La Vraie Histoire comique de Francion/12

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A. Delahays (p. 475-539).



LIVRE DOUZIÈME



Lorsque ces deux parfaits amis discouroient ensemble de leurs affaires, il arriva subitement un certain homme que l’on appeloit le seigneur Bergamin, duquel Francion avoit eu la connoissance il y avoit quelque temps, et en faisoit beaucoup d’état, parce qu’il étoit de fort bonne conversation. Il lui fit un bon accueil, et lui dit qu’il ne sçavoit pourquoi il ne le venoit plus visiter, et qu’ils avoient perdu beaucoup de ne l’avoir point en leur compagnie dans les occasions qui s’étoient passées, parce qu’ils avoient fait quantité de débauches honnêtes, et qu’ils avoient joué des comédies de toutes façons, faisant autant de pièces véritables comme de feintes. Là-dessus il conta en bref tout ce qui s’étoit passé d’Hortensius, et tous leurs autres divertissemens ensuite ; mais Bergamin ne sçavoit pas si peu de nouvelles qu’il n’eût quelque connoissance de cela. Il dit qu’il étoit fâché de ce que ses affaires l’avoient empêché d’avoir l’honneur de se réjouir avec eux ; et Francion lui répliqua que désormais il falloit donc réparer le temps qu’ils avoient été sans le voir et reprendre son agréable humeur ; et il ne disoit point cela sans sujet, car en effet il ne se pouvoit pas encore trouver dans l’Italie un plus plaisant homme que Bergamin, et qui fût plus propre à tous les divertissemens que l’on voudroit inventer. Il avoit été comédien en sa jeunesse, et étoit estimé le premier de sa profession. L’ayant alors quittée, parce qu’il ne se pouvoit asservir à rien, c’étoit tout son déduit que de hanter les courtisans, et visiter tantôt l’un et tantôt l’autre, pour faire devant eux mille bouffonneries et se donner du plaisir tandis qu’il en donnoit aux autres. L’on disoit aussi qu’il n’étoit pas nécessaire qu’il fût plus longtemps avec une bande de comédiens, puisqu’il étoit capable de jouer une bonne comédie lui seul. Et pour dire la vérité, l’on ne se trompoit point en cela, encore que l’on ne le dît pas à bon escient ; car il y avoit de certaines pièces qu’il avoit faites exprès, lesquelles il jouoit quelquefois sans avoir besoin de compagnon, et ayant fait tendre un rideau au coin d’une salle, il sortoit de là derrière plusieurs fois, changeant d’habits selon les personnages qu’il vouloit représenter, et il déguisoit tellement sa voix et son action qu’il n’étoit pas reconnoissable, et l’on pensoit qu’il eût avec lui quantité d’autres acteurs. Or cela étoit bon pour des scènes où il n’y devoit avoir qu’un homme qui parlât ; mais pour celles où il y en avoit deux il falloit user de quelque artifice, ce qui ne lui manquoit point ; comme par exemple il faisoit quelquefois le personnage d’un amant qui parloit à sa maîtresse, laquelle il feignoit d’être enfermée par son père ou son mari dans une prison, et il se tournoit vers la muraille pour l’entretenir ; et puis quand elle devoit parler, il parloit pour elle, avec un ton de voix si féminin et si différent du premier, qu’il sembloit véritablement qu’il y eût quelque femme cachée derrière la toile ; car il tournoit le dos tout exprès, afin que l’on ne lui vît point ouvrir la bouche. D’autres fois il faisoit une momerie bien plaisante, et montroit agréablement son artifice, représentant trois ou quatre personnages qui se parloient l’un à l’autre sur un théâtre : il avoit là des robes, des manteaux et des bonnets dont il changeoit promptement devant tout le monde, sans s’aller cacher derrière le rideau. S’il faisoit un roi, il étoit assis dans une chaise, il parloit gravement à quelque courtisan ; et puis il quittoit aussitôt son manteau royal et sa couronne, et, sortant de la chaise, se mettoit en la posture de cavalier ; puis, ayant à représenter un pauvre rustique, qui devoit parler de l’autre côté, il y passoit brusquement ; et, s’étant revêtu de haillons, il jouoit son rôle avec une telle naïveté, que l’on n’a jamais rien vu de plus agréable. Après il se remettoit dans la chaise en posture de prince, et changeoit si souvent de place, d’habit et de voix, que l’on trouvoit cela merveilleux. Voilà ce qu’il sçavoit pour la comédie, si bien qu’à n’en point mentir il eût beaucoup servi aux galanteries de Francion, et il avoit raison de le regretter. Pour ce qui étoit du reste, il avoit l’esprit si bon, que ses discours familiers étoient toujours remplis de quelques pointes ; c’est pourquoi il étoit bien venu chez tous les grands. Néanmoins il étoit fort pauvre ; car, ne se donnant à personne particulièrement, il n’avoit aucune pension pour s’entretenir. L’on étoit bien aise de l’avoir quelquefois à dîner ; mais ceux qui le recevoient à leur table faisoient comme ont accoutumé les grands, qui s’imaginent de faire beaucoup d’honneur et de plaisir à ceux qu’ils permettent de manger chez eux. Encore falloit-il qu’il payât toujours son écot par un bon conte ; car, s’il eût demeuré mélancolique et taciturne, il n’eût pas été bienvenu pour une autre fois. Il étoit donc de ceux qui dînent fort bien d’ordinaire, mais qui ne soupent point, parce que l’on ne mange point le soir chez les grands ; et, en ce qui étoit de sa cuisine, elle étoit fort froide. Il s’étoit autrefois fort bien trouvé de l’accointance de Francion qui vivoit splendidement à la françoise ; mais il avoit discontinué de le voir pour certaines occasions. Il sembloit même alors qu’il fût tout changé. L’on lui voyoit une façon sérieuse, comme s’il eût eu quelque chose de fâcheux dans l’esprit ; et, après les premiers complimens, il témoigna qu’il lui vouloit dire un secret fort important, touchant une chose fort pressée.

Cela se fit néanmoins sans dire mot ; car il ne vouloit point que son dessein parût, et il l’attira insensiblement en un endroit de la chambre, où ils ne pouvoient être entendus. Néanmoins Raymond conjectura que cela se faisoit tout exprès, et parce qu’il étoit fort discret et ne vouloit point ouïr ce que ses amis ne désiroient pas de lui communiquer, il se tint toujours à l’écart. D’abord Bergamin demanda à Francion, s’il y avoit longtemps qu’il n’avoit vu la belle Émilie, qui étoit une Italienne, qu’il avoit connue depuis qu’il étoit à Rome ; mais Francion, faisant le froid, lui demanda s’il ne sçavoit pas ce que toute la ville sçavoit, qui étoit qu’il alloit épouser Nays ; et que, lui ayant même promis le mariage par contrat, il ne pouvoit plus songer à visiter d’autres dames. Je crois bien que ce que vous avez promis à Nays est tout public, dit Bergamin, mais pourtant cela n’est pas plus fort que ce que vous avez promis à Émilie, encore que ne fût pas devant tant de témoins ; car les premières promesses nous obligent et nous rendent incapables d’en faire d’autres. Vous m’étonnez de parler de la sorte, dit Francion. Vous m’étonnez encore davantage de feindre d’avoir de l’étonnement, repartit Bergamin. Je ne suis lié en aucune façon avec Émilie, dit Francion. Elle le prétend néanmoins, dit Bergamin, si bien que vous ne pouvez pas vous marier avec Nays comme vous pensez.

Bergamin disoit tout ceci avec la mine la plus sévère qu’il lui étoit possible ; mais toutefois Francion s’alla imaginer que c’étoit une feinte, et qu’il lui vouloit jouer un tour de son métier, de sorte que tant plus il en parloit, tant plus il demeuroit dans cette croyance. Je vois bien, dit Francion, que vous me voulez faire un tour de gausserie ; mais à qui vous jouez-vous ? C’est moi qui en ai fait leçon aux autres. Vous croyez, possible, que je n’en sçais pas tant que vous ; mais au moins j’en sçais assez pour me garder de vos artifices. Il faut que mon cher Raymond participe à ce contentement.

Là-dessus il appela Raymond, qui fut bien aise d’aller devers eux ; car il étoit en peine de ce qu’ils pouvoient dire, leur voyant avoir une façon extraordinaire. Quand il se fut approché, Francion lui dit que Bergamin étoit le plus agréable personnage du monde, et qu’il lui vouloit faire accroire qu’il avoit promis le mariage à Émilie. Raymond, qui avoit un peu ouï parler de cette dame, se sourit à ce discours ; mais Bergamin, redoublant ses assurances, lui parla de cette sorte : Je suis bien aise que vous appeliez ici un témoin, car vous verrez tous deux ensemble comme je ne dis rien qui ne soit très à propos et très-croyable. Vous vous garderez mieux d’être trompés. Je vous proteste donc encore qu’Émilie assure que vous lui avez promis la foi, et que vous ne devez rien faire avec Nays au préjudice de votre parole. Sa mère m’a prié de vous le venir dire, afin que vous ne soyez pas si déloyal que de vouloir passer plus outre. Bergamin joignit à ceci de longs discours contre l’infidélité des amoureux, où il fit paroître sa mémoire, citant quantité d’auteurs qu’il avoit lus, et il montra aussi la vivacité de son esprit, y appropriant beaucoup de belles pensées qui étoient de son invention. Il s’animoit quelquefois même, ayant un geste d’orateur, et tenoit une contenance si sérieuse, que, s’il ne parloit tout à bon, il falloit avouer qu’il étoit le meilleur comédien du monde. Francion ne sçavoit presque plus s’il devoit s’en rire ou s’en fâcher : néanmoins il lui repartit encore que tant plus il en diroit, tant plus il témoigneroit de sçavoir bien feindre. Bergamin lui dit alors qu’à la vérité l’on lui avoit vu faire des fictions qui approchoient de ceci, mais que c’étoit envers des hommes qui méritoient d’être dupés, et non pas envers Francion, qui devoit être traité d’une autre sorte, et qu’il n’en vouloit plus parler davantage, parce que l’on auroit bientôt d’autres assurances plus fortes de ce qu’il avoit dit. Il s’en alla après ceci, étant tout fâché de voir qu’à cause qu’il s’étoit accoutumé à dire quelquefois des mensonges, l’on ne croyoit point qu’il fût jamais capable de dire un seul mot de vérité.

L’on connut, à la façon de son départ, qu’il n’avoit parlé qu’à bon escient : car, s’il eût voulu railler, il eût enfin tourné en risée tout ce qu’il avoit dit, sçachant bien qu’il n’avoit pas affaire à des niais. Quand il fut sorti, Raymond dit à Francion qu’il sçavoit bien si sa conscience étoit nette du crime qu’il lui imposoit. Moi, dit Francion, je vous assure qu’il n’est rien de tout cela, et que, de quelque façon que ce soit, il faut qu’il y ait ici quelque fourbe : mais tout cela ne m’émeut pas en façon du monde, car je suis au-dessus de toutes ces attaques.

Il fut encore tenu quelque autre discours là-dessus, et puis ils s’allèrent reposer. Le lendemain, Francion voulut aller voir Nays et lui donner le bonjour ; mais, comme il y pensoit entrer avec la liberté qu’il croyoit avoir acquise, un de ses serviteurs lui vint dire promptement que Nays n’étoit pas encore habillée. Il se mit donc un peu à attendre, se tenant dans la discrétion ; et pourtant il croyoit bien que l’on lui devoit permettre d’entrer, quoiqu’elle ne fût qu’à demi habillée, vu l’état où ils étoient. Enfin, comme il se fut donné quelque patience, il voulut s’avancer derechef ; mais l’on lui vint dire que, de ce jour-là, Nays ne vouloit voir personne. Je pense que vous ne me connoissez plus, ce dit-il, ou que vous feignez de ne me pas connoître ; quand Nays ne permettroit point que personne la vît, je croirai toujours en être excepté : dites-lui encore que c’est moi, et si elle ne prétend pas me tirer du rang des autres. Lorsqu’il eut dit cela, l’on alla aussitôt devers elle, et puis un estafier lui vint dire qu’elle avoit répondu que, pour ce jour-là, elle ne vouloit voir ni lui ni autre ; mais que, pour les jours suivans, peut-être permettroit-elle à quelqu’un de la voir, et non point à lui. Francion fut si fâché d’entendre cette réponse, qu’il eût battu cet estafier comme un malappris, n’eût été le respect qu’il portoit aux couleurs de sa maîtresse. Il se figuroit d’abord que cela venoit de l’invention de ce serviteur malicieux ; mais il songea enfin qu’il n’auroit garde d’avoir une telle témérité de lui porter cette parole, s’il n’en avoit un commandement exprès. S’imaginant donc que cela venoit de Nays, il ne pouvoit trouver la cause de ce changement ; il en demandoit des raisons à tous ceux qui étoient autour de lui, mais ils ne lui en pouvoient rendre. Quelquefois il se représente qu’il n’est pas croyable que Nays le méprise de cette sorte, et que tout ceci n’est qu’une feinte pour se donner du divertissement. Et là-dessus il raisonne de cette sorte : Si c’est une cassade que ma maîtresse me veut jouer, je donnerai encore plus de sujet de rire si je m’en retourne sans la voir, comme ayant beaucoup d’appréhension ; tellement qu’il vaut mieux user de violence et entrer hardiment jusques au lieu où elle est, malgré les avertissemens de ses serviteurs : car, quand même elle en seroit un petit fâchée, je sçais bien comme je la dois rapaiser ; et il est certain qu’ayant déjà fait l’accord de notre mariage j’ai droit maintenant d’user de cette privauté. Mais, s’il est vrai, au contraire, qu’elle me dédaigne et qu’elle se repente déjà de ce qui fut fait hier, est-il à propos que je passe plus outre ? N’augmentera-t-elle pas sa colère contre moi ? Ne vaut-il pas bien mieux procéder plus doucement en ceci ? L’esprit de Francion étoit ainsi dans l’incertitude, et quelquefois il disoit aussi en soi-même qu’il étoit bien difficile de souffrir cet affront, et que, afin que la honte ne lui en demeurât point, il falloit s’efforcer de voir Nays : mais il songeoit aussi que, s’il ne la pouvoit voir malgré tous ses efforts, l’on se moqueroit encore de lui davantage : tellement qu’il s’avisa qu’il valoit mieux user de quelque artifice, et feindre que le message qu’elle lui avoit envoyé faire ne l’offensoit pas beaucoup, comme s’il ne l’eût pas bien compris, et se retirer sans aucun bruit. Après avoir donc assez rêvé, il s’en alla dire à quelques serviteurs qui étoient demeurés là : Il faut que je vous avoue, chers amis, que je témoigne d’avoir bien peu de mémoire : je ne me souvenois pas que Nays m’avoit hier dit qu’elle ne désiroit pas que je la visse aujourd’hui : l’impatience de mon affection en est cause. Ayant dit cela, il s’en retourna brusquement, mais avec une telle fâcherie, qu’à peine la put-il exprimer à Raymond. Il disoit que, d’une façon ou d’autre, il n’y avoit que du mal pour lui en cela, et que, si le mépris que Nays faisoit de lui étoit vrai, il n’y avoit que de la honte pour lui ; que, si c’étoit aussi qu’elle voulût prendre son passe-temps de cette sorte, cela lui étoit aussi fort désavantageux, et qu’il le falloit traiter plus honorablement ; que, si les affaires n’eussent point été si avancées, comme elles étoient, il eût été bien plus aise de remédier à ceci ; mais qu’ils en étoient venus si avant, qu’il ne sçavoit comment il s’en pouvoit dégager avec honneur. Raymond lui remontra qu’il ne se falloit point troubler l’esprit de tant d’inquiétudes, sans avoir sçu au vrai ce que vouloit dire tout ceci, et qu’il devoit avoir recours à Dorini ou à quelque autre parent de Nays. Francion disoit là-dessus que ce qui le fâchoit davantage étoit de voir que sa fortune se changeoit en un instant, alors qu’il la croyoit être la mieux établie, et qu’il sembloit que chacun se dût plaire désormais à lui jouer des tours de moquerie, ainsi que Bergamin avoit commencé de faire. Raymond, considérant alors cette aventure avec celle qui lui venoit d’arriver, s’alla imaginer que cela pouvoit bien avoir quelque chose de commun ; c’est pourquoi il le pria de lui dire franchement par quel moyen c’étoit que Bergamin étoit entré en familiarité avec lui, pour sçavoir quelque chose de ses affaires, et sur quoi c’étoit qu’il se fondoit pour dire qu’il avoit promis la foi à Émilie.

Il est vrai qu’entre amis, comme nous sommes, dit Francion, il ne faut rien celer ; et même, comment est-ce que vous me pourriez donner conseil en mes affaires, si vous ne les sçaviez entièrement ? Un médecin ne peut rien ordonner à un malade sans connoître auparavant son mal. Je fis hier une faute de vous parler de ceci trop brusquement ; c’étoit pécher contre les lois de mon devoir ; mais vous tiendrez cela excusable, si vous considérez que ce n’a rien été que la honte qui retenoit ma parole, et non point un manquement d’affection. Je n’osois vous dire que, de vérité, après avoir reçu des assurances de la bonne volonté que Nays avoit pour moi, et après avoir même juré plusieurs fois que je ne trouvois rien de si beau comme elle, je n’ai pas laissé d’avoir la curiosité de voir d’autres beautés, dont j’ai même fait de l’estime. Mais quoi ! l’empire de cette dame devoit-il être si tyrannique, que j’eusse les yeux bandés pour tous les autres objets ? La nature n’a-t-elle pas donné la vue et le jugement aux hommes pour contempler et admirer toutes les beautés du monde ? D’ailleurs, étant de nouveau arrivé à Rome, qui est la reine des villes, j’aurois eu bien peu d’esprit si je n’avois voulu voir comment les femmes et les filles y sont faites, et si elles y sont plus belles qu’ailleurs. Pour ce qui est des courtisanes, elles se voient facilement, mais, pour les dames honnêtes et vertueuses, cela est très-difficile. Or cette difficulté en augmente le désir et rend le plaisir plus grand lorsque l’on peut venir à bout de son dessein. J’ai donc fait tout ce qui m’a été possible pour en voir quelques-unes, soit aux églises ou aux promenades, ; et quelquefois elles n’ont pas été si bien voilées, que je n’aie contemplé leur beauté ; mais, entre toutes celles que j’ai vues, il n’y en a point une telle qu’Émilie.

Dès les premiers jours que j’avois été à Rome, j’avois parlé à quelques gentilshommes françois, parmi lesquels j’avois trouvé Bergamin, qui ne manque point de se ranger vers les débauchés, et principalement vers ceux qui font la plus belle dépense. Sa gaie humeur me plut tellement, que je le priai que nous nous vissions, et il ne manqua pas à me visiter souvent. Or il vint me voir un matin comme je sortois pour aller à la messe, et il fit tant, qu’il me mena jusques à un monastère où je vis deux dames, dont l’une sembloit être courbée de vieillesse, et l’autre, qui devoit être sa fille, étoit de la plus belle taille et sembloit avoir plus de grâce qu’aucune autre que l’on puisse rencontrer. Je croyois que Bergamin avoit tant d’habitude dans Rome, qu’il me pourroit dire qui elles étoient ; mais il ne le put pas faire pour lors, car, en effet, cette ville est si peuplée, que tout le monde ne s’y peut pas connoître. Toutefois il m’assura que, si je voulois, il m’en diroit bientôt des nouvelles. Je le priai d’en avoir soin ; et, parce que ces dames sortirent incontinent après, il me dit que j’attendisse là et qu’il les alloit suivre pour voir en quel quartier elles demeuroient. Il fut bien trois quarts d’heure sans revenir, ce qui me duroit beaucoup, et j’avois presque envie de m’en retourner, croyant qu’il eût oublié le chemin. Enfin il revint, et me dit que ces dames demeuroient fort proche de cette église, en une maison qu’il me montreroit ; mais que, s’il avoit demeuré si longtemps, c’étoit qu’il avoit rencontré fort proche de là un homme de sa connoissance qui l’avoit arrêté, et que cela lui avoit servi de beaucoup, d’autant qu’il n’y avoit personne qui lui pût dire davantage de nouvelles de ce qu’il cherchoit ; que c’étoit un homme qui faisoit des affaires pour les uns et les autres, et qui avoit entrepris celles de ces dames que j’avois vues, qui avoient alors un très-gros procès ; qu’il avoit appris de lui qu’elles étoient venues à Rome depuis peu pour le poursuivre, ayant quitté la ville de Venise, qui étoit leur pays natal et leur ordinaire demeure ; que le mari de Lucinde, qui étoit la mère, avoit eu de grandes affaires avec un gentilhomme romain, qui, désespérant de sa cause, avoit eu recours à la violence et avoit fait tuer en trahison sa partie adverse ; si bien que la veuve et l’orpheline étoient venues en cour pour en avoir raison et joindre le cas criminel au civil. Quand je sçus cela, je demandai aussitôt si ce solliciteur n’avoit point assez de crédit pour me faire voir ces dames. Il n’eût pas été à propos de lui demander cela du premier coup, dit Bergamin ; lorsque j’ai sçu qui étoit Lucinde, j’ai même changé de discours incontinent, et j’ai biaisé d’un autre côté, de peur que cet homme ne connût que j’avois du dessein. Je m’étois assez aventuré de lui avoir demandé qui étoient celles que j’avois vues entrer dans ce petit logis du bout de la rue ; il lui falloit faire imaginer que ce n’étoit que par une curiosité indifférente, et non point par un dessein affecté. Nous autres Italiens, nous sommes soupçonneux et nous sommes fort éloignés de vos libertés françaises : néanmoins, parce que le seigneur Salviati, qui est cet entrepreneur d’affaires, aime autant à se réjouir qu’un autre, je vous promets qu’avec le temps je le pourrai gouverner et en sçavoir de lui davantage.

Bergamin se retira, m’ayant dit ceci, parce qu’il devoit aller dîner chez un seigneur à qui il l’avoit promis. Le lendemain, il ne manqua pas de me venir trouver, pour me dire qu’il avoit encore rencontré Salviati et lui avoit même parlé de moi, lui faisant croire qu’encore que je fusse étranger mon mérite et ma condition me donnoient beaucoup de crédit auprès des grands ; de sorte que j’étois capable de servir grandement ceux qui avoient quelque affaire, et qu’ayant ouï raconter à plusieurs personnes le désastre qui étoit arrivé dans la maison de Lucinde j’en avois eu pitié et souhaitois de la pouvoir assister, et qu’il falloit qu’il me vît pour me faire un récit particulier de toutes ces choses ; qu’alors il lui avoit répondu que, pour ce qui étoit des procédures, il étoit extrêmement sçavant et me diroit fort bien en quel état étoit l’instance ; mais que, pour la façon de la mort de Fabio, mari de Lucinde, et ce qui étoit arrivé auparavant, il falloit parler à elle-même, pourvu que je voulusse prendre la peine d’aller chez elle. Nous en sommes demeurés là, continua Bergamin, et j’ai promis à Salviati que je vous le dirois : voyez si tout ne succède pas à notre souhait. Je l’embrassai de joie alors, étant fort aise d’avoir entrée chez Lucinde ; et là-dessus Bergamin me dit encore : Considérez un peu combien il nous faut user d’artifice et de précautions en ce pays-ci ; je parle bien de Lucinde à Salviati, parce qu’elle est vieille et hors de soupçon, mais je ne lui parle non plus de sa fille que si elle n’en avoit point. À peine ai-je pu sçavoir qu’elle s’appeloit Émilie, et ce n’a été que par hasard que je l’ai ouï nommer à cet homme. Il n’importe, ce dis-je ; je tâcherai de m’accoutumer à cette discrétion italienne ; et, pour ce qui est de la faveur que vous avez assuré que j’avois, je ferai en sorte que l’on ne vous trouvera point menteur. Bergamin, ayant encore été quelque temps avec moi après ce discours, s’en alla en ville, m’assurant qu’il m’amèneroit Salviati, parce qu’il sçavoit bien le lieu où il le devoit rencontrer ; mais je ne voulus pas qu’il l’amenât chez nous, à cause que j’étois toujours environné de gentilshommes françois qui me venoient visiter. J’étois déjà logé avec vous aussi, brave Raymond, et il ne faut point que je vous mente, c’étoit de vous principalement que je me voulois cacher : vous vous fussiez étonné de ces diverses pratiques que j’avois avec ces Italiens, et vous en eussiez soupçonné quelque chose ; de sorte que vous eussiez voulu sçavoir ce que j’avois à démêler avec eux, et je ne vous le voulois pas apprendre : vous eussiez peut-être empêché mon dessein. Nullement, dit alors Raymond ; c’étoit douter de mon affection que de croire cela. Vous sçavez bien pourtant, repartit Francion, que j’étois dans la recherche de Nays ? C’est pourquoi celle-ci vous eût semblé étrange. Encore moins, dit Raymond ; m’avez-vous reconnu autrefois pour un ennemi de nature ; et, puisque vous ne possédiez pas encore Nays, pourquoi ne vous étoit-il pas permis d’en poursuivre une autre ? Quand même vous l’eussiez possédée, vous ne seriez pas le premier à qui l’amour a donné des passions pour une autre dame : vivant comme nous faisons ensemble, cela ne vous devoit point empêcher de me déclarer votre secret. C’est à sçavoir, dit Francion, si vous vivez de la sorte envers moi, et si je sçais toutes vos amours et vos débauches. Je vous dis encore qu’il y a des choses que la honte nous défend de déclarer à nos amis ; mais ils ne s’en doivent point pourtant offenser, parce que cela n’altère point notre affection et que ce sont de petites gentillesses qui leur sont indifférentes. Or, pour achever mon aventure, je vous dirai donc que je priai Bergamin de m’aller attendre en une église avec Salviati, ce qu’il trouva fort à propos : Car, ce disoit-il, cela se fera comme par rencontre, et je l’arrêterai là sans lui dire que vous y devez venir. Cela se fit donc en cette sorte ; et, bien que j’eusse vu que cet homme faisoit fort le grave, je ne laissai pas de les prier tous deux à dîner : Bergamin vainquit ses résistances, tellement que nous allâmes à une maison où l’on étoit traité à tel prix que l’on vouloit. Nous fîmes là une connoissance entière, et Bergamin, s’étant mis à parler de Lucinde, dit ouvertement que je la pouvois beaucoup servir. Vous ferez une œœuvre bien charitable, dit Salviati ; elle est demeurée veuve et fort incommodée sans avoir aucune protection. Elle ne connoît encore quasi personne dans Rome excepté moi, qui ai longtemps demeuré à Venise ; mais tout ce que je puis faire, c’est de conduire ses procès, sans avoir beaucoup de faveur auprès des plus grands officiers de la justice ; je voudrois qu’elle eût trouvé quelqu’un qui l’assistât, non-seulement pour le bien que je lui veux, mais aussi pour ma considération et celle de ma famille : car la compassion que j’ai eue de ses infortunes a fait que je me suis engagé pour elle envers quelques marchands, et que même je lui ai prêté de l’argent que je ne sçaurois jamais retirer si ses affaires ne vont à heureuse fin. Je lui dis alors que je connoissois quelques cardinaux qui étoient des plus puissans, lesquels j’avois vus à Paris avant qu’ils fussent arrivés à cette haute dignité, et que, les ayant déjà été saluer, ils m’avoient si bien reçu, que j’espérois qu’ils ne me refuseroient rien de ce que je leur demanderois. Il me repartit qu’à la vérité l’on voyoit souvent que ces seigneurs se rendoient plus faciles et plus favorables envers les étrangers qu’envers ceux de leur nation, d’autant qu’ils méprisoient ceux qu’ils voyoient tous les jours, et qu’ils espéroient qu’en obligeant ceux qui étoient d’un pays éloigné cela rendroit leur renommée plus étendue. Il ne me gratifioit pas beaucoup en me disant cela ; car ce n’étoit pas pour me faire entendre que, si j’avois de la faveur, c’étoit à cause de quelque mérite que j’avois en moi. Néanmoins je prenois cela de la part d’un homme qui ne sçavoit pas toutes les civilités de la cour ; et, de peur que ces gens-ci n’eussent de moi quelque basse opinion, je leur fis bien comprendre que ce n’étoit pas ma coutume de me plaire d’aller dîner en de tels lieux que celui où j’étois, et que je ne l’avois fait que pour vivre plus librement avec eux. Cela les fit mettre tous deux dans les soumissions et les remercîmens, et enfin Salviati me dit que, si je voulois prendre la peine de voir Lucinde cette après-dînée, elle m’auroit beaucoup d’obligation parce qu’elle me conteroit entièrement son affaire, et qu’en étant fort bien instruit je la ferois mieux entendre à ceux à qui j’en parlerois, pour leur faire voir la justice de sa cause. Je fus ravi d’entendre cette proposition, croyant que je pourrois voir aussi la belle Émilie, bien qu’en tout cela il ne fût dit aucune chose d’elle. Bergamin nous quitta volontairement, sçachant bien que sa présence n’étoit pas nécessaire à ceci, et je m’en allai, sous la conduite de Salviati, jusqu’en la maison de Lucinde, que Dergamin m’avoit déjà montrée : elle étoit petite, mais pourtant assez commode pour une femme veuve, qui la tenoit elle seule. Salviati y entroit aussi librement, comme s’il eût été domestique ; de sorte que nous surprîmes Lucinde dans sa salle, où Emilie étoit avec elle. Or il faut que je vous proteste encore maintenant que je n’ai jamais guère vu de plus belle fille. Je ne regardois rien qu’elle ; mais, sitôt qu’elle nous eut aperçus, elle passa dans une chambre prochaine. Salviati dit à Lucinde que j’étois celui dont il lui avoit déjà parlé au matin, et que j’espérois de l’assister fort utilement. Elle me reçut alors avec beaucoup de complimens fort honnêtes : car elle étoit femme d’esprit, et même elle avoit encore quelque chose d’agréable au visage, et n’étoit pas si vieille, comme sa taille courbée la faisoit paroître à ceux qui ne la voyoient qu’avec un voile. M’ayant conté de longues procédures que son mari avoit faites contre un nommé Tostat, qui lui détenoit la plupart de son bien, elle me raconta aussi comme il avoit été tué, en allant de Venise à Padoue, par des gens qui avoient été pris et avoient accusé Tostat auparavant que d’être menés au supplice ; si bien qu’elle étoit venue à Rome pour le poursuivre, et qu’elle espéroit de le faire condamner à la mort et d’avoir satisfaction de grands dommages et intérêts, outre ce qui lui étoit dû, pourvu qu’elle eût quelque peu de faveur pour opposer à celle de sa partie. Je lui réitérai alors les promesses que j’avois faites à son solliciteur ; mais je vous jure qu’à peine avois-je compris tout ce qu’elle m’avoit dit, tant j’avois l’esprit diverti, ne songeant qu’aux beautés d’Émilie et maudissant les coutumes italiennes, qui ne permettent point que l’on voie les honnêtes filles. Enfin, pour mon bonheur, Lucinde vint à parler d’elle : au moins ce m’étoit une consolation. Elle dit qu’elle ne se soucioit point de faire de grandes avances dans son procès, pourvu qu’elle témoignât sa générosité, et que, quand même elle eût perdu sa cause, elle avoit assez de bien pour le reste de sa vie, puisque même elle n’avoit qu’une fille, qui s’alloit bientôt rendre religieuse, et n’avoit plus que faire des biens de fortune. Je pris la hardiesse de lui demander si c’étoit celle que j’avois vue sortir. Elle me répondit que oui ; et, comme je disois qu’il y avoit des hommes qui s’estimeroient très-heureux d’avoir une telle femme, elle me repartit qu’elles venoient d’une très-illustre maison, mais que leurs moyens n’étoient pas assez grands pour marier Émilie selon leur courage[1], et que la plus sûre voie qu’elle pouvoit prendre étoit celle qu’elle avoit choisie. Nous eûmes encore d’autres discours sur le même sujet, et je pris congé après, croyant que ma visite avoit été assez longue. Je ne feignis plus, au sortir de là, de parler d’Émilie à mon conducteur ; je lui demandai si c’étoit à bon escient qu’elle se voulût mettre dans un cloître ; il me dit que cela étoit vrai, et qu’il ne tenoit qu’à l’argent qu’il falloit donner, mais que Lucinde espéroit d’en trouver assez dans la bourse des personnes charitables. Pour moi, lui dis-je, je ne leur voudrois rien refuser, mais je serois plus aise que cet argent servît à marier Émilie qu’à la retirer du monde. Il se sourit de ce discours, et nous parlâmes après de sa beauté et de son mérite. Je confessai que, l’ayant vue, j’étois d’autant plus incité à faire quelque chose pour sa mère, et que je tâcherois de leur faire gagner leur procès, afin qu’il y eût de quoi marier Émilie selon sa condition. Si cela étoit, repartit le solliciteur, il ne faut point douter qu’elles ne fussent extrêmement riches ; mais, en attendant, elles ont beaucoup de peine dans des poursuites si malaisées.

Je le quittai après cela, et je fis tout ce que je pus pour me conserver la bienveillance de ceux que je croyois capables d’assister ces dames, les allant visiter tour à tour. À deux jours de là, je retournai chez Lucinde pour lui nommer ceux que j’avois vus, auxquels j’avois même proposé quelque chose de son affaire. Elle me remercia très-dignement, et me dit qu’elle m’en demeureroit obligée tous les jours de sa vie. Nous étions seuls alors dans sa salle ; mais voilà Émilie qui arrive : elle fut un peu honteuse de me trouver, et faisoit mine de s’en vouloir retourner ; mais sa mère lui fit signe qu’elle demeurât, ce qui étoit en vérité une très-agréable récompense pour toutes mes peines. Je parlai à elle avec la discrétion que l’on pratique en ce pays-ci, et je ne la louai que modestement. Je fis pourtant bien paroître qu’elle m’avoit touché dans le cœœur et que j’eusse bien souhaité d’avoir une semblable maîtresse. Je ne m’en allai que le plus tard qu’il me fut possible, et je promis encore, en partant, de visiter quelques autres seigneurs, ce que je fis avec beaucoup de soin. Il faut avouer que Nays est belle ; mais Émilie a aussi des attraits qui font que, lorsque l’on ne voit plus Nays, l’on ne songe qu’à Émilie. Je ne me contentois pas de toutes mes anciennes jouissances ; j’eusse bien voulu encore avoir celle-ci, si c’eût été une chose possible ; mais il me sembloit quelquefois que l’on n’y pouvoit parvenir que par le mariage. D’épouser Émilie, c’étoit une mauvaise affaire, n’ayant autres richesses que celles qui étoient fondées sur un procès qui pouvoit être aussitôt perdu que gagné, au lieu qu’en effet sa pauvreté étoit alors manifeste. Néanmoins, je croyois que, si je voulois avoir quelque plaisir, il falloit feindre de l’aimer pour mariage ; si bien que je parlois souvent d’elle à Salviati, et lui disois qu’il ne falloit pas souffrir qu’elle se rendît religieuse ; qu’aussi bien n’étoit-ce pas une véritable dévotion qui l’y portoit, puisqu’elle ne le faisoit que pour ne pouvoir être mariée selon ses ambitions et celles de sa mère ; qu’au reste elle avoit tant de mérites que plusieurs personnes de qualité la prendroient librement, sans demander autre douaire que sa vertu. Je me découvrois après cela de telle sorte que je faisois connoître que je parlois de moi, dont cet homme étoit bien aise, et je pense qu’il en avertit Lucinde. Or parce qu’à toutes les fois que j’allois chez elle je ne voyois pas Émilie, ou bien je ne lui parlois que tout haut devant cette mère, cette contrainte m’étoit fort fâcheuse, à moi qui ai accoutumé de parler quelquefois aux filles en particulier, à la mode de France. Je ne lui pouvois raconter mon amour ; il n’y avoit que mes yeux qui parloient ; mais, dans ces pays, une simple œœillade ou une petite action en disent souvent davantage que les plus longs entretiens des autres nations. Je n’étois pas pourtant satisfait, et j’étois résolu de lui écrire et de prier Salviati de lui faire tenir mes lettres. De faire aussi une lettre d’amour en sa vraie forme, cela me sembloit trop hardi pour la première fois. Je fis seulement un discours où j’introduisois un berger qui se plaignoit de ne pouvoir découvrir sa passion à sa bergère : cela étoit comme une chose indifférente qui ne s’adressoit à personne. Si bien que, l’ayant montré à Salviati, il me promit qu’il auroit assez d’artifice pour le faire voir à Émilie, quoiqu’elle eût juré de ne plus lire aucune chose qui ne parlât de dévotion. Car, en ce qui est des choses qui sont excellentes, l’on ne regarde pas tant au sujet qu’à la beauté de la pièce. En effet, j’y avois mis tous mes efforts et j’avois écrit en italien, à l’aide d’un poëte de cette ville, qui me corrigeoit les fautes que je faisois ; car je ne puis pas encore sçavoir les naïvetés de la langue. Mon solliciteur d’amour, plutôt que de procès, me dit, dès le lendemain, que cela avoit plu à Émilie : tellement que je pris l’assurance de lui écrire deux ou trois lettres d’amour coup sur coup, lesquelles cet homme lui porta fort librement, car nous étions déjà grands cousins ; et Bergamin lui avoit tant dit de bien de moi, qu’avec ce qu’il voyoit il étoit merveilleusement incité à me servir. Il fit bien plus, il obtint une réponse d’Émilie, courte à la vérité, mais aimable, mais favorable et telle que je la pouvois souhaiter. Cette belle permettoit que je la vinsse voir le soir tandis que sa mère, qui étoit un peu indisposée, se tenoit au lit. Je ne manquai point à cette assignation, sans me soucier de ce qui en pouvoit arriver. Je trouvai que la porte de la maison n’étoit que poussée et non point fermée : j’entrai donc et j’allai jusqu’à une salle basse, où Emilie m’attendoit, sans avoir autre lumière que celle de la lune, qui dardoit ses rayons par une petite fenêtre dont le volet étoit ouvert. J’avois pourtant assez de clarté pour voir que je n’étois point trompé et que j’avois devant moi cette beauté merveilleuse. Je la voulus remercier de la faveur qu’elle me faisoit avec les plus belles paroles qu’il m’étoit possible ; mais elle me dit qu’il ne falloit remercier que mon importunité, qui l’avoit vaincue et qui lui avoit fait accorder de me voir, pour apprendre quel sujet j’avois de me plaindre. Je lui répondis que ce m’étoit toujours un bonheur extrême de la voir, comme je faisois, par quelque moyen que cela fût arrivé, mais qu’elle ne devoit pas pourtant rejeter l’obligation que je prétendois d’avoir à sa beauté. J’entrai alors petit à petit dans les discours, et je lui en dis bien plus que je n’avois fait par écrit. Je lui parlai même du dessein qu’elle avoit de se rendre religieuse : elle me dit que cela continuoit, parce qu’elle ne croyoit pas que jamais personne songeât à épouser une fille si malheureuse qu’elle. Il vous faut tout dire, brave Raymond ; je lui repartis alors qu’elle valoit mieux mille fois que quantité de dames qui avoient la fortune plus prospère, et que, si elle me vouloit aimer, je tâcherois de faire cesser ses malheurs et de la rendre la plus contente de la terre. Je lui parlai en ces termes et rien davantage ; et, comme elle s’imagina que je lui promettois de l’épouser, elle me jura aussi de récompenser dignement mon affection. Je lui baisai les mains et les bras tant de fois que je voulus, mais, pour la bouche, je n’y sçus parvenir qu’un seul coup. Je voulus faire après mes efforts en autre lieu, car, nous autres guerriers, nous sçavons qu’il y a des places qui sont plus foibles en un endroit qu’en l’autre. Je tâchai de lui manier le sein, à quoi je réussis deux ou trois fois. J’eusse bien eu envie de passer plus outre et d’avoir d’elle à l’heure même tout ce que j’en pouvois espérer, car, en amour, il n’est rien que de prendre tandis que la fortune nous rit : il vaut mieux avoir dès aujourd’hui ce que l’on ne sçait si on le pourra avoir demain. Néanmoins je trouvai que j’étois fort loin de mon compte : elle me dit que je ne la verrois jamais si je ne vivois d’une autre sorte ; que je me devois contenter du hasard où elle s’étoit mise pour parler seulement à moi, qui étoit si grand, que, si l’on le sçavoit, cela seroit capable de la déshonorer. Je ne la voulus point violenter, parce que je croyois que cela m’eût été inutile ; et, lorsqu’elle m’eût fait entendre qu’il étoit heure de se retirer, je m’en allai aussi doucement comme j’étois venu ; et il falloit que tout le monde fût endormi là dedans ou que les serviteurs et les servantes fussent de son complot, car je n’entendis jamais personne. Je ne voulus point découvrir à Salviati que j’avois été chez elle ; il me suffisoit d’être heureux, sans me soucier que les autres le sçussent. Il croyoit bien que j’étois aimé d’Émilie, m’ayant rendu une de ses lettres ; mais je ne l’avois pas ouverte devant lui, pour lui montrer ce qu’elle contenoit. Néanmoins il me disoit franchement qu’il ne doutoit point que cette belle n’eût envie de me témoigner toute sorte d’affection en récompense de la mienne, à cause qu’elle étoit extrêmement aise de trouver une personne de mérite qui l’épousât et la maintînt dedans le monde, parce qu’en effet elle n’avoit songé au cloître qu’en cas de nécessité. Je ne répondois à cela que par des paroles obscures, afin qu’il les expliquât comme il voudroit. Toutefois j’espérois qu’enfin par ce moyen je pourrois satisfaire mon amour. J’écrivis encore à Émilie, et je reçus une réponse qui me permettoit de l’aller voir pour la seconde fois : mais je n’y fis rien davantage qu’à la première. Elle se mit en colère contre ma violence, et me dit que je la traitois autrement que je ne devois, et que, si mon affection étoit si impatiente, je la devois demander en mariage à sa mère. Il falloit alors parler tout à bon : je lui remontai que j’étois étranger, et que, encore que j’eusse beaucoup de moyens, je n’étois pas si accommodé qu’un homme qui est dessus ses terres ; qu’auparavant que de songer à me marier il falloit me mettre en état de supporter les frais du mariage, et que, d’ailleurs, l’affaire étoit de telle conséquence, qu’elle méritoit bien que j’en écrivisse un mot à mes parens. Elle me dit alors que, si je l’eusse beaucoup aimée, je n’eusse demandé conseil qu’à mon amour, et qu’en ce qui étoit des richesses j’en avois assez dès lors pour la satisfaire. Je pense qu’elle connoissoit bien que je la voulois tromper, car, depuis, elle ne me tint aucun propos favorable ; de sorte que je fus contraint de m’en aller. Je lui écrivis trois lettres depuis, mais je n’eus qu’une seule réponse, par laquelle elle m’accusoit de trahison et d’ingratitude. Je ne laissois pas d’aller chez elle le jour, mais bien souvent je ne la voyois point, ou, si je la voyois, c’étoit sans parler à elle. Je ne parlois qu’à Lucinde, pour m’informer du temps qu’il falloit prendre, pour faire les plus puissantes sollicitations en son affaire ; mais Salviati nous fit entendre que l’on y avoit apporté du retardement par des chicaneries que l’on n’avoit pu empêcher. Comme je me voyois aussi alors hors d’espoir de rien gagner auprès d’Émilie, je ne poursuivis plus ma pointe avec tant d’ardeur ; et, parce que, d’un autre côté, je continuois à voir Nays, qui de jour en jour augmentoit sa bienveillance pour moi, je ne songeai plus qu’à elle et je redoublai mes poursuites. En ce temps-là, le docte Hortensius nous fit aussi passer le temps par ses galanteries, de manière que cela m’apporta du divertissement. Salviati m’a bien demandé, une fois ou deux, comment alloient mes amours et pourquoi je n’allois plus tant chez Lucinde ; mais je lui ai répondu froidement que je craignois de l’importuner. Je pense qu’il a bien vu que j’étois tout changé, puisqu’il ne m’en a point parlé depuis ; aussi j’ai évité sa rencontre autant qu’il m’a été possible, et je n’avois point ouï parler d’Émilie il y avoit longtemps que ce que le seigneur Bergamin m’en dit hier. Je fis le froid, comme vous vîtes : car qu’étoit-il besoin de lui aller accorder ce qu’il disoit ? Il suffit que je vous aie dit ce qui en est, sans augmentation ni diminution, et vous pouvez connoître si Émilie a droit de désirer quelque chose de moi.

Lorsque Francion eut ainsi fini son discours, Raymond lui dit que, de vérité, s’il n’y avoit rien autre chose, Émilie ne le pouvoit contraindre à rien ; mais que pourtant cela lui feroit de la peine, parce que l’on se devoit bien garder d’une fille forcenée comme elle étoit, puisqu’elle en étoit venue là que de découvrir ses plus secrètes affaires, qui étoient même sçues de Bergamin, qui en pourroit faire des bouffonneries partout. Je ne crois pas qu’il le fasse, dit Francion, pour l’intérêt de Lucinde et d’Émilie, qu’il peut connoître maintenant par le moyen de Salviati : je pense qu’elles lui ont donné cette commission de venir vers moi, à cause qu’il est bien plus entrant et plus accord que son ami. Mais, quoi qu’il en soit, ils n’ont point de sujet de se moquer de moi ni les uns ni les autres ; j’ai joui de l’entretien d’Émilie et de quelque chose qui vaut encore mieux : cela n’est-il pas capable de récompenser toutes les peines que j’ai prises pour elle, vu que même d’abord je ne souhaitois que sa seule vue et l’estimois à l’égal de ce qu’il y a de plus cher au monde. L’on peut dire que cela m’a coûté quelque chose, mais c’est si peu que cela n’est pas considérable. Salviati, voyant une fois que j’allois acheter du satin de Gênes pour me faire un habit complet, me dit qu’il en vouloit aussi acheter pour lui faire un pourpoint qu’il vouloit mettre avec des chausses de drap d’Espagne. Il prit de la même pièce, et il me laissa payer le sien avec le mien. Il sollicitoit ainsi quelquefois ma libéralité, et son camarade ne s’oublioit pas à chercher de pareilles inventions ; mais, quand ils n’eussent rien fait pour moi, je ne leur eusse pas refusé cela : à quoi nous servent les biens que pour les dépenser honorablement ? Vous avez raison en ceci, dit Raymond ; il faut avoir pitié de ces bons drôles qui nous font passer le temps. Les hommes sont faits pour se subvenir les uns aux autres, et, pour ce qui est de ces gens-là, ils ne peuvent trouver, de quoi vivre qu’avec des personnes faites comme nous. Si Bergamin revient, je suis d’avis que vous ne méprisiez plus ses remontrances ; il faut plutôt le gagner par la douceur (ce qui sera, je crois, fort facile), afin que l’on soit plus assuré de lui et qu’il n’aille point publier vos amours.

Ils en étoient là lorsque Dorini les vint voir, et, se tournant vers Francion, lui dit que tout étoit perdu, que Nays étoit tellement en colère contre lui, que l’on ne la pouvoit apaiser ; que son amour s’alloit changer en haine ; qu’elle vouloit rompre tout ce qui avoit été fait avec lui, et qu’elle juroit qu’il ne lui seroit jamais rien davantage que ce qu’il avoit été. Quoi donc ! c’est à bon escient, dit Francion, et c’est par son commandement exprès que l’on m’a rebuté chez elle : voilà une chose bien indigne, et je ne mérite point que l’on me traite de la sorte. Il faut écouter les raisons de ma parente, repartit Dorini ; il faut vous conter ce qui est arrivé. Hier au soir, bien tard, l’on lui vint dire que des dames désiroient de parler à elle : c’étoit une Vénitienne, appelée Lucinde, et sa fille Émilie, qui sont ici pour des procès. Elle croyoit qu’elles la voulussent prier de quelque sollicitation envers quelqu’un de nos parens, comme nous en avons quelques-uns qui sont en magistrature, tellement qu’elle dit que l’on les fît entrer, parce qu’elle est extrêmement charitable envers les personnes de son sexe ; mais elle ouït tout autre chose que ce qu’elle attendoit.

Francion avoit tressailli à ce mot d’Émilie, et s’étoit déjà douté de quelque malheur ; mais, bien que Dorini l’aperçût, il ne laissa pas de continuer ainsi : Lucinde, ayant tiré Nays à part, lui dit qu’elle étoit fort fâchée de n’avoir point sçu plus tôt ce qui s’étoit passé entre vous et elle, parce qu’elle fût venue promptement l’empêcher et déclarer que vous aviez déjà promis mariage à sa fille ; que néanmoins elle s’imaginoit que l’affaire n’étoit pas tellement avancée, que l’on n’y pût remédier, et que Nays n’auroit point de sentiment si elle vouloit épouser un homme qui avoit de l’affection pour une autre et qui usoit envers elle d’une tromperie manifeste. Nays avoit assez bonne opinion de ces dames, qui sont tenues pour fort honnêtes ; et pourtant elle ne se pouvoit imaginer d’abord qu’elles fussent fort véritables ; mais enfin Émilie montra les lettres que vous lui avez écrites, ce qui lui fit connoître qu’en effet vous aviez pour elle une extrême passion. Lucinde lui dit même que vous aviez vu sa fille à son desçu, et que vous aviez alors promis de l’épouser. C’est ce qui a merveilleusement étonné Nays, et l’a davantage irritée qu’elle ne fait paroître ; car elle est femme de courage et qui souffre impatiemment un affront. Émilie ne parla pas beaucoup, parce qu’elle ne fit que pleurer autant sa faute comme la vôtre, étant au désespoir d’avoir obligé un ingrat ; mais sa mère parla pour elle et raconta le bon accueil qu’elle vous a toujours fait, sur l’espérance de vous avoir pour gendre ; oubliant même les coutumes de ce pays-ci où les hommes ne sont pas si bien reçus chez les dames comme au vôtre. Nays fut contente des témoignages qu’elle avoit vus : elle dit promptement à Lucinde qu’elle l’assuroit qu’elle n’empêcheroit point que vous ne retournassiez devers Émilie ; et qu’ayant reconnu vos infidélités elle n’avoit garde de faire jamais état de vous et ne vous vouloit pas voir seulement. Lucinde et Émilie s’en allèrent avec cette assurance, et Nays, les reconduisant, les remercia encore du plaisir qu’elles lui avoient fait de l’être venues tirer de la peine où elle s’alloit mettre si elle eût épousé un perfide comme vous. Je crois qu’après elle passa fort mal la nuit ; car le jour n’a pas été sitôt venu, que ses inquiétudes lui ont fait désirer de me voir pour m’apprendre ce qui étoit arrivé. Je n’ai pas pu aller sitôt chez elle, parce que j’étois arrêté à une affaire d’importance. Enfin, comme j’ai été la trouver, elle m’a conté ceci avec des transports et des colères merveilleuses, et m’a dit aussi que vous ne veniez que de sortir, ayant eu dessein de la voir ; mais qu’elle se croiroit coupable d’un grand crime, si elle permettoit que vous eussiez aucune entrée chez elle. Quand elle parle de vous, ce n’est qu’avec ces mots de traître, de perfide, d’ingrat et de monstre, étant réduite à ce point qu’elle veut casser tout ce qui a été fait avec vous. Pour moi je ne sçais que dire là-dessus. Elle s’en prend à moi, disant que je suis cause de son malheur, et que j’ai fait en sorte qu’elle en est venue si avant, lui ayant dit de vous plus de bien qu’il n’y en a. Il faut que je confesse à ma honte qu’elle a raison de se plaindre. Émilie lui a laissé une de ses lettres, qu’elle m’a montrée et je ne pense pas être ce que je suis et n’avoir plus d’yeux ni de jugement si ce n’est vous qui l’avez écrite.

Francion, ayant ouï paisiblement ceci, dit qu’il ne nieroit jamais d’avoir écrit des lettres à Émilie, ni même de l’avoir été voir. Mais, brave Dorini, continua-t-il, ne me connoissez vous plus ? Pensez-vous que j’aie cessé d’être ce que j’étois, ou bien si vous êtes changé de ce que vous étiez ? Ne sçavez-vous pas que nous avons toujours vécu dedans cette liberté, laquelle vous n’avez point trouvé étrange que jusques à cette heure ? Et je ne sçais pourquoi vous m’en parliez avec tant d’animosité. Lorsque je vous ai vu en France chez Raymond, repartit Dorini, je ne m’étonnois pas de vos affections inconstantes et déréglées, parce que vous meniez encore vie de garçon ; mais il faut mener maintenant une vie plus retenue. Je vous avoue, dit Francion, que j’y suis obligé depuis hier, que je contractai avec Nays, et que, si désormais je faisois quelque chose qui y contrariât, je m’estimerois coupable ; mais, lorsque j’ai été voir Émilie, je n’étois point encore lié. Vous ne deviez pas pourtant la rechercher avec tant de passion, repartit Dorini, puisque d’un autre côté vous témoigniez d’en avoir pour ma parente. D’ailleurs vous avez bien passé plus outre, et nous croyons qu’Émilie a de vous une promesse de mariage par écrit. L’a-t-elle montrée à Nays ? dit Francion. Non, de vérité, répondit Dorini ; mais elle craignoit peut-être que l’on ne lui déchirât et que l’on ne lui ôtât cette pièce, qui lui servira beaucoup contre vous. Je vous proteste qu’elle n’en a point, dit Francion. Mais sans tout cela, repartit Dorini, nous nous imaginons que vous avez joui d’elle à votre plaisir. J’ai toujours aimé les voluptés de l’amour, comme vous sçavez, dit Francion, c’est pourquoi vous pouvez croire que je ne serois pas fâché d’avoir eu sa jouissance, et je ne le cèlerois point même si cela étoit ; car c’est quelquefois une partie des contentemens du vainqueur de chanter la gloire de son triomphe. D’ailleurs, si cela étoit, je me figure qu’elle n’en auroit pas davantage d’action contre moi, parce que les juges, voyant cette lascivité de s’être sitôt laissée aller à un étranger, me recevroient à prouver comme elle auroit toujours été de mauvaise vie. Et Nays ne me devroit point rejeter pour cela, puisque l’on ne voit guère d’hommes si insensibles que de refuser leur bonne fortune ; mais tout cela n’est point ; de sorte que je ne pense point avoir failli en façon du monde ni être digne du traitement que j’ai reçu. Pour ne vous rien déguiser, je veux bien même vous raconter tout ce qui s’est passé entre Émilie et moi.

Là-dessus Francion raconta cette histoire, presque en la même sorte, que Raymond l’avoit déjà ouïe, et Dorini avoua que, s’il n’y avoit rien autre chose, de vérité il n’étoit pas si criminel ; mais que l’on auroit beaucoup de peine à le persuader à sa cousine, qui étoit femme entière en ses résolutions, et qu’elle vouloit absolument casser tout ce qui avoit été fait ; que, s’il en falloit venir là, à tout le moins il falloit faire que cela se passât sans bruit d’une part et d’autre : toutefois qu’il promettoit à Francion de ne rien faire contre lui. Raymond, qui avoit beaucoup de pouvoir sur Dorini, le supplia de ne point manquer de promesse à son ami, ne lui demandant autre récompense de l’affection qu’il lui avoit toujours témoignée. Il assura qu’il lui seroit favorable, et les quitta après, les laissant néanmoins dedans l’incertitude.

Cela rendit Francion tout chagrin, car il sçavoit bien que c’étoit un bon parti pour lui que Nays. Il étoit fâché de le perdre et de le perdre encore avec honte ; mais Raymond le voulut tirer de sa rêverie et de son affliction. Il lui dit qu’il se falloit résoudre généreusement à tout ; et que, s’il n’épousoit point Nays, il trouveroit encore assez d’autres femmes ; que cette marchandise étoit assez commune, et qu’aussi bien ne lui étoit-ce pas un si grand avantage de quitter toutes les prétentions qu’il avoit en France pour demeurer en Italie. Raymond lui disoit aussi cela pour son intérêt ; car, en effet, il étoit fâché de ce qu’il faudroit un jour le perdre et s’en retourner en France sans lui ; si bien que, quelque chose qu’il lui eût dite autrefois, il aimoit mieux que son mariage ne se fît point que de le voir achevé. Francion fit semblant d’approuver une partie de ce qu’il lui disoit, et ils furent d’avis de sortir pour passer leur mélancolie ; car il n’étoit pas encore heure de dîner, et ils pouvoient bien entendre la messe.

Ils allèrent dans une église voisine, où il n’y avoit pas beaucoup de monde, et néanmoins, lorsqu’ils passoient entre des piliers, ou qu’ils vouloient entrer dans quelque chapelle, ils se trouvoient toujours tellement pressés qu’ils s’en étonnoient. Enfin, à l’entrée d’une chapelle obscure, Francion sentit que l’on lui fouilloit dans sa pochette ; il avoit toujours été subtil et diligent : il y porta promptement la main et pensa retenir celle d’un petit homme qui avoit fait le coup ; mais il se retira si bien, qu’il ne le put prendre, et même il s’écoula de la presse de telle sorte, que l’on ne le vit plus. Francion s’écria incontinent que c’étoit un coupeur de bourses et qu’il lui avoit pris son argent. Il commanda à ses laquais de le poursuivre ; mais ils n’en purent apprendre aucune nouvelle ; et puis Francion, ayant tâté dans sa pochette, trouva que son argent y étoit encore ; si bien qu’il dit que ce compagnon n’avoit pas eu le loisir d’achever son ouvrage et qu’il se devoit consoler ; au lieu que, si cela lui fût arrivé, il eût eu sujet de dire que toutes sortes de malheurs lui arrivoient ce jour-là. Après cela il entendit la messe avec Raymond, et, comme ils furent hors de l’église, ils eurent dessein de se promener un peu par la ville. Francion se voyoit importuné de tous les petits merciers qu’il rencontroit, lesquels lui demandoient s’il ne vouloit rien acheter de leur marchandise, ce qui commençoit à lui déplaire ; et même il trouvoit toujours en son chemin quelques-uns de ceux qu’il avoit remarqués à la messe, qui étoient des gens assez mal faits, ce qui ne lui présageoit rien de bon. Enfin il s’arrêta chez un parfumeur, où il lui prit envie d’acheter de la poudre de Cypre, et, comme le marché fut fait, il tira tout l’argent qu’il avoit dans sa pochette, car il ne portoit guère de bourse ; et il fut tout étonné qu’il y en avoit trois fois davantage qu’il n’y en avoit mis, et que même c’étoient des pièces de bien plus de valeur. Il fut fort étonné de ceci, et le montra à Raymond, lui disant qu’il croyoit que cet argent étoit crû dedans sa pochette, ou bien qu’il falloit avouer qu’il y avoit à Rome les plus agréables coupeurs de bourses du monde, et qu’au lieu d’ôter l’argent ils en donnoient davantage que l’on en avoit. Que si cela arrivoit toujours ainsi, il y auroit presse à se laisser tâter dans la pochette, et que les coupeurs de bourses de Paris n’étoient que des coquins, au prix de ceux de Rome, de n’user point d’une telle invention si profitable au peuple. Raymond lui repartit que cela ne seroit point mal à propos pour les coupeurs de bourses, de mettre ainsi d’abord de l’argent dans les pochettes ; d’autant que par ce moyen l’on seroit charmé, et que l’on les laisseroit faire après, mais qu’ils emporteroient tout enfin. Vous avez raison, dit Francion ; je pense que ce drôle de tantôt en vouloit faire de même, ou bien qu’il a versé dans ma pochette l’argent qu’il venoit de dérober ailleurs, afin que je le lui gardasse pour un temps ; mais, quoi qu’il en soit, voici des quadrubles que je n’avois point encore maniés. Si cet argent-ci n’est promptement employé, il ne me fera point de profit ; car peut-être n’est-il pas bien acquis ; il faut trouver quelque manière de le dépenser. Comme il disoit cela, il y eut quatre hommes qui s’approchèrent de lui, et l’un d’entre eux lui dit qu’il falloit sçavoir où il avoit pris cet argent, et que non-seulement pour cela, mais pour d’autres choses encore, il avoit charge de le mener prisonnier. Francion dit qu’il n’avoit fait aucun crime pour lequel il méritât ce traitement, et Raymond vouloit faire aussi de la résistance avec ses laquais ; mais il vint là encore une demi-douzaine de sbires, qui sont les sergens de Rome, si bien que c’étoit assez pour s’assurer de la personne de Francion. Il y avoit aussi beaucoup de bourgeois dans la rue, qui prêtoient main-forte à la justice, et d’ailleurs il faut être extrêmement sage dedans cette paisible cité ; car, si l’on avoit outragé un sergent ou un huissier, ou quelque autre petit officier, l’on en seroit puni rigoureusement. Raymond, ayant donc fait tout ce qu’il pouvoit sans aucune violence notable, eût bien voulu que l’on l’eût mené aussi avec son ami, parce qu’il ne le pouvoit abandonner ; mais l’on ne s’efforçoit point de le prendre ; et en tout cas il croyoit que, puisqu’il demeuroit en liberté, il en seroit d’autant plus propre à secourir Francion dedans ses nécessités et à le tirer des malheurs où l’on le vouloit mettre. Il ne sçavoit si c’étoit Nays qui le faisoit arrêter ou bien Émilie, et il ne pouvoit croire qu’elles eussent raison de le traiter de cette sorte. Cependant Francion étoit avec les sbires, qui, pour leur premier ouvrage, se saisirent de tout son argent. Il les pria de le mener sans scandale et de ne le point tenir, ce qu’à peine ils voulurent faire ; car ils craignoient qu’il n’échappât, encore qu’ils l’eussent environné de toutes parts. Ils étoient assez loin des prisons, de sorte que, de peur qu’il ne se sauvât et qu’il ne trouvât quelque secours dans un si long chemin, ou pour quelque autre occasion, ils le firent entrer en la maison d’un officier de justice, qui avoit de l’égard dessus eux. Ils mirent aussitôt l’argent de Francion sur la table, et, ayant considéré tous ses quadrubles, ils dirent qu’assurément ils étoient faux et que c’étoit de ceux que l’on disoit qu’il avoit forgés. Le juge, les ayant assez considérés, dit qu’ils avoient fort mauvaise mine ; mais que ce n’étoit pas assez, qu’il falloit avoir un orfèvre pour les voir et les toucher. L’on en alla querir un aussitôt, qui dit qu’il n’étoit point besoin d’épreuve, et que ces pièces ne valoient rien manifestement. Toutefois, afin d’observer les formes, l’on lui fit user des épreuves de son art, et même il coupa en deux l’un de ces quadrubles[2], qui ne se trouva que fort peu couvert d’or, n’ayant que du cuivre au dedans, et quelque autre métal sophistiqué. Francion fut bien aise de voir que l’on ne l’accusoit que d’une chose de laquelle il sçavoit fort bien qu’il étoit entièrement innocent ; car il craignoit d’abord que ce ne fût Émilie qui le fît arrêter, comme prétendant qu’il lui avoit promis le mariage et qu’il avoit eu une libre fréquentation avec elle ; car, encore que la chose n’eût pas été si avant qu’elle pouvoit aller, elle pouvoit l’avoir fait croire aux magistrats, et leur avoir donné assez de commisération pour le faire prendre prisonnier. Or l’on ne lui parloit point de cela, et, pour ce qui étoit des pièces fausses que l’on avoit trouvées entre ses mains, il dit qu’il n’étoit pas besoin de tant de discours et de tant d’épreuves, qu’à les voir lui-même il jugeoit bien qu’elles ne valoient rien, mais qu’elles n’étoient pas à lui, et qu’il ne sçavoit par quel moyen elles étoient venues dans sa pochette, si ce n’étoit qu’un maraud les y eût mises il n’y avoit pas une demi-heure, l’ayant poussé dedans l’église. Oh ! quelle excuse, disoient les sbires, l’on a bien vu des hommes mettre ainsi de l’argent dans la pochette d’autrui ! Qu’ainsi ne soit, dit Francion, vous voyez que tout mon argent n’est pas faux et qu’il y en a qui est de très-bon aloi. Il le faut bien ainsi, repartit un de la troupe, le bon sert à faire passer le mauvais ; et puis ce que vous avez de bon, c’est de la monnoie que vous avez eue pour vos mauvaises pièces de quelque marchand que vous avez affronté.

Alors un homme, qui faisoit le dénonciateur, s’avança et dit au juge : Il faut que vous sçachiez que cet homme, ayant forgé quantité de fausses pièces, les donne à plusieurs personnes attitrées, qui les débitent, et sans cesse ils achètent quelque chose dans la ville, afin d’en avoir de la monnoie. L’on m’a dit même qu’il s’est associé avec quelques personnes qui prêtent de l’argent et qui se mêlent de la banque, afin de faire courir plus vitement cette trompeuse marchandise. Francion prit alors la parole, et dit à cet homme qu’il étoit un méchant et un imposteur ; et qu’il ne pouvoit prouver aucune chose de ce qu’il disoit ; mais il répliqua que, quand il en seroit temps, il montreroit la vérité de son accusation. Ce n’est pas d’aujourd’hui, ajouta-t-il, que cet homme se mêle de tromper tous les autres : il faut que je vous raconte une de ses fourbes, qui est la plus insigne du monde. Il étoit, il y a quelque temps, en la ville de Gênes, où il faisoit le gentilhomme et le marchand tout ensemble, se mêlant encore de plusieurs autres métiers. Étant là, il feignit d’avoir reçu quantité d’argent de ceux qui lui en devoient ; et il envoya emprunter plus d’une vingtaine de trébuchets les uns après les autres de divers marchands, et à tous il rogna une certaine quantité du poids des pistoles[3] alors il ajusta à ce poids beaucoup de bonnes pistoles qu’il avoit amassées, les rognant toutes autant comme il falloit pour venir à cela. Il n’avoit guère retenu chez lui les trébuchets, de sorte que l’on ne s’étoit douté de rien. Quelque temps après, il s’en alla acheter chez les mêmes marchands beaucoup de marchandise qu’il paya avec ses pistoles rognées, lesquelles étant pesées furent néanmoins trouvées égales au poids des trébuchets, de sorte que chacun étoit bien content. L’on le laissa partir sans lui rien dire, et il s’en alla revendre ses étoffes ailleurs, ayant de surcroît tout l’or qu’il avoit rogné de ses pistoles, dont il fit fort bien son profit, le mettant en lingot pour vendre, et en gardant une partie pour mêler avec de mauvais aloi et forger de fausses pièces, comme celles qu’il nous distribue maintenant. Quelques marchands, ayant depuis de bonnes pistoles à peser, furent fort étonnés qu’elles pesoient davantage que le poids de leur trébuchet ordinaire, et, comme ils eurent essayé d’un autre, ils virent que c’étoient celles qui venoient de cet homme-ci, qui ne pesoient pas tant : ils se communiquèrent l’un à l’autre ce qui leur étoit arrivé, et, se souvenant tous que leur trébuchet avoit passé par les mains de cet homme, ils s’avisèrent de sa tromperie, de sorte qu’ils résolurent de le faire punir s’ils le pouvoient attraper. Ils n’ont pas eu nouvelles de lui depuis, car il n’a fait que courir et changer de nom et d’habit ; mais, maintenant que nous l’avons attrapé, et que je reconnois manifestement que c’est lui, me souvenant de l’avoir vu en plusieurs lieux, je ne doute point qu’ils ne se joignent pour lui faire faire son procès : considérez s’il y eut jamais un homme plus fourbe, et si les François ne sont pas plus malicieux que nous ne nous imaginions. Je sçais bien d’autres tours qu’il a joués, que je dirai en temps et lieu.

Francion s’étonnoit de l’effronterie de cet homme, qui lui imputoit des choses où il n’avoit jamais songé : il faisoit des exclamations contre lui, et protestoit que jamais il n’avoit été à Gênes, et qu’il montreroit que sa vie étoit tout autre qu’il ne disoit ; qu’il étoit gentilhomme de fort bonne part ; qu’il avoit toujours demeuré dans la cour de France, près des princes et des plus grands seigneurs ; qu’il n’y avoit point de François à Rome qui ne le connût, et qui ne pût témoigner la bonne estime où il avoit toujours été. Il se peut faire, ajouta cet accusateur, que les François qui sont aujourd’hui dans Rome soutiendront cet homme-ci, soit pour conserver l’honneur de leur nation, soit parce qu’ils en ont la plupart reçu beaucoup de profit. L’on sçait bien qu’il y a force jeunes gens de bon lieu qui ne tirent pas tant d’argent de leur pays comme ils désirent ; tellement qu’ils ont leur refuge à ce trompeur, qui leur prête sa fausse monnoie, espérant de s’en faire donner un jour de très-bonne en payement, avec un bon intérêt, lorsqu’ils seront en France ; car il ne manque point d’ajouter l’usure à ses autres crimes. Quelquefois il fait aussi par plaisir des libéralités à ceux qu’il voit être les plus nécessiteux. Il en pria un jour à souper des meilleurs drôles et qui avoient tout dépensé le leur auprès des courtisanes ; il leur fit un festin magnifique à six services : au premier étoient les entrées de table, au second le gros du banquet, au troisième les saupiquets[4] et les ragoûts, au quatrième le dessert de fruits crus, au cinquième les confitures et les dragées, mais pour le sixième il étoit merveilleux et extraordinaire : il voulut faire lui-même le maître d’hôtel, et apporta un grand bassin d’argent sur la table. L’on croyoit que ce fût seulement pour laver les mains et qu’il alloit même faire donner les cure-dents ; mais, le bassin étant sur la table, l’on vit qu’il y avoit quantité de pièces d’or, desquelles il supplia la compagnie d’en prendre chacun autant comme il voudroit. L’on dit qu’ils se firent un peu prier par une feinte modestie, mais enfin ils en prirent chacun une poignée, et il en demeura encore ; tellement qu’il les supplia d’achever de vider le bassin, mais ils n’en firent rien pourtant, quoiqu’ils l’eussent bien voulu, car ils étoient honteux de se témoigner si insatiables et si avaricieux envers un homme si prodigue. Il est vrai que j’ai ouï assurer que c’étoit que ces gens-ci lui avoient demandé de l’argent à emprunter, et qu’il avoit voulu faire cette galanterie, encore qu’il leur eût dit d’abord qu’il n’étoit pas certain s’il leur en pourroit donner : tellement que, lorsque la nappe fut levée, ils étalèrent chacun sur la table ce qu’ils avoient pris dans le bassin, et, l’ayant compté, lui dirent qu’ils s’estimoient ses redevables et lui rendroient un jour une pareille somme avec tel intérêt qu’il voudroit. Il les pria de ne se point donner de souci de cela, et qu’il ne vouloit avoir aucun profit avec eux que le contentement de les avoir obligés à se dire ses amis. En effet, c’étoit qu’il lui suffisoit qu’ils lui rendissent un jour son argent sans autre récompense ; car il sçavoit bien encore qu’il y avoit beaucoup à attendre, et que même il se mettoit en danger de tout perdre, puisqu’il n’étoit guère soigneux de tirer des promesses de ceux-ci, qui étoient des enfans de famille dont les pères ne vouloient point payer les débauches. Il vouloit en cela faire le seigneur magnifique, et je ne sçais si ce trompeur Bragadin, qui a tant paru à Venise, a jamais rien fait de plus splendide, encore qu’il se vantât d’avoir trouvé la pierre philosophale, et de faire tant d’or qu’il vouloit par sa poudre de perfection. Cet homme ci ne voudroit-il point aussi nous faire croire qu’il a trouvé le même secret, pour autoriser ses magnificences ? Mais qu’il en fasse ce qu’il voudra, si est-ce qu’il ne dira rien de bon pour lui ; car l’on a fait mourir Bragadin en Allemagne comme un sorcier et un imposteur. Tellement que de se dire semblable à lui, c’est demander un même supplice. Quoi qu’il en soit, nous voyons que les François qui sont dans cette ville ne doivent point être pris pour témoins de sa prudhommie, parce qu’il y en a la plupart qui y sont intéressés et qui reçoivent de lui des courtoisies signalées. Il y a aussi beaucoup de choses à considérer en ce que j’ai dit ; car premièrement l’on voit que, pour prêter et donner de l’argent à tant de monde et faire une dépense telle que la sienne, qui suffiroit à un prince, il faut de nécessité qu’il se mêle d’un très-mauvais métier qui lui donne moyen d’y fournir. L’on remarque aussi les tromperies qu’il fait aux uns et aux autres, et le dommage notable qu’il apporte dans l’Italie, y donnant cours à quantité de pièces qui ne sont point de poids ou qui sont entièrement fausses. L’on pourroit bien aussi trouver quelque nouveau venu, qui seroit de sa nation et qui n’auroit point encore senti les effets de ses libéralités, qui diroit franchement s’il a ouï parler de lui en France, et si ce n’est pas un homme de fort basse étoffe, qui ne doit point vivre splendidement ; et puis nous verrons qu’il est fort aisé d’être libéral, comme il l’est, d’une mauvaise marchandise. Il faudra aussi prendre quelqu’un de ses gens, et lui donner la question, pour tirer de lui le secret des affaires de son maître.

Le juge, qui écoutoit ceci, imposa alors silence à ce dénonciateur, et, le tirant à part, lui dit qu’il avoit tort de découvrir si manifestement les procédures de la justice. Il fit bien de lui commander de se taire, car il avoit un si grand flux de paroles, qu’il disoit tout ce qu’il sçavoit et ce qu’il ne sçavoit pas ; et l’on ne put empêcher qu’il n’ajoutât encore beaucoup de calomnies contre Francion, qui étoient fort éloignées de la vérité, car il attribuoit à lui seul tout ce qu’il avoit jamais ouï conter de tous les charlatans et les imposteurs que l’on avoit vus en Italie. Francion, qui voyoit que tout cela n’avoit aucune apparence et que cet homme en parloit avec une passion affectée, qui lui faisoit faire des postures et des grimaces bien plaisantes, avoit presque envie d’en rire malgré son malheur. Le magistrat qui étoit présent n’étoit pas des plus gros de la ville, de sorte que l’on ne lui portoit pas tant de respect. Il fit taire pourtant ce causeur pour la seconde fois, et enfin, comme il étoit heure de dîner, il dit que l’on parleroit de cette affaire en un autre temps plus commode, et il congédia la compagnie, se faisant garde de la personne de Francion, auquel il voulut alors donner son logis pour prison, en attendant que son procès fût plus avancé. Il dit au dénonciateur qu’il falloit mettre son accusation en bonne forme et ne pas tergiverser comme il faisoit quelquefois, alléguant plusieurs choses qu’il auroit bien de la peine de prouver, et qu’il valoit mieux n’en soutenir qu’une, pourvu qu’elle fût d’importance. Il eut soin, après, de faire donner une chambre à Francion, et même l’on lui apporta aussitôt de quoi manger. Pour lui, il s’étonnoit merveilleusement d’être tombé en un tel malheur : il croyoit quelquefois que l’on le prenoit pour un autre qui avoit fait toutes les fourbes que l’on lui attribuoit, parce qu’il portoit, possible, le même nom, ou qu’il lui ressembloit de visage ; mais les pièces fausses que l’on avoit mises dans sa pochette lui faisoient connoître aussi, quand il y songeoit, que ce n’étoit pas que l’on se fût mépris, mais plutôt que l’on avoit un dessein formé de le calomnier injustement pour le détruire. En tout cas, il se fioit en son innocence, que l’on pourroit connoître visiblement lorsque son affaire seroit mûrement examinée : il avoit aussi une ferme espérance au secours de tous les François qui étoient à Rome, dont il étoit aimé et chéri merveilleusement.

Il ne se trompoit point, en effet, de s’attendre à eux, car, sitôt que Raymond eût publié partout que l’on l’avoit arrêté prisonnier, ils se mirent fort en peine pour en sçavoir le sujet et le délivrer s’il leur étoit possible. Les laquais de Raymond avoient suivi les sbires qui l’emmenoient, et avoient remarqué la maison où l’on l’avoit fait entrer. Pour ce qui étoit des siens, ils ne s’étoient pas trouvés à sa suite lorsqu’il étoit entré en la boutique du parfumeur, s’étant amusés à friponner quelque part. L’on se contentoit de sçavoir où l’on l’avoit mis, mais l’on envoya encore des espions dans cette rue pour n’en bouger, afin de voir si l’on ne lui feroit point changer de lieu. L’on sçut bientôt que l’on l’avoit accusé de fausse monnoie, à cause de quelques pièces fausses que l’on avoit trouvées sur lui : l’on disoit bien que ce n’étoit pas là un sujet de l’arrêter, et tous ses amis se mirent à faire des sollicitations envers les grands qu’ils connoissoient pour remontrer qu’il étoit de très-bonne vie et qu’il n’eût pas voulu faire une lâche action ; mais qu’au contraire il avoit tant de mérite, que toutes les personnes de vertu avoient intérêt à le défendre. Il y eut aussi beaucoup de seigneurs italiens qui promirent d’y employer tout leur crédit. Néanmoins l’on ne put pas obtenir qu’il sortît du lieu où il étoit pour avoir entièrement sa liberté, car l’on dit qu’il falloit qu’il se justifiât auparavant, et que l’on devoit souffrir qu’il demeurât dans cette maison, où il ne recevoit point d’infamie, puisque ce n’étoit pas une prison ordonnée pour les criminels. Voilà donc ce qu’ils purent faire ; et ceux qui étoient de sa conversation ordinaire s’en allèrent reconduire Raymond chez lui, où ils voulurent s’arrêter pour prendre conseil de ce qu’ils avoient à faire le lendemain. Il y avoit Audebert, du Buisson et deux ou trois autres. Hortensius y étoit aussi venu, qui se désespéroit de l’infortune de son cher Francion. Il disoit que la police moderne n’étoit pas bien exercée ; que l’on laissoit courir quantité de monnoie fausse ou rognée sans l’arrêter dès sa source et voir de qui elle venoit, et que, lorsque quelqu’un en avoit, au lieu de la porter aux changeurs établis par les princes, l’on tâchoit de la faire courir et de tromper son prochain ; que c’étoit une conscience d’en user de la sorte ; que cela étoit cause que les faux-monnoyeurs et les rogneurs de pistoles trouvoient toujours quelqu’un à qui ils donnoient leurs mauvaises pièces, et qui les distribuoit après à d’autres ; que celles dont Francion avoit été trouvé saisi étoient venues ainsi de quelque mauvais lieu, et que l’on les lui avoit données par artifice, lui faisant quelque payement en un lieu obscur. Raymond lui dit qu’il ne se falloit point imaginer cela et que Francion se connoissoit trop bien en argent, mais que l’on lui avoit mis ces pièces fausses dans sa pochette comme ils étoient le matin dans une église, et qu’il le témoigneroit à tout le monde. Chacun s’étonnoit de cette méchanceté, et le pédant Hortensius commença à faire des invectives contre les impostures du siècle ! où il disoit des choses si plaisantes, que l’on ne se pouvoit empêcher d’en rire, et l’on souhaitoit même que Francion les sçût, pour se divertir dans son malheur. Cela donna la licence à quelques-uns de dire quelques bons mots sur le sujet qui se présentoit, quoiqu’ils fussent fort affligés de la captivité de leur ami. Hortensius avoit dit, à propos de ceux qui rognent les pièces, que c’étoient des gens qui feignoient d’être fort dévotieux et qu’ils faisoient la procession à l’entour de la croix. C’étoit là une rencontre assez commune et digne de l’esprit de cet homme, qui se servoit à tout risque de ce qu’il avoit ouï dire aux autres. Mais Audebert, prenant la parole, lui dit : Ce n’est pas cela, mon brave docteur, mais c’est plutôt que l’on témoigne le mépris que l’on fait aujourd’hui des lettres, et dont vous vous plaignez incessamment, pour taxer l’ignorance du siècle ; car l’on ne voit plus de pièces, à cette heure-ci, dont toutes les lettres ne soient rognées, et je m’en rapporte à nos quarts d’écus de France.

Chacun loua ce bon mot d’Audebert, où il faisoit paroître la gentillesse de son esprit ; et alors Raymond, en voulant débiter un autre qu’il sçavoit sur les faiseurs de fausse monnoie, les mit incontinent en jeu, et se mit à dire que Francion n’étoit pas comme un certain homme de son pays qui étoit accusé de fausse monnoie et en étoit assez bien convaincu, de manière que personne ne le défendoit, excepté un certain gentilhomme de bon esprit, qui assuroit que l’on avoit tort de blâmer celui-là de faire de faux argent, parce, disoit-il, qu’il ne fait que ce qu’il doit. L’on lui en demanda la raison, et il répondit que cet homme devoit de l’argent à tout le monde et qu’il en pouvoit bien faire pour payer ses créanciers, parce qu’il ne faisoit en cela que ce qu’il devoit. L’on trouva encore cette rencontre bonne ; mais Hortensius y voulut épiloguer pour faire l’entendu, disant que ce n’étoit pas du faux argent, mais du bon que devoit cet homme ; de sorte qu’il ne faisoit pas ce qu’il devoit entièrement et qu’il ne payoit pas bien ses créanciers ; mais qu’outre cela, quand il eût fait de bons quarts d’écus, et tels que ceux qui sortent de la monnoie de Paris, pour payer ses dettes de son propre ouvrage, il eût encore été digne de repréhension, d’autant qu’il n’est pas permis à personne de faire de la monnoie, si ce n’est pour le prince et même de son aveu ; d’autant que le droit de la monnoie est un droit de souveraineté qui n’appartient point aux sujets. Il cita alors les lois et les coutumes, avec quelques fragmens d’anciens auteurs, pour fortifier son dire. Mais l’on lui dit qu’il ne falloit pas éplucher les bons mots de si près, puisqu’ils n’étoient allégués que pour passer le temps. L’on ne laissa pas néanmoins de trouver que ses remarques étoient fort bonnes et de lui en donner de la louange, pour ne le point mécontenter ; alors il rentra sur l’abus qui se commettoit aux monnoies, et en dit ce qu’il en sçavoit de reste ; tellement qu’Audebert, voyant la passion qui l’animoit, lui dit qu’il croyoit que, s’il étoit jamais roi de Pologne, comme il avoit espéré, il mettroit bien un autre ordre dans son royaume contre ces abus. Ne vous en moquez point, dit-il ; il est vrai que je le ferois, si Dieu me faisoit la grâce de parvenir à cette dignité. J’ordonnerois que ceux qui seroient suffisamment convaincus d’avoir altéré ou falsifié les monnoies seroient plongés dans de l’huile bouillante, comme j’ai ouï dire que l’on faisoit autrefois ; mais j’aurois encore une autre invention qui témoigneroit mon érudition et ma lecture : c’est que je ferois quelquefois verser de l’or fondu dedans la bouche des faux-monnoyeurs ainsi que les Parthes en versèrent dans celle de Marcus Crassus, comme j’ai lu dans l’Histoire ou l’Épitomé de Lucius Florus, et aussi dans mon Dictionnaire historique de l’impression de Lyon et en plusieurs autres lieux ; et puis je dirois : Saoûle-toi de ce que tu as tant aimé ! C’est ainsi que disoit Thomiris, reine des Scythes, à Cyrus, lui faisant avaler du sang humain. Voilà un très-docte supplice, dit Audebert ; il est vrai que Crassus n’étoit point accusé de fausse monnoie ; toutefois il suffit qu’il étoit avaricieux. Mais quelles peines ordonnerez-vous contre ceux qui accusent à faux les innocens, comme notre ami Francion ? Il leur faut ordonner la même peine, dit Hortensius, car ils sont dignes de souffrir le mal qu’ils veulent procurer aux autres. Cela est très-bien pensé, dit Audebert ; plût à Dieu que l’on traitât de la sorte ces faux accusateurs ! Il en eût dit davantage avec cet agréable pédant, n’eût été que cela se tournoit toujours en raillerie et qu’il falloit considérer sérieusement l’affaire qui se présentoit. Dorini arriva quelque temps après pour apprendre des nouvelles certaines de ce qu’il avoit ouï dire par la ville de la prise d’un gentilhomme françois, ne pouvant s’imaginer que ce fût Francion, encore qu’il l’eût ouï nommer. Il avoit témoigné, le matin, qu’il étoit fâché contre lui à cause de l’inconstance de ses amours et de la tromperie qu’il croyoit qu’il eût faite à sa cousine Nays ; mais pourtant il eut pitié de son infortune lorsque l’on lui en eut fait le récit, et il s’offrit de s’employer avec les autres pour le faire sortir de cette mauvaise affaire. Or, parce qu’il étoit heure de souper, il y en eut quelques-uns qui s’en retournèrent chez eux, et il n’y eut qu’Audebert et Hortensius qui demeurèrent avec Raymond. Pour Dorini, il s’en alla incontinent trouver Nays, et, lui ayant raconté ce qui étoit arrivé si Francion, elle n’en eut point de regret ; au contraire, elle dit qu’elle en recevoit de la satisfaction, et que c’étoit une punition manifeste qu’il recevoit de la part du ciel ; parce que, s’il n’avoit falsilié les monnoies, au moins il avoit falsifié ses affections et corrompu l’amour, qui est le plus doux lien de la société des hommes. Son cousin ne lui voulut rien dire davantage de ce jour-là, parce qu’il voyoit que sa colère continuoit. Il avoit déjà parlé à elle dès la première fois ; il lui avoit dit tout ce qu’il avoit appris de la bouche même de Francion, mais tout cela lui avoit été inutile.

Cependant, comme Raymond soupoit avec Audebert et Hortensius, les sbires vinrent à leur logis, en ayant eu charge de celui qui leur commandoit, pour prendre les hardes et les coffres de Francion, et voir s’il n’y avoit point encore de fausse monnoie, ou des outils pour en faire, afin que cela servit de preuve. Ils avoient aussi dessein d’arrêter ses valets, afin de les interroger, pour sçavoir s’ils ne lui aidoient point à cela ; et, comme leur troupe faisoit déjà du bruit dans la rue, parce qu’ils avoient encore d’autre monde avec eux, Raymond y prit garde et se douta de l’affaire. Ils étoient venus grand nombre pour une si grande entreprise, car ils avoient accoutumé d’en redouter quelquefois de moindre ; mais cette multitude ne servoit de rien qu’à leur nuire et rendre leur dessein plus connu et moins facile à exécuter. Raymond jura qu’il les empêcheroit d’entrer autant comme il pourroit, et il s’en alla incontinent barricader une porte d’entre-deux, parce qu’ils avoient déjà gagné la première. Ce qui fut cause qu’ils n’étoient pas encore entrés plus avant, ce fut leur sottise et leur coyonnerie, car il n’y en avoit pas un qui osât entrer le premier, et c’étoit un plaisir de voir qu’encore qu’en d’autres occasions ils ne se rendissent pas beaucoup d’honneur l’un à l’autre, si est-ce qu’ils vouloient faire alors des cérémonies sur leur âge, sur leurs qualités et sur l’ordre de réception en leur charge. Enfin, voyant que l’on avoit fermé cette porte, ceux qui connoissoient la maison s’avisèrent qu’il y en avoit une autre dans une petite ruelle. Ils s’y coulèrent vitement, et les derniers, poussant ceux qui étoient devant, les y firent entrer malgré qu’ils en eussent. Ils trouvèrent dans la cour les deux laquais de Francion, dont quelques-uns se saisirent aussitôt, et les menèrent au juge. Raymond, ne s’étant point douté de cette surprise, craignoit que l’on ne le voulût arrêter aussi et que l’on ne s’imaginât qu’il se mêlât de faire de la fausse monnoie avec Francion, puisqu’il demeuroit en même logis. Il se retira dans sa chambre avec Audebert et Hortensius, afin d’y être plus fort, et ce pédant ne cessoit de jurer : Vertu de Jupiter ! que n’ai-je la force d’Hercule, pour aller rembarrer cette canaille ! Je leur couperois à tous la tête, en eussent-ils autant que l’hydre ! Il faisoit encore plusieurs exclamations collégiales qui eussent fait rire ceux qui les entendoient, s’ils n’eussent songé à autre chose. Cependant les sbires, étant entrés en la chambre de Francion, que l’hôte avoit été contraint de leur montrer, ils y firent un terrible ravage, renversant tous les meubles et fouillant jusque dans la paillasse du lit. Mais, comme ils ne trouvèrent rien d’importance qui fût caché, il prirent seulement deux malles et une layette, qu’ils voulurent emporter. Raymond s’imagina alors que, puisqu’ils ne se donnoient point le soin de le chercher, ils n’en vouloient pas à lui. Il s’avança donc vers eux, et, comme il ne manquoit de hardiesse, il leur demanda ce qu’ils faisoient. Voyant aussi qu’ils vouloient emporter ses coffres, il y voulut résister, disant qu’ils lui appartenoient et que l’on n’avoit que faire de se soucier de ce qui étoit dedans. Quelques-uns lui dirent que, s’il étoit sage, il ne feroit point de résistance contre les ordonnances de la justice ; mais, nonobstant cela, il ne laissoit pas d’avoir envie de se rebeller, et Audebert et Hortensius vinrent aussi avec des visages furieux. Ces hommes, qui étoient la plupart plus pacifiques que guerriers, se contentoient de faire ce que l’on leur avoit commandé, sans s’amuser à combattre avec ces hommes-ci, où ils eussent pu gagner quelque coup, sur l’incertitude d’en avoir raison, car c’étoient des étrangers qui s’en pouvoient fuir, et que l’on ne reverroit jamais. Quelques-uns s’arrêtèrent donc à les amadouer par de belles paroles, et cependant les autres emportèrent vitement les coffres. Raymond, ayant repoussé ceux qui parloient à lui, vouloit aller empêcher que les autres ne sortissent avec leur butin, mais ils l’arrêtèrent encore, et, voyant sa furie, ils furent d’avis de songer aussi à se retirer eux-mêmes, et, le quittant soudain, ils prirent le chemin de l’escalier avec une telle vitesse, qu’ils se culbutoient les uns les autres ; et, quand ils furent à la porte, ils ne firent point de cérémonies pour sortir, comme ils avoient fait pour entrer. L’hôte dit à Raymond qu’il sçavoit bien que Francion n’avoit rien dedans ses coffres qui le pût faire soupçonner d’aucune chose, et qu’il les avoit vus souvent ouverts ; tellement qu’il ne se falloit pas tant soucier si l’on les emportoit. Toutefois, Raymond poursuivit les sbires jusques à la rue, et, comme il les vit éloignés, il ferma toutes les deux portes, afin d’être en assurance. Il s’en retournoit alors à sa chambre, lorsqu’il vit passer un homme au travers de la cour, qui couroit d’un côté et d’autre, comme pour en chercher l’issue. Il faisoit déjà assez obscur, mais il connut bien pourtant qu’il n’étoit pas du logis et que c’étoit un des satellites qui s’étoit égaré. Il l’alla prendre au collet et le mena dedans sa chambre. Cet Italien, se voyant pris, ne faisoit autre chose que le prier qu’il le laissât sortir, d’autant qu’il n’étoit point venu là pour y faire du mal. Et vous autres, sergens, êtes-vous capables de faire du bien ? dit Raymond ; n’êtes-vous pas de cette troupe qui vient de sortir ? Il ne lui put nier cela ; tellement que Raymond lui dit qu’il payeroit pour les autres et que, tant que Francion seroit prisonnier, il le seroit aussi ; qu’encore n’en seroit-il pas quitte à si bon marché, parce qu’il le feroit mourir cruellement, s’il ne lui déclaroit les auteurs des fourbes que l’on avoit jouées à son ami, et qui c’étoit qui les avoit employés dedans cette affaire. Raymond voyoit, à la physionomie de ce personnage, qu’il avoit en l’âme je ne sçais quoi de traître et de méchant ; de sorte qu’il avoit un certain mouvement dans l’esprit qui lui persuadoit qu’il pouvoit bien sçavoir quelque chose des conspirations que l’on avoit faites contre la vie et l’honneur de Francion ; et il arriva que cet homme eut aussi tant de crainte de le voir parler de cette sorte, qu’il se figuroit qu’il sçavoit quelque chose de ses méchancetés ; tellement qu’il crut que, s’il ne les découvroit librement, il le tueroit sans miséricorde. Comme il lui eut donc fait encore quelques menaces, il lui assura qu’il lui diroit tout ce qu’il sçavoit, pourvu qu’il lui pardonnât ses fautes ; et alors Raymond lui commanda de dire promptement ce qu’il avoit sur le cœœur ; mais l’appréhension l’avoit tellement saisi, que tous les membres lui trembloient et qu’il ne pouvoit presque parler. Il demandoit du terme ; mais Raymond n’en vouloit point donner, et il commença de crier miséricorde. L’hôte avoit bien vu que Raymond l’avoit arrêté, dont il étoit extrêmement marri, car il eût bien voulu que l’on n’eût point fait de telles violences dans sa maison, parce qu’il craignoit que l’on ne l’accusât d’y avoir part, et que cela ne le mît en peine. Il vint donc dire à Raymond qu’il le supplioit de le laisser aller ; mais Raymond, qui étoit merveilleusement en colère, jura qu’il le tueroit lui-même s’il ne lui laissoit faire ce qu’il désiroit ; et Hortensius, qui étoit à cette heure-là le plus fol, le repoussa rudement et lui pensa faire sauter les montées plus vite qu’il ne désiroit ; de sorte qu’il fut contraint de se retirer en son logement, sans oser se plaindre davantage. Hortensius revint après dans la chambre de Raymond, où étoit aussi Audebert et quelques valets qui tenoient le prisonnier. Raymond continua à lui dire qu’il le feroit mourir avant que la nuit fût passée, s’il ne confessoit toutes les circonstances de son crime ; et qu’auparavant il s’en alloit lui faire donner la gêne. Premièrement il lui demanda qui il étoit, et aussitôt il dit qu’il s’appeloit Corsègue et qu’il étoit un ancien serviteur de la maison de Valère, gentilhomme romain. Raymond se souvenoit à peu près qui étoit ce Valère, dont Francion lui avoit parlé autrefois comme d’un homme qui lui étoit fort ennemi. Voyant que ce méchant homme cessoit de parler après avoir dit cela, il lui commanda d’en dire davantage ; mais il le supplia encore qu’il attendît qu’il eût repris ses esprits. Audebert lui remontra qu’il employoit plus de paroles à faire ses supplications qu’il n’en eût fallu pour déclarer les choses que l’on lui demandoit, et qu’il faisoit passer le temps inutilement ; de manière qu’il dit qu’il ne pouvoit dire autre chose, sinon qu’il étoit venu pour assister les sbires qui venoient faire leur recherche dans la maison d’un homme accusé de fausse monnoie, et qu’encore qu’il ne fût pas sbire il alloit ainsi souvent avec eux pour leur servir de support ; et qu’en ce qui étoit de l’entreprise qu’ils avoient faite, c’étoit par ordonnance de justice. Raymond lui dit qu’il y avoit du malentendu là-dessus, et que, puisqu’il n’étoit pas officier de justice, ce n’étoit pas sans mauvais dessein qu’il se rangeoit avec eux, mais il ne le vouloit point avouer. Au contraire, il dit qu’il y en avoit plusieurs qui en faisoient de même que lui. Le courage lui étoit petit à petit revenu : il avoit dessein de garder le secret tant qu’il pourroit ; mais Raymond, voyant son opiniâtreté, fit allumer du feu et y fit mettre rougir une pelle pour lui en chauffer la plante des pieds. Il tâchoit encore à se souvenir de quelque autre tourment pour le gêner, et il les proposoit tous à ce méchant Corsègue, afin de l’épouvanter davantage ; mais à peine se pouvoit-il imaginer alors que des hommes fussent si impitoyables que de traiter ainsi leur semblable : il faisoit le prud’homme et le consciencieux, disant qu’il eût mieux aimé mourir que de faire tort à son prochain ; qu’il tâchoit seulement de gagner honnêtement sa vie, en sollicitant quelquefois des affaires ou bien en faisant quelquefois le commandement des juges avec les ministres de la justice ; mais on ne le tenoit pas néanmoins pour un innocent. Hortensius disoit tout haut que, s’il étoit coupable de l’injure qu’on avoit faite à Francion, il n’y avoit supplice au monde qui ne fût trop doux pour le punir ; que ce n’étoit pas assez de l’attacher à un corps mort, comme Mézentius[5] y faisoit attacher ceux qui l’avoient offensé ; ni de le jeter dans le taureau d’airain où Phalaris[6] fit brûler celui qui l’avoit forgé ; ni de lui couper les sourcils et les frotter de miel l’exposant au soleil, et l’enfermer dans un tonneau garni de pointes de clous, pour le jeter du haut en bas d’une montagne, comme les Carthaginois firent à Régulus ; et que tout ce que les tyrans mêmes avoient inventé étoit peu de chose. Alors, se tournant vers Raymond, il lui dit : Voulez-vous que j’aille chercher quelques livres d’antiquités, afin d’y voir les plus horribles supplices dont les sauvages nations se soient servies, afin que nous tâchions de les pratiquer. Raymond ne se put tenir de rire d’une telle naïveté, et il lui dit qu’il n’étoit pas besoin de prendre tant de peine. Corsègue, voyant que l’on rioit autour de lui, en eut une meilleure espérance ; de sorte que, nonobstant toutes les menaces que l’on lui fit après, il ne voulut rien dire autre chose que ce qu’il avoit déjà dit ; mais la pelle commençoit de rougir, et l’on lui déchaussoit déjà ses souliers, lorsque Audebert dit : Donnons-lui un trait de corde avant que de lui brûler la plante des pieds. Il avoit trouvé une corde dont il l’entoura par-dessous les aisselles, et puis il l’attacha fermement à deux crampons qui tenoient dans la muraille au-dessous des fenêtres, et qui servoient à y mettre des barres ; après il lui attacha un bout de corde à chaque pied, et ils se mirent tous à le tirer de toute leur force, ce qui lui fit assez de mal ; mais pourtant il persistoit dedans son opiniâtreté. Raymond dit que c’étoit que l’on ne le traitoit pas assez rudement, et qu’ils n’avoient point les instrumens tout prêts pour le gêner ; mais qu’il falloit lui chauffer les pieds. L’on lui ôta donc ses bas de chausses, et l’on tira du feu la pelle qui étoit toute rouge. Il vit bien alors que c’étoit tout à bon, tellement qu’il crut qu’il seroit un sot, s’il se laissoit ainsi martyriser faute de découvrir la vérité. Il dit donc que c’étoit à ce coup qu’il alloit déclarer tout ce qu’il avoit sur sa conscience. Tu ne t’en sçaurois plus dédire, repartit Raymond ; car voilà que tu avoues que ce que tu nous as dit jusqu’à cette heure est faux ou de peu d’importance, et que tu as bien d’autres secrets à révéler. Il ne faut plus que tu penses nous faire accroire que nous devons déjà être satisfaits. Je vous dirai tout, ajouta-t-il, et plus que vous n’espérez. Commence, dit Audebert ; nous permettons que tu te mettes à ton aise, pour raconter tout ce que tu voudras. Mais me promettez-vous de me pardonner, dit-il alors, et ne me fera-t-on rien après ? Non, je te le jure, dit Raymond. Je vous ai déjà dit qui je suis, continua-t-il, et je vous assure qu’en cela il n’y a aucune menterie. Valère est un gentilhomme de bonne maison, chez le père duquel j’ai servi longtemps d’estafier, et depuis je me suis attaché au service du fils, chez lequel je n’ai pourtant pas fait grande fortune ; car notre maître a plus d’apparence que d’effet, et sa richesse n’est pas si remarquable que l’antiquité de sa noblesse : toutefois je l’aime de telle sorte, qu’il n’y a rien au monde que je ne voulusse faire pour lui, excepté de lui donner ma vie, qui, à la vérité, m’est chère sur toutes choses, comme vous pouvez voir ; car, si j’étois content de mourir pour lui, je permettrois maintenant que vous fissiez de moi ce que vous voudriez plutôt que de vous découvrir ses secrets, ainsi que je vais maintenant faire pour ma conservation. Vous sçaurez donc qu’il y a longtemps qu’il veut du mal à ce François que l’on arrêta hier, et qu’il a même tâché autrefois de le faire mourir, l’ayant fait mettre en une prison dont il croyoit qu’il ne sortiroit jamais. Néanmoins il a été tout étonné dès qu’il a sçu son arrivée à Rome, et que même il continuoit d’aller voir Nays dont il possédoit la bienveillance. Cela lui donnoit des pointes de jalousie et de rage, qui étoient plus violentes que je ne vous les sçaurois représenter. Il aimoit Nays pour ses perfections, et aussi pour ses richesses qui eussent servi beaucoup à réparer les ruines de sa maison : tellement que cela lui étoit fort fâcheux de perdre une si bonne fortune. Il a donc résolu de perdre Francion, et de lui faire ôter l’honneur et la vie, le faisant accuser de fausse monnoie. Il y a longtemps que nous l’avons fait épier dans les églises et les autres lieux publics, par les plus expérimentés coupeurs de bourses, pour lui faire mettre de fausses pièces dans sa pochette ; mais cela ne s’est pu exécuter qu’à ce matin, et tout incontinent l’on a tâché de lui faire envie d’acheter quelque chose, et l’on disoit à tous les merciers, que l’on trouvoit en chemin, qu’il y avoit un gentilhomme françois un peu plus loin qui les demandoit ; mais il s’est arrêté de lui-même chez un parfumeur, où ayant tiré son argent de sa poche, nous l’avons attrapé, et nous l’avons mené chez un juge qui est à la dévotion de mon maître et fera tout ce qu’il voudra. Il s’est trouvé là aussi un homme, qui a été gagné à prix d’argent, qui a accusé Francion de beaucoup de crimes, lesquels il doit soutenir fermement. Pour rendre aussi l’affaire plus criminelle et hors de doute, je suis entré céans cette après-dînée, avec un petit coffre-fort sous mon manteau, où il y avoit quantité de pièces fausses, et j’avois dessein de le mettre dans la chambre de Francion. Vous étiez allé en ville, et l’on balayoit les chambres ; je suis entré partout sans difficulté, faisant semblant de demander quelqu’un ; mais j’ai pris une chambre pour l’autre, et au lieu de mettre le coffre dans celle de Francion, je l’ai mis dans celle-ci : je crois que vous le trouverez encore caché à la ruelle du lit. Or ce n’étoit pas assez au gré de mon maître d’avoir fait cela ; il m’a mis en main des outils à faire de la fausse monnoie, enveloppés dans un sac de cuir, lesquels je portois tantôt étant entré avec les sbires, et je les ai quittés incontinent parmi la confusion, et mon dessein étoit de les cacher dans quelque cabinet proche de la chambre de Francion, afin d’y mener après mes compagnons et de leur faire prendre cela comme venant de lui ; mais je n’ai pas pu mettre ce sac ailleurs que dans un petit grenier où je l’ai caché ; et, comme je revenois pour avertir les sbires qu’il falloit faire une recherche générale, j’ai trouvé qu’ils s’étoient évadés, et que j’étois demeuré seul à mon dommage.

Tandis qu’il achevoit de dire cela, l’on alla chercher avec une chandelle en la ruelle du lit, et l’on y trouva le petit coffre qu’il disoit ; mais l’on n’avoit pas la clef pour l’ouvrir, et néanmoins, en le hochant, l’on connut bien qu’il y avoit dedans beaucoup de monnoie. L’on le rompit à force de frapper dessus, et l’on trouva que c’étoient toutes pièces fausses. Mais, comme l’on s’amusoit à cela, Corsègue voulut encore que l’on lui prêtât de l’attention, et il continua de parler ainsi : Si mon maître sçait un jour ce que je vous ai dit, il me voudra beaucoup de mal ; mais il n’a pas pourtant sujet de se plaindre de moi, car, ayant fait tout ce que j’ai fait, il me semble que c’est assez, puisque je m’étois mis en de grands dangers pour lui. Au reste, puisque je vous ai déclaré ces secrets, il ne faut point que j’épargne les autres, encore que vous ne m’en sollicitiez pas, car je serois fâché qu’il fût accusé tout seul de quelque entreprise où les autres auroient part. Vous sçaurez donc que Nays a encore été recherchée par un seigneur vénitien qui s’appelle Ergaste ; celui-ci étoit autrefois merveilleusement jaloux de mon maître, et mon maître étoit aussi fort jaloux de lui ; mais, parce qu’ils avoient vu qu’ils n’étoient acceptés d’elle ni l’un ni l’autre, et qu’elle se moquoit d’eux également pour n’estimer qu’un étranger, ils avoient cessé leur inimitié pour faire ensemble une conjuration contre celui-ci, et ils avoient tant fait, qu’il avoit été arrêté dans une forteresse de leur ami ; et puis un certain écrivain, appelé Salviati, avoit après contrefait des lettres fort désobligeantes au nom de Francion, pour envoyer à Nays, afin de lui faire croire qu’il la méprisoit et qu’il l’abandonnoit pour jamais, sans avoir souci de venir à Rome. Mais Francion est arrivé depuis quelque temps, contre l’attente de Valère et d’Ergaste, qui recommençoient chacun leur recherche de leur côté et faisoient à qui mieux mieux, tellement qu’ils reprenoient leurs vieilles inimitiés. Alors, ayant sçu que celui-ci étoit rentré en faveur, ils se sont vus derechef pour conférer sur cette affaire, et tout au moins ils se sont accordés au désir qu’ils avoient de le ruiner. Ils ont juré qu’ils feroient chacun tout du pis qu’ils pourroient contre lui, et qu’ils y emploieroient leurs meilleures inventions. Or je vous ai dit de quelle sorte Valère a eu dessein de perdre Francion pour le faire condamner à mort, ou tout au moins le mettre en si mauvaise odeur près de sa maîtresse qu’elle ne veuille plus de lui. Mais Ergaste y a procédé d’une autre voie, ainsi que j’appris dernièrement de Salviati, qui est un homme corrompu qu’il emploie en toutes ses affaires. Il a sçu qu’une Vénitienne, appelée Lucinde, étoit venue ici avec sa fille Émilie, non pas tant pour solliciter quelque procès, comme elle fait accroire, que pour voir si sa fille y trouvera une meilleure fortune que dans leur ville. Or il a eu autrefois une grande fréquentation avec ces dames et il a été fort amoureux d’Émilie, de qui même l’on tient qu’il a joui ; si bien que, s’il ne l’épouse, à cause qu’elle est trop pauvre, tout au moins voudroit-il qu’elle en eût attrapé quelque autre, non-seulement pour le bien qu’il lui désire, mais afin d’être déchargé d’elle. Et, parce qu’il sçait que Francion est d’une complexion si amoureuse, qu’il se pique fort aisément, il s’est imaginé qu’il auroit de l’affection pour Émilie aussitôt qu’il l’auroit vue ; car, en effet, l’on tient que c’est une des plus belles dames que l’on puisse voir. Il n’a été question que de faire en sorte qu’il la rencontrât, afin qu’il eût le désir de la connoître ; et, pour parvenir à ceci, il s’est servi d’un certain bouffon appelé Bergamin, qui faisoit semblant d’affectionner Francion, mais qui néanmoins étoit beaucoup plus aise d’obliger Ergaste, qu’il connoissoit de plus long temps. Celui-ci mena Francion en une certaine église, où il sçavoit qu’Émilie devoit être avec sa mère, et il feignit de ne les connoître point, pour mieux couvrir son jeu. Il sortit, comme pour les suivre, et vint apprendre une heure après à Francion qui elles étoient. Depuis, il lui fit connoître Salviati, qui se disoit être leur solliciteur, et qui lui promit de le mener dans leur maison, pour voir cette belle fille qui lui donnoit tant de désirs. Il l’y mena donc ; et, dès que Francion l’eut vue, il en devint éperdument amoureux, jusqu’à lui écrire quantité de lettres que Salviati lui a fait tenir ; et on croit qu’il l’a été voir le soir à la dérobée, et que même il lui a donné une promesse de mariage. Il a fait en cela plus qu’Ergaste n’espéroit, car il s’attendoit seulement qu’il fréquenteroit souvent chez Lucinde et que Nays, en ayant ouï parler, en seroit tellement irritée, qu’elle le quitteroit pour une telle perfidie. Mais voilà le comble du malheur pour ce pauvre homme, qui s’est empêtré de toutes façons dans les filets que ses ennemis lui ont tendus. Salviati est un homme assez secret ; il ne m’auroit jamais dit cela, si je ne lui eusse fait connoître que j’étois employé pour Valère en de semblables entreprises ; encore je vous jure qu’il a fallu que cette liberté de parler lui soit venue entre les pots et les bouteilles.

Corsègue en demeura là-dessus, et ceux qui étoient présens s’étonnèrent de tant de fourbes qui sortoient de l’esprit vindicatif des Italiens. Ils souhaitèrent que la justice en eût connoissance, pour en faire la punition et pour remettre Francion en liberté ; et ils se promirent bien qu’ils divulgueroient toutes ces choses, afin que l’on reconnût son innocence. Raymond dit à Corsègue qu’il n’avoit pas encore sujet d’être entièrement satisfait, s’il ne lui promettoit de redire devant les juges tout ce qu’il avoit dit devant lui. Mais, répondit-il, je serai par ce moyen hors d’espoir de rentrer en grâce auprès de mon maître : n’est-ce pas assez de vous avoir déclaré ses secrets ? Non, ce dit Raymond ; car, encore que nous les disions, l’on ne nous croira pas, si tu ne les assures avec nous. Au reste, si tu ne promets maintenant de le faire avec des sermens inviolables, tu n’es pas exempt de la mort ; que si tu le fais aussi, je te promets de ma part que tu n’auras plus que faire de ton maître, et que nous te récompenserons splendidement et t’emmènerons en France, si tu le désires, te rendant si content, que tu n’auras pas de raison de te plaindre d’un peu de mal que nous t’avons fait.

Raymond disoit ceci avec tant de franchise, que Corsègue s’assuroit un peu sur ses paroles ; tellement qu’il lui promit tout ce qu’il voulut et lui en jura avec tous les sermens qu’il lui commanda de faire. Mais Audebert, tirant à part Raymond, lui remontra que cet homme étoit un méchant auquel l’on ne se devoit point fier, et que peut-être le lendemain, lorsqu’il seroit devant les juges, il désavoueroit tout ce qu’il avoit dit et se soucieroit fort peu de toutes les imprécations qu’il avoit faites ; qu’il valoit bien mieux tirer de lui quelque autre assurance et lui faire écrire et signer tout ce qu’il avoit dit, afin de le représenter à la justice et qu’il lui fût impossible de le nier. Raymond trouva cette proposition bonne, et, quoiqu’il dît que l’on ne devoit pas se défier de lui, l’on lui donna une plume, de l’encre et du papier, et l’on lui fit écrire qu’il confessoit d’avoir fait mettre de fausses pièces dans la pochette de Francion, à l’instigation de son maître, et d’avoir encore porté chez lui un coffre plein de semblables espèces, avec des outils de faux-monnoyeurs, afin de l’accuser malicieusement et de le faire trouver coupable. L’on lui fit après signer cela ; et, parce qu’il marchandoit beaucoup d’achever cette besogne, Raymond et Audebert redoublèrent leurs menaces, qui l’épouvantèrent tellement, qu’il fit tout ce que l’on vouloit. L’on alla après chercher dans le grenier, où l’on trouva le sac avec les outils, et l’on les garda pour les montrer en justice.

La nuit étoit alors fort avancée ; Raymond fit enfermer son prisonnier dans une chambre avec ses gens, qui le firent coucher. Pour lui, il se coucha aussi, et Audebert et Hortensius en firent de même ; mais ils ne dormirent guère, chacun ayant beaucoup de hâte d’aller travailler à la délivrance de leur ami. Comme ils furent levés tous trois, Raymond laissa Audebert avec les serviteurs à la maison pour garder Corsègue, et il s’en alla avec Hortensius au lieu où étoit Francion. Il demanda de parler à lui, car il eût bien voulu lui faire sçavoir ce qui étoit arrivé, afin qu’il ne prît point de mélancolie et qu’il espérât de sortir bientôt ; mais l’on lui dit qu’il ne parleroit point à lui ; ce qui le fâcha extrêmement. Il avoit dessein de parler aussi au juge, et cela lui fut permis. Il lui raconta qu’ils avoient chez eux un homme qui étoit venu avec les ministres de justice, qui leur avoit déclaré que les fausses pièces de Francion lui avoient été mises dans sa pochette, et que tout ce qui s’étoit ensuivi n’étoit qu’une fourbe que Valère, son ennemi, lui faisoit jouer ; et, pour une plus grande assurance, il lui montra la certification que Corsègue avoit signée. Ce juge vit bien que l’on avoit retenu cet homme, quoique l’on ne l’en eût point averti : ses compagnons s’étoient imaginé qu’il étoit sorti d’avec eux par quelque endroit où ils n’avoient pas pris garde, tellement qu’ils n’avoient pas fait de plainte de sa rétention. Néanmoins le juge, se doutant que l’on l’avoit violenté et soutenant fort le parti de Valère, dont il sçavoit un peu la vie, rebuta grandement Raymond ; il lui dit qu’il entreprenoit sur la justice d’avoir retenu un homme et de l’avoir obligé à écrire une déposition ; que cela ne se devoit faire que devant les magistrats, et qu’il sembloit qu’il se voulût faire la justice lui-même. Raymond repartit que, dans la nécessité, l’on tiroit ce que l’on pouvoit de son ennemi, et que, s’il n’eût fait cela, il n’eût pas pu avoir une assurance parfaite de l’innocence de Francion. Nonobstant cela, le juge disoit toujours qu’il avoit mal fait ; mais il dit : Je veux bien l’avouer et j’en veux bien aussi payer l’amende ; il ne m’importe, pourvu qu’en cela j’aie fait quelque chose pour mon ami et que sa justification demeure constante et indubitable.

Cette preuve d’affection étoit digne d’être admirée ; mais ce barbare n’en tint aucun compte, encore qu’Hortensius lui dît à tous coups : Voici un Oreste, voici un Pylade et un parangon d’amitié ; faites quelque chose pour l’amour de la vertu. Cet homme rebarbatif dit qu’il vouloit que l’on lui rendît Corsègue, car Raymond confessoit qu’il étoit encore à sa maison. Il commanda à quelques sbires de l’amener, et Raymond dit qu’il ne s’en soucioit pas, d’autant qu’il croyoit qu’il ne démentiroit pas son écrit. Il envoya donc Hortensius en sa maison, pour dire à Audebert qu’il rendît cet homme sans résistance. Cela fut fait incontinent, et Audebert s’en vint aussi avec lui chez le juge, pour voir ce qui arriveroit. Ils dirent alors au juge : Si vous ne croyez ce que cet homme a écrit, encore méritons-nous quelque croyance ; nous voilà trois maîtres et cinq ou six valets qui avons tous ouï réciter fort au long les fourbes qu’il confesse que l’on a voulu jouer à Francion : nous peut-il démentir tous tant que nous sommes ? Il vous faut ouïr chacun à part, dit le juge. Cela importe de peu, dit Corsègue ; j’avoue déjà que je leur ai dit tout cela et que j’ai aussi écrit ce qu’ils vous montrent ; mais cela n’est pas vrai pourtant : je le disois pour me garantir de la gêne et de la mort qu’ils m’avoient préparée, et je n’ai aussi écrit cela que pour le même sujet.

Ainsi ce méchant pensoit désavouer ce qu’il avoit dit, à cause qu’il étoit en lieu d’assurance ; et les François s’étonnèrent grandement d’une telle perfidie, se ressouvenant des sermens horribles qu’il avoit faits. Le juge n’avoit garde de rien faire contre Corsègue, qui étoit son ami et lui avoit fait quantité de présens. Il dit qu’il croyoit que l’on avoit merveilleusement tourmenté cet homme, et que ceux qui l’avoient fait en seroient punis. Alors Corsègue, voyant qu’il adhéroit à ses intentions, montra à nu quantité de lieux de son corps qui étoient meurtris par les coups qu’il disoit que l’on lui avoit donnés, et il fit voir aussi la marque des cordes dont l’on lui avoit lié les jambes au-dessus de la cheville du pied. Tous les Italiens fulminoient contre Raymond et les autres François pour leur cruauté, et l’on alla vitement fermer la porte de la maison, pour s’assurer de leur personne. Corsègue avoit bien cru que Raymond et Francion étoient capables de le récompenser s’il confessoit devant les magistrats ce qu’il sçavoit de son maître, mais il considéroit que peut-être n’en pourroit-il pas venir là et que Valère ou quelqu’un de ses parens le feroit tuer pour sa trahison. Il avoit songé à cela toute la nuit, si bien qu’il demeuroit dans son opiniâtreté. Le juge, qui étoit présent, prenoit conseil d’un autre côté pour envoyer querir un renfort de satellites, afin d’envoyer les François en prison, car sa maison n’étoit pas capable de loger tant de prisonniers. Il avoit résolu de leur faire le procès, aussi bien qu’à Francion, comme étant de ses complices et ayant violenté celui qui assistoit les sbires ; mais, lorsqu’il en étoit là-dessus, l’on heurta fermement à sa porte et l’on lui vint dire que l’on le demandoit de la part d’un juge qui lui étoit supérieur. Cela le faisoit frémir de crainte, car jamais l’on ne le demandoit de la sorte que pour de mauvaises affaires. L’on fit venir celui qui désiroit parler à lui ; il lui dit que le grand juge lui enchargeoit de venir devers lui et de lui amener le gentilhomme françois qu’il avoit dans sa maison. Il fallut obéir aussitôt, et Francion sortit avec une fort belle assistance, car il ne falloit point prier ni contraindre tous ceux qui étoient là pour le suivre. Or c’étoit ici un effet du bon naturel de Dorini, qui, encore qu’il s’imaginât que Francion avoit eu tort de tromper sa cousine, n’avoit pas laissé de solliciter en sa faveur, en souvenance des bonnes heures qu’ils avoient autrefois passées ensemble dedans leurs débauches agréables. Il avoit été voir Lucio, qui étoit le juge supérieur, et lui avoit représenté que ce brave François étoit tombé entre les mains de Caraffe, qui étoit un juge qui dépendoit de lui et qui faisoit quantité de mauvais tours ; que c’étoit une pitié de voir les impertinences dont l’on accusoit Francion, qui n’avoient aucune apparence de vérité, et qu’il falloit nécessairement qu’il y eût de la malice là-dessous. S’il eût sçu la confession de Corsègue, il eût bien mieux fait valoir sa cause ; mais l’on n’avoit pu encore l’en avertir, et ceux qui avoient été en son logis pour lui en parler ne l’avoient pas trouvé. Toutefois, ce qu’il dit suffisoit pour amener Lucio contre Caraffe, à cause qu’il lui déplaisoit déjà pour beaucoup de raisons.

Lorsque toute cette troupe fut devant lui, il dit à Caraffe qu’il lui défendoit de se mêler de l’affaire de Francion, et que c’étoit à lui que la connoissance en étoit réservée. Caraffe repartit qu’il lui céderoit en cela et en toute autre chose, mais qu’il verroit néanmoins qu’il n’avoit rien fait de mal ; que l’on avoit surpris ce Francion lorsqu’il vouloit employer de faux quadruples chez un marchand, et que l’on en avoit trouvé sa pochette pleine ; que, si l’on vouloit visiter ses coffres, qu’il avoit fait enlever, l’on y en trouveroit encore dedans, et que peut-être y trouveroit-on aussi les outils de son métier ; qu’il avoit fait aussi amener ses valets, qui découvriroient l’affaire et qui diroient si leur maître ne les avoit point employés en cet exercice. En effet, il avoit fait amener les laquais de Francion, que l’on avoit pris le jour précédent ; l’un étoit Romain et l’autre Piémontais, et tous deux jeunes et sans aucune connoissance des affaires de leur maître, qui ne les avoit que depuis peu à son service. Lucio le connut bien dès qu’il leur eut ouï dire deux ou trois mots, tellement qu’il ne s’y arrêta pas. Il fit après ouvrir les deux malles, où l’on ne trouva que du linge et des habits ; et, pour ce qui étoit de la layette, l’on n’y trouva que des livres et des papiers, au lieu que ceux qui l’avoient prise avoient cru tenir un grand trésor, car Corsègue les avoit avertis de se saisir promptement d’un petit coffre qu’ils trouveroient dans la chambre de Francion, d’autant qu’il sçavoit bien que c’étoit là qu’il mettoit ses fausses pièces. Il disoit cela afin qu’ils prissent le coffre-fort qu’il pensoit y avoir caché ; mais il l’avoit mis par mégarde dedans la chambre de Raymond, ainsi que nous avons remarqué tantôt. Il étoit arrivé même que tout ce que Francion avoit de bon argent il l’avoit donné à garder à son hôte depuis peu de temps ; si bien qu’il n’y en avoit point là du tout, et ceux qui pensoient y en trouver furent fort abusés.

L’accusateur du jour précédent voulut s’avancer alors, et dit à Lucio une partie de ce qu’il avoit déjà dit devant l’autre juge, excepté que la crainte le rendit un peu plus modéré. Néanmoins ce magistrat, qui étoit fort habile homme, découvroit manifestement qu’il n’étoit guère bien fondé en son accusation ; il ne se donna pas la patience de l’écouter, sinon par divertissement, parce qu’il y avoit du plaisir à l’entendre jaser de cette sorte. Mais enfin il lui demanda comment il connoissoit Francion, combien il y avoit de temps, quelle vie il avoit toujours menée ; à quoi il répondit non-seulement selon les instructions qu’il avoit reçues, mais aussi selon la bizarrerie de son cerveau. Après, Lucio interrogea aussi à part quelques-uns des assistans sur les mêmes points ; mais il vit que tout cela ne s’accordoit en rien du monde et que ce dénonciateur connoissoit fort mal celui qu’il accusoit. Toute la preuve qu’il avoit contre lui, c’étoit que l’on avoit trouvé de la fausse monnoie dans sa pochette ; mais Raymond, s’avançant enfin, dit qu’il vouloit faire connoître la plus insigne méchanceté qui fût jamais au monde, et que c’étoit Valère qui avoit voulu faire accuser Francion de fausse monnoie, par des finesses merveilleuses. Et là-dessus il raconta tout ce qui étoit arrivé, montrant même ce que Corsègue en avoit écrit, et puis il dit que ces méchans étoient en inquiétude pour n’avoir point trouvé de fausse monnoie ni d’outils chez Francion, mais qu’il les alloit ôter de peine et que l’on les avoit trouvés. Or il avoit mis ordre que l’on apportât le sac et le petit coffre-fort. Voici, ajouta-t-il, ce que l’on avoit caché chez nous pour rendre l’innocent coupable ; mais la fourbe n’a pas réussi : Corsègue a pris un lieu pour un autre, et même il est tombé entre mes mains si heureusement, que je lui ai tout fait confesser. Corsègue protesta encore alors que tout ce qu’il en avoit dit et écrit n’étoit que par violence, et qu’il demandoit que Raymond fût condamné en de grosses amendes envers lui, pour l’avoir contraint à diffamer son maître et l’avoir gêné cruellement. Dorini, ayant entendu tout cela, fut merveilleusement surpris, et néanmoins il fut bien aise de ce que l’innocence de Francion alloit être bientôt vérifiée. Il vint aussitôt parler au magistrat, et lui remontra que tout ce qu’il disoit pour la défense de Francion devoit être véritable, et qu’il prouveroit bien que Valère lui avoit toujours voulu du mal, et qu’il avoit même donné charge à un capitaine de ses amis de le tuer, après l’avoir fait arrêter dans son château, mais qu’il s’étoit sauvé de ce danger. Le juge lui dit alors qu’il ne mît point son esprit en inquiétude, qu’il feroit justice partout, et qu’il voyoit déjà plus clair dans cette affaire que l’on ne pensoit. Et, en effet, il disoit la vérité ; car il confrontoit toutes les choses qu’il venoit d’ouïr avec d’autres qui s’étoient passées quelque temps auparavant, et de là il tiroit des conséquences assurées. Il avoit lui-même vidé le sac où étoient les outils, et y avoit trouvé un petit cachet que l’on y avoit jeté par mégarde, auquel étoient les armes de Valère ; tellement que c’étoit une preuve bien forte pour montrer que cela venoit de chez lui. Mais cela le rendoit encore plus criminel que l’on n’eût jamais pensé ; car à quoi lui servoient tous ces outils ? Les avoit-il fait faire tout exprès pour les faire porter dans la chambre de Francion ? Les avoit-ils trouvés tout faits dès aussitôt qu’il en avoit eu le dessein, ou bien s’il les avoit fait faire en si peu de temps ? Tout cela n’étoit point vraisemblable. Il falloit qu’il les eût gardés lui-même depuis plusieurs années et qu’il s’en fût toujours servi ; pour ce que les affaires de sa maison alloient souvent en décadence et qu’il ne pouvoit trouver de quoi fournir à ses somptuosités, il se servoit de ce mauvais métier, en quoi le misérable Corsègue et quelques autres encore l’assistoient, et même il en avoit été accusé, il n’y avoit pas six mois, devant Caraffe ; mais ce petit juge, qui n’avoit pas la conscience fort nette, l’avoit sauvé de ce péril par des excuses plus fausses que sa monnoie, comme aussi Valère lui avoit fait emplir sa bourse de pièces plus loyales que celles qu’il débitoit d’ordinaire. Le juge supérieur, qui étoit Lucio, en ayant eu le vent, en fut très-mal satisfait ; et néanmoins il ne voulut pas faire éclater cela encore. Mais c’étoit alors que l’occasion se présentoit assez belle pour conserver l’intégrité de la justice et punir Caraffe de ses corruptions. Le crime de Valère étoit une chose vérifiée, et, pour celui de Caraffe, l’on en avoit déjà fait aussi des informations : il ne restoit que d’y joindre celles qui se faisoient à cette heure-là ; et, comme Lucio y eut un peu songé, il se tourna devers Corsègue, et, le tirant à part, lui dit qu’il étoit un méchant homme de nier une chose qu’il avoit confessée devant plusieurs personnes et qu’il avoit signée pareillement ; que, s’il demeuroit dans son opiniâtreté, il le feroit appliquer à la question extraordinaire et l’enverroit après au gibet. Il pensoit user de ses artifices accoutumés ; mais Lucio l’intimida tellement, qu’il lui confessa que tout ce que Raymond avoit dit étoit véritable, et qu’il n’avoit écrit toutes ces choses que comme il les sçavoit. Aussi étoit-ce une chose peu vraisemblable de dire que Raymond les lui avoit suggérées et l’avoit forcé de les écrire ; car où eût-il pu s’aller imaginer ces inventions, qui se rapportoient si bien avec les intentions et les malices de Valère ? Lucio l’avoit reconnu d’abord ; il interrogea donc encore ce Corsègue sur le fait de son maître, lui demandant où il avoit pris ces outils qui servoient à faire de fausses pièces ; il n’eut là-dessus que des réponses impertinentes. Mais Lucio avoit déjà mis ordre que l’on allât chez Valère pour le mener en prison, ce que l’on avoit fait assez heureusement ; et, voyant l’opiniâtreté de Corsègue, il commanda que l’on l’y menât aussi avec celui qui avoit accusé Francion, lequel, ayant été tiré à part, avoit confessé dans peu de temps que tout ce qu’il avoit dit étoit faux, et ne put soutenir le contraire de ce que son compagnon avoit déjà avoué. L’innocence de Francion étant lors fort bien vérifiée, le juge crut que ce seroit une injustice de le retenir, puisqu’il n’y avoit personne qui eût rien à dire contre lui ; de sorte qu’il lui dit tout haut qu’il étoit libre pour s’en retourner où il voudroit, et que la punition seroit faite de ceux qui l’avoient injustement calomnié. Mais Bergamin et Salviati, qui étoient présens, s’avancèrent alors pour parler au magistrat. Ils s’étoient mêlés parmi la foule, pour venir voir ce qui arriveroit de Francion : car ils avoient sçu l’accusation que l’on avoit formée contre lui : et, voyant alors qu’il étoit trouvé innocent, et que l’on lui rendoit sa liberté, ils s’allèrent figurer que peut-être après cela il ne demeureroit plus guère à Rome, et qu’il se déplairoit en un lieu, où l’on lui avoit voulu faire tant d’outrage. Ils pensoient qu’il le falloit faire arrêter à la requête de Lucinde et d’Émilie, afin de le contraindre à épouser celle qu’il avoit témoigné d’aimer, ou au moins de le faire condamner envers elle en beaucoup de dommages et intérêts. Ce fut Salviati qui porta la parole, comme le plus entendu en affaires. Il dit au juge qu’il s’opposoit à la délivrance de Francion, qui devoit être retenu pour un autre crime ; qu’il avoit promis mariage à la fille de Lucinde, laquelle il avoit même été voir les nuits, de sorte qu’il ne pouvoit réparer son honneur qu’en l’épousant Raymond entendit fort bien ceci, et dit promptement à Lucio, qu’il falloit envoyer requerir Corsègue, pour sçavoir encore la vérité de cette affaire-ci. Lucio y envoya aussitôt, et il n’étoit pas à moitié chemin de la prison. Quand il fut venu, Raymond lui demanda s’il ne connoissoit pas bien Salviati, et si ce n’étoit pas celui qui faisoit les affaires d’Ergaste, et qui lui avoit dit tant de choses du dessein que ce seigneur avoit de tromper Francion, lui faisant aimer une dame dont il avoit déjà joui, afin que cependant il perdît les bonnes grâces d’une autre qu’ils aimoient tous deux. Corsègue n’avoit garde de faillir qu’il n’avouât cela : car il eût été marri s’il n’y eût eu que son maître et lui qui eussent été trouvés en faute. Il étoit de l’humeur de tous les méchans, qui sont bien aises d’avoir des compagnons. Lucio connut donc que cette Émilie devoit être une fille trop libre et trop peu honnête ; tellement qu’un homme n’étoit point fort obligé à elle, quand elle lui eût accordé ce qu’elle avoit déjà donné à un autre. D’ailleurs la plainte de Salviati n’étoit guère considérable, si bien qu’il ne s’y arrêtoit pas. Pour ce qui étoit de Francion, il disoit toujours qu’il n’avoit rien promis à Émilie, et qu’aussi ne se vantoit-il point d’avoir eu d’elle les extrêmes faveurs ; et qu’au reste il n’y avoit guère d’honneur pour elle et pour les siens, s’ils vouloient faire croire qu’il eût joui d’elle, encore qu’il protestât que cela n’étoit jamais arrivé.

La plainte de Salviati alloit passer pour une indiscrétion, lorsque l’on fut contraint de songer à une autre, que fit un sbire, qui étoit présent. Voyant que l’on vouloit arrêter Francion pour une cause amoureuse, il voulut aussi faire arrêter Raymond pour un semblable sujet. Il l’avoit reconnu, dès le commencement, pour un homme qui lui avoit fait un affront signalé ; mais il n’avoit pas eu jusqu’alors la hardiesse d’en parler. Enfin il s’avança vers le juge, et, joignant les mains, le supplia de lui faire justice de ce gentilhomme, qu’il lui montra, parce qu’il avoit déshonoré sa maison. Le juge lui dit qu’il racontât comment cela s’étoit fait ; et il parla de cette sorte, avec une voix assez basse et fort tremblante : Je vous veux apprendre une étrange chose, monseigneur ; il faut que vous sçachiez qu’étant sorti il y a quelque temps fort matin pour solliciter mes affaires je revins à la maison plus tôt que je n’avois délibéré, d’autant que j’avois oublié un papier qui m’étoit fort nécessaire. Je trouvai ce François dedans ma chambre, où il entretenoit ma femme, qui n’étoit pas encore tout habillée. Vous sçavez combien nous trouvons mauvais que l’on entre si privément dans nos maisons, et même jusqu’auprès de nos femmes, que l’on ne peut trop conserver. Je criai fort la mienne d’avoir permis que cet homme la vînt voir, et je parlai aussi fort rudement à lui : mais il s’excusa sur la coutume de son pays, qu’il ne pouvoit oublier, n’ayant pas songé que l’on vivoit autrement à Rome : qu’au reste il venoit pour affaire, et qu’il me supplioit de lui dire des nouvelles du procès d’un certain gentilhomme de ses amis, dont j’avois quelque connoissance. Or il avoit trouvé cette fourbe fort à propos ; car j’étois bien instruit de cette affaire, et j’avois quelques papiers dans mon cabinet qui la concernoient. J’y voulus entrer pour les prendre, afin de les lui montrer, car je ne pensois plus à aucun mal, et je le tenois pour un fort homme de bien. Je voulois aussi chercher le papier que j’avois oublié ; tellement que cela m’arrêta quelque temps dans mon cabinet ; mais, ainsi que j’avois le dos tourné vers mes tablettes, voilà ce méchant qui pousse la porte, et la ferme à double ressort. J’eus beau crier et bucquer, il ne me voulut point ouvrir. Je commandai à ma femme de me venir dégager, mais elle dit qu’elle ne pouvoit ; et en effet ce traître la prit aussitôt pour faire d’elle à sa volonté. La porte de mon cabinet étoit faite de deux planches, qui s’étoient tellement retirées, qu’il y avoit un espace de deux doigts. Je ne sçais si je dirai que c’étoit par bonheur ou par malheur, car cela m’étoit utile pour voir par là tout ce qui se faisoit à mon dommage, afin d’en avoir après ma raison : mais je voyois aussi mon infortune évidemment par cette fente. Je criois contre ma femme ; mais elle disoit que cet homme la forçoit. Je criois aussi contre lui, lui disant force injures, mais je n’en recevois aucune réponse. Je détestois[7] là dedans, et je dépendis du croc un grand coutelas, que j’avois dans mon cabinet, et l’ayant dégaîné je passai la lame plusieurs fois par la fente de la porte, menaçant ce traître François de le tuer s’il ne m’ouvroit ; mais je ne pouvois atteindre jusques à lui ; et, de rage que j’en eus, je donnai de grands coups d’estoc et de taille contre la chaise de mon cabinet, si bien que je la pensai mettre en pièces. Je m’adressai après à ma porte, à qui je donnai de terribles coups : si elle n’eût été fort bonne, je crois que je l’eusse rompue. Enfin ma femme me vint ouvrir, et je sortis tout furieux, pensant tuer ce perfide ; mais il s’étoit déjà sauvé : je me tournai vers ma femme, et lui dis que, si j’eusse sçu qu’elle eût été consentante de ce qui s’étoit passé, je l’eusse massacrée tout à l’heure. Elle me jura alors que non-seulement elle avoit sa conscience nette, mais que ce François n’avoit aussi fait contre elle que de vains efforts, auxquels elle avoit tellement résisté, qu’il n’avoit sçu accomplir son intention ; et il lui sembloit que cela étoit ainsi, à ce qu’elle disoit ; mais c’étoit peut-être qu’elle étoit si fort troublée, qu’elle n’avoit rien senti de ce qu’on lui avoit fait. Néanmoins elle disoit encore, que ce méchant lui avoit dit en s’en allant que tout ce qu’il en avoit fait n’étoit que par plaisir, et qu’il ne m’avoit enfermé ni ne s’étoit joué avec elle que pour éprouver ce que j’en dirois et se moquer de ma jalousie. Elle étoit si simple que de croire cela, mais je n’ai garde d’avoir cette imagination, sçachant que la méchanceté du François a été très-manifeste. Depuis je n’ai sçu trouver aucune occasion plus propre, pour en faire ma plainte, que celle-ci ; et je demande réparation d’honneur contre ce traître, et qu’il soit puni corporellement.

Cet homme ne racontoit pas son histoire si bas qu’il n’y eût quelque autre que le juge qui l’entendît ; si bien que la nouvelle en alloit de l’un à l’autre, et chacun sçut incontinent son infortune. Tout ce qu’il avoit dit de Raymond étoit vrai ; mais pourtant il lui ouvrit le chemin de s’excuser, car il persista dans la déclaration que la femme avoit faite. Il dit qu’il ne l’avoit point déshonorée et que tout ce qu’il avoit fait n’étoit qu’une galanterie pour passer le temps, sans avoir aucune mauvaise intention. Lucio, qui avoit ouï parlé plusieurs fois de la femme de cet homme, qui le faisoit souvent cocu, encore qu’il ne le pensât point être, ne voulut point que cela passât plus avant, et lui dit qu’il devoit être satisfait de ce que Raymond lui disoit. Mais il protestoit du contraire avec grande opiniâtreté ; tellement que le juge lui dit qu’il avoit tort de vouloir à toute force que sa femme eût été déshonorée, encore que l’on lui déclarât que cela n’avoit point été. Il fut donc contraint de se taire, mais pourtant chacun se doutoit de la vérité, et l’on se préparoit d’en faire de bons contes à son infamie. À n’en point mentir, quoique Raymond fût fort hardi, si est-ce qu’il devenoit un peu honteux de ce que ses amours avoient été publiées devant un juge sévère et devant tant d’autres personnes ; mais, pour perdre le souvenir de cela, il s’en alla aborder Francion et lui parla de son affaire, lui disant qu’il avoit si bien fait qu’il avoit découvert les fourbes de ses rivaux, et qu’il croyoit que, lorsque Nays en seroit avertie, elle pourroit modérer son courroux. Et alors, s’adressant à Dorini, il lui dit qu’il pouvoit remontrer à sa cousine que, si Lucinde et Émilie avoient été la trouver pour lui faire croire qu’il lui manquoit de foi, c’étoit une entreprise où elles avoient été portées par les artifices d’Ergaste, qui tendoient à deux fins, ayant désir de se délivrer d’Émilie et d’empêcher que Francion n’épousât Nays. Dorini repartit qu’il avoit ouï ce que Corsègue en avoit dit et qu’il souhaitoit que sa cousine en pût avoir bientôt de certaines assurances.

Tandis qu’ils étoient ainsi en conférence, l’on vint dire à Lucio qu’il y avoit des dames qui le demandoient ; et, parce qu’il avoit dépêché une partie de ses affaires, il s’en alla les recevoir dans une salle basse où l’on les avoit fait entrer. C’étoient Lucinde et Émilie, qui, ayant sçu que Francion étoit accusé de fausse monnoie, l’avoient déjà tenu pour mort et ne croyoient plus qu’il y eût de l’honneur à songer à lui. Bergamin et Salviati étoient demeurés là, sans avoir le soin de leur aller dire des nouvelles de sa justification. Or elles sçavoient qu’Ergaste étoit à Rome ; elles disoient que, si l’on faisoit mourir Francion, ce seigneur vénitien se remettroit à la recherche de Nays : tellement qu’Émilie auroit bientôt perdu l’espérance de le posséder. Elle vouloit que, si l’un lui manquoit, elle se pût attacher à l’autre, qui en effet étoit bien plus obligé de l’épouser. La mère dit donc à Lucio qu’elle étoit venue le trouver pour lui remontrer que ce seigneur avoit eu une grande fréquentation avec sa fille, tandis qu’ils étoient à Venise, et qu’il avoit même eu un enfant d’elle dont elle avoit accouché avant terme ; mais que néanmoins il refusoit de l’épouser à cause de sa pauvreté ; tellement qu’elle lui demandoit justice contre ce suborneur. Le juge dit qu’il n’étoit point besoin de faire éclater cela, en se servant des poursuites ordinaires, et que, pour leur honneur, il en falloit traiter doucement et envoyer querir Ergaste pour sçavoir ses intentions. Elles approuvèrent fort ceci, car c’étoit les favoriser grandement. Il envoya donc un homme chez Ergaste, le prier de venir chez lui tout à l’heure. Il demeuroit proche de là, si bien qu’il fut bientôt venu. Lucio lui déclara ce que ces dames avoient dit, et lui demanda s’il le pouvoit nier. Il ne fut pas si effronté que de le vouloir faire ; mais il s’avisa de dire qu’Émilie eût peut-être eu plus de raison de le faire ressouvenir de ses anciennes affections, n’eût été qu’elle en bâtissoit tous les jours de nouvelles ; comme elle avoit fait même depuis peu avec un certain Francion, qui avoit eu une libre entrée dans son logis. Mais vous ne dites pas, lui dit Lucio, que c’est vous qui en êtes cause, et que vous avez procuré cela afin de tromper ce gentilhomme, et de le détourner par ce moyen d’une autre amour, où il vous étoit concurrent et plus favorisé que vous. Ergaste fut fort étonné d’entendre que le juge sçavoit tant de ses affaires. Il fut fâché d’en avoir parlé trop librement, et il vouloit faire croire qu’il n’avoit rien à démêler avec Francion ; mais le magistrat lui repartit qu’il lui mettroit un homme en tête qui lui soutiendroit tout cela, et que d’ailleurs Émilie se promettoit de donner tant de preuves contre lui, que, s’il ne la vouloit épouser de son bon gré, il y seroit contraint par la justice. Il dit alors que son vrai juge étoit à Venise, et que c’étoit là qu’Émilie le devoit faire appeler ; mais Lucio lui remontra que ceux qui étoient outragés demandoient justice au lieu où ils se trouvoient, et qu’étant alors résident à Rome, aussi bien que Lucinde et Émilie, il seroit légitimement condamné par les juges de la ville. Ergaste fut alors touché d’un remords de conscience : il se souvenoit des promesses qu’il avoit faites autrefois à Émilie et fut fâché de l’avoir quittée. Il dit à Lucio que cette affaire s’accommoderoit avec le temps ; mais il lui repartit que l’on ne lui donneroit point de délai, et que, s’il en demandoit, l’on s’assureroit de sa personne. Là-dessus ce magistrat fit appeler Dorini, qui étoit fort de ses amis, et il lui dit comme il étoit après pour faire un mariage d’Ergaste avec Émilie, et lui raconta en bref ce qui venoit d’arriver. Dorini s’étonna de cette rencontre ; et, sur ce qu’il voyoit qu’Ergaste marchandent encore à promettre d’épouser son ancienne maîtresse, il lui dit qu’il sçavoit bien qu’il avoit toujours eu du dessein pour Nays, mais qu’il ne devoit point espérer en elle, parce que, quand elle eût méprisé Francion, elle ne l’eût pas accepté, n’ayant point d’inclination pour lui. Cela le fit donc résoudre à achever ce qu’il avoit commencé : il promit qu’il épouseroit Émilie, et qu’il la traiteroit désormais avec toute sorte de témoignages d’affection. Sa beauté étoit si rare qu’il s’en devoit contenter ; et, bien que sa mère fût pauvre et embarrassée d’affaires, si est-ce qu’elle avoit de grandes espérances dans le gain de ses procès. Lucinde fut ravie de voir qu’elle auroit pour gendre celui qu’elle avoit toujours désiré ; car, si elle avoit songé à Francion, c’étoit parce que l’on lui avoit fait croire malicieusement que ce seroit l’avantage de sa fille, et qu’elle ne devoit rien espérer d’Ergaste. Ce seigneur confessa alors ingénument qu’il avoit voulu du mal à Francion, et que c’étoit pour lui complaire que l’on avoit mis en l’esprit de Lucinde d’aller se découvrir à Nays, afin qu’elle eût en haine celui qu’elle étoit sur le point d’épouser ; que, si Bergamin avoit été trouver Francion pour lui faire des plaintes, c’étoit encore sous son aveu et pour éprouver ce qu’il diroit et s’il se délibéreroit de quitter Nays pour Émilie. Dorini, étant assuré de cela, pria Lucio de venir voir sa cousine, qui lui étoit aussi un peu parente, afin de la résoudre dedans ses inquiétudes et lui ôter les mécontentemens qu’elle avoit contre Francion. Il voulut bien prendre cette peine ; car que n’eût-on point fait pour une telle dame ? Après que Lucinde, Émilie et Ergaste se furent retirés fort satisfaits, il considéra ce qu’il y avoit encore à faire chez lui. Pour la plainte du sbire contre Raymond, ce n’étoit qu’une frivole. Pour celle de Salviati contre Francion, elle étoit alors détruite par ce qui venoit d’arriver ; et, lorsque ce solliciteur le sçut et Bergamin aussi, ils s’en retournèrent tout confus. Quant à Corsègue, l’on le renvoya en prison, et, tous les officiers de justice étant congédiés, il ne resta que nos gentilshommes françois, qui remercièrent Lucio de la bonne justice qu’il avoit rendue, et principalement Francion qui étoit celui qui étoit le plus intéressé. Dorini lui dit encore ce qui se venoit de faire avec Ergaste et Émilie, dont il fut merveilleusement aise, et sa joie eut encore sujet de s’augmenter lorsqu’il sçut que l’on alloit essayer d’apaiser Nays et terminer le procès qui étoit entre elle et lui. Lucio dit alors en riant que pour les personnes communes il les faisoit venir en sa maison, afin de les ouïr ; mais que, quant à elle, elle méritoit qu’il l’allât trouver. Francion lui jura qu’il lui en devroit toute l’obligation ; et là-dessus il le laissa partir avec Dorini. Il eut permission de faire rapporter ses coffres chez lui, et il s’y en retourna aussi avec Raymond, Audebert et Hortensius, qui avoient toujours été présens ; mais en chemin ils virent une chose qui les étonna plus que l’on ne sçauroit dire.

Ils entendirent un si grand bruit derrière eux que cela leur fit tourner la tête, et aussitôt ils virent un jeune homme qui n’avoit que sa chemise sur le dos et n’avoit pas même de souliers à ses pieds, lequel étoit poursuivi de quantité de canailles qui faisoient un cri perpétuel. Il couroit toujours fort vite, et pourtant ils reconnurent que c’étoit du Buisson, ce qui les affligea fort de le voir en cet équipage ; car ils s’imaginoient que l’on lui avoit fait quelque affront, ou bien qu’il avoit perdu l’esprit ; et cette dernière pensée étoit la plus vraisemblable, parce qu’il faisoit quelquefois le moulinet autour de soi avec une houssine qu’il avoit arrachée à un laquais, et il s’en escrimoit comme d’un bâton à deux bouts, et il ne cessoit de chanter mille chansons bouffonnes. Quand il passa aussi devant eux, il ne fit pas beaucoup semblant de les voir ; mais, ayant seulement regardé Hortensius, il lui donna un bon soufflet. Alors les cris se redoublèrent, et il courut plus vite qu’auparavant. Les uns disoient qu’il étoit ivre, les autres qu’il étoit fol, les autres qu’il avoit la fièvre chaude et que l’air de Rome étoit nuisible à la plupart des François ; et quelques-uns disoient qu’il n’y avoit que de la méchanceté en lui, et qu’il le falloit arrêter et le lier. Mais nos gentilshommes françois empêchèrent ceux qui lui vouloient faire de la violence, et le suivirent jusque dans la maison de Raymond, où il se jeta tout d’un coup. Ils y furent presque aussitôt que lui, et, quand il les vit, il leur dit qu’ils le sauvassent de cette canaille, et que l’on le laissât reposer. Ils connurent bien alors qu’il avoit le jugement bon ; et, l’ayant fait entrer dans une chambre, l’on lui conseilla de se coucher, et l’on ne fit que découvrir un lit, et il se jeta entre deux draps. Ayant un peu repris haleine, il parla de cette sorte à ses amis : Il faut que je vous déclare ici mes folies : j’ai été plusieurs fois voir des courtisanes de cette ville, que j’ai escroquées par plaisir, ainsi que j’avois accoutumé de faire à celles de France. Or il y en a eu une qui en a voulu avoir raison, laquelle on appelle Fiammette. Je lui avois promis de l’aller voir cette nuit, et je l’allai trouver hier au soir au partir d’ici ; car, encore que j’eusse fort en la tête l’affaire de Francion, si est-ce que je ne voulois point manquer à me donner ce plaisir. Je me coulai donc dedans sa maison, et je parlai à sa servante, qui me fit entrer dans une garde-robe, où elle me dit qu’il falloit que j’attendisse qu’un parent de sa maîtresse l’eût quittée, d’autant qu’elle ne vouloit pas que cet homme fût témoin de ses amours. Enfin elle me dit qu’il s’en étoit allé, et que je n’avois qu’à me déshabiller et m’en aller coucher avec Fiammette Je n’en voulus rien faire, disant que je désirois la saluer auparavant ; mais elle commença de me dépouiller en bouffonnant, et me fit accroire qu’il y auroit bien du plaisir, si j’allois surprendre sa maîtresse. Quand je fus tout déshabillé, elle ouvrit une porte, et m’y fit passer sans chandelle, ce que je fis allégrement, croyant que ce fût par là que l’on entroit dans la chambre ; mais, ayant fermé vitement la porte sur moi, je me doutai bien qu’elle m’avoit trompé. Je me pensai rompre le col en voulant marcher plus avant ; car je croyois que le chemin fût uni, et c’étoit une montée. Je m’écorchai toutes les cuisses en tombant, et mon recours fut de crier et de heurter à la porte avec les deux poings ; mais la servante me vint dire que, si je ne me taisois, elle enverroit là quelqu’un qui me traiteroit d’une étrange sorte. Je la pensai gagner par les prières et les promesses, mais cela fut inutile. Elle continua de me menacer, de sorte que je fus contraint de demeurer en silence. Bien qu’il fasse maintenant assez chaud, si est-ce que la nuit a été froide et fort incommode pour moi ; et je vous assure bien que de ma vie je n’en ai passé une plus mauvaise. Je me suis tenu assis sur un degré, me serrant le plus qu’il m’étoit possible, pour n’avoir pas si froid. Quand le jour a été venu, j’ai été longtemps à faire mes plaintes, sans que l’on y ait rendu aucune réponse ; et je crois que la servante s’étoit éloignée à dessein pour n’être point obligée de parler à moi. Enfin il est descendu un gros maraud du haut de l’escalier, tenant une épée d’une main et un nerf de bœœuf de l’autre, qui, me donnant un coup de nerf sur l’épaule, m’a commandé de déloger de là. J’ai été forcé de descendre sans lui pouvoir faire entendre mes raisons et sans espérer de me pouvoir faire rendre mes hardes. J’ai trouvé qu’au bas de l’escalier il y avoit une petite issue qui rendoit dans une ruelle, où il m’a poussé, et puis il a fermé la porte dessus moi. Je suis demeuré là pourtant assis sur une pierre, rêvant à ce que je devois faire. Fort peu de personnes passent par là, car cette ruelle n’a qu’un bout, et encore ceux qui y passoient n’étoient que des gens de petite condition. Je me plaignois à eux que l’on m’avoit pris mes habits. Quelques-uns s’en moquoient, disant que c’étoit bien fait, puisque je voulois aller voir les dames. Les autres me plaignoient et me disoient qu’ils avoient trop peu de pouvoir pour m’assister. Quelquefois je ne disois mot, et je crois que l’on me prenoit pour quelque gueux ; car ma chemise étoit toute sale, d’avoir couché sur une montée qui n’étoit guère nette. Enfin j’ai songé que je pourrois demeurer là longtemps, si je ne m’en allois ; mais aussi de s’en aller de cette sorte en plein jour, cela étoit bien étrange. Je m’avisai qu’il falloit dire à quelque homme qu’il vînt céans avertir mes amis de mon désastre, afin que l’on m’apportât des habits. Je l’ai dit à un, mais je crois qu’il n’a sçu trouver le logis, et il m’a fait attendre longtemps et n’est point revenu. J’ai donc eu enfin en l’esprit une pensée bien bouffonne, qui a été de contrefaire le fol, plutôt que de demeurer toujours là. Je suis sorti généreusement et m’en suis allé dans les rues en chantant mille folies. Les enfans se sont amusés autour de moi, comme vous avez vu, et je crois qu’ils m’eussent fait beaucoup de mal sans votre secours. Si j’ai donné un soufflet à M. Hortensius, ç’a été pour autoriser ma folie ; mais je lui en demande pardon de tout mon cœœur. Hortensius dit alors qu’il lui pardonnoit, mais qu’il prît garde une autre fois de ne se plus fourrer en de si mauvais lieux. Raymond lui dit qu’il en avoit reçu une assez grande punition pour en être détourné. Mais vous, Raymond, dit Francion, n’en avez-vous pas aussi eu votre part ? Vous avez eu tantôt assez de honte de ce que l’on a publié vos amourettes devant Lucio. Si vous aviez vu la femme du sbire, dit Raymond, vous diriez qu’elle en vaut bien la peine, et que, pour être de basse condition, elle n’en est pas moins aimable. Quoi qu’il en soit, dit Francion, j’ai été fort aise d’apprendre cette aventure ; car j’ai vu par là que vous n’aviez plus rien à me reprocher, pour avoir été trop secret lorsque j’aimois Émilie. Je disois bien qu’il y avoit des choses dont on se réservoit le secret. Mais parlons encore de l’accident de du Buisson. Ira-t-on requérir ses habits ? Y avoit-il beaucoup d’argent dans ses pochettes ? Pas beaucoup, dit du Buisson ; je le laisse tout à Fiammette, pourvu qu’elle me renvoie mes habits. Il y auroit du déshonneur pour moi si elle ne les rendoit : Francion en fut d’accord ; si bien que l’on y envoya leur hôte et quelques laquais, qui firent quantité de menaces ; de sorte qu’elle les rendit. Cependant il y avoit toujours de la canaille devant la maison, attendant que du Buisson en sortît ; mais l’on fit retirer tous ceux qui y étoient, leur disant que c’étoit un pauvre jeune homme qui avoit la fièvre, et que l’on l’avoit fait mettre au lit.

Quand l’heure du dîner fut venue, nos gentilshommes françois se mirent tous à table, et du Buisson pareillement, s’étant assez reposé. Ils ne cessoient de se railler l’un l’autre sur leurs aventures. Il n’y avoit qu’Audebert à qui l’on ne pouvoit point faire d’attaque ; car, encore qu’il fût homme fort récréatif, si est-ce qu’il étoit d’une humeur fort tempérée et fort sage ; et il s’amusoit plutôt à conférer avec les doctes du pays qu’à chercher l’accointance des plus belles courtisanes. Francion, ayant considéré la fortune de tous les autres, avouoit naïvement qu’il n’y en avoit eu pas un qui eût eu tant de malheur que lui, et que, Valère et Ergaste s’étant accordés à lui faire du mal, l’on devoit mettre en doute qui c’étoit qui lui avoit nui davantage. Il y en avoit qui disoient que c’étoit Valère qui l’avoit fait accuser de fausse monnoie, ce qui étoit un crime honteux, qui recevoit la mort pour sa punition ; mais il soutenoit, pour lui, que c’étoit Ergaste qui lui avoit apporté le plus de dommage, lui faisant perdre les bonnes grâces de Nays ; et le mal qu’il lui avoit fait n’étoit pas principalement lorsqu’il avoit fait en sorte que l’on lui avoit donné la connoissance d’Émilie, car il n’avoit eu que du plaisir dans sa conversation ; mais c’étoit lorsqu’il avoit fait provoquer cette Émilie à s’aller plaindre de lui à Nays. Un peu après leur repas, Dorini le vint trouver pour lui dire que Lucio avoit eu tant de soin de son affaire, qu’il l’avoit rendu moins odieux à sa cousine ; tellement qu’elle permettoit qu’il la vînt visiter cette après-dînée. Il se prépara aussitôt pour cette visite, et se mit mieux en point qu’il n’étoit auparavant, n’ayant pas eu le soin de s’accommoder dedans un lieu qui lui servoit de prison. Il fut assisté de toute cette noblesse françoise, et, comme Nays le vit, elle se mit sur une contenance extrêmement sérieuse et magistrale ; mais il ne craignoit rien pourtant, et lui parla de cette sorte : Voici un innocent qui avoit été faussement accusé, lequel vous vient donner des témoignages de sa probité. Ne soyez pas si vain, lui dit-elle, que de dire que vous avez été tout à fait exempt de faute ; car vous m’ôteriez par ce moyen la gloire de vous pardonner. Puisque le pardon m’est assuré de votre part, répliqua Francion, je veux bien m’estimer coupable. Mais vous l’êtes aussi en quelque sorte, dit Nays ; car il est vrai que vous avez aimé Émilie. Je l’ai aimée, dit Francion, comme j’aimerois un beau fruit que je verrois sur l’arbre, et auquel je ne voudrois point pourtant toucher ; mais plutôt je l’ai aimée de l’amour que l’on porte aux fleurs, et non davantage : je pense que vous ne voulez pas que je sois aveugle et que je cesse de considérer les divers ouvrages de la nature ; je les trouve tous beaux ; mais cette affection que je leur porte retourne à vous ; car rien n’a de beauté au monde que ce qui vous ressemble en quelque sorte : néanmoins, si c’est être criminel de vivre ainsi, je veux bien changer d’humeur pour demeurer dans les termes de l’obéissance. Vous en direz tout ce qu’il vous plaira, dit Navs, mais vous ne vous excuserez pas si facilement de cela que de la fausse monnoie. Alors Dorini, l’ayant entretenue à part, lui dit qu’il falloit cesser sa rigueur, et qu’elle devoit considérer que Francion n’étoit point si coupable qu’elle avoit cru, et que, s’il avoit visité Émilie, c’étoit lorsqu’elle ne lui faisoit pas si bon visage, et qu’il tâchoit à se désennuyer ailleurs. Au reste, elle avoit déjà appris qu’il n’y avoit rien qui le liât avec cette dame, et qu’au contraire elle avoit épousé Ergaste. D’un autre côté, elle songeoit que, si elle rompoit avec lui après avoir été si avant, elle se feroit la risée du monde, et que même, Francion ayant beaucoup d’amis et de puissance, le désespoir et la colère lui pourroient faire entreprendre de fâcheuses choses. Elle permit donc qu’il l’entretînt en particulier, et qu’il lui renouvelât les assurances de sa servitude : de sorte qu’il se fit là comme un nouvel accord. Dorini dit qu’il ne falloit plus tant faire traîner leur mariage, afin que des jaloux ennemis de leur bien n’y missent plus d’empêchement. L’on envoya donc querir un prêtre ; et ils furent fiancés tout à l’heure, et il fut arrêté qu’ils seroient mariés le lendemain. Quand Francion fut de retour en sa maison avec ses amis, il leur dit que désormais il tâcheroit n’être plus sage que par le passé, et qu’il croyoit qu’ayant épousé Nays il seroit arrivé à bon port, et qu’il ne lui faudroit plus voguer sur cette mer d’affections diverses, où il avoit autrefois troublé son repos, étant à toute heure menacé du naufrage. L’ennui qu’il avoit eu pour Émilie se représentoit alors devant ses yeux, de sorte qu’il se délibéroit de n’aimer jamais que Nays. Il tâchoit de persuader aux autres de se retirer ainsi de leur vie débauchée le plus tôt qu’ils pourroient, afin de ne plus servir de mauvais exemple. Tout le soir se passa dans ces considérations, et le lendemain chacun se fit brave[8], pour assister au mariage qui se fit de lui et de Nays. L’on fut bien aise d’apprendre que ce jour-là Ergaste épousoit aussi Émilie. Toutefois, quant à lui, quoiqu’il l’estimât fort belle et fort pleine de mérite, il avoit une certaine répugnance à l’épouser, lorsqu’il se souvenoit que Francion l’avoit fréquentée. Il se persuadoit qu’il avoit peut-être joui d’elle, et son regret étoit de ce qu’il avoit servi à cela. Ce remords étoit suffisant pour le punir ; mais encore l’étoit-il plus doucement que Valère, qui le jour même fut envoyé en exil, pour avoir été convaincu d’avoir fait de la fausse monnaie. Corsègue et le dénonciateur, qui l’avoient servi en ses mauvaises pratiques, furent condamnés aux galères. Pour Bergamin et Salviati, qui avoient voulu tromper Francion d’une autre sorte, ils n’avoient pas fait si grand mal : l’on les laissa sans autre punition que de leur propre misère. Ces autres, qui étoient jugés rigoureusement, avoient encore fait d’autres crimes que leur dernière tromperie. L’on pendit aussi ce jour-là un coupeur de bourses, qui, ayant dit pour sa défense qu’il n’étoit pas de ceux qui dérobent l’argent des autres, et qu’au contraire il en avoit mis beaucoup deux jours auparavant dedans la pochette d’un François, fut interrogé là-dessus plus amplement, et l’on connut que c’étoit celui que Corsègue avoit aposté pour faire trouver de fausses pièces entre les mains de Francion ; de sorte que son innocence fut ainsi pleinement justifiée, au contentement de tous ceux qui le connoissoient, et particulièrement de ceux qui étoient à sa noce, parmi lesquels toutes ces nouvelles coururent. Il n’y avoit pas pourtant grande compagnie : il n’y avoit que ses amis plus intimes et les plus proches parens de Nays, parce que ce n’est pas la coutume que l’on assemble beaucoup de monde au mariage d’une veuve, ni que l’on y fasse beaucoup de magnificences. La principale joie étoit pour les nouveaux mariés ; il suffisoit qu’ils fussent contens et qu’ils jouissent des plaisirs qui leur étoient légitimement accordés. Afin donc que personne ne semble participer à leur contentement, nous ne nous efforcerons point de l’exprimer. C’est assez de dire qu’il étoit extrême, et qu’il n’a point diminué depuis. Francion, se voyant obligé de ne plus vivre en garçon, prit dès lors une humeur si grave et si sérieuse que l’on n’eût pas dit que c’eût été lui-même. Toutefois l’on tient qu’encore qu’il sçût qu’il n’est pas permis de faire du mal, afin qu’il en avienne du bien, il avoit de la peine à se repentir de beaucoup de petites méchancetés qu’il avoit faites en sa jeunesse, pour châtier les vices des hommes. Quant à Raymond et du Buisson, quelque remontrance qu’il leur pût faire, ils employèrent encore le reste du temps qu’ils vouloient passer dans Rome à se soûler des plaisirs du monde. Il n’y eut qu’Audebert qui revint le premier en France, se mettant à la suite d’un ambassadeur ordinaire qui s’en retournoit ; car il étoit satisfait d’avoir vu les singularités d’Italie, sans y vouloir séjourner davantage. Il ne ramena pas Hortensius, parce que Nays l’avoit fait mettre chez un cardinal de ses parens, où il étoit fort à son aise, et ne perdoit point encore les espérances de la royauté, à cause que le bonheur où il se voyoit lui enfloit merveilleusement le courage ; de sorte qu’il attendoit de jour en jour que les Polonois lui envoyassent d’autres ambassadeurs, et par ce moyen sa conversation étoit toujours fort agréable. Lorsque Francion vit que Raymond et du Buisson étoient prêts à le quitter, il ne trouva point d’autre remède à cela, sinon de les accompagner et de faire un tour à son pays, pour voir ses parens avec sa nouvelle épouse. Dorini fut aussi de la partie, et leur voyage fut très-heureux et très-agréable. Francion fut extrêmement aise de se voir pour quelque temps avec toutes ses anciennes connoissances ; et ce fut alors qu’il raconta à plusieurs ses non-pareilles aventures.



FIN




  1. Courage était quelquefois employé dans le sens d’orgueil.
  2. Monnaie d’or qui valait deux louis. Le louis ne valait alors qu’environ douze livres.
  3. La pistole était une monnaie d’or qui venait d’Espagne et de certaines parties de l’Italie ; sa valeur était la même que celle du louis.
  4. Mets très-épicés.
  5. Roi des Tyrrhéniens.
  6. Tyran d’Agrigente, Crétois d’origine. Il s’était emparé du pouvoir l’an 566 avant l’ère chrétienne. Le mécanicien Pérille lui ayant fait hommage d’un taureau de cuivre destiné à enfermer des condamnés qu’on voudrait brûler à petit-feu, Phalaris trouva piquant de l’expérimenter sur l’inventeur.
  7. Pestais.
  8. Se faire brave correspond à l’expression populaire se faire beau.