La Volonté de puissance/Livre quatrième

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Traduction par Henri Albert.
Mercure de France (Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, vol. 13, tome IIp. 179-285).



I. L’éternel retour[modifier]

375.

Ma philosophie apporte la grande pensée victorieuse qui finit par faire sombrer toute autre méthode. C’est la grande pensée sélectrice: les races qui ne la supportent pas sont condamnées; celles qui la considèrent comme le plus grand des bienfaits sont choisies pour la domination.

376.

Une idée et une doctrine pessimistes, un nihilisme extatique, peuvent, dans certaines circonstances, être justement indispensables au philosophe: il peut s’en servir comme d’une pression et d’un marteau formidables pour briser et supprimer les races qui dégénèrent et meurent, et ouvrir la voie à un nouvel ordre de la vie, ou pour inspirer à ce qui dégénère et dépérit le désir de la fin.

377.

Je veux enseigner la pensée qui donnera à beaucoup d’hommes le droit de se supprimer, - la grande pensée sélectrice.

378.

1. La pensée de l’éternel Retour: ses hypothèses qui doivent se trouver vraies, si cette pensée se vérifie. Ce qui s’ensuit.

2. Elle est la pensée lourde et difficile: son effet probable à moins que l’on n’emploie des mesures préventives: c’est-à-dire à moins que toutes les valeurs ne soient transmuées.

3. Moyens de la supporter: la transmutation de toutes les valeurs. Non plus le plaisir que cause la certitude, mais l’incertitude; non plus la " cause " et l’" effet ", mais la création continuelle; non plus la volonté de conservation, mais la volonté de puissance; non plus l’expression humble " tout n’est que subjectif " - mais " c’est aussi notre œuvre ! - soyons-en fiers ! "

379.

Pour supporter l’idée de l’éternel Retour, il faut être indépendant vis-à-vis de la morale; - il faut trouver des moyens nouveaux contre le fait de la douleur (considérer la douleur comme un instrument, comme génératrice de la joie; il n’y a pas de conscience qui résume le déplaisir); - la jouissance que procure toute espèce d’incertitude, de provisoire, comme contre-poids, contre ce fatalisme

extrême; - suppression de toute idée de nécessité, - suppression de la " volonté ", suppression de la " connaissance en soi ".

La plus grande élévation de la conscience de force chez l'homme, c'est ce qui crée le surhumain.


380.

Si le monde avait un but, il faudrait que ce but fût atteint. S'il existait pour lui une condition finale non prévue, il faudrait que cette condition finale fût atteinte également. S'il était capable de persévérer et de persister, capable d'" être ", si, au cours de son devenir, il possédait, ne fût-ce que pendant un seul instant, cette faculté d'" être ", c'en serait encore fait depuis longtemps de tout devenir, donc aussi de toute pensée, de tout " esprit ". Le fait même que l'" esprit " est un devenir démontre que le monde n'a point de but, point de condition finale, qu'il est donc incapable d'" être ".

- Mais la vieille habitude de songer dans tout ce qui arrive à un but et, dans tout ce qui concerne le monde, à un Dieu qui dirige et qui crée, est si puissante que le penseur a beaucoup de peine à ne pas imaginer encore que le manque de but dans le monde est aussi une intention. Cette idée - que le monde évite intentionnellement d'atteindre un but et sait même éviter artificiellement d'être pris dans un mouvement circulaire - cette idée doit être

celle de tous ceux qui voudraient imposer au monde la faculté de se renouveler éternellement. donc imposer à une force finie, déterminée, qui demeure invariablement égale à elle-même, telle que l'est " le monde ", la faculté merveilleuse de renouveler à l'infini ses formes et ses conditions. Le monde, bien qu'il ne soit plus un dieu, doit cependant être capable de la divine vertu créatrice, de l'infinie faculté de transformation; il doit s'interdire volontairement de retourner à une de ses formes anciennes; il doit posséder, non seulement l'intention, mais encore les moyens de se garantir lui-même de toute espèce de répétition; il doit, par conséquent, contrôler à chaque moment chacun de ses mouvements, afin d'éviter les buts, les conditions finales, les répétitions - et quelles que puissent être les conséquences d'une opinion et d'une croyance aussi impardonnablement folles: tout cela est encore la vieille croyance religieuse, une sorte de désir de croire que le monde ressemble, malgré tout, de quelque façon que ce soit, au Dieu ancien et bien-aimé, au Dieu infini, illimité et créateur - qu'en quelque chose du moins " le Dieu ancien est encore vivant " - c'est ce désir de Spinoza qui s'exprime dans les paroles " deus sive natura " (pour lui c'était même " natura sive deus " - ). Mais quelle est donc la proposition par quoi se formule le mieux le changement définitif, la prépondérance, réalisée maintenant, de l'esprit scientifique

sur l'esprit religieux qui imagine des dieux ? Ne faut-il pas dire: le monde, en tant que force, ne peut pas être imaginé infini, car il est impossible qu'il soit

imaginé ainsi, - nous nous interdisons l'idée d'une force infinie, comme incompatible avec " l'idée de force ". Donc - la faculté de se renouveler indéfiniment fait aussi défaut au monde.

381.

La théorie de la constance de l'énergie exige l'Eternel retour.

382.

Un état d'équilibre ne peut pas être réalisé, donc il n'est pas possible. Mais il devrait pouvoir se réaliser dans un espace indéterminé. De même dans un espace sphérique, la forme de l'espace doit être la cause du mouvement éternel, et, en fin de compte, de toute " imperfection ".

La " force " d'une part, l'" immobilité " et la " stabilité " d'autre part, sont des choses qui s'excluent. La mesure de la force (comme dimension) est fixe, son essence est fluide.

Rien ne se passe " hors du temps ". A un moment déterminé de la force, l'absolue conditionnalité d'une nouvelle répartition de toutes les forces est un fait donné. La force ne peut pas s'arrêter. Le " changement " fait partie de son essence, donc aussi le caractère temporel: par quoi cependant la

nécessité du changement est encore une fois fixée d'une façon abstraite.

383.

Si le mouvement du monde tendait vers un but, ce but devrait être atteint. Mais le seul fait fondamental, c'est précisément qu'il ne tend pas vers un état final et toute philosophie ou toute hypothèse scientifique (par exemple le mécanisme) qui implique un état final se trouve réfutée par ce fait fondamental... Je cherche une conception du monde qui fasse la part de ce fait: il faut que le devenir soit expliqué sans que l'on ait recours à de pareilles intentions de finalité; le devenir doit paraître justifié durant chacun de ses moments (ou paraître inévaluable, ce qui revient au même); il ne faut absolument pas justifier le présent par l'avenir, ou le passé par le présent. La " nécessité " n'existe pas sous forme d'une force universelle qui intervient et domine, ou sous forme d'un moteur initial; moins encore pour conditionner une chose précieuse. Pour cela il est nécessaire de nier une conscience universelle du devenir, un " Dieu ", afin de ne pas considérer tout ce qui arrive sous l'objectif d'un être qui compatit et connaît, mais qui ne manifeste pas de volonté. " Dieu " est inutile, s'il ne veut pas quelque chose, et, d'autre part, ce serait là une addition de déplaisir et d'illogisme qui amoindrirait la valeur générale du " devenir ":

heureusement il manque précisément une pareille puissance qui additionne ( - un Dieu qui pâtit et qui domine du regard, une " conscience générale ", un " esprit universel " susciteraient le plus grand argument contre l'être). Plus strictement: il n'est pas permis d'admettre quelque chose qui est - parce que le devenir perd sa valeur et apparaît carrément comme superflu et dépourvu de sens. Par conséquent, il faut se demander comment a pu (dû) naître l'illusion de l'être; - de même comment tous les jugements de valeur qui reposaient sur l'hypothèse que l'être existe ont été dépréciés. Mais on reconnaît ainsi que cette hypothèse de l'être est la source de toute diffamation du monde - le " monde meilleur ", le " monde-vérité ", le " monde de l'au-delà ", la " chose en soi ").

1) Le devenir n'a pas de condition finale et n'aboutit pas à l'" être ".

2) Le devenir n'est pas une condition apparente; peut-être le monde de l'être n'est-il qu'apparence.

3) Le devenir reste, à chaque moment, égal à lui-même dans sa totalité; la somme de sa valeur est invariable; autrement dit: il n'a pas du tout de valeur, car il manque quelque chose qui pouvait lui servir de mesure et par rapport à quoi le mot " valeur " aurait un sens. La valeur générale du monde n'est pas appréciable, par conséquent le pessimisme

philosophique fait partie des choses comiques.

384.

La nouvelle conception du monde. - Le monde existe; il n'est pas quelque chose qui devient, quelque chose qui passe. Ou, plus exactement: il devient, il passe, mais il n'a jamais commencé à devenir, il n'a jamais cessé de passer, - il se conserve sous les deux formes... Il vit sur lui-même: ses excréments sont sa nourriture.

L'hypothèse du monde créé ne doit pas nous préoccuper un seul instant. La notion de " créer " est aujourd'hui absolument indéfinissable, c'est une notion qui ne répond à aucune réalisation; ce n'est plus qu'un mot, un mot rudimentaire, datant d'une époque de superstition; avec un mot on n'explique rien. La dernière tentative pour concevoir un monde qui commence a été faite récemment plusieurs fois à l'aide d'un procédé logique, - en première ligne, on le devine, avec une secrète intention théologique.

On a, ces temps-ci, plusieurs fois voulu trouver une contradiction dans l'idée de " l'infinité du temps dans le passé " (regressus in infinitum): on l'a même prouvé, au prix, il est vrai, de confondre la tête avec la queue. Rien ne peut m'empêcher de calculer en arrière, à partir de ce moment-ci, et de

me dire: " Je n'arriverai jamais à la fin "; de même que je puis compter, en avant, au même moment, jusqu'à l'infini. Ce n'est que lorsque je voudrai faire la faute - je me garderai bien de la faire - d'assimiler cette conception concrète d'un regressus in infinitum, à une notion nullement réalisable, à une progression jusqu'à maintenant, ce n'est que lorsque je considérerai la direction (en avant ou en arrière) comme logiquement indifférente que je m'emparerai de la tête - cet instant croyant tenir la queue: on vous laisse ce plaisir, monsieur Dühring !...

Je suis tombé sur cette idée chez des penseurs plus anciens: chaque fois elle était déterminée par d'autres arrière-pensées ( - c'était la plupart du temps des arrière-pensées théologiques, en faveur du creator spiritus). Si, d'une façon générale, le monde pouvait se figer, dessécher, dépérir, devenir le néant, ou s'il pouvait atteindre un état d'équilibre, ou encore s'il avait un but quelconque qui renfermerait en lui la durée, l'immuabilité, le définitif (bref, pour parler métaphysiquement, si le devenir pouvait aboutir à l'être ou au néant) cette condition devrait déjà être réalisée, - par conséquent... C'est là la seule certitude que nous ayons entre les mains, pour servir de correctif à une foule d'hypothèses cosmiques, possibles en soi. Si, par exemple, le mécanisme ne peut pas échapper à la conséquence d'un é

tat de finalité, tel que Thomson le lui a tracé, le mécanisme est ainsi réfuté.

Si l'on peut imaginer le monde comme une quantité déterminée de force et comme un nombre déterminé de centres de force - toute autre représentation demeure indéterminée et par conséquent inutilisable -, il s'en suit que le monde doit traverser un nombre évaluable de combinaisons, dans le grand jeu de dés de son existence. Dans un temps infini, chacune des combinaisons possibles devra une fois se réaliser, plus encore elle devra se réaliser une infinité de fois. Et, comme entre chacune des combinaisons et son retour prochain, toutes les combinaisons possibles devraient être parcourues et que chacune de ces combinaisons conditionne toute la succession des combinaisons de la même série, on démontrerait ainsi un mouvement circulaire de séries absolument identiques: on démontrerait que le monde est un mouvement circulaire qui s'est déjà répété une infinité de fois et qui joue son jeu à l'infini. - Cette conception n'est pas simplement une conception mécanique: car si elle l'était, elle ne nécessiterait pas un retour infini de cas identiques, mais une condition finale. Puisque le monde n'est pas parvenu à cette condition finale, il faut que le mécanisme nous apparaisse comme imparfait et seulement comme hypothèse provisoire. Page:Nietzsche - La Volonté de puissance, t. 2.djvu/189 Page:Nietzsche - La Volonté de puissance, t. 2.djvu/190

II. La nouvelle hiérarchie[modifier]

386.

Les Forts de l'avenir. - Ce qu'ont réalisé çà et là, soit la misère, soit le hasard, les conditions nécessaires à la production d'une espèce plus forte, nous pouvons maintenant le comprendre et le vouloir sciemment: nous pouvons créer les conditions sous lesquelles une pareille élévation est possible.

Jusqu'à présent l'" éducation " avait en vue l'utilité de la société: non point la plus grande utilité possible pour l'avenir, mais l'utilité pour la société qui existe dans le présent. On voulait des " instruments " qui pussent lui servir. En admettant que la richesse de force soit plus grande, on pourrait imaginer une déduction de cette richesse dont le but ne viserait pas l'utilité de la société, mais une utilité pour l'avenir.

Il faudrait présenter une pareille tâche de façon à ce que l'on comprenne à quel point la forme actuelle de la société se trouve en transformation, transformation si

violente qu'un jour la société finira par ne plus pouvoir exister à cause d'elle-même et qu'elle ne sera plus qu'un moyen dans les mains d'une race plus forte.

L'amoindrissement progressif de l'homme est précisément la force active qui permet de croire à la culture d'une race plus forte: une race qui aurait précisément son excédent dans ce en quoi l'espèce amoindrie deviendrait plus faible (volonté, responsabilité, assurance, faculté de se fixer un but).

Les moyens sont ceux qu'enseigne l'histoire: l'isolation par des intérêts de conservation opposés à ceux qui sont la moyenne d'aujourd'hui; la préparation à des évaluations contraires; la distance considérée comme un pathos; la conscience libre en face de ce qui aujourd'hui est peu apprécié et même interdit.

Le nivellement de l'homme européen est le grand processus que l'on ne saurait entraver: on devrait encore l'accélérer. Par là s'impose la nécessité d'ouvrir un gouffre, de creuser les distances, d'établir une hiérarchie: et non point la nécessité de ralentir ce processus de nivellement.

Dès que l'espèce nivelée est un fait accompli, elle a besoin d'une justification: cette justification se trouve dans le service d'une espèce supérieure et souveraine qui peut s'appuyer sur elle et s'élever ainsi à sa tâche. Ce ne sera pas seulement une race de maîtres, dont la tâche consisterait simplement à

régner, mais une race ayant sa propre sphère vitale, avec un excédent de force pour la beauté, la bravoure, la culture, les manières, et cela jusque dans le domaine le plus intellectuel; une race affirmative qui peut s'accorder toute espèce de grand luxe -, assez forte pour ne pas avoir besoin de la tyrannie d'un impératif de vertu; assez riche pour pouvoir se passer d'économie et de pédanterie, se trouvant par-delà le bien et le mal; une serre pour les plantes singulières et choisies.

387.

L'amoindrissement de l'homme doit être longtemps considéré comme seul but: car il faut d'abord créer un large fondement sur lequel pourra s'édifier l'espèce des hommes forts. (En quel sens jusqu'à présent toute espèce renforcée s'est trouvée sur le même niveau que l'espèce inférieure - ).

388.

La prépondérance passagère de l'évaluation sociale est compréhensible et utile: il s'agit de construire une substruction qui puisse servir enfin à une espèce plus forte. - Mesure de la force: pouvoir vivre sous l'empire des évaluations contraires, et vouloir qu'elles reviennent éternellement. L'Etat et la société comme substructures: point de vue économique, l'éducation considérée comme une discipline.

389.

Pourquoi les faibles sont victorieux

En somme les malades et les faibles sont plus compatissants, plus " humains " - ; les malades et les faibles ont plus d'esprit, ils sont plus changeants, plus multiples, plus divertissants, - plus méchants; ce sont les malades qui ont inventé la méchanceté. (Une précocité maladive se rencontre souvent chez les rachitiques, les scrofuleux et les tuberculeux -.) L'esprit est le propre des races tardives: les juifs, les Français, les Chinois. (Les antisémites ne peuvent pas pardonner aux juifs d'avoir de l'esprit - et de l'argent. Les antisémites - c'est un nom que se donnent les " déshérités ".)

Les malades et les faibles ont eu pour eux la fascination, ils sont plus intéressants que les bien portants; le fou et le saint - les deux espèces d'homme les plus intéressantes... ayant quelque parenté avec le " génie ". Les grands " aventuriers et criminels " et tous les hommes, avant tout les mieux portants, sont malades à certaines époques de leur vie; - les grands mouvements de l'âme, les passions de la puissance, l'amour, la vengeance, sont accompagnés de troubles profonds... Et pour ce qui est de la décadence, tout homme qui ne meurt pas trop tôt la représente presque à

tous les points de vue - il connaît donc aussi, par expérience, les instincts qui en font partie. Pour la moitié de presque toute vie humaine l'homme est décadent.

Il y a aussi la femme ! Une moitié de l'humanité est faible, essentiellement malade, changeante, inconstante, - la femme a besoin de la force pour s'y cramponner, il lui faut une religion de la faiblesse qui la glorifie, comme s'il était divin d'être faible, d'aimer et d'être humble, - la femme règne si elle parvient à subjuguer les forts. La femme a toujours conspiré avec les types de la décadence, avec les prêtres, contre les " puissants ", les " forts ", les hommes -. La femme met à part les enfants pour le culte de la piété, de la compassion, de l'amour; - la mère représente l'altruisme d'une façon convaincante...

Il y a encore la civilisation qui va en augmentant. Elle apporte nécessairement avec elle l'augmentation des éléments morbides, la psycho-névrose et la criminalité. Il se forme une espèce intermédiaire, l'artiste, séparé de la criminalité en action, par la faiblesse de volonté et la crainte sociale, il n'est pas encore mûr pour la maison d'aliénés, mais il étend avec curiosité ses antennes dans les deux sphères. C'est un curieux produit de la culture, cet artiste moderne, peintre, musicien, avant tout romancier, qui emploie pour caractériser sa façon d'être le terme très impropre de ce " naturalisme "...

Le nombre des déments, des criminels et des " naturalistes " augmente: c'est le signe d'une culture grandissante qui s'avance à pas de géant, - c'est-à-dire que le rebut, les déchets, les excréments prennent de l'importance - le courant descendant tient le pas.

Il y a enfin le brouillamini social, conséquence de la Révolution, de l'établissement des droits égaux, de la superstition de " l'égalité entre les hommes ". On voit se confondre les représentants des instincts de décomposition (du ressentiment, du mécontentement, de la destruction, de l'anarchisme, du nihilisme), avec ceux d'esclavage, de lâcheté, de ruse, les instincts canailles des couches longtemps maintenues en bas; tout cela se mêle au sang de toutes les classes: après deux ou trois générations la race est méconnaissable, - tout est encanaillé. De tout cela résulte un instinct général qui se dirige contre le choix, contre les privilèges de tout ordre, et cet instinct agit avec tant de puissance et de sûreté, il est si dur et si cruel dans la pratique, que les privilégiés eux-mêmes finissent par se soumettre de fait. Ce qui veut se maintenir dans la puissance flatte la populace, travaille avec la populace, est forcé d'avoir la populace de son côté, - les " génies " avant tout: ils deviennent les hérauts des sentiments, qui servent à enthousiasmer la masse, - le ton de pitié, la vénération même en face de tout ce qui souffre,

de tout ce qui a vécu bas, méprisé, persécuté, ce ton s'élève au-dessus de tous les autres tons (types: Victor Hugo et Richard Wagner). - La montée de la populace signifie encore une fois

la montée des valeurs anciennes...

Dans un mouvement si extrême par rapport à l'allure et au milieu, tel que le représente notre civilisation, l'équilibre des hommes se déplace: de ces hommes qui importent avant tous les autres, à qui il incombe en quelque sorte de compenser le très grand danger d'un pareil mouvement maladif. - Ce seront alors les ralentisseurs par excellence, ceux qui assimilent lentement et abandonnent difficilement, ceux qui possèdent une endurance relative au milieu de ce prodigieux changement, de ce mélange d'éléments disparates. Dans de pareilles circonstances il appartient nécessairement aux médiocres de maintenir l'équilibre: contre la domination de la populace et des excentriques (alliés tous deux presque toujours) la médiocrité se consolide, pour servir de garantie et de dépositaire de l'avenir. Aussi naît pour les hommes d'exception, un nouvel adversaire - ou bien encore une nouvelle séduction. En admettant qu'ils ne s'assimilent pas au peuple pour chanter des hymnes à la louange des déshérités, il leur faudra être " médiocres " et " consciencieux ". Ils savent que la mediocritas est

aussi aurea, - qu'elle seule dispose d'or et d'argent ( - de tout ce qui brille... )... Et encore une fois, la vieille vertu, et en général, tout le monde d'un idéal qui a vécu s'acquiert ainsi des porte-paroles doués... Résultat: la médiocrité gagne de l'esprit, du piquant, du génie, - elle devient amusante, elle séduit...

Résultat. - Une haute culture ne peut s'édifier que sur un terrain vaste, sur une médiocrité bien portante et fortement consolidée. A son service, et servie par elle, la science travaille - et l'art lui aussi. La science ne peut pas souhaiter mieux: elle est le propre d'une espèce moyenne d'hommes - elle est déplacée parmi les exceptions, - elle n'a dans ses instincts rien d'aristocratique, et encore moins quelque chose d'anarchiste. - La puissance de la moyenne est encore maintenue par le commerce, avant tout par le commerce d'argent: l'instinct des grands financiers se dirige contre tout ce qui est extrême, - c'est pourquoi les juifs sont pour le moment la puissance la plus conservatrice dans notre Europe si menacée et si incertaine. Ils ne leur faut ni révolutions, ni socialisme, ni militarisme. S'ils veulent avoir de la puissance, s'ils ont besoin de puissance sur le parti révolutionnaire, c'est seulement une conséquence de ce que je viens d'indiquer. ce n'est pas une contradiction. Ils ont

besoin d'éveiller par occasion la crainte à l'égard d'autres courants extrêmes - en montrant tout ce qu'ils tiennent entre les mains. Pourtant leur instinct lui-même est invariablement conservateur - et " médiocre "... Partout où il y a de la puissance, ils savent être puissants: mais l'exploitation de leur puissance va toujours dans la même direction. Le mot pour qualifier dignement ce qui est médiocre est, comme on sait, le mot " libéral ")...

Réflexion. - Il est insensé de se figurer que toute cette victoire des valeurs pourrait être antibiologique: il faut chercher à l'expliquer par un intérêt vital pour le maintien du type " homme ", fût-ce par cette méthode de prépondérance des faibles et des déshérités. Dans d'autres cas l'homme n'existerait peut-être plus ? - Problème -

L'élévation du type est dangereuse pour la conservation de l'espèce. Pourquoi ? -

L'expérience de l'histoire montre que les races fortes se déciment réciproquement: par les guerres, les désirs de puissance, les aventures, les fortes passions, le gaspillage - (on ne capitalise plus de forces et il se forme des troubles intellectuels par une tension exagérée). Leur existence est coûteuse, bref - elles s'usent les unes les autres. Viennent alors de grandes périodes de profond abattement et de relâchement: toutes les grandes époques se payent...

Les forts deviennent ainsi plus faibles, plus indécis, plus absurdes que la moyenne des faibles.

Les races fortes sont des races prodigues. La " durée " par elle-même n'aurait aucune espèce de valeur, on préférerait que l'espèce eut une existence plus courte; ce qui signifie que l'homme, considéré comme addition de forces, gagnerait ainsi une plus grande quantité de domination sur les choses, si cela se passait de telle ou telle façon... Nous nous trouvons devant un problème de l'économie.

390.

Il y a nécessité à démontrer qu'une consommation toujours plus grande d'hommes et de quantités humaines, qu'une " machinerie " des intérêts et de productions toujours plus enchevêtrée se complètent par un mouvement de réaction. J'entends par ce mouvement une mise à part de l'excédent de luxe de l'humanité: c'est là que doit naître à la lumière une espèce plus forte, un type supérieur, qui est soumis à d'autres conditions de conservation et de formation que l'homme de la moyenne. Mon idée, mon symbole pour ce type est, comme on sait, le mot " surhumain ".

Sur ce premier chemin que l'on peut maintenant embrasser complètement du regard naît l'assimilation, l'aplatissement, la chinoiserie supérieure, l'humilité des instincts, la satisfaction dans l'amoindrissement de l'homme, - une sorte d'immobilité

dans le niveau de l'homme. Lorsque nous serons parvenus à cette administration générale et économique de la terre qui nous attend inévitablement, l'humanité, en tant que mécanisme, pourra trouver au service de celle-ci son sens le plus propre: - car elle sera alors un énorme rouage, composé de pièces toujours plus petites, d'une " adaptation " toujours plus subtile, qui rendra de plus en plus superflus tous les éléments qui commandent et dominent; étant devenue un ensemble d'une force énorme dont les différents facteurs représentent des forces minimales et des valeurs minimales.

En opposition à cet amoindrissement, à cette adaptation de l'homme, à cette utilité plus spécialisée, un mouvement contraire est nécessaire - la production de l'homme synthétique qui résume et justifie, de l'homme pour qui cette machinisation de l'humanité est une condition d'existence, car c'est sur cette base qu'il pourra inventer sa forme supérieure d'exister...

Il a besoin de l'antagonisme de la masse, il a besoin des hommes " nivelés " et du sentiment de distance à l'égard de ceux-ci; il se place sur eux, il vit sur eux. Cette forme supérieure de l'aristocratisme est celle de l'avenir. - Au point de vue moral, cette machinerie générale, cette solidarité de tous les rouages représentent un maximum dans l'exploitation de l'homme: mais elles supposent qu'il y a des hommes en faveur de qui cette exploitation

a un sens. Dans l'autre cas, elle ne serait effectivement qu'un amoindrissement général dans la valeur du type homme, - un phénomène de régression d'une grande allure.

- On voit que ce que je combats, c'est l'optimisme économique: comme si, avec les dépenses croissantes de tous, l'utilité de tous devait aussi croître nécessairement. Le contraire me semble être le cas: les dépenses de tous se résument en un déficit général: l'homme s'amoindrit - de sorte que l'on finit par ne plus savoir à quoi a bien pu servir cet énorme processus. Un pourquoi ? un nouveau pourquoi ? - c'est là ce dont l'humanité a besoin.

391.

Prendre connaissance de l'augmentation du pouvoir général: calculer jusqu'à quel point la décadence des individus, des classes, des peuples, des époques est comprise dans cette croissance.

Déplacement de l'équilibre d'une culture. Les dépenses de toute grande croissance: qui est-ce qui les porte ? En quels sens elles doivent être énormes aujourd'hui.

392.

Aspect général de l'Européen de l'avenir: celui-ci considéré comme l'esclave le plus intelligent, très travailleur, au fond très modeste, curieux jusqu'à l'excès, multiple, amolli, faible de volonté, - un

chaos cosmopolite de passion et d'intelligence. Comment une forte espèce saurait-elle se dégager de lui ? Une espèce au goût classique ? Le goût classique, c'est la volonté de simplification, d'accentuation, de visibilité du bonheur, la volonté de réaliser l'épouvantable, le courage de la nudité psychologique ( - la simplification est la conséquence de la volonté d'accentuation; la visibilité du bonheur et aussi de la nudité, une conséquence de la volonté de réaliser l'épouvantable... ). Pour s'élever de ce chaos à cette organisation, il faut être contraint par une nécessité. Il ne faut pas avoir le choix: disparaître ou s'imposer. Une race dominatrice ne peut avoir que des origines terribles et violentes. Problème: où sont les barbares du XXe siècle ? Il est évident qu'ils ne seront visibles et qu'ils ne se consolideront qu'après d'énormes crises socialistes, - ce seront les éléments qui seront capables de la plus grande dureté à l'égard d'eux-mêmes et qui pourront se porter garants de la volonté la plus persistante...

393.

Un peu d'air pur ! Cet état absurde de l'Europe ne peut plus durer longtemps !... Et cela a la prétention de s'appeler " Etat chrétien ". Et le nouvel " Empire " s'est encore fondé sur l'idée archi-usée et archi-méprisée de l'égalité des droits et des suffrages. Et cela dans des conditions où le manque

d'indépendance intellectuelle et la dénationalisation sautent aux yeux, où le sens véritable et la véritable valeur de la culture actuelle résident en une fusion et une fécondation réciproques !

La lutte pour la suprématie au milieu de conditions qui ne valent rien; cette civilisation des grandes villes, des journaux, de la fièvre et de " I'inutilité " - !

L'unification économique de l'Europe se réalisera inévitablement - et de même, comme réaction, le parti de la paix.

Un parti de la paix dépourvu de sentimentalité, qui s'interdit et interdit à ses enfants de faire la guerre et d'avoir recours aux tribunaux; un parti qui provoque contre lui la lutte, la contradiction, la persécution; un parti des opprimés, du moins pour un temps, mais bientôt un grand parti. Un parti qui s'oppose aux sentiments de rancune et de vengeance.

- Un parti de la guerre procédant dans la direction opposée, avec la même logique et la même vigueur à l'égard de lui-même.

394.

La hiérarchie des valeurs humaines. - Il ne faut pas évaluer un homme d'après des actions particulières. Actions épidermales. Rien n'est plus rare qu'une action personnelle. Une condition, un rang social, la race, le milieu, le hasard - tout cela est exprimé dans une œuvre, une action, bien plutôt que la « personne ». En général, il faut bien se garder de supposer que beaucoup d’hommes sont des « personnes ». Il y a aussi certains hommes qui se composent de plusieurs personnes, mais la plupart n’en sont pas du tout. Partout où prédominent les qualités moyennes qui importent pour qu’un type se perpétue, être « une personne » serait du gaspillage, du luxe ; cela n’aurait aucun sens de vouloir s’informer de « personne ». Il s’agit de représentants, d’instruments de transmission.

La « personne » est un factum relativement isolé ; par rapport à l’importance bien plus grande de la continuité et de la moyenne, c’est presque quelque chose qui est contre-nature. Pour former une personnalité il faut une certaine période d’isolement, d’obligation à une existence défensive et en armes, quelque chose comme un emmurement, une grande force de réclusion ; et, avant tout, une impressionnabilité bien inférieure à celle de l’homme moyen, dont l’humanité est contagieuse.

La première question qu’il faut poser, pour ce qui concerne la hiérarchie, c’est de savoir jusqu’à quel point quelqu’un a des instincts solitaires ou des instincts de troupeau. (Dans ce dernier cas, sa valeur réside dans les qualités qui assurent la stabilité de son troupeau, de son type ; dans le premier cas, c’est dans ce qui le fait ressortir, l’isole, le défend, et rend sa solitude possible.)

Conséquence : il ne faut pas évaluer le type solitaire d'après le type de troupeau, ni le type de troupeau d'après le solitaire.

A considérer les choses de très haut, tous deux sont nécessaires; nécessaires aussi leur antagonisme. Et il n'y a rien de plus répréhensible que de souhaiter la venue d'un troisième type qui se développerait des deux autres. (La "vertu" considérée comme un hermaphroditisme). C'est aussi peu souhaitable que le rapprochement et la réconciliation des sexes. Il faut développer davantage encore ce qui est typique et creuser toujours plus profondément le gouffre.

Dans les deux cas il y a dégénérescence: lorsque le troupeau s'empare des qualités des êtres solitaires et ceux-ci des qualités du troupeau, - bref, lorsqu'ils se rapprochent. Cette notion de la dégénérescence est en dehors du jugement moral.

395.

Où il faut chercher les natures plus fortes. - La disparition et la dégénérescence des espèces solitaires est beaucoup plus grande et plus terrible: elles ont contre elles les instincts du troupeau, la tradition des valeurs; leurs instruments de défense, leurs instincts protecteurs ne sont d'abord ni assez forts, ni assez sûrs; il leur faut, pour prospérer, la faveur du hasard ( - ils prospèrent le plus souvent dans les éléments les plus bas et les plus délaissés, au point de vue social: si l'on cherche

des personnalités c'est là qu'on les trouve, et avec beaucoup plus de certitude que dans les classes moyennes !)

Lorsque la lutte des conditions et des classes qui aboutit aux " droits égaux " est à peu près terminée, la guerre s'organise contre la personne solitaire. (En un certain sens, celle-ci peut le mieux se conserver et se développer dans une société démocratique, alors que les moyens de défense plus grossiers ne sont plus nécessaires et qu'une certaine habitude d'ordre, de probité, de justice, de confiance fait partie des conditions moyennes.)

Il faut que les plus forts soient attachés le plus solidement, il faut qu'ils soient surveillés et mis en chaîne: ainsi le veut l'instinct du troupeau. Il faut les soumettre à un régime de contrainte, de réclusion ascétique ou leur imposer le " devoir " dans un travail qui use et qui ne permet plus de revenir à soi-même.

396.

La " croissante autonomie de l'individu ", c'est de cela que parlent des philosophes parisiens comme Fouillée. Qu'ils regardent donc la race moutonnière dont ils font partie eux-mêmes ! Ouvrez donc les yeux, messieurs les sociologues de l'avenir ! L'individu est devenu fort sous des conditions opposées: vous décrivez l'affaiblissement extrême et le dépérissement de l'homme, ils correspondent

même à vos désirs, et vous vous servez pour cela de l'appareil mensonger de l'ancien idéal ! Vous êtes fait de telle sorte que vos besoins de bête du troupeau vous apparaissent véritablement comme un idéal !

Quel manque complet de loyauté psychologique !

397.

L'idéal de la bête du troupeau. - Il culmine maintenant dans la plus haute évaluation de la " société ". Tentative pour prêter à celle-ci une valeur cosmique et même métaphysique. - Je défends contre elle l'aristocratisme.

Une société qui garde en elle ces égards et cette délicatesse, pour ce qui en est de la liberté, doit se considérer comme exception et avoir en face d'elle une puissance qui la fait ressortir, qu'elle combat et qu'elle regarde de haut.

Plus j'abandonne de mes droits, plus je me place en égal, plus je me mets sous la domination de la moyenne et enfin du plus grand nombre. Les conditions qu'une société aristocratique renferme en elle, pour obtenir parmi ses membres un degré supérieur de liberté, aboutissent à une tension extrême qui résulte de la présence d'instincts opposés chez tous ses membres: la volonté de domination...

Si vous voulez supprimer les contrastes violents et les différences de rang, vous supprimez aussi

l'amour fort, le sentiment élevé, la notion du quant-à-soi.

La psychologie véritable de la société avec les principes de la liberté et de l'égalité. - Qu'est-ce qui diminue ? - La volonté d'être responsable, signe que l'autonomie diminue; la capacité de porter les armes, aussi au point de vue intellectuel: la force de commander; le sens du respect, de la subordination, la faculté de se taire; la grande passion, la grande tâche, la tragédie, la sérénité.

398.

Jugement qui fait défaut aux " esprits libres ": la même discipline qui fortifie encore les natures vigoureuses et les rend capables de grandes entreprises, brise et étiole les natures médiocres: - le doute, - la largeur de cœur, - l'expérience - l'indépendance.

399.

Façon absurde et méprisable de l'idéalisme qui ne veut pas que la médiocrité soit médiocre et qui, au lieu de voir un triomphe dans le fait d'être exceptionnel, s'indigne de la lâcheté, de la fausseté, de la petitesse et de l'aspect misérable. Il ne faut pas vouloir qu'il en soit autrement ! Et creuser davantage le gouffre ! Il faut forcer l'espèce supé

rieure à se séparer, par les sacrifices qu'il lui faut apporter à sa façon d'être.

Point de vue principal: ouvrir des distances et non point créer des contrastes. Diminuer les formations intermédiaires et amoindrir leur influence: moyen principal pour conserver les distances.

400.

L'augmentation de la force, malgré l'abaissement momentané de l'individu:

créer un nouveau niveau;

une nouvelle méthode pour assembler les forces, afin de conserver les petites productions, en opposition avec un gaspillage sans économie;

asservir provisoirement la nature destructrice, pour en faire l'instrument de cette économie de l'avenir;

la conservation des faibles, puisqu'il faut qu'une quantité énorme de petit travail soit faite;

la conservation d'une croyance qui rende l'existence encore possible pour les faibles et ceux qui souffrent;

la solidarité à implanter comme un instinct contre l'instinct de la crainte et de la servilité;

la lutte avec le hasard et aussi avec le hasard des " grands hommes ".

401.

Se sentir fort.

Autrement dit: la joie suppose toujours une comparaison (et non point nécessairement avec d'autres, mais avec soi-même, au milieu d'un état de croissance, et sans que l'on sache seulement jusqu'à quel point l'on compare - ).

L'accroissement artificiel de la force: soit par des produits chimiques excitants, soit par des erreurs excitantes (" visions "-" illusions ").

Par exemple l'idée de certitude, telle que la possède le chrétien; il se sent fort dans son droit d'avoir confiance, d'être patient et résigné: il doit cette force artificielle à l'illusion d'être protégé par un Dieu.

Par exemple le sentiment de supériorité: comme quand on ne montre au calife du Maroc que des globes terrestres où ses trois royaumes unis occupent quatre cinquièmes de la surface.

Par exemple le sentiment d'être unique: comme quand l'Européen s'imagine que la marche de la civilisation se déroule en Europe, et qu'il s'apparaît à lui-même comme une sorte d'univers en raccourci; ou quand le chrétien fait tourner toute l'existence autour du " salut de l'humanité ".

Il importe de savoir où l'on ressent la pression, la contrainte: selon qu'elles se manifestent, il se produit, d'autre part, un sentiment d'accroissement de force. Un philosophe, par exemple, se sentira,

au milieu de sa gymnastique des abstractions la plus froide et la plus élevée, comme un poisson dans l'eau: tandis qu'au contraire les couleurs et les sons l'oppresseront; pour ne point parler du tout des appétits obscurs, - de ce que les autres appellent " l'idéal ".

402.

Tentative que j'ai faite pour comprendre ce qu'il y a d'absolument raisonnable dans les jugements et les évaluations sociales: naturellement indépendante de la volonté d'en déduire des résultats moraux.

Le degré de fausseté psychologique et d'impénétrabilité, pour sanctifier les passions nécessaires à la conservation et à l'augmentation de la puissance (en vue de se créer pour elle une bonne conscience).

Le degré de bêtise, pour qu'une règle et une évaluation communes demeurent possibles (en vue de cela: éducation, surveillance des éléments de culture, dressage).

Le degré d'inquisition, de méfiance et d'intolérance, pour pouvoir traiter les exceptions comme des criminels et les écraser, - pour leur donner même une mauvaise conscience, de façon à ce que leur état d'exception les rendent malades.

403.

La lutte contre les grands hommes est justifiée

par des raisons économiques. Les grands hommes sont des êtres dangereux, créés par le hasard, des exceptions et des tempêtes; ils sont assez forts pour remettre en question ce qui a été lentement fondé et édifié. Il faut non seulement décharger sans danger les engins explosifs, mais encore empêcher, si possible, la décharge: instinct fondamental de toute société civilisée.

404.

Ce que je n'admets pas, c'est qu'une espèce exceptionnelle fasse la guerre à la règle, - au lieu de comprendre que la continuation de la règle est une condition pour la valeur de l'exception. Les femmes émancipées, par exemple, qui, au lieu de ressentir ce qu'il y a de distingué dans leurs besoins anormaux, voudraient déplacer, d'une façon générale, la condition de la femme...

405.

La haine contre la médiocrité est indigne d'un philosophe: elle met presque en question son " droit à la philosophie ". C'est précisément parce qu'il est l'exception qu'il faut prendre la règle sous sa protection, et conserver à tout ce qui appartient à la moyenne son bon courage et son entrain vers soi-même.

406.

J'essaye une justification économique de la vertu.

Le problème, c'est de rendre l'homme aussi utilisable que possible et de le rapprocher, autant que faire se peut, de la machine infaillible: pour cela il faut l'armer des vertus de la machine ( - il faut qu'il apprenne à considérer les conditions où il travaille d'une façon machinale et utile comme les plus précieuses: pour cela il est nécessaire qu'on le dégoûte, autant que possible, des autres conditions, qu'elles lui soient présentées comme dangereuses et décriées).

Ici la première pierre d'achoppement est l'ennui, l'uniformité qu'apporte avec elle toute activité mécanique. Apprendre à supporter l'ennui - et non seulement à le supporter, - apprendre à le voir entouré d'un charme supérieur: c'est ce qui fut jusqu'à présent la tâche de toute instruction supérieure. Apprendre quelque chose qui ne vous regarde en rien et sentir que le " devoir " consiste précisément dans cette activité " objective "; apprendre à évaluer séparément le plaisir et le devoir - voilà la tâche et l'action inappréciables de la pédagogie. C'est pourquoi le philologue fut jusqu'à présent l'éducateur par excellence: son activité elle-même donne l'exemple d'une monotonie s'élevant jusqu'au grandiose; sous son égide le jeune homme apprend à bûcher: première condition pour remplir plus tard, avec excellence, le devoir machinal (comme fonctionnaire de l'Etat, bon époux, rond de cuir, lecteur de journaux, soldat). Une pareille existence

a peut-être besoin, plus que toute autre, d'une justification et d'une glorification philosophiques: il faut que les sentiments agréables soient placés à un rang inférieur, au nom d'une quelconque instance infaillible; on exige le " devoir en soi ", peut-être même l'allure de la vénération à l'égard de tout ce qui est désagréable, - et cette exigence se trouve au-delà de toute utilité, de tout divertissement, de toute opportunité, parlant impérativement. La forme machinale de l'existence considérée comme la plus haute, la plus noble, s'adore elle-même ( - type: Kant, considéré comme fanatique de l'idée formelle (" tu dois ").

407.

Une division du travail des passions dans la société: de façon à ce que les individus et les classes produisent des catégories d'âmes incomplètes, mais par là plus utiles. Comment, chez chaque type de la société, quelques passions sont devenues presque rudimentaires (afin de développer plus fortement une autre passion).

Pour la justification de la morale:

économique (l'intention d'utiliser autant que possible la force individuelle contre le gaspillage de tout ce qui est exceptionnel);

esthétique (le développement de types fixes, ainsi que le plaisir que procure le type propre);

politique (l'art de supporter la tension extrême

des rapports entre les différents degrés de puissance); physiologique (la prépondérance imaginaire dans l'appréciation en faveur de ceux qui ont été mal ou médiocrement partagés, - pour la conservation des faibles).

408.

L'évaluation économique de l'idéal qui a eu cours jusqu'à présent, - c'est-à-dire le choix de certaines passions et de certaines conditions, choisies et développées au détriment des autres. Le législateur (ou l'instinct de la société) choisit un certain nombre de conditions et de passions dont l'activité garantit une production régulière (un machinalisme dans les productions, comme conséquence des besoins réguliers de ces passions et de ces conditions).

En admettant que ces conditions et ces passions contiennent des ingrédients douloureux, il faudrait trouver un moyen pour surmonter cet élément douloureux par une évaluation qui ferait considérer le déplaisir comme précieux, donc comme motif supérieur de joie. Pour l'exprimer en formule: " Comment quelque chose de désagréable devient-il agréable ? " Quand, par exemple, dans la force, la puissance, la victoire sur soi-même, notre obéissance, notre subordination à la loi viennent en honneur. De même notre sens public, notre amour

du prochain, de la patrie, notre " humanisation ", notre " altruisme ", notre " héroïsme ".

Que l'on fasse volontiers les choses désagréables... Intention de l'idéal.

409.

J'ai déclaré la guerre à l'idéal anémique du christianisme (ainsi qu'à ce qui le touche de près), non point avec l'intention de l'anéantir, mais seulement pour mettre fin à sa tyrannie, et déblayer le terrain en vue d'un nouveau idéal, d'un idéal plus robuste... La continuation de l'idéal chrétien fait partie des choses les plus désirables qu'il y ait: ne fût-ce qu'à cause de l'idéal qui veut se faire valoir à côté de lui et peut-être au-dessus de lui, - car il faut à celui-ci des adversaires, des adversaires vigoureux, pour devenir fort. - C'est ainsi que nous autres immoralistes nous utilisons la puissance de la morale: notre instinct de conservation désire que nos adversaires perdent leurs forces, - il veut seulement devenir le maître de ces adversaires. -


III. Par-delà le bien et le mal[modifier]

410.

Pourquoi dégoûter les médiocres de leur médiocrité ! On voit que, pour ma part, je fais le contraire: chaque pas qui les éloigne d'elle - c'est ce que j'enseigne - le conduit à l'immoralité.

411.

Il faut amoindrir et limiter de plus en plus le domaine de la moralité: il faut tirer à la lumière les noms véritables des instincts qui sont à l'œuvre, et les mettre en honneur après qu'ils ont été longtemps cachés sous des noms d'hypocrite vertu. Par pudeur devant sa propre " loyauté " qui parle d'une voix toujours plus impérieuse, il faut désapprendre la pudeur qui voudrait renier les instincts naturels. La mesure de la force peut s'évaluer selon le degré auquel on peut se débarrasser de la vertu; et l'on pourrait imaginer une hauteur, où l'idée de " vertu " serait si insensible qu'elle aurait

les accents de la " virtù ", de la vertu de la Renaissance, de la vertu libre de moraliste. Mais, pour le moment, - combien nous sommes encore loin de cet idéal !

C'est un signe de progrès pour la morale, quand son domaine se réduit. Partout où jusqu'à présent la pensée n'était pas guidée par la causalité, elle l'était par la morale.

412.

L'intolérance de la morale est une expression de faiblesse chez l'homme: il a peur de son " immoralité ", il lui faut renier ses instincts les plus forts, parce qu'il ne sait pas encore les utiliser... C'est ainsi que les contrées les plus fécondes de la terre restent le plus longtemps en friche: - la force manque qui pourrait se rendre maître ici...

413.

Mon intention, c'est de montrer l'homogénéité absolue de tout ce qui arrive, et de ne prêter à la différentiation morale qu'une valeur de perspective; de montrer que tout ce qui est loué comme moral est identique, par son essence, à tout ce qui est immoral et n'a été rendu possible, comme toute amplification de la morale, que par des moyens immoraux et en que de fins immorales; - démontrer, par contre, comment tout ce qui est décrié comme immoral, est, au point de vue économique, supé

rieur et essentiel; et comment l'évolution vers une plus grande abondance de vie a aussi, pour condition nécessaire, le progrès de l'immoralité... La " vérité " c'est le degré de compréhension que nous apportons à ce fait...

414.

Nous autres, que nous soyons un petit ou un grand nombre, nous qui osons vivre dans un monde dépouillé de morale, nous autres païens selon la foi: nous sommes probablement aussi les premiers qui comprenions ce que c'est qu'une foi païenne: - être forcé de s'imaginer des êtres supérieurs à l'homme, mais situer ces êtres par-delà le bien et le mal; être forcé aussi de considérer toute supériorité comme immorale.

415.

Les préoccupations morales placent un esprit à un rang inférieur: celui-ci montre par là que l'instinct séparatiste lui fait défaut, qu'il ne se connaît pas de droits particuliers, que l'a parte, le sentiment de liberté des natures créatrices, des " enfants de Dieu " (ou du diable) - lui manquent. Il est indifférent en cela s'il prêche la morale régnante ou si c'est son idéal de critiquer la morale régnante: il appartient par là au troupeau - fût-ce même comme le suprême expédient de celui-ci: le " berger "...

416.

Il y a des gens qui cherchent à trouver en quoi quelque chose est immoral. S'ils s'aperçoivent que quelque chose est injuste, ils s'imaginent qu'il leur faut le supprimer ou le changer. Au contraire, je n'ai de cesse que je n'aie tiré au clair, dans une chose, son côté d'immoralité. Lorsque je m'en suis rendu compte, mon équilibre est rétabli.

417.

Celui à qui la vertu est facile se plaît à s'en amuser. On ne peut pas maintenir le sérieux dans la vertu: on en arrive à la vertu et on saute par-dessus - où cela ? dans la diablerie.

Combien, dans l'intervalle, nos mauvais penchants sont devenus intelligents ! comme ils sont tourmentés de curiosité scientifique ! Autant d'amorces de la connaissance !

418.

L'" objectivité " chez le philosophe: l'indifférence morale à l'égard des conséquences favorables ou fatales. Le manque de scrupules dans l'emploi des moyens dangereux; la perversité et la complexité du caractère considérées comme un avantage et exploitées en conséquence.

Ma profonde indifférence à l'égard de moi-même:

je ne veux pas tirer avantage des recherches de la connaissance, ni échapper aux préjudices qu'elles me causent. - Parmi ceux-ci il y a ce que l'on pourrait appeler l'altération du caractère; j'envisage froidement cette perspective: je me sers de mon caractère mais je ne songe ni à le comprendre, ni à le changer, - le calcul personnel de la vertu n'est pas entré un seul instant dans ma tête. Il me semble que l'on se ferme les portes de la connaissance dès que l'on s'intéresse à son cas particulier - ou même au " salut de son âme "... Il ne faut pas attacher trop d'importance à sa morale et ne pas se laisser enlever un droit modeste à tomber dans le contraire...

Il faut peut-être supposer là une sorte de moralité par richesse héréditaire: on pressent que l'on peut en gaspiller beaucoup et en jeter par la fenêtre sans devenir pour cela plus pauvre. Il ne faut jamais se laisser tenter d'admirer les " belles âmes "; il faut toujours se savoir supérieur à elles. Aller au-devant des monstres de la vertu avec une raillerie intérieure; déniaiser la vertu, - plaisir secret.

Se rouler autour de soi-même; ne point souhaiter devenir " meilleur ", ou même " différent ". Marquer trop d'intérêt pour ne pas lancer vers les choses des tentacules ou des filets de toute moralité.

419.

La méditation au sujet des choses les plus générales est toujours rétrograde: les dernières " aspirations " qui tourmentent l'humanité, par exemple, n'ont en somme jamais été considérées comme un problème par les philosophes. Le " perfectionnement " de l'humanité est considéré par eux tout naïvement, comme si, par une intuition quelconque, nous étions élevés au-dessus du problème qui serait justement de se demander pourquoi il faut " perfectionner ". Jusqu'à quel point est-il désirable que l'homme devienne plus vertueux, ou plus sage, ou plus heureux ? En admettant que l'on connaisse déjà le pourquoi de l'homme, aucun de ces désirs n'aura de sens; et si l'on veut une chose, qui sait ! peut-être n'a-t-on alors pas le droit de vouloir l'autre? L'augmentation de la vertu est-elle compatible avec l'augmentation de la sagesse et de l'expérience ? Dubito; je n'aurai que trop l'occasion de démontrer le contraire. La vertu, en tant que but, n'a-t-elle pas été jusqu'à présent, dans un sens rigoureux, effectivement en contradiction avec le désir de devenir heureux ? ne lui faut-il pas d'autre part le malheur, les privations, la mortification, comme des moyens naturels ? Et, si la plus grande expérience était le but, n'en viendrait-on pas à refuser l'augmentation du bonheur ? et à choisir le danger, les aventures, la méfiance, la séduction

comme des chemins qui mènent à l'expérience ?... Mais si l'on veut le bonheur, et bien ! ne faudra-t-il pas se joindre aux " pauvres d'esprit " ?

420.

Schopenhauer a interprété l'intellectualité supérieure comme une séparation de la volonté; il n'a pas voulu voir la libération des préjugés moraux, qui est le propre du grand esprit qui se déchaîne, l'immoralité typique du génie; il a fixé artificiellement ce qu'il vénérait seul, la valeur morale du " renoncement ", comme condition de l'activité intellectuelle, des vues " objectives ". La " vérité ", même en art, se présente après la suppression de la volonté...

A travers toutes les idiosyncrasies morales je vois une évaluation foncièrement différente: je ne connais pas ces séparations absurdes entre le génie et le monde de la volonté morale et immorale. L'homme moral est d'une espèce inférieure à l'homme immoral, d'une espèce plus faible; il est un type selon la morale, mais il n'est pas son propre type; il est une copie, une bonne copie tout au plus, - la mesure de sa valeur réside en dehors de lui. J'estime l'homme selon la quantité de puissance et la plénitude de sa volonté: et non pas d'après l'affaiblissement et l'effacement de la volonté; je considère une philosophie qui enseigne la négation de la volonté comme une doctrine d'abaissement

et de calomnie... J'estime la puissance d'une volonté selon le degré de résistance, de douleur, de torture qu'elle supporte pour les changer à son avantage; je ne reproche pas à l'existence son caractère méchant et douloureux, mais j'espère que ce caractère deviendra un jour plus méchant et plus douloureux encore...

Le sommet de l'esprit qu'imaginait Schopenhauer, c'était d'arriver à la connaissance que tout est dépourvu de sens, bref, de reconnaître ce que l'homme bon fait déjà instinctivement... Il niait qu'il pût y avoir des espèces supérieures d'intellect, - il prit son expérience pour un non plus ultra... A côté de Schopenhauer je veux caractériser Kant (le passage de Goethe sur le mal radical); Kant n'a rien de grec, il est absolument anti-historique (le passage sur la Révolution française), un fanatique de la morale. Chez lui aussi il y a, à l'arrière-plan, la sainteté... J'ai besoin d'une critique du saint...

421.

Schopenhauer veut que l'on châtre les coquins et que l'on enferme les oies dans un couvent. A quel point de vue cela pourrait-il être désirable ? Le franc coquin a cet avantage sur beaucoup d'hommes qu'il n'est pas médiocre; et le sot a cet avantage sur nous qu'il ne souffre pas de l'aspect de sa médiocrité... Il serait désirable que le gouffre devînt plus profond, c'est-à-dire que la coquinerie et la

sottise grandissent... De la sorte la nature humaine s'élargirait... Mais, en fin de compte, cela aussi est une chose nécessaire qui arrive sans attendre si elle nous paraît désirable ou non. La sottise et la fourberie grandissent, cela fait partie du "progrès".

422.

La philosophie d'épicier de monsieur Spencer. - Absence complète d'un idéal en dehors de celui de l'homme médiocre. Instinct fondamental de tous les philosophes, historiens et psychologues: il faut démontrer que tout ce qui a de la valeur dans l'homme, l'art, l'histoire, la science, la religion, la technologie, possède une valeur morale, est moralement conditionné par son but, ses moyens et ses résultats. Vouloir tout interpréter en regard de la valeur supérieure: par exemple la question de Rousseau par rapport à la civilisation: " La civilisation rend-elle l'homme meilleur ? " - question comique, vu que le contraire est d'une évidence absolue et que c'est précisément là ce qui parle en faveur de la civilisation. Ici l'intellectualité est rangée bien au-dessous de la bonté; elle atteindrait sa valeur supérieure (sous forme d'art par exemple) si elle conseillait et préparait le retour moral: domination absolue des valeurs morales...

423.

Ce que je n'admets pas. - Que l'on tienne cette

petite médiocrité paisible, cet équilibre d'une âme qui ne connaît pas les grandes impulsions des grandes accumulations de forces, pour quelque chose de supérieur et même pour la mesure de l'homme. Bacon de Verulam dit: Infimarum virtutum apud vulgus laus est, mediarum admiratio, supremarum sensus nullus. Or, le christianisme, en tant que religion, appartient au vulgus; il n'a pas de sens pour l'espèce supérieure de virtus.

424.

Apprécier la valeur d'un homme, selon qu'il est utile, ou dispendieux, ou nuisible à l'humanité, cela a le même sens, ni plus ni moins, que d'évaluer une œuvre d'art d'après l'effet qu'elle fait. Mais de la sorte on ne touche nullement à la valeur d'un homme par rapport à d'autres hommes. L'" évaluation morale " en tant qu'elle est sociale, mesure absolument l'homme d'après ses effets sur ses semblables. Un homme possédant son goût propre, enveloppé et caché par sa solitude, ne pouvant ni se communiquer ni communiquer avec les autres, - un homme non déterminé, donc un homme d'une espèce supérieure et, en tous les cas, d'une autre espèce: comment voudriez-vous l'évaluer alors que vous ne pourrez ni le connaître, ni le comparer aux autres ?

L'évaluation morale a eu pour conséquence le plus grand affaiblissement du jugement: la valeur

qu'un homme possède par lui-même n'est pas appréciée comme elle le mérite, on la néglige presque, on la nie presque. C'est un reste de la téléologie naïve que de ne juger de la valeur de l'homme que par rapports aux hommes.

425.

Les dépravés et les licencieux: leur influence déprimante sur la valeur du désir. C'est la terrible barbarie des mœurs qui force, surtout au Moyen Âge, à une véritable " ligue de la vertu " - ainsi qu'à des exagérations tout aussi terribles au sujet de ce qui fait la valeur de l'homme. La "civilisation" en lutte (domestication) a besoin de toute espèce de fers et de tortures pour se maintenir contre le caractère terrible et la nature de fauve.

Ici une confusion serait toute naturelle, bien que d'une influence des plus néfastes. Ce que des hommes de puissance et de volonté peuvent exiger d'eux-mêmes donne aussi la mesure des droits qu'ils peuvent s'accorder. De pareilles natures sont l'opposé des natures vicieuses et intempérantes: bien que dans certaines circonstances elles fassent des choses, pour lesquelles un autre homme serait convaincu de vice et d'intempérance.

L'idée de " l'égalité des hommes devant Dieu " est ici très compromettante; on défendit des actions et des convictions qui, par elles-mêmes, faisaient partie des prérogatives des hommes forts et bien

conformés, comme si ces actions et ces convictions étaient indignes de l'homme. On jeta le décri sur toutes les tendances des hommes forts, en érigeant les préservatifs des plus faibles (faibles même à l'égard d'eux-mêmes) comme normes de la valeur.

La confusion va si loin que l'on stigmatise littéralement les grands virtuoses de la vie (dont l'empire sur soi-même est en opposition violente avec ce qui est vicieux et intempérant), en leur prêtant les noms les plus injurieux. Aujourd'hui encore on croit devoir désapprouver un César Borgia; c'est tout au plus risible. l'Eglise a anathématisé des empereurs allemands à cause de leurs vices: comme si un moine ou un prêtre avait le droit de dire son avis sur ce qu'un Frédéric II peut exiger de lui-même. On envoie un Don Juan aux enfers: c'est vraiment très naïf. A-t-on remarqué que tous les hommes intéressants font défaut au ciel ? C'est un signe pour indiquer aux petites femmes où elles trouveront le mieux leur salut. Si l'on songe, avec un esprit quelque peu conséquent et, de plus, avec un jugement approfondi à ce que c'est qu'un " grand homme ", on acquiert la certitude que l'Eglise devra envoyer en enfer tous les grands hommes -, elle lutte contre toute " grandeur " de l'homme.

426.

Avant tout, messieurs les vertueux, vous n'avez pas le pas sur nous: nous voulons vous faire prendre à

cœur l'humilité: c'est votre intérêt personnel et une pitoyable habileté qui vous conseillent votre vertu. Et si vous aviez plus de force et plus de courage dans l'âme vous ne vous abaisseriez pas ainsi à être des nullités vertueuses. Vous faites de vous ce que vous pouvez: soit que vous fassiez ce qu'il faut - ce à quoi vous contraignent les circonstances, - soit que vous fassiez ce qui vous fait plaisir ou vous paraît utile. Mais si vous ne faites que ce qui est conforme à nos penchants ou ce que la nécessité exige de vous, vous ne devez ni avoir le droit de vous louer, ni vous laisser louer !... On est d'une espèce d'hommes foncièrement petite, si l'on n'est que vertueux: rien ne doit vous induire en erreur à ce sujet ! Les hommes qui entraient en ligne de compte en quoi que ce soit n'ont jamais été de pareils ânes de la vertu: leur instinct le plus intime, celui qui régissait leur quantité de puissance, n'y trouvait pas son compte: tandis qu'à votre minimum de puissance rien ne paraît plus sage que la vertu. Mais vous avez le nombre pour vous: et, pour autant que vous vous mettez à tyranniser, nous voulons vous faire la guerre...

427.

La société d'aujourd'hui est encombrée d'une foule d'égards, de ménagements à garder, de réticences aimables devant des droits étrangers ou même devant des revendications étrangères; on

regarde beaucoup à une certaine appréciation instructive et bienveillante de la valeur humaine qui se fait reconnaître dans la confiance et le crédit sous toutes ses formes; l'estime pour les hommes - et non point seulement pour les hommes vertueux - est peut-être l'élément qui nous sépare le plus nettement d'une évaluation chrétienne. Nous conservons, à part nous, une bonne part d'ironie, lorsque nous entendons encore prêcher la morale; on s'abaisse à nos yeux et l'on devient plaisant lorsque l'on se met à prêcher la morale.

Cette libéralité morale fait partie des meilleurs signes de notre temps. Si nous trouvons des cas où elle fait foncièrement défaut nous croyons être en face d'une maladie (le cas de Carlyle en Angleterre, le cas d'Ibsen en Norvège, le cas du pessimisme de Schopenhauer dans toute l'Europe). S'il y a quelque chose qui nous réconcilie avec notre époque c'est la grande dose d'immoralité qu'elle se permet, sans d'ailleurs penser moins de bien d'elle même. Tout au contraire ! Qu'est-ce qui fait donc la supériorité de la culture sur l'inculture ? De la Renaissance par exemple sur le Moyen Âge? - Rien qu'une seule chose: la grande quantité d'immoralité que l'on concède. Il s'ensuit nécessairement que tous les sommets de l'évolution humaine doivent apparaître, à l'œil du fanatique moral, comme un non plus ultra de la corruption ( - il suffit de songer au jugement de Savonarole sur Florence, au

jugement de Platon sur l'Athènes de Périclès, au jugement de Luther sur Rome, au jugement de Rousseau sur la société de Voltaire, aux jugements des Allemands contre Goethe).

428.

La simplification de l'homme au XIXe siècle. - (Le XVIIIe siècle fut celui de l'élégance, de la finesse et des sentiments généreux.) - Non point un retour à la nature, car il n'y eut jamais d'humanité naturelle. La scolastique des valeurs hors nature et contre nature est la règle, est l'origine; l'homme arrive à la nature après une longue lutte, - il ne fait jamais un " retour "... La nature: cela veut dire oser être immoral comme la nature.

Nous sommes plus grossiers, plus directs, pleins d'ironie à l'égard des sentiments généreux, même lorsque nous y succombons.

Plus naturelle est notre société d'élite, celle des riches et des oisifs: on est en rivalité continuelle, l'amour sexuel est une sorte de sport, où le mariage est en même temps un obstacle et un attrait; on pratique la conversation et l'on vit pour le plaisir; on apprécie en première ligne les avantages personnels,

on est curieux et intrépide.

Plus naturelle est notre position vis-à-vis de la connaissance: nous possédons en toute innocence, le libertinage de l'esprit, nous détestons les maniè

res pathétiques et hiératiques, nous nous réjouissons des choses les plus défendues, nous verrions à peine un intérêt dans la connaissance si nous devions nous ennuyer sur le chemin qui mène à elle.

Plus naturelle est notre position vis-à-vis de la morale. Les principes sont devenus ridicules; personne ne se permet plus de parler de " devoir " sans quelque ironie. Mais on apprécie les sentiments secourables et bienveillants ( - on voile la morale dans l'instinct et l'on dédaigne le reste. Il y a en outre quelques notions de point d'honneur).

Plus naturelle est notre position en politique: nous voyons des problèmes de puissance, une quantité de puissance opposée à une autre quantité. Nous ne croyons pas à un droit qui ne repose pas sur le pouvoir de le faire respecter: nous considérons tous les droits comme des conquêtes.

Plus naturelle est notre appréciation des grands hommes et des grandes choses: nous considérons la passion comme un privilège, rien ne nous paraît grand si un grand crime n'y est compris; nous considérons tout état de grandeur comme une mise à l'écart par rapport à la morale.

Plus naturelle est notre position vis-à-vis de la nature: nous ne l'aimons plus à cause de son " innocence ", de sa " raison ", de " sa beauté ", nous l'avons gentiment " diabolisée " et " abêtie ". Mais, au lieu de la mépriser à cause de cela, nous nous sentons depuis lors plus près d'elle et plus à notre

aise. Elle n'aspire pas à la vertu, c'est pourquoi nous l'estimons.

Plus naturelle est notre position vis-à-vis de l'art: nous ne lui demandons pas les beaux mensonges de l'apparence, etc.; c'est le règne du positivisme brutal qui constate sans s'émouvoir.

En résumé, il y a des indices qui font présumer que l'Européen du XIXe siècle a moins honte de ses instincts; il a fait un grand pas en avant pour s'avouer une fois, sans amertume, son état absolument naturel, c'est-à-dire son immoralité; au contraire, il se sent assez fort pour ne plus supporter que ce spectacle.

Certaines personnes voudront entendre par là que la corruption a fait des progrès; et il est certain que l'homme ne s'est pas rapproché de la " nature " dont parle Rousseau, mais qu'il a fait un pas de plus vers la civilisation qu'il déteste. Nous nous sommes fortifiés: nous nous sommes de nouveau rapprochés du XIXe siècle et surtout du goût qui dominait à son déclin (Dancourt, Le Sage, Regnard).

429.

Nous autres " objectifs ". - Ce n'est pas notre " compassion " qui nous ouvre les portes des façons d'être et des cultures les plus lointaines et les plus étrangères; c'est plutôt la facilité de nos rapports et notre absence de préventions qui ne " compatissent "

pas précisément, mais qui, au contraire, s'amusent de mille choses dont on souffrait autrefois (on était révolté ou saisi, on regardait avec hostilité et froideur). - La souffrance, dans toutes ses nuances, est maintenant intéressante pour nous: mais cela ne nous rend pas plus compatissants, serions-nous même profondément ébranlés par l'aspect de la souffrance, ébranlés jusqu'à verser des larmes: - nous n'en aurions pas pour cela des sentiments plus secourables.

Par cette contemplation volontaire de toute espèce de misère et de faute, nous sommes devenus plus vaillants et plus forts que le XVIIIe siècle; c'est une preuve que notre force s'est accrue (nous nous sommes rapprochés des XVIIe et XVIe siècles). Mais c'est une profonde méprise de considérer notre " romantisme " comme la preuve que notre âme s'est " embellie ". Nous voulons des sensations fortes, comme toutes les époques et toutes les couches populaires plus grossières. (Il faut bien séparer cela des besoins manifestés par les neurasthéniques et les décadents: chez ceux-là on trouve le besoin de poivre et même de cruauté.)

Nous tous, nous cherchons des conditions où la morale bourgeoise n'a plus son mot à dire, et encore moins la morale ecclésiastique - (dans chaque livre où il reste quelque chose de l'atmosphère du pasteur et du théologien nous avons l'impression d'une pitoyable niaiserie et d'une grande pauvreté).

La " bonne société " est en somme celle où rien n'intéresse que ce qui, dans la société bourgeoise, est défendu et fait une mauvaise réputation: il en est de même des livres, de la musique, de la politique, de l'appréciation au sujet de la femme.

430.

Transmuer des valeurs - que serait-ce cela ? Toutes les impulsions spontanées doivent exister déjà, les impulsions nouvelles et fortes, qui serviront dans l'avenir: mais on les connaît encore sous de faux noms et des appréciations erronées et elles ne sont pas encore devenues conscientes d'elles-mêmes.

Une courageuse conscience, une courageuse approbation de ce qui a été atteint, - une séparation de la routine des vieilles appréciations, qui nous déshonore dans ce que nous avons réalisé de meilleur et de plus fort.

431.

Il faut défendre la vertu contre les prédicateurs de la vertu, ce sont ses pires ennemis. Car ils enseignent la vertu comme un idéal pour tous; ils enlèvent à la vertu le charme de ce qui est rare, inimitable, exceptionnel et hors de la moyenne, sa magie aristocratique. Il faut, de même, faire face aux idéalistes endurcis, qui frappent assidûment contre toutes les poteries, et sont satisfaits de s'apercevoir

qu'elles rendent un son creux: quelle naïveté d'exiger des choses grandes et rares et de constater avec colère et mépris contre les hommes qu'il n'y en a pas ! - Il est, par exemple, évident qu'un mariage vaut tout juste ce que valent ceux qui l'ont conclu, c'est-à-dire que, somme toute, il sera quelque chose de lamentable et d'indécent: ni le prêtre, ni le maire ne peuvent en faire autre chose.

La vertu a contre elle tous les instincts de l'homme moyen: elle est désavantageuse, déraisonnable, elle isole; elle est du même ordre que la passion et peu accessible à la raison; elle gâte le caractère, le cerveau, le sens, - toujours selon les mesures moyennes de l'homme; elle crée l'animosité contre l'ordre,

le mensonge caché dans toute règle, dans toute institution, dans toute réalité, - elle est le pire vice, en admettant qu'on la juge d'après le caractère nuisible qu'elle peut avoir pour les autres.

Je reconnais la vertu en cela: 1) qu'elle ne s'impose pas, 2) qu'elle ne suppose pas partout la vertu, mais précisément autre chose, 3) qu'elle ne souffre pas de l'absence de la vertu, mais qu'elle considère cette absence comme un rapport de distance grâce à quoi il y a quelque chose de vénérable dans la vertu (elle ne se communique pas), 4) qu'elle ne fait pas de propagande... 5) qu'elle ne permet à personne de faire le juge, parce qu'elle

est toujours une vertu pour elle, 6) qu'elle fait précisément tout ce qui généralement est défendu (la vertu telle que je la comprends est le véritable vetitum dans toute législature de troupeau), 7) bref qu'elle est vertu, au sens de la Renaissance, virtù, vertu libre de moraliste.

432.

Un sentiment qui s'appelle " idéalisme " et qui ne veut pas permettre à la médiocrité d'être médiocre, à la femme d'être femme. Ne pas uniformiser ! Nous rendre compte combien une vertu coûte cher, et aussi qu'elle n'est rien de désirable pour la moyenne, mais qu'elle est une noble folie, une belle exception, avec le privilège d'avoir de forts accents...

433.

Quel que soit le bizarre idéal que l'on suit (par exemple, en tant que " chrétien ", ou en tant qu'" esprit libre "; ou en tant qu'"immoraliste", ou en tant qu'" Allemand de l'Empire "), il ne faut pas exiger que cet idéal soit l'idéal par excellence: car ainsi on lui enlèverait son caractère de privilège, de prérogative. Il faut l'avoir pour se distinguer, et non pas pour se placer en égal aux autres.

Comment se fait-il que, malgré cela, la plupart des idéalistes fassent de la propagande pour leur idéal, comme s'ils ne devaient pas y avoir droit,

pour le cas où tout le monde ne la reconnaîtrait pas ? C'est ce que font par exemple toutes ces courageuses petites femmes qui se donnent la permission d'apprendre le latin et les mathématiques... Qu'est-ce qui les y force ? Je crains bien que ce ne soit l'instinct du troupeau, la crainte du troupeau: elles luttent pour l'" émancipation de la femme " parce que, sous la forme d'une activité généreuse, sous le drapeau du sacrifice " pour les autres ", elles réussissent le mieux à faire passer leur petit séparatisme...

L'habileté des idéalistes qui ne veulent être que les missionnaires et les " représentants " d'un idéal: ils se transfigurent ainsi aux yeux de ceux qui croient au désintéressement et à l'héroïsme. Du reste, le véritable héroïsme ne consiste pas à lutter sous le drapeau du sacrifice, de l'abandon, du désintéressement, mais à ne point lutter du tout... " Je suis ainsi, je veux être ainsi - que le diable vous emporte ! " -

434.

En fin de compte, qu'ai-je réalisé ? Ne nous cachons pas ce résultat des plus singuliers: j'ai prêté à la vertu des charmes nouveaux, - elle agit comme quelque chose d'interdit. Elle a contre elle notre plus subtile loyauté, elle est mise en salaison dans le cum grano salis, du remords scientifique; elle sent le démodé et l'antique, de sorte qu'elle finit

enfin par attirer les raffinés et les rendre curieux; - bref, elle fait le même effet que le vice. Ce n'est qu'après avoir reconnu que tout est mensonge et apparence que nous avons de nouveau obtenu la permission d'avoir recours à cette erreur, la plus belle de toutes - la vertu. Il n'y a plus d'instance qui puisse nous l'interdire: ce n'est qu'en démontrant que la vertu est une des formes de l'immoralité que nous sommes parvenus à justifier de nouveau, - elle est mise à sa place et coordonnée, par rapport à sa signification fondamentale, elle prend part à l'immortalité foncière

de tout ce qui existe, - comme une manifestation de luxe de premier ordre, la forme la plus arrogante, la plus chère et la plus rare du vice. Nous l'avons décidée et défroquée, nous l'avons délivrée de l'importunité du grand nombre, nous lui avons pris la rigidité stupide, l'œil vide, le port empesé, la musculature hiératique.

435.

La vertu ne trouve plus créance aujourd'hui, sa force d'attraction a disparu; à moins que quelqu'un ne s'entende à la remettre sur le marché comme une forme inusitée de l'aventure et du libertinage. Elle exige de ses croyants trop d'extravagance et d'esprit borné pour n'avoir pas la conscience contre elle. Il est vrai que cela peut être justement une séduction nouvelle pour les hommes sans conscience

et sans scrupules: - elle est maintenant ce qu'elle ne fut jamais jusqu'à présent, un vice.

436.

Ai-je nui par là à la vertu ?... Tout aussi peu que les anarchistes aux princes: ce n'est que depuis que l'on tire de nouveau dessus, qu'ils sont assis fortement sur le trône... Car il en fut toujours ainsi, et il en sera toujours ainsi, et il en sera toujours de même: on ne peut pas être plus utile à une cause qu'en la persécutant et en excitant toute la meute contre elle... C'est cela que j'ai fait.

437.

Les princes de l'Europe devraient en effet y réfléchir, avant de se passer de notre soutien. Nous autres immoralistes, - nous sommes aujourd'hui la seule puissance qui n'ait pas besoin d'alliés pour arriver à la victoire: par là nous sommes de beaucoup les plus forts parmi les forts. Nous n'avons pas même besoin du mensonge: quelle puissance en dehors de nous, pourrait donc s'en passer ? Une grande séduction combat de notre côté, la plus grande peut-être qu'il y ait - la séduction de la vérité... - La vérité ? Qui donc me met ce mot dans la bouche ? Mais je le sors de nouveau, mais je dédaigne ce mot hautain: non, nous n'en avons pas non plus besoin, même sans la vérité nous arriverions à la puissance et à la victoire. Le charme qui lutte pour nous, l'œil de Vénus qui ensorcelle

même nos adversaires et les rend aveugles, c’est la magie de l’extrême, la séduction qu’exercent toutes les choses dernières: nous autres immoralistes, nous sommes les extrêmes...

IV.L’idéal aristocratique[modifier]

438.

Type. - La vraie bonté, la noblesse, la grandeur d’âme qui jaillissent de l’abondance: qui ne donnent point pour prendre, - qui ne veulent point se relever par le bien qu’elles font; - la prodigalité comme type de la vraie bonté, la richesse de personnalité comme condition première.

439.

La purification du goût ne peut être que la conséquence d’un renforcement du type. Notre société d’aujourd’hui ne fait que représenter la culture; l’homme cultivé fait défaut. Il nous manque le grand homme synthétique, chez qui les forces dissemblables sont assujetties sous un même joug, afin de viser à un but unique. Ce que nous possédons, c’est l’homme multiple, le chaos le plus intéressant qu’il y ait peut-être jamais eu; mais ce n’est point là le chaos qui précède la création du

monde, c'est le chaos qui suit: l'homme faible et multiple. - Goethe est la plus belle expression de ce type - (il n'est nullement un Olympien !).

440.

Je voudrais que l'on commençât par s'estimer soi-même: tout le reste découle de là. Il est vrai qu'ainsi on cesse d'exister pour les autres: car c'est la dernière chose qu'ils vous pardonnent. " Comment ? Un homme qui s'estime lui-même ? "

C'est bien autre chose que le penchant aveugle à s'aimer soi-même: rien n'est plus commun dans l'amour des sexes, comme dans le double appelé " moi ", que le mépris de ce que l'on aime: le fatalisme dans l'amour...

441.

Note marginale à une niaiserie anglaise. - " Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas que l'on te fasse. " C'est cela qui passe pour être la sagesse, la raison, le fond de la morale, - pour être la " règle dorée ". John Stuart Mill y croit ! (Et quel autre parmi les Anglais n'y croirait pas ?)... Mais le précepte ne résiste pas à la moindre discussion. Le calcul: " Ne fais pas ce que tu ne veux pas que l'on te fasse ", interdit certaines actions à cause de leurs conséquences nuisibles; on est guidé par l'arrière-pensée qu'une action trouve toujours sa récompense. Que serait-ce si quelqu'un disait avec

le " Principe " à la main: " C'est justement ces actions-là qu'il faut faire, pour que d'autres personnes ne nous devancent pas, - pour mettre les autres hors d'état de nous les faire ? " - Songeons, d'autre part, au Corse à qui son honneur commande la vendetta. Lui aussi ne désire par recevoir une balle de fusil, mais la perspective d'un mauvais coup, la probabilité d'une balle ne l'empêchent pas de satisfaire à son honneur... Dans toutes nos actions convenables, ne sommes-nous pas, avec intention, indifférents à ce qui peut en advenir pour nous ? Éviter une action qui puisse avoir pour nous des conséquences nuisibles, ce serait s'interdire d'une façon générale toutes les actions convenables...

Le précepte est par contre sans prix parce qu'il laisse deviner un type humain: c'est l'instinct de troupeau qui s'y formule, - on est des égaux, on se traite en égaux: ce que tu me fais je te le fais. - On croit donc véritablement à une équivalence d'actions qui évidemment ne se présente pas dans tous les rapports réels. Il est impossible que toute action puisse être rendue: entre vrais " individus " il n'y a pas d'actions similaires, il n'y a, par conséquent, pas non plus de " représailles "... Bien loin de moi l'idée de croire, lorsque je fais quelque chose, qu'un autre homme puisse faire la même chose: ce que je fais m'appartient, à moi... On ne peut rien me rendre, on commettrait toujours, à mon égard, une " autre " action.

442.

Contre John Stuart Mill. - Je déteste cette vulgarité qui dit: " Ce qui plaît aux uns convient aux autres "; " Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas, etc. "; qui veut fonder tous les rapports humains sur une réciprocité des services rendus, en sorte que chaque action apparaît comme une espèce de payement en retour d'un bienfait. Ici les conditions premières manquent de noblesse, dans le sens le plus strict; ici, l'on prévoit que, de moi à toi, il y a équivalence dans la valeur des actes; ici la valeur personnelle d'une action est simplement annulée (ce que rien ne peut compenser ni acquitter). - La " réciprocité " est quelque chose de profondément vulgaire; c'est justement cette circonstance qu'une chose que je fais ne peut et ne doit pas être faite par un autre, qu'il ne peut pas y avoir d'équivalence - (sauf dans la sphère choisie des " égaux ", inter pares), - que, dans un sens plus profond, on ne rend jamais rien, parce que l'on est soi-même quelque chose qui n'arrive qu'une seule fois et qui n'agit qu'une fois dans le même sens, - c'est cette conviction fondamentale qui renferme la cause de l'isolement aristocratique, loin de la foule, car la foule croit à l'" égalité ", et, par conséquent, à la compensation et à la " réciprocité ".

443.

" Suivre son sentiment ? " - On cède à un sentiment généreux, mettant sa vie en danger sous l'impulsion d'un moment; mais ceci est de peu de valeur et ne représente pas même un acte caractéristique... Dans leur capacité d'agir ainsi tous les hommes sont égaux - et quant à la décision qui est nécessaire, le criminel, le bandit et le Corse surpassent certainement un honnête homme.

Le degré supérieur serait atteint si l'on surmontait en soi-même cette poussée, pour ne point exécuter l'acte héroïque à la suite d'impulsions, - mais froidement, d'une façon raisonnable, sans qu'il y ait un débordement tempétueux de sentiments de plaisir... Il en est de même de la compassion: il faudrait

habituellement la passer tout d'abord au crible de la raison; autrement elle serait aussi dangereuse que tout autre sentiment...

L'obéissance aveugle à une passion, qu'elle soit généreuse et pitoyable ou hostile, cela importe peu, c'est toujours la cause des plus grandes calamités.

La grandeur du caractère ne consiste pas à ne point avoir ces passions, - il faut au contraire les posséder au plus haut degré: mais les tenir en laisse... et, cela encore, sans que cette contrainte occasionne une joie particulière, mais simplement...

444.

Guerre à la conception efféminée de la " noblesse " ! - On ne saurait se passer d'une dose de brutalité en plus, tout aussi peu que d'un certain voisinage avec le crime. Il ne faut pas y chercher non plus le " contentement de soi "; il faut être aventureux, même vis-à-vis de soi-même, audacieux, destructeur. - Rien du bavardage onctueux des belles âmes. - Je veux faire place pour un idéal plus robuste.

445.

Je veux aussi de nouveau rendre l'ascétisme plus naturel: au lieu de l'intention de négation, l'intention de renforcement; une gymnastique de la volonté; l'introduction du jeûne et des privations quelles qu'elles soient, même sur le domaine spirituel; une casuistique de l'action par rapport à l'opinion que nous nous faisons de nos forces; l'essai d'aventures et de dangers volontaires. (Les Dîners chez Maguy ne réunissaient que des gourmets intellectuels affligés de mauvais estomacs.) - On devrait aussi inventer des examens pour la force de la parole donnée.

446.

Je ne vois pas comment quelqu'un pourrait réparer ce qu'il a perdu en ne se mettant pas à

bonne école en temps voulu. Voilà un homme qui ne se connaît pas; il traverse la vie sans avoir appris à marcher; le relâchement des muscles se laisse deviner à chaque pas. Il se peut quelquefois que la vie soit assez pitoyable, pour faire rattraper à dure école le temps perdu: ce sera peut-être une longue maladie qui, pendant des années, nécessitera une extrême force de volonté, avec le contentement de joies minimes; ou bien une misère subite qui compromet, avec l'homme, la femme et les enfants, et force à une activité qui rend l'énergie aux fibres relâchées et fait regagner son opiniâtreté à la volonté de vivre... Une discipline sévère restera ce qu'il y a de plus désirable, une discipline au bon moment, c'est-à-dire l'âge où l'on est fier de voir exiger beaucoup de soi-même. Car c'est là ce qui distingue la dure école, en tant que bonne école, de toutes les autres; il faut exiger beaucoup; il faut exiger avec sévérité; la valeur, la perfection, même dans la valeur, sont exigées comme choses normales; il faut que la louange soit rare et que l'indulgence fasse défaut; il faut que le blâme soit sévère, restreint au fait, sans égard au talent, à l'origine. Une pareille école est nécessaire à tous les points de vue: pour le corps tout comme pour l'esprit; il serait néfaste de vouloir séparer ici ! La même discipline rend capable le militaire et le savant, et, si l'on y regarde de plus près, il n'existe pas de bon savant, qui n'ait en lui les instincts du

bon soldat... Savoir commander, et aussi savoir obéir fièrement; être posté à sa place, dans son rang, mais capable aussi, à tout moment, de conduire; préférer le danger aux aises; ne pas peser sur une balance d'épicier ce qui est permis et ce qui est défendu; être l'ennemi de ce qui est mesquin, rusé, parasitaire, plus que de ce qui est mal... Qu'apprend-on à une dure école ? Commander et obéir.

447.

Aux hommes qui me regardent en quelque chose, je souhaite la souffrance, l'abandon, la maladie, les mauvais traitements, l'avilissement, - je souhaite que le profond mépris de soi, les tortures de la méfiance à son propre égard, les misères du vaincu ne leur demeurent point inconnus: je ne les prends pas en pitié, parce que je leur souhaite la seule chose qui puisse montrer aujourd'hui si quelqu'un a de la valeur ou non, - à savoir: de tenir bon...

448.

J'aime les malheureux qui ont honte de leur malheur, qui ne déversent pas sur la rue leurs vases pleins de misère; qui gardent au fond de leur cœur et sur la langue assez de bon goût pour se dire: " Il faut garder en honneur sa misère, il faut la cacher... "

449.

Les moyens grâce à quoi une espèce plus forte se conserve: S'arroger un droit à des actes exceptionnels; comme tentatives de victoires sur soi-même et de liberté.

Se placer dans des situations où il n'est pas permis de ne pas être barbare.

Se procurer par toute espèce d'ascétisme une prépondérance et une certitude par rapport à sa propre force de volonté.

Ne point se communiquer; le silence; se méfier de la gentillesse.

Apprendre à obéir de façon à ce que l'obéissance soit une preuve de la souveraineté de l'individu. Pousser jusqu'à sa subtilité la plus extrême la casuistique du point d'honneur.

Ne jamais conclure: " Ce qui plaît aux uns convient aux autres ", - mais le contraire !

Considérer comme prérogative le droit aux représailles, le concéder comme une distinction particulière.

Ne pas ambitionner les vertus des autres.

450.

Qu'est-ce qui est noble ? - Il faut avoir sans cesse à se représenter soi-même. Il faut chercher des situations où l'on a, sans cesse, besoin d'attitudes. Il

faut laisser le bonheur au grand nombre, je veux dire le bonheur considéré comme paix de l'âme, comme vertu, confort, épicerie anglo-angélique à la Spencer. Il faut chercher instinctivement pour soi de lourdes responsabilités. Il faut chercher à se faire partout des ennemis, même de soi-même. Il faut s'opposer au grand nombre, non par des paroles, mais par des actes.

451.

Le point d'honneur: reposant sur la croyance en la " bonne société ", aux qualités essentiellement chevaleresques, à l'obligation de se présenter sans cesse soi-même. Il est nécessaire que l'on n'attache pas d'importance à sa propre vie; que l'on tienne absolument aux manières respectueuses chez tous ceux avec qui l'on est en contact (du moins chez ceux qui ne font pas partie de " nous "); que l'on ne soit ni familier, ni bonasse, ni joyeux, ni humble, autrement qu'inter pares; il faut toujours se représenter soi-même...

452.

Qu'est-ce que la chasteté chez l'homme ? Que son goût sexuel soit demeuré noble; qu'il n'aime, in eroticis, ni la brutalité, ni la mièvrerie, ni la ruse.

453.

Le belliqueux et les paisibles. - Es-tu l'homme

qui porte en lui les instincts du guerrier ? Si c'est vraiment le cas, il reste encore à résoudre une seconde question: es-tu, par instinct, un guerrier qui attaque, ou bien un guerrier qui se défend ? Tout le reste de l'humanité, tout ce qui n'est pas d'instinct belliqueux, veut la paix, la concorde, la " liberté ", les " droits égaux ": - ce ne sont là que des mots et des degrés pour une seule et même chose. Il faut alors aller où l'on n'a pas besoin de se défendre, - de pareils hommes deviennent mécontents d'eux-mêmes lorsqu'ils sont forcés de se livrer à la résistance: ils veulent créer des conditions où il n'y aura plus aucune espèce de guerre. Ils préfèrent encore se soumettre, obéir, se subordonner que de faire la guerre, - c'est ce que conseille, par exemple, l'instinct chrétien. - Chez les guerriers de naissance il y a quelque chose comme de l'armement dans le caractère, dans le choix des conditions, dans la formation de toutes les qualités: I'" arme " est le mieux développée dans le premier type, la défense dans le second.

De quels secours auront besoin les désarmés et ceux qui sont sans défense, pour pouvoir continuer à subsister - pour pouvoir vaincre, eux aussi ?...

454.

Un jeune garçon brave et vigoureux aura un regard ironique si on lui demande: " Veux-tu devenir vertueux ? " - mais il ouvrira les yeux tout

grands si on lui demande: " Veux-tu devenir plus fort que tes camarades ? " -

Comment devient-on plus fort ? - Se décider lentement et tenir avec opiniâtreté à tout ce que l'on a décidé. Tout le reste s'ensuit.

Les natures subites et les natures variables: deux catégories chez les faibles. Ne pas se confondre avec eux: sentir la distance - à temps !

Gardez-vous des gens bonasses ! Leur fréquentation affaiblit. Toute fréquentation est bonne lorsque l'on y aiguise les armes que l'on a dans les instincts. Toute ingéniosité consiste à mettre à l'épreuve sa force de volonté... Voir là ce qui distingue, et non pas dans le savoir, la finesse et l'esprit...

Il faut apprendre à temps à commander, tout aussi bien qu'à obéir. Il faut apprendre l'humilité, le tact dans l'humilité: c'est-à-dire qu'il faut distinguer et vénérer là où l'on est humble: et il faut distinguer et vénérer avec confiance...

De quoi pâtit-on le plus douloureusement ? De son humilité; de ne pas avoir écouté ses propres besoins; de se confondre avec d'autres; de se considérer petitement; du manque de subtilité pour suivre ce que conseille l'instinct. - On pâtit de ce manque de vénération à l'égard de soi-même par

toutes sortes de dommages: santé, bien-être, fierté, sérénité, liberté, fermeté, courage. Plus tard, on ne se pardonne jamais ce manque d'égoïsme véritable: on s'en sert comme d'un argument, on doute de son véritable ego...

455.

Il n'y a pas du tout d'actions " désintéressées ". Les actions, où l'individu est infidèle à ses propres instincts et choisit à son désavantage, sont des indices de décadence (un grand nombre de ceux que l'on appelle " saints ", et des plus célèbres, ont été convaincus d'être des décadents, à cause de leur manque d'" égoïsme " - ).

Les actes d'amour, d'héroïsme, sont si peu " désintéressés " qu'ils sont justement la preuve d'un " moi " très fort et très riche: les " pauvres " ne sont pas à même d'abandonner... ils sont également incapables de la grande audace et de la joie de l'aventure qui font partie de l'" héroïsme ". Ce n'est pas de " se sacrifier " qui est le but, mais de réaliser des desseins dont les conséquences ne préoccupent ni votre impétuosité, ni votre confiance, et vous sont, à cause de cela, indifférentes...

456.

Les formations typiques du moi: ou les huit questions cardinales. Savoir:

1) Si l'on veut être plus multiple ou plus simple.

2) Si l'on veut devenir plus heureux ou plus indifférent à l'égard du bonheur et du malheur.

3) Si l'on veut devenir plus satisfait de soi, ou plus exigeant et plus inexorable.

4) Si l'on veut se mettre à céder, à devenir plus humain, ou plus " inhumain ".

5) Si l'on veut devenir plus sage ou plus tranchant.

6) Si l'on veut atteindre un but ou éviter tous les buts (comme fait par exemple le philosophe qui flaire dans chaque but une frontière, une retraite, une prison, une bêtise... ).

7) Si l'on veut être estimé davantage, ou craint davantage; ou plus méprisé.

8) Si l'on veut devenir tyran, ou séducteur, ou berger ou bête de troupeau.

457.

Points de vue pour mes valeurs: si c'est l'abondance qui agit, ou le désir ?... si l'on reste spectateur, ou si l'on met la main à la pâte - si l'on regarde ailleurs, ou si l'on s'éloigne ?... si c'est la force accumulée qui agit, " spontanément ", ou seulement par réaction, pour obéir à une incitation ? si c'est simplement, par pénurie d'éléments, ou à cause de la domination accablante sur des éléments nombreux, en sorte que la force prend ceux-ci à son service lorsqu'elle en a besoin ?... si l'on est soi-même un problème ou une solution ?...

si l'on est parfait dans la petitesse de la tâche, ou imparfait devant ce qu'un but a d'extraordinaire ?, si l'on est vrai, ou si l'on n'est qu'un comédien, si l'on est vrai en tant que comédien, ou si l'on n'est que l'imitation d'un comédien, si l'on est " représentant ", ou si l'on est soi-même ce qui est représenté - ? si on est une " personnalité ", ou bien seulement un rendez-vous de personnes... si l'on est malade par maladie, ou par excès de santé ? si l'on précède, comme berger ou comme " exception " (une troisième espèce serait celle du fuyard) ? si l'on a besoin de dignité, ou s'il faut se donner pour "polichinelle", si l'on cherche la résistance ou si on l'évite ? si l'on est imparfait parce que l'on est venu " trop tôt " ou " trop tard " ? si par nature on est affirmateur ou négateur, ou bien un plumage de paon fait de choses multicolores ? si l'on est assez fier pour ne pas avoir honte, même de sa vanité ? si l'on est encore capable d'un remords ( - l'espèce devient de plus en plus rare: autrefois la conscience avait trop de choses à mordre: il semble que maintenant elle n'a plus assez de dents pour cela) ? si l'on est encore capable d'un " devoir " ( - il y en a qui perdraient toute leur joie de vivre si on leur prenait leur devoir, - surtout la gent féminine, née pour servir...).

458.

Rien que des questions de force: comment faire valoir sa personnalité en opposition avec ce qui conserve la société et ses préjugés ? - jusqu'à quel point faut-il déchaîner ces qualités redoutables qui font sombrer le plus grand nombre ? - Jusqu'à quel point faut-il aller au-devant de la vérité et prendre à cœur ce qu'elle a de problématique ? Et jusqu'à quel point aller au-devant de la souffrance, du mépris de soi, de la compassion, de la maladie, du vice, avec des doutes, au sujet de la question et nous arriverons à nous en rendre maître ? ( - ce qui ne nous fait pas périr nous rend plus forts... ) - enfin jusqu'à quel point donner raison à part soi à la règle, à ce qui est commun, mesquin, probe à la nature moyenne, sans, pour cela, tomber dans la vulgarité ?... La preuve de caractère la plus forte, c'est de ne pas se laisser ruiner par les séductions du bien. Le bien considéré comme luxe, comme raffinement, comme vice...


V. Dionysos[modifier]

459.

Gagner une hauteur de vues, une perspective qui vous fasse comprendre que tout se passe véritablement comme cela devrait se passer: comment toute sorte d’" imperfection " et la souffrance qu’elle apporte font partie de ce qui est souverainement désirable...

460.

Aux environs de 1876, j’eus la frayeur de voir compromis tout ce qui avait été jusque-là mon vouloir. Ce fut lorsque je compris où Wagner voulait alors en venir: et j’étais fortement lié à lui par tous les liens d’une profonde unité de vues, par la reconnaissance, par l’impossibilité de le remplacer et par l’absolu dénuement que je voyais devant moi.

Vers la même époque je me sentis comme enfermé à jamais dans la prison de ma philologie et

de mon professorat - un hasard et un pis-aller de ma vie. - Je ne savais plus comment m'en tirer, j'étais fatigué, usé, épuisé.

Alors je compris que mon instinct voulait aboutir au contraire de ce qu'avait voulu Schopenhauer: à la justification de la vie, même dans ce qu'elle a de plus terrible, de plus équivoque, de plus mensonger: - Je tenais pour cela entre les mains la formule " dionysienne ".

Que l'" en soi des choses " soit nécessairement bon, divin vrai, un, l'" en soi " de Schopenhauer considéré comme volonté s'y opposait par une affirmation qui faisait faire un pas en avant. Mais Schopenhauer ne s'entendit pas à diviniser cette volonté: il resta accroché à l'idéal moral et chrétien. Il était encore tellement sous la domination des valeurs chrétiennes que, lorsque la " chose en soi " ne lui apparut plus comme " Dieu ", sa vue en fut faussée, elle devint stupide et absolument condamnable. Il y a encore infiniment de façons d'être différent et même d'être Dieu, et c'est ce qu'il ne comprit pas.

461.

Le pessimisme de la force. - Dans l'économie intérieure de l'âme, chez les êtres primitifs, domine la crainte du mal. Qu'est-ce qui est le mal ? Trois sortes de choses: le hasard, l'incertitude, le subit. Comment l'homme primitif combat-il le mal ? - II

le conçoit comme s'il était la raison, la puissance et même comme une personne. Il arrive de la sorte à la possibilité de conclure avec lui une sorte de traité et même d'agir d'avance sur lui, - de prévenir.

- Un autre expédient, c'est de prétendre que le caractère méchant et nuisible n'est qu'apparent. On interprète les suites du hasard, de l'incertitude, du subit comme bien intentionnées comme pleines de raison.

- Un troisième moyen c'est d'interpréter, avant tout, le mal qui nous arrive comme " mérité ": on justifie le mal en le considérant comme punition...

En résumé, on se soumet à lui. - Toute l'interprétation morale et religieuse n'est qu'une forme de la soumission au mal. - Croire que dans le mal un sens bon est caché, c'est renoncer à combattre le mal.

Or, toute l'histoire de la civilisation représente une diminution de la crainte du hasard, de l'incertitude et de ce qui arrive subitement. La civilisation c'est précisément d'apprendre à calculer, à rechercher les causes, à prévenir, à croire à la nécessité. A mesure qu'augmente la civilisation, l'homme peut se passer de cette forme primitive de la soumission au mal (appelée religion ou morale), de cette " justification du mal ". Maintenant il fait la guerre au " mal " - il le supprime. Un état de certitude est même possible, un état de

croyance aux lois et à l'évaluabilité des choses qui n'inspirerait plus que de l'ennui, - où le plaisir qui cause le hasard, l'incertitude, le subit, jaillit comme une incitation...

Arrêtons-nous un instant à ce symptôme de culture supérieure, - je l'appelle le pessimisme de la force. L'homme n'a plus besoin maintenant d'une " justification du mal ", il condamne précisément la " justification ": il jouit du mal pur et cru, il trouve le mal sans raison le plus intéressant. Si jadis il a eu besoin d'un Dieu il est maintenant ravi d'un désordre universel sans Dieu, d'un monde du hasard, où ce qui est terrible, ambigu et séducteur fait partie de l'essence même...

Dans un pareil état, c'est précisément le bien qui a besoin d'une " justification ", c'est-à-dire qu'il lui faut avoir un fond méchant et dangereux, ou renfermer en lui une grande bêtise: alors il plaît encore. L'animalité n'éveille plus la terreur; une impétuosité spirituelle et heureuse qui prend parti en faveur de la bête dans l'homme est, à de pareilles époques, la forme triomphante de la spiritualité. L'homme est maintenant assez fort pour pouvoir être honteux de croire en Dieu - il peut maintenant jouer de nouveau à l'avocat du diable. S'il préconise en pratique le maintien de la vertu, ce sera pour des raisons qui font reconnaître dans la vertu la subtilité, la ruse, une forme de l'avidité du gain et de la puissance.

Ce pessimisme de la force finit, lui aussi, par une théodicée, c'est-à-dire par une absolue affirmation de la vie - mais on invoquera en faveur de la vie les mêmes raisons que l'on a invoquées autrefois, contre elle - et, de la sorte, par une conception de ce monde comme le plus haut idéal possible, qui ait été effectivement atteint.

462.

Éloignons la plus grande bonté de l'idée de Dieu - elle est indigne de Dieu. Éloignons de même la plus haute sagesse - elle est la vanité des philosophes qui ont sur la conscience la folie de ce monstre de sagesse qui serait Dieu: ils prétendaient que Dieu leur ressemblait autant que possible... Non ! Dieu la plus haute puissance - cela suffit ! De là résulte tout ce qui résulte, - " le monde " !

463.

Mes cinq " nons "

1. Ma lutte contre le sentiment de la faute et l'introduction de l'idée de punition dans le monde physique et métaphysique, de même dans la psychologie, dans l'interprétation de l'histoire. Conviction que toute philosophie, toute évaluation ont été jusqu'à présent entachées de morale.

2. Mon identification et ma recherche de l'idéal traditionnel de l'idéal chrétien, même là où l'on a

fait table rase de la forme dogmatique du christianisme. Le danger de l'idéal chrétien se trouve dans ses sentiments de valeur, dans ce qu'il peut se passer d'expressions concrètes: ma lutte contre le christianisme latent (par exemple dans la musique, dans le socialisme).

3. Ma lutte contre le XVIIIe siècle de Rousseau, contre sa " nature ", son " homme bon ", sa foi en la domination du sentiment, - contre l'amollissement, l'affaiblissement, la moralisation de l'homme: un idéal qui est né de la haine contre la culture aristocratique et qui, en pratique, est le règne du ressentiment déchaîné, inventé comme étendard pour la lutte ( - la moralité du sentiment de la faute chez le chrétien, la moralité du ressentiment, une attitude de la populace).

4. Ma lutte contre le romantisme, où convergent l'idéal chrétien et l'idéal de Rousseau, mais en même temps, avec un vague désir des temps anciens, de la culture sacerdotale et aristocratique, de la " virtù ", de l" homme fort ", - quelque chose d'extrêmement hybride; une façon fausse et contrefaite de l'humanité plus forte, qui estime, en général, les conditions extrêmes et voit en elles le symptôme de la force (" culte de la passion "; une imitation des formes les plus expressives, furore espressivo, ayant son origine, non point dans la plénitude, mais dans la pauvreté). (Il y a pourtant, au XIXe siècle, des choses qui sont

nées d'une plénitude relative, du bon plaisir: la musique sereine, etc.; parmi les poètes il y a par exemple Stifter et Gottfried Keller qui donnent des signes d'une force plus grande, un bien-être intime. - Le grand essor des sciences et des inventions techniques, des sciences naturelles, des études historiques (?), est, à un point de vue relatif, un produit de la force, de la confiance en soi au XIXe siècle.)

5. Ma lutte contre la prédominance des instincts de troupeau, après que la science a fait cause commune avec eux; contre la haine intime dont on traite toute espèce de hiérarchie et de distance.

464.

La force du XIXe siècle. - Nous sommes plus moyenâgeux que le XVIIIe siècle et non pas seulement plus curieux et plus sensibles pour ce qui est étrange et rare. Nous nous sommes révoltés contre la Révolution... Nous nous sommes émancipés de la crainte de la raison, la bête noire du XVIIIe siècle: nous osons de nouveau être absurdes, enfantins, lyriques, - en un mot, nous sommes des " musiciens ". Nous craignons tout aussi peu le ridicule que l'absurde. Le diable trouve que la tolérance de Dieu est en sa faveur: mieux encore, il a intérêt à être celui qui a été méconnu et calomnié depuis toujours, - nous sommes ceux qui sauvons l'honneur du diable.

Nous ne séparons plus ce qui est grand de ce qui est terrible. Nous réunissons les choses bonnes, dans leur complexité, aux choses mauvaises: nous avons surmonté nos absurdes " souhaits " d'autrefois (qui voulaient l'augmentation du bien sans l'augmentation du mal - ). La lâcheté devant l'idéal de la Renaissance a diminué, - nous osons même aspirer de nouveau aux mœurs de celle-ci. L'intolérance à l'égard des prêtres et de l'Eglise a pris fin en même temps: " Il est immoral de croire en Dieu ", - mais c'est là pour nous précisément la meilleure forme de justifier cette croyance.

Nous avons donné à tout cela droit de cité chez nous. Nous ne craignons pas le revers des " bonnes choses " ( - nous les cherchons, nous sommes assez braves et assez curieux pour cela), par exemple dans l'esprit de la Grèce, dans la morale, dans la raison, dans le bon goût ( - nous vérifions le dommage que l'on se cause à soi-même avec de pareilles choses précieuses: on se réduit presque à la pauvreté - ). Et nous nous cachons tout aussi peu le revers des choses mauvaises...

465.

Ce qui nous fait honneur. - S'il y a quelque chose qui nous fasse honneur, c'est que nous avons placé ailleurs le sérieux: nous accordons de l'importance à toutes les choses basses, méprisées par toutes les époques et laissées de côté, - nous

donnons par contre à bon compte les " beaux sentiments ".

Y a-t-il égarement plus dangereux que le mépris du corps ? Comme si, avec cet égarement, toute l'intellectualité n'était pas condamnée à devenir maladive, condamnée aux vapeurs de l'" idéalisme " !

Tout ce que les chrétiens et les idéalistes ont imaginé n'a ni queue ni tête: nous sommes plus radicaux. Nous avons découvert le " plus petit monde ", qui est celui qui décide de tout et partout...

Le pavé des rues, le bon air dans la chambre, la nourriture comprise selon sa valeur; nous avons pris au sérieux toutes les nécessités de la vie et nous méprisons toutes les attitudes des " belles âmes " comme une espèce de " légèreté " et de " frivolité ". - Ce qui a été méprisé jusqu'à présent est considéré en première ligne.

466.

Au lieu de l'" homme de la nature " de Rousseau, le XIXe siècle a découvert une image véritable de l'"homme", - il a eu le courage de cette découverte... En somme, on a rétabli, de la sorte, l'idée chrétienne de l'" homme ". Ce de quoi on n'a pas eu le courage ç'a été précisément d'approuver cet " homme par excellence " et de voir garanti par lui l'avenir de l'homme. De même,

on n'a pas osé comprendre l'augmentation du caractère redoutable de l'homme comme un phénomène qui accompagne toute croissance de la culture; en cela on est encore soumis à l'idéal chrétien, et on prend le parti de celui-ci contre le paganisme, de même contre la virtù, au point de vue de la Renaissance. Mais, de cette façon, on ne trouve pas la clef de la culture, et en pratique on en reste au faux monnayage de l'histoire en faveur de l'" homme bon " (comme s'il représentait à lui seul le progrès de l'humanité) et à l'idéal socialiste, c'est-à-dire au résidu du christianisme et de Rousseau dans le monde déchristianisé).

La lutte contre le XVIIIe siècle: il est vaincu de la façon la plus parfaite par Goethe et par Napoléon. Schopenhauer lui aussi lutte contre le XVIIIe siècle; mais il retourne involontairement au XVIIe, - il est un Pascal moderne, avec des évaluations pascaliennes, sans christianisme. Schopenhauer n'était pas assez fort pour une nouvelle affirmation.

Napoléon. le lien intime et nécessaire entre l'homme supérieur et l'homme redoutable. L'" homme ", rétabli; le tribut mérité de mépris et de crainte restitué à la femme. La " totalité ", comme santé et activité supérieure; la ligne droite, le grand style dans l'action découverts à nouveau; l'instinct le plus puissant qui affirme la vie elle-même, l'instinct de domination.

467.

Les principales catégories du pessimisme:

le pessimisme de la sensibilité (l'irritabilité avec une prépondérance des sentiments de déplaisir);

le pessimisme de la " volonté serve " (autrement dit le manque de force d'enrayement contre les excitations);

le pessimisme du doute (la crainte de tout ce qui est fixe, de tout ce qu'il faut saisir et toucher).

On peut observer dans les maisons d'aliénés les états psychologiques qui les accompagnent, bien qu'avec une certaine exagération. De même le " nihilisme " (le sentiment pénétrant du " néant ").

Mais où faut-il placer le pessimisme moral de Pascal ? le pessimisme métaphysique de la philosophie des Vedanta ? le pessimisme social de l'anarchiste (ou de Shelley) ? le pessimisme de la compassion (comme chez Tolstoï et Alfred de Vigny) ?

Ne sont-ce pas là également des phénomènes de décomposition et de maladie ?... L'importance extrême accordée aux valeurs morales, aux fictions de l'au-delà, aux calamités sociales, aux souffrances en général. Toute exagération dans ce genre concernant un point de vue particulier est déjà un signe de maladie. De même la prépondérance des négations sur les affirmations.

Ce qu'il ne faut pas mal interpréter ici, c'est la

joie qu'il y a à dire non, à agir non, lorsqu'on est guidé par une force prodigieuse, par une tension énorme de l'affirmation, - ce qui est particulier à tous les hommes puissants, à toutes les époques vigoureuses. C'est en quelque sorte un luxe et aussi une forme de la bravoure qui s'oppose à ce qui est terrible; une sympathie pour l'épouvantable et le problématique, parce que l'on est soi-même, avec beaucoup d'autres choses, épouvantable et problématique: ce qu'il y a de dionysien dans la volonté, l'esprit et le goût.

468.

De la pression que provoque la plénitude, de la tension des forces qui grandissent sans cesse en nous, et ne savaient pas encore s'employer, naît un état semblable à celui qui précède un orage: la nature que nous sommes s'obscurcit. Cela aussi est du pessimisme... Une doctrine qui met fin à un pareil état en commandant quelque chose: une transmutation des valeurs au moyen de quoi on montre, aux forces accumulées, un chemin, une direction, de sorte qu'elles se mettent à éclater en éclairs et en actions, - une pareille théorie n'a nullement besoin d'être une théorie du bonheur: en dégageant une partie de la force qui était accumulée et haussée jusqu'à la souffrance, elle apporte du bonheur.

469.

Prendre à son service tout ce qui est redoutable, par morceaux, pas à pas et à l'essai, ainsi le veut la tâche de la culture; mais jusqu'à ce que celle-ci soit assez forte pour cela il faut qu'elle combatte ce qui est redoutable, qu'elle le modère, le masque et le maudisse même...

Partout où une culture tient compte du mal, elle exprime un rapport de crainte, donc une faiblesse...

Thèse: tout ce qui est considéré comme bien, c'est le mal d'autrefois que l'on a asservi. Mesure: plus sont grandes et redoutables les passions qu'une époque, un peuple, un individu, peuvent se permettre parce qu'ils peuvent s'en servir comme de moyens, plus leur culture se trouve à un niveau élevé. - Plus un homme est médiocre, faible, servile et lâche, plus il verra de mal: chez lui le royaume du mal est le plus étendu. L'homme le plus bas verra partout le royaume du mal (c'est-à-dire de ce qui lui est interdit et hostile).

470.

L'homme est le monstre et le suranimal; l'homme supérieur est le monstre humain, le surhumain: et il doit en être ainsi. A chaque croissance de l'homme qui augmente sa grandeur et sa hauteur, il augmente aussi sa profondeur et son caractère redoutable:

on ne doit pas vouloir une chose sans l'autre, - ou plutôt: plus on aspire radicalement à l'une d'elles, plus radicalement on atteint précisément l'autre.

471.

Une période où la vieille mascarade et les apprêts moraux des passions inspirent de la répugnance; où l'on recherche la nature nue; où les quantités de forces sont simplement reconnues comme décisives (comme déterminant le rang); où le grand style se présente de nouveau comme conséquence de la grande passion.

472.

Je ne voudrais pas apprécier trop bas les vertus aimables, mais la grandeur d'âme ne s'accorde pas avec elles. Dans les arts le grand style exclut aussi ce qui est plaisant.

473.

Le caractère redoutable fait partie de la grandeur: il ne faut pas s'en laisser imposer.

474.

En résumé, il faut dominer les passions et non point les affaiblir ou les extirper ! - Plus est grande la maîtrise de la volonté, plus on peut accorder de liberté aux passions.

Le " grand homme " est grand par le jeu qu'il laisse à ses désirs et par la puissance plus grande encore que les superbes monstres que sont ses désirs savent prendre à leur service.

L'" homme bon ", sur tous les degrés de la civilisation, est en même temps bénin et utile: une sorte de moyen terme; la conscience vulgaire dit que c'est un homme que l'on n'a pas besoin de craindre et que l'on ne doit pas mépriser malgré cela...

L'éducation c'est essentiellement le moyen de ruiner l'exception en faveur de la règle. La civilisation c'est essentiellement le moyen de diriger le goût contre l'exception, en faveur de la moyenne.

Ce n'est que quand une culture tient à son service un excédent de forces qu'elle peut être une serre-chaude pour le culte du luxe, de l'exception, de la tentative, du danger, de la nuance: - toute culture aristocratique tend à cela.

475.

La hiérarchie. - Qu'est-ce qui est médiocre chez l'homme-type ? - De ne pas comprendre que le revers des choses est nécessaire, et de combattre les inconvénients comme si l'on pouvait s'en passer; de ne pas vouloir accepter une chose avec l'autre; de vouloir effacer le caractère typique d'une chose, d'une condition, d'une époque, d'une personne, en n'approuvant qu'une partie de ses qualités et

en voulant supprimer les autres. Les " souhaits " des médiocres, c'est précisément ce que nous combattons, nous autres: l'idéal considéré comme quelque chose à quoi l'on enlève son côté nuisible, méchant, dangereux, problématique, destructeur. Nous possédons la conviction contraire: chaque fois que l'homme grandit, le revers de ses qualités doit grandir également, de sorte que l'homme le plus élevé, en admettant qu'une pareille conception soit permise, serait l'homme qui représenterait le plus fortement le caractère d'opposition de l'existence, étant la gloire de celle-ci et sa seule justification... Les hommes ordinaires n'ont le droit de représenter qu'une toute petite partie de ce caractère de la nature: ils périssent aussitôt que la multiplicité des éléments grandit et que la tension des oppositions devient trop violente, ce qui, pour la grandeur de l'homme, est d'ailleurs la condition première. L'homme doit devenir meilleur et plus méchant, c'est là ma formule pour cette chose inévitable.

Presque tout le monde représente l'homme comme composé de fragments et de détails; ce n'est que lorsque l'on additionne ces différentes pièces que l'on obtient un homme. Des époques tout entières, des peuples tout entiers ont, en ce sens, quelque chose de fragmentaire; c'est peut-être une des particularités de l'économie, dans l'évolution humaine, que l'homme se développe par morceaux.

Mais ce n'est pas une raison pour méconnaître qu'il s'agit, malgré cela, de la réalisation de l'homme synthétique; que les hommes inférieurs, l'énorme majorité, ne sont qu'exercice et prélude, dont l'harmonie parvient, de ci de là, à former l'homme complet, l'homme milliaire qui indique le progrès qu'a fait l'humanité jusqu'à ce jour. L'humanité n'avance pas d'un seul trait; souvent le type déjà atteint se perd de nouveau( - malgré les efforts de trois siècles, nous n'avons plus pu atteindre de nouveau l'homme de la Renaissance, et, d'autre part, l'" homme " de la Renaissance était resté en arrière sur l'homme de l'Antiquité).

476.

Mon chemin nouveau qui mène au " oui ". - La philosophie, telle que je l'ai vécue et entendue jusqu'à présent, est la recherche volontaire des côtés même les plus détestés et les plus infâmes. Avec la longue expérience qu'une telle pérégrination à travers les glaces et le désert m'a procurée, j'appris à regarder autrement tout ce qui a philosophé jusqu'à présent: - l'histoire cachée de la philosophie, la psychologie des grands noms qui lui ont été donnés, sont venus pour moi à la lumière. " Combien de vérité supporte, combien de vérité ose un esprit ? " - La réponse à cette question me donna la véritable mesure de la valeur. L'erreur est une lâcheté... toute conquête de la connaissance provient

du courage, de la dureté à l'égard de soi-même... Une pareille philosophie expérimentale, telle que je l'ai vécue, anticipe même, à l'essai, les possibilités du nihilisme par principe: sans vouloir dire par là qu'elle puisse s'arrêter à une négation, à un non, à la volonté de la négation. Elle veut plutôt pénétrer jusqu'au contraire - jusqu'à une affirmation dionysienne du monde, tel qu'il est, sans défalcation, sans exception et sans choix -, elle veut l'éternel mouvement circulaire: les mêmes choses, le même illogisme de l'enchaînement. Etat supérieur qu'une philosophie puisse atteindre: être dionysien en face de l'existence. Ma formule pour cela est amor fati.

Il faut pour cela considérer le côté jusqu'à présent nié de l'existence non seulement comme nécessaire, mais encore comme désirable: et, non seulement comme désirable par rapport au côté affirmé jusqu'ici (à peu près comme son complément et sa condition première), mais encore à cause de lui-même, étant le côté le plus puissant, le plus redoutable, le plus vrai de l'existence, le côté où sa volonté s'exprime le plus exactement.

Il faut encore évaluer le côté de l'existence affirmé seul jusqu'ici; comprendre d'où vient cette évaluation et combien peu elle engage à une appréciation dionysienne de l'existence: j'ai dégagé et j'ai compris ce qui ici affirme en somme (l'instinct de ceux qui souffrent d'une part, l'instinct du troupeau

d'autre part, et un troisième instinct encore, l'instinct de la masse contre les exceptions - ).

J'ai deviné ainsi en quel sens une espèce d'hommes plus forte devrait imaginer, nécessairement, l'élévation et le haussement de l'homme dans une autre direction; imaginer des êtres supérieurs qui se trouveraient par-delà le bien et le mal, par-delà les valeurs qui ne peuvent pas nier leur origine: la sphère de la souffrance, du troupeau et du grand nombre, - j'ai cherché les données de cette formation d'un idéal à rebours dans l'histoire (les épithètes " païen ", " classique ", " noble " découvertes à nouveau et mises en lumière - ).

477.

Avoir parcouru tout le cercle de l'âme moderne, m'être arrêté dans chacun de ses recoins, - c'est mon orgueil, ma torture et mon bonheur.

Surmonter véritablement le pessimisme; un regard goethien plein d'amour et de bonne volonté comme résultat.

478.

La première question n'est nullement de savoir si nous sommes satisfaits de nous-mêmes, mais s'il y a quelque chose de quoi nous soyons satisfaits. En admettant que nous disions " oui " à un seul moment, nous avons par là dit " oui " non seulement à nous-mêmes, mais à l'existence

tout entière. Car rien n'est isolé, ni en nous-mêmes, ni dans les choses: et, si notre âme a frémi de bonheur et résonné comme les cordes d'une lyre, ne fût-ce qu'une seule fois, toutes les éternités étaient nécessaires pour provoquer ce seul événement, et, dans ce seul moment de notre affirmation, toute éternité était approuvée, délivrée, justifiée et affirmée.

479.

Les passions qui disent " oui ". - La fierté, la joie, la santé, l'amour des sexes, l'inimitié et la guerre, la vénération, les belles attitudes, les bonnes manières, la volonté forte, la discipline de l'intellectualité supérieure, la volonté de puissance, la reconnaissance à l'égard de la terre et de la vie - tout ce qui est riche et veut donner, et gratifier la vie, la dorer, l'éterniser et la diviniser, - toute cette puissance des vertus qui transfigurent - tout ce qui approuve, affirme et agit par affirmation.

480.

Et combien de Dieux nouveaux sont encore possibles !... Chez moi-même, en qui l'instinct religieux, c'est-à-dire créateur de Dieu, s'anime parfois d'une façon intempestive, combien différemment s'est chaque fois révélé le divin ! - Il y a tant de choses étranges qui ont déjà passé devant moi, dans ces moments hors des temps qui tombent dans la vie

comme de la lune, où l'on ne sait absolument plus combien on est déjà vieux et combien on pourra encore être jeune... Je ne mets pas en doute qu'il y ait beaucoup d'espèces de dieux... Et il n'en manque pas que l'on ne saurait imaginer sans un certain alcyonnisme et une certaine frivolité... Les pieds légers appartiennent peut-être eux-mêmes à l'idée de " Dieu "... Est-il nécessaire d'expliquer qu'un Dieu sait se tenir avec prédilection par-delà toute bonhomie et tout ce qui est conforme à la raison ? par-delà, aussi, soit dit entre nous, du bien et du mal ? Il a la vue libre - pour parler avec Goethe. - Et pour invoquer l'autorité de Zarathoustra que l'on ne saurait estimer assez haut dans ce cas: Zarathoustra va jusqu'à affirmer de lui-même: " Je ne saurais croire qu'en un dieu qui s'entendrait aussi à danser... "

Encore une fois: combien de dieux nouveaux sont encore possibles ! Zarathoustra, il est vrai, n'est qu'un vieil athée qui ne croit ni aux dieux anciens, ni aux dieux nouveaux. Zarathoustra dit qu'il fera..., mais Zarathoustra ne fera pas... Il suffit de le bien comprendre.

481.

Et combien d'idéals nouveaux sont en somme encore possibles ! - Voici un petit idéal que je saisis une fois toutes les cinq semaines, durant une promenade sauvage et solitaire, dans le moment assuré

d'un bonheur blasphématoire. Passer sa vie parmi les choses tendres et absurdes; étranger à la réalité; moitié artiste, moitié oiseau et métaphysicien; sans oui ni non pour la réalité, si ce n'est pour la reconnaître de temps en temps, à la façon des bons danseurs avec la pointe des pieds; toujours chatouillé par un rayon de soleil du bonheur; encouragé et vivifié même par le malheur - car le malheur conserve l'homme heureux - ; accrochant même à ce qu'il y a de plus saint une petite queue de bouffonnerie: - cela est, comme il va de soi, l'idéal d'un esprit lourd, d'un esprit qui pèse un quintal, l'idéal d'un esprit de lourdeur.

482.

Il s'entend que seuls les hommes les plus rares et les mieux venus arrivent aux joies humaines les plus hautes et les plus altières, alors que l'existence célèbre sa propre transfiguration: et cela aussi seulement après que leurs ancêtres ont mené une longue vie préparatoire en vue de ce but qu'ils ignoraient même. Alors une richesse débordante de forces multiples, et la puissance la plus agile d'une " volonté libre " et d'un crédit souverain habitent affectueusement chez un même homme; l'esprit se sent alors à l'aise et chez lui dans les sens, tout aussi bien que les sens sont à l'aise et chez eux dans l'esprit; et tout ce qui se déroule dans celui-ci doit aussi se fondre en ceux-là, dans un jeu subtil

et extraordinaire. Et de même à rebours ! - Que l'on songe à ce renversement dans l'œuvre de Hafis; et Goethe lui-même, quoique d'une façon très atténuée, donne une idée de ce phénomène. Il est probable que, chez de pareils hommes parfaits et bien venus, les jeux les plus sensuels sont transfigurés par une ivresse des symboles propre à l'intellectualité la plus haute; ils sentent sur eux-mêmes une sorte de divinisation du corps et sont très éloignés de la philosophie ascétique du " Dieu est esprit ": d'où il ressort clairement que l'ascète est l'homme " mal venu " qui n'approuve qu'une parcelle de lui-même, et justement cette parcelle qui juge et condamne et qu'il appelle " Dieu ". Depuis ce sommet de joie, où l'homme se sent lui-même, totalement, pareil à une forme divinisée et à une justification de la nature, jusqu'au plaisir du paysan bien portant, de cet être sain mi-homme mi-bête: toute cette échelle de bonheur, énorme coulée de lumière et de couleur, le Grec, non sans le frisson reconnaissant de celui qui est initié à un secret, non sans beaucoup de précautions et de mutisme pieux - le Grec l'appelait du nom divin de Dionysos. - Que savent donc les hommes des temps modernes, enfants d'une époque fragile, multiple, malade et étrange, que peuvent-ils savoir de l'étendue du bonheur grec ! Où les esclaves des " idées modernes " iraient-ils chercher un droit aux fêtes dionysiennes !

Lorsque " florissaient " le corps grec et l'âme grecque, non point dans des états d'exaltation et de folie maladive, naquit ce symbole mystérieux de l'affirmation du monde et de la transfiguration de l'existence, le plus haut qui ait jamais été atteint jusqu'ici. Voilà une mesure d'après quoi tout ce qui a grandi depuis lors sera trouvé trop court, trop pauvre, trop étroit. Il suffit de prononcer le nom de " Dionysos " devant ce qu'il y a de meilleur parmi les noms et les choses modernes, devant Goethe par exemple, ou devant Beethoven, ou devant Shakespeare, ou devant Raphaël, et d'un seul coup on s'apercevra que ce que nous avons de meilleur est jugé. Dionysos est un juge ! - M'a-t-on compris ? - Il est incontestable que les Grecs cherchaient à interpréter par leurs expériences dionysiennes les derniers mystères des " destinées de l'âme ", tout ce qu'ils savaient de l'éducation et de la purification de l'homme, et avant tout de la hiérarchie

absolue et de l'inégalité de valeur d'homme à homme. Là tout ce qui est grec c'est la grande profondeur, le grand silence, - on ne connaît pas les Grecs tant que cet accès caché et souterrain reste encore encombré. Les yeux indiscrets de savants ne verront jamais rien en de pareilles questions, quelle que soit la dose de science qu'il leur faudra employer au service de ces fouilles. Le zèle noble des amis de l'antiquité, tels que Goethe et Winckelmann, a précisément là quelque chose

d'insolite et presque d'immodeste. Attendre et se préparer; attendre le jaillissement de sources nouvelles; se préparer dans la solitude à des visions et à des voix étranges; purifier toujours davantage son âme de la poussière et du bruit de la foire de ce temps; surmonter tout ce qui est chrétien par quelque chose de sur chrétien, et non point se contenter de s'en débarrasser, car la doctrine chrétienne fut le contraire de la dionysienne - ; redécouvrir, en soi-même, le midi, et tendre au-dessus de sa tête un ciel du midi clair, brillant et mystérieux; conquérir de nouveau, pour soi-même, la santé méridionale et la puissance cachée de l'âme; étendre son horizon de plus en plus, devenir supranational, européen, supra-européen, oriental, grec enfin - car l'élément grec fut le premier grand lien, la première grande synthèse de tout ce qui est oriental, et par là précisément le début de l'âme européenne, la découverte de notre " nouveau monde ". - Celui qui vit sous de pareils impératifs, qui sait ce qu'il pourra rencontrer un jour ? Peut-être précisément - un jour nouveau !

483.

Les deux types: Dionysos et le crucifié. - Déterminer si l'homme religieux typique est une forme de la décadence (les grands novateurs sont tous malades et épileptiques). - Mais n'oublions-nous pas l'un des types de l'homme religieux, le

type païen ? Le type païen n'est-il pas une forme de la reconnaissance et de l'affirmation de la vie ? Son type le plus élevé ne devrait-il pas donner une apologie et une divinisation de la vie ? Le type d'un esprit bien venu et débordant dans le ravissement ! Le type d'un esprit qui accueille les contradictions et les problèmes de la vie et qui les résout ! C'est là que je place le Dionysos des Grecs: l'affirmation religieuse de la vie totale, non point reniée et morcelée - (il est typique que l'acte sexuel éveille des idées de profondeur, de mystère, de respect).

Dionysos contre le " crucifié ": voilà l'opposition. Il n'y a pas de différence quant au martyre - mais celui-ci prend un autre sens. La vie elle-même, avec son caractère éternellement redoutable et son éternel retour, nécessite l'angoisse, la destruction, la volonté de destruction... Dans l'autre cas, la souffrance, le " crucifié innocent " sert d'argument contre cette vie, de formule pour la condamner. On le devine: le problème est celui de la signification à donner à la souffrance: un sens chrétien ou un sens tragique. Dans le premier cas cela doit être le chemin qui mène à une existence sacrée, dans le dernier cas l'existence elle-même paraît assez sacrée pour justifier encore un monstre de souffrance. L'homme tragique dit " oui " en face même de la souffrance la plus dure: il est assez fort, assez abondant, assez divinisateur pour cela; l'homme chrétien dit " non " même en face du sort le plus heureux sur la terre: il est assez faible, assez pauvre, assez déshérité pour souffrir de la vie sous toutes ses formes... Le Dieu en croix est une malédiction à la vie, une indication pour s’en délivrer, Dionysos déchiré en morceaux est une prouesse de vie, il renaîtra éternellement et reviendra de la destruction.