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La Vie nouvelle/Chapitre XXII

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La Vita Nuova (La Vie nouvelle) (1292)
Traduction par Maxime Durand-Fardel.
Fasquelle (p. 69-73).


CHAPITRE XXII


Peu de jours s’étaient passés quand, suivant le plaisir du glorieux Seigneur qui ne s’est pas refusé à mourir lui-même, celui qui avait été le père d’une telle merveille qu’était cette très noble Béatrice quitta la vie pour la gloire éternelle.

Et comme une telle séparation est douloureuse pour ceux qui restent et avaient été amis de celui qui s’en va, et qu’il n’y a pas d’affection aussi intime que celle d’un bon père pour un enfant tendre, et d’un enfant tendre pour un bon père, et comme cette femme possédait un haut degré de bonté, et que son père était aussi d’une grande bonté (comme on le croyait et comme c’était la vérité), elle fut plongée dans une douleur très amère.

Suivant les usages de cette ville, les femmes avec les femmes, et les hommes avec les hommes, s’assemblaient dans la maison en deuil. Or beaucoup de femmes s’étaient réunies là où cette Béatrice pleurait à faire pitié. Et moi-même j’en vis revenir quelques-unes que j’entendais parler de ses lamentations. Et elles disaient : « Elle pleure tellement que quiconque la regarderait devrait en mourir de compassion. »

Puis elles passèrent, et je restai plongé dans une telle tristesse que les larmes inondaient mon visage, et que je devais à chaque instant cacher mes yeux dans mes mains. Et si ce n’était que je me trouvais dans un endroit où passaient la plupart des femmes qui parlaient d’elle, attentif à ce qu’elles disaient, je serais allé me cacher aussitôt que mes larmes commencèrent à couler. Et, comme je me tenais toujours là, d’autres passèrent encore devant moi, qui se disaient les unes aux autres : « Qui de nous pourra être gaie, maintenant que nous l’avons vue tant pleurer ? » D’autres disaient en me voyant : « En voici un qui pleure ni plus ni moins que s’il l’avait vue comme nous. » D’autres disaient encore : « Comme il est changé ! Il ne paraît plus du tout le même. »

C’est ainsi que j’entendais les femmes qui passaient parler d’elle et de moi. Je pensai alors à prononcer quelques paroles que je pouvais bien exprimer à propos de tout ce que j’avais entendu dire à ces femmes. Et comme je leur en aurais volontiers demandé la permission, si je ne m’étais trouvé retenu par quelque crainte, je me décidai à faire comme si je la leur avais demandée et qu’elles m’eussent répondu. Je fis alors deux sonnets : dans l’un, je m’adresse à elles comme j’aurais pu le faire de vive voix ; dans l’autre, je prends la réponse dans les mots que j’avais entendu prononcer comme s’ils avaient été réellement adressés à moi-même.

Ô vous dont la contenance affaissée[1]
Et les yeux baissés témoignent de votre douleur,
D’où venez-vous ? Et dites-moi
Pourquoi la compassion est peinte sur votre visage.
Est-ce que vous avez vu notre Dame
Le visage baigné des pleurs de son filial amour ?
Dites-le-moi, Mesdames,
Car mon cœur me le dit à moi-même,
Et je le vois rien qu’à votre démarche.
Et si vous venez d’un endroit si pitoyable
Veuillez rester ici un moment avec moi,
Et, quoi qu’il en soit d’elle, ne me le cachez pas.
Car je vois combien vos yeux ont pleuré,
Et je vois votre visage si altéré
Que le cœur m’en tremble rien qu’à le voir.

Es-tu celui qui a parlé si souvent[2]
De notre dame, en ne t’adressant qu’à nous ?
Tu lui ressembles par la voix,
Mais ton visage n’est pas reconnaissable.
Pourquoi pleures-tu dans ton cœur,
Que tu fais naître chez les autres la compassion de toi-même ?

Est-ce que tu l’as vue pleurer que tu ne peux
Celer ta propre douleur ?
Laisse-nous pleurer et nous en aller tristement.
Il est inutile de chercher à nous consoler,
Nous qui l’avons entendue parler dans ses pleurs.
Elle a la pitié tellement empreinte sur son visage
Que quiconque l’eût voulu regarder
Serait tombé mort devant elle[3].



  1. Voi, che portate la sembianza umile
  2. Se’ tu colui c’hai trattato sovente… Dans ce second sonnet, le poète donne la parole aux femmes à qui il s’était adressé dans le précédent.
  3. Commentaire du ch. XXII.