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La Vie nouvelle/Commentaires/Chapitre VIII

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La Vita Nuova (La Vie nouvelle) (1292)
Traduction par Maxime Durand-Fardel.
Fasquelle (p. 145-148).


CHAPITRE VIII


Piangete amanti perchè piange Amore

Ce premier sonnet se divise en trois parties. Dans la première, j’appelle et je sollicite les fidèles de l’Amour à pleurer, et je dis que leur Seigneur pleure et que, en entendant ce qui le fait pleurer, ils m’écoutent avec attention. Dans la deuxième partie, je raconte la raison de ses pleurs. Dans la troisième, je parle de l’honneur que l’Amour rend à cette femme. La seconde partie commence à : l’Amour entend… la troisième à : écoutez comment l’amour…


Morte villana, di pietà nemica

Ce sonnet se divise en quatre parties. Dans la première, j’appelle la Mort par quelques-uns des noms qui lui appartiennent. Dans la deuxième, m’adressant à elle, je dis les raisons pour lesquelles je me mets à l’accuser. Dans la troisième, je la flétris. Dans la quatrième, je me mets à parler à une personne indéfinie, bien que dans ma pensée elle soit bien définie.

La deuxième partie commence à : puisque tu as donné… la troisième à : et si je te refuse… la quatrième à : celui qui ne mérite pas…


Les accens douloureux qu’inspire à Dante la mort de cette jeune femme, dont il put contempler le corps charmant, gisant au milieu de femmes éplorées, sont de nature à laisser croire que son cœur avait pris une part assez particulière à ce douloureux événement. Mais il faut tenir compte de l’exaltation facile de sa sensibilité, et de l’exubérance habituelle propre à la poésie trécentiste. D’ailleurs son âme a toujours été hantée par la pensée de notre fin mortelle, elle s’y complaisait ; et l’on pourrait dire que le poète de la Divine comédie a vécu dans la mort.

Dès les premières expressions de son amour juvénile et craintif et dans les courts épanouissemens de ses béatitudes, on sent toujours planer au-dessus de ses joies comme de ses douleurs la conscience que l’image de son idole ne tardera pas à s’évanouir, et une ardente aspiration à s’en aller avec elle.

Mais ce n’est pas seulement un des caractères les plus originaux de la poésie de Dante ; c’est également un des caractères de toute la poésie du dolce stil nuovo, cette mélancolie qui jette son ombre sur les manifestations les plus joyeuses et les plus passionnées[1]. C’est ainsi que, peu après lui, Pétrarque célébrait les triomphes de la Mort, entre les triomphes de l’Amour et ceux de la Renommée.

Laissons passer plusieurs siècles, et nous entendrons le poète de la tristesse et de la désespérance nous redire, comme les rimeurs du dolce stil nuovo, que : con l’amoroso affetto un desiderio di morte si sente. On connaît le beau poème de Leopardi : Amore e morte.

Le destin a engendré en même temps
Deux frères, l’Amour et la Mort.
Il n’y a dans le monde, il n’y a dans les étoiles
Nulle autre chose aussi belle.
De l’une naît le bien
Et naissent les plus grands plaisirs
Qui se rencontrent dans la mer de l’Être.
L’autre détruit tous les maux
Et toutes les douleurs…

Ne serait-ce pas un sujet intéressant que de rapprocher et comparer entre elles les mélancolies issues des terres ensoleillées du Midi, et les tristesses, filles des régions embrumées du Nord ?



  1. Scherillo, alcuni capitoli della vita di Dante.