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La Vie nouvelle/Chapitre XXV

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La Vita Nuova (La Vie nouvelle) (1292)
Traduction par Maxime Durand-Fardel.
Fasquelle (p. 83-87).


CHAPITRE XXV


Les gens qui veulent tout expliquer pourraient s’étonner de ce que je dis de l’Amour, comme s’il était une chose en soi, et, non pas seulement comme une substance intellectuelle, mais comme une substance corporelle, ce qui serait faux au point de vue de la réalité : car l’amour n’est pas en soi une substance, mais un accident en substance.

J’ai parlé de lui comme s’il était un corps, et même un homme, dans trois circonstances : quand j’ai dit que je le voyais venir de loin. Comme, suivant Aristote, se mouvoir ne peut être que le fait d’un corps, il semble que je fais apparaître l’Amour comme un corps. Quand j’ai dit qu’il souriait, et même qu’il parlait, comme c’est là le propre de l’homme, le rire surtout, il semble que j’en ai fait un homme[1].

Pour expliquer ceci, il faut d’abord savoir qu’autrefois on ne parlait pas de l’amour en langue vulgaire. Ont seulement parlé de l’amour quelques poètes en langue latine. Parmi nous, comme peut-être encore ailleurs, et comme chez les Grecs, ce n’était que les poètes lettrés et non vulgaires qui traitaient de semblables sujets. Et il n’y a pas beaucoup d’années qu’apparurent pour la première fois ces poètes vulgaires, c’est-à-dire qui dirent en vers vulgaires ce qu’on disait en vers latins ; et nous en chercherions en vain, soit dans la langue de l’Oco[2], soit dans la langue du Si, avant cent cinquante ans.

Et ce qui fait que des écrivains inférieurs ont acquis quelque réputation, c’est qu’ils furent les premiers à se servir de la langue vulgaire. Et le premier poète vulgaire ne parla ainsi que pour se faire entendre d’une femme qui n’aurait pas compris des vers latins. Et ceci est contre ceux qui riment sur des sujets autres que des sujets amoureux, puisque ce mode de s’exprimer fut dès le commencement consacré seulement au parler d’amour[3].

C’est ainsi que, comme on a accordé aux poètes une plus grande licence de parole qu’aux prosateurs, et que ces diseurs par rimes ne sont autres que des poètes vulgaires, il est juste et raisonnable de leur accorder plus de licence qu’aux autres écrivains vulgaires. Donc, si l’on accorde aux poètes des figures ou des expressions de rhétorique, il faut l’accorder à tous ceux qui parlent en vers.

Nous voyons donc que, si les poètes ont parlé des choses inanimées comme si elles avaient du sens et de la raison, et les ont fait parler ensemble, et non seulement de choses vraies mais de choses qui ne le sont pas (c’est-à-dire de choses qui ne le sont pas et de choses accidentelles comme si elles fussent des substances et des hommes), il convient que celui qui écrit par rimes en fasse autant, non sans raisons, mais avec des raisons qu’on puisse expliquer en prose.

Que les poètes aient fait ainsi que je viens de le dire se voit par Virgile, lequel dit que Junon, c’est-à-dire une déesse ennemie des Troyens, dit à Éole, maître des vents, dans le premier chapitre de l’Énéide : Eole, namque tibi, etc., et que celui-ci lui répondit : Tuus, O regina, quid optes, etc. Et, dans ce même poète, une chose qui n’est pas animée dit à une chose animée dans le troisième chapitre de l’Énéide : Dardanidæ duri, etc. Dans Lucain la chose animée dit à la chose inanimée : Multum, Roma, tamen debes civilibus armis. Et dans Horace, l’homme parle à la science même comme à une autre personne. Et non seulement Horace parle, mais il le fait presque comme un interprète du bon Homère dans sa Poétique : dic mihi, Musa, virum. Suivant Ovide, l’Amour parle comme s’il était une personne humaine, au commencement du livre de Remedio d’amore : Bella mihi, video, bella parantur, ait. Et c’est par tout cela que peuvent paraître clairs différens passages de mon livre.

Et afin que les personnes incultes ne puissent se targuer de ce qui vient d’être dit, j’ajoute que les poètes ne parlent pas ainsi sans raisons, et que ceux qui riment ne doivent jamais parler ainsi sans avoir de bonnes raisons de le faire, parce que ce serait une grande honte à celui qui rimerait une chose sous vêtement de figure ou sous couleur de rhétorique, et puis, interrogé, ne saurait en expliquer les paroles de manière à leur donner un sens véritable. Et mon excellent ami[4] et moi nous en connaissons bien qui riment aussi sottement.



  1. Si, dans les vers passionnés de la Vita nuova nous reconnaissons le poète de la Divine Comédie, nous retrouvons ici l’auteur de Il Convito.
  2. Languedoc.
  3. Il Convito.
  4. Guido Cavalcanti.