La Vie littéraire/1/M. Cuvillier-Fleury

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La Vie littéraireCalmann-Lévy1re série (p. 315-321).


M. CUVILLIER-FLEURY


M. Cuvillier-Fleury, dont on célébrait hier les funérailles, a duré dans la critique littéraire plus d’un âge d’homme. Le journalisme s’honore de ce robuste talent si longtemps exercé. Ce n’est point assez de rendre mes respects à cet écrivain plein de probité. Je voudrais, si j’en avait l’art et le loisir, esquisser son image : elle vaut qu’on la dessine. Mais prenons garde, la figure de M. Cuvillier-Fleury n’était pas de celles que le peintre doit flatter. Aux caresses d’un pinceau trop moelleux elle perdrait tout son caractère, et ce serait dommage. Il y faut aller à grands traits. Son mérite était solide, son charme était sévère. Il mettait de la dignité jusque dans l’enjouement. On sait qu’il se garda toujours des grâces légères et du facile sourire. Parfois peut-être se défendit-il moins bien contre la solennité.

Pourtant il n’était ni triste ni sévère. Ce n’était point un mécontent, loin de là ; il inclinait même à l’optimisme. Il croyait au bien. Il avait en diverses matières la conviction du professeur, qui, quoi qu’on dise, est aussi forte que la foi du charbonnier. Il voulait être juste et même il savait être modéré, bien qu’il fût extrêmement attaché à ses idées et à ses goûts. Et cet honnête esprit n’était point un esprit borné. Il n’enfermait pas sa critique dans des jeux d’école et ne s’amusait pas aux bagatelles littéraires. Il cherchait l’homme sous l’écrivain. C’est l’homme qu’il étudiait, l’homme moral, l’homme social. Aussi ses opinions ont trouvé du crédit et gardé de l’intérêt. Les livres dans lesquels il les a recueillies, Posthumes et Revenants, Études et Portraits, se lisent encore très bien aujourd’hui. J’en ai fait l’expérience ce matin même, en feuilletant avec un noble plaisir les études que M. Cuvillier-Fleury consacrait, il y a quinze ans et plus, à des personnages du XVIIIe siècle : à cet aimable chevalier de Boufflers et à cette exquise madame de Sabran, la plus sage des âmes tendres ; à madame Geoffrin et à son « cher enfant » le roi de Pologne ; à la maréchale de Beauveau, en qui l’athéisme prenait la douceur d’une sainte espérance ; à Marie-Antoinette, envers laquelle M. Cuvillier-Fleury n’eut qu’un tort, celui de tenir pour authentiques les lettres publiées par M. d’Hunolstein. Mais comment ne s’y serait-il pas trompé, puisque Sainte-Beuve lui-même y fut pris à demi ? Ce sont là des pages solides et, si l’on y trouve quelque pesanteur, c’est qu’elles sont pleines de choses. Il n’est point aisé d’être léger quand on n’est point vide. Et si, dans quelque idéale promenade sur un chemin de fleurs, levant tout à coup les yeux, vous voyez des formes solides, où se révèle la plénitude de la vie, flotter au milieu des airs, comme des ombres fortunées, jetez-vous à genoux et adorez-les : elles sont divines.

L’inspiration du critique n’avait point d’ailes ; mais elle marchait droit et ferme. Il y a beaucoup de traits louables dans la physionomie morale de M. Cuvillier-Fleury. Entre autres, il en est un tout à fait original. C’est la fidélité. M. Cuvillier-Fleury demeura attaché jusqu’à la mort aux idées, aux amitiés, aux cultes de sa lointaine jeunesse. Il ne voulait point qu’on lui fît un mérite de cette constance qui honore sa vie : « Je me croirais bien humble, disait-il, de me glorifier de cette vertu, n’en connaissant pas de plus simple à concevoir, ni de plus facile à pratiquer. » Dès 1830, époque à laquelle il écrivit une notice sur le comte Lavallette, sa foi était fixée. M. Cuvillier-Fleury était désormais attaché à la monarchie libérale.

On lit, à la dernière page de l’intéressante notice dont je parle, une phrase qui donne à penser, bien qu’elle soit toute simple. C’est celle-ci : « Le comte Lavallette est mort plein de jours, à la soixante et unième année de son âge. » L’homme, le même homme qui s’exprimait ainsi à vingt-huit ans me disait à moi, un grand demi-siècle plus tard, en parlant d’un candidat à l’Académie qui marchait, comme on dit, sur ses soixante-quatre ans : « Il est jeune. » Ô contradiction terriblement humaine ! ô contradiction touchante ! Comme il est naturel de changer ainsi de sentiment sur l’âge et la figure des hommes ! Il disait juste dans les deux rencontres. Tous tant que nous sommes, nous jugeons tout à notre mesure. Comment ferions-nous autrement, puisque juger, c’est comparer, et que nous n’avons qu’une mesure qui est nous ? Et cette mesure change sans cesse. Nous sommes tous les jouets des mobiles apparences.

À ce mot : « Il est jeune, » je compris que M. Cuvillier-Fleury me regardait comme un enfant, moi qui n’avais pas soixante-quatre ans, ni même quarante. En effet, ma jeunesse l’émerveillait. Il ne se lassait pas de me dire : « Quoi ! vous avez trente-six ans ! » Et il semblait aspirer à pleines narines tout l’air du temps qui s’ouvrait devant moi. Et il trouvait cela bon ; car il aimait la vie. Comme il me traitait avec beaucoup de faveur, il daigna me demander un jour ce que j’écrivais dans le moment. J’eus le malheur de lui répondre que c’était des souvenirs. Je le lui dis tout doucement, en lui marquant, par l’inflexion de ma voix, combien ces souvenirs étaient intimes et modestes. Pourtant je vis que je l’avais fâché.

Des souvenirs ! s’écria-t-il étonné. À votre âge, des souvenirs !

— Hélas ! monsieur, répondis-je en hésitant, n’ai-je pu noter mes impressions d’enfance ?

Mais il ne voulut rien entendre et reprit avec une sévérité dont je ne méconnus pas la secrète bienveillance :

— Monsieur, l’Académie ne verrait pas avec plaisir que vous eussiez des souvenirs.

Je confesse que je fis tout de même un petit livre de mes souvenirs.

Plusieurs fois, depuis lors, je visitai M. Cuvillier-Fleury dans la maisonnette de l’avenue Raphaël, où il terminait sa longue existence en un repos modeste et décent. Il était entouré de souvenirs. Je n’ai vu nulle part ailleurs tant de meubles en acajou plaqué et tant de tapisseries à la main. Tout, chez M. Cuvillier-Fleury, tout, portraits, statuettes, étagères, lampes de porcelaine, pendules à sujet, et jusqu’au petit chien en laines multicolores qui fait le dessus d’un tabouret, tout parlait du règne de Louis-Philippe, tout disait l’épanouissement de la vie bourgeoise.

Devenu aveugle, M. Cuvillier-Fleury supporta cette infirmité avec une admirable constance. Il gardait, dans son cœur encore chaud, l’amour des lettres et le goût des choses de l’esprit. Au bord de la tombe, et déjà le front dans la nuit éternelle, il parlait de l’Académie avec un filial orgueil dont l’expression restait attendrissante alors même qu’elle faisait sourire. Les visites des candidats chatouillaient ce cœur de quatre-vingts ans. Les petites affaires du Palais Mazarin le transportaient. Eh quoi ! ne faut-il pas amuser la vie jusqu’au bout ?

C’était un vif vieillard qui s’échauffait sur la littérature et sur la grammaire. Sa conversation était nourrie de morale et d’histoire ; elle avait moins de finesse que de vigueur et était coupée de citations latines faites avec bonhomie. Il appliquait volontiers Virgile aux soins domestiques, et demandait à boire avec un hémistiche de l’Énéide.

Ses livres, rangés tout autour de son cabinet dans un ordre minutieux, composaient une bonne bibliothèque de travail, à laquelle ne manquaient ni les classiques ni les collections de mémoires. Un jour qu’il m’avait fait l’honneur de me recevoir dans cette pièce, il se leva soudainement au milieu d’une conversation dont il faisait tous les frais avec ses souvenirs, et il me demanda affectueusement mon bras pour faire le tour de la chambre. Il était tout à fait aveugle alors. Je l’aidai à faire la revue de sa bibliothèque. Il s’arrêtait à chaque instant, mettait la main sur un livre et, le reconnaissant au toucher, il le désignait par son titre. Tout à coup sa main passa sur les tranches dorées d’un Cicéron que je vois encore. C’est une édition du dernier siècle, en vingt ou vingt-cinq volumes in-octavo ; l’exemplaire porte une reliure de veau fauve. En le caressant de ses doigts tremblants, le vieillard frissonna.

— Mon prix d’honneur ! s’écria-t-il. Je l’ai obtenu en 1819. J’étais alors en rhétorique, à Louis-le-Grand. Je le lègue à…

Et il prononça deux noms : le nom de l’admirable compagne qui devait bientôt lui fermer les yeux et celui du prince dont il avait été le maître, puis le confrère et l’ami.

Tandis qu’il parlait, ses yeux éteints s’étaient mouillés de larmes. J’étais seul à le voir. Il me toucha ; car je vis aussitôt tous les vieillards en celui-là. Au déclin de la vie, les souvenirs de notre jeunesse envolée ne nous envahissent-ils pas d’une douce et délicieuse tristesse ? Heureux le roi de Thulé ! Heureux aussi le vieux critique de l’avenue Raphaël ! Heureux qui meurt en pressant sur son cœur la coupe d’or de la première amante ou le livre témoin d’une studieuse adolescence ! Les reliques du cœur et celles de l’esprit sont également chères et sacrées.

Il me semble que cette anecdote, pour peu qu’on l’ornât, ferait assez bon effet dans l’éloge académique de M. Cuvillier-Fleury. Je puis me tromper, faute d’étude et de vocation. En tout cas, c’est de bon cœur que je l’offrirais au successeur de l’académicien zélé que nous enterrons aujourd’hui, à M. J.-J. Weiss, par exemple[1].



  1. On sait que M. Weiss n’a pas été élu. L’Académie a manqué l’occasion, pourtant assez rare, d’admettre un véritable écrivain.