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La Vie nouvelle/Chapitre XXXII

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La Vita Nuova (La Vie nouvelle) (1292)
Traduction par Maxime Durand-Fardel.
Fasquelle (p. 96-99).


CHAPITRE XXXII


Après avoir pleuré quelque temps encore, mes yeux se trouvèrent fatigués à ce point que je ne pouvais arriver à épancher ma tristesse. Je pensai alors à essayer d’y parvenir en écrivant ma peine, et je voulus faire une canzone où je parlerais de celle qui m’avait abîmé dans la douleur.

Mes yeux, en exhalant les souffrances de mon cœur[1],
Ont versé tant de larmes amères
Qu’ils en sont restés désormais épuisés.
Aujourd’hui, si je veux épancher la douleur
Qui me conduit peu à peu à la mort,
Il faut que je me lamente à haute voix.
Et comme je me souviens que c’est avec vous,
Femmes aimables, que j’aimais à parler
De ma Dame, quand elle vivait,
Je ne veux en parler
Qu’à des cœurs exquis comme sont les vôtres.
Je dirai ensuite en pleurant
Qu’elle est montée au ciel tout à coup,
Et a laissé l’Amour gémissant avec moi.
Béatrice s’en est allée dans le ciel,
Dans le royaume où les Anges jouissent de la paix,
Et elle y demeure avec eux.
Ce n’est ni le froid ni le chaud qui l’a enlevée
Comme les autres, Mesdames,
Ce n’est que sa trop grande vertu[2].

Car l’éclat de sa bonté
A rayonné si haut dans le ciel
Que le Seigneur s’en est émerveillé,
Et qu’il lui est venu le désir
D’appeler à lui une telle perfection.
Et il l’a fait venir d’ici-bas
Parce qu’il voyait que cette misérable vie
N’était pas digne d’une chose aussi aimable[3].
Son âme si douce et si pleine de grâce
S’est séparée de sa belle personne,
Et elle réside dans un lieu digne d’elle.
Celui qui parle d’elle sans pleurer
A un cœur de pierre.
Et quelque élevée que soit l’intelligence,
Elle ne parviendra jamais à la comprendre
Si elle ne s’appuie sur la noblesse du cœur,
Et elle ne trouvera pas de larmes pour elle.
Mais tristesse et douleur,
Soupirs et pleurs à en mourir,
Et renoncement à toute consolation
Sont le lot de celui qui regarde dans sa propre pensée
Ce qu’elle fut, et comment elle nous a été enlevée.
Je ressens toutes les angoisses des soupirs
Quand mon esprit opprimé
Me ramène la pensée de celle qui a déchiré mon cœur.
Et souvent, en songeant à la mort,
Il me vient un désir plein de douceur
Qui change la couleur de mon visage.
Quand je m’abandonne à mon imagination,

Je me sens envahi de toutes parts
Par tant de douleur que mon cœur en tressaille,
Et je deviens tel
Que, la honte me séparant du monde,
Je viens pleurer dans la solitude.
Et j’appelle Béatrice, et je dis :
Tu es donc morte à présent !
Et de l’appeler me réconforte.
Dès que je me trouve seul,
Mon cœur se fond en pleurs et en soupirs,
Et qui le verrait en aurait compassion.
Ce qu’est devenue ma vie
Depuis que ma Dame est entrée dans sa vie nouvelle,
Ma langue ne saurait le redire.
Aussi, Mesdames, ce que je suis devenu,
Je le voudrais que je ne saurais l’exprimer.
La vie amère qui me travaille
M’est devenue si misérable
Qu’il semble que chacun me dit : je t’abandonne,
Tant mon aspect est mourant.
Mais tel que je suis devenu, moi, ma Dame le voit,
Et j’espère encore d’elle quelque compassion.
Ô ma plaintive canzone, va-t’en en pleurant
Trouver les femmes et les jeunes filles
À qui tes sœurs[4] avaient coutume d’apporter de la joie ;
Et toi, fille de la tristesse,
Va, pauvre affligée, et demeure auprès d’elles[5].



  1. Gli occhi dolenti per pietà del core
  2. Elle n’est pas morte de maladie comme les autres.
  3. Se reporter à la Canzone du ch. XIX.
  4. Ce sont les autres Canzoni.
  5. Commentaire du ch. XXXII.