Bien, mon redouté seigneur ; car c’est ainsi que je dois vous nommer désormais.

Le Prince.― Oui, mon frère, à notre grande douleur ainsi qu’à la vôtre : il est trop vrai qu’il vient de mourir celui qui eût dû plus longtemps conserver ce titre, auquel sa mort a ôté beaucoup de majesté.

Glocester. ― Comment se porte notre cousin le noble duc d’York ?

York.― Je vous remercie, cher oncle. Ô milord ! c’est vous qui avez dit que mauvaise herbe croît bien vite : le prince, mon frère, a grandi beaucoup plus que moi.

Glocester. ― Il est vrai, milord.

York.― Il est donc mauvais ?

Glocester. ― Ô mon beau cousin ! je ne dis pas cela du tout.

York.― En ce cas, il vous a plus d’obligation que moi.

Glocester. ― Il peut me commander, lui, à titre de mon souverain ; et vous, vous avez sur moi le pouvoir d’un parent.

York.― Je vous prie, mon oncle, donnez-moi ce poignard.

Glocester. ― Mon poignard, petit cousin ? De tout mon cœur.

Le Prince.― Mendie-t-on comme cela, mon frère ?

York.― Ce n’est qu’à mon cher oncle, qui, je le sais bien, me le donnera volontiers : ce n’est qu’une bagatelle qu’il ne peut pas avoir de peine à me donner.

Glocester. ― Je veux faire à mon cousin un plus beau présent.

York.― Un plus beau présent ! Oh ! vous voulez donc y joindre l’épée ?

Glocester. ― Oui, mon beau cousin, si elle était assez légère.

York.― Oh ! je vois bien que vous n’aimez à me faire que des dons légers ; et, dans des demandes d’un plus grand poids, vous refuseriez au mendiant.

Glocester. ― Mais elle est, pour vous, trop pesante à porter.

York.― Fût-elle plus pesante, je la manierais très-facilement.

Glocester. ― Quoi ! vous voudriez avoir mon épée, petit lord ?

York.― Oui, je le voudrais, pour vous remercier de l’épithète que vous me donnez.

Glocester. ― Quelle épithète ?

York.― Petit.

Le Prince.― Milord d’York sera toujours contrariant dans ses discours : mais, mon oncle, Votre Grâce sait comment le supporter.

York.― Vous voulez dire me porter, et non pas me supporter.― Mon oncle, mon frère se moque de vous et de moi. Parce que je suis aussi petit qu’un singe, il croit que vous pourriez me porter sur votre épaule.

Buckingham., à part.― Avec quelle finesse et quelle promptitude d’esprit il raisonne ! Pour adoucir le sarcasme qu’il lance à son oncle, il se raille lui-même avec toute sorte de grâce et d’adresse. Tant de malice à cet âge est une chose étonnante !

Glocester. ― Mon gracieux seigneur, voulez-vous continuer votre route ? Mon bon cousin Buckingham et moi, nous allons nous rendre auprès de votre mère pour la presser de venir vous trouver à la Tour et vous féliciter sur votre arrivée.

York.― Quoi ! vous voulez aller à la Tour, mon prince ?

Le Prince.― Milord protecteur dit qu’il le faut.

York.― Je ne dormirai pas tranquillement dans la Tour.

Glocester. ― Et pourquoi, mon ami ? Qu’y voyez-vous à craindre ?

York.― Vraiment, l’âme irritée de mon oncle Clarence. Ma grand’mère m’a dit qu’il y avait été assassiné.

Le Prince.― Je ne crains pas les oncles morts.

Glocester. ― Ni les vivants non plus, je m’en flatte.

Le Prince.― Oui, s’ils vivent, je n’ai, je l’espère, rien à craindre.― Mais marchons, milord : et, le cœur plein de tristesse, je vais, en songeant à eux, me rendre à la Tour.

(Sortent le prince, York, Hastings et le cardinal.)

Buckingham. ― Pensez-vous, milord, que ce petit babillard d’York n’ait pas été excité par son artificieuse mère à vous poursuivre de ses sarcasmes insultants ?

Glocester. ― Il n’y a pas de doute, il n’y a pas de doute. C’est un petit raisonneur, hardi, vif, spirituel, prompt et capable. C’est tout le portrait de sa mère, de la tête aux pieds.

Buckingham. ― Laissons-les pour ce qu’ils sont.― Approche, cher Catesby. Tu t’es engagé aussi fortement à exécuter les intentions que nous t’avons communiquées, qu’à garder soigneusement le secret de la confidence que nous t’avons faite. Tu as entendu nos raisons pendant la route ? ― Qu’en penses-tu ? Serait-il si difficile de faire entrer le lord Hastings dans le projet que nous avons d’installer cet illustre duc sur le trône royal de cette île fameuse ?

Catesby. ― Il aime si tendrement le jeune prince, à cause de son père, qu’il ne sera pas possible de l’engager à rien de contraire à ses intérêts.

Buckingham. ― Et Stanley, qu’en penses-tu ? S’y refusera-t-il ?

Catesby. ― Stanley fera tout ce que fera Hastings.

Buckingham. ― En ce cas, il faut s’en tenir à ceci. Va, cher Catesby, sonde de loin lord Hastings pour savoir de quel œil il verrait notre projet ; et invite-le à se rendre demain à la Tour, pour assister au couronnement. Si tu trouves qu’on puisse le disposer pour nous, alors encourage-le, et dis-lui toutes nos raisons. S’il est de plomb, de glace, froid, et mal disposé, sois de même, romps aussitôt l’entretien, et viens nous instruire de ses dispositions.― Demain nous tenons deux conseils séparés où tu joueras un grand rôle.

Glocester. ― Assure lord William de mon attachement, et dis-lui, Catesby, que l’ancienne ligue de ses dangereux ennemis va verser son sang demain au château de Pomfret ; et recommande de ma part à mon ami de donner, en signe de joie de cette bonne nouvelle, un doux baiser de plus à mistriss Shore.

Buckingham. ― Va, cher Catesby : exécute habilement ta commission.

Catesby. ― Mes bons lords, je vous promets à tous deux d’y donner tous les soins dont je suis capable.

Glocester. ― Catesby, aurons-nous de vos nouvelles, avant de nous mettre au lit ?

Catesby. ― Vous en aurez, milord.

Glocester. ― À Crosby : tu nous trouveras là tous deux.

(Catesby sort.)

Buckingham. ― Que ferons-nous, milord, si nous voyons que Hastings ne se prête pas à nos projets ?

Glocester. ― Nous ferons tomber sa tête, mon cher.― Nous viendrons à bout de quelque chose.― Et souviens-toi, lorsque je serai roi, de me demander le comté d’Hereford, dont le roi mon frère était en possession, avec toutes ses dépendances.

Buckingham. ― Je réclamerai de Votre Grâce l’effet de cette promesse.

Glocester. ― Et compte qu’elle te sera accordée en toute affection.― Allons, il faut souper de bonne heure afin d’avoir ensuite le temps de digérer nos projets et de leur donner une certaine forme.

(Ils sortent.)


Scène 2

Devant la maison de lord Hastings.

Entre un messager.

Le Messager, frappant à la porte.― Milord, milord ?

Hastings., en dedans.― Qui est là ?

Le Messager. ― Quelqu’un de la part de lord Stanley.

Hastings. ― Quelle heure est-il ?

Le Messager. ― Vous allez entendre sonner quatre heures.

(Entre Hastings.)

Hastings. ― Ton maître trouve-t-il donc la nuit trop longue pour dormir ?

Le Messager. ― Il y a toute apparence, d’après ce que j’ai à vous dire. D’abord, il me charge de présenter ses salutations à Votre Seigneurie.

Hastings. ― Et après…

Le Messager. ― Ensuite il vous annonce qu’il a rêvé, cette nuit, que le sanglier lui avait jeté son casque à bas. Il vous informe aussi qu’on tient deux conseils, et qu’il serait possible que, dans l’un des deux, on prît un parti qui pourrait à tous deux vous faire déplorer l’autre. C’est ce qui l’a déterminé à m’envoyer savoir vos intentions ; et si, à l’instant même, vous voulez monter à cheval avec lui, et vous réfugier en toute hâte dans le nord pour éviter le danger que pressent son âme.

Hastings. ― Va, mon ami, retourne vers ton maître. Dis-lui que nous n’avons rien à craindre de ces deux conseils séparés. Son Honneur et moi nous serons de l’un des deux, et mon bon ami Catesby doit se trouver à l’autre ; il ne peut rien s’y passer relativement à nous que je n’en sois instruit. Dis-lui que ses craintes sont vaines et sans motifs ; et quant à ses songes, je m’étonne qu’il soit assez simple pour ajouter foi aux illusions d’un sommeil agité. Fuir le sanglier avant qu’il nous poursuive, ce serait l’exciter à courir sur nous, et diriger sa poursuite vers la proie qu’il n’avait pas intention de chasser. Va, dis à ton maître de se lever, et de venir me joindre ; nous irons ensemble à la Tour, où il verra que le sanglier nous traitera bien.

Le Messager. ― J’y vais, milord ; et lui rapporterai vos paroles.

(Il sort.)

(Entre Catesby.)

Catesby. ― Mille bonjours à mon noble lord.

Hastings. ― Bonjour, Catesby. Vous êtes bien matinal aujourd’hui. Quelles sont les nouvelles, dans ce temps d’incertitude ?

Catesby. ― En effet, milord, les choses sont peu stables ; et je crois qu’elles ne reprendront point de solidité, que Richard ne porte le bandeau royal.

Hastings. ― Comment ! le bandeau royal ? Veux-tu dire la couronne ?

Catesby. ― Oui, mon bon lord.

Hastings. ― La couronne de ma tête tombera de dessus mes épaules avant que je voie la couronne si odieusement déplacée. Mais crois-tu t’apercevoir qu’il y vise ?

Catesby. ― Oui, sur ma vie : il se flatte de vous voir ardent à le soutenir dans ses projets pour y parvenir ; et c’est dans cette confiance qu’il m’envoie vous apprendre l’agréable nouvelle que, ce jour même, vos ennemis, les parents de la reine, doivent mourir à Pomfret.

Hastings. ― J’avoue que cette nouvelle ne m’afflige pas, car ils ont toujours été mes ennemis ; mais que je donne jamais ma voix à Richard, au préjudice du droit des légitimes héritiers de mon maître ! Dieu sait que je n’en ferai rien, dût-il m’en coûter la vie.

Catesby. ― Dieu conserve Votre Seigneurie dans ces bons sentiments !

Hastings. ― Mais je rirai pendant un an d’avoir assez vécu pour voir la fin tragique de ceux qui m’avaient attiré la haine de mon maître. Va, va, Catesby, avant que je sois plus vieux de quinze jours, j’en ferai dépêcher encore quelques-uns qui ne s’y attendent guère.

Catesby. ― C’est une vilaine chose, mon cher lord, de mourir sans préparation, et lorsqu’on s’y attend le moins.

Hastings. ― Oh ! affreux, affreux. Et c’est pourtant ce qui arrive à Rivers, Vaughan et Grey ; et il en arrivera autant à quelques autres, qui se croient aussi en sûreté que toi et moi, qui, tu le sais, sommes aimés du prince Richard et de Buckingham.

Catesby. ― Oh ! ils vous tiennent en très-haute estime, (à part) car ils estiment que sa tête sera bientôt sur le pont.

Hastings. ― Je sais qu’il en est ainsi, et je l’ai bien mérité. (Entre Stanley.) Comment ! comment ! mon cher, où est donc votre épieu, mon cher ? Quoi ! vous craignez le sanglier, et vous marchez sans armes ?

Stanley. ― Bonjour, milord.― Bonjour, Catesby.― Vous pouvez plaisanter ; mais, par la sainte croix, je n’aime point ces conseils séparés, moi.

Hastings. ― Milord, j’aime autant ma vie, que vous la vôtre ; et même je vous proteste qu’elle ne me fut jamais aussi précieuse qu’elle me l’est en ce moment. Croyez-vous, de bonne foi, que, si je n’étais pas certain de notre sûreté, vous me verriez un air aussi triomphant ?

Stanley. ― Les lords qui sont à Pomfret étaient joyeux aussi, lorsqu’ils partirent de Londres ; ils s’y croyaient bien en sûreté ; ils n’avaient, en effet, aucun sujet de défiance, et pourtant vous voyez combien promptement le jour s’est obscurci pour eux : ce coup, si soudainement porté par la haine, éveille mes inquiétudes ; veuille le Ciel que ma peur n’ait pas le sens commun ! ― Eh bien ! nous rendrons-nous à la Tour ? Le jour s’avance.

Hastings. ― Allons, allons ; j’ai quelque chose à vous dire… Devinez-vous ce que c’est, milord ? Aujourd’hui, les lords dont vous parlez sont décapités.

Stanley. ― Hélas ! pour la fidélité, ils méritent mieux de porter leurs têtes que quelques-uns de ceux qui les ont accusés de porter leurs chapeaux. Mais, venez, milord ; partons.

(Entre un sergent d’armes.)

Hastings. ― Allez toujours devant, je veux dire un mot à ce brave homme. (Sortent Stanley et Catesby.)― Eh bien, ami, comment va ?

LE SERGENT.― D’autant mieux, que Votre Seigneurie veut bien s’en informer.

Hastings. ― Je te dirai, mon ami, que les choses vont mieux pour moi, aujourd’hui, que la dernière fois que tu me rencontras ici. On me conduisait en prison à la Tour où j’étais envoyé par les menées des parents de la reine ; mais maintenant je te dirai (garde cela pour toi) qu’aujourd’hui ces mêmes ennemis sont mis à mort, et que je suis en meilleure position que je n’étais alors.

LE SERGENT.― Dieu veuille vous y maintenir, à la satisfaction de Votre Honneur.

Hastings. ― Mille grâces, ami. Tiens, bois à ma santé.

(Il lui jette sa bourse.)

LE SERGENT.― Je remercie Votre Honneur.

(Sort le sergent.)

(Entre un prêtre.)

LE PRÊTRE.― Bienheureux de vous rencontrer, milord, je suis fort aise de voir Votre Honneur.

Hastings. ― Je te remercie de tout mon cœur, mon bon sir John. Je vous suis redevable pour votre dernier office. Venez chez moi dimanche prochain, et je m’acquitterai avec vous.

(Entre Buckingham.)

Buckingham. ― Quoi ! en conversation avec un prêtre, lord chambellan ? Ce sont vos amis de Pomfret qui ont besoin du ministère d’un prêtre ; mais vous, je ne crois pas que vous ayez occasion de vous confesser.

Hastings. ― Non, ma foi ; et lorsque j’ai rencontré ce saint homme, j’ai songé à ceux dont vous parlez.― Eh bien, allez-vous à la Tour ?

Buckingham. ― J’y vais, milord : mais je n’y resterai pas longtemps ; j’en reviendrai avant vous.

Hastings. ― Cela est assez probable ; car j’y resterai à dîner.

Buckingham., à part.― Et à souper aussi, quoique tu ne t’en doutes pas.― Allons, voulez-vous venir ?

Hastings. ― Je vous suis, milord.

(Ils sortent.)


Scène 3

À Pomfret.― Devant le château.

Entre Ratcliff, conduisant, avec une escorte, Rivers, Grey et Vaughan à la mort.

Ratcliff. ― Allons, conduisez les prisonniers.

Rivers. ― Sir Richard Ratcliff, laisse-moi te dire ceci : tu vois mourir aujourd’hui un sujet fidèle, puni de son zèle et de sa loyauté.

Grey. ― Dieu garde le prince de votre clique à tous ! Vous êtes là une troupe liguée de damnés vampires.

Vaughan. ― Il y en a parmi vous qui un jour crieront malheur sur tout ceci.

Ratcliff. ― Dépêchons ; le terme de votre vie est arrivé.

Rivers. ― Ô Pomfret, Pomfret ! ô toi, prison sanglante, prison fatale et de mauvais augure aux nobles pairs de ce royaume ! Dans la coupable enceinte de tes murs fut massacré Richard II ; et pour rendre plus odieux ton sinistre séjour, nous allons te donner à boire encore notre sang innocent.

Grey. ― C’est maintenant que tombe sur nos têtes la malédiction de Marguerite, lorsqu’elle reprocha à Hastings, à vous et à moi, d’être restés spectateurs tranquilles, pendant que Richard poignardait son fils.

Rivers. ― Elle maudit aussi Hastings, elle maudit Buckingham, elle maudit Richard. Souviens-toi, ô Dieu, d’exaucer contre eux ses prières, comme tu les exauces contre nous ! ― Mais ma sœur, et les princes ses enfants… ô Dieu miséricordieux, contente-toi de notre sang fidèle, qui, tu le vois, va être injustement versé !

Ratcliff. ― Finissons : l’heure marquée pour votre mort est déjà passée.

Rivers. ― Allons, Grey,― allons, Vaughan. Embrassons-nous ici.― Adieu, jusqu’à notre réunion dans le ciel.

(Ils sortent.)


Scène 4

À Londres.― Un appartement dans la Tour.

Buckingham, Stanley, Hastings, L’Évêque d’Ély, Catesby, Lovel et autres, autour d’une table, les officiers du conseil sont présents.

Hastings. ― Nobles pairs, nous sommes ici rassemblés pour fixer le jour du couronnement ; au nom de Dieu, parlez, quel jour nommez-vous pour cette auguste cérémonie ?

Buckingham. ― Tout est-il préparé pour ce grand jour ?

Stanley. ― Tout : il ne reste plus qu’à le fixer.

L’Évêque d’Ély.― Demain serait, ce me semble, un jour heureusement choisi.

Buckingham. ― Qui de vous ici connaît les intentions du protecteur ? quel est le confident le plus intime du noble duc ?

L’Évêque d’Ély― C’est vous, milord, à ce que nous croyons, qui connaissez le mieux sa pensée.

Buckingham. ― Nous connaissons tous les visages l’un de l’autre : mais pour nos cœurs…. Il ne connaît pas plus le mien que moi le vôtre : et je ne connais pas plus le sien, milord, que vous le mien.― Lord Hastings, vous êtes liés tous deux d’une étroite amitié.

Hastings. ― Je sais que Sa Grâce a la bonté de m’accorder beaucoup d’affection. Mais quant à ses vues sur le couronnement, je ne l’ai point sondé, et il ne m’a fait connaître en aucune manière ses gracieuses volontés à ce sujet. Mais vous, noble lord, vous pourriez nommer le jour : et je donnerai ma voix au nom du duc ; j’ose espérer qu’il ne le prendra pas en mauvaise part.

(Entre Glocester.)

L’Évêque d’Ély― Voici le duc lui-même, qui vient fort à propos.

Glocester. ― Mes nobles lords et cousins, je vous souhaite à tous le bonjour. J’ai dormi tard ; mais je me flatte que mon absence n’a pas empêché qu’on s’occupât d’aucun des objets importants qui devaient se régler en ma présence.

Buckingham. ― Si vous n’aviez pas fait votre entrée à point nommé, milord, voilà lord Hastings qui allait se charger de votre rôle ; je veux dire qu’il aurait donné votre voix pour le couronnement du roi.

Glocester. ― Personne ne pouvait le faire avec plus de confiance que milord Hastings. Il me connaît bien ; il m’est tendrement attaché.― Milord d’Ély, la dernière fois que je me trouvai à Holborn, je vis des fraises dans votre jardin. Je vous prie, envoyez-m’en quelques-unes.

L’Évêque d’Ély― Oui-dà, milord, et de tout mon cœur.

(L’évêque d’Ély sort.)

Glocester. ― Cousin Buckingham, un mot. (Il le prend à part : )― Catesby a sondé Hastings sur notre projet, et il a trouvé cet entêté-là si violent qu’il perdra, dit-il, sa tête avant de consentir à ce que le fils de son maître, comme il l’appelle respectueusement, perde la souveraineté du trône d’Angleterre.

Buckingham. ― Sortez un moment, je vous accompagnerai.

(Sortent Glocester et Buckingham.)

Stanley. ― Nous n’avons pas encore fixé ce jour solennel. Demain, à mon avis, est trop précipité. Pour moi, je ne suis pas aussi bien préparé que je le serais si l’on éloignait ce jour.

(Rentre l’évêque d’Ély.)

L’Évêque d’Ély― Où est milord protecteur ? Je viens d’envoyer chercher les fraises.

Hastings. ― Le duc paraît ce matin bien disposé et de bonne humeur. Il faut qu’il soit occupé de quelque idée qui lui plaît, pour nous avoir souhaité le bonjour d’un air si animé. Je ne crois pas qu’il y ait, dans toute la chrétienté, un homme moins capable de cacher sa haine ou son amitié que lui : vous lisez d’abord sur son visage ce qu’il a dans le cœur.

Stanley. ― Et quels traits de son âme voyez-vous donc aujourd’hui sur son visage, d’après les apparences qu’il a laissé voir ?

Hastings. ― Hé ! j’y vois clairement qu’il n’est irrité contre personne, car, si cela était, on l’aurait vu dans ses yeux.

(Rentrent Richard et Buckingham.)

Glocester. ― Je vous le demande à tous, dites-moi ce que méritent ceux qui conspirent ma mort par les pratiques diaboliques d’une damnable sorcellerie, et qui sont parvenus à soumettre mon corps à leurs charmes infernaux ?

Hastings. ― Le tendre attachement que j’ai pour Votre Grâce, milord, m’enhardit à prononcer le premier, dans cette illustre assemblée, l’arrêt des coupables. Quels qu’ils soient, je soutiens, milord, qu’ils ont mérité la mort.

Glocester. ― Eh bien, que vos yeux soient donc témoins du mal qu’ils m’ont fait. Voyez comme ils m’ont ensorcelé : regardez, mon bras est desséché comme une jeune perche frappée de la gelée. C’est l’ouvrage de cette épouse d’Édouard, de cette horrible sorcière, liguée avec cette malheureuse, cette prostituée, la Shore : ce sont elles qui m’ont ainsi marqué de leurs sortilèges.

Hastings. ― Si elles sont les auteurs de ce forfait, milord….

Glocester. ― Si ! que prétends-tu avec tes si, toi, le protecteur de cette odieuse prostituée ? ― Tu es un traître.― À bas sa tête.― Oui, je jure ici par saint Paul, que je ne dînerai pas que je ne l’aie vue à bas.― Lovel et Catesby, ayez soin que cela s’exécute.― Pour vous autres, qui m’aime se lève et me suive.

(Tout le conseil se lève, et suit Richard et Buckingham.)

Hastings. ― Malheur, malheur à l’Angleterre ! car de moi je n’en donnerais pas cela. Imbécile que je suis, j’aurais pu prévenir ce qui m’arrive. Stanley avait vu en songe le sanglier lui abattre son casque ; mais j’ai méprisé cet avis, et j’ai dédaigné de fuir. Trois fois aujourd’hui mon cheval caparaçonné a bronché et a fait un écart à l’aspect de la Tour, comme s’il eût refusé de me mener à la boucherie.― Ah ! j’ai besoin maintenant du prêtre à qui je parlais tantôt. Je me repens à présent d’avoir dit à ce sergent, d’un air de triomphe, que mes ennemis périssaient aujourd’hui à Pomfret d’une mort sanglante, et que moi j’étais sûr d’être en grâce et en faveur. Ô Marguerite, Marguerite ! c’est maintenant que ta funeste malédiction tombe sur la tête infortunée du pauvre Hastings !

Catesby. ― Allons, milord, abrégez : le duc attend pour dîner. Faites une courte confession ; il est pressé de voir votre tête.

Hastings. ― Ô faveur momentanée des mortels que nous poursuivons avec plus d’ardeur que la grâce de Dieu ! Celui qui bâtit son espérance sur ton fantastique sourire est comme le matelot ivre au haut d’un mât, toujours prêt à tomber à la moindre secousse, dans les fatales entrailles de l’abîme.

Lovel. ― Allons, allons, finissons : ces lamentations sont inutiles.

Hastings. ― Ô sanguinaire Richard ! ― Malheureuse Angleterre ! je te prédis les jours les plus effroyables qu’aient encore vus les siècles les plus malheureux.― Allons, conduisez-moi à l’échafaud : portez-lui ma tête.― J’en vois sourire à mon malheur qui ne me survivront pas longtemps.

(Ils sortent.)


Scène 5

Toujours à Londres.― Les murs de la Tour.

Entrent Glocester et Buckingham vêtus d’armures rouillées et singulièrement en désordre.

Glocester. ― Dis-moi, cousin, peux-tu trembler et changer de couleur, perdre la respiration au milieu d’un mot, recommencer ton discours et t’arrêter encore comme si tu avais la tête perdue, l’esprit égaré de frayeur ?

Buckingham. ― Bon ! je suis en état d’égaler le plus grand tragédien, de parler en regardant en arrière, et promenant autour de moi un œil inquiet, de trembler et tressaillir au mouvement d’un brin de paille, comme assailli d’une crainte profonde. Le regard épouvanté et le sourire forcé sont également à mes ordres ; ils sont toujours prêts, chacun dans son emploi, à donner à mes stratagèmes l’apparence convenable. Mais Catesby est-il parti ?

Glocester. ― Oui, et le voilà qui ramène avec lui le maire.

Buckingham. ― Laissez-moi lui parler. (Entrent le lord maire et Catesby.) Lord maire….

Glocester. ― Prenez garde au pont.

Buckingham. ― Écoutez, écoutez le tambour.

Glocester. ― Catesby, veillez sur les remparts.

Buckingham. ― Lord maire, la raison qui nous a fait vous mander….

Glocester. ― Prends garde, défends-toi….― Voilà les ennemis.

Buckingham. ― Que Dieu et notre innocence nous défendent et nous protègent !

(Entrent Lovel et Catesby, portant la tête de Hastings.)

Glocester. ― Non, rassurez-vous, ce sont nos amis : Lovel et Catesby.

Lovel. ― Voilà la tête de cet ignoble traître, de ce dangereux Hastings qu’on était si loin de soupçonner.

Glocester. ― J’ai tant aimé cet homme que je ne puis m’empêcher de pleurer. Je l’avais toujours cru le plus sincère et le meilleur humain qui jamais sur terre ait porté le nom de chrétien. Il était pour moi comme un livre où mon âme déposait le récit de ses plus secrètes pensées. Il savait couvrir ses vices d’un vernis de vertu si séduisant, que, sauf une faute notoire et visible à tous les yeux (je parle de son commerce déclaré avec la femme de Shore), il vivait à l’abri du plus léger soupçon.

Buckingham. ― Oh ! c’était bien le traître le plus caché, le plus habilement déguisé qui ait jamais vécu ! ― Voyez, lord maire, auriez-vous jamais imaginé, et pourriez-vous même le croire encore, si la Providence ne nous avait pas conservés vivants pour vous le dire, que ce rusé traître avait comploté de nous assassiner, moi et le bon duc de Glocester, aujourd’hui même dans la chambre du conseil ?

Le Maire. ― Quoi, est-il vrai ?

Glocester. ― Quoi ? nous prenez-vous pour des Turcs et des infidèles ? Et pensez-vous que nous eussions ainsi, contre la forme des lois, procédé si violemment à la mort du scélérat, si l’extrême danger de la chose, le repos de l’Angleterre et la sûreté de nos personnes ne nous eussent pas forcés à cette rapide exécution ?

Le Maire. ― Puisse-t-il vous bien arriver ! Il a mérité la mort ; et Vos Grâces ont très-sagement procédé, en faisant un exemple capable d’effrayer les faux traîtres qui voudraient renouveler de pareilles tentatives. Je n’ai rien espéré de mieux de sa part, depuis que je l’ai vu en relation avec mistriss Shore.

Buckingham. ― Et cependant notre intention n’était pas qu’il fût exécuté avant que vous fussiez arrivé, milord, pour être présent à sa fin. Mais le zèle affectionné de nos amis a empêché, un peu contre notre intention, que cela ne fût ainsi. Nous aurions été bien aises que vous eussiez entendu le traître parler, et confesser en tremblant les détails et le but de sa trahison, afin que vous eussiez pu en rendre compte aux citoyens qui seraient peut-être tentés de mal interpréter cette exécution, et de plaindre sa mort.

Le Maire. ― La parole de Votre Grâce, mon bon lord, vaudra autant que si je l’avais vu et entendu parler : et ne doutez nullement ni l’un ni l’autre, nobles princes, que je n’informe nos fidèles citoyens de la justice avec laquelle vous avez agi en cette occasion.

Glocester. ― C’était pour cela que nous souhaitions la présence de Votre Seigneurie, afin d’éviter la censure des langues mal intentionnées.

Buckingham. ― Mais enfin, puisque vous êtes arrivé trop tard pour remplir nos intentions, vous pouvez du moins attester tout ce que nous venons de vous en apprendre. Et sur ce, mon bon lord maire, nous vous souhaitons le bonjour.

(Le lord maire sort.)

Glocester. ― Allons, suivez, suivez-le, cousin Buckingham. Le maire va se rendre en diligence à Guild-Hall. Là, lorsque vous trouverez le moment favorable, mettez en avant la bâtardise des enfants d’Edouard. Dites-leur comment Edouard fit mettre à mort un citoyen, pour avoir dit qu’il ferait son fils héritier de la couronne, lorsqu’il n’entendait parler que de sa maison, dont l’enseigne portait ce nom. Ensuite insistez sur ses abominables débauches, et la brutalité de ses penchants inconstants, qui s’étendaient jusqu’à leurs servantes, leurs filles, leurs femmes, partout où son œil lascif et son cœur dévorant s’arrêtaient pour chercher une proie. De là vous pouvez, dans un besoin, ramener le discours sur ma personne.― Dites-leur que, lorsque ma mère devint grosse de cet insatiable Édouard, le duc d’York, mon illustre père, était occupé dans les guerres de France ; et qu’en faisant une supputation exacte des dates, il reconnut évidemment que l’enfant ne lui appartenait pas ; vérité confirmée encore par sa physionomie, qui n’avait aucun des traits du noble duc mon père ; cependant touchez cela légèrement, et comme en passant, car vous savez, milord, que ma mère vit encore.

Buckingham. ― Reposez-vous sur moi, milord ; je vais parler avec autant d’éloquence que si la brillante récompense qui fait l’objet de mon plaidoyer devait être pour moi-même ; et sur ce, adieu, milord.

Glocester. ― Si vous réussissez, amenez-les au château de Baynard ; vous m’y trouverez vertueusement entouré de révérends pères et de savants évêques.

Buckingham. ― Je pars ; et comptez que vers les trois ou quatre heures, vous recevrez des nouvelles de ce qui se sera passé à Guild-Hall.

(Buckingham sort.)

Glocester. ― Lovel, allez chercher promptement le docteur Shaw.― Et vous, Catesby, amenez-moi le moine Penker. Dites-leur de venir me trouver avant une heure d’ici, au château de Baynard. (Lovel et Catesby sortent.) Je vais rentrer. Il faut que je donne des ordres secrets pour mettre hors de vue cette petite race de Clarence, et recommander qu’on ne souffre pas que personne au monde approche les princes.

(Ils sortent.)


Scène 6

Une rue de Londres.

Entre un clerc.

Le Clerc.― Voilà les chefs d’accusation intentés contre ce bon lord Hastings, grossoyés dans une belle écriture à main posée, pour être lus tantôt publiquement dans l’église de Saint-Paul ! Et remarquez comme tout cela est d’accord ! ― J’ai employé onze heures entières à les mettre au net ; car ce n’est que d’hier au soir que Catesby me les a envoyés ; l’original avait coûté au moins autant de temps à rédiger, et pourtant il n’y a pas cinq heures que Hastings vivait encore, et sans avoir été ni accusé, ni interrogé, en pleine liberté. Il faut avouer que nous sommes dans un joli monde ! ― Qui serait assez stupide pour ne pas voir ce grossier artifice ? Et cependant qui serait assez hardi pour avoir le courage de ne pas dire qu’il ne le voit pas ? Le monde est mauvais ; et tout est perdu sans ressource, quand il faut, en voyant de pareilles actions, se contenter de penser.

(Il sort.)


Scène 7

Toujours à Londres.― La cour du château de Baynard.

Glocester. ETBuckingham. entrent par différents côtés.

Glocester. ― Eh bien ? eh bien ? Que disent nos bourgeois ?

Buckingham. ― Par la sainte Mère de notre Sauveur, les bourgeois ont la bouche close, et ne disent pas un mot !

Glocester. ― Avez-vous touché l’article de la bâtardise des enfants d’Édouard ?

Buckingham. ― Oui ; j’ai parlé de son contrat de mariage avec lady Lucy, et de celui qui a été fait en France par ses ambassadeurs ; de l’insatiable voracité de ses désirs, et de ses violences sur les femmes de la Cité ; de sa tyrannie à propos de rien ; j’ai dit que lui-même était bâtard puisqu’il avait été conçu lorsque votre père était en France ; qu’il n’avait point de ressemblance avec le duc ; j’ai en même temps rappelé vos traits et je vous ai montré comme la véritable image de votre père, tant par la physionomie que par la noblesse de l’âme. J’ai fait valoir toutes vos victoires dans l’Écosse, votre science dans la guerre, votre sagesse dans la paix, vos vertus, la bonté de votre naturel, et votre humble modestie ; enfin, rien de ce qui pouvait tendre à vos vues n’a été laissé de côté dans ma harangue, ni touché avec négligence. Et lorsque je suis venu à la fin, j’ai sommé ceux qui aimaient le bien de leur pays, de crier : Dieu conserve Richard, roi d’Angleterre !

Glocester. ― Et l’ont-ils fait ?

Buckingham. ― Non. Que Dieu me soit aide ! ils n’ont pas dit un mot. Mais tous, comme de muettes statues ou des pierres insensibles, sont demeurés à se regarder l’un l’autre, et pâles comme des morts.― Quand j’ai vu cela, je les ai réprimandés, et j’ai demandé au maire ce que signifiait ce silence obstiné. Sa réponse a été, que le peuple n’était pas accoutumé à se voir haranguer par d’autres que par le greffier. Alors on l’a pressé de répéter mon discours : mais il n’a parlé que d’après moi ; voilà ce qu’a dit le duc, voilà comment le duc a conclu ; sans rien prendre sur lui. Lorsqu’il a eu fini, un certain nombre de mes gens, apostés dans le bas de la salle, ont jeté leurs bonnets en l’air, et environ une douzaine de voix ont crié : Dieu conserve le roi Richard ! J’ai saisi l’occasion qu’ils me donnaient. Je vous remercie, bons citoyens, braves amis, leur ai-je dit. Cette acclamation générale et ces cris de joie prouvent votre discernement, et votre affection pour Richard : et j’ai fini là, et me suis retiré.

Glocester. ― Quels muets imbéciles ! Quoi ! Ils n’ont pas voulu parler ? ― Mais le maire et ses adjoints ne viendront-ils pas ?

Buckingham. ― Le maire est tout près d’ici, milord. Montrez quelque crainte. Ne leur donnez audience qu’après de vives instances ; et ayez soin, mon bon lord, de paraître devant eux un livre de prières à la main, et entre deux ecclésiastiques : car je veux sur ce texte faire un sermon édifiant. Et ne vous laissez pas aisément gagner à nos sollicitations. Jouez le rôle de la jeune fille : répondez toujours non, tout en acceptant.

Glocester. ― Je rentre : et, si vous plaidez aussi bien pour eux que je saurai répondre non pour mon propre compte, nul doute que nous ne conduisions notre projet à une heureuse issue.

Buckingham. ― Allez, allez, montez sur la terrasse ; voilà le maire qui frappe. (Sort Glocester.)― (Entrent le lord maire, les aldermen, des citoyens.)― Soyez le bienvenu, milord. Je perds mon temps à attendre le duc. Je ne crois pas qu’il veuille nous recevoir. (Entre Catesby, venant du château.) Eh bien, Catesby, qu’a répondu le duc à ma requête ?

Catesby. ― Il prie Votre Grâce, mon noble lord, de remettre votre visite à demain, ou au jour suivant. Il est enfermé avec deux vénérables ecclésiastiques, et saintement occupé de méditations, et désire qu’aucune affaire temporelle ne vienne le distraire de son pieux exercice.

Buckingham. ― Retournez, bon Catesby, vers le gracieux duc. Dites-lui que le maire, les aldermen et moi, nous sommes venus pour conférer avec Sa Grâce sur des affaires de la dernière conséquence, sur des projets très-importants, et qui se rattachent au bien général de l’État.

Catesby. ― Je vais l’en instruire sur-le-champ.

(Il sort.)

Buckingham., au maire.― Ha ! ha ! milord : ce prince-là n’est pas un Edouard. Il n’est pas à se bercer sur un voluptueux canapé. Il est sur ses genoux, occupé à la contemplation. On ne le trouve pas se divertissant avec une couple de courtisanes : mais il médite avec deux profonds et savants docteurs. Il n’est pas à dormir pour engraisser son corps indolent : mais il prie pour enrichir son âme vigilante. Heureuse l’Angleterre, si ce vertueux prince voulait se charger d’en être le souverain ! Mais, je le crains bien, jamais nous n’obtiendrons cela de lui.

Le Maire. ― Vraiment, Dieu nous préserve d’un refus de sa part !

Buckingham. ― Ah ! je crains bien qu’il ne refuse.― Voilà Catesby qui revient. (Entre Catesby.) Eh bien, Catesby, que dit Sa Grâce ?

Catesby. ― Elle ne conçoit pas dans quel but vous avez réuni un si grand nombre de citoyens, pour les amener chez elle, sans l’en avoir prévenue auparavant ; elle craint, milord, que vous n’ayez de mauvais desseins contre elle.

Buckingham. ― Je suis mortifié que mon noble cousin puisse me soupçonner de mauvais desseins contre lui. Par le ciel ! nous venons à lui remplis d’affection ; retournez encore, je vous prie, et assurez-en Sa Grâce. (Catesby sort.) Quand ces hommes pieux et d’une dévotion profonde sont à leur chapelet, il est bien difficile de les en retirer : tant sont doux les plaisirs d’une fervente contemplation.

(Glocester paraît sur un balcon élevé, entre deux évêques. Catesby revient avec lui.)

Le Maire. ― Eh ! tenez, voilà Sa Grâce qui arrive entre deux ecclésiastiques.

Buckingham. ― Deux appuis pour la vertu d’un prince chrétien, et qui le préservent des chutes de la vanité ! Voyez ! dans sa main un livre de prières : ce sont là les véritables parures auxquelles se fait reconnaître un saint.― Fameux Plantagenet, très-gracieux prince, prête une oreille favorable à notre requête, et pardonne-nous d’interrompre les dévots exercices de ton zèle vraiment chrétien.

Glocester. ― Milord, vous n’avez pas besoin d’apologie. C’est moi qui vous prie de m’excuser si mon ardeur pour le service de mon Dieu m’a fait négliger la visite de mes amis. Mais laissons cela ; que désire Votre Grâce ?

Buckingham. ― Une chose qui, j’espère, sera agréable à Dieu, et réjouira tous les bons citoyens de cette île dans l’anarchie.

Glocester. ― Vous me faites craindre d’avoir commis quelque faute répréhensible aux yeux de cette ville, et vous venez sans doute me reprocher mon ignorance ?

Buckingham. ― Vous avez deviné juste, milord. Votre Grâce daignerait-elle, à nos instantes prières, réparer sa faute ?

Glocester. ― Comment pourrais-je autrement vivre dans un pays chrétien ?

Buckingham. ― Sachez donc que vous êtes coupable d’abandonner le siége suprême, le trône majestueux, les fonctions souveraines de vos ancêtres, les grandeurs qui vous appartiennent, les droits de votre naissance et la gloire héréditaire de votre royale maison, au rejeton corrompu d’une tige souillée ; tandis que vous êtes plongé dans le calme de vos pensées assoupies, dont nous venons de vous réveiller aujourd’hui pour le bien de notre patrie, cette belle île se voit mutilée dans plusieurs de ses membres, son visage est défiguré par des marques d’infamie, la tige de ses rois est greffée sur d’ignobles sauvageons, et elle-même se voit presque entièrement ensevelie dans l’abîme profond de la honte et de l’oubli. C’est pour la sauver que nous venons vous solliciter ardemment, gracieux seigneur, de prendre sur vous le fardeau et le gouvernement de ce pays qui est le vôtre, non plus comme protecteur, régent, lieutenant, ou comme agent subalterne qui travaille pour le profit d’un autre, mais comme héritier qui a reçu de génération en génération les droits successifs à un empire qui vous appartient en propre. Voilà ce que, d’accord avec les citoyens, vos amis sincères et dévoués, et sur leurs ardentes sollicitations, je suis venu demander à Votre Grâce avec de légitimes instances.

Glocester. ― Je suis incertain, s’il convient mieux à mon rang et aux sentiments où vous êtes, que je me retire en silence, ou que je réponde pour vous adresser d’amers reproches. Car, si je ne réponds pas, vous pourriez peut-être imaginer que ma langue, liée par l’ambition, consent par son silence à ce joug doré de la souveraineté, que vous voulez follement m’imposer ici. Et si, d’un autre côté, je vous reproche les offres que vous me faites, et qui me touchent par l’expression de votre fidèle attachement pour moi, j’aurai maltraité mes amis…. Pour vous répondre donc et éviter ce premier inconvénient, et ne pas tomber, en m’expliquant, dans le second, voici définitivement ma réponse. Votre amour mérite mes remerciements ; mais mon mérite, qui n’est d’aucune valeur, se refuse à de si hautes propositions. D’abord, quand tous les obstacles seraient écartés, et que le chemin au trône me serait aplani, quand il me reviendrait comme une succession ouverte, et par les droits de ma naissance, telle est la pauvreté de mes talents, et telles sont la grandeur et la multitude de mes imperfections, que je chercherais à me dérober à mon élévation, frêle barque que je suis, peu faite pour affronter une mer puissante, plutôt que de m’exposer à me voir caché sous ma grandeur, et englouti dans les vapeurs de ma gloire. Mais, Dieu merci, on n’a pas besoin de moi ; et je répondrais bien peu à votre besoin, si c’était à moi à vous secourir. La tige royale nous a laissé un fruit royal, qui, mûri par les heures que nous dérobe le temps, sera digne de la majesté du trône, et nous rendra, je n’en doute point, tous heureux sous son règne. C’est sur lui que je dépose ce que vous voudriez placer sur moi, ce qui lui appartient par les droits de sa naissance, et par son heureuse étoile.― Et Dieu me préserve de vouloir le lui ravir.

Buckingham. ― Milord, c’est une preuve des délicatesses de la conscience de Votre Grâce ; mais ses scrupules sont frivoles et sans importance, dès qu’on vient à bien considérer les choses. Vous dites qu’Édouard est le fils de votre frère : nous en convenons avec vous ; mais il n’est pas né de l’épouse légitime d’Édouard ; car celuici s’était engagé auparavant avec lady Lucy ; et votre mère peut servir de témoin à son engagement. Ensuite il s’est fiancé par ambassadeur à la princesse Bonne, sœur du roi de France. Ces deux épouses mises à l’écart, il s’est présenté une pauvre suppliante, une mère accablée des soins d’une nombreuse famille, une veuve dans la détresse, qui, bien que sur le déclin de sa beauté, a conquis et charmé l’œil lascif d’Édouard, et l’a fait tomber de la hauteur et de l’élévation de ses premières pensées, dans le honteux abaissement d’une dégoûtante et vile bigamie : c’est de cette veuve, et dans sa couche illégitime, qu’il a engendré cet Édouard, que, par courtoisie, nous appelons le prince. Je pourrais m’en plaindre ici en termes plus amers, si, retenu par les égards que je dois à certaine personne vivante, je n’imposais à ma langue une prudente circonspection. Ainsi, mon bon seigneur, prenez pour votre royale personne cette dignité qui vous est offerte ; si ce n’est pour nous rendre heureux, et avec nous tout le pays, que ce soit du moins pour retirer votre noble race de la corruption que lui ont fait contracter les abus du temps, et pour la rendre à son cours direct et légitime.

Le Maire. ― Acceptez, mon bon seigneur : vos citoyens de la ville de Londres vous en conjurent.

Buckingham. ― Ne refusez pas, puissant prince, l’offre de notre amour.

Catesby. ― Oh ! rendez-les heureux, en souscrivant à leur juste requête !

Glocester. ― Hélas ! pourquoi voulez-vous m’accabler de ce fardeau d’inquiétudes ? Je ne suis pas fait pour les grandeurs et la majesté d’un trône.― Je vous en prie, ne le prenez pas en mauvaise part, mais je ne puis ni ne veux céder à vos désirs.

Buckingham. ― Si vous vous obstinez à le refuser, si par sensibilité et par attachement vous répugnez à déposer un enfant, un fils de votre frère ; car nous connaissons bien la tendresse de votre cœur, et cette pitié douce et efféminée, que nous avons toujours remarquée en vous pour vos proches, et qui au reste s’étend également à toutes les classes d’hommes :…. eh bien, apprenez, que, soit que vous acceptiez nos offres ou non, jamais le fils de votre frère ne régnera sur nous comme notre roi ; mais que nous placerons quelque autre sur le trône, à la disgrâce et à la ruine de votre maison ; ― et c’est dans cette résolution que nous vous quittons.― Venez, citoyens ; nous ne le solliciterons pas plus longtemps.

(Buckingham sort avec le maire et sa suite.)

Catesby. ― Rappelez-les, cher prince ; acceptez leur demande : si vous la refusez, tout le pays en portera la peine.

Glocester. ― Voulez-vous donc me précipiter dans un monde de soucis ? Eh bien, rappelez-les : je ne suis pas fait de pierre, et je sens que mon cœur est touché de vos tendres sollicitations (sort Catesby), quoique ce soit contre ma conscience et mon inclination. (Entrent Buckingham et les autres.) Cousin Buckingham…. et vous, hommes sages et respectables, puisque vous voulez charger mes épaules du fardeau de la grandeur, et me le faire porter, que je le veuille ou non, il faut bien que je m’y soumette avec résignation. Mais si la noire calomnie, ou le blâme au visage odieux, sont un jour la conséquence du devoir que vous m’imposez, la violence que vous me faites me sauvera de toutes les censures, et de toutes les taches d’ignominie qui pourraient en résulter ; car Dieu m’est témoin, et vous le voyez en quelque sorte vous-mêmes, combien je suis loin de désirer ce qui m’arrive.

Le Maire. ― Que Dieu bénisse Votre Grâce ! Nous le voyons, et nous le publierons.

Glocester. ― En le disant, vous ne direz que la vérité.

Buckingham. ― Je vous salue donc de ce titre royal. Longue vie au roi Richard, le digne souverain de l’Angleterre !

TOUS.― Amen.

Buckingham. ― Vous plairait-il d’être couronné demain ?

Glocester. ― Ce sera quand il vous plaira, puisque vous le voulez absolument.

Buckingham. ― Nous viendrons donc demain pour accompagner Votre Grâce : et nous prenons congé de vous, le cœur rempli de joie.

Glocester., aux ecclésiastiques qui sont avec lui.― Venez : allons reprendre nos pieux exercices.― Adieu, bon cousin.― Adieu, chers amis.