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La Vie nouvelle/Chapitre XXXVI

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La Vita Nuova (La Vie nouvelle) (1292)
Traduction par Maxime Durand-Fardel.
Fasquelle (p. 105-106).


CHAPITRE XXXVI


Quelque temps après, comme je me trouvais dans un endroit où je me rappelais le temps passé, je demeurais tout pensif, et mes réflexions étaient si douloureuses qu’elles me donnaient l’apparence d’un profond égarement. Alors, ayant conscience de mon trouble, je levai les yeux pour regarder si quelqu’un me voyait.

Et j’aperçus une femme jeune et très belle qui semblait me regarder d’une fenêtre, avec un air si compatissant qu’on eût dit que toutes les compassions se fussent recueillies en elle. Et alors, comme les malheureux qui, aussitôt qu’on leur témoigne quelque compassion, se mettent à pleurer, comme s’ils en ressentaient pour eux-mêmes, je sentis les larmes me venir aux yeux. Et, craignant de laisser voir ma propre faiblesse, je m’éloignai des yeux de cette femme, et je disais à part moi : il ne se peut pas que chez une femme aussi compatissante l’amour ne soit pas très noble. Je résolus alors de faire un sonnet qui s’adresserait à elle et raconterait ce que je viens de dire.

Mes yeux ont vu combien de compassion[1]
Se montrait sur votre visage
Quand vous regardiez l’état
Où ma douleur me met si souvent.
Alors je m’aperçus que vous pensiez
Combien ma vie est angoissée,
De sorte que vint à mon cœur la peur
De trop laisser voir la profondeur de mon découragement,
Et je me suis éloigné de vous en sentant
Les larmes qui montaient de mon cœur
Bouleversé par votre aspect.
Et je disais ensuite dans mon âme attristée :
Il est bien dans cette femme
Cet amour qui me fait pleurer ainsi[2].



  1. Videro gli occhi miei quanta pietate
  2. Commentaire du ch. XXXVI.