La Vie nouvelle/Chapitre VIII

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La Vita Nuova (La Vie nouvelle) (1292)
Traduction par Maxime Durand-Fardel.
Fasquelle (p. 40-42).


CHAPITRE VIII


Après le départ de cette dame, il plut au Seigneur des anges d’appeler à sa gloire une femme jeune et de très gracieuse apparence, laquelle était aimée dans cette ville. Je vis son corps au milieu de femmes qui pleuraient.

Alors, me rappelant l’avoir vue dans la compagnie de ma Dame, je ne pus retenir mes larmes. Et tout en pleurant, je me proposai de dire quelque chose sur sa mort, à l’intention de celle près de qui je l’avais vue. Et c’est à cela que se rapportent les derniers mots de ce que je dis à son sujet, comme le saisiront bien ceux qui le comprendront. Je fis donc les deux sonnets qui suivent :

Pleurez, amans, alors que l’amour pleure[1],
En entendant ce qui le fait pleurer.
L’Amour entend les femmes sangloter de pitié,
Et leurs yeux témoignent de leur douleur amère.

C’est parce que la mort méchante a exercé
Son œuvre cruelle sur un cœur aimable
En détruisant, sauf l’honneur[2], ce qui attire aux femmes
Les louanges du monde.
Écoutez comment l’Amour lui a rendu hommage,
Car je l’ai vu sous une forme réelle[3]
Se lamenter sur cette belle image.
Et il levait à chaque instant ses yeux vers le ciel
Où était déjà logée cette âme gracieuse
Qui avait été une femme si attrayante.

Mort brutale, ennemie de la pitié[4],
Mère antique de la douleur,
Jugement dur et irrécusable,
Puisque tu as donné l’occasion à mon cœur affligé
De se livrer à ses pensées,
Ma langue se fatiguera à t’accuser ;
Et si je te refuse toute excuse,
Il faut que je dise
Tes méfaits et tes crimes :
Non que le monde les ignore,
Mais pour soulever l’indignation
De quiconque se nourrit d’amour.
Tu as séparé du monde la beauté,
Et ce qui a le plus de prix chez une femme, la vertu.

Tu as détruit la grâce amoureuse
D’une jeunesse joyeuse.
Je ne veux pas découvrir ici davantage la femme
Dont les mérites sont bien connus.
Celui qui ne mérite pas son salut[5]
Qu’il n’espère jamais être en sa compagnie[6].



  1. Piangete amanti, perché piange amore
  2. C’est-à-dire que la mort peut dépouiller une femme de tout ce qui charmait dans sa personne, mais non l’honneur qui la distinguait.
  3. L’Amour représente ici Béatrice, qui était elle-même présente à cette scène douloureuse.
  4. Morte villana, di pietà nemica
  5. C’est à Béatrice que s’adressent ces deux derniers vers. Vivre en sa compagnie, c’est-à-dire dans le ciel.
  6. Commentaire du ch. VIII.