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La Vie littéraire/1/L’Hypnotisme dans la littérature. — Marfa

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La Vie littéraireCalmann-Lévy1re série (p. 117-131).


L’HYPNOTISME DANS LA LITTÉRATURE
MARFA[1]


On a beau être raisonnable et n’aimer que le vrai, il y a des heures où la réalité commune ne vous contente plus et où l’on voudrait sortir de la nature. Nous savons bien que c’est impossible, mais nous ne le souhaitons pas moins. Les désirs les plus irréalisables ne sont-ils pas les plus ardents ? Sans doute — et c’est notre grand mal — nous ne pouvons sortir de nous-mêmes. Nous sommes condamnés irrévocablement à voir les choses se refléter en nous avec une morne et désolante monotonie. C’est pour cela même que nous avons soif de l’inconnu et que nous aspirons à ce qui est au delà. Il nous faut du nouveau. On nous dit : « Que voulez-vous ? » Et nous répondons : « Je veux autre chose. » Ce que nous touchons, ce que nous voyons n’est plus rien : nous sommes attirés par l’intangible et l’invisible. Pourquoi s’en défendre ? N’est-ce pas là un naturel et légitime sentiment. C’est peu de chose que l’univers sensible, oui, peu de chose, puisque chacun de nous le contient en soi. Sans manquer de respect à la physique et à la chimie, on peut deviner qu’elles ne sont rien à côté de l’ultra-physique et de l’ultra-chimie, que nous ne connaissons pas. Oh ! comme j’admire M. William Crookes et comme je l’envie ! C’est un savant et c’est un poète. Il étudia les propriétés du spectre solaire et du spectre terrestre, il imagina d’ingénieux appareils pour mesurer et, si j’ose dire, pour peser la lumière ; il photographia la lune, il trouva un métal, il crut même trouver une apparence nouvelle des choses, un quatrième état de la matière, qu’il nomma l’état radiant. Pourtant il était triste ; il sentait douloureusement tout ce qu’il y a de médiocre et de pitoyable à n’être qu’un homme : il souffrait de cet ennui commun, a-t-on dit, à toute créature bien née. Il soupirait après un idéal sans nom. Il poursuivait un rêve. Ce rêve était impossible à réaliser. Et il le réalisa. Il vit un esprit, il le toucha, il le nomma Katie King et il l’aima. Oui, M. William Crookes, membre de la Société royale de Londres, vécut pendant six mois dans le commerce d’un fantôme délicieux. Il entretint des relations intimes et pleines de respect avec une jeune personne d’une essence mystérieuse, qui joignait au charme féminin la majesté de la mort. Il aima un démon qui, paraissant à son appel, agitait pour lui les parfums de sa chevelure blonde et lui faisait sentir à travers sa tiède poitrine les battements de son cœur angélique. Le doux démon consentit à être photographié par son terrestre et savant ami, qui obtint quarante-quatre clichés. À en juger par le portrait que j’ai sous les yeux, l’esprit de Katie King savait s’envelopper d’une forme charmante. On ne peut qu’admirer l’expression intelligente et triste de son jeune visage, la grâce de sa joue ronde et pure, la chasteté de ses draperies blanches. Encore M. William Crookes nous apprend il que cela n’est rien auprès de ce qu’il a vu, entendu et touché, et que Katie King était incomparablement plus belle que l’image qui nous en reste. « La photographie peut, dit-il, donner un dessin de sa pose ; mais comment pourrait-elle reproduire la pureté brillante de son teint ou l’expression sans cesse changeante de ses traits si mobiles, tantôt voilés de tristesse, lorsqu’elle racontait quelque amer événement de sa vie passée, tantôt souriant avec toute l’innocence d’une jeune fille, lorsqu’elle avait réuni mes enfants autour d’elle et qu’elle les amusait en leur racontant des épisodes de ses aventures dans l’Inde. Autour d’elle, elle créait une atmosphère de vie. Ses yeux semblaient rendre l’air lui-même plus brillant ; ils étaient si doux, si beaux et si pleins de tout ce que nous pouvons imaginer des cieux ; sa présence subjuguait à tel point, que vous n’auriez pas trouvé que ce fût de l’idolâtrie de se mettre à ses genoux. » On a raillé ce généreux Crookes ; on l’a plaint d’être le jouet de quelque petite effrontée. Pour moi, je le proclame heureux, et je l’admire moins pour avoir découvert le thallium et construit le radiomètre que pour avoir su voir Katie King.

Tous tant que nous sommes, nous voudrions bien évoquer aussi Katie King. J’avoue que j’en meurs d’envie. Nous ne pouvons pas. Et, pour nous consoler, nous nous disons que, si nous ne la voyons pas, c’est parce que nous avons trop de bon sens ; mais nous nous flattons ; c’est en réalité parce que nous n’avons pas assez d’imagination. C’est faute d’espérance et de foi, c’est faute de vertu. Aussi suis-je infiniment reconnaissant aux artistes prestigieux, aux menteurs bienfaisants qui, par la magie de leur art, me font croire que j’ai entrevu un pan de la robe blanche, un pli du sourire, un éclair de l’œil de l’éternelle Katie King que je poursuis sans cesse et qui me fuit toujours.

Il y a des esprits qui habitent naturellement les confins mystérieux de la nature. Ils ont pour mission de nous montrer des prodiges. Leur tâche est devenue bien difficile aujourd’hui. Elle était facile dans le monde romain, au temps des premiers césars. Alors les prodiges de l’Inde, les enchantements de la Thessalie, les merveilles de l’Afrique, mère féconde des monstres, les pratiques italiotes du néo-pythagorisme se mêlaient, se confondaient. Il s’en dégageait une sorte de vapeur bizarre qui, étendue sur le monde, voilait et déformait toute la nature. Les esprits étaient encore soumis à une culture savante. Mais des connaissances variées et une intelligence subtile ne servaient qu’à imaginer des impossibilités et à multiplier les superstitions. De toutes parts, aux oreilles, aux yeux troublés, se manifestaient des mystères, des oracles, des œuvres de magie. Les sophistes, les rhéteurs, avidement écoutés, entretenaient le délire des esprits. Tous leurs discours, comme il a été dit de ceux de Dion, répandaient un parfum semblable à l’odeur qui s’exhale des temples.

L’Âne d’or d’Apulée nous est parvenu comme un témoignage de ce délire. Le malheur est qu’il a perdu sa puissance magique. Il ne touche plus que notre curiosité. Il fut merveilleux ; il est devenu absurde et nous n’y croyons pas. Nous ne croyons pas non plus aux diableries dont le moyen âge était plein. Les moines vécurent jusqu’au quinzième siècle dans un sortilège perpétuel. Ils assistaient à des miracles simples et naïfs, mais qui du moins rompaient la lourde monotonie de leur existence. Ils voyaient les lampes du sanctuaire se rallumer d’elles-mêmes, et les rameaux de l’églantier enlacer, en une nuit, les tombes des époux restés vierges. Je ne vois que le dix-septième siècle français et cartésien qui se soit passé volontiers et sans peine de tout merveilleux. La raison dominait alors les esprits. Elle les domina encore au temps de Voltaire. Mais bientôt elle parut sèche, et les années qui précédèrent la Révolution virent renaître de toutes parts des prodiges. La religion n’en produisait plus ; la science en enfanta.

C’est une grande erreur de croire que la superstition est exclusivement religieuse. Il y a des temps où elle devient laïque. Si la science un jour règne seule, les hommes crédules n’auront plus que des crédulités scientifiques. N’oublions pas que ce sont des philosophes qui ont fait la fortune des Saint-Germain et des Cagliostro. Un de leurs adeptes, le baron de Gleichen, confesse bien joliment dans ses Souvenirs le plaisir qu’il avait d’être trompé par ces vendeurs de songes et le regret qu’il éprouva quand il ne lui fut pas possible de s’abuser davantage. « Le penchant pour le merveilleux, dit-il, inné à tous les hommes en général, mon goût particulier pour les impossibilités, l’inquiétude de mon scepticisme habituel, mon mépris pour ce que nous savons et mon respect pour ce que nous ignorons, voilà les mobiles qui m’ont engagé à voyager durant une grande partie de ma vie dans les espaces imaginaires. Aucun de mes voyages ne m’a fait autant de plaisir ; j’ai été absent pendant des années et suis très fâché de devoir maintenant rester chez moi. »

Pendant que le bon Gleichen, vieilli et attristé, les pieds sur les chenets, rassemblait ses anciens rêves, faute d’en pouvoir former de nouveaux, la pauvre humanité courait après d’autres chimères et le spiritisme naissait. Je suis comme le baron de Gleichen : je veux qu’on m’amuse et je crois qu’il n’y a pas de bonheur sans illusion. Mais le spiritisme met, en vérité, trop peu d’art à nous séduire. Il nous fait converser avec les morts dans des entretiens si plats, qu’on en sort plus dégoûté encore de l’autre monde que de celui-ci. Passe encore pour saint Louis, qui, logé dans une table, répondit aux questions du médium comme un ignorant. Il ne connaissait ni la reine Blanche, ni le pont de Taillebourg, ni Damiette, ni les Quinze-Vingts, ni la Sainte-Chapelle, ni Étienne Boileau, ni Charles d’Anjou, ni Joinville, ni Tunis, ni rien. Jamais pied de table n’avait étalé une si sotte ignorance. Pourtant le guéridon se donnait pour l’esprit de Saint-Louis et n’en démordait pas. Le médium en demeurait stupide. Enfin, se frappant le front : « Tout s’explique, s’écria-t-il ; c’est saint Louis de Gonzague ! » — C’était saint Louis de Gonzague. J’admets l’explication. Mais j’ai lu des dictées spirites de Bossuet qui étaient aussi dans l’esprit de saint Louis de Gonzague. Et cela ne s’explique pas. Quant à Katie King, je l’attends encore. On ne manquera pas de vous dire que le spiritisme est remplacé par l’occultisme et qu’une sonnette invisible tinte sur la tête de madame Blavatsky, ce qui est en effet merveilleux, je le sais, et que les cigarettes de madame Blavatsky font des miracles, et que madame de Blavatsky est en correspondance avec un mage nommé Kout-Houmi, qui possède une science surnaturelle et qui rend aux dames les broches qu’elles ont perdues. C’est précisément ce sage Kout-Houmi qui me gâte l’occultisme. Ne s’est-il pas avisé, lui qui sait tout, de copier sans le dire, dans une de ses lettres magiques, une conférence faite à Lake-Pleasant, le 15 août 1880, par un journaliste américain nommé Kiddle ? Kiddle s’en plaignit amèrement, et Kout-Houmi répondit à ces plaintes qu’un sage pouvait bien oublier une paire de guillemets. J’admire la sérénité de cette réponse, mais le doute s’est glissé malgré moi dans mon cœur et il ne m’est plus possible de croire en Kout-Houmi. La vérité est que le monde inconnu, c’est, non pas aux magiciens et aux spirites, mais aux romanciers et aux poètes qu’il faut en demander le chemin. Eux seuls possèdent l’aiguille aimantée qui se tourne vers le pôle enchanté ; eux seuls ont la clef d’or du palais des rêves. Et, puisque nous avons besoin de magies et d’évocations, c’est à de nouveaux Apulées, c’est aux Hoffmann et aux Edgar Poë que nous demanderons l’initiation aux mystères. Les poètes, du moins, ne trompent pas, puisqu’on sait qu’ils mentent, et puisqu’ils ne mentent que par générosité.

M. Gilbert-Augustin Thierry doit être compté au premier rang parmi les esprits doués du sens des choses étranges et mystérieuses. Neveu de l’illustre aveugle qui, comme Homère et Milton, sut voir tant de choses, fils d’Amédée Thierry, qui poussa si loin, dans ses Récits de l’histoire romaine, l’art de la composition historique, l’écrivain qui m’a inspiré les réflexions déjà trop longues qu’on vient de lire, reçut dès l’enfance la forte éducation qui devait le faire historien, si l’imagination ne l’avait pas emporté dans d’autres voies. Il débuta avec autorité par un roman qui présente l’étude d’une maladie mentale dans un milieu historique, l’Aventure d’une âme en peine. Plus récemment M. Gilbert-Augustin Thierry donna le Capitaine sans façon, tableau vigoureux d’une insurrection de paysans du bas Maine en 1813. Mais déjà il avait composé deux histoires « de morts et de vivants », la Rédemption de Larmor et Rediviva. Déjà il était emporté dans ce monde mystérieux où le bon Gleichen passa le meilleur de sa vie. Marfa, qui paraît aujourd’hui, marque le troisième pas dans cette voie. Ce roman ou, pour mieux dire, cette nouvelle, qui forme à elle seule un volume, a été insérée tout récemment dans la Revue des Deux Mondes, sous un titre qui ne subsiste dans le livre que comme sous-titre, le Palimpseste. L’éditeur a craint avec raison que ce mot de palimpseste ne parlât pas à l’imagination des lectrices aussi vivement qu’à celle des lettrés et des savants, à qui ce terme rappelle, si je puis le dire, des émotions intellectuelles d’une vivacité presque dramatique. On nomme palimpsestes comme chacun sait, les manuscrits d’auteurs anciens que les copistes du moyen âge ont effacés puis recouverts d’une seconde écriture, sous laquelle on peut faire reparaître parfois les premiers caractères. Le palimpseste a donc par lui-même l’attrait du mystère ; il cache un secret. Ce sont les chimistes du commencement de ce siècle qui ont trouvé les réactifs propres à faire revivre le texte primitif sur le parchemin lavé par les moines au lait de chaux. Mais déjà les humanistes, lors de la Renaissance, tentaient de lire l’écriture effacée des palimpsestes. Ils y mettaient, à défaut de science et de méthode, une amoureuse ardeur. Michelet a retracé avec beaucoup de poésie l’émotion et la tristesse de ces déchiffrements inspirés par tant de piété et si vainement essayés.

« Chaque fois, a-t-il dit, que l’on découvrait sous quelque antienne insipide un mot des grands auteurs perdus, on maudissait cent fois ce crime, ce vol fait à l’esprit humain, cette diminution irréparable de son patrimoine. Souvent la ligne commencée mettait sur la voie d’une découverte, d’une idée qui semblait féconde ; on croyait saisir de profil la fuyante nymphe ; on y attachait les yeux, mais en vain ; l’objet désiré rentrait obstinément dans l’ombre ; l’Eurydice ressuscitée retombait au sombre royaume et s’y perdait pour toujours. »

Aujourd’hui, la nymphe, l’Eurydice revit sous de puissants réactifs, ou du moins on retrouve quelques lambeaux de son corps ; car les moines non seulement grattaient les manuscrits grecs et latins, mais encore ils les dépeçaient et ils en éparpillaient les feuilles. Le Palimpseste que M. Gilbert-Augustin Thierry nous fait connaître est un psautier du xe siècle, en minuscules carolines, incomplet et tronqué, ne comprenant que les psaumes 114, 119, 120, 129, 137 et 145, qui sont ceux de l’office des morts. M. Stéphane Cheraval, archiviste paléographe, a reçu du gouvernement français la mission de le rechercher et de l’acquérir pour le compte de l’État. Et quel texte se cache sous ces carolines que M. Léopold Delisle contemplerait avec ravissement ? Un texte en caractères de la belle époque, la Milésienne de Lucius de Patras, « ce chef-d’œuvre disparu, dont l’Âne d’or d’Apulée n’est qu’une copie si misérable… cette œuvre étrange et merveilleuse — le livre des morts — qui ravit d’admiration et frappa d’épouvante le monde oriental du iie siècle ». (Marfa, pages 29 et 189.) C’est au château de Doremont (Haute-Saône), dans la bibliothèque du feu prince Volkine, que M. Stéphane Cheraval découvre ce vénérable codex, cette gemme non pareille de l’écrin paléographique, ce trésor qu’il faudrait confier tout de suite au grand helléniste Henri Weil. Si la nouvelle de M. Gilbert-Augustin Thierry contenait pour tout drame la découverte inattendue et la perte définitive de la Milésienne de Patras, le public s’y plairait sans doute beaucoup moins que je ne fais ; mais M. Stéphane Cheraval ne trouve pas seulement un manuscrit à Doremont, il y rencontre aussi la princesse Volkine, une jeune serve que le vieux prince, bibliophile et nihiliste, avait épousée dans sa vieillesse et instituée héritière de son nom et de ses biens. « Mignonne, petite et frêle avec des cheveux très blonds, des yeux très noirs, une peau très blanche, cette femme n’était pourtant pas jolie. Un front bombé, des lèvres épaisses, un nez trop court la faisaient presque laide. Mais sa laideur rayonnait de beauté, de cette beauté dont Dieu illumine toute créature ici-bas quand elle aime et qu’elle se sent aimée » (p. 37). Marfa, en effet, aime et elle est aimée. Lucien de Hurecourt, fils d’un juge de paix franc-comtois, l’a aimée jusqu’au crime. Étant consul de France à Kherson, il a tué le mari, le vieux prince, par une nuit de neige, dans un traîneau et il l’a jeté aux loups qui poursuivaient l’attelage. C’est de cette situation que jaillit un drame étrange, puissant et si neuf qu’il était impossible de le concevoir il y a seulement cinq ans. Volkine, frappé par Lucien d’une balle de revolver, n’est pas mort sans parler. Il s’est accroché tout sanglant au meurtrier, il l’a saisi de ses deux mains ; l’une s’est portée sur le front, l’autre a serré la nuque, et il a dit : « Tu n’épouseras point Marfa ! Le jour de vos noces, toi-même, tu raconteras tout aux juges de ton pays. Je veux… » Puis il est tombé. Or, ce mourant qui parlait ainsi, ce vieillard énergique, savant, bizarre mystérieux, était, en physiologie, un disciple du docteur Charcot et de l’école de Nancy. Il pratiquait l’hypnotisme et connaissait sa propre puissance suggestive ; il savait que son meurtrier était, au contraire, un sujet nerveux, sensible, faible et facile à hypnotiser. Il était sûr, par conséquent, que ce qu’il avait voulu s’accomplirait et qu’il serait vengé.

Il laissait, d’ailleurs, auprès de Marfa un être extraordinaire, capable de seconder inconsciemment son action suggestive. C’était un pope, de la secte des Silipovetz, « volontaires expiateurs des crimes de la terre, disciples toujours sanglants de l’agneau égorgé » (p. 65), qui enseignent que Jésus, en voulant mourir sur la croix, donna l’exemple salutaire du suicide. Celui-là, nommé Popof, suivait partout la jeune princesse Volkine, qui le considérait comme un saint. Il allait, sa robe de pope en haillons, rampant dans la poussière et se meurtrissant le visage aux cailloux des routes.

La suggestion imposée par le vieux Volkine eut son effet, sous les yeux de M. Stéphane Cheraval, le jour même que Lucien et Marfa avaient fixé pour leurs noces. Lucien alla chercher le juge d’instruction du ressort, le pria d’être son témoin, le mena devant un autel de fleurs élevé la veille par le prêtre de l’expiation et de la mort volontaire, et, là, il fit, sous l’empire de l’hypnose, l’aveu de son crime. Quand il eut achevé, Popof donna, avec une joie religieuse, du poison à Lucien et à Marfa, pour qui Lucien avait péché. Sûr alors de leur félicité, il songea à son propre salut et se pendit. Le palimpseste disparut dans cette catastrophe.

Je n’ai pas analysé la nouvelle de M. Gilbert-Augustin Thierry, j’en ai seulement indiqué la donnée sans faire pressentir suffisamment la solidité avec laquelle elle est construite et l’impression de terreur qu’elle produit. Je la signale comme une œuvre originale et forte.

Elle est d’ordre extranaturel et répond au sentiment du merveilleux qui est inné en nous, et que ni l’esprit scientifique ni les spéculations métaphysiques ne détruisent entièrement. Pourtant, elle ne choque aucune de nos idées modernes, n’est en contradiction absolue avec aucune de nos doctrines. Loin d’être en désaccord avec la science, elle semble s’appuyer sur elle. L’auteur s’est hardiment porté, pour l’établir, sur les travaux avancés de la physiologie. J’ignore si ces points stratégiques seront un jour abandonnés ou définitivement conquis. De hardis neurologistes les défendent actuellement. Cela suffit à la vraisemblance et partant à l’intérêt du récit de M. Gilbert-Augustin Thierry. Je n’en conclus pas que tous les faits qu’il expose soient possibles. Loin de là. Le docteur Brouardel a écrit pour l’excellent livre du docteur Gilles de la Tourette sur l’Hypnotisme une préface dans laquelle je lis quelques lignes qui pourraient bien s’appliquer à Marfa, le Palimpseste. « Encouragés par les littérateurs, certains médecins, dit M. Brouardel, ont trop oublié les règles essentielles de la critique scientifique. Ils se sont laissé entraîner à répéter, devant des juges incompétents, les phénomènes de l’hypnotisme, de la catalepsie, du somnambulisme, les suggestions les plus bizarres. Les littérateurs, conviés à de pareils spectacles, ont accepté pour vrai ce que leur disait ou montrait un médecin de bonne foi en qui ils devaient avoir confiance, et ils ont versé dans leur écrits, en les embellissant par leur imagination, toutes les singularités dont ils avaient été les témoins. » Ce pourrait bien être le cas de l’auteur de Marfa. Après tout, qu’importe ? Ce que M. Gilbert-Augustin Thierry demandait à la science, c’était non des vérités, mais des apparences, des ombres, des fantômes de vérités. S’il avait fait une histoire scientifique, il n’aurait pas fait une histoire merveilleuse, et ce serait dommage.

Il est une autre question que soulève la lecture de Marfa ; celle-là, très importante, ne saurait être traitée convenablement en quelques lignes. Je me contenterai de l’indiquer. Les doctrines nouvelles de l’hérédité morale et de la suggestion par l’hypnose n’ont pas laissé intact le vieux dogme de la liberté humaine. En cela, elles ont atteint la morale traditionnelle et causé quelque inquiétude au philosophe comme au légiste. Peut-on, par contre, dégager de la science nouvelle une nouvelle morale ? M. Gilbert-Augustin Thierry le croit, il ne le prouve pas. Il a visé haut et voulu aborder de grands problèmes scientifiques et moraux. Il a réussi du moins à faire une œuvre d’art d’un ordre supérieur, un beau conte. C’était là l’essentiel. Le reste lui sera peut-être donné par surcroît ; car il y a dans un beau conte d’abord ce que l’auteur y a mis et ensuite ce que le lecteur y ajoute.



  1. Marfa, le Palimpseste, par Gilbert-Augustin Thierry, 1 vol. in-18.