La Vie véritable du citoyen Jean Rossignol/Babeuf

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ROSSIGNOL AVEC BABEUF

Au mois de mai 1796 (le 22 floréal an IV), l’arrestation de Rossignol était ordonnée par le Directoire poursuivant les complices de Babeuf. Il put se dérober à toutes les recherches, fit défaut au procès et néanmoins fut acquitté le 7 prairial an V (26 mai 1797) avec le plus grand nombre des prévenus. L’instruction de ce procès et la sténographie des débats continués pendant dix-huit jours devant la Haute-Cour de Justice, séante à Vendôme, précisent le rôle de Rossignol dans le mouvement babouviste.

L’un des plus violents excitateurs de ce mouvement qu’il devait trahir, le capitaine Grisel, dont l’attitude ne saurait être excusée par aucune considération, révéla dans sa déposition ce qu’il savait de la révolution sociale qui se préparait[1].

Sa narration, évidemment chargée en quelques endroits, ne doit pas cependant être repoussée pour les raisons de défense qu’invoquaient alors Babeuf, Germain, Darthé, Buonarotti et les autres prévenus. Les biographes n’ont presque rien puisé à cette source impure, car ils voulaient, pour la plupart, glorifier exclusivement les intentions philosophiques de Babeuf. Cependant, si Gracchus Babeuf occupe une grande place dans l’histoire des idées sociales, ce n’est pas pour avoir démarqué Jean-Jacques et Mably, c’est comme communiste violent prêt à passer de la théorie aux actes, comme anarchiste autoritaire précurseur des Blanqui et des Bakounine. Il voulait un coup d’État pour appliquer ses idées. Cette entreprise pouvait réussir : la preuve en fut faite au 18 brumaire. Mais la dictature de Babeuf eût été une dictature révolutionnaire. Est-ce à dire que le peuple l’eût moins bien accueillie ? Enfin, on ne peut voir en Babeuf un simple utopiste sans lui rendre mauvaise justice, bien que son procès n’ait été qu’un procès de papiers. On s’expliquera donc que, sous réserves, nous tenions compte de tous les témoignages intéressant le rôle de Rossignol dans cette affaire. La déposition de Grisel est de toutes la plus riche en détails : lui seul était intéressé à parler.

Après l’amnistie du 4 brumaire, Rossignol n’était point en situation brillante. Il avait dû, pour vivre, engager ses effets et ses armes, et Germain, le fervent ami de Babeuf, parle ainsi de lui dans sa défense :

« Ce brave républicain, autrefois orfèvre, est venu chez moi prier un de mes amis de lui procurer une place dans une boutique, pour reprendre son ancien métier. Quel désintéressement de la part de ce général qui a servi la République avec tant d’éclat ! Quel spectacle de le voir réduit à demander du travail ! »

Grisel raconte la première entrevue qu’il eut avec Babeuf et les membres du comité insurrecteur, le 11 floréal :

« D’abord ce fut Darthé qui prit la parole ; il me dit ; « Mon cher ami, tu es invité ici. » On s’assied. J’entre en conversation avec le citoyen Babeuf, que je n’avais jamais vu de ma vie. Quand je vis cet individu, qui n’était pas plus gros que moi, quand je vis ce Solon, je me dis : C’est donc là cet homme qui veut jouer le rôle de Cromwell ! En vérité, j’eus envie de rire. Bientôt le citoyen Babeuf, par espèce de préliminaire, entra dans de grands détails ; il parla de la misère du peuple qui paraissait l’affecter vivement. Je dis : effectivement le peuple souffre ; c’est peut-être des circonstances plus qu’autre chose. — Oh ! dit-il, les circonstances !…

« Babeuf, pour me sonder, me demanda ce que je croyais utile de faire. J’avais lu une partie de ses numéros[2] où j’avais vu, en conscience, bien plus d’extravagance qu’autre chose… Plusieurs expériences de ma vie m’ont prouvé que j’avais quelque ascendant sur les esprits : je me suis quelquefois trouvé à même de calmer les séditions et de ramener les têtes au sens commun. Je pensai : Il faut faire cette cure.

« Je dis à Babeuf : Ma foi, voilà ce que je crois, moi ; ce serait de faire une pétition pure et simple. — Au mois de floréal de l’an passé, c’était le dernier instant du discrédit des assignats. Les classes riches avaient adroitement reversé les assignats dans les mains de la classe ouvrière ; le pain valait de 60 à 80 fr. la livre ; les travaux n’allaient pas ; le peuple était dans un état d’exaspération. — Je lui dis donc qu’il fallait faire cette pétition, et qu’ensuite nous irions, nous autres démocrates, former une députation, pour la présenter au Conseil des Cinq Cents… Babeuf me fixa d’un geste des plus violents : Parbleu ! me dit-il, il est bien question de prendre l’attitude de suppliant, quand on a les armes à la main ! Là-dessus, la conversation se trouva coupée par l’arrivée de trois autres personnes qui étaient l’ex-général Rossignol, l’ex-général Fyon et l’ex-adjudant-général Massard.

« Aussit6t, l’arrivée des trois personnages dont je viens de parler augmenta la joie de chacun. J’observai que c’était la première fois que Rossignol entrait, à ce que j’ai vu, dans le comité insurrecteur[3]. Après les civilités d’usage, il s’éleva une petite querelle de rien entre le général Rossignol et Darthé sur un article qui se trouvait dans un numéro de je ne sais plus quel journal : c’était un article que Rossignol croyait être de Darthé ; Darthé s’excusa et fit entendre à Rossignol que cet article n’était pas de lui. La querelle finit. Babeuf et Rossignol causèrent alors ensemble. Je remarquai même que lorsque Babeuf lui dit : C’est moi qu’on appelle Babeuf, Rossignol (avec ses rondes épaules) parut surpris ; et il lui dit : « Mais, citoyen Babeuf, je suis surpris d’une chose… comment diable ! tu prêches la loi agraire, cela n’a pas le sens commun. — Ah ! dit Babeuf, la loi agraire ! je suis bien loin de là ; c’est une sottise… Comment ! la loi agraire qui consisterait à faire de la France un espèce d’échiquier, cela n’est pas possible ! c’est qu’on ne me connaît pas, qu’on n’entre pas dans mes grandes vues : car si y on entrait, on verrait que le système du bonheur commun que je professe n’est rien autre chose que celui de dépropriériser généralement toute la France. Il ne doit pas y avoir de propriété individuelle dans une république démocratique. La terre appartient à la nature ; les hommes, qui sont tous ses enfants, ont tous un droit égal à ses fruits. — Rossignol parut parfaitement convaincu. Oh ! dit-il, je reviens, à la bonne heure ! vous vous expliquez, au moins je vous entends.

« Babeuf lut un papier qui avait pour titre : Acte insurrectionnel ; avant de le lire, il nous l’annonça devoir être imprimé à 60 000 exemplaires, et peut-être plus même, suivant que le besoin pourrait l’exiger. Cet acte insurrectionnel fut généralement approuvé.

« Babeuf lut ensuite un acte subséquent qui devait paraître au milieu de l’insurrection. Il y eut une petite observation sur ce second acte ; il y avait quelques mots qu’on trouvait impolitiques, tels que les mots jugement du peuple… Rossignol voulait qu’on s’exprimât formellement, qu’on nommât les choses par leur nom ; car il n’entrait pas dans son caractère que le peuple se trompât sur ce qu’il avait à faire. Babeuf dit : « Vous avez raison ; car il est essentiel de faire d’abord, de faire faire au peuple, des actes qui l’empêchent de rétrograder… » On me demanda ce que j’en pensais.

« Je leur dis : Citoyens, je vois avec bien de l’évidence que vous avez en main cent fois plus de moyens qu’il n’en faut pour renverser le gouvernement actuel, mais, je vous l’avouerai, il me reste quelque chose que je ne puis pas concevoir. Qu’est-ce que vous mettrez en place, au moment ou vous aurez subito renversé le gouvernement ? Qu’aurez-vous à mettre en place ? Vous voulez, dites-vous, établir la constitution de 93. D’accord. Mais avez-vous là une Convention toute prête, pour dire : Nous jetons ceux-ci en bas et nous plaçons ceux-là ? N’y aura-t-il pas un intervalle entre la chute du gouvernement et de la constitution actuels et celle que vous voulez mettre en place ? Ce sera l(anarchie la plus complète ; le frein de toutes les lois sera brisé. Enfin, je vous prie de calculer là-dessus, mais je vous avoue que je ne suis pas sans inquiétude sur les suites de la première explosion.

« Rossignol, Massard, Darthé, Babeuf, tous me fixent d’un air inquiet et menaçant. Rossignol prend la parole : De quoi t’occupes-tu ici ? pourquoi y es-tu appelé ? manques-tu de confiance dans la sagesse du comité ? Il a tout prévu. Sache que tu n’es appelé ici que pour donner des moyens d’exécution, comme militaire, et non pour t’occuper du reste.

« Je sentis mon imprudence ; je feignis d’être convaincu des paroles de Rossignol. Je me fis une réflexion : ce fut celle de me montrer plus anarchiste encore que les autres. Je dis : Que diable ! ces gens-là, il faut encore les surpasser, au moins par les expressions. Un instant après, je portai la parole : Citoyens, il me vient une idée que je crois excellente. Si, une heure avant l’explosion de l’insurrection, nous avions des agents qui feraient mettre le feu aux châteaux qui environnent Paris à deux lieues à la ronde, tels que Bellevue, Meudon, Trianon, Vincennes, etc., le gouvernement y enverrait une partie de ses forces au plus vite ; de suite on verrait le camp de Grenelle d’une part, le camp de Vincennes de l’autre, aller porter des secours à l’incendie. Ce serait le véritable moment pour nous de tomber sur le Directoire…

« Le général Fyon s’opposa au projet parce que ce serait un vrai malheur, dit-il, une perte réelle pour la nation que la destruction des châteaux dont on parle. Le citoyen Babeuf goûta parfaitement l’avis du citoyen Fyon. Ma motion tomba, mais mon but était de rappeler la confiance en moi que j’avais ébranlée. »

Grisel se rappelle encore que, dans une séance du comité militaire, Rossignol disait : « Il faut que le comité insurrecteur nous procure des hommes solides… il ne nous faut pas ici des hommes qui nous pètent dans la main. »

Au sortir d’une autre séance, celle du 15 floréal, il note :

« Je fus avec Massard et Rossignol je me rappelle ; nous fûmes ensemble prendre un verre de bi§re dans un café qui est au bas du Pont-Neuf, au coin de la rue du Roule : là survint un capitaine de la Légion de police nommé Lonlay, qui me connaissait très particulièrement parce qu’il était, comme moi, capitaine rapporteur d’une commission militaire et que, sous ce rapport, nous nous étions trouvés plusieurs fois ensemble. Rossignol, particulièrement, le questionna beaucoup sur l’espèce d’insurrection et d’insubordination qui régnait alors dans ce corps, je veux dire la Légion de police. Lonlay en parut très affecté ; il dit même : Ce que je ne conçois pas, c’est que non seulement le frein de la discipline est totalement rompu parmi nos soldats, c’est qu’ils ont des assignats à foison ; on ne sait d’où cela leur vient : ils ne font que boire ; une infinité de bourgeois se faufilent parmi eux, et nos soldats n’ont plus ni respect, ni obéissance, ni rien envers nous. » Ceci fit bien plaisir au général Rossignol. — Mais croyez-vous, dit-il, que vos soldats aient tort ? Croyez-vous qu’ils n’ont pas raison et que, sous un gouvernement tyrannique, on doive réellement obéir é des chefs qui ne sont que des machines ? Lonlay fut surpris de me voir avec des hommes qui parlaient de la sorte.

« Il existait des difficultés entre les ex-conventionnels et le parti Babeuf. Darthé disait à ce sujet : Dans mon opinion, quant à moi, je n’y regarde pas de si près. Si Babeuf et les autres étaient de mon avis, on promettrait tout, on s’accorderait sur tout, mais on ne tiendrait rien. Ce qu’il y a de certain, c’est que je ne suis pas réellement de l’avis que ces ex-conventionnels reparaissent derechef dans une Convention nationale : ils ont des préjugés qui ne sont pas les nôtres ; ils ont leur ambition et c’est le seul motif qui les dirige ; ce n’est pas le bonheur commun, le bonheur du peuple, ce n’est pas la démocratie, c’est l’aristocratie d’eux-mêmes qu’ils veulent et rien de plus. »

Grisel raconte que, se rendant à une réunion du comité militaire, il rencontra dans l’escalier Germain et Rossignol qui lui dirent : « Si tu montes en haut tu trouveras Massard, il te dira des choses qui te feront plaisir. »

De fait, ajoute-t il, je remarquai Rossignol et Germain ; je vis leur visage plus gai que de coutume. Il paraît que les deux partis étaient également tombés d’accord.

Dans une autre séance ou l’on buvait beaucoup, surtout le citoyen Cazin :

« À la fin de la séance, Cazin, qui avait été applaudi dans le cours de ses opinions, voulait parler de tout et jasait beaucoup. Germain voulait le faire taire ; Cazin reprochait à Germain de faire sans cesse des phrases, du bel esprit ; Germain lui répondait qu’il ne cherchait point à faire de phrases, et que s’il parlait mieux que lui, c’est que cela était naturel ; l’autre lui reprochait ses mots recherchés : la querelle s’échauffa ; durant ce temps une partie des autres membres s’était retirée ; il ne restait plus que trois ou quatre personnes. L’ex-général Rossignol s’était retiré et même un des premiers, et avant de se retirer il avait remis un ou deux louis dans la main du citoyen Fyon. »

Les égaux et les démocrates se rencontraient ordinairement au café des Bains-Chinois. Sophie Lapierre[4], une petite blonde rousse d’à peu près vingt-cinq ans, y chantait les poésies révolutionnaires d’une belle voix claire et sentimentale, et chacun répétait en chœur le refrain.

« Quoique cette maison fût, à proprement dire, publique, rapporte Grisel, cependant il n’y avait que les initiés qui pussent y mettre les pieds ; toutes autres personnes qui entraient dans ce café étaient regardées comme mouchards et espions du gouvernement. On les conspuait, on les bafouait ; bref, ils étaient forcés de sortir. On y parlait très librement sur les affaires, sur la conspiration même ; on parlait des muscadins, des Chouans[5].

Dans les papiers trouvés chez Babeuf et qui furent versés au procès, se trouvait ce billet de Germain daté de la main de Babeuf, qui l’avait reçu :
20 floréal.
« Nous devons nous réunir chez Massard, à 4 heures de relevée, pour y organiser nos dernières dispositions avec les principaux agents. Au sortir de là, faites-moi savoir où nous nous réunirons, paraissant impossible d’aller chez Drouet.

« Par les avis officieux qui m’ont été donnés, j’ai la preuve que l’on me suit activement. Je crains d’aller chez toi.

« Réponds-nous de suite.

« Ch. G. »

Au dos est écrit :

« Le camp de Vincennes va on ne peut mieux ; c’est Rossignol qui nous l’annonce. »

On trouva encore quelques autres papiers concernant Rossignol dans la perquisition faite chez Babeuf la nuit de son arrestation ; ces papiers furent rappelés par le président du procès, dans la séance du 21 germinal :

« Je passe, dit-il, a l’ex-général Rossignol, qui est contumax. J’observe que le citoyen Rossignol, indique pour général dans la 23e pièce de la première liasse, de la main de Babeuf, est indiqué comme propre à commander dans la 12e pièce de la 2e liasse, de la main de Buonarotti ; indiqué pour général de l’armée de l’intérieur dans la 19e pièce de la 2e liasse, imputée au citoyen Darthé. — Dans la 6e pièce de la 4e liasse, Cazin dit que Rossignol lui paraît être tout prêt à marcher. »

Dans ce procès fameux, le discours de l’accusateur national Bailly, pour la perfidie de la méthode et le courage de l’injure, peut servir de modèle à tous les réquisitoires politiques ; mais ce genre a depuis été très imité, et, dans des causes de rien, nos procureurs luttent de souplesse et de cruauté avec les accusateurs du procès Babeuf ; de là à dire que les politiciens socialistes sont tous fils de Babeuf, c’est la pente facile où glissent tous les fils de Bailly.

Quelques passages de l’accusation étaient cependant clairvoyants :

«… Nul doute, disait l’accusateur, que les hommes de la conspiration actuelle sont les mêmes que les révoltés de prairial. En faut-il une autre preuve. Rappelez-vous que les révoltés de prairial avaient écrit sur leurs chapeaux : du pain ! constitution de 93 ! et lisez, dans la 59e pièce de la 15e liasse, l’annonce d’une feuille quotidienne intitulée :

« Peuple lis-tu ? Veux-tu du pain ? — En voila. »

Et, comprenant le caractère économique de ces troubles, il concluait :

« La conspiration de floréal a donc la même origine, le même principe que le mouvement de prairial. »

Le president, Yves-Marie-Nicolas Gandon, se montra plus calme dans le résumé des débats, et, quant à l’ex-général Rossignol, il fit remarquer qu’il n’existait au procès aucune pièce connue pour être de la main de Rossignol. En conséquence, celui-ci fut acquitté.

On sait que le jury, dans ses réponses, écarta le fait d’une conspiration pour ne retenir que la provocation par des discours au rétablissement de la Constitution de 1793, — encore tous les accusés reconnus coupables de ce délit de presse obtinrent-ils des circonstances atténuantes. Babeuf et Darthé n’en furent pas moins condamnés à mort.

Cet assassinat politique, voulu par Lazare Carnot malgré l’opposition de Barras et de Rewbell, fut « fait et prononcé à Vendôme, département de Loir-et-Cher, à la séance publique de la Haute-Cour de Justice, le 7 prairial an cinquième de la République française, une et indivisible, neuf heures du matin, à laquelle audience étaient présents les citoyens Yves-Marie-Nicolas Gandon, président, Charles Pajon, Joseph Coffinhal, Étienne— Vincent Moreau, Bruno-Philibert Audier et Massillon, juges de la Haute-Cour de justice », qui signèrent la minute du jugement.

  1. À la date du 18 nivôse an V, on lit dans les Mémoires de Barras :

    « Le procès de la conjuration Babeuf se poursuit à Vendôme. Le dénonciateur Grisel est appelé en témoignage à la haute cour. Carnot croit qu’il est nécessaire, pour qu’il ne soit pas assassiné en route, de lui donner un passeport en conséquence et de l’argent pour son voyage. N’en a-t-il pas déjà assez reçu, ce provocateur et véritable complice de ceux qu’il a fait mettre en jugement et qui ne sont pas aussi coupables que lui ? Nous faisons tous cette réflexion en nous regardant non sans quelque rougeur. Cependant le ministre de la police donnera des fonds au délateur Grisel.

  2. Le Tribun du peuple.
  3. Grisel insiste sur ce point : « et la preuve en est, dit-il, que le général Rossignol étant chez Babeuf dit très bien : Il y a trop de monde qui savent ta demeure ; comme je m’en venais ici un homme m’a dit : Tu t’en vas sans doute chez BABA ?
  4. Sophie Lapierre, qui dans le procès de Vendôme persifla les juges et ne leur répondit que par une révérence, chantait alors au café des Bains-Chinois les vers de Darthé, son amant, et de Germain, pour lesquels Buonarotti composait des musiques simples. Quand Grisel entra pour la première fois dans ce café, elle chantait une complainte sur la mort de l’illustre Robespierre « avec beaucoup d’affection ».

    Les couplets suivants étaient fort goutés au café des Bains-Chinois, en 1796.

     Là, dites-nous de bonne foi,
    Messieurs les tyrans de la France,
    Jusqu’à quand ferez-vous la loi,
    Quand verrons-nous tourner la chance ?
    N’est-ce pas assez gouverner ?
    Plus longtemps vous serait funeste.
    Capet aussi voulut régner.
    Comme nous vous saveé le reste.

    Soyez-en sûrs, le peuple est las,
    La faim l’agite et le réveille.

    Il veut du pain, non des débats,
    Ventre affamé n’a point d’oreille.
    Grassement, il vous entretient ;
    Et que lui donnez-vous ? — Un zeste.
    S’il se lève, pensez-y bien,
    On ne vous répond pas du reste.

  5. Germain, en réfutant Grisel, « le principal témoin dans cette monstrueuse procédure, » décrit d’une façon vive ce café des Bains-Chinois où Rossignol, Darthé, Germain, Buonarotti avaient coutume de se voir :

    « Il existe sur le boulevard du théâtre italien, au coin de la rue de la Michodière, en face de celle du Mont-Blanc, un bâtiment de structure orientale. C’est là qu’était autrefois l’établissement des Bains-Chinois. La façade de cet édifice pique et attache la curiosité de tous les passants. Chacun s’y arrête pour baîller aux colifichets qui s’offrent tout à coup à sa vue. Des magots de la Chine au front largement chauve, à la poitrine ombragée d’une barbe épaisse, des parasols adroitement découpés, une innombrable quantité de clochettes, d’inintelligibles hiéroglyphes, des pavillons artistement peints, des balcons, des treillages, des sols artificiels, en voila bien autant qu’il en faut pour forcer la multitude des badauds à stationner devant cette burlesque habitation. Le café se trouve au rez-de-chaussée, et par le nombre de ses vitraux ressemble assez à une cage ouverte à tous les regards. Devant, derrière, sur les flancs, sont de grandes portes de glaces transparentes. À sept ou huit pas de la principale porte d’entrée, et sur la façade du boulevard, d’élégantes marchandes de modes ont fixé leur temple de toilettes, dans lequel la foule des amateurs et amatrices se presse à toutes les heures du jour et de la nuit. À quelques pas de là est un nombreux corps de garde.

    « À trois portées de fusil sur la gauche, rue Neuve-des-Capucines, se trouvaient alors, en germinal, l’état-major général de l’armée parisienne, les bureaux des commissaires de la guerre, le département de la Seine, et le ministre de la Justice, un des hôtels de la Trésorerie nationale, établissements qui provoquaient dans le quartier une plus grande et plus active surveillance, un concours de patrouilles à pied et à cheval, des vedettes, des factionnaires et des espions de police. À droite, deux portées de fusil avant le café, est la fameuse promenade qui, par la fréquentation habituelle de tous les agioteurs, de tous les escrocs, de toutes les luxueuses prostituées, a mérité le surnom de petit Coblentz… »