La Vie littéraire/1/Sur le quai Malaquais. — M. Alexandre Dumas et son discours

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
La Vie littéraire/1
La Vie littéraireCalmann-Lévy1re série (p. 107-116).


SUR LE QUAI MALAQUAIS
M. ALEXANDRE DUMAS ET SON DISCOURS


Jeudi, à quatre heures, comme nous sortions de l’Institut, un gai soleil de printemps éclairait les quais et leur noble horizon de pierre. Quelques nuages qui coulaient dans le ciel donnaient à la lumière du jour la mobilité charmante d’un sourire. Ce sourire s’arrêtait avec joie sur les chapeaux étincelants, sur les nuques dorées et sur les visages clairs des femmes. Mais il devenait moqueur en passant sur les livres poudreux étalés le long des parapets. Oh ! comme il révélait ironiquement la vétusté misérable des bouquins, ce sourire dans lequel brillait l’éternelle jeunesse de la nature ! Alors, tandis que s’écoulait la foule des lettrés et des mondaines, je m’abandonnai à des rêveries vagues et douces. Laissez-moi vous dire que je ne passe jamais sur ces quais sans éprouver un trouble, plein de joie et de tristesse, parce que j’y suis né, parce que j’y ai passé mon enfance et que les figures familières que j’y voyais autrefois sont maintenant à jamais évanouies. Je conte cela malgré moi, par habitude de dire seulement ce que je pense et ce à quoi je pense. On n’est pas tout à fait sincère sans être un peu ennuyeux. Mais j’ai l’espoir que, si je parle de moi, ceux qui m’écouteront ne penseront qu’à eux-mêmes. De la sorte, je les contenterai en me contentant. J’ai été élevé, sur ce quai, au milieu des livres, par des humbles et des simples dont je suis seul à garder le souvenir. Quand je n’existerai plus, ils seront comme s’ils n’avaient jamais été. Mon âme est toute pleine de leurs reliques. Ces pieux restes, dont elle est sanctifiée, font des miracles. À ce signe, je reconnais que ceux-là que j’ai perdus furent de saintes gens. Leur vie était obscure, leur âme était naïve. Leur souvenir m’inspire la joie du renoncement et l’amour de la paix. Un seul des vieux témoins de mon enfance mène encore sur le quai sa pauvre vie. Il n’était ni des plus intimes ni des plus chers. Pourtant, je le revois toujours avec plaisir. C’est le pauvre bouquiniste que voici se chauffant devant ses boîtes à ce clair soleil de printemps. Il est devenu tout petit avec l’âge. Chaque année il diminue, et son pauvre étalage se fait aussi plus mince et plus léger chaque année. Si la mort oublie quelque temps encore mon vieil ami, un coup de vent l’emportera un jour avec les derniers feuillets de ses bouquins et les grains d’avoine que les chevaux de la station, paissant à son côté, laissent échapper de leur musette grise. En attendant, il est presque heureux. S’il est pauvre, c’est sans y penser. Il ne vend pas ses livres, mais il les lit. Il est artiste et philosophe.

Quand il fait beau, il goûte la douceur de vivre en plein air. Il s’installe sur l’extrémité d’un banc avec un pot de colle et un pinceau, et, tout en réparant ses bouquins disloqués, il médite sur l’immortalité de l’âme. Il s’intéresse à la politique, et ne manque guère, s’il rencontre un client sûr, de lui faire la critique du régime actuel ! Il est aristocrate et même oligarque. L’habitude de voir devant lui, de l’autre côté de la Seine, le palais des Tuileries, lui a inculqué une sorte de familiarité à l’égard des souverains. Sous l’Empire, il jugeait Napoléon III avec la sévérité d’un voisin à qui rien n’échappe. Maintenant encore, il explique, par la conduite du gouvernement, les vicissitudes de son commerce. Je ne me dissimule pas que mon vieil ami est un peu frondeur.

Il m’aborde et me dit, en homme qui a lu son journal du matin :

— Vous venez de l’Académie. Ces jeunes gens ont-ils bien parlé de M. Hugo ?

Puis, clignant de l’œil il me coule ce mot à l’oreille :

— Un peu démagogue, monsieur Hugo !

C’est ainsi que mon ami le bouquiniste ramena ma pensée sur la séance académique où M. Leconte de Lisle et M. Alexandre Dumas ont prédit tous deux l’immortalité à Victor Hugo. Mais, tandis que l’auteur des Poèmes barbares expédiait tout d’un bloc aux âges à venir les œuvres complètes du maître, le philosophe du théâtre donnait à entendre que la postérité ferait un choix sévère.

Il a prononcé un excellent discours, M. Alexandre Dumas, et je n’en suis pas surpris. Cet homme est doué pour parler au monde. Il pense et il dit ce qu’il pense. En cela, il est à peu près unique, du moins dans les lettres. On retrouve dans sa réponse à M. Leconte de Lisle cette absolue sincérité et cette expérience des choses qui donnent tant d’autorité à sa parole. Il a rendu à Victor Hugo, à Lamartine et à Musset ce qui leur était dû. Et, près d’achever son honnête et forte harangue, il s’est demandé ce qu’il allait maintenant advenir de l’œuvre du plus laborieux de ces trois poètes.

« Il en adviendra, a-t-il répondu à sa propre question, ce qu’il advient de toutes les œuvres de l’esprit humain. Le temps ne fera pas plus d’exception pour celles-là que pour les autres ; il respectera et affirmera ce qui sera solide ; il réduira en poussière ce qui ne le sera pas. Tout ce qui est de pure sonorité s’évanouira dans l’air ; ce qui est fait pour le bruit est fait pour le vent. Mais il ne m’appartient pas de préparer ici le travail de la postérité. Il n’y a, d’ailleurs, à l’influencer ni pour ni contre ; elle sait son métier de postérité ; elle a le sens mystérieux et implacable des conclusions infaillibles et définitives. »

C’est sur ce point que je me permettrai de présenter à l’écrivain que j’admire infiniment quelques observations humbles mais fermes. Je crois que la postérité n’est pas infaillible dans ses conclusions. Et la raison que j’ai de le croire, c’est que la postérité, c’est moi, c’est nous, c’est des hommes. Nous sommes la postérité pour une longue suite d’œuvres que nous connaissons fort mal. La postérité a perdu les trois quarts des œuvres de l’antiquité ; elle a laissé corrompre effroyablement ce qui reste. M. Leconte de Lisle nous parlait jeudi avec une noble admiration d’Eschyle ; mais il n’y a pas dans le texte du Prométhée qui nous est parvenu deux cents vers qui ne soient altérés. La postérité des Grecs et des Latins a gardé peu de chose, et, dans le peu qu’elle a gardé, il se trouve des ouvrages détestables, qui n’en sont pas moins immortels. Varius était, dit-on, l’égal de Virgile. Il a péri. Élien était un imbécile ; il dure. Voilà la postérité ! On me dira qu’elle était barbare en ce temps-là et que c’est la faute des moines. Mais qui nous assure que nous n’aurons pas, nous aussi, une postérité barbare ? Savons-nous dans quelles mains passera l’héritage intellectuel que nous léguons à l’avenir ! À supposer, d’ailleurs, que ceux qui viendront après nous soient plus intelligents que nous-mêmes, ce qui n’est pas impossible, est-ce une raison pour proclamer d’avance leur infaillibilité ? Nous savons par expérience que, même dans les âges de haute culture, la postérité n’est pas toujours équitable. Il est certain qu’elle n’a point de règles fixes, point de méthodes sûres pour juger les actions. Comment en aurait-elle pour juger l’art et la pensée ? Madame Roland, qui fit d’assez mauvaise politique, mais qui avait le cœur d’une héroïne, écrivit des mémoires dans la prison d’où elle ne devait sortir — elle le savait — que pour monter sur l’échafaud. Elle traça de sa main virile sur la première page du cahier ces mots : Appel à l’impartiale postérité. La postérité ne lui a encore répondu, après un siècle, que par un murmure contradictoire de louanges et de réprobation. La muse des Girondins était bien naïve de croire à notre sagesse et à notre équité. Je ne sais si le roi Macbeth eut, en son temps, une pareille illusion. En ce cas, il aurait été bien trompé. C’était, en réalité, un excellent roi, habile et probe. Il enrichit l’Écosse en y favorisant le commerce et l’industrie. Le chroniqueur nous le montre comme un prince pacifique, le roi des villes, l’ami des bourgeois. Les clans le haïssaient parce qu’il était bon justicier. Il n’assassina personne. On sait ce que la légende et le génie ont fait de sa mémoire.

Loin d’être infaillible, la postérité a toutes les chances de se tromper. Elle est ignorante et indifférente. Je vois passer en ce moment sur le quai Malaquais la postérité de Corneille et de Voltaire. Elle se promène, égayée par le soleil d’avril. Elle va, la voilette sur le nez ou le cigare aux lèvres, et je vous assure qu’elle se soucie infiniment peu de Voltaire et de Corneille. La faim et l’amour l’occupent assez. Elle pense à ses affaires, à ses plaisirs, et laisse aux savants le soin de juger les grands morts. Je distingue précisément parmi cette postérité qui sort de l’Institut un joli visage coiffé d’un chapeau couleur du temps. C’est celui d’une jeune femme qui me demandait, un soir de cet hiver, à quoi servaient les poètes. Je lui répondis qu’ils nous aidaient à aimer ; mais elle m’assura qu’on aimait fort bien sans eux. La vérité est que les professeurs et les savants forment à eux seuls toute la postérité. Ce sont donc les savants que vous croyez infaillibles. Mais non, car vous savez bien que la poésie et l’art ne relèvent que du sentiment, que la science ne connaît point la beauté et qu’un vers tombé aux mains d’un philologue est comme une fleur entre les doigts d’un botaniste.

Ah ! certes, les conclusions de la postérité ne sont point infaillibles ; elles dépendent beaucoup du hasard. J’ajouterai qu’elles ne sont jamais définitives, quoi qu’en ait dit M. Alexandre Dumas.

Et comment le seraient-elles, puisque la postérité n’est jamais close et que les générations nouvelles remettent sans cesse en question ce qui a été précédemment jugé ?

Le dix-septième siècle a condamné Ronsard ; le dix-huitième siècle a confirmé ce jugement ; le dix-neuvième l’a cassé. Qui sait comment jugera le vingtième ? Dante et Shakespeare furent méprisés pendant longtemps avant d’être admirés comme ils le sont aujourd’hui. Racine fut outragé après un siècle de gloire. Il ne l’est plus. Mais la langue change vite ; il faut déjà être un lettré pour bien comprendre les vers de Phèdre et d’Athalie.

J’ai entendu un excellent poète reprocher à Racine des impropriétés d’expression. Il ne voulait pas convenir que la langue eût changé depuis deux siècles, afin, peut-être, de ne pas s’avouer qu’elle changerait encore, et cette fois à son préjudice. Corneille et Molière lui-même sont mal compris ; les comédiens qui les jouent y font à chaque instant des contresens. On parle communément de Rabelais, mais comme de la reine Berthe, sans savoir le moins du monde ce que c’est. Il y a des gloires qui s’éteignent. Celle du Tasse est mourante. Du Bartas fut, de son vivant, plus célèbre que Ronsard. Qui nous assure que sa gloire ne renaîtra pas ? Goethe le considérait comme le plus grand des poètes français, et nos jeunes symbolistes l’aiment beaucoup. Il y a vingt ans, Lamartine était déjà abandonné, tandis que Musset restait l’objet d’une ferveur qui s’est peu à peu refroidie. Tous deux retrouvent aujourd’hui des fidèles. Ainsi la postérité ballotte les épaves du génie.

Victor Hugo gardera-t-il mort la place qu’il a occupée vivant ? M. Alexandre Dumas est sage d’en douter. Il est sage aussi de ne pas faire d’avance la part de la destruction. Quel jugement l’avenir portera-t-il sur Victor Hugo ? C’est ce que personne n’est en état de deviner. Nous ne pouvons savoir ce que pensera la postérité, puisque nous ne savons ce qu’elle sera. Il est vain de vouer les gloires contemporaines soit à l’immortalité, soit à l’oubli.

On peut dire seulement que la gloire du poète dont on a mené hier la dernière pompe funèbre traverse un moment difficile et critique. L’enthousiasme, lassé par un excessif effort de quinze années, retombe. Certaines illusions se dissipent. On croyait qu’un si grand poète avait pensé davantage.

Il faut bien reconnaître qu’il a remué plus de mots que d’idées. C’est une souffrance que de découvrir qu’il donna pour la plus haute philosophie un amas de rêveries banales et incohérentes. Enfin on est attristé, en même temps qu’effrayé, de ne pas rencontrer dans son œuvre énorme, au milieu de tant de monstres, une seule figure humaine.

Les Grecs l’ont dit : l’homme est la mesure de toutes choses. Victor Hugo est démesuré parce qu’il n’est pas humain. Le secret des âmes ne lui fut jamais entièrement révélé. Il n’était pas fait pour comprendre et pour aimer. Il le sentit d’instinct. C’est pourquoi il voulut étonner ; il en eut longtemps la puissance. Mais peut-on étonner toujours ? Il vécut ivre de sons et de couleurs, et il en soûla le monde. Tout son génie est là : c’est un grand visionnaire et un incomparable artiste. C’est beaucoup. Ce n’est pas tout.

Quant à la postérité, elle sera ce qu’elle pourra ; elle aimera ce qu’elle voudra. C’est une grande duperie de travailler pour elle. Elle garde peu de chose de tout ce qu’on lui envoie, et elle préfère souvent un ouvrage de circonstance aux œuvres qu’on lui destinait spécialement. Loin de l’en blâmer, je l’en loue de tout mon cœur. Peut-être, après tout, saura-t-elle à la longue son métier aussi bien que le dit M. Alexandre Dumas. Mais, s’il n’arrive pas quelque catastrophe qui détruise les bibliothèques, un jour viendra où elle sera terriblement encombrée, et il n’est pas impossible que, ce jour-là, elle prenne en dégoût tout le papier noirci que nous lui préparons. J’éprouve moi-même, à vrai dire, quelque pressentiment de ce dégoût en voyant poudroyer au soleil les boîtes de bouquins de mon vieil ami.