La Vraie Histoire comique de Francion/10

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A. Delahays (p. 385-430).



LIVRE DIXIÈME



N’est-il pas vrai que c’est une très-agréable et très-utile chose que le style comique et satirique ? L’on y voit toutes les choses dans leur naïveté. Toutes les actions y paroissent sans dissimulation, au lieu que dans les livres sérieux il y a de certains respects qui empêchent de parler de cette sorte, et cela fait que les histoires sont imparfaites et plus remplies de mensonge que de vérité. Que si l’on est curieux du langage, comme en effet l’on le doit être, où le peut-on considérer mieux qu’ici ? Je pense que dedans ce livre on pourra trouver la langue françoise tout entière, et que je n’ai point oublié les mots dont use le vulgaire, ce qui ne se voit pas partout, car dans les ouvrages trop modestes l’on n’a pas la liberté de se plaire à cela, et cependant ces choses basses sont souvent plus agréables que les plus relevées. Qui plus est, j’ai représenté aussi naïvement qu’il se pouvoit faire toutes les humeurs et les actions des personnes que j’ai mises sur les rangs, et mes aventures ne sont pas moins agréables que beaucoup d’autres qui ont été fort estimées. Je fais librement cette confession ; car, étant appuyée de beaucoup de preuves, elle ne doit point sembler insupportable ; et puis il y en a plusieurs qui la liront et n’entendront pas seulement ce qu’elle veut dire, ayant toujours cru que pour composer un livre parfait il n’y a qu’à entasser paroles sur paroles, sans avoir égard à autre chose qu’à y mettre quelque aventure qui délecte les idiots. Toutefois j’ai eu assez de divers avertissemens de quelques personnes qui disent qu’ils s’entendent à connoître ce qui est bon ; les uns n’ont pas trouvé à propos une chose, et les autres une autre ; tellement qu’il n’y a rien dedans mon livre qui n’ait été loué et blâmé. Si j’eusse voulu, j’eusse fait comme ce peintre qui se cachoit derrière son tableau, et, après avoir ouï les différens avis de la populace, le reformoit suivant ce que l’on avoit dit. Mais il ne m’en fût pas mieux arrivé qu’à lui, qui, au lieu d’un portrait bien accompli, ne fit qu’un monstre ridicule. Il a mieux valu laisser les choses ainsi qu’elles étoient, et les jeter à l’aventure, pour plaire à qui elles pourront, vu qu’entre tant de divers contes il ne se peut qu’il n’y en ait au moins la moitié d’un qui plaise à quelque personne, pour bizarre qu’elle soit. Comment seroit-il possible de plaire à tous universellement ? car, si un homme de lettres, qui a été au collège, aime à lire des histoires d’écolier, un hobereau de gentilhomme, qui n’aura été nourri que parmi les chiens et les chevaux, n’y trouvera point de goût, et ne s’attachera qu’aux choses qui conviennent à son humeur et à sa condition. Si celui qui a l’inclination amoureuse se plaît à voir quantité d’intrigues et de finesses qui se pratiquent entre les personnes passionnées, un autre qui n’aimera que la guerre et les combats, ou bien les discours pompeux et graves, tiendra tout ceci pour des choses frivoles. Mais ne nous embarrassons point des fantaisies d’autrui et prenons notre plaisir où nous le trouvons. Voyons la suite de notre histoire. Représentons-nous que Francion étoit devenu amoureux de la fille d’un riche marchand, qui étoit venu passer quelque temps dans une sienne métairie avec toute sa famille. Que s’il désiroit ainsi de jouir des unes et des autres, il disoit que c’étoit sans préjudice de l’amour qu’il portoit à Nays, et que l’on lui pouvoit bien pardonner toutes ces petites fautes, vu que dans le malheur où il étoit réduit, il falloit qu’il eût quelque chose pour se désennuyer.

La fortune voulut que le père de Joconde, qui étoit celle qui lui plaisoit, l’envoya querir pour faire une certaine façon d’ente, où il étoit fort expert, car autrefois il avoit appris cela dans des livres de jardinage, et, pour vous bien dire, son esprit étoit comme un marchand mêlé qui s’étoit chargé de toute sorte de drogues pendant son loisir, il n’avoit rien trouvé de trop pesant ni de trop difficile à voir. Il s’étoit donc mis en besogne dedans le dos, lorsque la fille du logis s’en vint vers lui pour contenter sa curiosité en voyant son ouvrage. Il bénit cent fois l’heure que l’habit de paysan lui avoit été donné, puisqu’il avoit joui de beaucoup de filles dont il n’eût pu jamais approcher autrement, et que davantage il lui donnoit le moyen d’être si proche de celle-ci. Joconde tenoit un livre en sa main, où elle lisoit parfois après l’avoir regardé travailler. Quel beau livre est-ce là, mademoiselle ? lui dit-il, ne trouvant point d’autre occasion de l’accoster. Quand je vous l’aurai dit, répond-elle, que vous servira cela ? Vous aurez entendu un nom inconnu qui vous semblera étrange. Car vous autres paysans, qui ne lisez guère en toute votre vie, vous croyez qu’il n’y a point d’autres livres au monde que vos heures. Je ne suis pas, en ceci, de la croyance des autres, repartit Francion ; je sçais bien ce que c’est de toutes sortes de livres, et il n’y en a guère de bons que je n’aie lus. Mon Dieu ! c’est un miracle, reprit Joconde ; eh bien, donc, pour satisfaire à votre demande, je vous apprends que c’est ici un livre où il est traité des amours des bergers et des bergères. N’en avez-vous jamais vu de semblable ? Oui, repartit Francion, je vous assure que la lecture en est fort agréable, et principalement à ceux qui sont aux champs comme vous êtes ; car vous êtes infiniment aise de voir, en effet, les délices qui vous sont représentées par le discours. Oh ! combien vous êtes déçu de croire cela ! dit-elle, car, si la curiosité ne me poussoit à voir la fin des aventures qui sont décrites ici, je n’aurois pas le courage d’achever de feuilleter tout, parce que je me plais fort en la vraisemblance, et je n’en sçaurois trouver en pas une histoire que je puisse voir dedans un tel livre. Il y a bien de l’apparence : les bergers sont ici dedans philosophes, et font l’amour de la même sorte que le plus galant homme du monde. À quel propos tout ceci ? Que l’auteur ne donne-t-il à ces personnages la qualité de chevaliers bien nourris ? Leur fît-il, en tel état, faire des miracles de prudence et de bien dire, l’on ne s’en étonneroit point comme d’un prodige. L’histoire véritable ou feinte doit représenter les choses au plus près du naturel ; autrement c’est une fable qui ne sert qu’à entretenir les enfans au coin du feu, non pas les esprits mûrs, dont la vivacité pénètre partout. Il fait bon voir ici l’ordre du monde renversé. Je suis d’avis, pour moi, que l’on compose un livre des amours des chevaliers, à qui l’on fasse parler le patois des paysans, et à qui l’on fasse faire des badineries de village. La chose ne sera point plus étrange que celle-ci, qui est sa contraire.

Francion, connoissant par ce discours que Joconde avoit un de ces beaux esprits qu’il avoit coutume de rechercher passionnément, il fut le plus content du monde d’avoir logé ses affections en si digne lieu ; et, pour ne perdre point l’occasion de l’entretenir, il reprit la parole en cette sorte : Il faudroit être dépourvu de jugement pour n’approuver point les raisons que vous alléguez. Je confesse maintenant que vous ne pouvez guère tirer de plaisir de la lecture de ce livre ; toutefois je vous avertirai bien qu’il s’est trouvé quelquefois, dedans les villages, des hommes vêtus en paysans qui étoient capables de faire l’amour avec autant de civilité, de prudence et de discrétion que les personnes qui sont dans la plus florissante cour de la terre. Cela s’est vu si rarement, dit Joconde, que l’on n’en peut pas faire un nombre qui autorise mon livre des bergeries. Or çà, dit Francion en riant, je veux bien même vous assurer que vous trouverez en ce pays-ci de ces bergers amans, et moi qui suis berger, je dirai bien sans vanité que, quand l’on me mettra en ce rang, l’on ne fera rien que de très à propos. Je n’en doute point, répondit Joconde, mais vous aurez bien de la peine à trouver une fille de votre étoffe. Il n’y en a guère ici que de très-maussades. Vous voulez parler des villageoises, repartit Francion ; pour moi je ne jette point les yeux sur celles-là. Il y en a ici d’autres qui ne sont pas seulement dignes d’être aimées d’un accompli berger, mais aussi d’un accompli courtisan. Je puis bien tenir assurément ce discours, puisque j’ai eu le bonheur de vous voir. Ah ! Dieu, s’écria Joconde, vraiment j’ai été trompée jusques ici, croyant que ce ne fût qu’à la cour qu’on se mêlât de donner des flatteries : comment, vous en avez ici pareillement l’usage ? La vérité se dit partout, reprit Francion. Alors Joconde le quitta pour aller tenir compagnie à sa mère, qui se promenoit toute seule. Elle fut bien étonnée d’avoir entendu si bien discourir un berger, et crut plusieurs fois que c’étoit un songe. Mais son admiration s’accrut bien davantage, lorsqu’elle l’entendit chanter et jouer du luth devant ses fenêtres, sur les dix heures du soir. Elle le reconnut par les paroles d’un air qu’il venoit de faire, où il la supplioit de ne point mépriser le berger à qui elle avoit parlé. Certes, c’étoit une chose qui lui sembloit bien miraculeuse qu’un homme de sa condition fît des vers si bons que ceux qu’elle entendoit, et chantât encore et jouât du luth aussi bien que les meilleurs maîtres. Les paysans grossiers, à qui ces perfections-là avoient été montrées, ne les admiroient pas tant qu’elle, dont le bel esprit se connoissoit à toutes choses. Ceci n’est rien toutefois au prix d’une lettre d’amour qu’elle reçoit le lendemain de sa part, où elle trouve les plus belles fleurs de l’éloquence. Il n’avoit point usé d’autre artifice, pour la lui faire tenir, que de la mettre dans un petit panier de jonc dont une jeune fille lui alloit faire présent.

Son esprit étoit en beaucoup d’inquiétudes touchant ce qu’elle devoit faire en la poursuite de son nouvel amant, dont la condition ne lui plaisoit pas. Si son mérite n’eût adouci sa fierté, elle n’eût pas trouvé à propos la hardiesse qu’il s’étoit donnée de lui envoyer un poulet. Elle brûloit d’envie de sçavoir où il avoit été nourri pour apprendre tant de gentillesses. Cela fut cause qu’étant sortie toute seule par la porte de derrière du clos elle souffrit qu’il l’abordât, la rencontrant en un lieu prochain, où il faisoit paître son troupeau. Après qu’il lui eut donné le bonjour et qu’il lui eut témoigné la joie qu’il recevoit de l’avoir si heureusement trouvée, elle lui dit : Gentil berger, je pense que vous me voulez donner, par plaisir, des preuves de ce que vous m’avez dit, que vous étiez un amant aussi parfait que pas un qui fût dans les villes. Ce n’est point pour passer le temps, comme vous vous figurez, repartit Francion, c’est parce que la nécessité m’y contraint. Je ne le crois pas, dit Joconde. Si est-ce qu’il n’est rien de si véritable que vos beautés ont un effort qui est bien capable de me porter à d’autres choses, repartit Francion ; je serois marri qu’un autre sujet que le plus beau du monde (qui est d’être vaincu par vos appas) m’eût fait prendre la licence de faire ce que j’ai fait. Je sçais bien que la bassesse de ma condition m’empêche beaucoup d’obtenir vos bonnes grâces. C’est pourquoi je mettrai toute ma puissance à réparer ce défaut par des affections excessives, dont j’essayerai de vous vaincre. Joconde, se souriant de ce discours comme pour s’en moquer, changea incontinent de propos, et demanda à Francion où il avoit été élevé en sa jeunesse. Il lui promit que le lendemain, si elle vouloit prendre la peine de revenir au même lieu, à la même heure, il lui déclareroit tout au long ce qu’elle désiroit de sçavoir, n’ayant pas envie de lui en rien dire qu’il n’eût auparavant consulté d’un jugement plus rassis dessus quelque point.

En attendant elle ne laissa pas de s’informer de beaucoup de choses de lui. L’on lui dit en quelle estime il étoit par tout le pays, et l’on lui fit presque accroire qu’il avoit acquis par art magique les perfections qu’il avoit. Le jour suivant ils vinrent tous deux à l’endroit désigné, Joconde somma Francion de sa promesse, qu’il accomplit en lui parlant de cette sorte : Quand vous ne m’auriez pas prié de vous dire qui je suis, il faudroit toujours bien que je vous l’apprisse, si je voulois que vous eussiez égard à l’affection que je vous porte. Je vous déclare que je suis gentilhomme des plus nobles de la France, et que, vous ayant aperçue il y a quelque temps dans la ville, où vous avez accoutumé de demeurer, vos charmes me vainquirent tellement que je me résolus de prendre un habit de villageois, sçachant que vous deviez venir ici, afin de pouvoir entrer chez vous sans donner du soupçon à personne. Après ce mensonge, qu’il disoit pour l’obliger davantage à le chérir, il l’enchanta par mille preuves d’un extrême amour. Alors, ne doutant point qu’il ne fût de grande qualité, elle ne feignit point de lui assurer que la peine qu’il avoit prise seroit bien récompensée. Il se tenoit si propre avec son méchant habit qu’il ne laissoit pas de paroître de bonne mine ; tellement qu’elle conçut presque autant d’affection pour lui que s’il eût été couvert des plus beaux vêtemens que les courtisans portent.

Les assurances d’une passion réciproque étant baillées de part et d’autre, ils s’amusèrent à discourir sur plusieurs particularités. Joconde dit à Francion l’opinion que l’on lui avoit voulu donner qu’il se mêloit de la magie noire. Ne la voulant pas traiter comme les esprits du commun, il lui fit connoître la plupart des causes pour lesquelles ces opinions-là s’étoient glissées parmi le peuple. Elle reçut beaucoup de contentement de ce plaisant récit.

L’heure de leur séparation venue, avant que de se dire adieu, ils voulurent résoudre de quelles inventions ils s’aideroient pour s’entrevoir dorénavant ; parce que Joconde ne pouvoit pas venir toujours parler à Francion hors du logis, sans que l’on s’en aperçût à la fin et que l’on eût quelque soupçon de leurs affaires. Elle se délibéra donc de faire la malade pour avoir occasion de faire venir chez elle son amant, qui donnoit du remède à toute sorte de maux suivant la vulgaire opinion. Cela étant déterminé, ils prirent congé l’un de l’autre, et s’en retournèrent chacun en leur demeure.

Joconde commença dès le jour même à travailler à son dessein, se plaignant à sa mère d’une grande colique. L’on la mignarde, l’on la dorlotte, et l’on la fait coucher au lit. Si les médecins n’eussent point été trop éloignés, l’on en eût envoyé querir un tout à l’heure. Avant qu’elle eût parlé de Francion, le fermier se trouva là, qui dit qu’il le falloit envoyer querir pour ordonner quelque médicament. Le père répondit qu’il ne se vouloit point fier à des charlatans comme celui-là. Comment, dit le fermier, de quoi avez-vous peur ? que votre fille ne soit guérie comme toutes les personnes que ce berger a pansées ? C’est un démon incarné, croyez-moi : je ne sçais ce qu’il ne fait point. Il en sçait plus que notre curé ; il l’a rendu victus. Le père de Joconde, ajoutant foi aux assurances que beaucoup d’autres lui donnèrent du sçavoir de Francion, il consentit que l’on le lui amenât. Après qu’il eut vu la malade et tâté son pouls, il tira une petite fiole de sa pochette, où il y avoit une certaine huile qu’il fit chauffer, et en graissa un linge qu’il porta à sa maîtresse pour mettre dessus son estomac. L’heure lui fut si favorable, qu’alors il n’y avoit personne proche du lit ; si bien que, feignant de lui vouloir aider à appliquer son remède, il prit la hardiesse de lui tâter les tetons. Afin que l’on crût qu’il étoit grandement •expert en toutes choses, elle dit un peu après à sa mère qu’elle se sentoit fort soulagée, et ne demandoit rien qu’à se réjouir. Là-dessus, se tournant vers Francion, elle lui dit : Mon Dieu ! berger, l’on m’a rapporté que vous jouez du luth : aurai-je bien la puissance de tous faire toucher quelques airs ? Vous pouvez tout sur moi, dit Francion ; encore que je sçache bien que je ne suis pas capable de vous donner quelque plaisir par mon luth, je ne laisserai pas d’en jouer, pour ne point tomber en désobéissance. Il vouloit aller querir son luth lui-même, mais l’on n’endura pas qu’il en prît la peine, et l’on envoya un valet en son logis pour cet effet. Lorsqu’il commença de toucher cet instrument, tout le monde fut ravi de son harmonie, et principalement Joconde. Son père et sa mère, ne cherchant rien avec tant de passion que sa santé et son contentement, et voyant qu’elle se délectoit à la musique du berger, permirent qu’il vînt encore le lendemain lui faire passer le temps. Ils s’éloignèrent d’eux pour songer à leur ménage, et ce fut alors que Francion témoigna bien de l’amour à sa maîtresse. Elle en fut tellement vaincue, qu’elle lui promit de satisfaire à ses désirs.

Ils avoient assez de commodités aux champs de se donner du plaisir ; mais Joconde s’en retourna le soir à la ville avec son père et sa mère ; et il sembloit là que toutes choses lui fussent contraires, car la maison avoit des hautes murailles de tous côtés, et les portes étoient toujours fermées. Elle écrivit à Francion, qui étoit demeuré au village, en quelle étroite prison elle étoit resserrée ; et lui assura que néanmoins, s’il pouvoit par quelque manière entrer secrètement chez elle, avec quelque paysan de leur village, il recevroit de sa part le meilleur traitement qu’il devoit espérer. Francion songe à ce qu’il faut faire, et enfin il s’avise d’une subtilité. Un certain charretier alloit mener du foin dans peu de jours au marchand ; il résolut de se cacher dans sa charrette, et manda à Joconde le dessein qu’il en avoit. Le charretier avoit un esprit lourd et simple : il lui fit accroire tout ce qu’il voulut. Mon pauvre ami, lui dit-il, tu sçais que je suis grandement curieux : l’on m’a fait récit de la beauté de la maison où ton maître demeure à la ville. Il m’a pris un désir d’y aller ; mais je ne sçaurois me donner ce contentement en façon du monde, si ce n’est par ton moyen : il faut que tu m’y mènes. Je le veux bien, dit le charretier, qui étoit de ses amis, parce qu’il le faisoit souvent boire. Venez-vous-y-en avec moi quand j’irai ; je pense que l’on ne vous y refusera pas la porte ; l’on vous y connoît assez bien. On m’y connoît trop, repartit Francion ; c’est pourquoi je n’y veux pas aller de la façon que tu dis. J’y veux aller sans que personne me voie ; car c’est que j’ai envie de considérer tout le plan du logis et en tracer une figure, pour m’en servir en quelque chose ; et il ne faut pas que ton maître en sçache rien. Je serois donc d’avis de me cacher dedans le foin que tu lui mèneras : ce sera une bonne commodité pour accomplir mon intention. Je trouve cette invention-là bonne, dit le charretier ; et il ne tiendra pas à moi que vous n’en usiez. Au reste, quand je m’en reviendrai, je ramènerai des futailles pour les vendanges : vous vous pourrez aussi cacher dedans. Voilà qui va bien, repartit Francion, pourvu que tu me tiennes promesse. Le charretier l’assura de sa fidélité, et, l’heure venue de charrier son foin, il l’avertit de se tenir prêt. Francion, ayant donné son troupeau à garder à un autre, et s’étant accommodé avec les plus beaux habits qu’il eût, s’en alla le trouver sur le chemin en un lieu écarté où il eut le loisir de se cacher dedans la charrette, sans que personne le vît. Il arriva sur le soir à la maison de Joconde : le charretier, ôtant son foin lui tout seul, le fit encore cacher dedans le lieu où il le serra ; ce qui étoit une très-grande témérité pour l’un et pour l’autre. Car, s’ils eussent été aperçus, l’on eût dit qu’ils eussent eu dessein de voler la maison, et l’on leur eût peut-être fait bonne et brève justice. Mais quoi ? Francion voulut éprouver jusques où pourroit aller sa bonne fortune.

Cependant Joconde étoit en des inquiétudes extrêmes, ne sçachant s’il étoit venu ou non, et elle ne pouvoit trouver aucun moyen d’en apprendre des nouvelles. Car de le demander au charretier, elle n’avoit garde, craignant de lui donner quelque soupçon, et même elle étoit en doute si son amant étoit mis dedans le foin sans son aveu. Enfin, tout le monde s’étant retiré, elle s’en alla au lieu où il étoit, s’imaginant qu’il n’avoit pu se cacher en pas un autre endroit. Il étoit déjà sorti de sa cachette pour se tenir aux écoutes, lorsqu’elle entra là dedans sans chandelle et le reconnut. Il ne faut pas demander s’ils se saluèrent par les baisers : ils se tinrent plus d’une demi-heure embrassés, avec une joie nonpareille qui leur ôtoit la parole. Étant sortis de leur extase, ils songèrent où ils passeroient la nuit. Joconde ne fut pas d’avis de mener Francion à sa chambre, craignant que l’on ne l’entendît monter, ou qu’il n’arrivât quelque autre infortune. Ils demeurèrent donc au même endroit où ils étoient, et Francion étendit une grande housse de mulet dessus les bottes de foin, à cette fin que sa maîtresse ne s’emplît point d’ordures en s’y couchant. L’on peut bien croire qu’ils y prirent autant de plaisir qu’ils eussent fait en un lit de parade. Pendant une des trêves qu’ils firent en leur guerre amoureuse, Francion raconta la finesse dont il avoit abusé, le charretier, qui s’en étoit allé dormir autre part, croyant qu’il passât la nuit dedans la cour à contempler le bâtiment à la clarté des étoiles. Joconde dit après que, pour ne point coucher dedans la chambre de sa mère à l’ordinaire, elle avoit feint qu’il y faisoit trop chaud, afin que l’on la laissât coucher toute seule dedans une chambrette qui avoit une issue sur un petit escalier, d’où elle avoit pu venir le trouver sans traverser la cour. Puis, songeant à l’avenir, ils se proposèrent plusieurs moyens de s’entrevoir par après, comme les esprits des amoureux sont subtils à rencontrer ce qui peut rendre leurs contentemens perdurables. La meilleure invention qu’ils trouvèrent, et celle qu’ils se délibérèrent de suivre, fut que Francion tâcheroit de se mettre au service du marchand, qui, reconnoissant son mérite, seroit plus aise de l’avoir pour facteur que pas un autre. Joconde consentoit que cela se fît, en attendant qu’il se résolût à se découvrir pour ce qu’il étoit, et, quant à lui, il en étoit d’accord, afin de se retirer du village, où il commençoit de se déplaire parmi les esprits grossiers ; mais il ne désiroit pourtant pas se tenir en cet autre état que pour une passade. Il fit entendre à sa maîtresse qu’il avoit besoin d’argent ; elle lui donna tout ce qu’elle avoit, ne lui pouvant rien refuser. Il avoit goûté avec elle toutes les délices que l’on se peut imaginer, lorsqu’une petite lumière, avant-cour•rière du jour, leur donna le signal de la retraite. À l’instant qu’ils prenoient congé l’un de l’autre, l’on heurta bien fort à la porte de la maison, et tout incontinent un valet, qui s’étoit réveillé, la vint ouvrir. Un homme armé lui dit arrogamment : Mon ami, allez-vous-en avertir votre maître qu’il y a du tumulte dedans la ville, et lui demandez s’il ne désire pas envoyer un homme avec un mousquet dedans la grande place, selon le commandement que je lui en fais de la part •du capitaine. Vite, courez, j’attendrai ici la réponse : n’ayez point de peur que l’on entre céans, je ferai bonne garde.

Le valet monta aussitôt à la chambre de son maître, à la porte de laquelle il heurta ; mais, parce que l’on y étoit encore endormi, l’on ne lui ouvroit point. Cependant le caporal, qui étoit un bon bourgeois, plus glorieux que César de se voir équipé d’autres armes que les siennes ordinaires, qui étoient une alène et un tranchoir, s’ennuyoit d’attendre si longtemps à une porte, joint qu’il avoit affaire ailleurs. Il se mit en fougue, et, ayant dit que l’on ne le respectoit pas comme l’on devoit, commença à jurer ; car il ne tenoit rien que le jurement de la noblesse. Après cela, voyant que quoiqu’il appelât à haute voix, on ne lui venoit point rendre réponse, il s’en alla tout dépité, disant qu’il feroit payer l’amende au maître du logis.

Joconde n’avoit encore osé retourner à sa chambre, de peur de rencontrer le valet ou quelque autre sur le chemin. Elle s’avisa que Francion feroit bien de s’enfuir, puisque la porte étoit alors ouverte ; d’autant que, quelque artifice qu’il eût, il lui seroit bien difficile de se mettre si secrètement dedans les tonneaux du charretier, que personne ne l’aperçût. Il trouva son avis très-bon, et, dès l’instant même, il se mit à traverser la cour. Comme il fut à la grande allée, par où l’on alloit à la porte, il eut tant de crainte que le valet ne vînt à descendre et qu’il ne le vît, qu’il commença à courir de toute sa roideur, afin d’être tant plus tôt hors de la maison. Mais, ne regardant pas que le seuil de la porte étoit fort haut, il y voulut passer sans lever les pieds, et chut tout de son long sur le pavé, où il se pensa rompre bras et jambes. Joconde, qui le vit, tomber, en eut bien de l’ennui ; néanmoins elle ne lui donna point de secours, et s’en alla coucher dedans sa chambre, comme si elle n’en eût bougé depuis le soir précédent.

Francion se releva avec beaucoup de peine, et, ne se pouvant quasi plus soutenir, s’appuyoit contre les murailles en marchant. Il fit très-bien de partir, car le valet, ayant eu charge de son maître d’aller à la grande place, sortit aussitôt avec ses armes. Il cheminoit donc le mieux qu’il pouvoit, et étoit prêt à se laisser couler à terre pour se reposer, lorsqu’en jetant les yeux vers le coin de la rue il y aperçut une chaire à bras, d’où il vit sortir tout d’un coup un homme qui se mit à marcher bien fort, et s’éloigna de là en peu de temps, encore qu’il parût aussi éclopé que lui. Vraiement, dit-il, je ne serai pas si dédaigneux que toi : je me tiendrai volontiers dedans cette chaire, si j’y puis arriver une fois. Après ces paroles, il s’efforça de s’en approcher et fit tant, qu’il y parvint, puis il s’assit dessus un doux oreiller, qui lui vint bien à propos.

Cependant qu’il se repose tout à son aise, il faut raconter qui étoit celui dont il occupoit la place. C’étoit un vieillard goutteux, le plus méchant homme de la ville et, possible, de toute la contrée, bien qu’elle fût pleine de beaucoup de très-mauvais garnemens. C’étoit son seul déduit de semer des querelles partout, et même entre les personnes les plus illustres. Il vouloit du mal à un seigneur qui, depuis peu de temps, étoit là venu comme gouverneur pour une république, encore qu’il eût plutôt sujet de le chérir, vu que personne ne se plaignoit de lui. Mais c’étoit qu’il avoit une mauvaise humeur qui le portoit toujours à médire des grands. L’on reconnoissoit bien qu’il ne médisoit de celui-ci que pour suivre sa coutume ; car il ne l’avoit jamais vu seulement, et n’avoit ouï réciter pas une de ses actions ni bonnes, ni mauvaises. Les fautes qu’il lui imputoit étoient celles qu’il avoit remarquées en d’autres : il s’imaginoit qu’ayant la même qualité il avoit aussi les mêmes vices. Or il avoit de la familiarité avec un personnage dont l’autorité étoit fort grande. Pour faire naître en lui une inimitié contre le gouverneur, il lui avoit été dire un jour qu’il sçavoit de bonne part que ce seigneur étoit l’homme le plus traître du monde, qu’il se falloit garder de lui, et qu’il avoit délibéré de livrer la ville à l’étranger ; ceci fut cru comme un oracle, pour autant que cet ancien citoyen sçavoit si bien déguiser ses malices, que l’on le prenoit pour un homme tout rempli de prud’hommie. Car davantage il affirma qu’il avoit ouï un très-mauvais complot. Le gouverneur, pour quelque dessein particulier, et bon toutefois, avoit été, le soir précédent, par toutes les rues, avec les archers de sa garde. Celui qui avoit reçu l’avertissement du goutteux s’en étoit aperçu et avoit cru infailliblement qu’il avoit envie d’accomplir quelque mauvaise intention. Voilà pourquoi, ayant assemblé les plus gros de la ville et leur ayant conté ce qu’il sçavoit, il avoit pris délibération avec eux de faire mettre les bourgeois en armes, pour prévenir le malheur qui pouvoit arriver. L’on leur avoit fait commandement par les quartiers de se rendre en leurs corps de garde ; si bien que tout étoit en rumeur. Le gouverneur étoit sorti alors plus fort et mieux accompagné que devant, pour sçavoir à quel sujet l’on s’assembloit ainsi sans qu’il l’eût commandé. Si l’on n’eût retenu la fureur du peuple, parmi lequel le faux bruit d’une trahison couroit, il se fût jeté dessus lui et l’eût mis en pièces. Le goutteux, pour l’exciter à ce faire, s’étoit fait mettre à sa fenêtre, où il se tuoit de crier : Liberté, messieurs, pendez ce méchant qui nous veut vendre. Mais la voix des sages, ayant plus d’efficace que la sienne, lioit les mains des personnes les plus mutines. On parla au gouverneur, qui ne témoigna rien que de l’affection au public ; néanmoins les caporaux, qui rôdoient encore autour de leur quartier, achevoient d’avertir tout le monde de se mettre en armes, voulant que chacun eût sa part de la corvée. Il en étoit venu un à la maison du marchand, comme nous avons dit.

Tandis le gouverneur, qui avoit entendu la voix séditieuse du goutteux et avoit appris sous main que c’étoit lui qui avoit allumé le feu de toute cette ligue, s’étoit résolu de l’envoyer querir pour le châtier comme il méritoit. Cette commission avoit été donnée à deux de ses gens, qui avoient été à son logis lui dire que leur maître, sçachant qu’il étoit de bon sens et de grand conseil, désiroit qu’il s’en vînt par devers lui pour lui aider à mettre ordre aux émotions populaires. Il n’en vouloit rien croire du commencement ; mais, à la fin, ils lui en firent des sermens si sérieux, que, s’imaginant que le gouverneur ne sçavoit rien des choses qu’il avoit dites à l’encontre de lui, il crut qu’il se pouvoit faire qu’il eût été fort aise d’être assisté de ses avis. Considérant alors le bien et l’honneur qui lui en adviendroient, il se délibéra de ne point refuser son accointance. Il avoit donc permis que les deux hommes le missent sur une chaire à bras qu’ils avoient apportée à son occasion, et il se laissoit mener de bon gré au lieu où autrement l’on ne l’eût mené que de force. Il avoit déjà fait beaucoup de chemin, lorsqu’un homme vint aborder ceux qui le portoient, et dit tout bas à l’oreille de l’un : M. le gouverneur n’est plus à l’endroit où il étoit tantôt ; il est au château, conduisez-y ce drôle-ci. Lui, qui avoit meilleures oreilles que l’on ne pensoit, entendit bien ces paroles, qui lui firent conjecturer quelque chose de sinistre pour lui. D’ailleurs l’on ne le portoit point respectueusement comme un homme d’État ; mais, en allant vite, l’on heurtoit sa chaire à tous coups contre des bornes. Cela lui donna à penser que l’on n’avoit pas envie de le trop bien traiter quand il seroit au château de la ville. Toutefois il se tint coi, et, sçachant que toutes les paroles du monde étoient inutiles à son infortune, il feignit de dormir et commença de ronfler. Ses meneurs, n’étant pas accoutumés à avoir un si lourd fardeau, avoient les bras extrêmement las et suoient à grosses gouttes ; de sorte qu’étant au coin de la rue de Joconde, où il ne passoit personne, ils avoient voulu se reposer, et pour se rafraîchir étoient entrés dans un cabaret, où ils buvoient un coup chacun, s’imaginant que leur homme ne s’éveilleroit pas, et que, quand il s’éveilleroit il n’auroit pas la volonté de s’enfuir, et que, quand même il auroit cette volonté, il n’auroit pas le pouvoir de l’exécuter, ses jambes étant toutes enflées et ses pieds tout tortus pour la douleur de la goutte. Mais ils avoient été bien trompés ; car, sitôt qu’ils avoient été partis, redoutant la colère du gouverneur, il avoit bien sçu trouver des forces pour s’en aller, et avoit laissé vide la place que Francion avoit remplie.

Les deux conducteurs, ayant assez bu, s’en revinrent à la chaire, et ne s’avisèrent point que ce n’étoit pas leur personnage qui y étoit, parce qu’il y avoit des rideaux tout à l’entour, dont Francion étoit caché, et ne lui voyoit-on que le bout des pieds. Ils prirent la charge et la portèrent allègrement, le vin leur ayant donné de nouvelles forces. Francion ne dit mot, craignant de les faire arrêter, et étant fort aise d’être ainsi mené en quelque lieu que ce fût, d’autant qu’il ne pouvoit pas bien marcher encore. Ces gens-ci me portent à l’hôpital sans doute, au lieu du malade qui s’en est fui, disoit-il en lui-même ; il n’importe, j’y serai toujours mieux que dedans cette rue, où ma foiblesse me contraindroit de demeurer. Pour le moins, si ma chute m’a fait quelque mal, je me ferai panser par le chirurgien. Les hommes le portoient toujours, cependant, sans parler à lui, le prenant pour le vieillard, qu’ils ne vouloient pas réveiller. Quand ils furent au château, ils le montèrent à une chambre sans le regarder, voulant tout à l’heure aller dire à leur maître qu’ils avoient fait son commandement, de peur qu’ils ne fussent criés, s’ils tardoient trop. Le gouverneur, ayant parlé à eux, s’en va le trouver avec un sien gentilhomme ; et, parce qu’il n’avoit jamais vu le goutteux et n’avoit point ouï dire s’il étoit vieil ou jeune, il le prit facilement pour lui. Là, mon maître, lui dit-il, en le tirant par le bras d’une forte secousse, que vous avez peu d’honnêteté : faites-moi la révérence. Francion, ne se pouvant tenir debout, ne le salua point autrement que de la tête. Comment, votre goutte vous tient-elle ? dit le gouverneur. Ah ! vraiment, je vous la ferai bientôt passer. Je n’ai pas seulement la goutte, dit Francion, j’ai une des plus grosses rivières de misères ; mais je pense que vous ne la sçauriez faire écouler, quoi que vous disiez ; car la source dont elle dérive ne se peut tarir. Or ça, quittons ce discours, interrompit le gouverneur, je ne t’ai pas envoyé querir pour passer le temps avec toi en choses inutiles. Dis-moi, n’es-tu pas un perfide, un méchant, un perturbateur du repos public ? Le peuple vivoit en bonne paix sous ma protection, qui lui étoit très-agréable ; il ne trouvoit rien à redire à aucune de mes actions ; cependant toi, qui désirerois de voir toute cette ville en feu pour assouvir ton appétit déréglé, tu as été élever un tumulte pernicieux. Eh bien, qu’allégueras-tu pour ta défense ? Diras-tu que tu ne le faisois pas à dessein de troubler le repos de nos habitons, mais afin de me faire tuer ou chasser d’ici ? Viens çà, qui est-ce qui t’a induit à cela ? As-tu reconnu quelque malversation en ma charge ? Est-ce que tu me portes de la haine pour quelque offense particulière que je t’ai faite ? Ah ! Dieu ! je ne pense pas t’avoir jamais donné sujet de te courroucer. Francion, oyant ce discours et ne pouvant comprendre pourquoi l’on le lui faisoit, vint à la fin à s’imaginer que l’on se vouloit moquer de lui, vu que le gouverneur ne parloit point avec une mine d’homme fâché : son âme n’étoit pas alors malade comme son corps, et, la bonne aventure qu’il avoit eue l’ayant rendu fort joyeux, il délibéra de se donner du passe-temps, aussi bien que celui qui l’in—terrogeoit. Pour répondre à tous vos points, repart-il, je vous dis que j’ai voulu mettre cette ville en tumulte, parce que rien n’est plus agréable que de la voir en cet état : le voisin va chez sa voisine et la voisine chez son voisin ; les amans entrent en des lieux dont auparavant ils n’osoient pas seulement regarder la porte. Parmi cette confusion, les braves gens ont la commodité de faire de beaux jeux. Ne croyez pas que je vous porte de la haine, je n’y songeai jamais, encore qu’à n’en point mentir j’en aie beaucoup de sujet, parce que vous ne faites point ici une ordonnance qui est fort nécessaire. Quelle ordonnance est-ce ? dit le gouverneur. La plus belle et la plus juste du monde, répondit Francion, c’est que les femmes aient dorénavant à marcher toutes nues par la ville une fois l’année, afin que l’on puisse repaître ses yeux de la vue d’une si aimable chose ; car quel sujet ont-elles de se cacher avec tant de soin ? N’ont-elles pas autant de sottise que l’on se puisse imaginer ? Elles se montrent en particulier à chacun l’un après l’autre : quel danger y aura-t-il de se montrer quand nous serons beaucoup ensemble ? Je vous entends venir de loin : je m’assure que vous me voulez alléguer qu’en les voyant nous remarquerions mieux les imperfections qui s’y trouveroient, parce que deux yeux voient davantage qu’un, et cela, seroit à leur dommage ; ou bien vous avez envie de dire que nous ne devons contempler leur corps tout nu qu’un à un, afin que nous pensions tous être seuls jouissant de ce bonheur. Vous ne sçauriez avoir d’autres raisons que celles-là ; encore sont-elles bien crochues ; car à la fin l’on sçait ce qui est de l’affaire des femmes, et leurs finesses ne servent de rien. Au reste, il ne faut pas que vous vous rendiez si fort leur partisan, que vous procuriez le désavantage des hommes vos semblables. Le gouverneur ne sçavoit s’il devoit rire ou se fâcher de cette belle harangue, faite si à propos de ce qu’il avoit dit. Toutefois il parla à Francion en cette sorte : Écoutez, ne pensez pas faire le railleur ; car je vous ferai pendre tantôt ; je parle tout à bon.

Là-dessus quelques conseillers de la ville entrèrent, qui demandèrent au gouverneur s’il avoit envoyé querir le goutteux. Le voilà, leur dit-il ; mais je pense qu’il est fol ou qu’il le contrefait, afin que l’on lui pardonne : je ne sçaurois tirer raison de lui. Qui est-ce qui vous a amené cet homme-là ? lui dit un de la troupe ; le prenez-vous pour le goutteux que nous vous demandons ? Ce l’est autant là comme je suis roi d’Espagne. Le gouverneur dit qu’il avoit donc été bien trompé, et qu’on le lui avoit amené pour tel. Là-dessus il appela ses gens qui l’avoient apporté, et leur demanda pourquoi ils l’avoient fait, vu que ce n’étoit pas celui dont il leur avoit fait parler. Ils tournèrent les yeux devers lui, et dirent qu’ils n’avoient point amené cet homme-là, mais un autre qui étoit déjà fort vieil. Le diable l’a donc emporté et a mis ce compagnon-ci en sa place, dit le gouverneur. Chacun bailla plusieurs jugemens sur cela, et ils dirent à la fin tous d’un accord qu’il n’y avoit que cet homme qu’ils avoient qui les pût tirer de doute. Vous voilà bien empêchés, dit Francion ; celui qui étoit dans cette chaise-ci s’en est fui, et le désir de me reposer m’a fait prendre sa place.

Les porteurs de chaise furent alors criés de la mauvaise garde qu’ils avoient faite ; et l’on alla derechef chercher le vieillard séditieux, qui fut mis entre les mains de la justice, et condamné à être pendu et étranglé ; et dès le jour même il fut guéri de ses gouttes et de tous autres maux.

Pour ce qui est de Francion, l’on le laissa aller où il voulut, sans lui faire aucun mal. Il fut longtemps à songer s’il s’en retourneroit à son village ; à la fin il résolut de n’y rentrer jamais : et, venant à songer à Nays, il ne fut pas aussi d’avis d’exécuter ce qu’il avoit promis à Joconde, vu que la jouissance avoit éteint si peu de passion qu’il avoit eue pour elle. Par ce moyen cette fille fut bien punie de s’être abandonnée à un homme inconnu, puisqu’il s’en alla sans lui dire adieu et •sans se soucier d’elle. Elle devoit bien prendre garde de ne plus contracter de si volages amours. Mais, quant à Francion, nous ne voyons point qu’il lui arrive de malheurs dont il ne sorte ; parce que, encore qu’il commette quelques fautes, il ne laisse pas d’avoir une puissante inclination au bien ; et puis Dieu ne veut pas perdre ceux qui doivent être un jour très-vertueux.

N’ayant plus d’affection pour les plaisirs champêtres, il résolut de s’en aller à Lyon emprunter de l’argent, pour se mettre en bon équipage et suivre ses premières entreprises. Le premier homme qu’il trouva en son chemin fut un soldat fort léger d’argent, qui avoit un méchant haut-de-chausse rouge et un pourpoint de cuir fort gras. Il lui demanda s’il vouloit changer d’habit, et lui promit de lui donner du retour. Le soldat s’y accorda, et, moyennant fort peu de chose, il quitta sa noblesse, prenant l’habit de paysan. Francion commença de s’admirer avec ce beau vêtement qui lui plaisoit plus que l’autre ; et, ayant aussi acheté l’épée de ce brave guerrier, il fut bien empêché à quoi il la pendroit, vu que le soldat ne lui vouloit point vendre son baudrier. Il disoit qu’il le vouloit réserver, pour lui servir toujours de témoignage comme il venoit de la guerre, et qu’il y en avoit bien de ses compagnons qui, ayant vendu leurs mousquets, se contentoient de rapporter leurs fourchettes. Enfin, Francion s’avisant qu’il avoit une grosse lesse, dont il avoit quelquefois attaché son chien, faisant l’office de berger, elle lui servit pour pendre son épée en écharpe. Avec cela il avoit un chapeau pointu à petit bord, tellement qu’il avoit une façon bien grotesque ; ce qui étoit une chose qui lui agréoit fort. Il fit son voyage moitié à cheval, moitié en charrette, selon les occasions qu’il trouvoit, mais avec le plus de diligence qu’il lui fut possible ; et il ne dépensa aussi son argent qu’avec prudence et modération. Je ne veux point vous dire s’il passa des rivières ou des montagnes, s’il traversa des villes ou des bourgades : je ne suis pas en humeur de m’amuser à toutes ces particularités : vous voyez que je ne vous ai pas seulement dit en quel lieu Nays étoit aux eaux, si c’étoit à Pougues[1] ou autre part : je ne vous ai point appris le nom de la forteresse où Francion fut prisonnier, ni celui du village où il fut berger, ni aussi celui de la ville où demeuroit Joconde. C’est signe que je n’ai pas envie que vous le sçachiez, puisque je ne le dis pas ; et que l’on ne s’aille pas imaginer que ce soit une faute de jugement si je ne mets pas tout ceci. Contentons-nous qu’après quelques journées de chemin Francion, ayant couché à un village assez proche de Lyon, arriva à un autre un dimanche au matin. Chacun entendoit la messe, qui étoit tantôt dite. N’ayant trouvé personne à la taverne pour lui donner à repaître, il s’avisa de s’asseoir sous l’orme de la grande place, qui donnoit un gracieux ombrage, et d’attendre là que l’on sortît de l’église. Un villageois, ayant plus d’affaire que les autres ou étant plus hâté de déjeuner, s’en alla le premier de tous, et, en passant auprès de Francion, le prit pour un de ces trompettes qui, après les guerres, s’en vont dedans les villages vendre des drogues et faire des tours de passe-passe. Ô trompette ! lui dit-il, qu’est-ce que vous venez vendre ici ? Les plus merveilleuses drogues du monde, répondit Francion, qui se doutoit bien pour qui l’on le prenoit ; elles guérissent toute sorte de maux, rendent savans ceux qui n’ont point d’esprit, et font riches en peu de temps les plus pauvres du monde. Où est-ce que vous l’avez mise ? dit le paysan ; je ne vois point là de boîte ni de malle. Eh ! lourdaud, repartit Francion, crois-tu que ma marchandise soit comme celle des autres ? Non, non, elle n’est pas de même, elle n’a rien de visible, je la porte dedans ma tête, proférant ces paroles d’une façon sérieuse et grave. Le paysan crut qu’il disoit la vérité, et, mettant en oubli ses affaires, voulut avoir l’honneur de dire à tous ceux du village la nouvelle qu’il sçavoit du charlatan qui faisoit toutes choses. Chacun eut la curiosité de le voir, et la messe ne fut pas sitôt achevée, qu’il fut entouré de personnes à tous âges.

Comme il vit là tant de gens, étant obligé de faire le charlatan, il se délibéra de jouir du plaisir qui s’offroit, et, se mettant en sa bonne humeur, commença de dire mille sornettes pour les entretenir. Lorsqu’il vit que ses auditeurs lui prêtoient une favorable attention pour sçavoir à quoi aboutiroient ses discours, il leur fit cette harangue : Mes bonnes gens, sçachez que je ne suis pas de ces affronteurs qui courent par le pays, et vous viennent ici vendre d’un onguent qui doit servir à tous maux, et n’en guérit néanmoins pas un. Je vous en fournirai de plusieurs. Je suis plus sçavant que cet illustre Tabarin[2], que l’on a vu paroître dans les plus belles villes de la France. Je me dis plutôt médecin qu’opérateur ; et, selon les maux que je vois, j’ordonne les médicamens ou je les fais moi-même. Mais, outre cela, mes chers amis, je porte bien une autre marchandise en ma cervelle. J’y ai tant d’esprit, que j’en puis revendre à tous les autres. Je distribue de la prudence, de la finesse et de la sagesse. Regardez-moi bien, tel qui me voit ne me connoît pas : je suis d’une race où tous les mâles sont prophètes. Mon père et mon grand-père l’étoient ; mais ils n’y entendoient rien au prix de moi ; car j’ai ma science naturelle, et encore la leur qu’ils m’ont apprise. Si je voulois, je ne bougerois d’auprès des rois, mais liberté vaut mieux que richesse : et puis j’ai plus de mérite et sers mieux Dieu, en allant de bourgade en bourgade, pour assister charitablement toute sorte de personnes, que si je me tenois toujours en une même ville. Je ne me veux plus amuser à vous dire aucune histoire pour vous réjouir. Il ne seroit pas bien à un homme si docte que moi de faire tant le bouffon. Que ceux qui auront affaire de mon conseil en leurs affaires viennent seulement à moi. Je dirai aux amoureux si leurs maîtresses sont pucelles, et aux maris si leurs femmes les font cocus. Pour vos maladies, nous n’y songerons que demain, que je viendrai sur la place.

Pendant qu’il disoit ceci, les paysans s’étoient si bien pressés en l’entourant, qu’un lièvre n’eût pu passer entre leurs jambes. Ils écarquilloient les yeux et faisoient des gestes d’admiration, écoutant ce qu’il disoit ; mais, bien qu’ils y ajoutassent foi, ils n’osoient s’aller enquérir d’aucune chose de lui ; chacun s’imaginoit que, s’il faisoit paroître devant les autres qu’il doutoit que sa femme le fit cocu, l’on croiroit indubitablement qu’il le fût, et l’on se moqueroit de lui. Ceux qui avoient désir de sçavoir cela se proposèrent de le demander une autre fois en cachette ; et les amoureux en firent de même touchant la chasteté de leurs maîtresses. Pour éprouver la science du charlatan en d’autres matières, l’on se mit à lui faire plusieurs questions. Monsieur, lui dit un charretier, apprenez-moi une invention pour n’être jamais pauvre. Travaille incessamment pour des gens qui te payent bien, répondit Francion ; ne prête rien à ceux qui n’ont pas envie de rendre ; et enterre tous les jours un sol dedans ta cave, tu en trouveras au bout de l’année trois cent soixante et six. Mais, monsieur, reprit le rustre qui se vouloit gausser aussi bien que le charlatan, puisqu’un peu de grains de blé semés en ma terre me rapportent tant d’épis, seroit-ce pas bien avisé d’y semer aussi des écus ? si j’y en semois qu’y viendroit-il ? Il y viendroit des larrons pour les ramasser, répondit Francion.

Alors il y eut un paysan qui lui dit : Je suis depuis peu marié à une jeune femme qui me suit partout ; je voudrois bien sçavoir pourquoi ? C’est parce que tu vas devant, lui répondit Francion. À toutes les sottes demandes que l’on lui fit, il rendit de semblables réponses, qui firent rire les paysans ; car c’étoient là des entretiens propres pour de telles personnes. Mais, comme la faim le gagnoit, il les pria de le laisser aller dîner ; et leur dit qu’ils vinssent après à la taverne, où il les rendroit satisfaits sur tout ce qu’ils désireroient de lui.

Le tavernier, qui étoit là, le mène en sa maison, et, quittant sa femme, s’en vient prendre son repas avec lui. Quand ils furent seuls, : il lui dit : J’ai une femme qui est assez belle, comme vous avez vu : j’ai toujours eu en l’esprit cette croyance qu’elle me faisoit cocu : délivrez-moi de cette inquiétude. Je le veux bien, dit Francion, vous êtes brave homme : il faut que vous sçachiez ce que c’en est. À ce soir en vous couchant, dites-lui que vous avez appris de moi que tous les cocus deviendront demain chiens. Vous verrez ce qu’elle dira et ce qu’elle fera là-dessus, et puis nous aviserons du reste.

Le tavernier se contenta de ce conseil, et n’en parla plus, et tout sur l’heure il y entra des paysans pour interroger Francion sur quelques points épineux de leurs affaires. Il y eut des garçons qui vinrent lui demander si leurs maîtresses avoient encore leur pucelage. Il s’enquit de leur nom et de celui des filles ; ayant ruminé quelque temps là-dessus, il dit aux uns qu’elles l’avoient encore et aux autres qu’elles l’avoient déjà perdu, selon ce qui lui vint en la fantaisie. Dès que ceux-ci furent partis, il y entra un bon manant qui le tira à part et lui dit : Monsieur, je suis bien empêché : ma fille a dit à sa mère qu’elle est grosse, et qu’elle ne sçait de qui ; si nous le sçavions, nous lui ferions épouser celui-là, s’il étoit quelque prud’homme bien riche : que s’il ne l’étoit point, nous le ferions punir. Nous avons été quelque temps dehors pour aller en pèlerinage, elle couchoit seule dans notre chambre, et elle ne peut dire qui c’est qui lui est venu ravir la fleur de son pucelage. Celui qui la surprit ne voulut jamais parler. C’est, possible, quelqu’un de vos valets, dit Francion. Je le penserois bien, dit le paysan ; mais j’en ai six : j’ai deux charretiers, deux batteurs en grange, un berger et un porcher ; auquel m’adresserai-je ? Dites-moi, pour l’honneur de Dieu, comment c’est qu’il faut faire ? Couchez cette nuit hors de votre logis et votre femme aussi, reprit Francion, et que votre fille se mette au même lit où elle fut dépucelée, et que la porte ne soit pas mieux fermée qu’elle étoit alors. Celui qui a déjà eu affaire à elle la reviendra voir sans doute, et, s’il ne veut point encore parler, elle le marquera au front avec une certaine mixtion que je vous donnerai ; la marque ne s’en ira pas sitôt, vous l’y verrez encore demain, et par ce moyen vous le reconnoîtrez.

Dès que Francion eut dit ceci, il pria le paysan de le laisser quelque temps pour faire sa drogue. Il se fit donner du noir qu’il détrempa avec de l’huile, et s’en vint après l’apporter, lui disant que c’étoit de cela qu’il falloit que sa fille marquât celui qui viendroit coucher avec elle. Le paysan s’en retourna chez lui, et communiqua cette affaire à sa fille, qui s’accorda à faire tout ce qu’il désiroit. Après cela il sortit avec sa femme, et s’en alla en un village prochain souper chez un de ses parens, où il se résolut de coucher aussi. Cependant sa fille, la nuit étant venue, se coucha dans sa chambre et ne ferma point la porte au verrou. Les six valets de son père étoient dans une chambre tout contre : ils dormoient tous, excepté le berger, qui étoit celui qui avoit joui d’elle ; il en étoit fort amoureux, et, voyant que l’occasion étoit aussi propice que jamais pour coucher avec elle, il se délibéra d’y aller : il se leva donc, et avec un crochet, qu’il sçavoit bien manier, ouvrit la porte tout doucement et s’en alla au lit de sa maîtresse. Le dessein qu’elle avoit l’empêchoit de dormir, si bien que, l’oyant venir, elle se prépara à faire ce que l’on lui avoit enchargé. Comme il la vouloit baiser et embrasser, elle le repousse d’une main, et du pouce de l’autre, qu’elle avoit trempé dans le noir, elle lui toucha le front ; et puis elle ne fut plus si soigneuse de se défendre, croyant qu’elle en avoit assez fait. À la première trêve de caresses, ayant le jugement plus libre que dans le plaisir, elle s’avisa de lui dire : Dites-moi qui vous êtes, je vous supplie ; car aussi bien ne gagnerez-vous rien de le celer. Ce charlatan qui est dans ce village me le dira bien demain. Pourquoi ne me parlez-vous pas ? Comment voulez-vous que je vous aime, si je ne vous connois point ? Alors il lui dit qu’il étoit le berger et lui remontra combien il lui portoit d’affection. Ah ! Dieu ! reprit-elle, que ne m’avez-vous parlé dès tantôt ! je ne vous eusse pas marqué comme j’ai fait : vous avez une tache au front qui ne peut s’en aller, et mon père reconnoîtra demain par là que vous avez couché avec moi. Vous sçavez qu’il ne vous aime pas : il n’aura garde de nous marier ensemble : il vous fera punir par la justice, et j’en aurai une fâcherie extrême ; car je vous ai toujours aimé par-dessus tous, encore que je n’en fisse pas le semblant. Je vous remercie de tant de bonne volonté, dit le berger, et, si vous la voulez continuer, donnez-moi de la drogue dont vous m’avez frotté le front, et je ferai bien en sorte que votre père ne connoîtra pas que c’est moi qui ai couché ici. La fille lui mit en main un petit pot où étoit ce noir, et il y trempa son pouce, puis s’en alla dans la chambre où ses compagnons dormoient, et leur marqua le front à tous. De là il s’en revint coucher auprès de sa maîtresse, avec laquelle il passa la nuit.

Le jour ne fut pas sitôt venu, que le maître du logis arriva ; et, désirant sçavoir s’il pourroit reconnoître celui qui avoit couché avec sa fille, il fit venir tous ses valets pour parler à lui, et, les ayant tous regardés, il fut bien étonné de voir qu’ils avoient chacun leur marque. Il s’en alla de ce pas tout en colère vers sa fille, et lui dit : Morbieu ! si tous ceux qui ont le front noirci ont couché cette nuit avec toi, jamais fille de laboureur ne fut mieux cliquetée. Elle lui jura qu’il n’en étoit venu qu’un, contre lequel encore s’étoit-elle bien défendue, mais qu’elle n’avoit pu le reconnoître, et qu’elle ne sçavoit pas comment c’étoit que les autres avoient été marqués. Tout le recours de ce bon paysan fut de s’en retourner vers Francion, et de lui dire ce qui étoit arrivé chez-lui, pour sçavoir ce qu’il étoit besoin de faire là-dessus. Francion, ayant un peu songé, lui dit : Retournez-vous-en chez vous vitement, faites venir tous vos valets, et regardez s’il n’y en a point quelqu’un qui ait le pouce noir ; c’est celui-là assurément qui a couché avec votre fille. Il s’en retourne aussitôt, et, leur ayant regardé les mains à tous, vit qu’il n’y avoit que le berger qui eût le pouce marqué. Ah ! c’est donc toi qui as déshonoré ma maison, lui dit-il ; que l’on me le prenne, que l’on le mette en justice : il faut qu’il soit pendu. Quelle hardiesse d’avoir été violer la fille de son maître lorsqu’elle étoit endormie ! En disant ceci, il prit le berger au collet, et voulut que les autres valets le tinssent aussi, pour le mener en prison ; mais le berger lui dit : Ah ! mon maître, il est bien vrai que j’ai couché avec votre fille, je ne le puis nier : il est bien certain aussi qu’elle étoit endormie la première fois que je l’allai trouver, mais elle se réveilla après, et me laissa faire si paisiblement, que vous ne pouvez dire que je l’aie forcée, car l’on n’en force plus à son âge.

Comme il disoit ceci, la mère, l’oncle et la tante de la fille arrivèrent, qui, étant instruits de l’affaire, conseillèrent ce père courroucé de s’apaiser, lui remontrant que les mariages se font au ciel avant que de se faire en la terre, et que sans doute il avoit été ordonné que ce berger épousât sa fille, qu’il étoit honnête garçon et qu’il les falloit marier ensemble pour réparer la faute, si faute y avoit. La chose alla si loin, que l’accord en fut passé dès le jour même, au grand contentement des parties ; et le père, se représentant les admirables inventions que le charlatan lui avoit apprises pour reconnoître celui qui avoit dépucelé sa fille, se proposa de le bien remercier et de le bien récompenser.

Tandis que toutes ces choses arrivèrent, la science de Francion eut encore un autre effet. Son hôte, qui voulut éprouver la chasteté de sa femme, cherchoit ce qu’il ne désiroit pas trouver. Il ne manqua pas de suivre son conseil en se couchant : Vous ne sçavez pas, m’amie, dit-il à sa femme, j’ai appris tantôt d’étranges nouvelles. Eh quoi ! répondit-elle, n’y a-t-il pas moyen de le sçavoir ? Non, ce dit-il, vous êtes trop babillarde. Eh, ma foi, reprit-elle, je jure que je n’en parlerai point. Me faut-il celer quelque chose ? Vous ne m’aimez guère. Ah ! Dieu, dit-il, cela est étrange : c’est ce charlatan. qui me l’a assuré : bien vous le sçaurez, n’en parlez donc pas : c’est que demain tous les cocus doivent devenir chiens. Eh bien, dit-elle, de quoi vous souciez-vous, vous ne l’êtes pas. Ah ! je le sçais répondit l’hôte entre ses dents, et toujours faut-il avoir compassion de ses semblables, Et la femme, poursuivant son propos, disoit : Mais, quoi que ce soit, il ne faut pas croire ce prophète de malencontre ; il ne devine les fêtes que quand elles sont venues ; ne laissez pas de dormir à votre aise : pour moi, je ne me puis encore coucher sitôt ; il faut que j’aille chauffer le four, notre servante n’y entend rien. Elle dit ceci pour avoir sujet de sortir, et, au lieu d’aller à son four, elle s’en alla à la grande place, où toutes ses voisines étoient encore. Il lui étoit impossible qu’elle tînt sa langue : il fallut qu’elle leur découvrit ce que son mari lui venoit dire. Cela les rendit toutes bien étonnées, et elles allèrent chacune apprendre cette nouvelle à toutes celles qu’elles connoissoient, si bien qu’en un moment tout le village en fut abreuvé. La tavernière, s’étant couchée avec le tavernier, attendit le jour avec impatience, pour voir ce qui arriveroit ; et, comme il fut venu, elle se leva et, ôtant la couverture de dessus le nez de son mari, qui dormoit encore, elle regarda s’il avoit sa forme accoutumée. Quand elle vit qu’il étoit encore fait comme un homme, elle le laissa là, et se mit à s’habiller ; mais, s’étant réveillé un peu après, il se souvint de ce qu’il lui avoit dit le soir, et, pour l’éprouver, il s’avisa de contrefaire le chien : il commença d’aboyer comme un gros dogue ; et la femme, qui l’aimoit alors véritablement, effrayée d’ouïr ceci, se jeta aux pieds du lit et se mit à crier, ayant les mains jointes : Hélas ! mon Dieu, faut-il que pour deux pauvres fois mon pauvre mari devienne chien ? Alors il se lève, et, bien que cette naïveté fût capable d’adoucir un cœur, il la vient battre fort et ferme, lui disant : Non, non, ce ne sera pas moi qui deviendrai chien, Dieu ne punit pas les maris pour les péchés de leurs femmes : ce sera toi qui seras changée en louve, s’il y a du mal à recevoir. Mais quoi ? tu as forfait à ton honneur par deux fois : dis-moi comment, en quel lieu et avec qui ? Mon mari, dit-elle, je ne vous le cèlerai point, pourvu que vous me promettiez de me le pardonner. Oui, je te te pardonne, dit-il ; apprends-moi tout, mais n’y retourne plus. Ce fut huit jours après que nous fûmes mariés, reprit-elle, que nous avions un seigneur en ce village, qui étoit bon compagnon ; il me vint cajoler, et me conta que les femmes de la ville n’étoient point grossières comme celles des champs, qu’elles ne refusoient rien de ce que l’on leur demandoit, et que moi, qui étois belle et jeune, j’en devois faire de même pour être estimée, et traiter avec gracieuseté les honnêtes gens. Là-dessus il vint à me baiser, et passa plus avant sans que je lui résistasse ; car j’avois envie de lui montrer que j’avois profité de ses enseignement ; je ne croyois pas que cela fût honnête de lui refuser quelque chose ; ainsi je passai le pas ; mais, comme peu après son valet de chambre m’eût rencontrée à l’écart, quand il me voulut caresser, je ne me montrai pas si facile. Il pensoit que l’occasion faisoit le larron, et qu’étant en un lieu fort secret je me laisserois aller ; mais je lui sçus bien dire : Allez, allez, vous n’êtes pas notre seigneur. Penseriez-vous qu’on vous laissât tout faire comme à lui ? Depuis j’ai bien connu qu’il ne falloit rien permettre ni aux valets ni aux maîtres, et mon innocence s’est passée avec ma jeunesse. Toutefois, comme il y avoit un jour ici des soldats, qui ravageoient tout, cependant que vous étiez allé à la ville, il y en eut un qui me dit : Il faut de deux choses l’une, ou que j’emporte tes poules, ou que je couche avec toi. J’aimai mieux qu’il couchât avec moi, de peur de vous faire crier ; parce que, s’il eût pris nos poules, vous vous en fussiez bien aperçu ; mais vous ne vous pouviez apercevoir s’il avoit couché avec moi ou non ; car, en ce larcin-là, l’on n’emporte rien, et l’on ne met rien hors de sa place. Voilà, mon mari, comment j’ai failli deux fois, mais cela n’est pas digne de punition. L’on dit que la première faute mérite remontrance, et que pour la seconde on doit pardonner, et qu’il n’y a que la troisième et les autres qui sont ensuite, qui doivent payer pour toutes : je l’ai ouï prêcher ainsi. Vous faites bien de me pardonner, puisque je n’ai pas péché jusqu’à trois fois. Oui-da, ce dit le mari, mais il suffit de deux fois pour faire un homme cocu. Pour une, ce n’est pas assez ; car qui n’a encore qu’une pointe au front n’est pas appelé cornu, il en faut avoir deux. Mais, mon mari, ce dit la femme, sçachez qu’il n’est point cornard qui ne le pense être ; et que, puisque j’étois si simple quand j’ai failli contre les lois •du mariage, que je ne croyois pas vous faire cocu, vous ne l’êtes pas en effet. Il y a bien autre chose, que j’ai ouï dire aux plus rusées : lorsqu’une femme a le désir de faire son mari cocu, quand elle ne viendroit point aux effets, il ne laisse pas de l’être ; mais, en récompense, lorsqu’elle en a perdu l’envie et qu’elle ne veut plus aimer que lui, il commence de ne l’être plus. Autrement que seroit-ce ? Quoi ! cette tache ne s’effaceroit point, et toutes les autres s’en vont bien ? Et un vieillard seroit-il encore cocu, quand sa femme est vieille et laide aussi bien que lui ? Le mari approuva ses bonnes raisons et se résolut de vivre dorénavant en bonne paix et sans inquiétude avec une femme si sage. Les autres, qui avoient aussi été averties par le bruit commun qui s’étoit épandu tout en un instant, que tous les cocus devoient devenir chiens, avoient bien à songer là-dessus ; et principalement celles qui avoient fait faux bond à leur honneur. Elles ne purent dormir toute la nuit, et ne cessoient de tâter si le poil n’étoit point venu partout à leurs maris, et si les oreilles ne leur étoient point allongées. Il y en eut qui ne furent pas si secrètes qu’elles n’apprissent à leurs maris ce qu’elles avoient ouï dire ; et là-dessus, voyant qu’elles craignoient qu’ils ne fussent métamorphosés, ils en tirèrent une conjecture qu’elles n’avoient pas toujours été chastes, et les battirent tant, qu’elles n’avoient plus d’envie d’être si cajoleuses. Toutefois ils ne sçavoient bonnement ce qu’ils devoient croire de la prophétie du charlatan ; car on le tenoit pour habile homme, et chacun attendoit avec impatience qu’il fût un peu plus haute heure pour l’aller voir à la place où il se devoit trouver, car il étoit fête ce jour-là. Francion, pour se donner du plaisir, avoit employé toute la nuit à faire plusieurs onguens avec du beurre, de la cire, de l’huile, du jus de quelques herbes, et d’autres ingrédiens ; et s’étoit proposé de leur en distribuer, et d’en prendre de bon argent, dont il avoit alors beaucoup affaire. Il avoit appris à composer ces drogues dans des livres qu’il avoit lus par curiosité ; et, à n’en point mentir, cela devoit plutôt faire du bien que du mal ; car il ne vouloit ordonner aucune chose qu’avec jugement. Il ne vouloit pas que cette galanterie servît à faire du mal à personne ; au contraire, il désiroit la rendre utile ; comme en effet tout ce que nous avons vu qu’il fit dans ce village donna plus de plaisir que de mal.

L’heure de paroître en public étant venue, il fit porter sur la place toute sa marchandise dans une layette par un petit garçon. Il eût bien voulu trouver une guitare pour réjouir ses auditeurs et contrefaire mieux le charlatan ; mais, n’y en ayant point au village, il les entretint avec des discours qui valoient bien une musique : il ne leur parla point des cocus, qui devoient être métamorphosés en chiens ; si bien que ceux qui en avoient ouï le bruit tournèrent cela en raillerie. La harangue qu’il vouloit faire sur l’utilité de ses remèdes étoit à peine commencée, qu’il arriva un homme à cheval en ce lieu-là, qui, l’ayant écouté quelque temps, en le regardant avec attention, descendit à terre, et fendant la presse s’en vint lui accoler la cuisse, et lui dit : Ah ! mon maître, en quel équipage êtes-vous ici ? Que je suis aise de vous avoir retrouvé ! Francion avoit bien reconnu dès le commencement que c’était son valet de chambre, mais il ne vouloit pas encore parler à lui, et, l’ayant salué avec fort peu de cérémonie, il lui dit seulement : Retirez-vous, nous deviserons tantôt ensemble ; laissez-moi achever de contenter ces bonnes gens. Aussitôt il se remit à parler de ses drogues et à en distribuer à ceux qui en désiroient. Les uns en demandoient pour un sol, les autres pour deux. Il en prenoit ce qu’il falloit avec un couteau et le mettoit sur un papier ; et pour leur faire trouver bon, il en prenoit toujours après quelque petit morceau avec la pointe, qu’il donnoit par-dessus. Çà, disoit-il, vous êtes bon drôle, vous aurez ce petit lèchefrion, et encore celui ci, et encore celui-là, et encore celui que voilà ; c’est du plus excellent, c’est du fond de la boîte ; le meilleur est toujours là ; demandez-le à votre femme. Il avoit beaucoup d’autres termes que les charlatans ont pour engeoler le marchand ; et le tout avec des gestes qui donnoient beaucoup de grâce à son discours ; tellement que Pétrone, qui étoit son valet, ne fut jamais si étonné. Ayant vu comme il l’avoit repoussé, il ne sçavoit s’il devoit croire que ce fût là son maître ; mais enfin, tout l’onguent étant vendu, il quitta la compagnie, et le vint trouver avec des témoignages d’une joie nonpareille. L’assemblée des paysans se dissipant alors, ils s’en allèrent reposer à l’hôtellerie. Francion demanda à Pétrone, auparavant toutes choses, où étoit le reste de ses gens : il lui répondit que, depuis sa perte, ils s’en étoient tous allés chercher leur fortune, croyant qu’il fût mort ; que, pour lui, il n’avoit cessé de le chercher, tant en France qu’en Italie, et que, sans sa rencontre qu’il avoit faite, il s’en alloit encore à Rome faire la même quête. Francion lui conta alors en bref toutes ses aventures, qui l’étonnèrent merveilleusement, et, lui ayant assuré qu’il se mouroit du désir d’être à Rome afin de revoir Nays, il résolut de partir aussitôt pour aller à Lyon tâcher d’avoir de l’argent, pour faire son voyage. Pétrone lui dit qu’après l’avoir perdu, ne sçachant que faire de ses chevaux et de son bagage, il avoit tout vendu, excepté le cheval qu’il avoit, et qu’il avoit encore une bonne partie de l’argent. Francion en fut bien aise, et, l’ayant reçu de lui, il lui acheta un petit cheval en ce village, et monta sur l’autre ; et puis ils s’en allèrent laissant tous les villageois fort satisfaits. Ils arrivèrent fort tard à Lyon, si bien que Francion ne fut point vu avec son bel habit. Le lendemain au matin il y eut un tailleur qui le vint vêtir de pied en cap ; et il s’en alla trouver un banquier qui le connoissoit, lequel lui promit de lui prêter tout ce qu’il voudroit, sçachant bien qu’il n’y auroit rien à perdre. Il lui demanda des lettres de change pour recevoir de l’argent à Rome, et lui en donna d’autres pour envoyer à sa mère, afin d’être payé de l’argent qu’il lui prêtoit. Ayant ainsi fait ses affaires, il reprit le chemin d’Italie, sans être suivi d’autre que de Pétrone, à qui il promettoit de grandes récompenses pour sa fidélité. Il avoit si hâte, que, dedans les villes, il ne s’amusoit à aucune singularité. Il ne cherchoit rien que Nays, dont il préféroit la vue à tout ce que l’on estime de plus beau au monde. Il n’eut en chemin aucune aventure digne de récit ; car il n’avoit pas le loisir de regarder ce qui se passoit ni de se gausser avec ceux qu’il rencontroit. C’est assez que l’on sçache qu’enfin il fit tant par ses journées, qu’il arriva à Rome. Il se logea au quartier où les François se logent d’ordinaire, et il n’y avoit pas encore été six jours, que l’on l’avertit que Raymond et Dorini étoient arrivés. Il les alla incontinent saluer, et l’on peut dire que jamais en aucune entrevue d’amis il ne s’est montré tant de joie qu’ils en firent paroître en la leur. Lorsque Francion conta ses aventures de berger et de charlatan, il ravit un chacun d’admiration. Mon Dieu ! ce dit Dorini, que je suis fâché que nous ne sommes plus tôt venus en Italie ! nous eussions, possible, eu nouvelles de votre désastre, et nous ne vous eussions pas laissé en un si mauvais état. Vous vous moquez, dit Raymond ; je serois bien marri que l’on eût tiré Francion de l’état où il étoit : il n’auroit pas accompli de si belles choses ; elles sont si rares, que je m’assure qu’il quitteroit toujours librement la grandeur et l’ambition pour en faire de semblables. Que vous lui eussiez fait de tort en le pensant secourir ! Vous avez raison, reprit Francion, et je ne voudrois pas avoir vécu autrement que j’ai fait. Néanmoins je vous dirai, à le bien prendre, ce ne sont que des friponneries. Oui, ce dit Raymond, mais vos friponneries valent mieux ordinairement que les plus séreuses occupations de ceux qui gouvernent les peuples. S’ils se trouvoient en de pareils accidens qu’ont été les vôtres, ils seroient fort empêchés de les supporter avec autant de constance, et de se réjouir, comme vous, dedans le mal même que la fortune envoie. Quittons tous ces discours, dit Francion ; ce n’est point à moi qu’il faut donner des louanges. Nous sommes en un pays où il n’y a que la belle Nays qui en mérite. Eh bien, Dorini, n’en avez-vous point eu de nouvelles ? Elle est en cette ville assurément, dit Dorini, l’on me l’a appris : je l’irai voir tout à cette heure pour l’amour de vous. Dorini joignit les effets aux paroles, et s’en alla dès lors saluer sa parente, qui avoit une maison à Rome, où elle étoit bien plus souvent qu’en ses seigneuries. Après que les complimens furent achevés, il lui parla de Floriandre, et lui demanda si elle n’avoit pas reçu, les nouvelles de sa mort. Comme elle eut répondu qu’oui, il lui demanda si elle n’avoit point vu celui qu’il lui avoit envoyé en échange, qui n’avoit pas moins de mérite. Elle lui dit qu’elle sçavoit bien de qui il entendoit parler, mais que c’étoit un homme très-inconstant et très-ingrat, vu qu’après avoir été le mieux du monde auprès d’elle il l’avoit laissée sans lui dire adieu, et lui avoit envoyé une lettre fort peu courtoise. Dorini voulut voir cette lettre, et, l’ayant considérée, lui dit : Voilà qui ne vint jamais de Francion ; car, outre qu’il est trop honnête homme pour avoir écrit ceci, je sçais bien que cela n’est pas de sa main : j’ai dans ma poche des vers qui sont de son écriture, vous verrez si elle est semblable. Mais tout ceci n’est rien ; d’où est-ce qu’il vous auroit écrit ? C’est ici une tromperie de ses rivaux, qui sont jaloux et vindicatifs. Vous croyez qu’il vous ait quittée, et c’est que ces méchans l’on fait retenir prisonnier. Il a été réduit, à cause de vous, en une misère extrême, et il a fallu qu’il se soit mis aux plus basses conditions du monde ; vous en entendrez le récit de sa propre bouche : il est maintenant en cette ville, en résolution de vous venir saluer, dès que vous lui en aurez donné la permission. Nays, ajoutant foi aux paroles de Dorini et détestant Valère et Ergaste, jeta dedans le feu la lettre qu’ils lui avoient envoyée comme venant de la part de Francion. Elle témoigna qu’elle seroit fort contente de le voir ; si bien que Dorini lui en vint rapporter les nouvelles, et le rendit tout satisfait. Ils se hâtèrent de souper pour faire leur visite, et s’en allèrent après chez Nays avec Raymond. Lui, qui ne l’avoit point encore vue, l’admira et la trouva plus belle qu’elle n’étoit en son portrait, que l’on lui avoit montré ; et les autres, qui l’avoient déjà vue, connurent que ses perfections alloient toujours en augmentant. Dorini lui dit : Madame, voici les plus gentils cavaliers de la France, qui ont quitté leur patrie pour vous venir rendre du service. Et là-dessus Raymond et Francion commencèrent leurs complimens, auxquels la belle marquise répondit selon les termes de sa courtoisie ordinaire. Francion eût bien voulu la pouvoir tirer à part, pour lui dire ouvertement les maux que l’amour lui avoit fait souffrir pour elle en son absence ; mais il ne falloit pas qu’il privât les autres de l’entretien de cette belle dame. Dorini le mit incontinent sur les aventures qu’il avoit courues depuis qu’il avoit été perdu, et, se voyant obligé d’en faire encore le récit, pour sa maîtresse, qui y avoit le principal intérêt, il le recommença. Il décrivit naïvement les misères de sa prison et la pauvreté où il étoit étant berger ; mais il se garda bien de parler de ses diverses amourettes, de peur de se mettre en mauvaise odeur auprès de Nays. Il déguisa les choses le plus qu’il lui fut possible, et ajouta à la vérité de certains petits mensonges qui rendirent son récit fort agréable. Mais surtout il triompha quand ce fut à dire comment il avoit fait le charlatan ; car il représenta ce personnage avec les mêmes paroles et les mêmes postures qu’il avoit tenues ; ce qui sembla si plaisant à Nays, qu’elle avoua que jamais elle n’avoit rien ouï de meilleur : tellement qu’il falloit en quelque sorte n’être pas fâché de la trahison de Valère et d’Ergaste, qui avoit été cause de tant de beaux succès. C’est ainsi que les philosophes rendent grâces à la fortune des misères qu’elle leur envoie, parce qu’elle leur donne occasion de faire éclater leur mérite, et que la pauvreté est un instrument de leur vertu.

Dorini étoit d’avis que Francion se vengeât de ses deux rivaux ; mais il répondit qu’il valoit mieux ne point réveiller une affaire qui étoit déjà assoupie, et que, Ergaste s’en étant retourné à Venise et Valère en une sienne maison champêtre, à cause qu’ils étoient las de poursuivre une chose qu’ils ne pouvoient avoir, il les falloit laisser avec les remords de conscience que sentent les coupables. On ne pouvoit tirer raison d’eux sans abreuver tout le monde de ce qui s’étoit passé, et Francion ne vouloit pas que l’on sçût qu’il avoit été en prison, et que, depuis, il avoit été contraint de vivre en paysan.

Encore qu’il tînt tout ceci pour des galanteries et des aventures agréables, si est-ce qu’il n’oublia pas à faire monter bien haut les inquiétudes qu’il avoit eues étant séparé de Nays ; mais cette rusée, qui se les imaginoit bien, fit semblant pour ce coup de tenir tout cela dedans l’indifférence. Après divers entretiens, ces braves cavaliers la laissèrent et s’en retournèrent coucher en la maison où ils s’étoient logés.

Le lendemain, au matin, comme ils déjeunoient, l’on leur vint dire que deux gentilshommes françois étoient à la porte, lesquels demandoient de parler à Francion. Il dit que l’on les fît entrer, et il fut tout étonné que c’étoit le jeune du Buisson et un nommé Audebert, qui étoit de son pays. Il les salua courtoisement, et, ayant dit à du Buisson qu’il voyoit bien qu’il étoit homme de promesse, il vouloit sçavoir d’Audebert comment ils s’étoient trouvés ensemble. Audebert lui répondit qu’ils avoient fait connoissance dedans Lyon, et que depuis ils ne s’étoient point quittés, et qu’il y avoit plus d’un mois qu’ils étoient arrivés à Rome. Mais il y a bien autre chose, dit du Buisson ; il semble que le ciel m’ait destiné pour faire venir ici tous vos meilleurs amis, pour être témoins de vos belles aventures ; Audebert ne vous dit pas que j’ai amené un galant homme qui se vante d’avoir été autrefois pédagogue : c’est un des oracles de ce temps ; il crache à tout propos le grec et le latin. Qui est donc celui-là ? dit Francion. Comment ! dit Audebert, vous ne connoissez pas l’incomparable Hortensius ? Hortensius ! reprit Francion en s’écriant ; ah Dieu, que je puis bien dire, comme Philippe de Macédoine, quand il reçut deux bonnes nouvelles en un même instant : Ô fortune ! ne m’envoie qu’un petit de mal au lieu de tant de si grands biens ! Quoi ! je sçais la venue d’Audebert, que j’ai connu dès mon enfance, et celle de du Buisson, dont l’humeur me plaît infiniment, et, outre cela, l’on m’apprend encore qu’Hortensius est ici ! Je dis cet Hortensius qui est le roi des beaux esprits de l’Université de Paris ! Ah ! quelle heureuse rencontre ! Mais quoi ! mes chers amis, comment est-il venu ici ? Il se déplaisoit à Paris, dit Audebert ; il lui sembloit que ses veilles n’y étoient pas assez récompensées : tellement que, m’ayant ouï parler que je voulois aller en Italie, il s’est résolu de m’y accompagner. Mais pourquoi n’est-il point venu me voir ? dit Francion ; pense-t-il faire ici comme en France ? Il se cachoit toujours de moi dedans Paris, et, s’il me rencontroit d’aventure par les rues, il ne me saluoit que par manière d’acquit, sans vouloir parler à moi. L’on ne peut pas faire de même ici ; tous les François se visitent : il faudra bien que nous nous voyions. Il vous a toujours redouté, reprit Audebert, et je pense que c’est qu’il croit que vous êtes d’une humeur moqueuse ; mais je lui ai fait à demi perdre cette opinion, et, s’il n’est point venu quand et nous, c’est qu’il est fort cérémonieux et qu’il se trouve trop mal vêtu ; et, outre cela, je crois que c’est qu’il étudie des complimens pour vous saluer ; car, ayant été si longtemps sans vous voir, cette première entrevue doit être célèbre. Vous lui faites tort de dire cela, repartit Francion ; il a l’esprit assez bon pour parler à moi sans être préparé. Mais, dites-moi, de quelle sorte vous êtes-vous acquis la connoissance d’un si illustre personnage ? Cela mérite bien de vous être raconté, reprit Audebert ; et, si vous avez le loisir de l’ouïr, je vous en ferai le récit. Alors Francion, lui ayant dit qu’il étoit prêt à entendre tout ce qu’il diroit, sçachant qu’il ne raconteroit rien que d’agréable, il le fit asseoir, et tous ceux qui étoient là firent de même.

Comme j’étois à Paris à passer mon temps avec toute sorte de personnes, dit Audebert en reprenant son discours, je voyois ordinairement deux poëtes de la cour, dont l’un s’appeloit Saluste[3] et l’autre l’Écluse, tous deux d’assez bonne compagnie. Un jour, il prit envie à Saluste de traduire en vers françois la quatrième éclogue de Virgile ; mais, parce qu’il n’entendoit guère bien le latin et qu’il n’avoit fait son ouvrage que par la conférence de certaines traductions anciennes, il se délibéra de le communiquer à quelque homme docte. Un imprimeur de ses amis lui enseigna Hortensius, et lui dit qu’outre qu’il étoit fort sçavant en grec et en latin il écrivoit bien souvent en françois et faisoit beaucoup de traductions, et qu’il composoit même en vers. Saluste le voulut voir, encore qu’il ne le connût pas autrement, et dit à l’Écluse avec quelles paroles il désiroit l’aborder. L’Écluse estimoit tant tout ce que faisoit celui-ci, qu’il retenoit des copies de toutes ses œœuvres ; il avoit déjà écrit l’éclogue, mais il vint à moi et me la fit encore écrire, m’assurant que cela nous serviroit à une gaillarde invention. Il m’apprit que Saluste avoit résolu d’aller communiquer cette pièce à Hortensius, et qu’il nous y falloit aller tous deux, l’un après l’autre, au lieu de lui, et dire que nous nous appelions Saluste[4]. Or il étoit assez aisé de contrefaire son personnage ; car, comme la nature ne fait guère d’hommes parfaits et donne quelque imperfection au corps à ceux qui ont l’âme belle, elle l’avoit fait bègue, si bien qu’il écrivoit de beaucoup mieux qu’il ne parloit. Ainsi Homère étoit aveugle et Ronsard étoit sourd, et les défauts de ces grands personnages étoient réparés par l’excellence de leurs esprits. L’Écluse, ayant sçu le jour que Saluste devoit aller voir Hortensius, s’y en alla de meilleure heure qu’il n’y devoit aller ; et, ayant trouvé ce sçavant homme dedans sa chambre, lui fit une révérence fort humble. Monsieur, lui dit-il, je je je suis venu ici pour avoir le bonheur de vous offrir mon service ; je ne veux plus demeurer privé de la conversation d’un si rare esprit, avec qui je puis profiter ; et, ayant fait des vers depuis peu, je serai fort aise d’en avoir votre jugement ; je m’appelle Saluste, pour vous servir ; je ne sçais si vous avez ouï parler de moi. Hortensius, qui avoit vu assez de vers imprimés sous ce nom, mais qui n’en connoissoit point l’auteur de visage, et ne sçavoit autre chose de lui sinon qu’il étoit bègue, crut que ce l’étoit là véritablement, et le fit asseoir avec beaucoup de courtoisie, lui rendant grâces de l’honneur qu’il lui faisoit. Le prétendu Saluste tira alors l’éclogue de sa poche et la lut. Hortensius chercha presque à reprendre à tous les vers, afin de montrer son bel esprit ; et néanmoins il dit à la fin que ces commencemens-là étoient très-bons, et que l’auteur feroit bien avec le temps. L’Écluse le remercia de la peine qu’il avoit prise de les ouïr, et, ayant pris congé de lui, s’en vint me trouver, pour me dire qu’il étoit temps que j’allasse jouer le même personnage, et que nous en aurions bien du contentement. Il m’apprit la même harangue qu’il avoit faite à Hortensius, et, l’ayant été voir tout sur l’heure, je la lui fis encore avec des bégaiemens si longs, que je demeurois un demi quart d’heure sur chaque syllabe, et je lui dis aussi que je m’appelois Saluste. Il écouta ceci avec patience, car il se pouvoit bien faire qu’il y eût à Paris deux poëtes appelés Saluste, aussi bègues l’un que l’autre ; mais, comme j’eus commencé à lui lire l’éclogue, qui étoit celle-là même qu’il venoit d’ouïr, il ne put comprendre cela, et me dit : Mais, monsieur, il vient de sortir d’ici tout à cette heure un gentilhomme qui s’appelle Saluste comme vous ; il m’a montré les mêmes vers que voici : qui est-ce qui les a faits de vous deux ? Est-il possible que vos esprits soient pareils comme vos noms, et que vous écriviez sur de mêmes sujets, et encore avec de semblables paroles ? Ma foi, il y a du malentendu là-dessous : je ne sçais pas qui c’est qui est trompé de nous autres, mais allez-vous-en chercher qui vous donne son jugement sur vos vers : je ne les ai déjà que trop ouïs, ils m’ont assez importuné : demandez à l’autre Saluste ce que je lui en ai déjà dit.

Je reconnus qu’en disant ces mots il se mettoit fort en colère, si bien que je le quittai là sans grande cérémonie. Le vrai Saluste arriva chez lui peu après et lui fit un compliment pareil aux nôtres, au moins en substance, car, pour la grâce de parler, il l’avoit bien plus grande que nous, et il bégayoit bien mieux : il s’imitoit bien mieux soi-même que nous ne l’avions imité. Mais néanmoins, quand il commença de dire à Hortensius qu’il se nommoit Saluste et qu’il lui vouloit montrer une éclogue, il le repoussa de toute sa force hors de sa chambre, et, s’il ne s’en fût fui, il lui eût fait sauter les montées. Comment ! disoit-il, celui-ci est encore pire que les autres : il parle de beaucoup plus mal. Ne cessera-t-il d’en venir jusqu’à ce soir ? Ah ! ce sont des chercheurs de barbets[5] ; ce sont des filous qui veulent dérober mes meubles ! Quiconque ce soit qui me vienne voir désormais, je n’ouvrirai point ma porte qu’il ne m’ait dit son nom ; que s’il bégaie ou s’il s’appelle Saluste, il n’entrera pas ! Hortensius, ayant dit ceci, avoit encore envie de faire courir des sergens après Saluste, pour le faire arrêter comme un voleur ; mais il ne trouva personne, en la maison où il demeuroit, qui s’y voulût employer.

Cependant Saluste gagna au pied[6], et nous allâmes chez lui tout exprès pour sçavoir s’il avoit vu Hortensius. Il nous dit qu’il avoit été chez lui, mais que c’étoit un fol aussi furieux qu’il y en eût aux Petites-Maisons, et qu’il n’avoit jamais eu la patience d’entendre ce qu’il vouloit dire et l’avoit voulu battre sans aucun sujet ; si bien qu’il étoit fort heureux d’être échappé de ses mains. L’Écluse ne se put tenir de lui découvrir la friponnerie que nous avions faite ; cela lui donna tant de contentement, qu’il dit qu’il falloit alors que les trois Saluste allassent tous ensemble voir M. Hortensius. Cet avis nous plaisant, nous y retournâmes, et, ne le trouvant pas, nous allâmes jusqu’à une imprimerie, où il corrigeoit des épreuves. Nous lui dîmes qu’il ne se devoit pas fâcher de notre procédure, que nous étions frères et que nous faisions tous trois des vers, mais qu’à la vérité il n’y avoit que notre aîné qui eût fait l’éclogue. J’ai depuis songé à votre fait, nous dit-il, et je ne suis plus tant en colère. Il m’a semblé que vous pouviez bien avoir tous trois fait cette éclogue, et que l’aîné avoit fait le commencement, le second le milieu, et le cadet la fin. Cela est ainsi, lui dis-je, mais nous ne vous l’osions pas dire. Il crut tout cela pour lors ; mais, depuis, l’on lui découvrit notre tromperie, ce qui fit qu’il ne nous voulut plus guère de bien, et commença de médire de nous en tous les lieux où il se trouva. Nous nous résolûmes d’en prendre une plaisante vengeance ; et, comme nous avions remarqué que, pour paroître gentilhomme, il étoit toujours botté et éperonné, aussi bien qu’Amadis de Gaule, sans qu’il montât jamais à cheval[7], ce fut là-dessus que nous le gaussâmes plusieurs fois. Ses bottes étoient si vieilles, qu’il sembloit que ce fussent celles que portoit l’archevêque Turpin allant contre les Sarrasins avec le bon roi Charlemagne. Maintes fois elles avoient été ressemelées, et je pense que tous les savetiers de Paris les connoissoient, et qu’il n’y en avoit pas un qui n’y eût au moins mis un bout. La jambe étoit rapiécée en tant d’endroits, que l’on ne pouvoit plus à la vérité assurer que ce fussent les mêmes qu’il avoit eues premièrement, ainsi que le navire de Thésée, que l’on gardoit au port d’Athènes : quand il s’y faisoit quelque trou, Hortensius y mettoit un petit nœœud de taffetas, ce qui sembloit être fait tout exprès et pour se montrer plus galant.

Un jour donc qu’il alloit ainsi botté par la ville, nous fîmes bien boire de certains sergens de notre connoissance, qui, étant à demi ivres, s’en allèrent, à notre persuasion, le prendre au collet dedans une petite ruelle qui va rendre sur le quai de la Mégisserie. Ils lui dirent qu’il falloit qu’il vînt en prison, et que c’étoit un méchant qui avoit blessé le fils d’un honnête bourgeois de la ville. Il répondit qu’il ne sçavoit ce que l’on lui vouloit dire, et néanmoins ils le traînèrent au Fort-l’Évêque, comme le juge étoit au siége. Il fut mené devant lui, et un certain homme, que nous avions aposté, venant faire sa plainte, dit que, le matin, Hortensius, faisant bondir son cheval, avoit pensé tuer un jeune enfant qui lui appartenoit, et l’avoit renversé à terre, et qu’il avoit la tête toute cassée ; puis il conclut à fin de provision pour le faire panser, et de tous dépens, dommages et intérêts. Le juge interrogea Hortensius pour sçavoir si cela étoit vrai ; il le nia tout à plat, et n’osa pas pourtant dire qu’il n’alloit jamais à cheval, à cause qu’il étoit botté ; mais enfin il fut contraint de le déclarer ainsi : Hélas ! monsieur comment se pourroit-il faire que j’eusse blessé cet enfant étant à cheval, vu que je vous prouverai que je n’y ai monté de ma vie et que, quand je vais en notre pays, je me mets toujours en coche ? Lorsque j’étois petit, on me monta sur un âne, monsieur ; il étoit si hargneux, qu’il me jeta à terre, où je me démis un bras ; depuis ce temps-là, je n’ai point voulu avoir affaire avec les bêtes. Le juge lui dit qu’il fît venir des témoins comme il ne montoit jamais à cheval ; il demanda un certain délai, qu’on étoit prêt de lui accorder ; mais enfin l’on le crut à son serment, et il sortit de prison bagues sauves, hormis qu’il fallut un peu contenter les sergens. Ayant été ainsi renvoyé absous, il étoit presque fâché de n’avoir point été estimé coupable du crime dont on l’accusoit, afin de faire croire qu’il alloit quelquefois à cheval. Nous nous imaginions bien ce qu’il en pensoit, et, depuis, nous commençâmes à lui faire la guerre sur la belle aventure qui lui étoit arrivée. Se voyant ainsi gaussé, il eut bien le jugement de connoître que le vrai moyen de ne l’être plus tant étoit de ne s’en plus fâcher et de rire avec nous ; si bien que, nous trouvant un jour à la boutique d’un libraire, dès que nous eûmes parlé de ses bottes, il nous dit qu’il vouloit faire un discours à leur louange, et, pour faire le plaisant, il prit ainsi la parole : Oh ! que l’on doit bien accuser de négligence les auteurs qui ont recherché l’invention des choses, pour n’avoir point laissé par écrit qui fut celui qui inventa la manière de se botter ! Que nos prédécesseurs avoient l’esprit insulse[8] et insipide de ne se point servir d’une si belle chaussure que quand ils alloient aux champs, se contentant d’aller en housse par la ville, et que nous sommes bien plus avisés d’en user toujours, non-seulement à cheval, mais encore à pied ! Car il n’y a rien de plus commode pour épargner les bas de soie, à qui les crottes font une guerre continuelle, principalement dedans Paris, qui à cause de sa boue fut appelé Lutèce[9]. N’y a-t-il pas un adage qui dit que vérole de Rouen et crotte de Paris ne s’en vont jamais qu’avec la pièce ? N’est-ce pas un grand avantage, si l’on veut aller se promener, que de paroître cavalier étant seulement botté, encore que l’on n’ait point de cheval, d’autant que ceux qui vous voient s’imaginent qu’un laquais tient votre monture plus loin ? Aussi un étranger s’étonnoit-il un jour où il pouvoit croître en France assez de foin et d’avoine pour nourrir les chevaux de tant d’hommes qu’il voyoit bottés à Paris ; mais l’on le guérit de son ignorance, lui remontrant que les chevaux de ceux qu’il avoit vus ne coûtoient guère à entretenir. Tous les braves hommes, étant aujourd’hui bottés, nous montrent que la botte est une partie essentielle du gentilhomme, et nous suivons en cela les nobles Romains, qui portoient un brodequin, appelé en leur langue cothurnus, et laissoient aux roturiers un petit escarpin nommé soccus, qui ne venoit qu’à la cheville du pied, de même que nous laissons les souliers pour les hommes de basse étoffe : mais ces Romains n’avoient que des bottines, ils n’avoient pas de vraies bottes. S’ils en eussent eu et qu’ils en eussent sçu l’utilité, ils leur eussent dressé un temple, aussi bien qu’à toutes les autres choses qu’ils estimoient, et sur l’autel il y eût eu une déesse bottée et éperonnée, qui eût eu des corroyeurs et des cordonniers pour sacrificateurs et pour prêtres, et ses victimes eussent été des vaches écorchées pour faire des bottes de leur peau. Mais quel besoin de leur dresser un temple, puisque chacun les porte au cœœur et aux pieds, et qu’il y a tel qui a passé plus de trois ans sans marcher autrement que botté afin de paroître plus brave et plus accoutumé à la fatigue ? Les chevaliers de la Table-Ronde étoient toujours armés, de sorte qu’il sembloit que la cuirasse fût collée sur leur dos. Les centaures étoient toujours à cheval et s’y tenoient si fermes, qu’il sembloit que ce ne fût qu’un corps que celui de leur monture et le leur ; et, pour ce sujet, les poëtes ont feint qu’ils étoient moitié hommes et moitié chevaux. Ainsi, ne quittant point la botte, il semble qu’elle soit de nos membres ; et, quand quelqu’un est mort en une bataille, nous disons seulement : Il y a laissé les bottes, comme si elles étoient le vrai séjour de l’âme du cavalier et si elle y habitoit autant, voire davantage, que dans le corps. Aussi, à dire la vérité, c’est là que nous devons avoir l’esprit pour manier le cheval à tous propos, et bien souvent nous en tenons le salut de notre vie. On me dira qu’un baron, ayant trouvé aux champs une bergère qu’il aimoit, donna son cheval à garder à son laquais, et la mena en un lieu écarté, où il voulut cueillir la rose, mais que la fille, l’ayant prié de permettre qu’elle le débottât avant que de jouir d’elle, de peur qu’il ne gâtât sa cotte et ses chausses, elle ne lui tira les bottes qu’à demi et s’enfuit, le laissant là si empêtré, qu’au premier pas qu’il voulut faire pour la poursuivre il se laissa tomber entre des épines qui lui déchirèrent tout le visage. Voilà un grand accident ; mais il ne le faut imputer qu’à sa sottise de s’être laissé tromper : les bottes n’en sont point plus méprisables. C’est avec elles qu’on court le bénéfice, qu’on va trafiquer et qu’on va voir sa maîtresse. C’est une nécessité aux braves hommes d’en porter, s’ils veulent paroître ce qu’ils sont, et à beaucoup d’autres s’ils veulent paroître ce qu’ils ne sont pas. Si l’on est vêtu de noir, l’on vous prend pour un bourgeois ; si l’on est vêtu de couleur, l’on vous prend pour un joueur de violon ou pour un bateleur, spécialement si l’on a un bas de soie de couleur différente ; mais arrière ces opinions quand l’on a des bottes, qui enrichissent toute sorte de vêtemens ! Que personne ne me blâme donc plus d’être botté, s’il ne veut paroître un esprit hétéroclite.

Voilà en substance l’oraison démonstrative qu’Hortensius fit pour les bottes, et je voudrois me pouvoir souvenir des passages latins qu’il y entremêla. Nous feignîmes que nous trouvions tout cela fort excellent, et, la première fois que l’Écluse le vit, il lui présenta ces vers, qui étoient sur ce sujet :

Les bottes sont en tel crédit,
Depuis qu’Hortense nous a dit
Combien leur chaussure est commode,
Que les plus mignons de nos dieux
En veulent porter à la mode,
Pour montrer comme ils sont gentilshommes des cieux.
Le Destin se meurt de souci
D’en avoir de peau de Roussy[10] ;
Laissant son antique savate,
Et le Temps, qui marche si doux
Avec des pantoufles de natte,
Désire être botté tout de même que nous :
Poursuivant un dessein nouveau,
Qui s’est éclos en mon cerveau,
Je veux aussi donner des bottes
À chacun des pieds de mes vers,
Afin qu’ils se sauvent des crottes,
En courant le galop parmi cet univers.


Oh ! que ces vers furent agréables à Hortensius, qui croyoit que l’Écluse l’avoit beaucoup en estime ! Il l’aima depuis par-dessus tous ; et ce bon matois, continuant de feindre, obtint de lui tout ce qu’il voulut. Ils ne bougeoient plus d’ensemble, et il sembloit qu’ils ne fussent qu’un. Toutefois l’amitié fut un peu altérée un jour que l’Écluse communiquoit de ses vers à Hortensius. Ce pédant ne les trouvoit pas à son goût, et l’autre soutenoit qu’ils étoient bons. Hortensius dit qu’il n’y entendoit rien et qu’il ne devoit pas parler davantage : car il faut que vous sçachiez qu’il s’estimoit assez sçavant pour nous faire la leçon à tous et qu’il croyoit être notre roi ; aussi l’Écluse lui en avoit-il donné la qualité, et néanmoins il ne se put tenir dans la complaisance pour ce coup, car il dit à Hortensius qu’il étoit aussi capable que lui pour le moins ; ce qui le mit tellement en colère, qu’il le fit sortir de violence hors de sa chambre et le menaça de le faire battre s’il causoit davantage. L’Écluse me vint apprendre la querelle qu’il avoit eue contre lui ; je lui dis que cela n’étoit pas bien, vu qu’Hortensius lui avoit prêté de l’argent et lui avoit fait beaucoup d’autres courtoisies, et qu’il ne falloit point être mal avec lui, s’il ne vouloit que l’on les estimât d’aussi mauvaise humeur l’un que l’autre, et qu’en effet c’étoit à lui à dissimuler les injures. Cela le persuada si bien, que le lendemain, dès le grand matin, il s’en alla chez Hortensius pour faire la paix avec lui. Il étoit encore au lit, mais son valet ne laissa pas d’ouvrir, et l’Écluse, étant entré dans la chambre, se mit à dire d’abord : Il faut avouer, monsieur Hortensius, qu’en vos ouvrages vous êtes plus qu’homme, mais que dans votre colère vous êtes pire qu’une bête. Hortensius, se sentant piqué, se met en son séant, avec le bonnet rouge et la camisole de même, et lui repart ainsi : Si je suis une bête, je suis cette bête du paradis de Mahomet qui a les yeux de saphirs, les pieds d’émeraudes, le corps d’or bruni, et un pectoral où sont les douze pierres précieuses, à sçavoir : la sardoine[11], la topaze, l’émeraude, l’escarboucle, le diamant, l’agathe, le saphir, le jaspe, l’améthiste, la chrisolite[12], l’onix et le béril[13]. Si vous avez toutes ces pierres précieuses, dit l’Écluse, je vous avoue que vous êtes la plus brave et la plus riche bête du monde. Je vous dis encore, poursuivit Hortensius, que, si je suis une bête, c’est une de ces bêtes du ciel qui donnent de la lumière à la terre, comme l’ourse, le dragon, le cygne, le pégase[14], l’écrevisse, le scorpion, le capricorne, la baleine, le centaure et l’hydre. Il faisoit bien sonner ces mots-là et se sourioit à tous coups, croyant dire une fort excellente chose. L’Écluse lui répondit : Je ne doute point de ce que vous me dites ; mais à laquelle de toutes ces bêtes ressemblez-vous ? Allez-vous à reculons comme l’écrevisse, ou si vous avez des cornes à la tête comme le capricorne ? Hortensius lui répliqua qu’il se comparoit au cygne ; et, comme l’Écluse vouloit tourner tout ceci en raillerie, il s’alloit mettre en grande colère ; mais j’arrivai et les accordai. Toutefois ils ne furent pas depuis en bonne intelligence, et Hortensius, haïssant l’Écluse, voulut aussi haïr tous ceux qui le hantoient ; tellement que je fus du nombre de ses ennemis : cela fut cause que je cherchai encore une invention pour me moquer de lui.

Un jour, me promenant sur le pont Neuf, je vis arriver un homme à cheval vers les Augustins, qui avoit une casaque fourrée, un manteau de taffetas par-dessus, une épée pendue au côté droit, et un cordon de chapeau fait avec des dents enfilées ensemble. Sa mine étoit grotesque comme son habit, si bien que je me mis à le regarder. Il s’arrêta au bout du pont ; et, encore que personne ne fût autour de lui, il se mit à parler ainsi, interrogeant son cheval à faute d’autre compagnie. Viens çà ! dis, mon cheval, pourquoi est-ce que nous venons en cette place ? Si tu sçavois parler, tu me répondrois que c’est pour faire service aux honnêtes gens. Mais, ce me dira quelqu’un, gentilhomme italien, à quoi est-ce que tu nous peux servir ? À vous arracher les dents, messieurs, sans vous faire aucune douleur, et à vous en remettre d’autres, avec lesquelles vous pourrez manger comme avec les naturelles. Et avec quoi les ôtes-tu ? avec la pointe d’une épée ? Non, messieurs, cela est trop vieil ; c’est avec ce que je tiens dans ma main. Et que tiens-tu dans ta main, seigneur italien ? La bride de mon cheval. Cet arracheur de dents n’eut pas sitôt commencé cette belle harangue, qu’un crocheteur, un laquais, une vendeuse de cerises, trois maquereaux, deux filous, une garce et un vendeur d’almanachs, s’arrêtèrent pour l’ouïr. Pour moi, faisant semblant de regarder de ces vieux bouquins de livres que les libraires mettent là ordinairement à l’étalage, j’écoutai aussi bien comme les autres. Ayant tant de vénérables auditeurs, il renforça son bien dire et continua ainsi : Qui est-ce qui arrache les dents aux princes et aux rois ? Est-ce Carmeline[15] ? Est-ce l’Anglois à la fraise jaune ? Est-ce maître Arnaut, qui, pour faire croire qu’il arrache les dents aux potentats, a fait peindre autour de son portrait le pape et tout le consistoire des cardinaux, avec chacun un emplâtre noir sur la temple[16], montrant qu’ils ne sont pas exempts du mal des dents ? Non, ce n’est pas lui. Qui est-ce donc qui arrache les dents à ces grands princes ? C’est le gentilhomme italien que vous voyez, messieurs : moi, moi, ma personne ! Il disoit ceci en se montrant et se frappant la poitrine ; et il enfila après beaucoup d’autres sottises, s’interrogeant toujours soi-même et tâchant à parler italien écorché, encore qu’il fût un franc Normand. À l’ouïr dire, si l’on l’eût cru, personne n’eût plus voulu avoir aucune dent en bouche. Aussi se présenta-t-il un gueux auquel il en ôta plus de six, car il les lui avoit mises auparavant ; et, tenant un peu de peinture rouge dans sa bouche, il sembloit qu’il crachoit du sang. Messieurs, ce dit après le charlatan, je guéris les soldats par courtoisie, les pauvres pour l’honneur de Dieu, et les riches marchands pour de l’argent. Voyez que c’est d’avoir une dent gâtée, viciée et corrompue, et à quoi cela nuit : vous irez recommander un procès chez un sénateur ; penserez-vous parler à lui, il se détournera et dira : Ah ! la putréfaction ! tirez-vous de là, mon ami ; que vous sentez mauvais ! Ainsi, il ne vous entendra point, et voilà votre cause perdue. Mais vous me direz : N’as-tu point quelque autre remède ? Oui-da ! j’ai d’une pommade pour blanchir le teint ; elle est blanche comme neige, odoriférante comme baume et comme musc ; voilà les boîtes : la grande vaut huit sols, la petite cinq avec l’écrit. J’ai encore d’un onguent excellent pour les plaies ; si quelqu’un est blessé, je le guérirai. Je ne suis ni médecin, ni docteur, ni philosophe ; mais mon onguent fait autant que les philosophes, les docteurs et les médecins. L’expérience vaut mieux que la science, et la pratique vaut mieux que la théorie.

Tandis que le charlatan discouroit ainsi, enfin il s’y amusa beaucoup d’honnêtes gens, et entre autres Hortensius, que je remarquai bien, m’imaginant une bonne invention pour en prendre mon plaisir. Je ne fus plus là guère longtemps, car l’arracheur de dents fut contraint de se retirer. Il y en vint un autre, aussi à cheval, qui se moqua de lui et lui donna des coups de plat d’épée. Puisqu’ils étoient si subtils et si prompts à arracher les dents, je ne sçais qu’ils ne se les arrachoient l’un à l’autre par vengeance. Je l’espérois ainsi ; mais notre Italien s’enfuit et ne vint plus guère depuis sur la place, voulant céder à l’autre. Je l’allai voir un matin avec l’Écluse, et lui dis : Monsieur, il y a un de nos parens qui a des dents qui lui font tant de mal que nous sommes d’avis qu’il les fasse arracher ; toutefois il ne s’y peut résoudre, tant il est craintif : il dit que vous lui ferez mal, encore que dernièrement il vous en ait vu tirer beaucoup fort facilement dessus le pont. Hélas ! monsieur, dit le charlatan, je ne lui ferai aucune douleur ; si vous voulez tout à cette heure que je vous en arrache une, vous verrez combien ma main est subtile. Non, ce dis-je, je le crois sans l’éprouver. Mais il y a davantage, c’est que notre bon parent a peur qu’étant édenté il ne puisse plus mâcher ni avoir le ton de voix si agréable ; or vous pourvoirez à cela par les dents artificielles, et vous lui ferez plus de bien qu’il ne pense, le délivrant de la rage qu’il sent : je le sçais bien, et il voudroit de bon cœœur que cela fût fait ; c’est pourquoi il vous y faut aller, et, malgré qu’il en ait, lui arracher les dents qui lui nuisent. Vous êtes si subtil, que, quand il ouvrira la bouche pour parler à vous, vous les lui pourrez ôter sans qu’il y songe. Au reste, après cela, il vous payera honnêtement, ou bien nous vous payerons. Le charlatan croyant tout ceci, nous lui dîmes en quel endroit logeoit Hortensius ; et, comme il étoit prévoyant, il prit avec lui deux volontaires de dessus le pont pour l’y accompagner afin de lui aider dans son entreprise. Hortensius, qui tâchoit à gagner sa vie en toutes façons, avoit alors quatre pensionnaires, qui alloient en première au collége de Boncour[17]. Il leur faisoit répéter leur leçon lorsque ces gens-ci entrèrent. Monsieur, lui dit le charlatan, vos parens m’ont dit que vous avez des dents qui vous font mal, vous plaît-il que je vous les arrache ? Moi ? dit Hortensius, j’en ai de meilleures que vous ; vous me prenez pour un autre. Nullement, dit le charlatan ; l’on m’a dit que vous cèleriez que vous y avez mal, afin que je ne vous les arrache point ; mais l’on m’a commandé de vous les ôter, il faut que je le fasse. Tenez-le, garçons, ouvrez-lui la bouque bien grande : çà, je vous ferai si peu de douleur, que vous n’en sentirez rien. Les volontaires le voulurent prendre alors par les bras, mais il leur déchargea à chacun un coup de poing. Le charlatan dit aux écoliers : Messieurs, aidez-nous ; il faut ôter les dents à votre maître, on me l’a dit ; cela devroit être fait. Il le voudroit bien : il ne craint autre chose sinon que je lui fasse du mal, et je ne lui en ferai point. Les écoliers, croyant ceci, tâchèrent aussi de l’arrêter, et il avoit fort à faire à se dépêtrer de tant de gens. Enfin il leur dit : Quoi ! vous êtes aussi contre moi ? Ne voyez-vous pas que ce sont ici des affronteurs ? Si vous ne me défendez, je m’en plaindrai à vos pères. À ces paroles, ils le laissèrent et se tournèrent contre le charlatan, qu’ils s’efforcèrent de chasser. Hortensius prit un bâton dont il le frappa, et le fit sortir avec sa suite, qui n’osoit se défendre contre un homme qui étoit plus fort qu’eux, étant dessus son palier. Les volontaires, étant dedans la rue, dirent au charlatan qu’ils vouloient avoir le salaire de leur peine. Il leur dit qu’il n’avoit point reçu d’argent, et là-dessus ils contestèrent si bien, qu’ils se mirent à le battre et lui eussent cassé la tête, si les voisins ne les eussent séparés. Je ne sçais comment il en a été de l’arracheur de dents, mais, pour Hortensius, ce fut un plaisir des gausseries que l’on lui dit depuis touchant cette aventure.

Il n’a pas sçu que j’avois été mêlé en cette affaire, tellement que, l’ayant un jour rencontré par Paris, il m’aborda et me fit des plaintes sur ce qu’il ne me voyoit plus. Je lui dis que j’avois fait quelque petit voyage, mais que j’étois près d’en faire un grand, et que je m’en voulois aller en Italie. Ce voyage lui plut tellement, qu’il le voulut faire avec moi, quittant toutes ses prétentions qu’il avoit en France. Il croyoit qu’y ayant ici tout plein de prélats les lettres y ont plus de vogue qu’à Paris, et que l’on y fera plus d’estime de lui. Pour moi, qui ne suis pas si remuant que l’Écluse, j’ai toujours vécu en paix avec lui pendant le chemin, et ne me suis point ri de ses extravagances. Au contraire, je le reprends modestement de ses fautes, et principalement j’essaye à lui faire quitter l’humeur pédantesque et les petites rubriques latines dont il entremêle tous ses discours.

Audebert ayant ainsi fini l’histoire d’Hortensius, Francion le pria de lui assurer, quand il le verroit, qu’il faisoit beaucoup d’estime de lui, afin qu’il le vînt librement visiter et qu’ils en eussent du passe-temps. Raymond et Dorini eurent aussi un grand désir de voir un si rare personnage, tellement qu’il fallut qu’Audebert leur promît de le leur amener le plus tôt qu’il pourroit. Ils avoient tous dessein d’en prendre leur plaisir, ainsi qu’ils avoient déjà fait ; en quoi il n’y avoit rien que l’on pût condamner. Tout ce que nous verrons qui se fit depuis sert ainsi à se moquer de l’impertinence de quelques personnes sottes et présomptueuses, et il n’y aura plus rien ici qui offense les plus scrupuleux. L’on ne verra plus que des fourbes en toute cette histoire, où les plus fins seront trompés, après en avoir trompé beaucoup d’autres, pour apprendre à ne mépriser personne et à mener une vie moins licencieuse.

  1. Chef-lieu de canton du département de la Nièvre. Aux environs se trouvent des eaux minérales froides, Les eaux de Pougues, dit le docteur James dans son Guide pratique des eaux minérales, « un instant oubliées, viennent de se placer de nouveau, par de très-belles cures, au premier rang de nos stations thermales. Jamais, du reste, eau minérale n’avait été visitée par plus illustres clients. Il suffit de citer Henri III, Catherine de Médicis, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, le prince de Conti, etc., qui tous, dans leur correspondance, ont rendu le meilleur témoignage de l’efficacité de ces eaux. Henri IV surtout, qui s’y rendit plusieurs fois, avait pour elles une prédilection toute particulière. » C’est principalement pour combattre la gravelle que leur emploi est ordonné.
  2. Tabarin exploitait, avec le charlatan Mondor, la ville et la province. Il avait beaucoup d’entrain, et, à la faveur de ses coq-à-l’âne, faisait faire à son maître un grand débit de drogues. C’était d’ordinaire sur la place Dauphine qu’il se tenait.
  3. Racan était bègue et distrait comme ce Saluste. C’est lui qui est encore mis en scène sous ce couvert.
  4. L’aventure des trois Racan a été racontée par Tallemant des Réaux (édition Paulin-Paris, t. II, p. 359), et par Ménage (Ménagiana, édition de 1762, t. II, p. 52). —— Ce dernier dit en terminant : « L’original, dès l’an 1624, s’en trouve, sous d’autres noms, dans le Francion de Sorel. » Bois-Robert a fait une comédie de cette même aventure, sous le titre les Trois Orontes.
  5. « Chercheur de barbets, un qui cherche à dérober dans une maison et feint de chercher un barbet égaré. » Curiosités françoises d’Oudin.
  6. S’enfuit.
  7. On ne peut se méprendre à ce portrait : Hortensius est ici le pseudonyme de la Mothe le Vayer, ce philosophe sceptique qui, au moment de rendre le dernier soupir, se tourna du côté du voyageur Bernier, fraîchement débarqué, pour lui demander des nouvelles du Grand-Mogol. « Avec tout son esprit, dit la princesse Palatine, il s’habilloit comme un fou. Il portoit des bottes fourrées, un bonnet doublé de même, qu’il n’ôtoit jamais, un grand rabat et un habit de velours noir.» (Mém., édition de 1832, p. 334.)
  8. Fade, sot.
  9. De tutum, boue.
  10. Russie.
  11. Variété d’agate.
  12. Pierre d’un jaune verdâtre.
  13. Pierre d’un vert pâle.
  14. Constellation de l’hémisphère qui contient quatre-vingt-treize étoiles.
  15. Ce dentiste eut pour successeur son neveu Carante.
  16. Tempe.
  17. C’est là que Voiture fit ses études.