La Vierge folle

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Théâtre completErnest Flammariontome 6 (p. 5-175).

À Fernand NOZIÈRE,
Œdipus es, non Davus. Je vous offre donc
l’œuvre et cette énigme liminaire :
Ariel est dans Caliban.
H. B.

LA VIERGE FOLLE
PIÈCE EN QUATRE ACTES
Représentée pour la première fois sur le Théâtre du Gymnase
le 25 février 1910.
Reprise au Théâtre du Gymnase
en novembre 1919.


PERSONNAGES



Théâtre
du Gymnase
Février 1910
Théâtre
du Gymnase
Novembre 1919
Mmes Mmes
Fanny Armaury 
Berthe Bady. Réjane.
Diane de Charance 
Monna Delza. Monna Delza.
Duchesse de Charance 
J. Darcourt. J. Darcourt.
Lucy 
Copernic. Janine Derot.
Ketty 
Valois. Gonzalves.
MM. MM.
Marcel Armaury 
Dumény. P. Magnier.
Duc A. de Charance 
A. Calmettes. A. Calmettes.
Abbé Roux 
A. Bour. Signoret.
Gaston de Charance 
Monteaux. Roger Vincent.
Secrétaire d’Armaury 
E. Boucher. José Dupuis fils.
Un portier 
H. Dieudonné. Adam.
Garçon d’Hôtel 
H. Legrand. Lévy.
Fabien 
Berthault. Person.
Secrétaire de Charance 
Labrousse. Ch. Bernard.
Un valet 
Laferrière. Margentin.
Maître d’Hôtel 
J. Teb. Henry.
Un Garçon 
Guesdon. Dartois.
Un Chasseur 
Defossés. Ancé.



LA VIERGE FOLLE




La Vierge Folle touche à ce grand sujet : la responsabilité de l’amour. Il y a le cas de l’homme marié qui, emporté par la crise passionnelle, a défloré une jeune fille. Tout ce qui gravite autour des conséquences de cet acte est examiné. Pourtant, partie de ce cas particulier, l’idée, je l’espère du moins (et j’ose espérer que le public suppléera aux lacunes), l’idée s’agrandit. Si ce n’était trop présumer de moi-même, et si, je le répète, il n’était parfaitement insupportable d’écouter l’auteur se définir, même quand il y est invité, j’avouerais que j’ai conçu une petite histoire qui voudrait être un peu comme la course du flambeau de l’amour : le mari défendant sa proie nouvelle et la femme légitime défendant son mari.

Et j’ai voulu que de cette étreinte, de mes pauvres héros malgré eux, sans qu’ils le sachent, sans qu’ils en perçoivent même la beauté, jaillisse l’instinct de l’amour, le pur instinct, fait de générosité, d’abnégation et de sincérité suprême, qui est bien la vertu la plus belle, et qui fait qu’au-dessus de tous les égoïsmes, affleure par moments, dans des gestes grandioses, chez les simples comme chez les compliqués, l’idée même de l’amour. L’amour c’est la lumière splendide de la vie, ce que l’homme porte en lui de plus merveilleux, l’amour qui s’échappe de lui parfois comme un cri de protestation en face de toutes les lois inéluctables de la nature et de toutes les fatalités dont nous sommes les esclaves !

En tout, dans l’ordre social comme dans l’art lui-même, il appartient à l’avenir de retourner aux sources fécondes de l’instinct, de la justice, et de la sincérité.

La Vierge folle est mon personnage secondaire, mais comme il est déterminant de tout le drame, j’ai cru devoir lui donner les honneurs du titre. D’autant plus que la parabole du banquet des Vierges folles et des Vierges sages fait partie intégrante de l’anecdote et de l’idée. Pourtant je regrette presque de n’avoir pas donné le titre qui aurait le mieux éclairé la pièce ; par sa simple gravité il me séduisait : l’Épouse. La femme dans le sens le plus élevé et le plus spiritualiste, pas dans le sens juridique ni administratif, mais dans celui qui lui est nettement attribué par un ancien texte dramatique du XIVe siècle qui, posément, met en scène les Vierges sages et les Vierges folles, attendant le Sauveur. Cette ode lyrique et liturgique, écrite en strophes alternées latines et françaises, s’intitule : Le Mystère de l’Époux. Elle nous fait assister au châtiment des Vierges folles.

Ne pouvant réunir les deux mots en un seul titre, je me suis décidé à donner le pas à l’épouse impure, et j’ai délaissé le beau titre décoratif de la pièce médiévale. Dans cette course au sublime, que l’amour impose à mes deux héroïnes, vers la fin de la pièce, c’est l’Uxor qui l’emporte.

Presque au moment où ma pièce est représentée, vous venez sans doute de lire dans les journaux certaine affaire mondaine qui a l’air d’être le commentaire ou du moins la preuve même de mon personnage. Deux hommes viennent de se battre, à cause de la même maîtresse (et ceci est très éloigné de la Vierge Folle) ; mais voici où le rapprochement s’impose. L’un des deux bretteurs était marié, et la femme légitime, malgré le scandale public, n’a pu résister à l’instinct d’amour qui la poussait. Irrésistiblement, elle s’est senti attirée sur le terrain même du duel, — et le mouchoir aux lèvres, en proie à la terreur du meurtre, derrière un arbre, indifférente aux objectifs photographiques braqués sur elle, elle a attendu l’instant où son mari s’est abattu, frappé par le fer de son adversaire, pour se précipiter sur le corps meurtri, sans souci de la morale mondaine, de la révolte ou du sourire.

Quand le sentiment est juste, la vie le confirme toujours et l’on s’aperçoit qu’on n’a jamais outrepassé la vérité, mais que le plus souvent on est resté bien en deçà…

Les passionnés sont utiles. La passion donne aux amants le coup d’étrier nécessaire pour se joindre à travers les obstacles, pour se secourir même, à travers les haines réciproques. Les passionnés dépassent le sentiment affectif habituel, et, par cela même, ils atteignent une zone interdite au commun des mortels, mais qui semble l’habitacle des énergies et des vertus suprêmes. En apparence ils sont des déments ou des déséquilibrés : et les psychiatres les jugent tels. En réalité, ils sont nécessaires à la nature qui, sans eux, laisserait péricliter peut-être ou se refroidir le zèle de ses créatures… Dans le troupeau commun, les passionnés servent à exalter le sentiment universel de l’amour.

ACTE PREMIER

La scène représente un des salons de l’hôtel du duc de Charance. Meubles Louis XIV. Au fond, portes massives donnant sur la galerie. À droite, la cheminée et les sièges. À gauche, porte sur les appartements. Au lever du rideau, le secrétaire du duc est occupé à ranger, à classer un courrier sur la table, à découper des pages. Entre un valet de chambre.



Scène PREMIÈRE


LE SECRÉTAIRE, puis L’ABBÉ ROUX


LE SECRÉTAIRE, ( au valet qui lui présente la carte et qui lui demande s’il faut recevoir.)

Faites entrer… (Quelques secondes. L’abbé Roux est introduit.) Bonjour, Monsieur l’abbé, vous ne me remettez pas ? Je suis le secrétaire de Monsieur de Charance.


L’ABBÉ.

Ah ! très bien… en effet.


LE SECRÉTAIRE.

Vous désirez parler à Monsieur le duc ? (Au domestique.) Voulez-vous prévenir que Monsieur l’abbé Roux est là.


L’ABBÉ.

J’arrive à l’improviste, très inquiet. J’ai reçu tout à l’heure un télégramme de Monsieur de Charance me disant de passer immédiatement chez lui ; une pareille célérité n’est pas dans ses habitudes… Je redoute quelque malheur.


LE SECRÉTAIRE.

Mais nullement, Monsieur l’abbé. Je ne crois pas qu’il y ait la moindre anicroche ; j’ai vu tout à l’heure Monsieur le duc, il m’a donné mon travail habituel et je vais lui remettre le courrier de l’après-midi.


L’ABBÉ.

La santé de Madame la duchesse ?


LE SECRÉTAIRE.

Elle est, je crois, excellente, comme toujours.


L’ABBÉ.

Me voilà à moitié rassuré. Vous savez peut-être quelle part je prends à tout ce qui arrive dans cette famille ?


LE SECRÉTAIRE.

Je sais du moins, Monsieur l’abbé, que vous avez été le précepteur de Monsieur Gaston.


L’ABBÉ.

Autrefois. Maintenant, mes qualités de camérier de Sa Sainteté et d’aumônier m’ont écarté de mon ancienne existence ; je prêche justement en ce moment une retraite en l’église de Reuilly… j’ai tout quitté au reçu de ce télégramme.


LE SECRÉTAIRE.

Voici monsieur le duc. Je vous laisse.

(Le duc de Charance entre.)

LE DUC.

Oui, laissez-nous. D’ailleurs vous êtes libre, Guérard… À demain deux heures. (Montrant la table.) Je regarderai tout ça. Dites que personne n’entre dans la galerie.

(Le secrétaire s’en va.)


Scène II


L’ABBÉ ROUX, LE DUC DE CHARANCE


L’ABBÉ.

Je viens d’être rassuré par votre secrétaire. Je ne savais que penser au reçu de ce télégramme, je me demandais s’il ne s’agissait pas d’un accident, si on ne me réclamait pas pour une circonstance fâcheuse…


LE DUC.

Vous ne vous trompiez pas beaucoup, Monsieur l’abbé. Il s’agit d’une mort morale, peut-être aussi terrible qu’une mort physique… des deux même. C’est un véritable deuil qui s’abat sur ma maison et je ne m’en remettrai sans doute jamais.


L’ABBÉ.

Que se passe-t-il ? mon Dieu… vous m’effrayez.


LE DUC.

Une question : n’avez-vous rien remarqué, dans vos rapports avec ma fille ?… rien d’anormal ?


L’ABBÉ.

Absolument rien : je vous avouerai, oh ! sans aucun reproche, que je ne vois plus que de loin en loin Mademoiselle Diane. Je ne me permettrai pas d’incriminer la direction de Madame la duchesse ; je sais bien qu’une jeune fille mondaine de nos jours, hum ! hum !… J’ai beaucoup dirigé cette enfant jusqu’à sa première communion, mais, après, on s’est fort relâché du côté religieux. Elle venait remplir ses devoirs à Reuilly et, certainement, à Pâques, je l’ai confessée comme à l’ordinaire.


LE DUC.

Rassurez-vous, je ne vous demanderai pas de trahir le secret du confessionnal alors même qu’il s’agit d’une enfant comme ma fille.


L’ABBÉ.

Vous me le demanderiez que je n’y consentirais pas, mais vous trouveriez dans mes déclarations je ne sais quelle réserve, tandis que je ne vois aucun inconvénient à dire que Mademoiselle Diane ne m’a jamais apporté au confessionnal que ces petites peccadilles ordinaires des enfants.


LE DUC.

Tant pis, cela prouve qu’elle n’a pas de religion ; ce n’en est que plus terrible !… C’est un grand malheur qui me frappe.


L’ABBÉ.

Je n’ose plus me livrer à des suppositions…


LE DUC.

Monsieur l’abbé, ma fille, ma petite Diane a été souillée, irrémédiablement souillée.


L’ABBÉ.

Oh ! que me dites-vous là !… Est-ce croyable, Monsieur le duc ?


LE DUC.

Souillée par un misérable que je ne vous nommerai pas… à quoi bon ? Quelqu’un de nos relations, un homme sérieux, tout ce qu’il y a de plus sérieux, et même, c’est bien là le pire… marié, entendez-vous ? marié !


L’ABBÉ.

Oh ! Oh !


LE DUC.

Un homme de quarante ans a osé cela ! En voilà un qui n’en a pas fini avec moi ! Si je le tenais par le menton… là… au bout du bras…


L’ABBÉ.

Contenez-vous, Monsieur le duc. Du calme ! Il importe que vous restiez maître de vous… pas d’éclat surtout, pas d’éclat !… Qu’arriverait-il ? Songez !… Êtes-vous même certain que vous ne vous livrez pas à des suppositions exagérées ?


LE DUC.

Pas de doute, allez ! pas le plus petit espoir à garder !… Si vous connaissiez les papiers infâmes, les révélations sordides… Oh ! quelle horreur que cette correspondance !… la faute complaisante de mon enfant, son consentement satisfait ! Mais elle n’est pas coupable, après tout… Séduire une enfant de dix-huit ans ! Comme c’est difficile de l’amener au vice ! Est-il possible qu’un homme de quarante ans puisse oser une pareille lâcheté ! Ah ! c’est vrai, il n’a pas d’enfant, celui-là…


L’ABBÉ.

Se doute-t-il que vous êtes au courant de sa conduite ?


LE DUC.

Non, pas encore, pas encore. C’est hier soir que nous avons tout appris, en trouvant dans la poche du manteau tailleur de ma fille, — leur boîte à lettres ! — un mot de rendez-vous qu’il y avait glissé car il est venu hier ici nous rendre visite, comme d’habitude. C’était un intime.


L’ABBÉ.

Mais, Monsieur le duc, êtes-vous absolument certain que la faute de votre fille soit complète… Peut-être vous indignez-vous comme pour un crime consommé, alors que…


LE DUC.

Le cynisme de ce que nous avons lu, tous les papiers cachés dans la chambre de ma fille suffiraient à eux seuls à nous éclairer ; mais Diane, malgré le silence où elle se confine, n’essaye même pas de nier… Monsieur l’abbé, sa mère a reçu son aveu.


L’ABBÉ.

Alors cette pauvre Madame de Charance connaît toute la situation ? Vous n’avez rien pu lui cacher ?


LE DUC.

Mon fils Gaston ignore seul la faute de sa sœur.


L’ABBÉ.

Monsieur Gaston est actuellement à Paris ?


LE DUC.

Oui, ce sont les vacances de Saint-Cyr ; mais il ne faut à aucun prix qu’il soupçonne la vérité : tel que je le connais, de quoi ne serait-il pas capable ?


L’ABBÉ.

Vous avez mille fois raison, il convient que Monsieur Gaston ne sache rien. Ne verrai-je pas Madame de Charance ?


LE DUC.

Si, si, ma femme arrive. Vous allez la voir. Je l’ai devancée seulement de quelques minutes pour lui éviter ces explications atroces… Nous avons besoin de votre secours, Monsieur l’abbé, et c’est pourquoi je vous ai fait venir. D’abord vous êtes le premier à qui nous devions crier notre chagrin.


L’ABBÉ.

Votre femme doit être bien accablée !…


LE DUC.

Oui, naturellement, naturellement… elle se lamente, maintenant ; elle eût mieux fait de prévoir et de surveiller sa fille. Tenez, même dans sa douleur, il y a quelque chose d’inconscient… Vous la connaissez, une femme charmante, esprit droit… mais cervelle d’oiseau.


L’ABBÉ.

Je connais Madame la duchesse, je la connais, Monsieur le duc. C’est une femme remarquable, un peu… non point… évaporée, mais un peu enfantine… et si prise par ses devoirs mondains !


LE DUC.

La voici très triste, effondrée autant que moi, la pauvre Gabrielle ! Mais, je la souhaiterais plus énergique et surtout, Monsieur l’abbé… je suis heureux même de vous entretenir seul à ce sujet… je voudrais que, vis-à-vis de Diane, elle se montrât d’une sévérité indispensable… d’une fermeté en rapport avec la faute. Oh ! certes, elle en a bien l’intention, mais un mot de sa fille peut la bouleverser, une futilité peut démentir les plus solides résolutions.


L’ABBÉ.

Je comprends, je comprends. J’aurai la main.


LE DUC.

Enfin, je compte sur vous dans la circonstance, n’est-ce pas ? Il faut sauver cette enfant à tout prix, s’il en est temps, hélas !… Certainement, ma femme est aussi atteinte que moi, mais, comment dire ?… la portée morale de ce qui nous arrive ne l’atteint pas de la même façon, comprenez-vous ? Elle est aussi affligée, elle est moins indignée. Les femmes, malgré tout, ne sont jamais tout à fait indignées par l’amour. Et puis, c’est étrange, la pureté de leur fille, — est-ce parce qu’elles sont femmes ?… — n’a souvent pas, à leurs yeux, la même valeur représentative… tandis que pour moi, moi le père… c’est un effondrement infini !… Oh ! je ne parle plus même de l’avenir perdu de la malheureuse… car, socialement, elle est perdue… je pleure aussi égoïstement ; je fais allusion à la joie charmante qu’il y a à caresser le visage pur de sa fille, à presser, le soir, le corps intact de son enfant… C’est une présence dans la maison, sur toute la vie, si délicate, si joyeuse !… Ah ! on a raison d’attacher à la virginité cette superstition de bonheur !… Et maintenant, mon enfant flétrie… abominablement viciée… devenue vilainement femme !… Tenez, je me sens devenir fou de rage, je ne sais pas ce que je me déciderais à faire…. Oh ! vengeance, vengeance du plus laid des crimes !


L’ABBÉ.

Non, vous ne vous porterez à aucune extrémité !… Je vous en conjure… Vous le devez pour l’avenir de Mademoiselle Diane… Le silence !… le silence surtout !


LE DUC.

Parbleu ! Je le sais bien, nous sommes jugulés… Il n’y a rien à faire contre ce cochon-là !… Il est bien tranquille ! Il peut aller porter ses jolies mœurs dans d’autres familles, il n’aura pas tous les jours une proie de race dans le genre de celle-ci !… Et comme c’est bien d’un roturier, d’ailleurs, d’avoir osé flétrir cette jeune fille du monde sans souci de l’effroyable avenir dont il la gratifiait !… Estimons-nous encore heureux si ce Monsieur ne nous laisse pas un bâtard sur les bras !


L’ABBÉ.

Monsieur le duc !


LE DUC.

Évidemment… Qu’en savons-nous ? Dans son monde à lui, cela ne tire pas à conséquence… une jeune fille avec tare est probablement d’un négoce facile… je ne sais pas, moi ! Tandis que, chez nous, à une époque où justement nous autres, aristocrates, n’avons plus que le savoir-vivre à opposer au savoir-faire, le mal n’est pas le même !… Chez nous, la jeune fille qui tombe, comment la relever dans cet ordre de choses où la faute lui est comptée si durement et où la perte de sa vertu atteint jusqu’à sa famille ! Que va-t-elle devenir, maintenant ? Comment la marier ?… Ça va être du joli ! Une future catin !


L’ABBÉ.

Que non ! il ne faut pas s’exagérer les conséquences.


LE DUC.

Ou alors à quel célibat orgueilleux, à quel sale marchandage est-elle destinée… ma Dianette ! Ah ! l’avais-je assez prédit à ma femme !… Voilà bien la punition de frayer avec n’importe qui… Lui, il s’en moque, parbleu !… Un détournement de mineure, il connaît ça ! C’est son affaire ; il en a plaidé plusieurs fois et probablement avec succès… il requerrait son propre acquittement et il l’obtiendrait !… Avec applaudissements encore !


L’ABBÉ.

Comment plaidé ? Faut-il entendre par là…


LE DUC.

J’en ai trop dit ! Tant pis ! À vous seul, Monsieur l’abbé, je ne cacherai pas son nom.


L’ABBÉ.

Je me considère lié autant que je le serais par le secret de la confession.


LE DUC.

Oh ! il ne s’agit pas d’un lascar quelconque, à la responsabilité plus ou moins atténuée par l’alcool, la noce… non, non, ma fille a l’honneur d’avoir été la maîtresse d’un homme éminent, admirablement conscient de ses actes, dévoué aux causes de la justice, défenseur attitré de l’honneur, un homme de grand talent, l’éloquence du barreau, comme vous celle de la chaire… quarante ans, officiel, ex-bâtonnier, conseil de l’Ordre… Admirable, vous dis-je !… le gredin !… Armaury.


L’ABBÉ.

Comment, Armaury, l’avocat ?


LE DUC.

Oui, oui, d’assises… le saint François d’Assise, comme on l’appelle spirituellement au palais. C’était mon avocat ! Vous voyez que j’ai eu la main heureuse ! Je lui confiai, il y a quelques années, un procès embrouillé d’héritage… vous savez, mes biens d’Evêquemont ?… À la suite de quoi, relations suivies… Sa femme est agréable ; lui, passe pour un beau parleur, séduisant, il faisait bien à table ou au fumoir… les avocats et les chirurgiens de nos jours sont l’étincellement des dîners. C’est bien un signe de l’époque, d’ailleurs : les deux bistouris, celui du flanc et celui du cœur… Ma femme s’en est toquée, les a invités dans notre château ; puis, l’été dernier à Dinard, on a loué les propriétés voisines ; auto, tennis, yacht, vous voyez ça d’ici ; la coqueluche de ces dames… Voilà le résultat ! Et l’on croyait qu’il flirtait avec Madame de Bellines ; il se créait des alibis !… Il s’est rapproché de ma fille en connaisseur, sournoisement, il a mûri le fruit, il l’a ébranché petit à petit…


L’ABBÉ, (l’interrompant.)

Monsieur le duc, mais c’est affreux tout ce que vous me dites là ! Comme je vous plains ! (Il lève vers lui son visage navré.) Une question, je vous prie : s’agit-il d’une liaison suivie ou avez-vous affaire à un de ces malheureux vicieux… (Il cherche mentalement dans son vocabulaire.) un de ces amateurs de fruit vert comme il y en a tant, qui ne savent pas, dit-on, résister à leur impulsion…


LE DUC.

Non, Monsieur l’abbé… ça, c’est pour les journaux… non ! pas le maniaque vieillissant, pas la recrue de police correctionnelle ; nous sommes mieux servis !… Nous avons affaire à un de ces empoisonneurs raffinés de notre temps, qui veulent accaparer aussi le cerveau de leur victime et ne sont satisfaits que lorsqu’ils ont détraqué l’être entier ! Les braillards de la barre, vous savez, cela s’accompagne de littérature ; savourez-moi cet échantillon de prose, de celle du moins qui est lisible… car le reste… (Il lit :) « À l’homme, il faut une idole. Je n’ai pas de religion, de fanatisme ; les hommes de ma génération ne croient plus à la politique et les patries ne sont plus en danger ; il m’a manqué un maître, vois-tu, Dianette… Nous sommes des individualités sans guide… J’ai, je crois, une énergie indomptable, je n’ai plié devant rien, mais je n’ai rien adoré non plus, et à l’homme il faut une idole. Dianette, ce sera toi… » Toi ! Oh ! ce tutoiement à ma fille est insupportable !


L’ABBÉ.

Ne lisez plus, Monsieur le duc.


LE DUC.

Belles phrases, hein ? Il se dépeint ! Il se connaît.


L’ABBÉ.

Oui, comme vous le disiez : l’homme moderne, l’homme de ce temps-ci. Il a du talent, d’ailleurs… À ces signes, je reconnais l’adversaire. Maître Armaury a justement plaidé contre les congrégations au moment de la séparation ; ce n’est pas la première fois que je le trouve sur mon chemin ! Mais qui m’eût dit qu’ici il saperait plus que des croyances !…


LE DUC.

Ils n’ont pas d’excuses, ces gens-là, ces cyniques qui ne connaissent seulement que la bête et qui s’étalent dans leurs paroles et leurs écrits comme sur leur fumier ! mille fois pires quand ils ont du talent comme celui-là et que l’enchantement se mêle au dégoût ! Il lui faut une idole à ce Monsieur… vraiment !… Malheureux qui ne sait pas qu’avec un peu de raison on anéantit tous les fanatismes !… Ah ! Dianette !… Moi qui ne pensais qu’à l’avenir splendide auquel elle était destinée… Une fille qui avait été demandée en mariage par les plus beaux noms de France ! Nous ne trouvions rien d’assez beau pour elle !

(La porte des appartements s’ouvre.)


Scène III


Les Mêmes, LA DUCHESSE


LA DUCHESSE, (entrant, au comble du chagrin bien que délicieusement habillée.)

Monsieur l’abbé !… Ah ! mon Dieu, croyez-vous ?

(Elle va tout de suite à l’abbé, effondrée, rapidement en larmes.)

L’ABBÉ, (lui serrant les mains.)

Je suis confondu, navré. Madame !… Monsieur le duc vient de me mettre au courant de l’épreuve qui vous frappe… Je n’en reviens pas. C’est épouvantable ! Une enfant qui avait fait une si bonne première communion !…


LA DUCHESSE.

Et nous, pouvions-nous supposer une chose aussi affreuse ? Dites, Monsieur l’abbé, vous n’aviez aucun soupçon, n’est-ce pas, de la conduite de Dianette, vous, pas plus qu’un autre ?


L’ABBÉ.

Permettez-moi, Madame, de vous faire remarquer que, si j’ai conservé sur son frère un certain ascendant, vous ne m’avez pas amené Mademoiselle Diane avec une régularité bien grande ; je la voyais pour ses Pâques, à Noël, mais, enfin, je puis dire qu’elle ne me paraissait pas particulièrement visitée par les espérances religieuses.


LA DUCHESSE.

Oui, je le sais bien, c’est de ma faute. Je l’ai dit à Amédée. Oh ! je le reconnais, je l’ai laissée trop libre, je l’ai menée trop jeune dans le monde. Je suis une grande coupable.


L’ABBÉ.

Vous êtes une grande mondaine ; ce n’est pas tout à fait la même chose, Madame la duchesse.


LE DUC.

Tu n’étais pas à la hauteur d’une éducation suivie, voilà tout.


LA DUCHESSE.

Ah ! vous n’avez tort ni l’un ni l’autre. J’ai moi-même trop négligé mes devoirs religieux. J’aurais dû prêcher d’exemple… mais, que voulez-vous, c’est si compliqué la vie… les visites, les réceptions, les soirées, les théâtres… On nous fêtait beaucoup, elle et moi, nous étions très demandées, elle joue délicieusement la comédie, elle est de nature très gaie… (Avec un soupir profond et naturel) et c’est si agréable d’être gai !


L’ABBÉ, (regardant le duc.)

Évidemment ce doit être quelque chose comme ça !…


LA DUCHESSE.

On croit toujours que sa fille vous ressemble, et, je vous prie de croire que, de mon temps, les jeunes filles…


LE DUC.

Tu as parfaitement élevé ton fils ; une fille, c’était plus difficile, plus périlleux. Ah ! Monsieur l’abbé, le cri du paysan : « Je n’ai pas d’enfant, je n’ai que des filles ! »


L’ABBÉ.

Évidemment… Et puis, on dit toujours : il n’y a plus d’enfant, mais des parents y en a-t-il encore beaucoup ?… Ne prenez surtout pas pour vous, Madame la duchesse…


LA DUCHESSE.

Vous ne m’en direz jamais assez. Je me rends compte que j’aurais dû être plus sévère. Mais je vous jure que l’on n’aurait pu rien soupçonner : ç’a été mené en sourdine, d’une façon extraordinaire ! Elle était très libre, je ne dis pas, elle flirtait, c’est vrai, mais pas plus que toutes les jeunes filles… Songez ! Lui, un homme marié… elle, une enfant, une véritable enfant ! Je n’aurais jamais cru cela possible.


L’ABBÉ.

Hum ! hum ! J’ai l’habitude des enfants !… Leur esprit expérimental est terrible, Madame la duchesse. Puis, malgré tout vous auriez dû réfléchir qu’elle avait tout de même ses dix-huit ans.


LA DUCHESSE.

Dix-huit ans ! On ne s’en aperçoit que lorsqu’elles en ont vingt ! C’est nous, les mères, qui leur commandons leur première jupe longue chez nos couturiers, et nous sommes les seules qui ne nous en apercevions pas.


LE DUC, (agacé.)

Cependant, sapristi, tu aurais bien dû t’apercevoir des assiduités d’Armaury, à Dinard, ici, partout… il était collé à vos jupes… avec ou sans sa femme… (Levant les bras.) car celle-là… qu’est-ce que c’est encore que celle-là !…


LA DUCHESSE.

Mon ami, vous n’avez pas idée de l’habileté que sait déployer tout homme qui veut séduire une jeune fille ; c’est prodigieux. D’abord, il ne fait la cour qu’à la mère et ne dit que des choses désagréables à la fille. Je vous jure que je ne pouvais m’apercevoir de rien de positif.


LE DUC.

De positif est joli !


LA DUCHESSE.

Je remarquais bien quelque mauvaise humeur entre eux, de petites privautés… Oh ! une ou deux fois un soupçon m’a bien passé par l’esprit à cause d’une raquette agitée avec trop de fureur… en promenade aussi, peut-être, une manière d’être trop près l’un de l’autre… leurs bicyclettes qui se cherchaient sur la route… Mais on ne pense à tout cela qu’après !… Que voulez-vous que je vous dise, je suis désemparée, je suis désemparée !

(Elle incline vers le sol une figure désolée sur laquelle tremble, par secousses, l’or trop vif de la chevelure.)

LE DUC, (résolument.)

Enfin, une solution s’impose. Nous vous avons fait appeler pour que vous nous donniez votre avis ; il faut sauver mon enfant de l’emprise de cet homme, la sauver à tout prix ! Il est indispensable de l’éloigner d’ici au plus vite, qu’elle ne puisse le revoir ; c’est le seul remède que nous ayons actuellement à notre disposition. Ni réparation, ni châtiment ; il n’y en a pas ! Sur un homme de cet âge et marié, on ne peut exercer que des représailles. Et quel châtiment souhaiter quand il n’y a pas de pénalité ? La séduction masculine est impunie ! Monsieur l’abbé, puis-je envoyer ma fille à l’étranger, la confier à une autorité ? Peut-on lui trouver une surveillante intelligente ? J’ai une confiance aveugle dans vos conseils.


L’ABBÉ, (sur un ton sincère, mais un tant soit peu ironique.)

Pardon… me le demandez-vous sérieusement ?


LE DUC.

Par exemple !… Qu’entendez-vous par là ?


L’ABBÉ.

Oui, êtes-vous de ces gens qui commencent par crier leur chagrin, puis après prennent leur parti des événements et les laissent aller ? Dans ce cas, je vous donnerai un bon conseil, un peu vague, qui sentira l’eau bénite. Ou voulez-vous à cette pauvre enfant, maintenant dévoyée et déflorée, refaire au moins une âme ? Oh ! c’est une refonte complète qui est nécessaire, je vous en avertis !… Bref, réclamez-vous de moi une consolation, banale, ou vous adressez-vous au prêtre que j’ai la prétention d’être, qui croit à la nécessité du devoir moral, à la beauté intérieure… et qui n’y va pas par quatre chemins pour dire aux gens ce qu’il pense ?


LE DUC.

Nous savons que vous avez l’habitude un peu rude de la vérité ; nous ne la redoutons pas, n’est-ce pas, Gabrielle ?


LA DUCHESSE.

Mais oui. Monsieur l’abbé, nous connaissons votre manière ?


L’ABBÉ.

Vous avez manqué incontestablement de clairvoyance, Madame la duchesse. Remplacez votre influence trop débonnaire par une influence décisive… Le mal est grave. Vous aimez Mademoiselle votre fille passionnément, n’est-ce pas ? Eh bien, je le crois, ce qui s’impose, c’est une réforme totale ; il faut l’amener à une rectitude qu’elle ne soupçonne même pas… afin qu’elle ne glisse pas à l’abîme. Ce n’est pas vous, avec votre train d’existence, qui parviendrez à rééduquer une enfant fantasque et gangrenée.


LE DUC.

Alors que voulez-vous que nous fassions ?


L’ABBÉ.

La mettre dans un couvent pendant deux ans, jusqu’à sa majorité à peu près. Oh ! mais je ne veux pas parler d’un couvent mondain comme étaient à Paris l’Assomption, le Sacré-Cœur, comme ces dames de la rue de Lubeck où vous l’aviez mise quelques mois ; ce qu’il faut, c’est une maison de retraite où elle sera censée finir son éducation à l’étranger, pour apprendre l’anglais par exemple, et où non seulement elle sera très surveillée, mais où encore l’influence d’une femme supérieure saura lui montrer, par une discipline de l’esprit, le droit chemin, et, peu à peu, obtenir le plus salutaire développement des forces qui sont encore en elle, j’en suis sûr… j’en répondrais.


LA DUCHESSE.

Mon Dieu, Monsieur l’abbé, vous ne voulez pas parler d’une sorte de maison de correction !


L’ABBÉ, (souriant.)

Vous n’y pensez pas ! Non, non ! quelle plaisanterie ! Je vous parle d’un de ces couvents comme le couvent de Picpus ; mais celui-là, malheureusement, ne reçoit plus de jeunes filles, il n’est pas autorisé. Et d’ailleurs il n’était pas assez éloigné de chez vous… Je crois que ce qui conviendrait à merveille, c’est un couvent en Belgique, à Lodelinsart ; je connais très bien la supérieure, une personne de grand mérite. Ce sont des personnes qui ont l’habitude… des sortes d’épouilleuses d’âmes. Pris à l’improviste, je ne puis vous dire au juste s’il y a mieux, mais je vais consulter l’autorité épiscopale. Si vous le voulez, je puis y aller de ce pas, et dans deux heures je vous rapporterai une réponse, car le temps presse. Je crois qu’il ne faut pas laisser cette chère enfant, escompter votre faiblesse. Il faut tout de suite frapper son esprit et la mettre en présence d’une résolution qui l’éclaire sur la gravité de sa faute. Et vous, Madame la duchesse, dans vos rapports avec elle, je ne réclame pas l’attitude du châtiment, mais l’expression même de votre indignation douloureuse. Comprenez-vous ? Frappez cette imagination égarée par un acte important, décisif, et surtout austère… sinon elle est peut-être perdue.


LA DUCHESSE.

Qu’en pensez-vous, mon ami ?


LE DUC, (qui a donné à plusieurs reprises des signes d’assentiment et ponctué de « bien » les paroles de l’abbé.)

Moi !… Parbleu, c’est la sagesse même ! La confiner dans une solitude où elle puisse revenir de son égarement, et où mourra jusqu’au souvenir de cet homme !… Je redoute tout… Monsieur l’abbé a parfaitement raison, nous ne pouvons pas trouver un meilleur guide ni un meilleur conseil.


L’ABBÉ.

Vous ne pouvez pas en trouver un de plus dévoué, en tout cas, Monsieur le duc. Si vous me confiez la garde morale de la chère petite, je crois que vous pouvez tenir pour assuré que nous vous la rendrons avec un état d’âme extrêmement modifié et qu’elle saura désormais au moins se rendre digne de son nom, de ses parents, avant qu’on lui trouve un mari digne d’elle-même.


LE DUC.

Oh ! cela !… n’en parlons même plus, hélas !


L’ABBÉ.

D’ailleurs, de loin comme de près, vous aurez sur elle toute l’action désirable, vous ne la perdrez pas de vue ; vous pourrez même la faire voyager utilement de temps en temps avec un chaperon… Voyons, parons au plus pressé ! Je vais courir aux renseignements ! J’ai interrompu un exercice à Reuilly, en ce moment il est nécessaire que j’y retourne quelques instants, mais je serai de retour bientôt après être passé à l’archevêché… Je ne veux voir Mademoiselle Diane à aucun prix en ce moment ; il faut que la décision, si vous la prenez, pour qu’elle ait de l’efîet, émane de votre autorité personnelle… Puis aussi je vais télégraphier à la supérieure du couvent de Lodelinsart… oh ! à mots couverts… à mots couverts, rassurez-vous !


LE DUC.

Allez, Monsieur l’abbé, je vous y autorise ; ne prononcez pas notre nom, à l’heure actuelle. Voilà tout.


L’ABBÉ.

C’est entendu. Allons, Madame la duchesse, maintenant, du courage dans l’épreuve.


LA DUCHESSE.

Vous ne pouvez pas savoir quelle brisure est la mienne.


L’ABBÉ.

Comment voulez vous que je ne le devine pas ? Je prends ma part de tout ce qui arrive dans votre famille, ma part de bonheur et ma part de chagrin. (Le duc fait un signe d’intelligence à l’abbé qui comprend et reprend sa voix énergique.) Et surtout qu’elle ne vous sente pas faiblir !


LE DUC.

C’est cela surtout.


LA DUCHESSE.

Je ne demande pas mieux… mais qu’appelez-vous ne pas faiblir ?


L’ABBÉ.

Atteignez-la de suite dans toutes ses petites manies, atteignez-la principalement dans sa coquetterie… et dans cet amour d’elle-même qui a été sa caractéristique et qui est peut-être la cause de tout. Faites comme je l’ai vu faire au couvent ; il n’y a pas de punition plus efficace… Certes, elle sera humiliée, agacée de se voir ravalée au rang de petite fille insubordonnée, mais ce n’en sera que mieux.


LA DUCHESSE.

Quoi ?


L’ABBÉ.

Eh bien, supprimez l’arsenal de sa coquetterie… tout ce qui a été sa perdition, tout ce luxe disproportionné de femme. Plus de belles robes, plus de parures, plus de ces colifichets, plus de bijoux ! Tout cela, confisqué ! Que la manucure soit remplacée par une petite prière du matin… et surtout, tenez, un moyen, qui va vous coûter, mais qui est d’abord un beau geste symbolique. Ce sera pour elle un petit deuil, une humiliation significative… J’ai vu employer cette pénitence avec efficacité… Coupez-lui les cheeux à ras d’épaule.


LA DUCHESSE, (se levant en sursaut.)

Quoi ?… Monsieur l’abbé… y pensez-vous ? Ses beaux cheveux dont elle est si fière !… Mais, d’abord, j’aurais peur de la défigurer… Le coiffeur qui venait les soigner tous les deux jours !…


LE DUC, (haussant les épaules.)

Tenez ! Voilà ma femme ! Quand je vous le disais, Monsieur l’abbé ! Dès le premier essai de répression !… C’est lamentable… quelle puérilité !


L’ABBÉ.

Allez, allez, Madame, ce n’est pas encore le couteau d’Abraham ! Et il n’y aura pas besoin d’un ange pour retenir votre bras… Ce léger crime ne vous sera pas compté dans le ciel !… Puis, ce que j’en dis !… Croyez bien que de telles pénitences n’ont qu’une importance bien secondaire dans l’occasion… (Il lui reprend les mains.) À tout à l’heure. Je pars navré, et je ne puis, sur le seuil, m’empêcher de me rappeler la parole de l’Évangile : « Ne scandalisez pas les enfants. » Je ne sais pas de crime plus méprisable !… Ah ! la pauvre petite !…


LA DUCHESSE.

À ce soir, Monsieur l’abbé. Nous ne comptons désormais que sur vous.




Scène IV


LE DUC, LA DUCHESSE, puis KETTY


LE DUC.

Il a raison. Il ne me paraît pas qu’il y ait de meilleure mesure que celle de ce couvent et de cette retraite jusqu’à amendement complet. La chose est encore possible… s’ils n’ont pas eu de confident. On pourra en effet, alors, prétexter son éducation… Sonnez trois coups. Sonnez votre femme de chambre.


LA DUCHESSE.

Pourquoi ?


LE DUC.

Faites, je vous prie. Elle est toujours enfermée dans sa chambre ?


LA DUCHESSE.

Toujours ; on lui a monté son déjeuner tout à l’heure, comme on lui avait monté hier son dîner. Je ne suis entrée dans sa chambre que cinq minutes.


LE DUC.

Toujours le même genre, le même mutisme ?


LA DUCHESSE.

Toujours les mêmes bouts de phrases évasifs, des « oui, maman », des « non, maman ».


LE DUC.

Je me charge de lui desserrer les dents. (Entre Ketty.) Ketty, faites descendre Mademoiselle Diane.


LA DUCHESSE.

Dites-lui que son père l’attend en bas… qu’elle descende comme elle est. (Ketty sort.) Vous allez lui annoncer son éloignement projeté ?


LE DUC.

Non, pas encore. Nous avons avant à régler quelques points d’histoire.


LA DUCHESSE.

Oh ! vous n’en obtiendrez pas plus de moi, Amédée. Sans que nous nous en doutions, notre fille avait une nature effroyablement dissimulée.


LE DUC.

J’aurai peut-être plus d’empire. Vous paraît-elle se rebeller ?


LA DUCHESSE.

Non, je ne le suppose pas.


LE DUC.

Mais enfin, avez-vous observé chez elle une notion de repentir ? Se rend-elle un compte exact de sa faute ?


LA DUCHESSE.

Oh ! je crois, je crois… je l’espère… Peut-être est-ce la peur qui la fait se taire, la honte surtout… Peut-être redoute-t-elle votre châtiment envers Armaury.


LE DUC.

En tous les cas cette situation est intolérable. Ce silence inadmissible aggrave singulièrement sa faute à nos yeux. Oh ! je n’augure plus rien de bon d’elle ! Je vous le dis, c’est une enfant perdue. Il faut en prendre notre parti, Gabrielle… Mais il est temps néanmoins de rassembler nos forces et nos résolutions. Tout cela va se précipiter… À quelle heure, déjà, avez-vous convoqué Madame Armaury ?


LA DUCHESSE.

À quatre heures précises.


LE DUC.

Il en est trois. C’est plus de temps qu’il ne m’en faut.

(Diane entre.)


Scène V


LE DUC, LA DUCHESSE, DIANE


LE DUC.

Avance… Je t’avertis que je ne supporterai pas une minute de plus ton attitude… J’exige certains renseignements que ton silence obstiné s’est refusé à avouer. Tu vas me les donner immédiatement… Sois tranquille, nous ne perdrons plus de temps à te reprocher quoi que ce soit… Je n’ai désormais qu’à te poser deux ou trois questions pour m’éclairer sur la situation, et tu vas y répondre… J’ai absolument besoin de savoir si quelqu’un est au courant de votre intrigue… Si vous avez pris un confident quelconque… fût-ce un domestique… j’ai besoin de le connaître.


DIANE.

Non. personne.


LE DUC.

Pas même Madame de Bellines ?


DIANE.

Non. Ni Madame de Bellines, ni une autre.


LE DUC.

Tu le jures ? Personne ne vous a surpris, soupçonnés ?


DIANE.

Non.


LE DUC.

Il est une date que tu dois avoir présente à l’esprit, celle de ta faute. Réponds enfin !… Où et quand a-t-elle eu lieu ?


DIANE.

À Dinard.


LE DUC.

À Dinard ! À quel moment ? À notre arrivée ?


DIANE, (après une hésitation.)

Qu’est-ce que ça fait ?


LE DUC.

Je te prie de ne pas me manquer de respect. Où vous êtes-vous rencontrés cette fois-là ? Chez lui, chez nous… chez lui ?


DIANE.

Oui, chez lui.


LE DUC.

Quand ? le jour, la nuit ?


DIANE.

Une nuit.


LE DUC.

C’est du propre !… Quand cela se passait-il ? À notre arrivée à Dinard ?


DIANE.

Non, vers le 2 ou 3 septembre ; vous deviez partir à cinq heures du matin avec Gaston et les invités, pour la chasse…


LE DUC.

Alors, tu as osé découcher ce soir-là ?


DIANE.

Je ne parlerai pas ! Qu’on me laisse, qu’on me laisse !

(Maintenant, assise, elle s’accoude à la table, et appuie la tête, nerveusement, à l’écharpe que froissent ses mains.)

LE DUC.

Une nuit… tu viens de spécifier ce chiffre… Veux-tu prétendre, par là, ne plus avoir renouvelé cette honte.


DIANE.

Oui, c’est ça.


LE DUC.

Tu mens ! tu mens ! Ces papiers portent des dates… Regarde, regarde bien ça… si tu oses jeter les yeux, devant nous, sur ces témoignages cyniques… Pas de doute possible. Cette lettre date de deux mois… à Paris… Hein ! Es-tu convaincue de ton mensonge ? Et ça ? lis… c’est le bouquet !… tiens… ces mots infâmes… Ah ! tu les gardais, ces précieuses lettres, tu avais trop peur de t’en séparer… n’est-ce pas ? Et, d’après ses lettres, on juge des tiennes ! Il y en a des extraits d’ailleurs… Une où tu lui demandais des détails amoureux !… Tu n’es qu’une ordure, une fille !… et tu ne seras plus jamais que ça, une fille !… Quelle saleté, ces souvenirs étalés, ces rappels de votre manège… jusqu’aux descriptions complaisantes de ton corps ! Tiens ! (Il lui met une lettre sous les yeux.) Ceci, cette phrase : « J’ai toujours dans l’oreille, sur la bouche, tes petits soupirs d’oiseau. » Quel écœurement ! Lire cela de sa fille !… Et ceci ?… je n’ai pas compris… À quelle malpropreté cela doit-il encore faire allusion ?


DIANE, (repoussant la lettre.)

Je ne me rappelle plus.


LE DUC.

Tu ne te rappelles plus, tu ne te rappelles plus ?

(Il lève la main sur elle.)

LA DUCHESSE, (se précipitant.)

Amédée ! Je vous en prie !


LE DUC.

Tu ne vas pas avoir l’aplomb de me dire que vous ne vous êtes pas retrouvés la nuit, ici ou ailleurs, car, que voudrait dire cette phrase : « Je te regardais danser ce soir chez Madame de Bellines ; ta robe te pressait délicieusement la gorge et ton cher petit corps tiède semblait gainé dans le bas comme celui d’une sirène… Et il me semblait que j’allais crier dans un orgueil triomphal à tous ces gens : — Ce corps que tous envient du même regard, il est à moi seul. J’en suis le maître, et demain je… » (Il s’interrompt, maîtrise son émotion et sa colère un instant, et, la voix brève :) Il y a « demain ». Tu ne nieras donc pas… Allons… où vous rencontriez-vous ? Ici, peut-être… Pourquoi pas ? Peut-être as-tu eu le front de le faire venir ici la nuit et de descendre entr’ouvrir la porte de l’hôtel. Ce voyou-là en était bien capable ! Réponds ! Laisse encore tes ongles tranquilles, je te prie, aie une attitude convenable devant ton père… ou prends garde !


LA DUCHESSE, (intervenant doucement.)

Dianette, je t’en supplie, sors de ce silence ; nous avons le cœur brisé par toi. Tu ne comprends donc pas que c’est très mal, ce silence que tu ajoutes à ta dégradation, et que cela ne peut pas durer…

(Diane, à bout de lutte, fait un geste de résignation.)

DIANE.

Eh bien, si on veut que je raconte, ça m’est égal après tout !… Que voulez-vous savoir ?… Allez ?… je donnerai tous les détails… questionnez-moi.


LA DUCHESSE, (cherchant à l’aider.)

Oui, ma fille, réponds… A-t-il abusé de toi et de ta naïveté ? T’a-t-il fatiguée de ses assiduités ?… et à force, peut-être…


DIANE.

C’est à Dinard qu’il m’a parlé. Il m’a dit qu’il m’aimait depuis plus d’un an et qu’il ne pouvait plus vivre sans moi…


LE DUC.

Et à cela tu as sans doute répondu de suite… que ?…


DIANE.

Rien.


LE DUC.

Pour cette fois-là… Pour les autres ?


DIANE.

Rien non plus.


LE DUC.

Rien toujours… Soit. Admettons ! Mais enfin, à la deuxième ou à la vingtième fois, comme tu voudras, alors… qu’as-tu fait ?


DIANE.

J’ai pleuré.


LE DUC.

Vraiment ! C’est beaucoup d’innocence ! Si tu en étais restée aux larmes !… Et que signifie alors cette histoire de bain à laquelle il est fait allusion deux ou trois fois ?


DIANE.

Oh ! c’est peu de chose… Ça ne signifie rien d’important.


LE DUC.

C’est-à-dire ?… Veuille préciser, pendant que nous y sommes !


DIANE.

C’est parce qu’un jour, nous revenions de la promenade à cheval par les falaises, à midi, lui et moi, nous avons arrêté les chevaux sur la plage pour regarder la mer… alors, il m’a dit : « Vous ne vous baignerez pas aujourd’hui ? Vous laissez passer la marée ? » Alors, j’ai piqué vers ma cabine… Il n’y avait personne à cette heure-là sur la plage. Quand je suis sortie de la cabine, il a attaché les chevaux, puis il m’a dit : « Étendez-vous sur le sable, au soleil, pour que la mer vienne vous prendre petit à petit. » Alors, je l’ai fait ; je me suis étendue, et lui, il est resté loin, sans rien dire, à regarder venir la mer sur moi… Ce n’est que lorsque les vagues ont commencé à m’emporter, je voulais me relever, il a dit : « Non ! laissez-la vous prendre. » Je l’ai fait… les vagues sont venues… je suis partie avec elle… Voilà… c’est tout…

(Silence.)

LE DUC.

Et relativement à cette nuit de septembre, où tu es allée, prétends-tu, dans sa villa ? Ça me paraît bien invraisemblable, cette histoire-là ! Comment aurais-tu choisi justement un jour où nous nous levions à cinq heures du matin, ta chambre donnant sur celle de ton frère ?


DIANE.

C’est pourtant comme ça… Il y avait trois semaines à peu près qu’il me suppliait de venir, et moi je ne voulais pas, je remettais toujours. Alors, il s’est mis à bouder, il m’a dit qu’il était très malheureux… J’ai cru qu’il allait partir… J’ai accepté… et exprès ce jour-là, parce que je pensais que justement je reviendrais après… (Elle baisse machinalement la voix.) cinq heures du matin, et que vous seriez partis ainsi que le garde.


LE DUC.

Et tu as osé, tu as osé te lever, descendre nuitamment, t’en aller ?


DIANE.

Il m’attendait au fond du jardin ; c’était convenu… il pleuvait à torrents ; je suis descendue sans souliers, j’ai traversé tout le jardin à travers les flaques…

(Elle s’arrête, la voix torturée.)

LE DUC, (impérieux.)

Continue, continue…


DIANE, (après une longue respiration.)

Au bout du jardin, il m’a prise, il m’a enveloppée dans un grand manteau, il m’a portée… Nous avons traversé ainsi tout le village… Les chiens réveillés criaient à chaque maison… (Silence. Les yeux baissés, elle reprend.) À cinq heures du matin, je suis revenue toute seule. J’ai entendu au loin vos premiers coups de fusil, je suis montée ; maman dormait, je me suis recouchée… j’ai dormi…


LE DUC.

Et cette équipée, prétends-tu, ne s’est pas renouvelée ?


DIANE.

Non.


LE DUC.

Là-bas, mais à Paris ? Achève…


DIANE, (après une hésitation.)

Oui. (Le duc a un mouvement d’impatience, et tend le bras vers sa fille. Elle se lève, apeurée.) Vous m’avez demandé de parler, je parle !


LA DUCHESSE, (bas, à son mari.)

Amédée, je vous en supplie, nous savons maintenant tout ce que nous devions savoir.


LE DUC.

Oui ! j’ai des choses d’une autre nature à lui dire, maintenant. Mais auparavant, pour clore le chapitre des souvenirs, veux-tu me faire le plaisir d’aller chercher dans ta chambre cette aquarelle qu’il a faite de toi, et qui orne encore ta cheminée ! Nous allons détruire avec joie ce petit souvenir-là. Tu en as d’autres qui te suffisent.


DIANE.

Bien, j’y vais…


LE DUC, (la retenant.)

Rien ne presse d’ailleurs… Une seconde encore… Je dois te faire part de la décision que ta mère et moi…

(La porte s’ouvre. Gaston de Charance entre.)


Scène VI


Les Mêmes, GASTON DE CHARANCE



GASTON.

Bonjour, philippine… (On ne répond pas.) Eh bien, quoi ?… vous avez l’air ahuris comme si j’annonçais quelque chose d’extraordinaire. (Il s’avance vers Diane en riant.) J’ai gagné ma philippine… tu ne te rappelles donc pas… hier au déjeuner ? Reviens à toi, Dianette, et paye.

(Il lui tend la joue.)

DIANE.

Ah ! oui… Je n’y pensais plus…


GASTON.

Je serais bien monté ce matin dans ta chambre, te faire la blague, mais on m’a dit que tu étais malade. Qu’est-ce qu’elle a eu, notre gosse nationale ? Ce n’est pas sérieux.


LA DUCHESSE.

Non, non, des maux de tête, une migraine.


GASTON.

Pauv’ tit bichon ! Je te trouve mauvaise mine d’ailleurs… (Il contemple leur gêne.) Dites donc, ce n’est pas une farce ?… C’est que vous avez tous les trois un air de circonstance, si j’ose m’exprimer ainsi !… Un beau parti ?


LE DUC.

Tu divagues ! Nous sommes simplement ennuyés de la santé de ta sœur.


GASTON.

C’est votre faute aussi !… Quand on voit, à trois heures de l’après-midi, une jeune fille flanquée de ses parents… et les yeux rouges encore, voyons, ce sont les suppositions les plus élémentaires ? (Riant avec tact.) Du reste, ça ne me regarde pas ; mettez que je n’ai rien dit. Au fait, papa, vous savez que je préside, demain soir, le dîner de la jeunesse royaliste. Je suis chargé de vous inviter : du moins, si vous voulez leur faire l’honneur de venir fumer un cigare après dîner, ils vous en auront une reconnaissance sans borne.


LE DUC.

Je verrai.


GASTON.

Le dîner a sa raison d’être : il s’agit d’une fusion en l’A. G. R. et la S.


LE DUC, (interrompant.)

Attendez… Est-ce qu’on n’a pas sonné ?

(Il va à la porte du fond et l’entr’ouvre pendant que les autres parlent.)

GASTON.

Alors, tu souffres sérieusement. ?


DIANE.

Un peu, en tout cas.


GASTON.

Tâche d’être remise avant dimanche, car tu sais que tu as l’honneur de conduire le mail jusqu’à Chantilly. D’Artigny, le jeune d’Aplincourt… tes deux prétendants… en bavent d’avance… Ne leur fais pas cette désillusion. Pas de surmenage !… Dites-moi, maman, est-ce qu’elle a la semaine très chargée ? Tu dînes chez les d’Ecleville, demain, n’est-ce pas ?


DIANE.

Je ne sais pas si nous irons.


GASTON.

En tout cas, après-demain, il y a la matinée des Bellines. Et, le soir, lui permettrez-vous de venir aux Français, maman ; je crois que c’est un peu risqué pour elle… Je ne vous conseille guère de l’y mener…


LA DUCHESSE.

Je ne pense pas qu’elle soit d’ailleurs remise d’ici là.


LE DUC, (parlant au domestique.)

Qui est-ce ? (Le domestique explique à voix basse.) Faites entrer dans le petit salon. (Il descend en hâte.) Laissez-nous, votre mère et moi, s’il vous plaît… une visite à recevoir… (À Diane.) Toi, monte dans ta chambre… (Se reprenant.) enfin… comme tu es souffrante, je veux dire, monte te reposer. (Il prend à part la duchesse.) C’est elle.


LA DUCHESSE.

Déjà ?… (Haut.) Allez, mes enfants. Gaston, laisse ta sœur se reposer là-haut.


GASTON.

Mais je n’ai aucune intention de l’embêter. Je dois moi-même ressortir dans quelques instants.


LE DUC, (bas à Diane.)

Va, nous reprendrons cette conversation tout à l’heure.


DIANE.

Bien papa.

(Elle sort.)

GASTON, (sur le seuil.)

Sérieusement, vous n’êtes pas inquiets ? Elle n’est pas malade ? Il n’y a rien enfin ?


LE DUC.

Rien du tout, je t’affirme… nous n’avons pas la moindre inquiétude à son égard… deux cachets d’antipyrine et il n’y paraîtra plus.


GASTON.

N’oublie pas de me donner une réponse pour le dîner.


LE DUC.

Ce soir… ce soir… (Gaston sort. Le duc et la duchesse seuls. Mouvement de la duchesse.) Je vous en prie, je sais ce que j’ai à faire…


LA DUCHESSE.

Mais si, par hasard, elle ne se doute de rien, ne soyez pas trop brutal !


LE DUC.

Allons donc, ma chère, ces gens-là ont depuis longtemps approfondi leur propre moralité ! Et si cette femme ne connaît pas la faute entière de son mari, du moins elle n’ignore pas qu’il en était capable. Ne soyons pas plus longtemps des imbéciles ! Nous avons été cambriolés purement et simplement par des gens douteux avec lesquels nous n’aurions jamais dû nous commettre. En les exécutant, d’ailleurs, je ne me livrerai à aucun écart. N’ayons qu’un but désormais : sauver Dianette. Il faut que j’agisse en chirurgien. Restez ou ne restez pas, comme vous le voudrez, mais ne vous interposez pas.


LA DUCHESSE.

Je ne ferai que vous assister.

(Le duc sonne.)

LE DUC, (serrant les dents.)

Ce n’est pas lui, mais c’est déjà un peu comme si c’était lui !… Ça fait du bien ! (Il ouvre vigoureusement la porte du petit salon.) Entrez, Madame.

(Entre Madame Armaury : elle s’avance, souriante, la main tendue, et va directement à la duchesse.)


Scène VII


LE DUC, LA DUCHESSE, MADAME ARMAURY


MADAME ARMAURY.

Bonjour, chère amie. Je vous demande pardon de devancer un peu notre rendez-vous. Je suis très en avance, n’est-ce pas ? mais je dois être justement à quatre heures et demie chez Madame Mallet pour la répétition du concerto… vous savez ?


LA DUCHESSE.

En effet !


MADAME ARMAURY.

Et, d’ailleurs, j’ai, de sa part, beaucoup de reproches à vous faire ; elle m’a chargée de vous dire qu’on ne vous voyait plus, qu’elle s’ennuyait de vous…


LA DUCHESSE.

Très bien…


MADAME ARMAURY.

Mais tout cela est secondaire. Vous m’avez fait venir, c’est que vous avez quelque chose à me dire ou à me faire faire… Vous permettez ?… les violettes de la rentrée.

(Elle tend à Madame de Charance le bouquet.)

LA DUCHESSE, (gênée, gauche.)

Merci.


MADAME ARMAURY.

Qu’est-ce qu’il y a ? Vous savez que je suis toujours à votre entière disposition et que… (Elle les regarde.) Oh ! mais, ce doit être sérieux, vous avez l’air tristes, ennuyés : que se passe-t-il ?


LE DUC.

Vous ne vous en doutez pas ?


MADAME ARMAURY.

Du tout, par exemple !… Pas plus que mon mari… je pense… car il vous a vu l’…


LE DUC, (lui coupant la parole.)

Votre mari, Madame, est le dernier des misérables !


MADAME ARMAURY.

Plaît-il ?


LE DUC.

Un être abject… un bandit !


MADAME ARMAURY.

Je ne saurais tolérer, Monsieur, ces paroles…

(Elle se lève, toute blême, sans comprendre.)

LE DUC.

Et si je ne lui casse pas la figure, c’est bien parce que je ne le peux pas…


MADAME ARMAURY.

Vous êtes fou ?


LE DUC.

… Parce qu’il nous a mis dans une situation où la vengeance n’est même pas permise.


MADAME ARMAURY, (suppliant la duchesse du regard.)

Mais c’est épouvantable !…


LE DUC.

Et si vous êtes ici, Madame, c’est justement parce que je ne suis pas certain de résister au plaisir de lui casser la figure la première fois qu’il se trouvera devant moi…


MADAME ARMAURY, (qui retrouve assez d’énergie pour se redresser.)

Monsieur, je crois au contraire que, devant de pareilles paroles, un tel accès de démence… je n’ai qu’à me retirer… Mon mari est là pour vous répondre.


LE DUC.

Non, Madame !… Et je ne peux pas lui demander raison !… C’est bien ce qu’il y a de pire !… Mais j’ai des volontés à dicter. Nous aurons la main, vous et moi, Madame, à ce qu’elles soient tenues, j’en réponds ! Allons donc, ne faites pas tellement l’étonnée ! Votre responsabilité envers nous est aussi engagée, car vous étiez nos amis intimes, vous connaissiez la valeur et la moralité de votre mari…


MADAME ARMAURY, (rejetant son manchon sur la table.)

Monsieur, je vous somme de vous expliquer !… Vous prononcez les paroles les plus abominables… et devant sa femme… je ne sais comment vous osez…


LE DUC.

Votre mari a déshonoré ma fille, entendez-vous !


MADAME ARMAURY, (dans un cri terrible d’indignation.)

Ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas vrai !… vous mentez ! C’est effroyable de me dire des choses pareilles !… Une preuve !… une preuve !…


LE DUC.

J’en ai mille. Allons, ne tergiversons plus, lisez cela, vous serez fixée…

(Il lui tend une lettre. Elle la lit. Ses mains s’agitent. Un grand temps. Elle ne dit plus rien. Et puis, elle parle, à mots vagues… sans voix… dans une sorte d’hébétude.)

MADAME ARMAURY.

Quelle horreur !… Jamais je n’aurais cru une pareille chose de lui… Oh ! le misérable !… Oh ! comme je vous demande pardon ! Vous qui aviez été si bons, si amis pour nous !… Quelle horrible chose, mon Dieu !


LE DUC.

Faites de cet homme ce que vous voudrez, mais qu’il disparaisse de notre vie, entendez-vous, à tout jamais… que jamais il ne cherche à revoir ma fille, même un jour, que pas une fois je ne le retrouve sur mon chemin… veillez-y, Madame, veillez-y, si vous tenez encore, si peu que ce soit, à la peau de ce misérable individu, et si vous surmontez le dégoût qu’il nous inspire à tous.


MADAME ARMAURY.

Oh ! cela, je m’y engage de tout mon pouvoir. Je vous certifie, quoi qu’il advienne maintenant de mon existence personnelle, que jamais votre fille ou vous-même ne vous trouverez en présence de Monsieur Armaury. J’en fais mon affaire. Il ne manquerait plus que cela !… Malheureusement, pour le mal accompli, il n’y a pas de réparation possible… (Ses yeux ont l’air de fouiller désespérément tout un passé.) Comment a-t-il osé une pareille chose ?


LE DUC.

Vous dites juste. Madame : de réparation, il n’y en a pas.


LA DUCHESSE.

Non… Notre chère petite Dianette ! Si vous saviez, si vous connaissiez les détails ! C’est un crève-cœur qui s’étendra sur toute notre vie.


MADAME ARMAURY.

Oh ! comme je vous plains ! Je ne puis vous certifier qu’une chose, Madame, c’est que vous n’entendrez plus jamais parler de nous, ni de lui, ni de moi.

(Elle dit cela d’une voix polie, presque humble.)

LE DUC, (vivement.)

Je désire même que nous prenions des dispositions à ce sujet.


MADAME ARMAURY, (l’arrêtant du geste.)

Une seconde, je vous en prie, une seconde… vous venez de m’envoyer le coup à bout portant, j’ai du plomb dans la tête… mais ça va passer… le temps de me remettre…


LE DUC.

C’est tout notre bonheur qui s’écroule…


MADAME ARMAURY.

Oh ! je vous comprends. Mais c’est aussi le mien qui s’en va… Je vous demande pardon de le pleurer.

(Elle va en chancelant à un fauteuil et met la tête dans sa main.)

LE DUC, (la regardant pleurer.)

Bien que j’en aie douté, je l’avoue, bien que j’aie cru un instant que vous plastronniez pour couvrir la faute de votre mari, je vois maintenant que vous n’avez, pas plus que nous, soupçonné l’ignoble vérité. Pardon, si la colère m’a emporté, pardon de ma brutalité, Madame, mais nous avons tous été ses dupes, par trop naïves. Cet homme avait tout un passé et toute une réputation qui le garantissaient si bien ! Je m’excuse de ne pouvoir, à votre douleur, apporter plus de ménagement, mais il nous a distribué à chacun un lot de souffrances que nous ne pouvons départager. Prenons-en chacun notre charge ; ce n’est pas vous qui porterez la plus lourde !… Vous en aurez une, en tous les cas, réparatrice dans une certaine mesure, celle de faire comprendre à votre mari qu’il doit disparaître de notre vie, et…

(À ce moment la porte s’ouvre.)

DIANE, (s’arrêtant net sur le pas de la porte.)

Pardon !


LE DUC, (furieux et courant à elle.)

Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ?…


DIANE.

Rien. Je venais apporter ce que vous m’avez demandé.


LE DUC.

Sors !

(Elle s’approche et glisse sur la table, en la dissimulant et en la retournant, l’aquarelle cartonnée. Il y a un silence tragique. Mme Armaury et Diane se sont regardées, et puis, sans rien dire toujours, Diane, baissant les yeux, ressort, masquée par son père anxieux.)

MADAME ARMAURY, (qui s’est levée et s’est appuyée à la cheminée.)

Ah ! quel regard nous venons d’échanger, cette enfant et moi !… La voilà donc, celle qui m’a pris mon bonheur !…


LE DUC.

Non, Madame, celle-là, c’est la victime. Il l’a flétrie !


MADAME ARMAURY.

Il l’a aimée !…


LE DUC.

Je ne pense pas que ce soit là une excuse !


MADAME ARMAURY.

Non, ça, c’est ma douleur à moi, c’est mon lot, comme vous dites !… car, enfin… je me permets d’observer qu’il ne s’agit pas tout de même d’un viol ; d’après ce que j’ai lu à l’instant, il me semble bien que votre fille était plus que consentante… Elle l’aimait !… Ils s’aimaient.


LE DUC.

Eh bien ?… Après ?


LA DUCHESSE.

Se faire aimer d’une jeune fille, lui tendre le piège de l’amour pour la faire trébucher, comme c’est difficile. Nous autres, femmes, nous savons comme il est aisé de troubler n’importe quelle enfant de seize ans !…


MADAME ARMAURY.

Puis-je vous demander de jeter les yeux sur une de ces lettres ?…


LE DUC.

Au choix, tenez…

(Elle lit, mais ses yeux se brouillent sans doute, car elle ne peut continuer.)

MADAME ARMAURY.

Non, non… reprenez ces choses, c’est trop affreux… ça fait trop de mal… J’en sais plus qu’il ne faut… (Elle répète toujours machinalement.) Ah ! je n’aurais jamais cru cela de lui !…


LE DUC, (résolu.)

Vous allez le revoir, Madame. C’est à vous qu’incombe la mission de lui apprendre que tout est découvert. Dites-lui qu’il a la vie sauve, mais qu’il n’ait pas le malheur de chercher une seule fois, une seule fois, entendez-vous, à revoir ma fille, ou à correspondre avec elle !…


MADAME ARMAURY.

Je l’ai promis, soyez sans crainte.


LE DUC.

Ce n’est pas tout. Que jamais un mot, un sous-entendu ne lui échappent… pas une parole qui puisse compromettre sa victime.


MADAME ARMAURY.

De ce côté, je pense que vous n’avez rien à craindre.


LE DUC.

Sait-on jamais ?… Il ne lui reste qu’à ajouter la vantardise à l’infamie… Une Charance, c’est flatteur !


MADAME ARMAURY.

J’obtiendrai tout cela, c’est peu. Mais, à votre tour, je vous en supplie, Monsieur, promettez-moi le silence. Que rien ne puisse atteindre notre honorabilité, notre situation. Je n’ai pas d’enfant, mais j’ai des parents.


LE DUC.

Nous devons tirer, Madame, les uns et les autres, les mêmes avantages du silence, si nous l’observons rigoureusement.


MADAME ARMAURY.

C’est ça… c’est ça… Je vais rentrer. Oh ! je ne sais vraiment plus où j’en suis !… Ce que la vie nous réserve tout à coup (À Madame de Charance.) Je ne peux pas vous dire, Madame, combien j’ai honte pour mon mari, combien je suis navrée de vous avoir amené cet homme, car, enfin, je suis responsable, nos relations, à toutes deux, ont précédé les siennes.


LA DUCHESSE.

Ne vous excusez pas, vous avez péché, comme nous, par inadvertance… pas plus que nous !…


MADAME ARMAURY, (se levant.)

J’ai les jambes peu solides.


LA DUCHESSE.

Je compatis profondément, chère Madame…


MADAME ARMAURY.

Bah ! moi, ce n’est pas la même chose que vous ! Il y a deux catastrophes… la mienne est moins grave… Oh !… d’ailleurs, je ne suis pas embarrassée de ma personne… je ne suis pas une pleurarde, moi. Seulement, tout de même, on a beau être solide…


LA DUCHESSE.

Voulez-vous que je vous fasse chercher une voiture ?


MADAME ARMAURY.

C’est inutile… j’ai la mienne en bas…


LE DUC, (comme s’il craignait d’avoir oublié l’essentiel.)

Et surtout, qu’il n’aille pas se mettre en tête qu’il me doit une réparation… ni même une explication. Sa disparition et son silence ne seront pas une dernière lâcheté. Si je vous dis cela, c’est qu’on ne sait pas où va se nicher l’amour-propre de certains hommes ! En ce qui concerne la rupture de nos relations, si l’on s’en inquiète, nous trouverons des motifs d’offenses plausibles… et, quant à mon fils, Gaston, comme je le connais, et qu’il serait capable, celui-là, d’aller lui cracher au visage, nous ne lui dévoilerons rien. (Il s’arrête.) Allez. Madame. Soyez sûre que nous vous plaignons de vivre à côté… (Les mots de haine jaillissent comme malgré lui de sa bouche.) d’un pareil forban, de ce gibier de correctionnelle !


MADAME ARMAURY, (avec un haut-le-corps instinctif.)

Laissez-moi me retirer, Monsieur. Quelle que soit sa faute, quoi qu’il ait fait, je ne puis oublier que c’est mon mari, et que je porte son nom… Permettez-moi de m’en aller… (Elle salue avec dignité. La duchesse l’accompagne à la porte.) Oh ! Madame, pour la dernière fois que je franchis votre salon, je vous en prie, ne m’accompagnez pas. Le geste serait de trop.


LA DUCHESSE.

Mais si, comme d’habitude… C’est au moins nécessaire pour nos gens… pour la domesticité…


MADAME ARMAURY.

Dans ce cas !… (Elle se retourne.) Adieu, Monsieur.

(Aussitôt qu’elles sont sorties, le duc se précipite à la porte de gauche par où est sortie Diane.)

LE DUC, (dans le couloir, appelant d’une voix courroucée.)

Diane ! Diane !… Où es-tu ? Arrive ici, arrive ! Ah ! tu étais là !… Tu n’étais pas dans ta chambre… tu écoutais aux portes, n’est-ce pas ? Je t’y prends !… (Il pousse violemment Diane devant lui.) Comment t’es-tu permis d’entrer ici, tout à l’heure, quand je t’avais donné l’ordre de monter chez toi ?


DIANE.

Mais, papa, c’était pour l’aquarelle.


LE DUC.

Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai !… Tu venais épier ce qui se passait, tu avais peur… car ce n’était pas cette femme que tu comptais trouver ici, mais lui…

(La duchesse rentre.)


Scène VIII


LE DUC, DIANE, LA DUCHESSE


LA DUCHESSE, (inquiète des éclats de voix.)

Qu’y a-t-il ?


LE DUC.

Je lui demande compte de sa petite intrusion de tout à l’heure.


LA DUCHESSE, (s’approchant vivement de lui, bas.)

Je vous en prie, laissez-moi seule avec elle.


LE DUC, (également bas.)

Il faut lui annoncer de suite, de suite, que nous allons la mettre au couvent.


LA DUCHESSE.

Laissez-moi cette tâche…


LE DUC.

Et rappelez-vous les paroles de l’abbé Roux : « De la fermeté, des actes ! »… Mettez-les en vigueur de suite… (Haut, à Diane.) Ta mère désire te parler.

(Il sort.)


Scène IX


LA DUCHESSE, DIANE


LA DUCHESSE.

Diane, nous avons résolu, ton père et moi, de te mettre au couvent.


DIANE.

Au couvent ?… Mais je n’y ai jamais été… Je n’ai été que quelques mois rue de Lubeck.


LA DUCHESSE.

Justement. Devant la gravité des circonstances, et de ta faute, il n’y a pas à hésiter. Le moment de la réflexion est venu pour toi. Nous te mettrons sous une direction qui modifiera ton état d’esprit, qui te ramènera, je l’espère, dans le droit chemin, et à la religion… Nous te mettons au couvent moins pour te punir que pour te sauver.


DIANE.

Et pour combien de temps ?


LA DUCHESSE.

Nous verrons. En principe jusqu’à ta majorité.


DIANE.

Jusqu’à ma majorité ?


LA DUCHESSE.

Mais, d’ici là, si tu te modifies, si tu t’éclaires, si tu commences à reconnaître la déchéance où tu es tombée…


DIANE, (avec une volubilité inquiète.)

Oui, enfin, ça fait un an ou deux ans au minimum, n’est-ce pas ? Et à quel couvent ? Où ça ?


LA DUCHESSE.

En Belgique ou en Angleterre.


DIANE.

À l’étranger ? Et quand est-ce que j’irai au couvent ?

(Ses narines frémissent, ses mains s’agitent.)

LA DUCHESSE.

Tout de suite. Tu partiras dans vingt-quatre heures. Tu as besoin de ce recueillement et de cet éloignement de la vie passée qui t’a perdue.


DIANE.

Dans vingt-quatre heures ! Mais, voyons, maman, c’est impossible ! D’abord, nous avons promis de dîner chez les de Bellines, dimanche prochain… on donne ce dîner pour nous… Et puis, il y a la soirée des Dupuy ; nous ne pouvons pas ne pas y aller !


LA DUCHESSE, (stupéfaite.)

Ah ça !… mais tu es inconsciente ou folle, Dianette ! Tu ne te rends pas compte !… Tu en es encore là ! Ah ! bien ! si c’est là ton état d’esprit, par exemple ! Non ! non ! plus de dîners, plus de monde !… Tu partiras dans vingt-quatre heures.


DIANE.

On ne va pas m’enterrer deux ou trois ans, dans un couvent ! Je n’ai plus l’âge !


LA DUCHESSE.

Oui, inutile de nous rappeler que tu n’es plus, hélas ! une enfant ; mais tu as encore l’âge où l’on doit l’obéissance, et nous te le montrerons.


DIANE, (au comble de l’émoi et ne refrénant plus une rage épeurée.)

Non ! faites de moi ce que vous voudrez… je promets tout ce qu’on voudra, mais ne me mettez pas au couvent ! Je ne veux pas aller au couvent !


LA DUCHESSE.

Ah ! c’est ainsi ?… Ton père avait bien deviné ta résistance ! Non, Diane, plus de monde, plus de flirt, plus de toilette, plus rien de tout ce qui a été ta perte. (Elle a l’air de se rappeler les objurgations et les conseils de l’abbé.) D’abord, donne-moi tes bijoux… tu ne devrais plus les porter… je te confisque les bagues…


DIANE, (haussant l’épaule.)

Oh ! cela, tant que vous voudrez !… C’est ça qui m’est égal !… Tiens, voilà toutes mes bagues… tiens, prends mon sautoir aussi… mon collier.

(Elle les enlève et les jette sur la table.)

LA DUCHESSE.

Et ne compte pas avoir au couvent d’autre trousseau que le trousseau des pensionnaires.

(Etonnée de cette menace inopinée, Diane regarde sa mère fixement.)

DIANE.

Pourquoi me dis-tu ça ? Et en quoi veux-tu que cela me gêne ?


LA DUCHESSE.

Ça se gâte, Dianette, ça se gâte !


DIANE, (entre les dents.)

Ce n’est pas ce qui me privera, allez !


LA DUCHESSE.

En effet, ce n’est pas cela qui te privera… Je le redoute, en effet, mais ce sera pour toi une forme de discipline et c’est la discipline qui t’amènera peut-être un jour au repentir et aux idées religieuses qui t’ont quittée, hélas ! (Elle rassemble ses efforts, subitement.) Et je vais, tout à l’heure, te couper les cheveux.


DIANE, (qui se retourne, comme si elle ne comprenait pas.)

Tu vas me couper les cheveux ?


LA DUCHESSE.

Parfaitement, courts… jusqu’à la nuque… !

(Elle fait le geste.)

DIANE, (en souriant.)

Voyons, maman, tu plaisantes !… (Puis sa figure se crispe.) Ah ! je comprends, c’est pour me défigurer ! Allons donc, je te connais ; jamais tu n’oseras !… D’abord, on t’a soufflé cette idée-là. Elle ne vient pas de toi… (Elle dévisage sa mère en haussant les épaules.) Du reste, je ne reconnais plus ton langage… tu parles autrement… tu te forces… je le vois bien… tu te forces…


LA DUCHESSE, (énergique, sans sourciller.)

Mais, moi aussi, je me modifierai, en effet. Et tu vas le voir.


DIANE, (presque souriante, dans un geste de défi.)

Eh bien, tiens… essaye donc. Il y a des ciseaux sur la table. Pourquoi attendre ?… Va, va…

(Elle tend les ciseaux à sa mère qui, acculée, s’en empare.)

LA DUCHESSE.

Mais parfaitement, je le ferai.


DIANE.

Va ! (D’un mouvement net, elle défait ses cheveux qui s’écroulent sur les épaules. Elle s’assied sur une chaise. La duchesse manie avec quelque timidité les ciseaux, elle fait un effort considérable sur elle-même, qui n’est pas exempt de maladresse ; puis elle s’avance, prend les cheveux de Dianette. Elle y met gauchement les ciseaux. Dianette, alors, se lève avec un petit cri sauvage et naïf d’épouvante. Rassemblant tous ses cheveux dans sa main :) Mais, je ne veux pas, mais c’est absurde ! Non, non, je ne veux pas qu’on me coupe les cheveux, non, je n’irai pas au couvent, je n’irai pas au couvent !


LA DUCHESSE.

Nous verrons.


DIANE.

Qu’on fasse de moi tout ce qu’on voudra, mais je veux rester à Paris… je veux res…

(Elle a les yeux pétillants de rage et des larmes s’écrasent dans sa voix aiguë. La porte s’ouvre. Le duc se précipite.)


Scène X


Les Mêmes, LE DUC


LE DUC.

Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que j’entends ? Tu te révoltes ! Ah ! tu n’iras pas au couvent… Ah ! tu te rebelles contre nous… Te voilà dans toute ta franchise et dans toute ta beauté… Eh bien, moi, je te jure que tu iras, entends-tu ? Et je te jure que tu vas nous demander pardon… Je sais qui tu voulais revoir, hein ? Tu n’es qu’une fille perdue, tu seras la honte de notre nom… tu n’es plus qu’une petite saleté !… À genoux !… à genoux !

(Il la saisit brutalement et la jette à terre.)

LA DUCHESSE, (épouvantée, suppliante.)

Amédée ! Je vous en prie ! Je vous en supplie !…

(Le duc se ressaisit, comme effrayé de son acte. Il se maîtrise. Ses jambes raidies de sportsman se détendent. Il retrouve son élégante dignité, le geste se fait paternel. Il parle maintenant d’une voix douce et chagrinée.)

LE DUC.

Oui, vous avez raison… du calme… Je n’aurai pas besoin d’employer la force, elle retrouvera d’elle-même le respect qu’elle nous doit. (Diane se relève.) Diane, mon enfant, ma chère enfant, je fais appel, non pas à ta soumission, mais à ta raison et à ton devoir, je n’ai pas besoin de faire valoir des droits paternels dont je suis décidé à user jusqu’au bout, c’est de toi-même, de ton propre mouvement que tu vas revenir sur ce premier cri de révolte que je n’attendais pas de toi dans des circonstances aussi lamentables et aussi graves. Et c’est maintenant, et pas plus tard, que tu vas prendre la décision que nous attendons de toi… En tout cas, dis-nous d’une façon catégorique ce que tu décides de ton propre mouvement. Si tu ne veux pas aller au couvent, c’est bien… nous déciderons ce que nous aurons à faire dans ce cas ; si tu acceptes, c’est, pour nous, la porte ouverte à l’espoir. Oh ! ne te presse pas… tu as le temps… réfléchis quelques minutes… Réfléchis, nous attendons ta mère et moi, ta réponse avec confiance !

(Diane garde le silence, puis elle va devant la glace y relève ses cheveux, se recoiffe lentement du geste habituel et féminin, en tenant entre ses lèvres ses épingles d’écaille et en nouant doucement le chignon et les tresses ; cela fait, elle arrange de la main son corsage déplacé. Elle ramasse une écharpe d’intérieur qui avait glissé à terre, dans le mouvement de tombée de tout à l’heure. Elle met l’écharpe sur son bras, puis elle se dirige vers la porte. Elle s’arrête, se retourne vers ses parents.)

DIANE.

J’irai !

(Elle sort.)

RIDEAU

ACTE DEUXIÈME

Cabinet de travail tout en boiseries anciennes. À droite, la porte du petit salon d’attente pour les visiteurs et les clients de Monsieur Armaury. À gauche, petite porte donnant sur un couloir. Au fond, deux grandes fenêtres ovales donnant sur une cour qui n’est séparée du quai d’Orsay que par une porte cochère ancienne et les logements du concierge. De biais, à droite et au fond, une porte qui donne sur le vestibule d’entrée. Au lever du rideau, Dianette est calée dans l’encoignure d’un meuble. Marcel Armaury la presse et lui parle à mi-voix. Une femme de chambre en chapeau et d’aspect très jeune, discrètement, dans le fond, à genoux, arrange des valises et un sac de voyage.




Scène PREMIÈRE


MARCEL ARMAURY, DIANE, KETTY


(Long silence. Puis peu à peu, graduellement, la voix de Marcel s’élève.)

ARMAURY.

Ma chérie, ma chérie, petit amour, ma retrouvée, tu ne peux savoir après les angoisses de ces jours-ci, après cette sensation affreuse de t’avoir perdue pour toujours, ce que c’est que de retoucher ta robe… tes gants, les rubans de tes souliers, d’avoir la certitude que tu es là. J’avais perdu tout espoir, je ne comptais plus que sur le miracle. J’étais si certain de ne plus revoir ton visage et j’escomptais déjà des années d’obscurité ; tu étais déjà pour moi comme une chose morte. Je classais déjà, imagine-toi, mes souvevenirs… tes photographies, dans la prévision terrible de ne plus me rappeler un jour tes traits. Enfin, c’était affreux !… Quelle douleur ! Ouf ! Je ne voudrais plus repasser par là ! Tu ne peux pas soupçonner les sept diables de jours que je viens d’endurer.


DIANE.

Et moi, Marcel, et moi ! Quand je te dirai ma semaine…


ARMAURY.

Oh ! donne-moi le coin frais de ta bouche, le petit coin où l’air passe.


DIANE.

Attends… auparavant !…

(Elle défait son gant, retrousse un peu la manche et lui donne le poignet à embrasser.)

ARMAURY.

Oui… tu as raison… bonjour à tes mains… Je les oubliais, les pauvres chéries !

(Ketty, dans le fond, range une valise.)

KETTY.

Mademoiselle, nous avons laissé le corsage de dentelle que Mademoiselle m’avait dit de prendre et puis le petit manteau de voyage…


DIANE.

Ça ne fait rien, nous nous en passerons.


ARMAURY.

Nous devons faire rougir cette malheureuse Ketty… Mais, tant pis, maintenant ! (Il va à elle.) Comment avez-vous eu le temps, la présence d’esprit même, de descendre une valise ?


DIANE.

Tu sais que Ketty est comme une petite souris dans les couloirs… Elle a escamoté ça…


ARMAURY.

C’était risqué… Si on avait vu la valise, comment t’en serais-tu tirée ?… (À Ketty.) Et, d’abord, êtes-vous certaine de n’avoir pas commis d’imprudence ?


KETTY.

Oh ! certaine. Monsieur.


ARMAURY, (revenant à Diane.)

Voyons, maintenant que je suis sûr que tu es là, car ça me paraît à peu près sûr cette fois, mettons de l’ordre dans toutes ces idées un peu chavirées… Exactement, où es-tu en ce moment ? où ?


DIANE.

Comme nous en étions convenus dans nos deux dernières lettres, exactement comme je te l’ai dit dans la dernière que Ketty t’a apportée. Je suis arrivée à réaliser tout notre petit plan. Avec maman, tu sais, c’est toujours facile !


ARMAURY.

Bref !…


DIANE.

Bref, je suis en ce moment à Reuilly, parce que, à la veille de partir pour le courent de Lodelinsart, ayant été touchée par un repentir auquel tout le monde croit à la maison, j’ai témoigné du désir d’aller dire adieu à l’abbé Roux. Maman doit venir me reprendre à cinq heures à l’église ; mais, comme c’était préparé entre nous, Ketty s’est amenée, il y a une demi-heure chez l’abbé, soi-disant parce qu’on me demandait subitement à la maison… Nous avons descendu comme des folles les escaliers… Quant à maman, lorsqu’elle arrivera chez l’abbé, nous serons loin… donc rien à craindre… Tu peux t’en rapporter à moi… On est persuadé de mon repentir ; j’ai tout accepté depuis huit jours, mon départ pour le couvent était minutieusement organisé, trousseau, malle, etc. Il n’y a rien à redouter…


ARMAURY.

Ketty, avancez un peu ici… Ketty, vous êtes un ange anglican… Mais, pouvez-vous me jurer que vous n’avez mis personne au courant de nos projets ?


KETTY.

Personne, Monsieur.


ARMAURY.

On peut être absolument sûr de vous ?



KETTY.

Oui, Monsieur. J’aime tant Mademoiselle et j’ai confiance en Monsieur… Je suivrais Mademoiselle au bout du monde…


ARMAURY.

On ne vous en demande pas tant… Mais le petit jeune homme blond qui, à Dinard, vous suivait sur la plage…


DIANE.

Oui, Ketty, votre flirt, vous le quittez de gaieté de cœur ?…


KETTY.

Oh ! le chauffeur du marquis de Riom ?… Que Mademoiselle ne s’en occupe pas. (Un temps.) Elle peut avoir confiance en moi…


ARMAURY.

Mais vous n’avez commis aucune… indiscrétion ? Le chauffeur blond ne sait pas où nous allons ?


KETTY.

Mais je ne le sais pas moi-même, monsieur.


ARMAURY.

C’est juste. Vous allez le savoir dans quelques instants… Ici, rien à redouter non plus. Je suis seul dans mon cabinet de travail. J’ai renvoyé naturellement mon secrétaire et mon garçon de bureau… personne ne peut monter… L’auto est commandée à quatre heures précises, et le chauffeur ne sait pas du tout, bien entendu, s’il s’agit seulement de dépasser Pontoise… Regarde, j’ai acheté comme un collégien, avenue de l’Opéra, cette valise qui n’est guère plus grande que la tienne, mais qui sera bien suffisante pour atteindre où nous allons. Maintenant, dernières instructions : Ketty, tenez, prenez les deux valises, voulez-vous ? et mettez-les tout de suite dans le corridor, là… (Il ouvre la porte de gauche.) Quand je vous le dirai, vous les descendrez par l’escalier de service qui se trouve au fond. Vous voyez la porte, là-bas… Vous les descendrez par cet escalier et vous les mettrez sur l’auto ! vous direz au chauffeur, de ma part, d’avancer de quelques mètres sur le quai et je vous rejoindrai là…


DIANE.

Pourquoi cette précaution ?


ARMAURY.

Pour le concierge, afin qu’il ne puisse pas fournir de renseignements quand on viendra ensuite l’interroger ; allez, Ketty, demeurez quelques minutes dans la petite pièce à droite, là, par le corridor. (Il la conduit à la porte de la pièce désignée dans le couloir.) Je vous appellerai… Tenez…

(Ketty prend le sac, les couvertures.)

DIANE.

C’est grand, ton appartement !


ARMAURY.

Tu vois, cette pièce à droite… À côté, une cuisine, près de l’escalier de service… et puis une autre pièce ici, qui me servait de salon d’attente.

(Il ouvre à gauche la porte du salon.)

DIANE.

Ta garçonnière, en somme… c’est ici que tu recevais tes bonnes fortunes.


ARMAURY, (pressé que Ketty ait fini son transport.)

Oh ! non, ma chérie, non… Il était absolument nécessaire pour mon métier d’avocat, que j’eusse un grand cabinet installé d’une façon centrale ; la santé de ma femme, à la suite d’une fausse couche, avait nécessité l’achat d’un petit hôtel à Neuilly : nous avons continué à respecter cet état de choses. J’ai toujours trouvé bon, d’ailleurs, que ma vie privée et ma vie d’affaires fussent tout à fait séparées. Ce qui peut te donner l’apparence d’une garçonnière, c’est cette cour discrète de vieil hôtel qui me sépare du quai… C’est là, dans ce cabinet, au milieu de tous les livres choisis pour le recueillement, pour l’étude et la rêvasserie, que j’ai passé quelques années d’un bonheur triste. (Ketty a enfin disparu et a refermé discrètement la porte. Il étreint Diane.) Ma femme ! Je suis si profondément ému !… Et toi, ton calme m’épouvante… Tu es là, aussi douce, aussi souriante que s’il s’agissait d’une partie de plaisir, d’une de nos anciennes promenades…


DIANE.

Qu’est-ce qu’il y a d’effrayant ? Je suis heureuse…

(Elle lui prend la main et l’applique à son cœur pour lui en montrer les battements mesurés.)

ARMAURY.

Oui. Il bat comme à quinze ans. Maintenant, assieds-toi. Il faut que je te parle. L’auto ne viendra pas avant quelques minutes… assieds-toi… Il est encore temps de réfléchir. Dianette, dans une heure, il sera trop tard. Tu peux encore rentrer chez toi… il est temps… oui, oui, ne proteste pas… Laisse-moi te demander de réfléchir, toi qui viens si ingénument me faire le don entier de ta vie, avec cette formidable inconscience de la jeunesse.


DIANE.

Aurais-tu peur ? Me refuses-tu ?


ARMAURY.

Ne dis pas de folies ! C’est pour toi que je frémis, c’est la responsabilité que je prends envers l’être que j’aime le plus au monde… As-tu bien pesé, dans le silence, la conséquence de ta résolution, mon enfant ?


DIANE.

Oui, Marcel.


ARMAURY.

Peut-être pas, Dianette, peut-être pas autant que tu le crois !… Ce que tu vas rayer d’un coup, ce sont des années d’une vie qui aurait peut-être été heureuse, banalement, d’une existence honorée. Te satisferas-tu d’être ma maîtresse, de vivre à l’étranger, où nous serons confinés jusqu’à ta majorité ; et, ta majorité venue, quand l’irréparable sera accompli, ne jetteras-tu pas un regard de regret désolé sur tout ce que tu auras quitté ? Mon enfant, mon enfant, comprends-moi… Ce n’est pas de toi que j’ai peur, ce n’est pas de toi que je me défie, c’est de moi.


DIANE.

Comment, de toi ?


ARMAURY.

La vie que je t’apporterai en échange pourra-t-elle toujours te satisfaire ? Nous serons pendant longtemps un couple qui ne vivra que de lui-même ; par conséquent c’est dire que tu ne vivras que de moi. Quelle responsabilité effarante, ma grande petite fille adorée !… Je t’assure, au lieu de ce voyage de Tantale, j’ai bien envie, quand l’auto va ronfler à la porte, de te remettre doucement ton petit manteau de spleeping sur les épaules, de te réépingler ton chapeau sur la tête, de t’embrasser bien gentiment, bien longuement, sur le front, et puis, après une tape sur la joue, de dire : « Adieu, Dianette… Faut rentrer chez toi. »


DIANE.

C’est fini ?


ARMAURY.

Oui et non.


DIANE.

Marcel chéri, j’ai réfléchi à tout… et à bien d’autres choses. Ça ne se voit donc pas dans mes yeux, ça ne se voit donc pas dans la façon dont je te prends la main ?… Je viens à toi, comme tu dis, et je te donne ma vie entière… Fais-en ce que tu voudras… Tu parles, je crois bien, d’un sacrifice de ma part !… Je ne t’en fais aucun… Du moins, c’est si peu de chose, en comparaison de ce que tu sacrifies, toi… et, de ça, tu n’en parles même pas… La vie qui m’attendait m’assomme à l’avance, et il n’y a pas de bonheur comparable à celui de vivre à tes côtés, avec toi, toujours… Le reste m’est tellement égal, va !… Nous pourrions vivre des années en wagon, ou fixés dans des endroits les plus baroques, tout m’est indifférent, si je suis « madame toi ». Je n’ai aucun mérite, c’est par égoïsme. Et puis, tu ne vas pas me forcer à te faire des déclarations d’amour sur une malle !… plutôt entre deux valises, car en fait de malles !… (Elle lève un index grave sur le visage de Marcel.) Pauvre petit Marcel !… Tu n’as pas besoin de me faire ces yeux ronds… En fait de sacrifices, il n’y a que les tiens… ils sont grands… C’est toi qui fais le mauvais marché.


ARMAURY, (lui mettant la main devant la bouche.)

Chut ! Dianette !… Tu sais ce que je t’ai dit à ce sujet : c’est une muraille pour toi… Il ne faut pas regarder par-dessus… Défense d’en parler, de m’interroger… Je désire même que tu prononces le moins possible le nom de ma femme… Comprends-moi, approuve-moi de temps en temps d’un regard, d’un sourire, quand tu verras que j’ai de la peine… c’est tout ce que je te demande… Je sais ce que je fais… Je sais jusqu’où je peux aller… Dans ces huit jours ma femme et moi nous aurons échangé toutes les paroles, et Dieu sait s’il y en a ! Je pars ; c’est que je sais qu’elle est capable de recevoir le coup… en tout cas, tout cela, c’est le… reste… et le reste, c’est le silence… Je te le dis encore une fois, mon enfant adorée, je n’éprouverais aucune blessure d’amour-propre, je te l’affirme, si tu me disais maintenant le contraire de ce que tu m’as écrit hier encore, dans tout ton désespoir… si tu me disais… « Je crois, Marcel, que je pourrai supporter ces deux ou trois ans au couvent… » (Mouvement de Diane.) C’est que, vois-tu, ma chérie, je t’aime tant !… Je n’ai pas de plus grande ambition que ton bonheur… il serait horrible, maintenant, de gâcher définitivement l’avenir auquel une merveille comme toi peut encore prétendre.


DIANE, (avec véhémence, se jetant dans ses bras.)

Vivre deux ans, peut-être trois, sans toi, séparée de toi, dans un couvent… non, ça, jamais !… Je ne m’en sentirais pas la force… Je préférerais me tuer…


ARMAURY.

Ne dis donc pas de folies !


DIANE.

Mais tu n’imagines pas ce qu’elles seraient ces années-là… Songe donc que je suis (Elle baisse la voix.) une femme ! une femme !… et que c’est toi qui m’as rendue femme. Puis, séparés pendant trois ans en tout cas et de toutes façons, qu’est-ce que tu deviendrais toi ! car, enfin, il n’y a pas que moi… tu m’oublierais… tu me tromperais… mais si… si… tu m’oublierais, et me vois-tu revenant après mes vingt et un ans… je ne pourrais plus jeter mes bras à ton cou… tu serais peut-être avec une autre femme…


ARMAURY, (riant.)

Ma pauvre chérie, si c’est ça qui te préoccupe et te fait peur !


DIANE.

Il n’y a pas que ça, mais c’est une de mes préoccupations, bien sûr. (Elle lui applique la main sur la bouche à son tour.) Tu radotes… il faut en prendre son parti… nous allons être ensemble pour la vie !


ARMAURY, (se dégageant.)

Pour la vie !… Mais, mon petit, évalues-tu ce chiffre-là ?… Tu as dix-huit ans… dix-huit ans… C’est effrayant !… Certes, je ne suis pas un homme vieux, mais je suis sur le second penchant… je vais descendre la côte. Un jour viendra où je te ferai signe d’en bas et tu seras encore dans ton éclat… Alors, si tu ne me regardes pas avec mépris, peut-être me regarderas-tu avec un immense regret. C’est vertigineux d’envisager comme nous le faisons en cette minute toute notre vie, d’un coup d’oeil !… Que sera-t-elle ? Et tu es là, à apporter ce miracle avec tes deux petites mains offertes et ton sourire tranquille… Dianette, j’ai bien des remords, mais j’ai celui d’avoir quarante ans passés. N’as-tu pas peur ?

(Elle lui prend la tête et l’appuie doucement contre sa joue.)

DIANE.

Enfant !


ARMAURY, (radieux.)

Ah ! pour un mot comme celui-là quelle folie ne ferait-on pas ? Il n’y a que toi, Dianette ! Alors, paroles vaines ?… c’est décidé ?… Rien à faire ? lâchez tout… on part ?


DIANE.

On part.


ARMAURY.

Dans ce cas, Ketty est bien gentille, mais nous n’allons pas nous priver de la joie de notre premier voyage en auto. Je vais lui faire prendre le train et nous la rejoindrons à une station avant l’arrivée à Dieppe. Ça va-t-il ?


DIANE.

C’est mon avis.


ARMAURY.

Je ne l’expédie pas à Dieppe directement, car il est absolument inutile qu’elle sache que nous prenons le bateau pour Southampton, et que c’est à Londres que nous allons élire domicile.


DIANE.

Elle doit en avoir vaguement l’idée. Je l’appelle.


ARMAURY.

Tu l’appelles !

(Elle va à la porte.)

DIANE.

Ketty, venez.

(Entre Ketty.)

ARMAURY.

C’est changé. Voici, vous allez partir seule, vous allez prendre une voiture sur le quai Voltaire, vous vous ferez conduire à la gare Saint-Lazare et vous prendrez l’express de quatre heures pour Neufchâtel-en-Bray. C’est compris ?


KETTY.

Oui, Monsieur… Neufchâtel-en-Bray.


ARMAURY.

Voici pour le voyage.

(Il prend de l’argent et le lui donne.)

DIANE.

Vous attendrez à la gare que vous indique Monsieur. Nous passerons vous prendre en auto. Voilà, Ketty… Laissez les valises, nous les chargerons nous-mêmes. Adieu, Ketty… Dépêchez-vous, vous n’avez que le temps.


KETTY.

Allons, au revoir, mademoiselle. Mademoiselle n’a plus rien à me dire ?


DIANE.

Plus rien.


KETTY.

J’attendrai jusqu’à n’importe quelle heure ?


DIANE.

Jusqu’à n’importe quelle heure. Nous n’avons plus à craindre qu’une panne. Alors, au revoir, ma petite Ketty.


KETTY.

Que Mademoiselle fasse un bon voyage !

(Elle sort. Ils s’étreignent comme des enfants délivrés de tout remords.)

ARMAURY.

Dianette, Dianette !… Elle a raison, c’est notre voyage de noces !


DIANE.

Libres ! nous allons être libres ! notre premier voyage !


ARMAURY.

Oui, libres ! te garder toute la journée… les bras autour de ton cou pour te caresser les frisettes. Ah ! la bonne fin de journée que nous allons avoir… Nous filerons sur les routes à cent à l’heure !…


DIANE.

Et notre nuit à l’hôtel Savoy, demain ! On va au Savoy ? Marcel, Marcel, que je suis contente, que je suis heureuse !… Oh ! comme l’auto est longue à venir ! Je voudrais être partie !… Mais, Marcel, il faut que je te pose encore une petite question, moi… Ta situation à Paris, ta carrière, ton avenir ?


ARMAURY.

Pauvre petit bichon, ne t’occupe pas de cela non plus. D’abord, ma carrière de grand avocat… avec quatre r, ne sera pas brisée pour si peu. Ce n’est pas pour deux ans et quelques mois de nourrice passés à Londres qu’on m’aura oublié au Palais et dans les affaires. Je sais bien que le Conseil de l’ordre se réunira, mais j’en faisais partie ; alors !… Puis les avocats à Londres me recevront très bien, ma réputation me créera là-bas, si je veux, une situation d’affaires très convenable. Tout de même il faut bien avouer que, dès après-demain, dans Paris, ah ! ça va être comme on dit dans tous les styles, ça va être « un rude pétard ». Quand on va apprendre ma fuite avec une petite fille du monde, de dix-huit ans !


DIANE.

On le tiendra peut-être caché ?


ARMAURY.

Les fuites de Varennes ne sont jamais cachées. Nous allons laisser quelques sillages de bruit derrière nous.


DIANE.

Bah ! ce n’en est que plus amusant.


ARMAURY.

Tu es féroce de gaieté ! Mais, il n’y a pas à s’illusionner : je suis sous le coup d’un référé.


DIANE.

À l’étranger, ça existe encore les référés ?


ARMAURY.

Certes ; mais comme c’est beaucoup plus compliqué, c’est beaucoup plus simple !… Nous vivrons tranquilles et merveilleusement à Londres ou ailleurs.


DIANE.

On voyagera, dis ? Beaucoup ?


ARMAURY, (souriant.)

Oui, la nature, c’est vrai, tu as encore ça à découvrir, toi !


DIANE.

Et toi, donc !


ARMAURY.

Moi, j’en reviens… La nature, c’est toi, petite. Tu vaux mieux que tous les plus beaux paysages du monde… Autrefois, j’aimais les voyages, la nature, les plaines, les bois… À ton âge, on en est fou… Ensuite, je me suis donné aux idées, aux grandes idées, pour lesquelles on vit et on meurt… Maintenant que j’ai passé cette réalité, les plaines, les bois et toutes les routes humaines, j’atteins l’âge où la réalité commence à se déplacer… À quarante ans, mais oui… je commence à regarder, le soir, les étoiles avec inquiétude. (Il contemple cette enfant, presque à genoux devant lui, et son œil semble chargé d’une grande angoisse amoureuse.) J’ai mis dans ma valise un livre pour le voyage, (Il sourit.) pour lire le soir quand tu dormiras, si je t’en laisse le temps… et où tout cela est très bien dit.

(Il lui a pris autoritairement le menton et il la regarde.)

La terre est le tapis de tes beaux pieds d’enfant.

Eva, j’aimerai tout dans les choses créées.

Je les contemplerai dans ton regard rêveur…


DIANE, (enfantinement extasiée.)

C’est joli ça… m’amour.


ARMAURY, (fronçant le sourcil.)

M’amour ? qu’est-ce que c’est que ce mot-là ? Je ne te l’ai jamais dit. Qui te l’a enseigné ?


DIANE.

Personne. Il me vient tout seul à la bouche… Les mots d’amour… ça doit venir sans apprendre… Oh ! puis, ce n’est encore rien. Je t’en servirai bien d’autres dans l’auto !…

(Mi-confuse, mi-riante, elle s’écrase contre sa poitrine…)

ARMAURY.

Folle, cynique ! Crois-tu qu’il soit possible de s’aimer plus que nous nous aimons ? Est-ce que nous n’avons pas tout l’amour du monde dans le cœur ?


DIANE.

Je ne sais pas comment sont les amours des autres ; mais tu peux être sûr qu’il ne doit pas y avoir quarante-six Marcel comme toi à tout bout de champ !


ARMAURY.

Et des quarante-six Dianette ?


DIANE.

Crois-tu qu’on a failli l’abîmer, ta Dianette ? On voulait lui couper les cheveux… oui, pour m’enlaidir.


ARMAURY.

Par exemple !


DIANE.

Parfaitement… En voilà bien une idée de couvent, pas ?… Ah ! quand j’ai senti les ciseaux qui se mettaient dedans… j’aurais fait sauter la maison ! Crois-tu, si tu m’avais revue avec les cheveux ras !


ARMAURY.

Bah ! tu aurais toujours été aussi parfaite… Des statues divines comme toi ne peuvent jamais être mutilées… Regarde la Vénus de Milo, il lui manque bien plus que les cheveux… Et encore toute statue est d’un travail si enfantin, à côté de toi ! Je me demande comment il peut y avoir des choses aussi parfaites, aussi subtiles que le dessin de tes ongles, aussi attendrissantes que les ailes de ton petit nez palpitant, que la courbe de tes jambes qui ont l’air de se caresser toutes les deux sous la robe… et quand tu dors, le mouvement de ta gorge, posée sur ton sommeil !… (Diane, assise, le torse droit, écoute ces paroles avec un léger mouvement oppressé de la gorge. Lui, la voix rauque, basse, lui parle en lui tenant les poignets.) Dianette, je suis fou de toi, Dianette ! Oh ! je ne suis pas un voluptueux, ne le crois pas… Le fait d’avoir osé te prendre toute est, aux yeux des autres, une infamie ; aux tiens, c’est la preuve même de la franchise et de l’honnêteté de mon désir… de ma passion totale… Car tu es ma raison d’être… Ma raison d’être ? Tu ne connais pas ça, toi ?… tu n’en as pas besoin encore, tandis que moi, sous ces apparences de parfait mondain, d’avocat parisien… ah ! si tu savais quel homme je suis… quel homme j’étais… plein d’amertume et de déceptions. Et tu es venue… tu es venue avec ton soleil, avec ta voix d’enfant, et tu m’as apporté la vérité, la vie. Petite, tu ne sauras jamais ce que tu représentes pour moi. Mais, sois assurée d’une chose, c’est que je vais tâcher de te conserver avec une passion effrayante, effrayante… de te mériter… Je vais tâcher de te servir de marchepied. J’aurai vite fait d’écarter tout danger devant toi… Tu ne sentiras pas, ma chère petite femme-enfant, tout ce qui se tramera de mauvais autour de nous… Je serai toujours là, devant toi et, tandis que ces gens vont crier : « La malheureuse ! » je veux que tu me donnes dans un baiser, le démenti définitif… tu verras, tu verras ! Écoute… l’auto… l’auto qui doit nous prendre !


DIANE.

Enfin !

(Ils se lèvent d’un bond.)

ARMAURY, (allant à la fenêtre.)

Voilà, elle s’arrête devant la porte… l’auto de la liberté ! Viens voir… la porte cochère s’ouvre… Tiens, non, pas encore… c’est un taxi… (Il pousse un cri d’angoisse.) Ah ! Dianette ! regarde… non, ne regarde pas… éloigne-toi…


DIANE.

Qu’est-ce qu’il y a ! (Elle s’est approchée cependant derrière le rideau.) Pourquoi vient-elle ?


ARMAURY.

Je n’en sais rien, ne t’effraye pas.


DIANE.

Vient-elle quelquefois dans la journée ?…


ARMAURY.

Oui, quelquefois, mais elle n’avait aucune raison particulière de venir aujourd’hui.


DIANE.

Marcel, Marcel, que se passe-t-il ?


ARMAURY.

Mais, rien, ma chérie. Comment veux-tu qu’elle soupçonne ce rendez-vous invraisemblable ?… Non, non, il n’y a là qu’un contre-temps, mon enfant… Ne fais pas ces yeux d’angoisse !… Rien à craindre.


DIANE.

Mais tu ne vas pas lui ouvrir !…


ARMAURY.

Si, je vais lui ouvrir. Il est fort probable qu’elle m’a aperçu à la fenêtre, elle demanderait la clef au concierge… elle monterait… Non, non, c’est impossible… Je vais la renvoyer après t’avoir mise dans la pièce du fond là, dans le corridor…


DIANE.

Marcel, il ne faut pas qu’elle nous retarde ! Marcel, renvoie-la tout de suite… écoute… j’en ai des sueurs froides.


ARMAURY, (essayant de sourire pour la rassurer.)

Mais, s’il y avait le moindre danger, je te le dirais ; je t’en conjure, ma chérie, va tranquillement m’attendre.


DIANE, (qui s’accroche à sa manche.)

Marcel, et si elle te reprenait, si elle te reprenait ?…


ARMAURY.

Quelle folie !


DIANE.

Si elle t’empêchait de partir ?… Jure-moi, jure-moi, Marcel, quoi qu’il arrive, quoi qu’elle fasse, que nous allons fuir tout à l’heure ensemble… Je ne veux pas rentrer à la maison, je veux partir avec toi pour la vie et, si nous ne partons pas à cette minute même, nous ne le pourrons plus !

(Coup de sonnette.)

ARMAURY.

Calme-toi. Calme-toi ! On sonne à la porte.


DIANE.

Jure-le-moi ! J’en mourrais… Tu passeras sur tous les obstacles ?


ARMAURY.

Mais il n’y en aura pas, petite Dianette…

(Il l’entraîne vers le corridor, leurs voix se mêlent.)

DIANE.

Jure-moi que rien ne t’empêchera de m’emporter.

(On sonne à nouveau.)

ARMAURY.

Je te le jure, sur notre amour… sur ma vie !…

(Il l’a presque traînée dans le couloir ; la scène reste vide quelques instants. On entend qu’il la met en sûreté dans la pièce où Ketty, tout à l’heure, s’est retirée. Puis il revient presque en courant et va au vestibule d’entrée. On entend des voix.)

VOIX DE FANNY.

Tiens ! c’est toi-même qui viens ouvrir !… Tu n’as donc pas ton garçon de bureau ?


VOIX D’ARMAURY.

Non, je l’ai envoyé en course.

(Ils entrent.)


Scène II


ARMAURY, FANNY


FANNY, (cherchant dans son porte-monnaie.)

Veux-tu descendre payer mon taxi ? Je n’ai pas assez de monnaie.


ARMAURY.

Bon ! Je vais sonner le concierge.

(Il va à la sonnerie du bureau.)

FANNY, (s’interposant.)

Tu es fou ! Pour six marches à descendre tu ne vas pas déranger le concierge… C’est cent sous qu’il y a à donner… Et puis, je veux que tu prennes dans la voiture un gant gris que j’ai laissé tomber… Je ne vais pas te déranger longtemps d’ailleurs… Je vais au Bon Marché. (Elle ouvre la fenêtre et parle dans la cour.) Chauffeur, on descend vous régler. (Se retournant vers Marcel qui hésite à descendre.) Va donc ! Je vais expliquer au chauffeur pendant ce temps… pour le gant. (Elle parle à la fenêtre.) Voulez-vous chercher dans la voiture, un gant gr…

(Marcel s’est décidé à sortir précipitamment. Elle se se retourne dès qu’il est sorti, quitte la fenêtre, va à la porte de droite, l’ouvre comme si elle cherchait quelqu’un, puis la referme, ne voyant personne. Elle court ensuite au corridor et s’y engouffre. Par la porte demeurée ouverte on entend un bruit confus de porte refermée, une vague exclamation, un bruit de serrure. Fanny rentre en scène juste au moment où son mari arrive.)

ARMAURY, (soupçonneux.)

Où allais-tu par là ?


FANNY.

Nulle part… Je n’ai pas bougé d’ici, chéri… Pourquoi ?…


ARMAURY.

Rien… Tu viens me voir spécialement ?


FANNY.

Oui. Je viens te voir…


ARMAURY.

Qu’est-ce que tu as à me dire ?…


FANNY.

Marcel, tu as vu aujourd’hui la petite de Charance.


ARMAURY.

Ce n’est pas vrai.


FANNY.

Pourquoi mens-tu ? Je sais que tu l’as vue.

(Silence.)

ARMAURY.

Eh bien, admettons. Il se peut qu’avant de partir pour le couvent cette enfant ait éprouvé le besoin de me dire un adieu définitif. Suppose qu’elle soit venue avec une femme de chambre…


FANNY.

Il y a longtemps qu’elle est repartie ?


ARMAURY.

Quelques instants.


FANNY, (montrant la porte.)

Tu mens. Elle est là.


ARMAURY.

Jamais de la vie.


FANNY.

Marcel, elle est là.


ARMAURY.

Si tu épies… tu dois être aussi bien renseignée que moi.


FANNY.

Je n’ai pas à épier. Tu vas comprendre pourquoi je suis ici. Tu m’avais juré que tout était fini, que tu ne la reverrais plus. Je te croyais. Ce matin, j’ai reçu une lettre anonyme… Vous devez être vendus, vous devez être trahis, sans doute… Une écriture de domestique. (Elle tire la lettre de sa poche.) « Madame, si vous voulez voir partir votre mari pour l’étranger avec une demoiselle, trouvez-vous aujourd’hui, sur les quatre heures, à son bureau. »


ARMAURY, (éclatant de rire.)

C’est idiot.


FANNY.

Marcel, tu allais partir.


ARMAURY, (haussant les épaules.)

Je ne répondrai même pas. Nous sommes dans l’absurde.

(Elle va à la porte du couloir, l’ouvre, et désigne du doigt.)

FANNY.

Alors qu’est-ce que ces deux valises dans le couloir ? Je ne les reconnais pas.


ARMAURY.

Il n’y a aucune raison pour que tu les connaisses. Ce sont des valises qui lui appartiennent. Elle va les reprendre… si tu me laisses deux minutes pour que je la fasse sortir d’ici, sans esclandre, sans même qu’elle soupçonne ta présence. Je crois que c’est ce qu’il y a de mieux, de plus correct.

(Il se prépare à ouvrir la porte du couloir.)

FANNY.

Pas si bête, mon petit ! (Il se retourne.) Je l’ai enfermée. Voici la clef.

(Elle montre la clef qu’elle dissimulait dans une main.)

ARMAURY.

Tu l’as enfermée ?


FANNY.

Oui. Nous nous sommes vues. Je viens d’entr’ouvrir la porte. Ça m’a suffi. Elle était là, droite, derrière un rideau. J’ai donné les deux tours de clef…


ARMAURY.

Rends-la moi…


FANNY.

Allons donc ! Tu n’y penses pas. Je te la rendrai quand je voudrai, comme je voudrai. Comment ! j’aurais l’occasion de parler pour la première fois à cette petite et je la laisserais passer ! N’y compte pas ! Il ne te reste plus que deux moyens… ou m’arracher de force cette clef, ou faire sauter la serrure. Si tu veux avoir recours à ces moyens… (Elle a reculé jusqu’à la table de travail. Elle attend, craintive. Leurs yeux se fixent avec une expression mauvaise. Il hausse brusquement les épaules et se met à arpenter la pièce.) Marcel, tu allais partir avec elle ! La lettre disait vrai.


ARMAURY.

Ce n’est pas exact le moins du monde.


FANNY.

Il ne faut pas que tu partes !… Il ne faut pas que tu partes !… Ce serait une chose trop épouvantable. Ah ! mon Dieu, moi qui croyais avoir passé par la plus affreuse révélation, tu m’en réservais une plus effroyable encore. L’idée ne m’était même pas venue que ce fût possible et, sans cette lettre, je serais encore chez moi à me torturer du passé, tandis que toi tu serais là-bas… dans un train… avec elle… parti !…


ARMAURY.

Mais non, encore une fois, ta déduction est fausse… Tu te fies à une lettre de domestique… car elle sent l’office à plein nez, cette lettre-là.


FANNY.

Marcel, il n’est pas croyable que tu aies mis de l’ordre dans ton esprit. Tu agis dans un coup de folie… un coup de folie, comme les hommes en éprouvent… Tu n’as pas pensé aux conséquences, à tout ce que Paris va dire demain, à tout ce qui te menace… C’est l’effondrement pur et simple de ta situation, de ton honorabilité… Tu n’as plus de parents c’est entendu, mais, moi, j’ai les miens. Tu es responsable vis-à-vis d’eux… tu n’as pas le droit de me faire cela… Ah ! si la vie nous avait donné des enfants, tu ne partirais pas… Je suis seule, tu fais bon marché de moi… Oh ! mais, crois-le bien, je ne m’avoue pas vaincue tout de même… non, non, non, Marcel, tu ne partiras pas… Et c’est moi qui t’en empêcherai !…


ARMAURY.

As-tu terminé ?… Je laisse passer ce flux de paroles sans essayer de me défendre… Encore une fois, je t’affirme que tu te trompes… tu fais fausse route.


FANNY.

Non, je ne me trompe pas. On peut se tromper sur des témoignages tels qu’une lettre anonyme… un bagage dans un couloir… la présence même de cette fille dans ton chez toi, tout cela n’est que de l’évidence ! Mais ce qui ne trompe pas, c’est ta gêne, ta honte, ta façon de ne pas me regarder, ton envie d’être loin, ta rage d’être bêtement pincé… (La voix s’étrangle.) Je t’en supplie, je t’en supplie, ne pars pas… Accroche-toi à la pensée de ton seul intérêt…


ARMAURY.

Laisse donc mon intérêt de côté, je t’en prie !… Depuis cinq minutes bientôt, tu ne parles que d’intérêt et complètement hors de propos… Est-ce une scène de ménage que tu me fais ?… Tu serais en droit de me la faire, et pourtant voilà que je n’entends que des mots d’intérêt !… Enfin, est-ce ta raison ou ton amour qui parle ?


FANNY.

Ah ! ne pose pas une question pareille… ne pose pas une question pareille ! L’être bouleversé qui te crie : « Reste ! » ne peut pas savoir lui-même où il prend ce cri, si c’est dans sa raison ou dans son amour brisé… Il n’y en a qu’un qui ne devrait pas s’y tromper : c’est celui qui l’entend, et si tu ne le sais pas, malheureux, comment veux-tu que je le sache moi-même ?… Mais ce que je sais bien, par exemple, c’est que j’ai assez de courage pour pouvoir, même dans un pareil moment, m’élever au-dessus de mon propre désastre et ne penser qu’au tien… Ne pars pas, Marcel… Ne vois là ni une prière ni une menace… (Changement brusque d’idée.) D’ailleurs, il va suffire que je lui parle, à cette petite, et elle comprendra très bien d’elle-même… Je suis sûre qu’on ne lui a jamais parlé sensément… Tu vas voir…


ARMAURY, (épouvanté.)

Fanny, je t’en supplie… Réglons ces questions à nous deux.

(Elle se dirige vers la porte, Armaury marche à reculons, comme pour lui barrer le passage.)

FANNY.

Laisse-moi faire… tu verras… On se fait des mondes des choses les plus simples… il suffit que… (En se dirigeant vers la porte, elle passe près de la fenêtre dans l’angle de laquelle Marcel la maintient presque. Elle a une exclamation soudaine.) Marcel, Marcel, vous êtes dénoncés de toutes parts !… Quelqu’un vous a trahis !… Vite, regarde qui vient là… regarde qui traverse la cour… Le frère !


ARMAURY, (après avoir jeté un coup d’œil derrière les rideaux.)

Pour l’amour de Dieu, donne moi vite cette clef, que je la délivre, que je la fasse partir par l’escalier de service.


FANNY.

Jamais de la vie !


ARMAURY.

Tu refuses ?… Ne serait-ce pas toi, Fanny, qui vient d’avertir les parents, de sa présence ici, car enfin il n’y a pas de pareilles coïncidences dans la vie… Fanny, réponds-moi.


FANNY, (avec un haut-le-corps et une expression de mépris douloureux.)

Faut-il que tu m’aies peu aimée pour m’accuser d’une pareile délation ! Va, je ne suis pas de celles qui trahissent !…


ARMAURY.

Eh bien, montre-le… Montre-toi plus généreuse encore… Vite… Tu ne vois donc pas qu’il va se passer quelque chose d’effroyable ici… une chose sans nom… (Coup de timbre à la porte.) Entends-tu, Fanny ? Entends-tu ?

(Elle est acculée au mur, les mains derrière le dos.)

FANNY, (changeant de ton, très maîtresse d’elle-même, prenant une résolution.)

Pourquoi avoir peur ? Quoi de plus simple que ce qui va se passer ? Je vais aller ouvrir moi-même… après avoir enlevé mon chapeau. (Elle l’enlève.) J’aurai l’air d’être installée le plus naturellement ici… Ma présence, c’est ta sauvegarde… Je le reçois quelques secondes et je le congédie… Je ne t’appellerai que si ta présence est nécessaire… Allons, entre là, dans ton salon d’attente… dépêche-toi donc !… Je sais bien ce que je fais !


ARMAURY, (tentant une dernière fois de la fléchir.)

Ouvrons au moins la porte auparavant, qu’elle descende… ou qu’elle s’enfuie…


FANNY.

Jamais de la vie… Après… pas avant !


ARMAURY.

Mais si tu restes seule avec Charance… tu ne seras pas de force… tu vas te trahir…


FANNY, (avec hauteur.)

Allons donc !

(Autre coup de timbre.)

ARMAURY.

Deux coups déjà… Fanny, notre hésitation est imprudente.


FANNY.

Elle est folle, tu veux dire… Entre, entre donc… C’est tout naturel… Je dirai que tu es avec quelqu’un… Vite…

(Armaury se décide ; mais, du seuil, il se retourne et regarde sa femme, d’un regard intense et fixe.)

ARMAURY.

Fanny, nous sommes à ta merci ! Que vas-tu faire ?… Tu peux me perdre !


FANNY.

Et je te sauve ! (Restée seule, elle se compose vivement une attitude, prend un block-notes, met un crayon entre ses dents, et va dans l’antichambre pour ouvrir elle-même la porte.) Tiens, Monsieur de Charance ! Bonjour, cher ami, comment allez-vous ? Entrez donc, je vous prie.



Scène III


FANNY, GASTON


FANNY.

Vous permettez, je suis à vous dans une seconde, je voudrais achever de transcrire un petit bout de phrase… Nous ne vous attendions pas.


GASTON.

En effet… D’ailleurs, moi non plus, chère Madame… Je ne m’attendais pas à vous trouver ici.


FANNY, (tout en faisant fonctionner la machine à écrire, comme si elle achevait un travail.)

Mais cela m’arrive souvent d’aider mon mari… Je m’occupe beaucoup de ses travaux. Débarrassez-vous donc, je vous en prie… Nous avons envoyé le garçon de bureau en courses.


GASTON, (froidement.)

Je ne fais qu’entrer et sortir, je vous remercie…


FANNY.

Vous aviez pris rendez-vous avec mon mari ?


GASTON.

Pas le moins du monde. (Un temps.) Monsieur Armaury est là ?


FANNY.

Il est là, oui, à côté… en train de terminer une affaire avec un avoué. Mais il sera à vous dans quelques instants, si vous le désirez… D’ailleurs… (Elle cesse son tapotage, va à la porte de droite et l’entrouvre.) Tu es encore occupé avec Monsieur Rivet, mon ami ?… Non, non, rien… Tout à l’heure… Une visite…

(Elle referme la porte.)

GASTON.

Je ne veux pas le déranger.


FANNY, (classant les papiers sur la table.)

Comment va Madame de Charance ? Et votre père ?


GASTON.

Très bien, je vous remercie.


FANNY.

Je suis horriblement en retard avec eux. Nous avons été si occupés, ces temps-ci…


GASTON.

Je ne savais pas que vous aidiez votre mari dans ses affaires ?


FANNY.

Oh ! c’est-à-dire… figurez-vous… je me suis amusée jadis à apprendre la sténographie et, quelquefois, je prends des bribes de plaidoiries. Nous classons tout cela ensemble. (Un silence.) Votre sœur va bien ?


GASTON.

Merci… Mais je sens que je vous importune…


FANNY.

Pas le moins du monde, je vous assure… Je vous le dirais très franchement… Et puis, voilà… j’ai fini. (Elle quitte la table et s’approche.) Il va bientôt falloir, du reste, que nous nous en allions tous… Nous avons organisé un thé… au Ritz… Il est indispensable que nous y soyons à cinq heures !… Ah et puis, nous serons encore obligés de dîner en toute hâte, ce qui est insupportable… J’ai horreur de ça… parce que nous allons à la répétition générale de l’Opéra…


GASTON.

Ah ! tiens, je ne me rappelais plus… c’est ce soir… J’ai, moi-même, un vague strapontin.


FANNY.

Eh bien, nous nous retrouverons tout à l’heure encore.


GASTON.

Vraiment, vous allez au Ritz ?


FANNY.

Pourquoi ? Il ne faudrait pas ? C’est mal ?…


GASTON.

Vous avez passé la journée avec Monsieur Armaury ?


FANNY.

Pourquoi tout cet étonnement ? Puisque je vous le dis ?


GASTON, (après une dernière hésitation, prenant brusquement son parti.)

Écoutez, c’est stupide… c’est idiot, mais avec vous, je puis user de franchise… Je suis la victime d’une plaisanterie de la dernière catégorie. Je n’éprouve aucune gêne à vous mettre au courant et vous en rirez comme il faut en rire.


FANNY.

Qu’est-ce que c’est ?


GASTON.

Jurez-moi, par exemple, que vous ne le direz pas à Monsieur Armaury, tellement nous pataugeons dans le grotesque ! Il pourrait, malgré notre camaraderie, m’en vouloir de vous avoir mise au courant.


FANNY.

Je vous écoute.


GASTON.

Tout à l’heure, après déjeuner, nous étions seuls, le secrétaire et moi. Avec les plus grands ménagements, il m’a remis une lettre, trouvée dans le courrier qu’il dépouille toujours, une lettre d’un ordre tel qu’il n’osait pas la communiquer à mon père… Il flairait bien, lui aussi, la mystification, mais il s’est cru obligé de m’avertir, et avant tout autre. (Il tire une lettre de sa poche, la tend à Madame Armaury.) Je m’empresse de vous dire que je n’ai pas coupé une seconde dans cette fumisterie d’un goût… (Il la surveille.) n’est-ce pas ?

(Elle parcourt, puis se met à rire.)

FANNY.

Eh bien, c’est gai pour votre sœur !… Voilà qui est charmant, en effet… un rien, mais délicat. (Elle s’interrompt, puis avec froideur.) Dites-moi, l’offense n’est pas seulement dans les termes que contient cette lettre, mais elle paraît aussi dans votre présence ici même, et…


GASTON, (vivement.)

Pas le moins du monde… Je vous prie bien de croire que je n’ai pas pris au sérieux cette ordure… Monsieur Armaury enlevant ma sœur !… j’avoue que je ne vois pas bien ça…


FANNY, (l’invitant à parler plus bas, montrant du doigt la porte du salon d’attente.)

Chut !…


GASTON.

La meilleure preuve du peu de créance que j’ai ajouté à la missive n’est-elle pas dans la simplicité avec laquelle je vous mets au courant ?


FANNY.

Je ne vous en remercie même pas.


GASTON.

Est-ce un reproche ? Voyons, qu’eussiez-vous fait à ma place ?


FANNY.

Mais je crois, je suis sûre que je ne serais même pas venue…


GASTON.

C’est ce que je comptais faire, n’était qu’il y a toujours dans la vie des coïncidences bébêtes… ce qui explique d’ailleurs largement les erreurs judiciaires ! Oui, figurez-vous que ma petite sœur est allée faire ses adieux aujourd’hui même aux environs de Paris, à l’abbé Roux… vous savez, notre ancien précepteur ?


FANNY.

Oui, oui… Je suis au courant…


GASTON.

Vous savez alors que Dianette est souffrante depuis plusieurs jours, et que mes parents, sur le conseil des médecins, ont eu l’idée de l’envoyer faire une cure d’air de quelques semaines… Eh bien, mettez-vous à ma place… ce départ précipité, cette absence réelle de ma sœur juste aujourd’hui… Bref, on en arrive de fil en aiguille, non pas à se demander si les aberrations les plus extravagantes sont possibles, mais à ne pas se reconnaître le droit au moins de rester inactif ; et l’on s’en vient constater, de visu, qu’on a été un simple imbécile, ce que je fais, d’ailleurs, sans la moindre difficulté !

(Elle semble réfléchir, puis lui remet la lettre.)

FANNY, (d’un ton plus courtois.)

Maintenant, seulement, je vous excuse.


GASTON, (qui encouragé, se débonde.)

C’est la force, d’ailleurs, de ces lettres anonymes, et les gens qui les écrivent savent bien ce qu’ils font. Celle-ci, d’ailleurs, dépasse l’invraisemblance…


FANNY.

Elle émane sans doute d’un domestique renvoyé. L’écriture en est d’une vulgarité…


GASTON.

Il est certain que parmi nos relations, personne ne pourrait jaser sur les rapports de Monsieur Armaury avec ma sœur. On est trop sûr de sa parfaite correction. Tout indique d’ailleurs quelqu’un du dehors, quelqu’un qui ignore les habitudes de la maison et qui ignore même que le courrier est dépouillé par un secrétaire. La lettre a été jetée quelques heures seulement avant le rendez-vous indiqué, comme si elle avait été écrite subitement, sous le coup d’une nouvelle apprise à la dernière minute. C’est assez malin ! (Fanny approuve, et regarde encore vaguement, complaisamment, le petit bleu.) Enfin, n’importe, déchirons cette ordure.


FANNY.

Volontiers ! À condition toutefois que vous en mettiez les morceaux dans votre poche, car je ne sais pas si mon mari serait autrement satisfait de connaître la raison de votre visite. Il le prendrait moins gaiement que moi.

(Elle rit.)

GASTON.

Vous pensez bien que ni Monsieur Armaury, ni mon père, ni qui que ce soit autre que vous, n’en aura connu l’existence.

(Il déchire la lettre et la met en morceaux dans la poche de son pardessus.)

FANNY.

Comment allez-vous expliquer votre visite à mon mari, si vous le voyez ?


GASTON, (très haut.)

Elle n’avait d’autre but que de l’inviter à aller chasser chez les de Ligne, à Rambouillet, dimanche prochain. L’invitation est faite, je me sauve.

(Elle va le laisser partir, puis se ravise.)

FANNY.

Mais non, mais non… Je désire que vous serriez la main à Marcel. Il en sera enchanté… (Elle va à la porte de droite et l’entr’ouvre à nouveau.) Marcel, as-tu fini ! Monsieur de Charance est là… Charance !… (Elle se retourne en souriant vers Gaston.) Le voici ?


ARMAURY, (entrant et simulant le plus vif étonnement.)

Tiens ?… bonjour, Gaston. Je croyais que c’était votre père.


GASTON.

Pardon de vous déranger, mon cher. Je passais sur le quai Malaquais, et j’ai pensé à vous transmettre une invitation des de Ligne pour dimanche à Rambouillet. Voulez-vous venir tirer quelques faisans ?


ARMAURY, (tendant des cigarettes à Gaston.)

Mais certainement, avec plaisir, si je suis libre.


FANNY, (exprès.)

Débarrassez-vous de votre chapeau. Monsieur Gaston… (Elle prend le haut de forme.) Vous avez bien quelques minutes…


ARMAURY, (bas, à sa femme.)

Pourquoi le fais-tu rester… donne-moi cette clef.


FANNY, (bas.)

Non… (Haut.) Vous aimez beaucoup la chasse ?


GASTON.

La chasse… oui… ce qui me dégoûte, c’est le tir aux pigeons… Vous comprenez, il y a une nuance dans la sauvagerie.


FANNY.

Dans la vie, tout est affaire de nuances.


GASTON.

J’ignorais complètement que Madame Armaury vous aidât quelquefois dans vos travaux.


FANNY.

Du feu ? Là.

(Elle désigne l’allumeur électrique et Gaston y va.)

GASTON, (qui, en passant, désigne la table de travail.)

Alors, c’est là, sur ce bureau, que tant de belles éloquences improvisées…


ARMAURY, (bas, à sa femme.)

Donne-moi cette clef ! Donne-moi cette clef ! Je t’en supplie… C’est le moment de la faire partir.


FANNY.

Non.


ARMAURY.

Cesse ce jeu effroyable.

(Fanny joue depuis quelques instants avec la clef et la fait tourner autour de son doigt.)

FANNY, (le regardant avec une ironie crispée.)

Tu souffres, hein ? (Haut, aimable à Gaston.) Que faisiez-vous donc sur le quai Malaquais ? Vous ne devez pas mettre souvent les pieds sur la rive gauche…


GASTON.

J’avais à passer chez un antiquaire pour une vieille crédence en réparation… Je vois un indicateur de chemin de fer ouvert sur la table… Vous allez donc vous absenter ?…

(Fanny a un mouvement, vite réprimé.)

FANNY.

Nous le consultions mon mari et moi, en effet… Marcel va plaider dans le Var, ces jours-ci, nous en profiterons pour faire un petit stage d’amoureux à Monte-Carlo…


GASTON.

Vous resterez longtemps ?


FANNY.

Non, quelques jours… (À ce moment, on entend le bruit d’une auto dans la cour. Fanny regarde son mari et, bas à lui.) L’auto !… Tu avais bien commandé l’auto à quatre heures.

(On entend la trompe avertisseuse.)

GASTON.

Ah ! je reconnais la trompe de votre auto.


FANNY, (rapide.)

Oui, elle vient nous prendre. Elle est même un peu en avance, mais nous devons… dépêche-toi, Marcel… nous devons être au Ritz dans une demi-heure…


ARMAURY, (sans comprendre.)

Au Ritz ?


FANNY, (lui faisant des signes de visage.)

Mais oui… tu sais bien… le thé.…


ARMAURY.

Ah ! oui… oui… c’est vrai…


FANNY, (ayant peur que l’invraisemblance du costume d’Armaury ne soit remarquée par Gaston.)

Tu viens en veston, n’est-ce pas ?


ARMAURY.

Bah ! avec un pardessus.


FANNY.

Naturellement.


GASTON.

Je m’en vais… je ne veux pas vous déranger plus longtemps.


FANNY, (de plus en plus pressante.)

Mais non, mais non, restez !… Nous descendrons tous les trois ensemble.


ARMAURY, (bas à sa femme.)

Me comprendras-tu à la fin !… Je vais la mettre dans l’auto qui la reconduira chez elle… tu vois bien que c’est le moment… La clef !

(Elle ne répond pas.)

FANNY, (à Gaston.)

De quel côté allez-vous ?… Nous vous déposons.


GASTON.

Oh ! ne prenez pas la peine de me remettre sur mon chemin… nous n’allons pas du tout du même côté, je rentre à la maison…


FANNY, (prenant sur la table un papier.)

N’importe… nous vous déposerons. Avant permettez que je demande un renseignement à mon mari sur une phrase qui ne me paraît pas très claire… une phrase qu’il m’a dictée…


GASTON.

Faites… faites… je vous en prie…


FANNY, (haut, s’éloignant de Gaston, après avoir pris des feuillets sur le bureau.)

Marcel, tu m’avais demandé de relever une citation… C’est un peu confus. Ici… (Fanny attire son mari en tenant la feuille à la main. Elle s’assure du regard que Gaston est occupé à regarder discrètement un vérascope qui traînait sur la table. Et alors, grave, tout en ayant l’air de parcourir le feuillet…) Écoute… écoute bien… voici la clef… Réfléchis à l’importance de ce que je fais en te la donnant… Je pourrais aller lui ouvrir moi-même… la laisser descendre… eh bien, non… Je fais ce que tu me demandes, je te donne la clef… (Elle le regarde fixement.) Marcel, réfléchis bien, tu es libre… C’est à toi d’agir selon ta conscience.

(D’un geste simple, elle lui tend la clef.)

ARMAURY, (bas, sans sourciller.)

Donne… (Il prend la clef.) Empêche-le seulement d’aller à la fenêtre pendant quelques instants, qu’il ne puisse pas la voir traverser la cour… (Haut.) Eh bien, dites-moi, Gaston, maintenant, je suis à vous… Une seconde, je vais mettre mon chapeau, je reviens, et nous descendons…


GASTON, (de loin.)

C’est cela, mon cher…

(Armaury sort, naturel, sans se presser, par la gauche.)


Scène IV


FANNY, GASTON


GASTON, (à Fanny tout de suite.)

Vous voyez bien que ma présence ne lui a pas paru anormale…

(Il se lève.)

FANNY, (brusque.)

Rasseyez-vous…


GASTON.

Pourquoi ?


FANNY, (se mettant à l’angle du bureau pour l’empêcher d’aller à la fenêtre, s’il se levait.)

Rien d’important… Seulement… (Elle hésite, décontenancée.) quand vous êtes entré, vous m’avez interrompue… Je cherchais dans cet indicateur combien de temps il nous faudra pour aller à Monte-Carlo, exactement… Je suis si maladroite… je n’ai pu, de ma vie, me reconnaître dans les indicateurs de chemin de fer !…


GASTON.

Inutile… Je peux très bien vous le dire de mémoire… Monte-Carlo… il faut exactement…


FANNY, (insistant pour le faire asseoir.)

Oh ! ce n’est pas le temps exact que je voudrais savoir, c’est l’heure d’arrivée à Monte-Carlo, par le train de luxe…


GASTON.

Rien de plus simple. (Il s’assied, consulte l’indicateur. Pendant ce temps on voit sur le visage de Fanny qu’elle écoute minutieusement ce qui se passe dans la maison. Gaston feuilletant.) Voyons… 36 a… Paris… Paris-Lyon… Voilà… Vous allez vous reposer là-bas ou vous allez jouer ?


FANNY.

Oui, jouer… C’est une chose passionnante et attrayante que le jeu… Risquer, dans un mouvement, dans un geste, délibérément, parce qu’on le veut, toute une partie de sa vie, de son bonheur ! Ah ! ce sont des minutes effrayantes…


GASTON.

Voilà… Midi… deux heures, Cannes… Vous jouez donc si gros jeu que cela ?…. Cannes… Nice.


FANNY.

Un jeu terrible !… Cela ne vous est pas arrivé, à vous, de mettre, sur une minute, une demi-minute, tout votre capital de bonheur, et de le faire, instinctivement, comme cela, du bout du bras, comme si on jetait une cigarette… Et voilà… la partie est engagée, toute votre vie va dépendre peut-être de cette minute-là…


GASTON.

Monte-Carlo… six heures… Six heures dix. (Il se lève en souriant.) Mais, dites-moi… vous ferez bien de ne pas aller là-bas, car vous m’avez l’air de garder au jeu des rancunes !… vous avez encore dans la voix le petit frisson qui en dit long… la peur de perdre.

(Il fait le mouvement de se lever.)

FANNY, (vivement.)

Non, non… restez là encore… j’ai des choses à vous dire… oh ! rien d’important… Au fait, vous n’avez pas remarqué ma bague, une nouvelle bague que mon mari m’a donnée, il y a trois jours. Elle est jolie, n’est-ce pas ?

(Elle tend la main.)

GASTON.

Très belle… et montée avec beaucoup de chic… Le platine…


FANNY, (l’interrompant.)

Chut ! Une seconde…

(Elle écoute. L’auto démarre dans la cour.)

GASTON.

Qu’est-ce qu’il y a ?


FANNY.

Rien. (Affairée et essayant de détourner l’attention elle agite la bague.) Elle est bien montée, n’est-ce pas ?… Trois jours que mon mari me l’a donnée… une bague de réconciliation… c’est un souvenir important, n’est-ce pas ?…

(On entend l’auto qui tourne. Le bruit de trompe s’éloigne sur le quai.)

GASTON.

Vous étiez donc fâchés ?


FANNY.

Une de ces petites bouderies comme on en a dans la vie… C’est l’amour !…

(Maintenant que l’auto est partie, elle a un grand soupir, une détente visible en même temps qu’une nouvelle angoisse succède à l’autre.)

GASTON.

Qu’est-ce que vous avez, décidément ? Vous paraissez un peu souffrante.


FANNY.

Oui, j’ai un peu mal, un peu mal à la tête… Cela m’arrive quelquefois… des migraines, ne faites pas attention… (Avec effort.) C’est une charmante attention, n’est-ce pas, de mon mari… une perle d’une certaine valeur.


GASTON.

Une perle, vous voulez dire un diamant…


FANNY.

Ah ! oui, suis-je bête ! (Silence. Elle attend une seconde, puis elle appelle, haut, craintivement, à voix mal assurée.) Marcel !…

(Elle attend. Elle appelle à nouveau, mais très fort.)

GASTON.

Voulez-vous que j’aille le chercher ?…


FANNY, (l’arrêtant du geste.)

Non, non, c’est inutile, il va revenir, il a dit lui-même : une seconde… il est là… il vient… il vient…


GASTON.

Mais, si vous avez besoin de quelque chose, si vous souffrez…


FANNY.

À peine… Pourtant, voulez-vous appuyer sur ce bouton… là, sur cette table… La sonnerie du concierge. (Gaston s’approche de la sonnerie désignée. Fanny, comme attirée par la porte du corridor, mais se cramponnant à une chaise :) C’est curieux, je voudrais faire un pas, en ce moment, je ne le pourrais plus !…


GASTON, (inquiet.)

Mais asseyez-vous donc, Madame, reposez-vous… je suis désolé… je vais appeler le concierge…

(Il va, vite, dans l’antichambre, et à la porte d’entrée on l’entend qui se croise avec le concierge arrivé en courant. Dès qu’elle l’entend, Fanny, qui n’a pas bougé, toujours les mains cramponnées au dossier de sa chaise, appelle :)

FANNY.

Fabien !

(Le concierge s’empresse, et Gaston, dans l’antichambre, par discrétion, ne se presse pas de refermer la porte.)


Scène V


FANNY, GASTON, FABIEN

(Le concierge entre.)

FANNY.

Fabien ! Tenez, voulez-vous ouvrir cette porte. (Elle désigne la porte du couloir. Fabien l’ouvre.) Voulez-vous me dire si, dans ce couloir, il y a encore deux valises… dans le couloir.

(Fabien franchit le seuil ; une seconde ; il revient.)

FABIEN.

Non, Madame.

(Blême, elle lui fait signe de s’approcher ; elle parle à voix plus basse.)

FANNY.

Fabien, l’auto vient de partir, n’est-ce pas ?


FABIEN.

Oui, Madame.


FANNY.

Monsieur a pris l’auto…


FABIEN.

Oui, Madame.

(Silence. Elle n’ose plus ouvrir les yeux.)

FANNY.

Et… il y avait une autre personne avec lui, n’est-ce pas ?

(Elle attend la réponse, le visage levé, les yeux clos.)

FABIEN, (très bas.)

Oui, Madame.

(Du bout du bras, imperceptiblement, elle chasse Fabien.)

FANNY.

C’est bien, allez-vous-en ! allez-vous-en ! (Le concierge sort par la porte du corridor. Restée seule avec Gaston, qui est redescendu pendant ce temps, elle pousse un grand cri déchiré, et jette la chaise à laquelle elle se cramponnait.) Ah ! le misérable, le lâche, le lâche ! Il est parti, ils sont partis !… C’était vrai !… Votre sœur était ici !…


GASTON, (qui bondit.)

C’était vrai ?… cette chose !…


FANNY.

Oui, c’était vrai, oui !… Ils sont partis, ils s’en vont !…


GASTON, (à tue-tête.)

Et vous les avez laissé s’enfuir !… Vous saviez que ma sœur était là… nous les avions sous la main et vous les laissez s’échapper… Mais c’est de la démence !…


FANNY.

Oui, elle était là… oui, je plastronnais devant vous… je le couvrais de ma présence… Je les avais surpris, j’avais enfermé votre sœur à clef, et, cette clef, je viens de la lui remettre, là devant vous.


GASTON.

C’est fou !…

(Il se précipite sur sa canne et son chapeau.)

FANNY.

Et il est parti, vous avez vu avec quelle hypocrisie, parti malgré la beauté de mon acte, ma générosité. Ah ! quel dégoût ! Le vil, l’affreux homme ! Il a tout mérité !… Je vous l’abandonne !


GASTON.

Pas une minute à perdre. Il faut faire télégraphier partout, les traquer… Mes parents, mes pauvres parents, quand ils vont apprendre !… Ah ! s’il l’a déshonorée, quoi qu’il fasse, il ne m’échappera pas !… Je l’aurai… je l’aurai… (Prêt à partir, il se retourne vers elle.) Êtes-vous des nôtres, vous ?


FANNY.

Ah ! oui ! Et de toute mon âme !


GASTON.

Alors, venez ! venez !

(Dans un tumulte, il l’entraîne.)

RIDEAU

ACTE TROISIÈME

À Londres. Un salon de l’hôtel-restaurant du Parc, à Greenwich. Par le vaste window on aperçoit la Tamise. Au loin, Londres à travers les brouillards. Des tables, des plantes, des meubles Adams, tables à thé. À gauche, porte d’entrée. À droite, en pendant, autre porte. Juste au milieu, une grande borne en velours.



Scène PREMIÈRE


ARMAURY, SON SECRÉTAIRE, DEUX GARÇONS D’HÔTEL

(Armaury entre, suivi de son secrétaire et précédé des deux garçons d’hôtel.)

PREMIER GARÇON.

Ask this gentleman if this drawing-room will suit him, I think he does not understand english.


DEUXIÈME GARÇON.

Shall I ask if they require anything ?


PREMIER GARÇON.

No. Leave them alone.

(Il sort.)

DEUXIÈME GARÇON.

Voici le salon que vous avez fait retenir ce matin par téléphone.


ARMAURY.

Bien. Aussitôt que quelqu’un… une ou plusieurs personnes, je ne sais au juste… demanderont Monsieur Armaury, faites entrer ici directement… Vous comprenez ?


LE GARÇON.

Parfaitement, Armaury… C’est tout, Monsieur ?


ARMAURY.

C’est tout.

(Il reste seul avec son secrétaire.)

LE SECRÉTAIRE.

N’y a-t-il pas quelque crânerie de votre part, mon cher maître, à avoir accepté ce rendez-vous à Greenwich ? En somme, pourquoi ne l’a-t-on pas demandé ou fixé à l’intérieur de Londres ?


ARMAURY.

J’ai été forcé d’accepter ce rendez-vous, j’y ai été moralement obligé, je vous assure. Mon ami, si je vous ai fait venir de Paris, vous pensez bien que ce n’est pas seulement pour vous confier quelques notes sur nos travaux en suspens à Paris… Si lourde qu’en soit pour vous la charge, nous avions tout le temps !… Maintenant que nous avons franchi le seuil de cet hôtel, et que nous ne pouvons plus reculer, maintenant que vous ne pouvez plus faire d’objections, ni même, au cas où vous l’auriez cru bon, avertir ma chère Dianette, je peux enfin vous parler à cœur ouvert…


LE SECRÉTAIRE.

Comment, vous supposiez que je vous trahirais ? que je parlerais à Mademoiselle de Charance ?


ARMAURY.

Ah ! c’est que j’ai été à dure école !… Si nous avons été pourchassés, rejoints, et si nous avons eu un mal du diable à nous échapper de Paris l’autre jour, c’est à cause de l’indiscrétion d’une femme de chambre, en qui nous avions pleine confiance. Un amoureux guettait ! Malgré toutes ses promesses de silence, cette fille avait averti son amant de notre fuite ; l’homme a voulu s’opposer au départ de sa maîtresse, et il a tenté le coup des lettres anonymes pour faire échouer la combinaison. Il y a presque réussi… Ç’a été effrayant !… Quelles transes nous avons éprouvées ! Enfin, depuis cette évasion à demi ratée, je suis devenu défiant et plein d’anxiété… Pardonnez-moi, j’aimais mieux être arrivé à l’endroit même où a été fixé ce rendez-vous pour vous en donner le vrai motif… j’ai eu tant de peine à le cacher à Dianette !… Asseyez-vous là… Je ne pouvais pas refuser, et savez-vous pourquoi ?… Parce que, hier, j’ai déclaré à deux témoins, que m’avait envoyés Gaston de Charance au Savoy-Hôtel, que je ne me battrais pas.


LE SECRÉTAIRE.

Comment, deux témoins !… Il vous a provoqué ?… et sur ce territoire étranger ?


ARMAURY.

Et j’ai refusé de me battre.


LE SECRÉTAIRE.

Vous avez bien fait…


ARMAURY.

Oh ! c’est vite dit… Je ne peux pas me battre, en effet, je ne le peux pas à cause de cette enfant que j’adore au delà de tous les termes que je pourrais employer pour vous l’exprimer… Je ne veux pas de ce drame de famille, et je ne veux pas non plus être tué, c’est bien simple… Elle a besoin de ma vie, il m’est interdit de l’exposer actuellement. Mais cette lâcheté apparente qui est, au fond, une forme d’énergie, c’est dur, vous savez, à commettre ! J’ai donc refusé de me battre, et j’en ai donné loyalement la raison. Maintenant, on me demande un rendez-vous, on exige de moi une explication ! Mon premier mouvement était de la refuser aussi ; le second, le bon, a été de l’accepter… À fuir toujours, devant tout, je passerais à juste droit pour vil.


LE SECRÉTAIRE.

Mais, les termes de la lettre qu’on vous a remise sont si vagues, si ambigus que vous ne savez même pas qui va se présenter à vous. Je trouve cela d’une témérité folle !… J’ignorais qu’on fût venu ici vous provoquer !… Si je l’avais su, je vous aurais dissuadé d’accepter ce rendez-vous soi-disant pacifique. Je ne crois pas à un guet-apens, certes, mais qui allez-vous trouver devant vous ?


ARMAURY.

Mon ami, toutes les hypothèses sont possibles… Le frère, le père, les deux ensemble… un des témoins peut-être ! Je les ai toutes envisagées, ces hypothèses, toutes, même les plus dangereuses.


LE SECRÉTAIRE.

Mon cher maître, il faut prévoir…


ARMAURY.

C’est mon avis, et c’est pourquoi j’ai deux lettres à vous remettre…


LE SECRÉTAIRE.

Comment cela ?


ARMAURY.

Les voici, et ne discutez plus… Je m’empresse de vous dire que je ne crois pas le moins du monde à une explication dramatique ; quel que soit mon interlocuteur, et je pense que ce sera le frère lui-même, il ne se portera à aucune extrémité. La franchise de mon attitude présente, je l’espère, et la hâte que j’ai de justifier mon acte, par des paroles décisives et ardentes, tout cela les apaisera ! Néanmoins, il faut prévoir, comme vous dites… Écoutez… s’il arrivait un malheur, si la colère armait le bras d’un homme… voici une lettre pour Dianette… Vous la lui remettriez avec les ménagements les plus grands… Non, non, ne dites pas un mot, mon cher ami… laissez-moi poursuivre… L’autre est adressée à mon notaire… Vous la lui remettriez plus tard.


LE SECRÉTAIRE.

Monsieur Armaury, je n’aurai pas de si funèbre commission à faire, et c’est, tout à l’heure, au Savoy, à vous-même, que je remettrai les deux plis. Nous aurons un singulier plaisir à les brûler dans un bon feu de bois… Tenez !…

(La porte de droite s’ouvre. L’abbé Roux entre.)


Scène II


ARMAURY, LE SECRÉTAIRE, L’ABBÉ ROUX


L’ABBÉ, (se présentant.)

Monsieur l’abbé Roux.


ARMAURY.

Vous, Monsieur l’abbé ? Je me souviens de vous avoir rencontré chez les Charance, en effet… Êtes-vous seul ?


L’ABBÉ.

Que vous importe. Monsieur ?… C’est moi qui ai sollicité de vous un entretien.


ARMAURY.

C’est bien. Je suis à vous. (Serrant la main au secrétaire et parlant bas avec un certain sourire.) Au revoir, mon cher ami ; je tenais à ce que vous fussiez là lorsque cette porte s’ouvrirait, à ce qu’il y eût un témoin. Maintenant, je suppose que vous voilà rassuré. À tout à l’heure !…

(Le secrétaire sort. Armaury reste seul avec l’abbé.)


Scène III


L’ABBÉ, ARMAURY


ARMAURY.

Vous êtes, Monsieur l’abbé, le dernier homme que j’aurais pensé rencontrer ici… Mais, soit !… puisqu’on vous envoie, je vous écoute…


L’ABBÉ.

Oui, Monsieur, ma présence doit vous sembler étrange ; elle ne l’est pas ! Je dois être avant tout l’intercesseur. J’accomplis mon devoir envers une famille à laquelle je suis si profondément attaché ! Vous avez, hier, refusé d’écouter la voix de la force et du sang… vous avez bien fait ; c’est mon avis de prêtre ; c’est un avis qui a prévalu, d’ailleurs, je m’empresse de vous le dire, à l’heure actuelle, dans cette famille désolée dont je suis en ce moment l’interprète… Ne voyez pas, en moi, le prêtre. Mon habit n’emprunte ici aucune signification particulière ; ne voyez en moi que l’ami, l’ami le plus dévoué, le plus indépendant, le plus calme aussi, que les Charance aient pu choisir dans leur entourage…


ARMAURY.

Une question, Monsieur l’abbé. Comment êtes-vous à Londres ? Je croyais n’avoir affaire qu’à Gaston de Charance ; je présumais bien aussi que le père devait être là, mais votre présence me laisse supposer…


L’ABBÉ.

Encore une fois, que vous importe, Monsieur ? Vous avez été suivi, rejoint, — que vous importe par qui ? Monsieur Gaston de Charance et son père m’ont prié de les accompagner ; je me suis dégagé de tous mes devoirs professionnels pour ne pas manquer une occasion que je jugeais, nécessaire… oui, nécessaire… Monsieur Armaury, il faut que je vous parle, et, quand vous m’aurez entendu, je crois que vous ne persisterez pas dans votre résolution ni dans vos actes ; je le crois fermement…


ARMAURY.

Et qu’est-ce qui vous le fait supposer ?


L’ABBÉ.

La douleur, Monsieur Armaury, la douleur… Oh ! je ne me mêle que de ce qui me regarde ; ne croyez pas qu’une seule fois, je ferai allusion à Madame Armaury… Vous avez pris, dans votre vie privée, telles déterminations que vous avez voulues… Moi, je ne suis ici que pour représenter les intérêts (Mouvement d’Armaury.), la détresse, en tout cas, de la famille à laquelle mon attachement me lie, et que vous venez de plonger dans une affliction que vous ne pouvez imaginer. Non, en vérité, Monsieur, je vous assure, vous ne l’avez pas imaginée ; sans quoi votre cœur aurait hésité, votre cœur aurait maintenant le mouvement spontané qui répare et qui efface. La plupart des actions néfastes que l’on commet viennent de ce qu’on ne s’est pas assez vivement représenté leurs conséquences ; mais, une fois que les images parviennent à notre cerveau, l’être tout entier se trouble et se rétracte. Je vous supplie, entendez-moi ; je vous supplie, il est temps encore… Aucun scandale n’a éclaté, vous pouvez rendre cette enfant à ses parents ; votre fuite en Angleterre peut être expliquée par un simple voyage d’affaires, il n’y a pas eu de témoins évidents ; il le faut, Monsieur Armaury… Vous auriez pitié, si vous vous rendiez compte de l’intensité de leur douleur. La pauvre Madame de Charance n’est plus qu’un corps sans âme, c’est le mot. Elle aimait cette enfant, elle la chérissait d’une façon à la fois si tendre et si ingénue… C’est un effondrement sans limites. Vous atteignez cette famille dans sa plus haute renommée, dans ce qu’elle a eu jusqu’ici de plus valeureux ! Il n’y a plus qu’un père écrasé, anéanti, qui va avoir à répondre devant le monde du deuil le plus lourd et le plus lamentable qu’on puisse porter… Oh ! je sais ! je ne trouve pour vous exprimer tout cela que des épithètes bien banales ! Il vous faudrait voir la chose ! Dites-moi que vous avez fui dans un mouvement instinctif, dans une de ces minutes tragiques qui frappent quelquefois les hommes les plus intelligents et les plus élevés… ce qu’on appelle le beau sombre ; car le mal a aussi sa beauté sombre et il a toujours séduit les hommes de pensée. Mais, Monsieur, il y a aussi le beau radieux, qui vient du renoncement et qui, vous le verrez, est une émotion très douce, très pure, très grande… car vous allez leur rendre leur enfant, n’est-ce pas ? Je vous en adjure, au nom de leur navrement. Vous le devez, Monsieur Armaury ; c’est une question de devoir sacré.


ARMAURY.

En votre âme et conscience, en toute votre foi, vous êtes sûrement convaincu que je commets une lâcheté si je ne me rends pas à votre prière ! Eh bien ! moi, je pense le contraire ; je pense que c’est en vous rendant cette petite que je serais un lâche.


L’ABBÉ.

Un lâche ?…


ARMAURY.

Absolument ! Oh ! je ne discute pas ma faute ; mettons que j’ai agi mal, abominablement… soit ! Il ne me vient pas à l’idée une minute, notez-le, de justifier l’homme dont le devoir succombe à l’entraînement de sa tendresse et je ne veux pas prétendre à la liberté absolue de nos passions… Non ; j’ai aimé, c’est mon excuse, mais ce n’est qu’une excuse. Seulement, à l’heure présente, la faute est accomplie, elle est irréparable. Maintenant, il n’y a plus en face de nous que ses conséquences. Eh bien, sans que vous vous en doutiez, car vous ne vous en doutez même pas, tellement vous avez foi en votre propre morale, vous venez me proposer une vilenie… Désormais, j’ai acquis d’autres devoirs, Monsieur l’abbé, une autre responsabilité, celle que je me suis créée vis-à-vis de cette petite, de ce nouveau foyer. Ne sursautez pas, je n’ai pas peur du mot : foyer… J’ai maintenant charge d’âme et de destin, et de quelle âme, de quel destin fragile !… Et, en fuyant cette responsabilité-là, c’est alors que je serais un lâche et un hypocrite ! Oui, au nom du même principe, que vous consacrez et glorifiez à l’autel, celui qui fait que deux êtres s’engagent en s’aimant à quelque chose de sacré, dont ils acceptent les conséquences, au nom de ce même principe je ne me reconnais pas le droit de rendre à sa vie passée une enfant qui n’est plus en état de la vivre, ni de se résigner. J’ai maintenant la garde d’un cœur, d’un esprit que j’ai animés, et qui, j’en ai la conviction, ne peuvent plus se passer de moi. Ah ! si je n’avais pas cette conviction-là, ce serait tout autre chose, et je saurais renoncer à ma propre passion. Seulement, il s’agit ici d’un amour mutuel que vous pouvez trouver abominable, mais qui atteint, à mes yeux à moi, une grandeur immense… Oui, la pauvre petite, je la défendrai maintenant contre les vrais malheurs qui l’attendraient, si j’étais assez pleutre pour l’abandonner, contre la détresse, le spleen et la diminution d’elle-même. Je redouterais pour elle les pires possibilités, même la mort… oh ! vous voyez que je suis orgueilleux !… Je la défendrai contre tous, et je la rendrai heureuse, Monsieur l’abbé, je la rendrai gaie, je la rendrai saine… je veux la sauver, non la perdre !… Rien ne m’arrachera à cette sauvegarde, et comprenez-moi bien, Monsieur l’abbé, sur ma conscience même, je déclare qu’en agissant ainsi je fais acte d’honnête homme. À mon tour, je vous dis : c’est une question de devoir !… Vous, au nom d’une morale dans laquelle vous avez une foi absolue et qui vous aveugle, vous exigeriez une simple infamie… Car c’est en vous rendant cette enfant que je commettrais l’infamie !…


L’ABBÉ.

Nous sommes séparés, Monsieur, par tout un océan d’idées, de convictions !… Vous rendez-vous compte que ce que vous réclamez, en fait, c’est la polygamie pure ?… Je ne discute même pas, laissez-moi simplement constater qu’avec votre morale à vous… ce serait rapidement l’anarchie… Ces idées-là, c’est la fin de la société.


ARMAURY.

C’est le commencement de l’amour !…


L’ABBÉ.

Il faut vivre avec son époque et son temps, Monsieur !… Nous ne sommes pas les gens de l’avenir, nous sommes les gens du présent, et nous devons nous soumettre à ses moeurs, à ses usages et à son code… (Souriant.) mon cher bâtonnier…


ARMAURY.

J’apprécie l’allusion ; mais, ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que vous parlez de la société comme un de ses représentants ! Allons donc, Monsieur l’abbé, vous êtes plus que moi en marge de la société, vous qui avez fui le devoir social. Si j’ai pleinement suivi la loi de l’amour, vous, vous l’avez reniée et, pour la société, cela revient au même, cela est pire !


L’ABBÉ.

Vous vous trompez. Mon célibat n’est pas en marge de la société. Il ne nuit au moins à personne.


ARMAURY.

Allons ! Allons ! vous êtes bel et bien un individualiste acharné, mon cher abbé ! Mais, si champion inattendu que vous vous fassiez de la vie moderne, vous n’allez pas jusqu’à prétendre sérieusement, je l’espère bien, que la société a harmonisé les choses de l’amour et que tout est bien dans le meilleur des mondes ?… Voyez mon cas de séducteur, justement. On m’interdit de subir, comme je le veux, les rigueurs de ma conscience. Périsse cette enfant plutôt que le principe ! Non, non, croyez-en ma compétence, je me suis penché sur les codes… La société n’a pas trouvé la solution de l’amour.


L’ABBÉ.

Non, c’est la religion…


ARMAURY.

Pas plus la religion, car elle a mis le péché à la base de l’amour, et c’est là une faute impardonnable et dont les conséquences ont été incalculables. C’est à cause d’elle que nous ne nous comprenons pas en ce moment, ni l’un ni l’autre, et que vous me faites une lâcheté de ce que j’appelle mon courage…


L’ABBÉ.

Courage facile, qui accumule des désastres et des ruines. C’est le courage du moindre effort…


ARMAURY.

Quelle erreur !… Je vais où je dois aller… du côté des plus grandes ruines, Monsieur l’abbé. Vous venez me parler ici d’autres ruines, celles, dites-vous, de cette famille éplorée… Eh bien, elles ne sont que des ruines d’amour-propre, des atteintes à des conventions respectables, mais qui n’atteignent aucun bonheur vivace. Ces gens-là seront très affectés, je vous l’accorde, mais ils ne perdront leur fille que s’ils le veulent bien… Ils n’éprouveront que des blessures mentales, et il ne tiendrait qu’à eux de les dominer… Cette douleur-là n’est rien, rien, en comparaison de celle qu’éprouverait cette pauvre enfant si je l’abandonnais. Je vous le dis, il faut que j’aille du côté des plus grandes ruines…


L’ABBÉ, (qui se contient difficilement depuis quelques instants.)

Des plus grandes ?… J’ai promis que je ne prononcerais pas le nom de Madame Armaury…

(Silence. — Armaury s’assied tristement, devant l’évocation du nom qui a résonné ; sa parole est changée.)

ARMAURY.

Oui, ma pauvre femme, Monsieur l’abbé, ma pauvre femme !… Voilà le seul désastre ; il est immense, et l’amour a aussi une puissance destructive qui est bien son côté le plus misérable. Ah ! la malheureuse ! Ce qui est vrai pour un amour est aussi vrai pour l’autre. Les deux foyers sont en balance ! Et quel calcul affreux, que de s’en remettre à la décision du plateau qui penche le plus (Avec effort.). Permettez-moi de vous dire, pourtant, que je suis le seul en mesure de pouvoir estimer le degré des deux catastrophes entre lesquelles j’ai le choix… Je connais ma femme, c’est une courageuse, c’est une énergique…


L’ABBÉ.

Oh !


ARMAURY.

Je ne spécule pas là-dessus, croyez-le bien, ce serait ignoble ! Je constate, je compare les deux désastres : ma femme souffrira… mais ma femme vivra ! Tandis que l’autre, avec son amour neuf, pas secouru, son amour qui ignore tout de la vie, son amour qui commence !… Oh ! c’est effroyable, un amour qui commence… Non… Mes vrais devoirs actuels sont du côté de ce foyer-là. (Il frappe résolument du poing sur la table, comme s’il revivait une dernière fois sa détermination.) Vous ne le croyez pas, naturellement, libre à vous. C’est une toute petite minorité que ceux qui vivent indépendants ; nos actes les plus probes doivent forcément paraître des folies ou des crimes aux yeux de ceux qui n’y étaient pas destinés.


L’ABBÉ.

Cette minorité-là veut l’impossible et restera sans influence !… Heureusement !… Vous ne m’entraînerez pas d’ailleurs, Monsieur, sur le terrain de la vaine et facile éloquence. Je me le suis promis… Je n’ai cherché qu’à être simple.


ARMAURY.

Mais non, Monsieur l’abbé, n’ayons pas honte de nous-mêmes ; nous ne faisons pas ici de l’éloquence de chaire, ni de prétoire. Nous le pourrions, en effet, car nous sommes de vieux adversaires ; nous nous sommes rencontrés depuis les premiers âges du monde. J’étais la libre pensée, vous étiez la foi… mais ici nous abdiquons. (Très simplement.) Nous ne sommes plus que les missionnaires des âmes que nous avons à défendre.


L’ABBÉ, (reprenant son chapeau après un instant de réflexion.)

Eh bien, là où j’ai échoué, d’autres réussiront peut-être… C’est exact : je n’ai supplié et je n’ai parlé qu’au nom des intérêts de ceux que j’aime.


ARMAURY.

Quelle belle parole vous venez de dire là !… Il n’y en a pas de plus belle !… Les intérêts de ceux qu’on aime… Hélas !… (Il pousse un très lourd soupir, puis considère l’abbé ; et, avec un certain frémissement de la voix.) Séparons-nous, Monsieur l’abbé ; cette flamme qui m’agite, cet amour qui me commande, vous ne le connaissez pas, vous ne le connaîtrez jamais. N’essayez pas de juger une chose que vous avez reniée, et dont la beauté vous est totalement fermée. Vous n’aviez que faire dans ce combat ; vous étiez le dernier à devoir vous trouver ici. Dites-vous simplement en partant que si vous n’avez pas ébranlé cette porte, c’est qu’il y avait derrière des trésors qui vous étaient interdits…


L’ABBÉ.

Les miens me suffisent et leur beauté est plus manifeste… Les trésors dont vous parlez brillent d’un éclat orgueilleux et solitaire… Les miens s’éclairent au jour et à la lumière d’un amour plus vaste et plus salubre.


ARMAURY.

Plus un mot, Monsieur l’abbé. Chacun a sa conception humaine ou divine de l’amour !… Et ce sont des convictions inébranlables. Retournez à ces gens et allez leur dire que la proie que j’ai prise… je la garde !


L’ABBÉ, (après un silence.)

Je n’ai donc plus qu’à aller rendre compte à la famille de Charance de l’échec de ma démarche… Non, nous n’étions pas faits pour nous rencontrer c’est vrai, mais il y a toujours un carrefour où les routes les plus diverses se rencontrent : c’est le carrefour de la douleur. Je ne m’illusionnais pas sur l’issue de cette démarche ; je me suis restreint à la supplication. Ma place n’est pas ici, vous l’avez dit, et en le disant, vous avez fait appel inconsciemment à une autre voix que la mienne, la voix qu’il fallait que vous entendiez, qu’il faut que vous entendiez… Permettez-moi de m’effacer devant elle…


ARMAURY, (inquiet.)

Que voulez-vous dire ? À qui faites-vous allusion ?


L’ABBÉ, (ouvrant la porte de droite.)

À la personne qui est au fond de ce corridor et qui n’attend qu’un signe de moi pour entrer… Je vous salue… (Il fait un geste et demeure sur le seuil quelques secondes. Puis il laisse passer Madame Armaury.) Entrez, Madame !… Je vous souhaite plus de bonheur.

(Il sort.)


Scène V


ARMAURY, FANNY


FANNY.

Bonjour, Marcel.


ARMAURY.

Toi aussi !… Te voilà donc, ma pauvre Fanny…


FANNY, (qui s’appuie.)

Je croyais que j’aurais eu plus de courage en te revoyant, mais malgré tout… c’est une si grande émotion…


ARMAURY.

Oui, une grande émotion pour moi aussi. (Ils restent ainsi sans pouvoir plus rien se dire, la gorge contractée, ni près, ni loin l’un de l’autre.) Alors, puisqu’on ne se tend même pas la main… mets-toi là… assieds-toi.

(Il lui indique doucement la borne du milieu. Elle s’assied. Silence.)

FANNY.

Tu ne m’attendais pas… tu ne croyais pas que j’en étais… et tu te dis, sans doute : « Où cela s’arrêtera-t-il ? » Tu te demandes combien nous sommes à tes trousses ? N’est-ce pas ?


ARMAURY.

Oh ! c’est un calcul facile à faire ; mais, les autres… voilà qui m’est égal ! Il n’y a que toi qui comptes, Fanny…


FANNY.

Je m’en doute. (Elle relève sa voilette. Ils se regardent.) Je suis venue… quel voyage !… oh ! mais pas pour ce que tu redoutes. Va, tu n’auras pas la scène de larmes… tu ne l’as jamais eue de moi, c’est une justice à me rendre, n’est-ce pas ? Maintenant que je souffre, que tout est écroulé, que je suis la plus malheureuse des femmes, tu ne l’auras pas davantage… Oh ! certes, mon premier mouvement a bien été de me venger, de me joindre à eux pour venir te crier des injures. Tu es parti si lâchement l’autre jour, sans même une précaution, sans la plus petite délicatesse ! Alors, je les ai suivis… Mais tu n’auras ni mes larmes ni ma colère, cela non plus, Marcel. Les autres croient, en ce moment, que je suis déjà à tes pieds sans doute, à te supplier, à m’accrocher à toi. Ils escomptent que je vais tout sauver, emporter d’un coup la situation ! Non, non… j’ai réfléchi en voyage, je me suis calmée. Je ne te donnerai pas le spectacle de ma détresse. Pour ça, les quatre murs d’une chambre solitaire suffisent et valent mieux.


ARMAURY.

Je sais que tu n’as aucune bassesse, Fanny, aucune humilité, même dans la douleur…


FANNY, (souriant tristement.)

Je n’ai que des qualités, n’est-ce pas ? Dis-le, dis-le donc !…


ARMAURY.

Oui, certainement, je le pense, je le pense de toutes mes forces…


FANNY.

C’est bien ce qu’il y a de plus abominable, c’est que tu le penses ! C’est qu’en effet tu peux me croire toutes les qualités, sans m’aimer pour cela, si peu que ce soit !


ARMAURY.

Fanny, si j’osais m’expliquer, si je l’osais, j’irais jusqu’à dire, en toute sincérité, que…


FANNY, (vivement.)

Que tu m’aimes ?… Eh bien, ne le dis pas, car ce ne serait pas vrai. Oh ! je sais que, malgré tout, tu as de l’affection pour moi. Tu vois jusqu’où je vais ? Qui sait même si, à certaines moments de ta vie, dans les grands jours, tu n’as pas eu de la tendresse !…


ARMAURY.

Une tendresse immense, une sympathie de tous les instants…


FANNY.

C’est bien possible ! Mais tu ne m’as jamais aimée, Marcel, tu ne m’as jamais aimée… (Elle hésite.) physiquement. Oh ! ne proteste pas ! ce sont des choses qu’on n’ose pas se dire durant quinze ans… on ne l’ose pas, par un sentiment humilié facile à comprendre, mais, maintenant, qu’est-ce que je risque à me l’avouer !… Tu m’as désirée huit jours, un mois peut-être…, tu vois que je précise…, les premiers temps de notre mariage ! Et encore ! En tout cas, ç’a été tout ! Pourquoi ? j’en valais bien une autre ; je n’étais pas laide : je n’étais pas sotte ; bien des hommes m’ont fait la cour. Pourquoi ? C’est injuste !… Ton mariage a été un mariage de raison. Tandis que moi… moi, je t’ai tant aimé ! Tu as été mon Marcel dès le premier jour, tu as été pour moi quelque chose comme l’idole… je chérissais ta supériorité, je me réchauffais à ta gloire ; j’étais fière quand j’entrais dans les salons avec toi, heureuse quand nous en sortions et que nous n’étions plus que nous deux sur la terre ! Oh ! mais heureuse ! (Le bras tendu vers lui, comme dans un reproche désolé.) Cela, tu l’as su, cela, tu n’en doutais pas…


ARMAURY.

Je te laisse parler, je t’écoute comme on écoute son propre jugement, le jugement qui vous condamne ! (Énergique tout à coup.) Et pourtant ce n’est pas vrai, je t’ai aimée, et je persiste à t’aimer encore.


FANNY, (avec véhémence.)

Mais non, malheureux ! mais non, et ne proteste donc pas, car c’est bien ce qui me sauve ! C’est ma chance que tu ne m’aimes pas… ma veine… car, si je n’avais pas été préparée par des années, de longues années d’inquiétudes, malheureux, ne vois-tu pas que ta rupture, maintenant, ce serait ma mort, ma mort sans phrases ! Je ne la supporterais pas. Quelle horreur !… Tandis que, maintenant, cet écroulement et cette solitude me trouvent même plus forte que je ne m’y attendais. C’est bien parce que tu ne m’as pas aimée que je puis être ici et que nous pouvons nous parler sur ce ton calme, presque tranquille, irréparable. Voyons, est-ce qu’autrement, je ne te dirais pas des choses terribles… des choses… (Et ses yeux pétillent en le disant.) que je puis refouler dans ma gorge, malgré l’envie qu’elles ont d’en sortir ! Et si tu m’aimais, toi, si peu que ce soit, crois-tu que, depuis que je suis ici, tu ne m’aurais pas couverte d’injures ou serrée dans tes bras !…


ARMAURY.

Fanny, ce n’est pas le désir qui m’en fait défaut !… mais je m’efforce au calme de toute l’énergie que tu me connais, je redoute l’éclat de nos sensibilités… Sans quoi…

(Il a un mouvement vers elle. Fanny, le voyant, se lève, avec un mouvement de pudeur froissée.)

FANNY.

Oh ! je n’ai pas réclamé !… Je t’en prie… Toi aussi tu me connais, j’ai horreur des pleurnicheries, et je n’attache pas, mon Dieu, un tel prix à ma propre personne. Je ne serai pas comme tant d’autres, va… je n’irai pas crier sur les toits mon chagrin ni tes lâchetés : je tâcherai de me faire un veuvage très digne.


ARMAURY.

Ah ! Fanny ! l’être d’élite et de distinction que tu es méritait mieux que ce que je t’ai donné ; tu valais tous les bonheurs… Fanny, je suis voué au silence devant toi et sois sûre que, si je ne tenais pas justement à éviter une explication profonde, une explication qui ne nous mènerait à rien de bon, sois sûre que je trouverais d’autres paroles et une autre attitude que celles auxquelles je m’efforce, auxquelles je m’accroche… comme à une consigne !


FANNY.

Mais je les devine, tes paroles, va ! je les devine toutes ! Ne te donne pas la peine. Excuses, fatalité, pas d’enfant, obligation de me quitter, etc., etc… ! Merci bien !… je suis de ton avis ; pas de ces écœurements-là, pas de ces oraisons funèbres qui doivent être plus vaines que la mort !… Non, des mots précis. (Elle se rassied.) Eh bien, je suis venue avec ces gens pour te poser, moi, une seule et unique question ; sois tranquille, pas plus, un oui ou un non !… Oh ! je prévois d’ailleurs quelle sera la réponse, mais c’était nécessaire qu’elle me vînt de toi, que je l’entendisse une fois de ta bouche… Je te jure, lorsque tu m’auras répondu, ce sera tout… je m’en irai très simplement, comme je suis venue… Voilà.


ARMAURY.

Parle donc.


FANNY, (hésitant tout à coup, hachant les mots.)

C’est difficile à te demander… Enfin, à mots couverts, tu comprendras ce que je veux dire… Voyons… As-tu l’impression… que c’est pour la vie ?… Comprends… Crois-tu que ce soit une de ces passions définitives qui tiennent toute l’existence… enfin ?…

(Elle ne continue pas. Les mots expirent. Elle attend, le visage tendu anxieusement vers lui. Long silence — Armaury est assis à une table, la tête cachée par une main. De l’autre, il caresse machinalement le bois de la table.)

ARMAURY.

Ce que tu demandes là est sans réponse ! Comment veux-tu ? La vie, c’est bien long… (Il parle péniblement, lentement, très bas.) De plus, si je suis évidemment dans l’état d’esprit d’un homme assez emporté pour sacrifier jusqu’à ses affections les plus chères, et…


FANNY, (très vite en fermant les yeux.)

Bon… compris… compris… Ne va pas plus loin… Pour que l’homme que tu es réponde comme tu réponds, dans un moment pareil, c’est qu’il est inutile d’insister… Compris… J’en étais sûre d’ailleurs… Ce n’était qu’une formalité. Quand quelqu’un de ta trempe, grave, pondéré, prend une telle résolution, et casse tout, il n’y a plus rien à faire !… J’ai compris. Tu me passerais sur le corps… Tu passerais sur tout, tu nous sacrifierais tous, tu passerais sur ta propre douleur… C’est fini !… (Sur la borne où elle est assise, le corps a un fléchissement de mort. Puis, d’un mouvement lent et lassé des épaules et de la main, elle rajuste son manteau ; très simplement, elle se soulève, le pas traînant.) Alors, je ne vais plus te demander qu’une seule chose… une seule, vois-tu, mais j’en ai tant besoin ! (Elle a un tremblement.) S’il survenait dans ta vie un accident… sait-on jamais, n’est-ce pas ? il y a tant d’imprévu ! c’est vrai… la vie est bête… une voiture qui passe et écrase… la maladie… enfin, qui peut répondre de l’avenir ?… mille choses !… tu as quarante ans passés… elle est très jeune… dans quelques années, sait-on, un désaccord… enfin, écoute, s’il arrivait qu’à votre tour, vous deviez vous séparer… (Très vite dans une sorte de secousse de désespoir.) je te demande seulement de m’assurer que c’est à moi que tu reviendrais !


ARMAURY.
(Étonné d’abord, il la regarde, puis ses yeux se mouillent.)

Oh ! cela de tout mon cœur, Fanny ! Tu peux en être sûre… Je te le jure, de tout mon remords et sur toute notre ancienne tendresse !

(Silence.)

FANNY.

Et maintenant, il va falloir que je vive de cette petite parole-là !… Il le faut, il le faut, ou je serais perdue !… Avec ça, tu comprends, je vais pouvoir passer le pont… le pont de la douleur… si long qu’il soit. Autrement, je crois bien, Marcel, que je mourrais tout à coup… Le vide tout noir, là, devant soi… le trou… brrr… Tandis qu’ainsi, avec la compagnie au moins de cette attente, avec l’idée qu’on se reverra tout de même un jour… car c’est fatal, c’est sûr, c’est sûr, on se retrouvera… eh bien, alors, j’aurai du courage ! Tout ne sera pas mort… il y aura le point fixe, là-bas… Illusion pour toi, peut-être, réalité pour moi ! Cette idée va s’ancrer en moi, qu’on vieillira peut-être ensemble, que nous serons là, tous deux, tout vieux… que nous aurons notre vieillesse comme nous avons eu notre jeunesse… que je serrerai tes mains dans les miennes, avant de partir pour le grand voyage… Cela me fera même tenir à ma propre vie… cela me forcera à me soigner, à ne pas me laisser aller comme celles qui ont renoncé complètement… afin que tu me retrouves encore un peu ressemblante à ce que j’ai été, quand nous vivions ensemble !…


ARMAURY, (pleurant, la tête dans ses mains.)

Ah ! Fanny, tout ce que tu dis là, tout ce que tu dis là… c’est immense !…


FANNY.

Pas un mot de commisération, je t’en prie, pas un mot, ou je n’aurai même plus la force de me lever et de m’en aller ! Et Dieu sait ce qu’il va m’en falloir de force ! Je vais tâcher de m’imaginer… n’importe quoi… que tu es parti pour un long tour du monde. Il y a des femmes… tiens, Thérèse Vidal, par exemple… dont les maris sont en expédition très loin, durant des années… Elles supportent très convenablement l’absence, à cause de l’idée… l’idée !… Tu as parfaitement bien fait, Marcel, de me parler avec cette franchise. C’est très bien comme ça… et c’est tellement mieux ! Tu aurais pu mentir… tandis qu’ainsi je préfère renoncer complètement à tout faux espoir de replâtrage… Au moins, comme ça, c’est net… on ne perd pas son temps à des chimères, à des désespoirs, des rages contre lesquelles on finit par se casser la tête !… Je vais tout de suite m’y mettre… Oh ! j’ai déjà tâché aujourd’hui… Ce matin, je me suis dit : « Tiens, puisque je suis à Londres, profitons-en tout de même… » Alors, j’ai été à Westminster, j’ai visité les musées, la National Gallery, j’ai tâché de m’enthousiasmer pour des tableaux… Ah ! dame, ce n’était pas facile !… J’ai entrevu toutes les villes que j’aurai le temps maintenant de visiter. J’ai entrevu ce que sera désormais cette existence de voyages… toutes ces villes où il me semble que la plus grande angoisse que j’éprouverai, c’est de ne plus avoir quelqu’un à qui envoyer de télégramme en arrivant… comme aujourd’hui… car c’est la première fois que je suis arrivée quelque part sans écrire sur un bout de papier : « Suis bien arrivée, chéri ! »


ARMAURY.

Si tu t’es juré de ne prononcer que les paroles les plus émouvantes, les paroles qui trouent l’âme, ah ! tu as pleinement réussi, Fanny ! Je ne puis te dire que cela, c’est peu, mais je te le dis dans un grand bouleversement : je n’ai pas en moi la possibilité de modifier les événements, je n’en suis même plus le maître… mais, qu’il arrive, un jour quelconque, un de ces imprévus que tu viens d’énumérer, et qui sont plus forts que nos volontés, ah ! c’est à toi seule, Fanny, que je courrai, de tout mon élan !


FANNY.

Tu vois que j’ai bien fait de venir ! Je le savais, je le savais qu’il sortirait de notre rencontre, quelque chose de bien, d’utile… Les autres sont là, à attendre… ils croient que nous sommes en train de nous dire les pires horreurs, toutes les saletés qu’on se jette à la tête en pareil cas… et, au contraire, entre nous, il y aura eu, non pas un rapprochement, mais quelque chose comme… une complicité de l’avenir… quelque chose de bien à nous deux (Fébrile.) Oui, oui, je sors de là avec un peu de lumière, de l’énergie au cœur… C’est très bien… c’est très bien.


ARMAURY, (éclatant en larmes et courant à elle.)

Fanny ! Fanny ! Oh ! je ne peux plus… j’étouffe…


FANNY, (l’interrompant, avec un grand retrait de tout l’être.)

Non, surtout pas cela, pas un geste, mon ami, pas un mouvement vers moi, pas une fausse note, Marcel !… Je sais que tu meurs d’envie de me serrer dans tes bras… je le vois, j’en suis sûre… mais ne le fais pas, je t’en supplie… Pas un geste maladroit ! C’est, surtout, ce baiser-là qu’il faut savoir ne pas nous donner !… Non, quittons-nous sur cette espèce de lumière ; nous ne trouverons pas mieux. N’ajoute pas même un mot, ce serait de trop. Nous n’avons pas laissé échapper la moindre bévue, la moindre rancœur… je t’assure, c’est très bien, très satisfaisant. Maintenant, je vais être forte, Marcel !… Avec ce petit bout d’espoir, cette promesse, je vais t’attendre patiemment, et avec un grand courage…

(Elle va vivement à la sonnerie du mur.)

ARMAURY.

Que fais-tu ?


FANNY.

Je fais prévenir tout de suite le père et le fils qui sont dans un salon à attendre anxieusement le résultat de notre entrevue. Je vais leur dire que tu es parti, que tu t’en es allé. Sors par ici, ils ne te rencontreront pas. J’arrangerai tout ; je me charge de mettre les choses au point… Tu peux me laisser, maintenant, sans peur… (Elle relève une tête énergique où des larmes brillent dans les yeux et où un sourire lumineux palpite.) Au revoir, Marcel ! À un jour quelconque… si loin qu’il soit ! le jour que tu voudras… Je serai là ! Va, mon ami… va !…

(Droite, sans le regarder, comme transfigurée par l’effort, elle demeure ainsi, les bras tendus, empreinte d’un désespoir radieux. Il sort brusquement, presque en courant, comme quelqu’un qui va pleurer dehors. Restée seule, immobile, les traits peu à peu se détendent comme s’ils reprenaient l’expression ordinaire de la vie, et la tristesse y reprend sa ligne habituelle.)

LE DOMESTIQUE DE L’HÔTEL, (entrant.)

Did Madam ring ?


FANNY.

Voulez-vous prévenir les deux personnes qui attendent dans le petit salon… (Elle désigne la porte du corridor.) qu’elles peuvent entrer ici… qu’on les attend.

(Elle reste seule, essayant alors de se maîtriser, de se dominer.)


Scène V


FANNY, AMÉDÉE DE CHARANCE et GASTON DE CHARANCE


DE CHARANCE.

Eh bien, il est parti ?


FANNY, (très simple, cherchant le ton de voix de la conversation.)

Il vient de s’en aller…


DE CHARANCE.

Alors ?…


FANNY.

Eh bien… eh bien, il n’y a rien à faire…


DE CHARANCE.

Ah ! C’est votre impression ?…


GASTON.

Que s’est-il passé ?… Racontez. Vous avez parlé de nous, vous avez parlé en notre nom ?…


FANNY.

Si j’ai parlé de vous ? Je crois bien ! Je n’ai fait que cela. Il m’a répondu que tout lui était absolument égal… que, d’ailleurs, il ne se battrait pas…


GASTON.

Ah ! ah !


FANNY.

Qu’il était décidé à opposer une fin de non-recevoir à toute provocation, à toute démarche ou agression… Voilà !… Nous avons vu ce que nous voulions voir. Il ne nous reste plus qu’à nous en retourner… à Paris, et au plus vite !


DE CHARANCE.

À nous en retourner… Vraiment… tel est votre avis ?…


FANNY.

Dame ! Que voulez-vous que nous fassions de plus ? Nous avons tout épuisé. De quoi avons-nous l’air, à la fin !… D’une noce de vaudeville !… Voyez-vous ce cortège emboîtant le pas derrière cet homme et cette femme… Mes amis, il n’y a plus qu’à rentrer chez nous, prendre notre parti de l’irrémédiable et faire au moins que nous ne devenions pas risibles !


DE CHARANCE.

Je ne crois pas, Madame, qu’on puisse se moquer d’un père qui se défend avec désespoir et qui se défendra avec toute la force de son indignation, je vous le garantis. La résignation vous vient avec facilité ! Après tout, vous ne dépendez que de vous-même ; il y a moins d’affaires engagées, moins de choses en jeu de votre côté que du nôtre…


GASTON.

Mais, Madame…


DE CHARANCE, (lui imposant silence.)

Une seconde, Gaston… Madame, vous nous conseillez à chacun la résignation et le renoncement que vous vous distribuez avec un sang-froid que vous n’aviez pas, hier encore, et…


FANNY.

Je ne l’avais pas hier, parce que je n’étais pas persuadée encore de l’irréparable, je ne m’étais pas heurtée moi-même à l’impossible comme je viens de le faire…


DE CHARANCE.

Justement, Madame, voilà où je voulais en venir. Dans mon effondrement, moi, je n’ai plus qu’une idée : que notre honneur s’en sorte avec le moins d’atteinte possible. Je vous propose une solution légale, amiable…


FANNY.

Je ne comprends pas, que voulez-vous dire ?…


DE CHARANCE.

C’est très simple. Puisque vous abandonnez, dites-vous, complètement la partie et renoncez à tout espoir, mettons-nous, socialement, en règle. Divorcez ! Quel que soit notre sentiment de tristesse, je crois que ma femme, comme nous, consentirait à sauver l’honneur de la maison et de sa fille. L’union de ma fille à son séducteur ne serait plus qu’une demi-honte, qu’un demi-désespoir.


GASTON.

Mon père a raison.


FANNY.

Vous en avez de bonnes, vous !… Tiens, parbleu, je comprends ça ! Et moi, là-dedans ?…


GASTON.

Mais, Madame, n’est-ce pas vous-même qui, à l’instant, parliez de renoncement ?


FANNY.

Renoncer, oui… mais divorcer au bénéfice de votre fille ?… Ah ! non, par exemple, non, vous n’y pensez pas ! Ça se lit dans les romans, ces choses-là, cher Monsieur. Me voyez-vous… pour le bonheur de celle qui me l’a pris…


DE CHARANCE.

Oh ! bonheur…


FANNY.

… aller jusqu’à cette abnégation. Ça deviendrait de la bêtise. Je n’ai pas ce sublime-là dans mon cœur !… Douleur, résignation, soit ! Mais pas ce petit marché !


DE CHARANCE.

Nous n’insistons pas… Je lançais d’ailleurs cette proposition comme une dernière bouée de sauvetage… à tout hasard !


GASTON, (insistant.)

Cependant, père, il ne dépendrait que de nous…


FANNY, (agacée.)

Jamais ! jamais, vous entendez, et quand je dis quelque chose… je le tiens, jeune homme !


GASTON, (se levant avec rage.)

Alors, pas de réparation possible, pas de duel… rien… C’est bon ! Je sais ce qu’il me reste à faire…


FANNY.

Hein ?


GASTON.

Puisque ce lâche refuse jusqu’à mes témoins, jusqu’à nos entrevues, fuit comme un pleutre, se dérobe avec la dernière des bassesses, eh bien, moi, je te jure, père, que nous aurons la réparation voulue. Notre honneur sera vengé…


FANNY.

Qu’est-ce que vous venez de dire, vous ? Répétez, répétez…


DE CHARANCE.

Voyons, Gaston, du calme. Nous n’avons plus rien à faire ici. Viens marcher dehors, mets ton chapeau et allons-nous-en…


FANNY.

Oh ! mais ne croyez pas que je vous laisserai partir comme ça ! Vous venez de laisser échapper une parole imprudente… vous allez m’en donner l’explication.


DE CHARANCE, (ironique.)

Vous le défendez, maintenant, avec une ardeur !…


GASTON.

Je n’ai pas dit, Madame, quelles étaient mes intentions…


FANNY.

Vous ne l’avez pas dit… non, vous l’avez hurlé ! Et puis, je vous connais, vous êtes un cerveau brûlé, un brouillon… Vous êtes capable de tout. Quand vous êtes monté, vous perdez la tête. Voyons, Monsieur, dites comme moi… voulez-vous exhorter votre fils au calme ? Dites que vous l’empêcherez de faire un éclat, des bêtises, est-ce que je sais, moi !… Vous avez déjà eu des histoires avec lui… oui, cette histoire du Jockey-Club, quand on lui a arraché des mains un joueur qu’il avait à moitié éborgné, dans sa rage…


GASTON.

Mais, Madame, vous ne savez pas ce que vous dites ! Il s’agissait aussi d’une sanction… bien moins grave, d’ailleurs. Ici, il ne s’agit plus même d’une sanction, mais d’un châtiment.


DE CHARANCE.

Mon fils a, comme son père, les sentiments de l’honneur très profondément ancrés en lui…


FANNY.

Oh ! mais, oh ! mais, c’est que je commence par en avoir assez !… par-dessus la tête ! C’est inouï à la fin !… Votre honneur, votre honneur ! Sa faute ! Son crime ! Il n’est jamais question que de mon mari. Mais, votre sœur, à la fin, si on en parlait un peu… Il serait temps ! Nous sommes tous là, affalés, à pleurer, autour de sa virginité perdue, comme s’il s’agissait d’un deuil national !… Si mineure qu’elle soit, on ne viole pas une femme sans son consentement…


DE CHARANCE.

Madame, ce ton de votre part est inadmissible…


GASTON.

Ma sœur était la plus respectable et la plus respectée des jeunes filles…


FANNY.

Allons, allons, des choses qu’on dit !… Cela n’empêche pas que je l’ai vue, de mes propres yeux vue, à Dinard, à Paris, frotter ses jupes après lui… C’était scandaleux !…


DE CHARANCE.

Madame, encore une fois, je ne tolérerai pas ce langage.


FANNY.

Oh ! tolérez ou ne tolérez pas, je dirai ce que j’ai sur le cœur, à la fin ! J’éclate ! Rappelez-vous les jolies lettres de cette petite. Une innocente !… Elle est bien bonne ! Mais c’est elle qui courait après lui et qui sait si, dans toute cette histoire, ce n’est pas mon mari qui a été le naïf ? C’est d’elle que vient notre malheur à tous, et il faudrait encore peut-être que je divorce pour lui faire plaisir !…


DE CHARANCE.

Je ne vous ai rien demandé, Madame, vous détournez le sens de mes paroles, et, en tout cas, je ne vous permets pas de porter sur ma famille les jugements que…


FANNY.

Votre famille !… Plût à Dieu que je ne l’eusse jamais rencontrée… Nous serions heureux, à cette heure !… Votre famille exécrée !…


DE CHARANCE.

La colère vous emporte, vous ne savez plus ce que vous dites… Je pensais, Madame, que nous étions venus en amis tous les trois.


FANNY.

Ça aussi ! Parlons-en de cette jolie amitié !… J’ai encore votre ton insultant dans l’oreille quand vous m’avez annoncé avec cette brutalité mon désastre, qui valait bien le vôtre… Jusque dans le voyage, vous m’avez humiliée, vous avez fait saigner mon cœur et mon orgueil. Et maintenant que mon bonheur est ruiné, vous voulez vous acharner dessus…


DE CHARANCE.

Viens, Gaston, nous n’avons plus rien à faire ici…


GASTON.

Oui, père. Je sais ce qu’il me reste à faire…


FANNY.

Eh bien, partez… Allez, toute la famille !… Allez donc !… Mais n’ayez pas le malheur, vous, mon garçon, entendez-vous, n’ayez pas le malheur de toucher à un seul de ses cheveux, ou c’est à moi que vous aurez affaire…


GASTON.

Je ne dépends que de moi-même.


DE CHARANCE, (l’entraînant.)

Viens, Gaston, viens !


FANNY.

Essayez !


GASTON.

Je n’ai d’ordre à recevoir de personne. Nous verrons !


FANNY, (à la porte.)

À un seul de ses cheveux… Essayez ! Essayez !… (De la porte, dans l’affolement, elle les menace, puis elle se retourne comme s’il y avait quelqu’un dans la pièce, épouvantée tout à coup des mots qui viennent de sortir de sa bouche, et, les bras tendus vers l’autre porte, elle continue désespérément à parler tout haut au témoin absent.) Marcel, Marcel, si tu m’entendais, si tu entendais ce que je viens de dire là !…

(Elle se laisse aller, à bout de forces, la tête sur le canapé.)

RIDEAU

ACTE QUATRIÈME

Petit salon attenant à une chambre de Savoy-Hôtel. Porte de la chambre à droite. Porte d’entrée à gauche. On aperçoit la salle de bains, dans le fond. Chaise longue au milieu de la pièce. Au lever du rideau, une maid prépare le bain. On entend le bruit des robinets.



Scène PREMIÈRE


MARCEL, DIANE, LA MAID


LA MAID.

C’est prêt. Madame ne le veut pas trop chaud ?


DIANE.

Non.


LA MAID, (revenant.)

Alors, il est bien.


DIANE.

J’espère que vous n’avez pas oublié la veilleuse comme la nuit dernière. J’ai été obligée de laisser la lumière électrique.


LA MAID.

Je l’ai préparée… elle est là… Où Madame veut-elle que je la place dans la chambre ?


DIANE.

Je ne sais pas… Laissez, je me l’arrangerai moi-même… je ne me rends pas compte de l’endroit.


LA MAID.

Madame veut-elle que je lui enlève son peignoir ?


DIANE.

Non, merci… Je me mettrai au bain toute seule… Vous pouvez aller vous coucher, maintenant. Il est horriblement tard.


LA MAID, (allant à la porte de gauche.)

Voilà les babouches. (Elle met les babouches aux pieds de Diane étendue sur la chaise longue en déshabillé. En s’en allant :) Faut-il laisser toutes ces fleurs ou faut-il les mettre dans le corridor ?

(Elle désigne une quantité d’hortensias bleus disséminés dans la pièce.)

DIANE.

Il n’y a rien à craindre. Ce sont des hortensias… Ça ne sent pas.


LA MAID.

Bonsoir, Monsieur et Madame.

(Elle sort.)


Scène II


DIANE, ARMAURY


DIANE.
s’approche de Marcel et l’embrasse tendrement.

Tu as mauvaise mine, tu es pâle, tu t’en donnes du mal, mon pauvre coco… je t’en donne du mal !

(Elle lui embrasse les mains.)

ARMAURY, (lui prenant les siennes doucement.)

Mon chéri, peux-tu dire pareille chose ! Il fallait bien s’attendre à toutes ces broussailles sur notre chemin. Je les écarterai.


DIANE.

Quelle heure est-il ?


ARMAURY, (tirant sa montre.)

Minuit et demi… non une heure. Tu prends ton bain ?


DIANE.

J’y vais.


ARMAURY.

Cela ne te gêne pas que je fume ?


DIANE.

Au contraire.

(Un temps.)

ARMAURY.

Demain matin… tout à l’heure, j’irai trouver l’avocat anglais, pour connaître l’étendue de nos droits et les poss…


DIANE, (l’interrompant.)

Non, non, je ne veux pas !… à aucun prix !… je ne veux pas que tu sortes demain. J’ai peur. Promets que tu passeras ta journée entière ici, que tu ne sortiras pas.


ARMAURY.

Mais, folle, mignon, il n’y a rien à craindre ! Je sortirai dès six heures du matin si tu préfères, et je rentrerai à dix.


DIANE.

Fais-moi ce plaisir, coco… Obéis… Oui, j’ai peur de Gaston… Qu’est-ce que cela te fait ? On nous servira ici… je ne veux même pas que tu descendes à la salle de restaurant. Tu n’es pas bien ici, dans mes bras ? (Elle lui passe les bras autour du cou.) Dire que c’est pour conserver ces bras-là que tu te donnes tout ce mal ? Tu les aimes ?


ARMAURY.

Si je les aime !… Ce corps-là, cette chair de fleur, c’est toute ma récompense, tout mon but ! Ah ! ta joyeuse impudicité, et cette espèce de candeur douce d’enfant, sans notion de soi-même… (Il la prend sur ses genoux.) Quelle fraîcheur que ton amour ! Quel jeune camarade ! J’ai tellement peur de te désillusionner, Diane ! Tu te faisais peut-être une toute autre idée de l’amour ?…


DIANE.

Oh ! non, mon pauvre Marcel ! L’amour, l’amour… je n’en attendais pas tant ! C’est un tel prodige !… C’est comme si on était parti sur une petite rivière, et puis… on se trouve en plein océan…


ARMAURY.

N’importe, le mot n’est-il pas plus grand que la chose, mon mignon ? La splendeur du mot nous cache le désastre… Ainsi, quand le clairon résonne, il fait se dresser devant nous tout de suite l’idée de la victoire et pas celle de la défaite… et pourtant, au bout qu’est-ce qu’il y a ?


DIANE.

Mon chéri, nous sommes deux pauvres petits cocos ; on ne nous fera pas de mal, et nous vaincrons.


ARMAURY.

Oui, oui, il faut vaincre ! Ce serait trop bête !… Ah ! on va voir, on va voir !… Dans deux jours, nous commençons par déguerpir en Écosse, ou bien veux-tu aller à Liverpool ? Ce n’est pas mal, Liverpool, autant qu’il me souvient…


DIANE.

À quoi bon changer ? S’ils doivent nous suivre, si on nous traque, que ce soit dans cette chambre, ou que ce soit ailleurs !… On est très bien, dans cet hôtel ; il y a une tapisserie bleue, il y a toi, il y a moi… Que cela dure encore un bout de temps… c’est tout ce que je demande.


ARMAURY.

Oh ! Dianette, je n’aime pas ce genre de phrases… Et puis, tu les dis avec un petit sourire triste…


DIANE.

Moi ! allons donc !… Tu te contredis… Marcel, regarde-moi bien dans les yeux. Je ne suis pas triste, je suis heureuse, je suis contente, je suis radieuse ; jamais tu ne verras la plus petite larme dans mes yeux ; il n’y a que de la reconnaissance infinie pour tout ce que tu fais, et du grand bonheur très doux… Mais que veux-tu, cela n’empêche pas de constater en souriant que rien ne va, et je n’en suis pas plus triste pour ça… Ce n’est pas moi qui suis triste, c’est toi, je te ferai remarquer.


ARMAURY.

Tiens, tu me fais hausser les épaules ! Je suis si confiant, au fond, dans notre avenir. La mise est sûre.


DIANE.

Alors, pourquoi cette belle moue et ces quatre plis sur le front ?


ARMAURY.

Aucun rapport… Je suis furieux, oui, mais pour quelque chose de bien plus grave… Je suis furieux, parce que le portier, hier, m’a pris pour ton père.


DIANE.

Ça t’a vexé ? D’abord, nous sommes en Angleterre ; c’est par pudeur…


ARMAURY.

Tu crois ?… J’aime mieux le supposer.


DIANE.

Ce sont des idées d’une heure du matin ! Je prends vite mon bain et on se couche… Marcel ! c’est notre huitième nuit seulement ?


ARMAURY.

Dépêche-toi. Il ne faut pas la laisser passer !…

(Elle va dans la salle de bains. On entend ouvrir les robinets. Elle chante. Pendant ce temps, Marcel s’appuie sur la table, prend une cigarette et met la tête dans ses mains. On voit Diane jeter des petits coups d’œil tout en continuant de chanter, et puis, elle s’approche très doucement par derrière Marcel.)

DIANE.

Tu souffres ?


ARMAURY.

Mais non.


DIANE, (un genou sur la chaise longue.)

Mais tu ne souffres pas parce que tu as revu ta femme, tu me le jures ?


ARMAURY.

Ah ! je te le jure bien ! Il n’y a que Dianette sur la terre… Je te veux, unique !… et je veux ton bonheur, avec une rage, une ardeur… qui me rendraient hargneux et détestable pour tout le reste du monde !


DIANE.

Bien.


ARMAURY.

Dianette, tu m’aimeras toujours ? Dianette, tu ne m’échapperas pas ?


DIANE.

Jamais, mon grand bien-aimé !


ARMAURY.

Sait-on, avec ces enfants… car tu es une enfant ! Ça m’est égal, comprends-tu, de renoncer à tout pour toi, pourvu que tu me restes.


DIANE.

Comment peux-tu garder encore un doute ?


ARMAURY.

Parce que la jeunesse est un perpétuel mensonge… Les enfants mentent… ils ne savent même pas quelquefois qu’ils mentent. Tout est mensonge chez eux. Leur charme… leur sincérité… illusion !


DIANE.

Tu vois, tu m’en veux, au fond tu m’en veux…


ARMAURY.

Non, petite brute. C’est une fureur égoïste qui me fait parler ! Sans quoi… je fais bon marché de ma douleur, de mes ennuis. Un feu de paille, un feu de joie… de joie !… Allons bon ! qu’est-ce qu’il y a maintenant ? Tu pleures, Dianette ? j’ai commis le crime de te faire pleurer !


DIANE.

Mais non, mon chou, mais non !


ARMAURY.

Ah ! ce sont de bien grandes émotions pour toi, et de bien grandes complications aussi, Dianette… Je suis un imbécile ; je devrais être plus simple. Pourquoi pleures-tu, dis ? Parle ?… Qu’as-tu ?…


DIANE.

Mon chou, pardonne-moi.


ARMAURY.

Tu avais dit : « Pas une larme dans mes yeux, pas une larme. »


DIANE.

Oh ! c’est pas des larmes, ça !


ARMAURY.

Mais tu serais bien embarrassée de dire ce que c’est ?… (S’agenouillant.) Mon amour adoré, n’aie pas peur, n’aie pas de mauvais pressentiments, surtout.


DIANE.

Je n’ai pas de mauvais pressentiments. Ce fou de Gaston, seulement ?… J’ai peur qu’on te fasse du mal.


ARMAURY.

Il n’y a aucun danger.


DIANE.

Et puis, moi aussi, je voudrais tant ne pas te procurer de peine, et c’est ce petit bout que je suis qui est cause de tout. Autrement, pour moi-même, j’ignore ce que c’est que la peur !… Tiens, quand j’ai cru que tout était fini, quand on a tout découvert chez moi, qu’on allait m’envoyer au couvent, eh bien, j’étais décidée à mourir ! Un soir de ces huit jours-là, je m’en souviens… il y avait dans le cabinet de toilette qui donne dans ma chambre, une lumière, une bougie, parce que je n’ai jamais pu dormir sans lumière… (S’interrompant.) Au fait, où Lucy a-t-elle mis la veilleuse préparée ?


ARMAURY.

Là, sur la cheminée… Qu’est-ce que tu disais d’effroyable, mon petit ?


DIANE.

Je disais qu’un soir, en décoiffant ces cheveux qu’on avait voulu me couper, je les ai laissé flotter sur la bougie… je me rappelle, je les balançais comme ça… et je me disais : « Allons-y, Dianette ! » L’horreur même d’être brûlée vive ne m’épouvantait pas. Un petit bout s’est mis à grésiller. D’un mouvement instinctif de la main, je l’ai éteint… mais au fond, ce soir-là, il s’en est fallu de pas grand’chose !…


ARMAURY, (lui prenant la main.)

C’est l’anéantissement de l’amour, ce goût de l’anéantissement auquel il faut savoir résister. Puis, tu n’as pas vingt ans. Il n’y a que les vieux qui ont peur de mourir… La jeunesse fait bon marché de la vie… Ton frère lui-même, qui n’est pas un troublé, répète tout le temps : « Aller se faire casser la tête en Afrique… ». La moindre midinette en mal d’amour allume si facilement un réchaud ! On fait bon marché de la vie parce qu’on n’en connaît pas le prix ; mais, plus tard, tu verras comme on apprécie âprement la valeur de tous les instants. Il semble que toutes les minutes, on vous les vole.


DIANE, (qui se lève.)

Ce n’est pas une question d’âge. Si on a connu à vingt ans ce qu’il y a de plus beau dans l’existence, le reste vaut-il la peine d’être vécu ? (Elle prend la veilleuse.) Si on a brûlé toute l’huile, comme me le disait l’abbé Roux, la veille de notre fuite ?…


ARMAURY.

Quoi ?


DIANE.

Oui, il me citait la parabole de l’Évangile ; le banquet des vierges folles et des vierges sages… tu sais ?

(Elle craque une allumette.)

ARMAURY.

Oh ! l’Évangile et moi…


DIANE.

Si, tu sais… (Elle cherche dans son souvenir.) les vierges folles qui ont usé imprudemment toute l’huile de leur lampe, et qui, pour cela, ne seront pas invitées au banquet et ne verront pas la face de l’époux… (Elle allume la veilleuse.) Et puis, ça finit par une phrase terrible : « Veillez, car vous ne savez ni le jour ni l’heure… »

(Elle souffle l’allumette. Silence.)

ARMAURY, (riant.)

Eh bien, j’espère que nous avons une conversation excitante ! S’il n’était pas si tard dans la nuit, je nous ferais monter un souper avec des boissons voluptueuses pour nous dégourdir… (Il l’embrasse, l’étreint.) Va, ma chère beauté, tu peux t’en rapporter à moi… Je suis ton gardien robuste et vigilant.

(On frappe à la porte.)

DIANE.

Tiens ! À cette heure-ci… qu’est-ce que ça peut bien être ?


ARMAURY.

Je vais voir. (Il va à la porte. Elle veut le retenir.) Qui est là ?


LE PORTIER, (à travers la porte.)

Une lettre.


ARMAURY.

Une lettre à une heure du matin ! (Il ouvre. Le portier entre, remettant une lettre.) De la part de qui ?


LE PORTIER.

Une dame.

(Marcel ouvre la lettre, il la lit à voix basse.)

DIANE.

Qu’est-ce que c’est chéri ?


ARMAURY.

Attends… (Au portier.) Voulez-vous attendre la réponse dans le couloir, s’il vous plaît ?


LE PORTIER.

Bien, Monsieur.

(Marcel referme la porte.)

DIANE.

C’est grave ?


ARMAURY, (lisant tout haut.)

« Il faut absolument que je te parle à l’instant. Un grand danger te menace… »


DIANE.

C’est d’elle !…


ARMAURY.

« Je te conjure, en tout cas, de ne pas sortir de ta chambre, de ne pas même traverser un couloir. Reçois-moi, une seconde, une seconde seulement, il faut que je te mette au courant… Ne vois dans cette lettre aucun subterfuge… C’est très grave… »

(Il lui tend la lettre.)

DIANE.

C’est très grave… Tu vois, j’en avais le pressentiment… Un danger !… Pour qu’elle écrive ainsi, c’est ta vie qui doit être en jeu. Avais-je assez raison de vouloir que tu restes enfermé ?… Reçois-la vite, je vais entrer dans ma chambre.


ARMAURY.

Mais non, mon enfant ; pourquoi la recevoir et pourquoi s’émouvoir comme tu le fais ? Billevesées tout ça, chimères de femme !… Il n’y a rien à craindre.


DIANE.

Oh ! les femmes ont un sentiment du danger que les hommes n’ont pas… (Elle reprend la lettre.) Il n’y a qu’à voir l’écriture de cette lettre. Reçois-la, je t’en supplie, je t’en supplie… il faut savoir…


ARMAURY.

Eh bien, je vais descendre.


DIANE, (revenant à lui.)

Ça, jamais ! Je te jure bien que tu ne sortiras pas d’ici. Non, non… ce que demande ta femme est parfaitement légitime. Je sais bien, va, que des époux comme vous sont destinés à se rencontrer, c’est fatal… Le tout pour moi est d’être sûre de ta volonté et je n’ai plus peur. Un danger est dans l’air, qu’il faut conjurer à tout prix. Qu’est-ce que les convenances peuvent bien faire là-dedans, grand Dieu ! Nous n’en sommes plus là !… Elle a parfaitement bien fait de venir… il faut savoir !… N’y mets pas d’amour-propre, Marcel, je t’en supplie à mon tour. (Elle ouvre la porte.) Dites à cette dame qu’elle peut venir, qu’on l’attend…

(Elle referme la porte.)

ARMAURY.

Allons, voyons donc… ma gosse, regarde-moi sourire… fillette !… Nous sommes bien plus forts et bien plus malins qu’ils ne croient ! Tout ça, des paroles, des menaces, des enfantillages, Dianette.


DIANE.

Je ne vis plus, mon petit coco… (Elle soupire.) Eh bien, je vais aller très sagement dans ma chambre, je n’écouterai même pas… Je vais me coucher… attendre, sans penser…


ARMAURY.

Une seconde, alors, une seconde seulement…


DIANE.

Et surtout ne va pas, toi bêtement, faire une imprudence quelconque. Est-ce qu’on sait ? Les hommes mettent des questions d’amour-propre dans un tas de choses… Promets-moi que tu feras comme elle le dit… que tu ne sortiras pas d’ici.


ARMAURY.

Je le jure… à condition que tu ne fasses pas cette figure désolée… Souris, aie confiance en moi.


DIANE, (qui prend la veilleuse sur la table.)

Ah ! les veilleuses, Marcel ! (À ce moment, on frappe à la porte.) Déjà ! C’est elle ! Comment a-t-elle pu monter aussi rapidement ?…


ARMAURY, (allant à la porte.)

Elle était peut-être dans le couloir.


DIANE.

C’est égal, assure-toi que c’est elle.


ARMAURY, (allant à la porte sans l’ouvrir.)

Qui est là ? (On entend une voix qui dit : « Moi Fanny ») Bien.

(Il va à Diane qui tient la veilleuse à la main. Il l’embrasse passionnément, tendrement, sur l’épaule nue.)

DIANE.

Oh ! prends garde !


ARMAURY.

Pourquoi ?


DIANE, (montrant la veilleuse.)

J’ai eu peur… j’ai cru que tu allais l’éteindre…

(Puis elle va à la porte lentement, en emportant la veilleuse. Elle lui sourit encore sur le seuil de la chambre en protégeant la flamme de la main droite, — dans un souffle : « Je t’aime !… » Elle entre. Quand elle est entrée, Marcel jette un coup d’œil sur la pièce, met un peu d’ordre, pousse le rideau de la salle de bain. Il va à la porte et ouvre.)


Scène III


ARMAURY, FANNY


FANNY, (entrant à peine, une mousseline sur la tête inclinée.)

Je te demande pardon, c’était nécessaire. Ta vie est en danger. Ne traverse même pas ce couloir… Il faut que tu saches ce qui se trame.


ARMAURY.

Comment es-tu ici ?


FANNY.

J’ai loué une chambre au même étage que toi… Pour cette nuit seulement…


ARMAURY.

Je ne comprends plus. Que signifie ?…


FANNY.

Tu vas comprendre… J’ai surveillé depuis hier Gaston de Charance, qui était dans un état d’exaltation terrible à la suite de l’explication qui a suivi hier notre rencontre à Greenwich !… J’ai fait surveiller tous ses moindres gestes… Or, il est venu cet après-midi, à six heures, retenir la chambre 34…


ARMAURY.

La chambre 34 ?…


FANNY.

Oui, à deux pas de la tienne… Dès que j’en ai été avertie, je n’ai fait ni une ni deux, tu comprends !… Je me suis promis de passer la nuit ici, et j’ai bien fait !… Depuis que je suis installée dans ma chambre, je surveille le corridor, j’entr’ouvre la porte de temps en temps… Je l’ai même heurté une fois ; avec ce voile sur la tête il n’a pu me reconnaître !… Que va-t-il faire ? Je n’en sais rien ! Il joue le monsieur tranquille, l’étranger en smoking, qui fume sa cigarette… il sifflote sur les marches de l’escalier… Ah ! c’est abominable !… Alors, j’ai pensé que tu allais peut-être imprudemment ouvrir une porte… Ah ! mon Dieu ! Il faut tout prévoir !… Demain matin, tu allais sortir, ton intention était naturellement de sortir d’ici ?… Eh bien, il ne faudra pas… il ne faudra pas…

(Elle s’arrête. Un temps.)

ARMAURY.

Ma chère Fanny, je te remercie… Je comprends ton sentiment, j’en suis touché… Tout ce qui émane de toi est pur et délicatement inspiré… Mais, par grâce, ne t’occupe pas de ces affaires qui doivent être réglées entre hommes !… Je te vois dans un état d’énervement qui me prouve encore la vivacité de ton amour… (Il se reprend vivement.) du moins de ton affection pour moi… Mais, confie-moi et laisse-moi aux mains de la fatalité.


FANNY.

Oh ! je t’en prie, Marcel !… Pas d’appréciations ! Je ne te demande ni d’approuver ni de désapprouver ce que je fais. Moi-même, est-ce que je m’en rends compte ?… Comment ai-je la force d’être ici, à côté de votre chambre, — que dis-je ? dans votre chambre !… ici, où pas une femme n’aurait le courage de pénétrer ?… Eh bien, j’ai été enlevée, précipitée, comme malgré moi, par une impatience irrésistible, parce qu’il s’agissait de ta vie !… Je suis venue cogner contre cette porte épouvantable !… C’est plus fort que moi, la sensation que tu es en danger, que quelqu’un voudrait porter la main sur toi, aller jusqu’au meurtre… j’en tremble des pieds à la tête… Que veux-tu !… J’ai honte de ne pouvoir réagir contre cet instinct, mais c’est comme si tu m’avais appelée… J’ai toute ma chair qui bondit… Je ne permettrai pas, je ne permettrai pas qu’on attente à ta vie !… Je te le dis, c’est le cri de toute ma chair !…


ARMAURY.

Tu m’as averti du danger ! Que de femmes s’en seraient remises à la fatalité, comme à un jugement céleste !… tu n’es pas de celles-là… Cependant, je te demande le courage de ne plus penser à moi ! je sais qu’il te faudra du courage… J’éprouverais une trop honteuse tristesse à être protégé par toi, Fanny… Tu dis le cri de la chair ? Rappelle-toi alors nos paroles d’hier… je les jugeais fort justes… Nous avions prononcé une séparation nécessaire, tu avais remis toi-même, à une échéance lointaine, le retour souhaité et possible.


FANNY, (dans un grand geste désespéré.)

C’est commode à dire !… On peut déclarer qu’un amour est frappé à mort, prononcer tous les arrêts que l’on voudra… oui, mais la séparation de la chair ne se fait pas aussi aisément !… Tu as tué notre amour vivant, d’un coup net, comme on coupe la tête d’une bête ; mais regarde, les tronçons s’agitent… la chair remue encore… Non, non, l’amour ne meurt pas comme ça, tout de suite, Marcel… attends encore, attends encore un peu… Dis-toi, pour l’instant, que j’obéis à quelque chose de machinal… C’est nerveux probablement… Oh ! du reste, je n’ai pas l’intention de te gêner, je vais passer la nuit éveillée, moitié dans ma chambre, moitié dans le corridor… Mais, demain, j’aurai avec ce garçon une explication et je te jure bien que je saurai lui faire réintégrer Paris et son Saint-Cyr !… À l’heure actuelle, il s’agit simplement de conjurer le coup, de le parer… (Depuis quelques instants, sans s’en apercevoir, elle joue avec une épingle d’écaille de Diane, que sa main a prise dans les coussins… Ses yeux tombent sur cette chose qu’elle a entre les doigts… Elle jette brusquement l’épingle sur le tapis. Silence.) As-tu un verre d’eau, là ?… j’ai soif…


ARMAURY.

Oui.

(Il va à la table. Quand il a apporté le verre rempli, et pendant que Fanny boit, il fait habilement disparaître de la main un peignoir qui traînait et le jette dans la salle de bains. Elle voit le geste et dit :)

FANNY.

Ne te donne pas la peine, va ! Je ne regarde rien !… Depuis que je suis entrée ici, c’est le tapis que je fixe… Je ne sens même pas ce parfum de verveine, cette espèce de parfum de verveine qui doit être le sien, qui a rempli toute la pièce…


ARMAURY, (résolument et comme agacé.)

C’est pourtant au nom de ce seul sentiment-là, Fanny, que je te demande, et pour toi-même, de réintégrer ta chambre… c’est un sentiment de profonde décence…


FANNY.

Ah ! la décence ! qu’est-ce que tu dis là !… Tiens, pose le verre…


ARMAURY.

Tu as sommeil, tu es fatiguée…


FANNY.

Mais oui, mais oui, je m’en vais… Ai-je ta promesse formelle que tu ne sortiras pas d’ici, avant demain midi ?


ARMAURY.

J’ai peur de promettre une lâcheté…


FANNY.

Je t’en prie ! laissons les définitions de mots… promets… (Geste de Marcel.) Je ne demande pas autre chose…


ARMAURY.

C’est fait !


FANNY, (se levant.)

Bien ! Je te tiendrai au courant de la suite, soit par une lettre, soit par une dernière demande d’entrevue…


ARMAURY.

Parfaitement. Reste dans ta chambre, Fanny, dors tranquille…


FANNY, (qui, d’un pas lent, se retire.)

Dormir !… (Elle entr’ouvre la porte et la referme aussitôt.) Il faut que je sorte d’ici, l’électricité éteinte… Je vais me glisser sans bruit dans le couloir… Il est nécessaire qu’il ne me rencontre pas ni ne reconnaisse ma silhouette… Je pense d’ailleurs qu’il se sera couché !… Il a dû remettre à demain matin…


ARMAURY.

Oh ! ta sollicitude a sûrement très exagéré… D’abord, dans un hôtel, des scandales de ce genre sont impratiques à réaliser… C’est un enfant, d'ailleurs…


FANNY.

Les enfants ! je suis payée maintenant pour savoir jusqu’où ils peuvent aller dans leurs résolutions !… Elles valent les nôtres, et au delà… Éteins, veux-tu… éteins l’électricité… (Il ne reste plus qu’une petite lampe… Fanny ouvre la porte du couloir, c’est une double porte comme les portes d’hôtel moderne. L’une intérieure est en bois, la seconde derrière est capitonnée. Elle a donc poussé la seconde porte, et l’on aperçoit le couloir, au dehors, faiblement éclairé à cette heure tardive. Elle s’avance sur la pointe des pieds et, encapuchonnée de voile, elle écoute. Fanny, à voix basse). On marche dans le couloir. (Elle se rejette en arrière et laisse retomber la porte capitonnée.) Il est là, il est là, sûrement… J’entends quelqu’un qui marche, j’en étais sûre !… (Elle a reculé jusqu’à Marcel.) Ah ! que j’ai été bête ! je n’aurais pas dû ouvrir cette porte… Si c’est lui qui guette, il va se demander pourquoi cette porte vient de s’entr’ouvrir si mystérieusement…


ARMAURY.

Mais non, rassure-toi, Fanny… C’est quelqu’un de l’hôtel qui passait…


FANNY.

Il est là… te dis-je… il guette… Et puis la porte a grincé… quelle maladresse… il faut que je reste ici quelques minutes encore… je ne puis pas sortir…


ARMAURY.

Eh bien, attends, attends… le temps que tu voudras.


FANNY.

Rentre dans ton appartement. Adieu. (Il se dirige vers la porte de sa chambre. Tout à coup elle se redresse.) Écoute !… on frappe à la porte… Tu vois… Qu’est-ce que je disais !… Ah ! le gredin !…

(En effet, un imperceptible toc toc, comme un frottement sur le bois a eu lieu. Marcel a un mouvement pour aller fermer la première porte qui est restée ouverte, elle le retient et le repousse. Colloque à voix étouffée.)

ARMAURY.

Laisse-moi fermer la porte.


FANNY, (à voix basse.)

Non ! Non ! Surtout pas !… C’est sûrement pour voir si on bouge à l’intérieur… Laisse faire. Il n’osera pas entrer ! Et s’il ose, tant mieux ! Il faut que ce soit moi qu’il trouve… Il serait désarçonné de me trouver là.


ARMAURY.

Je ne veux pas !


FANNY.

Et moi, je l’exige… c’est l’instant de l’explication ! Ah ! la canaille !… Rentre, rentre… pas toi ici !… pas toi !… (Elle le pousse avec véhémence. Dans l’ombre, ils chuchotent et luttent.) Disparais !… Je le veux !… Et si je le croise en sortant, tant mieux !… Va donc !… va donc !… Laisse-moi partir seule.

(Dans la brève poussée il a obéi. Il s’est glissé dans la chambre de Dianette. Fanny éteint brusquement la dernière lumière et se cache dans le fond de la pièce. Elle attend anxieuse… Un moment se passe… Tout à coup la porte d’entrée grince doucement et s’entr’ouvre, avec une précaution infinie… Gaston de Charance pénètre avec précaution, passe la tête, regarde, puis n’entendant rien, ne voyant rien, pénètre de quelques pas dans la pièce. Fanny donne brusquement l’électricité. Gaston de Charance sursaute, se retourne et voit Fanny.)


Scène IV


FANNY, GASTON


FANNY.

Parfaitement… moi !… Vous ne comptiez pas me trouver…


GASTON.

En effet.


FANNY.

De quel droit entrez-vous ici ? Comment osez-vous ouvrir cette porte, vous introduire comme un voleur… dans quel lâche dessein de meurtre ?… Ah ! mais, j’étais là… je vous avais promis d’y être. Je suis exacte, n’est-ce pas ?… Avouez que vous ne m’auriez pas crue aussi prompte.


GASTON.

En effet, je vois quel gardien il a placé à leur porte. C’est vous qui les protégez !


FANNY.

Et vous qui m’y forcez ! Ah ! pas un mot de raillerie, malheureux !… Si j’ai abdiqué toutes mes pudeurs d’épouse, toute ma dignité de femme, si je suis là, rougissante, effarée de ce que j’ose faire, c’est à cause de vous ! Ah ! que je vous hais de cela aussi ! de cette humiliation ! Mais j’ai juré que je vous mettrais au pas, et je tiens parole. Dites, répondez… Que venez-vous faire ici, quelle arme avez-vous dans votre poche ?


GASTON.

Je viens chercher ma sœur ; je viens prendre Diane, et voilà tout…


FANNY.

Allons donc ! Si vous n’aviez que ce dessein, seriez-vous ici à une heure du matin, auriez-vous loué cette chambre ?… De la franchise, au moins…


GASTON.

Je vous certifie que je viens reprendre Diane ; il faut que je voie ce capon qui se cache, et me fuit avec la dernière des bassesses.


FANNY.

Mêlez-vous donc uniquement de ce qui vous regarde, à la fin, vous, le frère ! Votre attitude, votre colère, tout est disproportionné…


GASTON.

Non, Madame, parce qu’il y a en jeu notre honneur… Et il y a aussi ma haine, en effet… Ah je le hais ! Si vous saviez combien !… Il n’a pas seulement déshonoré une fille de famille, il y a les conditions dans lesquelles il a agi… Celles-là sont impardonnables, abominables. Elles relèvent de moi seul, parce que seul, j’en ai été le témoin aveugle. Je le hais… je le hais, parce qu’il était notre ami, mon ami, parce qu’il a reçu mes confidences de jeune homme, parce qu’il me prenait le bras avec douceur et gentillesse… et, derrière moi, il accomplissait son forfait… Il avait toutes les hypocrisies avec le frère ; il s’occupait aussi de mes premières amours, il me ménageait des entrevues… Ah ! vous ne le connaissez pas, cet homme-là, vous ne savez pas encore ce dont il est capable, et c’est vous qui le défendez ! Pourtant, qu’il nous rende notre enfant, qu’il nous la rende et je le laisserai tranquille.


FANNY.

Eh bien, commencez par exécuter ce projet et partez.


GASTON.

Non…


FANNY.

Si.


GASTON.

Le lâche… Le lâche !… C’est vous qu’il a chargée de cette mission !… Il est là, verrouillé, ils sont là, tous les deux, à côté… C’est abject… (Criant.) Lâche ! Lâche ! Mais sortez donc !… Osez donc une fois vous montrer… L’homme capable de faire ce que vous faites, de s’abriter derrière les femmes, et qui utilise jusqu’à leurs terreurs, cet homme n’est même pas digne d’être souffleté… Vous entendrez au moins ma voix !… Lâche !… (La porte s’ouvre. Armaury entre.) À la bonne heure, au moins !…



Scène V


ARMAURY, FANNY, GASTON, puis DIANE


FANNY, (un cri.)

Ne sors pas ! Prends garde !


ARMAURY.

Eh bien ! Qu’est-ce que c’est ? Vous vous permettez de faire bien du tapage, mon jeune ami…

(Il s’avance, dédaigneux, la poitrine en avant, les mains dans les poches. Diane le suit précipitamment.)

GASTON.

Ah ! te voilà, toi… Diane, tu vas me suivre immédiatement.


DIANE.

Je n’obéis pas aux ordres donnés.


GASTON.

Monsieur, je vous somme de nous la rendre.


ARMAURY.

Quand nous serons seuls, je vous accorderai toutes les explications voulues… Pas ici… pas en présence de ces deux femmes…


GASTON.

Oh ! il ne s’agit plus d’explications. Une dernière fois, voulez-vous laisser partir ma sœur ?…


ARMAURY, (carrément.)

Elle vient de vous répondre pour moi — pour nous deux.


GASTON.

Alors, voulez-vous au moins me rendre raison… refusez-vous toujours une rencontre ?


ARMAURY, (haussant les épaules.)

Parfaitement, je refuse…


GASTON.

Eh bien, donc, vous l’aurez voulu… (Il se retourne vers lui. Il tire rapidement de la poche de son smoking un revolver et le braque. Les deux femmes ont un cri simultané et, d’un même élan, se précipitent devant Armaury en le couvrant de leurs corps. Gaston, baissant le revolver avec un éclat de rire et de rage.) C’est admirable !… Toutes les deux ! Toutes les deux sur votre poitrine !… C’est là qu’elles se rencontrent !


ARMAURY, (écartant énergiquement les deux femmes et se présentant face à lui.)

Ne blasphémez pas, Monsieur… Leur geste est plus beau que le vôtre !


DIANE, (criant et s’interposant.)

Gaston ! veux-tu finir !… Gaston, en voilà assez !… Pose ce revolver !… Quand tu l’auras posé je parlerai. (Elle désigne une table au fond.) Sur ce meuble… là… Je veux parler… Qu’on m’écoute !


GASTON.

Soit ! J’obéis…

(Il dépose l’arme, mais à une distance assez proche de lui, pour surveiller qu’on ne s’en empare pas.)

DIANE, (essayant de le prendre à part.)

Viens par ici, loin de la table…


GASTON.

Que vas-tu me dire ? Que tu es décidée à revenir chez nous ?


DIANE.

Je veux te dire que tu es abominable… Je ne sais comment qualifier ta conduite…


GASTON.

Et moi, je sais trop comment qualifier la tienne…


DIANE.

Un frère et une sœur en arriver là !…


GASTON, (haut, refusant l’aparté.)

Ce n’est pas à toi que j’en ai, c’est à ton amant. Qu’il te laisse partir, qu’il te rende à nous, j’abandonnerai toute idée de vengeance… sinon…


ARMAURY, (croisant les bras.)

À votre guise !…


GASTON.

Sinon, il n’y a pas de protestations assez fortes pour exprimer à quel point je suis décidé. Perds tout espoir, Diane. Votre amour est sans issue. J’ai déposé ce revolver, cela veut dire simplement que je ne suis pas à des heures près. Où que ce soit, Monsieur, demain, un autre jour, n’importe, je vous certifie que je ne vous raterai pas.


ARMAURY, (haussant à nouveau les épaules.)

Entendu !… Entendu !… Mais pour aujourd’hui, hors d’ici !…

(Il semble qu’il va l’empoigner de toute la force de sa colère contenue.)

DIANE, (hors d’elle-même, éperdue, désignant Gaston.)

Ah ! il le fera comme il le dit ! Je le connais !… Mais il faut l’empêcher !…


FANNY, (qui s’était dissimulée dans le fond de la pièce, gravement, simplement.)

Non, il ne le fera pas !… Et c’est moi, la femme… la femme légitime, qui le dis.


ARMAURY.

Fanny !… Ah ! pas toi !… pas toi !…


FANNY, (en s’avançant, à Gaston.)

Mais vous ne voyez donc pas, vous ne comprenez donc pas que, pour que je leur fasse grâce à tous deux, moi, et qu’en un moment pareil j’ose vous dire : « Laissez-les, laissez-les », il faut pourtant bien que ce soit cela la vérité ! Aucun crime d’amour ne vaut la mort… Vous êtes trop jeune pour le savoir… Allons-nous-en, Monsieur ! Allons-nous-en pour toujours ! Devant leur amour, devant cette chambre d’amour, je n’ordonne pas, moi, je supplie, entendez-vous, je supplie… Que faut-il de plus pour que vous compreniez ?… pour que vous ayez pitié d’eux, de moi aussi, car je ne veux pas que vous fassiez du mal à celui que j’ai aimé en vain !… Et si ce n’est pas assez de supplier, voulez-vous que je me mette à genoux devant vous ?… Je le ferai !… Je le ferai !…


ARMAURY, (se précipitant pour l’empêcher.)

Pas ça, Fanny !…


DIANE, (poussant un espèce de cri sauvage.)

Ah ! je vous jalouse, Madame, je vous jalouse d’être aussi belle !… C’est cette femme-là, Marcel, c’est cette femme-là que tu n’aurais pas dû quitter. Elle est sublime… Elle a le courage que je n’ai pas, celui du renoncement… J’ai honte d’être aussi lâche à côté d’elle… C’est avec celle-là que tu aurais dû vivre. Elle aime !… Elle aime, plus que moi… Oh ! Madame, comme je vous ai fait souffrir !… mais pour en arriver à une pareille abnégation, ah ! vous devez éprouver une bien belle ivresse !… Je vous l’envie !…


GASTON, (profitant de ce moment pour lui prendre la main.)

Eh bien, prends exemple… Élève-toi jusque-là. Allons, je vois, je sens que tu vas commencer à t’éclairer et à devenir raisonnable…


DIANE.

Peut-être, Gaston…


GASTON.

Alors, viens. Tu vois bien que tu le dois, tu le reconnais toi-même.


DIANE.

Oui… encore un peu de temps… très peu…


GASTON.

Fais quelque chose de beau, Diane !… que je retrouve la petite patricienne que tu es restée au fond.


DIANE.

Attends, Gaston !… Je tâcherai…


ARMAURY, (qui était resté, les bras croisés, dans une attitude hautaine.)

Diane ! Que signifient ces paroles ?… J’écoute terrifié, impuissant, cette scène abominable que je voulais à tout prix éviter, et c’est toi, c’est toi qui faiblis ?… C’est toi qui parles de me quitter !… Quand j’ai le courage que voilà !…

(Il s’est approché d’elle, anxieusement, comme pour lui parler à voix basse.)

DIANE, (vivement.)

Que veux-tu, j’avais toujours prédit que c’était une chose impossible… il y avait trop d’amour et trop de haine. C’était sûr, on ne pouvait pas s’en sortir… Contre cette femme-là, je ne pourrai jamais rien !… Je suis vaincue d’avance… Gaston, réponds-moi, est-ce décidé ? Ce que tu viens de dire est bien ta pensée ?… Si je ne pars pas, c’est sur lui que tu te vengeras ? Réponds.


ARMAURY, (épouvanté, à Diane.)

Mais il ne faut pas le croire !… C’est du chantage.


DIANE.

Oh ! je ne discute pas, je m’informe simplement… je fais une addition… un total…


GASTON, (de toute son énergie, en fixant Armaury.)

Rien, rien ne pourra me faire changer. Vous êtes en face d’un dilemme…

(Fanny, muette, s’est accroupie sur elle-même. On dirait qu’elle guette, prête à intervenir.)

ARMAURY, (éclatant.)

Ah ! c’est trop, cette fois !… Hors d’ici !… Monsieur !… Sortons, vous et moi !… Tout ce que vous voudrez, soit, mais plus en présence d’elles ! Venez donc ! Vous avez raison… Advienne que pourra !… J’en ai assez de cette inertie, j’étouffe !… À nous deux ! Sortons ! Et que cela finisse !

(Diane s’interpose et étend son bras jusqu’à toucher du doigt la poitrine de Marcel.)

DIANE.

Non, non !… Calme-toi, Marcel !… À mon tour, je vais te demander quelque chose et puis ce sera tout !… (On la voit hésiter à parler, comme se recueillir, puis avec un effort immense, et les lèvres tremblantes, elle dit :) Pourrais-tu, sans mentir… ici… oui… pourrais-tu aller jusqu’à m’affirmer que c’est moi que tu as le plus aimée, que c’est moi que tu aimes le plus !…

(Et alors, debout, elle enfouit sa tête dans ses deux mains pour ne plus rien voir, en attendant la réponse. Il y a un instant de stupéfaction générale, un silence d’angoisse et de malaise atroce. Le frère s’est approché, presque indigné, révolté de la question, il regarde Madame Armaury, avec commisération ; mais celle-ci n’a pas sourcillé. Seul, Marcel, accoudé à la cheminée, est en proie à une grande agitation intérieure.)


ARMAURY, (tout à coup.)

Oui, je comprends… malgré la cruauté de la chose… ce que tu veux dire… Tu veux la sanction terrible de cet aveu, devant ces deux êtres-là ! (Silence.) Eh bien, tu l’auras cette sanction !… Oui, Dianette, sans hésiter, devant eux, en toute franchise, j’affirme de toute la force de mon âme que c’est toi qui es la plus aimée. J’ai fondu ta vie dans la mienne, et devant eux, comme devant la mort même, je dirai plus encore : « Je te garde, et de mon propre consentement, jamais je ne t’abandonnerai !… »

(Il dit cela farouchement, énergiquement, comme s’il fonçait sur l’obstacle dressé devant lui. Après il demeure un instant écrasé de ses propres paroles. Pendant qu’il parlait on a vu le visage des deux femmes exprimer, en même temps, les sentiments opposés. Celui de Diane, qui s’est découvert, est devenu à mesure radieux et comme illuminé de bonheur. Celui de Fanny s’est contracté de la plus effroyable douleur, elle pousse un soupir de détresse plus fort que sa volonté et son corps s’est soulevé de la chaise. Elle retombe.)

DIANE.

Et tu as pu dire ça !… tu as pu dire cela, devant ta femme, devant celle qui suppliait pour ta vie il n’y a qu’un moment ! Faut-il que tu m’aimes ! Après une parole comme celle-là, ah ! il ne me reste plus rien à entendre… (Il y a maintenant une sorte de grande sérénité répandue sur elle.) Madame, ne baissez pas la tête, j’ai été cruelle, atroce, mais je vais vous le rendre… C’était pour vous le rendre !… (Elle pousse tout à coup un cri.) Regardez… regardez… à cette porte… Regardez, mais regardez donc… dans la chambre.

(Fanny, Gaston et Armaury se retournent instinctivement et s’avancent vers la porte de la chambre restée ouverte que désigne Diane du doigt. Diane a un mouvement de retraite habile.)

GASTON, (regardant la chambre.)

Qu’y a-t-il ? Qu’est-ce qu’elle voit ? Elle est folle…


DIANE.

Pas si folle que ça, Gaston !… Je vais être très sage…

(Elle s’est approchée de la table où Gaston a posé le revolver. Elle le saisit brusquement en le dissimulant, puis se tourne de dos à eux. On entend la détonation. Ils se précipitent. Déjà Diane s’est affalée sur le parquet.)

ARMAURY.

Diane ! Diane ! Qu’as-tu fait ? Mais c’est impossible !… mon enfant, mon enfant chéri… Où t’es-tu blessée… où ?… mais réponds… réponds… Mon Dieu ! Son corsage est rempli de sang !… Au secours !…

(Il s’est rué sur elle qui étouffe. Le corps a des soubresauts.)

GASTON.

Diane… ma chérie…


ARMAURY.

Assassin… Allez-vous-en, assassin… ou je vous tue !… Appelez donc au secours, au moins, gredin… Fanny, appelle, pour Dieu !… Un médecin… vite !… (Fanny ouvre la porte, éperdue, et appelle. Gaston se précipite au dehors.) Sonne !… (Fanny sonne. Il porte Diane sur une chaise longue.) Diane, mon amour, ma tendresse… (À Fanny.) Aide-moi… oui, le corsage… Arrache… non, tu lui fais mal… laisse, laisse… Ah ! mais elle ne va pas passer dans mes mains !… Elle a de l’écume rouge, tu vois, à la bouche… C’est affreux, c’est affreux !… Elle ne bouge pas… Mais je ne veux pas que tu meures !… On va te sauver, ma chérie… Ce n’est rien du tout, tu verras… tu t’es blessée bêtement, voilà… J’embrasserai encore tes petites lèvres et ton beau front !… Je suis là, mon enfant… nous serons heureux, je te le promets… (Devant l’immobilité de Diane, il a un écroulement de désespoir. Il pleure.) Elle était tout amour et toute gentillesse !… Et nous nous sommes mis à quatre ou cinq pour la tuer, moi avec mon amour, toi avec ta pitié, lui avec sa haine !… (Des garçons d’hôtel, mal réveillés, entrent et s’arrêtent, gauchement intimidés, sur le seuil.) Entrez ! Entrez !… C’est une pauvre fille qui est là… une pauvre petite fille de rien du tout !…

(Il sanglote en l’embrassant.)

RIDEAU