La Vraie Histoire comique de Francion/5

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A. Delahays (p. 182-219).

LIVRE CINQUIÈME



Quand le soleil eut ramené le jour, le seigneur du château, étant déjà habillé, ne manqua pas à venir voir si Francion avoit bien reposé, afin de sçavoir quand et quand il pourroit achever le récit de ses diverses fortunes. Voulant bien employer le temps, leurs salutations furent courtes. Encore que Francion sentît beaucoup d’allégement au mal qu’il avoit à la tête, il fut arrêté qu’il se tiendroit encore au lit jusqu’au lendemain, pour reprendre entièrement ses forces ; sans avoir donc souci de se lever, il continua le fil de son histoire comme je vais dire.

Monsieur, nous demeurâmes hier sur le plaisir que je prenois à la poésie ; il faut qu’en retournant sur ce sujet je vous conte que l’on me mit en main quelques ouvrages assez polis, sur lesquels je façonnai ceux que je fis par après : l’on m’enseigna même un certain livre fort nouveau, et d’un auteur fort renommé, que je me délibérai d’acheter, pour y apprendre comment il falloit écrire selon le siècle ; car je confessois ingénument que je n’y entendois rien. Ayant appris que le libraire qui vendoit cet ouvrage-là demeurait en la rue Saint-Jacques, je m’y en allai ; et, ma curiosité étant connue, aussitôt l’on prit la peine de me montrer une infinité de livres françois dont jamais je n’avois ouï parler. Je n’avois pas assez de moyens pour acheter tant de marchandise, voilà pourquoi je ne fis emplette que de ce que j’avois eu premièrement dessein d’avoir, de quoi même l’on m’avoit prêté l’argent. Nonobstant je ne laissois pas de m’amuser à feuilleter tous les livres qui étoient dessus le comptoir, comme voici venir un grand jeune homme maigre et pâle, qui avoit les yeux égarés et la façon tout extraordinaire : il étoit si mal vêtu, que je n’avois point de crainte qu’il se moquât de moi ; de sorte que je parlai franchement au [1]libraire devant lui, sans me soucier qu’il m’écoutât. Apprenez-moi, disais-je, s’il y a quelqu’un en ce temps-ci qui fasse, bien en poésie : j’ai toujours cru qu’il n’y en a point qui y excellent, d’autant que je ne pense pas même que l’on s’amuse beaucoup en ce siècle-ci à rimer. En quelle erreur êtes-vous ! me répondit le libraire ; ne viens-je pas de vous montrer des œuvres admirables, composées par des auteurs encore vivans ? Mais c’est possible que vous ne prisez pas la nouvelle façon d’écrire de ces messieurs, et que vous n’estimez que les choses anciennes et grossières. Moi, ce dis-je, je ne sçais pas si l’on fait mieux en ce temps-ci qu’au temps passé, et ne sçaurois pas discerner, quand je fais des vers, s’ils sont à la mode nouvelle ou à l’antique. Le jeune homme, en tournant alors la tête vers moi avec un rire de mauvaise grâce, et montrant la plupart de ses dents, me dit : Vous faites donc des vers, monsieur, à ce que j’entends ? Je mets des paroles avec des paroles, sur des sujets qui s’offrent à mon esprit, répondis-je ; mais je les arrange si mal, que je ne crois pas que l’on doive appeler cela de la poésie. Là-dessus, il me répliqua que je disois cela par humilité, et me pria de lui montrer quelqu’un de mes ouvrages. Je lui dis que je n’osois pas faire voir des pièces qui n’étoient pas par aventure selon les règles qu’il falloit suivre alors, desquelles je n’avois aucune connoissance. Eh bien, monsieur, me repartit-il, je vous dirai en ami ce qui m’en semblera, et possible serez-vous bien aise d’avoir ma conférence ; car il n’y en a pas trois dans Paris qui se puissent vanter de sçavoir mieux juger d’un vers que moi. Ces paroles-là ne m’ayant pu persuader de lui accorder sa prière, il prit congé de moi, ayant mis deux ou trois livres sous son manteau, sans en donner de l’argent au marchand, à qui je demandai, dès qu’il fut parti, s’il lui en faisoit crédit de cette sorte. Je les lui prête, répondit-il ; je suis contraint d’en faire ainsi à un tas d’écrivains comme lui, qui se trouvent tous les jours dans ma boutique pour se communiquer ensemble leurs ouvrages : ici se font leurs plus grandes assemblées ; tellement qu’il n’y a point de lieu dans la France qui doive plus justement porter le nom de Parnasse. Quel profit tirez-vous de leurs conférences ? ce dis-je. La perte de mes livres, qu’ils empruntent et ne rapportent point, répondit le marchand en riant. Si j’étois que de vous, je chasserois bien cette chalandise-là, lui repartis-je. Je n’ai garde pour moi, me dit-il ; car il y en a toujours quelqu’un entre eux qui me donne quelque copie à faire imprimer, et puis ma boutique en est plus renommée.

Après ce devis, je m’informai de tous les poètes du temps, dont j’appris les noms, et sçus même que celui que je venois de voir étoit, à la vérité, des plus célèbres. Le libraire, alors, me voulant obliger, me promit que, si je lui donnois quelqu’une de mes pièces, il la montreroit à ces gens-là sans leur en nommer l’auteur, pour sçavoir d’eux ce qu’il y auroit de manque. Le désir que j’avois de bien faire au goût de tout le monde me fit prendre ce parti, et, dès le lendemain, je lui apportai la pièce qui me plaisoit le plus de toutes les miennes. Elle fut montrée à ces personnages-là, qui y trouvèrent quasi autant de fautes que de paroles. Mon libraire me fit ce plaisir que de me les coter toutes ; de sorte que j’y pris garde, et, ayant vu qu’ils avoient bonne raison, je me délibérai de ne plus tomber en pareil endroit.

Véritablement leurs lois ne tendoient qu’à rendre la poésie plus douce, plus coulante et plus remplie de jugement ; qui est-ce qui refuseroit de la voir en cette perfection ? On me dira qu’il y a beaucoup de peine et de gêne à faire des vers suivant les règles ; mais, si l’on ne les observoit point, chacun s’en pourroit mêler, et l’art n’auroit plus d’excellence.

Quelque temps après, j’eus une connoissance parfaite de ces choses, car je me trouvois souvent dans la boutique du libraire, où j’accostais tous les poètes : dès que je me fus frotté à leur manteau, je sçus incontinent de quelle sorte il falloit composer ; ils ne me reprirent jamais que de deux ou trois fautes, et, en considérant celles-là, je m’abstins d’autres très-lourdes. Je ne pense pas leur être redevable de beaucoup ; car certainement le peu qu’ils m’en dirent n’étoit pas capable d’ouvrir le jugement d’une personne. Il faut que je vous dise quelles gens c’étoient : il y en avoit quelques-uns qui sortoient du collège, après y avoir été pédans ; d’autres venoient de je ne sçais où, vêtus comme des cuistres, et, quelque temps après, trouvoient moyen de s’habiller en gentilhomme : mais ils retournoient incontinent à leur premier état, soit que leurs beaux vêtemens eussent été empruntés ou qu’ils les eussent revendus pour avoir de quoi vivre. Quelques-uns ne montoient ni ne descendoient, et ne paroissoient point plus en un jour qu’en l’autre : les uns vivoient de ce qu’on leur donnoit pour quelques copies, et les autres dépensoient le peu de bien qu’ils avoient, en attendant qu’ils eussent rencontré quelque seigneur qui les voulût prendre à son service, ou qui leur fît bailler pension du roi[2]. Au reste, il n’y en avoit pas un qui eût un grand et véritable génie. Toutes leurs inventions étoient imitées, ou se trouvoient si faibles, qu’elles n’avoient aucun soutien. Ils n’avoient rien, outre la politesse du langage, encore n’y en avoit-il pas un seul qui l’eût parfaitement ; car, si le plus habile d’entre eux évitoit une chose, il choppoit en une autre. Plusieurs ne faisoient que traduire des livres, ce qui est une chose très-facile[3] : lorsqu’ils vouloient composer quelque chose d’eux-mêmes, ils faisoient de grotesques ridicules. Et il faut remarquer ceci, que la plupart étoient devenus poètes par contagion, et pour avoir hanté ceux qui se mêloient de ce métier-là ; car il n’y a point de maladie qui se gagne plus facilement que celle-ci. Sur mon Dieu, je les plains, les pauvres gens ; ils écrivoient sur l’imagination qu’ils avoient d’être bons écrivains, et se trompoient ainsi tout doucement. Néanmoins il y a des livres de leur main qui sont très-estimés aujourd’hui ; mais, je vous dirai, c’est à faute d’autres meilleurs. Il faut bien se passer à ce que l’on a, malgré son envie ; et moi-même j’ai bien été quelquefois forcé de les lire, ne trouvant rien autre chose pour me divertir. Ce sont de belles pièces, ma foi, que deux ou trois romans de leur façon[4], que l’on prise. Je veux que l’on m’ôte la vie, si je ne montre dans chacun des fautes dignes du fouet.

Il est bien vrai que, quand je me porterois à mes extrêmes efforts pour faire quelque chose de bon, possible que tous ces petits esprits seroient de beaucoup plus prisés que moi ; mais c’est aussi que, pour agrandir leur réputation, ils se servent de certaines subtilités où je ne voudrois pas m’abaisser. Comme ils sont longtemps à achever ce qu’ils font, ils ont le loisir d’en faire courir le bruit partout, et de faire désirer leur ouvrage par les louanges que l’on lui donne, sans en avoir vu une partie, et, le mettant en lumière, ils le rendent agréable à quelque seigneur, qui lui acquiert de la vogue dedans la cour[5]. Outre cela, ils ont quelque poëtastre à leur dévotion, pour leur dire qu’ils ont de l’empire sur tous les esprits du monde ; et sçachez qu’ils n’en manquent pas, car il y en a qui semblent être gagés du roi pour donner des vers à tous les auteurs du temps. L’on voit leurs noms par tous les livres ; et, sans cela, leurs œuvres ne seroient pas imprimées, car elles ruineroient les libraires ; si bien qu’ils font comme le roitelet, qui, pour monter aux nues, se cache sous les ailes de l’aigle. Qui plus est, nos auteurs sont si vains, qu’ils font eux-mêmes des préfaces et des lettres de recommandation qui leur donnent des louanges si excessives, qu’après cela l’on ne sçait plus ce que l’on donneroit à des divinités, et les font imprimer sous le nom de quelqu’un de leurs amis, qui, encore qu’il soit bien éloquent, n’en pourroit pas parler assez suffisamment à leur gré[6]. Que, s’ils prioient quelqu’un de faire quelques vers pour eux, l’on leur pourroit répondre : qu’est-il besoin que je prenne la peine de vous louer ? vous vous louez cent fois mieux que je ne sçaurois faire. Il n’y a point au monde de présomption si grande que la leur étoit alors, et l’on m’apprit même qu’un d’entre eux aspirant à la tyrannie, et voulant que tous les autres lui allassent rendre hommage, il disoit : Il y a encore de petits esprits rebelles qui ne me sont point venus faire la révérence ; ce sont de petits comtes palatins qui ne veulent pas reconnoître leur empereur ; mais je les ferai bien venir à la raison. Comme l’on me racontoit cette sottise, j’étois en pleine assemblée de ces petits écrivains, où je me moquois et des uns et des autres ; et là-dessus je dis : S’estime qui voudra le roi des beaux esprits, mais qu’il sçache que c’est moi qui suis le grand Knes[7], le Prête-jan[8], le Sultan, le Sophy[9], le Sériffe[10], et le grand Mongol[11] des beaux esprits, non-seulement de l’Europe, mais de tout le monde.

Cette plaisante rodomontade les fit rire ; néanmoins ils avoient l’âme si basse, qu’ils ne laissèrent pas de respecter celui qui vouloit dominer sur tout le monde. Nous étions alors en la boutique du libraire de la rue Saint-Jacques, où l’on commençoit à faire un grand mystère d’une petite lettre ; car il faut que je vous dise que, ne pouvant réussir à autre chose, ils s’alloient tous amuser à faire des épîtres, s’imaginant d’acquérir de la gloire par ce moyen, et avoient si peur que l’on se doutât de leurs sottises, qu’ils faisoient imprimer jusqu’aux plus particulières choses qui se passoient entre eux et leurs amis : aussi leur disois-je par raillerie que j’étois d’avis que l’un s’en allât en Italie, l’autre en Allemagne, et l’autre en Turquie, afin qu’ils eussent de la matière pour nous faire de beaux gros volumes de lettres. Et, comme j’eus remarqué dans un livre, qui en étoit tout plein, qu’au commencement et à la fin de chacune, il y avoit de longues répétitions de qualités, je dis au libraire que, pour rendre les choses plus véritables et n’y rien oublier, l’auteur y devoit aussi faire mettre les adresses des rues et des enseignes, et ce qui avoit été mis pour le port, parce qu’il eût amassé toutes ces petites sommes ensemble, et en eût fait une bien grosse, laquelle il eût demandée pour le prix de son livre, et se fût ainsi remboursé tout d’un coup de beaucoup de ports de lettres, s’il est ainsi qu’il les eût payées, outre l’argent qu’il avoit baillé de la copie. Cette invention lui sembloit fort lucrative, et je vous jure qu’il ne tenoit pas à lui qu’il ne la mît en effet. Mais, pour revenir à mon conte, il faut que vous sçachiez que, comme sa boutique étoit le bureau où se trouvoient toutes les lettres nouvelles de ces petits messieurs, qui croyoient avoir crocheté la serrure du trésor de bien dire, tous ceux qui étoient là s’étoient transportés exprès et de cheval pour voir celle dont je vous ai parlé.

Enfin, après plusieurs entretiens de ces petits épistolaires, on lut alors, non pas cette lettre, mais cette merveille, qui étoit la plus extravagante et la plus impertinente que l’on puisse trouver. Celui qui la lisoit proféroit les mots avec un ton de comédie, et il sembloit qu’il mordit à la grappe. Les auditeurs étoient à l’entour, qui allongeoient un col de grue les uns par-dessus les autres ; et, à tous coups, avec une stupéfaction et un ravissement intrinsèque, rouloient les yeux en la tête comme un mouton qui est en colère ; et le plus apparent d’eux, à chaque période, disoit d’un ton admiratif : Que voilà qui est bien ! Aussitôt un autre redisoit la même parole, et puis un autre, jusques à moi, qui étois contraint de faire le même, autant par moquerie que par complaisance ; si bien que, n’entendant presque dire autre chose que ces mots : Que volà qui est bien ! Que voilà qui est bien ! je m’imaginois être à cet écho de Charenton qui répète sept fois ce que l’on a dit.

Après cela, il y eut un poëte qui récita de ses vers, et je pris beaucoup plus de plaisir à voir sa contenance ; car, à la fin de chaque stance, il tournoit ses yeux à la dérobée vers les assistans pour connoître, par leur mine, quel jugement ils en faisoient en leur intérieur. Et remarquez ceci, à quoi vous n’avez possible point encore songé, tous les poëtes en sont de même en lisant leurs ouvrages. Or ils émurent de grosses disputes sur ceux-ci, pour beaucoup de choses de néant, où ils s’attachoient, et laissoient en arrière celles d’importance. Leurs contentions étoient s’il falloit dire : Il eût été mieux, ou il eût mieux été, de sçavans hommes, ou des sçavans hommes ; s’il falloit mettre en rime main avec chemin, saint Cosme avec royaume, traits avec le mot près [12]. Et cependant ceux qui soutenoient que c’étoient autant de fautes en faisoient de bien moins supportables ; car ils faisoient rimer périssable avec fable, étoffer avec enfer. Toutes leurs opinions étoient puisées de la boutique de quelque rêveur qu’ils suivoient en tout et partout, et même se plaisoient, en discourant, à user de quelques façons de parler extrêmement sottes, qui lui étoient communes. Ils vinrent à dire beaucoup de mots anciens, qui leur sembloient fort bons et très-utiles en notre langue, et dont ils n’osoient pourtant se servir, parce que l’un d’entre eux, qui étoit leur coryphée, en avoit défendu l’usage [13]. Tout de même en disoient-ils beaucoup de choses louables, nous renvoyant encore à ce maître ignare dont ils prenoient aussi les œuvres à garant, lorsqu’ils vouloient autoriser quelqu’une de leurs fantaisies. En fin, il y en eut un plus hardi que tous, qui conclut qu’il falloit mettre en règne, tous ensemble, des mots anciens que l’on renouvelleroit, ou d’autres que l’on inventeroit, selon que l’on connoîtroit qu’ils seroient nécessaires ; et puis, qu’il falloit aussi retrancher de notre orthographe les lettres superflues [14] et en mettre en quelques lieux de certaines mieux convenantes que celles dont l’on se servoit ; car, disoit-il, sur ce point, il est certain que l’on a parlé avant que de sçavoir écrire, et que, par conséquent, l’on a formé son écriture sur sa parole, et cherché des lettres qui, liées ensemble, eussent le son des mots. Il m’est donc avis que nous devrions faire ainsi, et n’en point mettre d’inutiles ; car à quel sujet le faisons-nous ? Me direz-vous que c’est à cause que la plupart de nos mots viennent du latin ? Je vous répondrai que c’est là une occasion de ne le suivre pas : il faut montrer la richesse de notre langue, et qu’elle n’a rien d’étranger. Si l’on vous faisoit des gants qui eussent six doigts, vous ne les porteriez qu’avec peine, et cela vous sembleroit ridicule. Il faudroit que la nature vous fît à la main un doigt nouveau ou que l’ouvrier ôtât le fourreau inutile ; regardez si l’on ne feroit pas ce qui est le plus aisé. Aussi, parce qu’il n’est pas si facile de prononcer de telle sorte les mots, que toutes leurs lettres servent, que d’ôter ces mêmes lettres inutiles, il est expédient de les retrancher. En pas une langue vous ne voyez de semblable licence, et, quand il y en auroit, les mauvais exemples ne doivent pas être suivis plus que la raison. Considérez que la langue latine même, dont, à la vérité, la plupart de la nôtre a tiré son origine, n’a pas une lettre qui ne lui serve.

Par la mort du destin, dis-je alors, voilà bien harangué pour le repos de la chose publique : je ne dis pas que vos raisons ne soient bonnes ; mais où est le moyen de les faire suivre, et où est même celui d’entre le peuple qui les approuvera ? Il vaudroit beaucoup mieux retrancher tant de choses mauvaises, qui sont superflues en nos mœurs et en nos coutumes, que non pas songer à retrancher des lettres qui ne font mal à personne, les pauvres innocentes. Quant aux paroles nouvelles, que vous avez dit tantôt qu’il nous falloit introduire, je vous laisse à penser si, semblant du tout extraordinaire au peuple, l’on ne se moqueroit pas de nous. Néanmoins je consens qu’aux premiers États vous soyez délégué de la part des auteurs françois, dont il faut faire une chambre nouvelle pour représenter aux autres l’utilité de vos opinions, et persuader au roi qu’il les doit faire embrasser par tous ses sujets.

Après que j’eus ainsi parlé, et donné matière de rire à chacun, il y eut le plus galant d’entre eux qui conclut que tout ce que l’on avoit dit ne servoit de rien au repos de la vie ; et, nous faisant sortir d’entre les livres, nous conduisit, entre les pots et les verres, au meilleur cabaret de Paris, où il nous voulut traiter de l’argent qu’il avoit. Pour dire vrai, il n’y a point de gens moins avaricieux que les poëtes : ils ont tant d’envie d’aller au royaume des cieux, où il est aussi difficile qu’un riche entre qu’un câble dans le pertuis d’une aiguille, qu’ils avalent leur bien tout d’un coup, comme une pilule, afin d’y aller facilement. Il ne faut pas s’enquérir comment il fut morfé [15], ni combien on dit de bons mots de gueule ; or, parce que je jurai là encore par la mort du destin, ainsi qu’en la rue Saint-Jacques, l’on me demanda pourquoi je le faisois. C’étoit pour me moquer d’eux, qui ne composoient pas une stance où ils ne parlassent du destin ou du sort, afin d’accommoder leurs vers. Par la tête du sort, ce dis-je, vous êtes de grands ignorans, qui ne sçavez guère votre métier ; ventre des Parques ! ne voyez-vous pas que je jure en poëte ? Vous autres, qui croyez moins en Dieu que Diagoras [16] ni que Vanini [17], vous ne jurez que par lui à tous les coups, comme si vous étiez des chrétiens fort dévots, qui voulussent toujours avoir son nom à la bouche. Notez que je leur disois ceci encore parce que la plupart étoient libertins ; mais leur humeur franche, et qui vraiment étoit louable en ce point, ne s’offensa pas de ce que je leur reprochois. Sans doute ils avoient quelque chose de meilleur en eux que le vulgaire, et principalement en ce qu’ils ne me prisoient pas moins pour me voir mal accommodé. En contrepoids, ils avoient aussi des vices bien insupportables : c’étoient les plus fantasques et les plus inconstans du monde ; rien n’est plus frêle qu’étoit leur amitié : en moins d’un rien, elle se dissipoit comme la glace d’une nuit ; rien n’est plus volage qu’étoit leur opinion : elle se changeoit à tout propos, et pour des occasions très-injustes. Leurs discours étoient le plus souvent si extravagans, qu’il sembloit qu’ils fussent insensés. Quand je leur récitois mes vers, ils les trouvoient, à leur dire, les mieux faits du monde ; moi éloigné, ils en médisoient devant le premier dont ils faisoient rencontre : ils jouoient de ce même trait les uns envers les autres ; de sorte que la renommée de chacun s’appetissoit : outre cela, ils s’adonnoient à écrire avec trop d’affection et n’avoient point d’autre but. En allant même par la rue, la plupart marmottoient entre leurs dents, et tiroient quelque sonnet par la queue. Tous leurs entretiens n’étoient que sur ce sujet. Mais, encore qu’ils décrivissent les faits généreux de plusieurs grands personnages, ils ne s’enflammoient point de générosité, et il ne partoit d’eux aucune action recommandable. Avec tout cela, c’étoient les gens les plus présomptueux de la terre, comme je vous ai déjà dit. Chacun croyoit faire mieux que tous les autres, et se fâchoit lorsque l’on ne suivoit pas ses opinions. Je connus par là que le vulgaire avoit raison de les mépriser, et dis plusieurs fois en moi-même qu’ils vouloient faire profession d’un bel art dont ils étoient indignes, et envers lequel ils attiroient le mépris du peuple, en le pratiquant mal. Depuis, ils me furent si odieux, que je tâchai d’éviter leur rencontre, avec plus de diligence qu’un pilote n’essaye de s’éloigner des syrtes[18].

Il me prit envie seulement de me conserver la connoissance d’un nommé Musidor[19], qui étoit celui qui m’avoit accosté tout le premier chez le libraire, parce qu’encore que l’on ne pût pas dire véritablement qu’il fût de bonne humeur il avoit, ce me sembloit, quelque chose dans son extravagance qui rendoit sa compagnie agréable à une personne comme moi, qui ne le voulois fréquenter que pour se moquer de lui. L’ayant une fois rencontré par la rue, il m’apprit sa demeure, et je lui promis de l’aller voir. Jamais il ne me l’avoit voulu dire auparavant, et c’étoit sans doute à cause qu’il ne logeoit qu’en quelque grenier à un sol par gîte, avec les aides à maçons. Aussi avoit-il été si misérable, que son pauvre équipage me faisoit pitié. C’étoit un indubitable axiome que, lorsqu’il avoit une épée, il ne portoit point de jarretières, car elles lui servoient à la pendre. Il n’y avoit qu’un mois ; qu’il avoit été dans une gueuserie extrême ; de sorte qu’il eût porté les crochets afin de gagner sa vie, s’il eût eu de l’argent pour en avoir. Il me souvient qu’en ce temps-là un homme de sa connoissance, qui se vouloit donner carrière, lui amena la pratique des chantres du Pont Neuf, et lui dit que, s’il faisoit des chansons pour eux, il en seroit bien payé, et que personne n’en sçauroit rien. Musidore, voyant ce profit évident, ne le refusa pas : il reçut une pièce de six sols d’arrhe, de la femme d’un des musiciens de la Samaritaine[20] ; il veilla toute la nuit suivante pour lui faire des vers, et les lui livra le lendemain au matin. Aussitôt, ils furent mis en air, et l’on les alla chanter au bout du pont ; mais personne n’en acheta. Les crocheteurs n’y entendoient rien ; cela n’étoit pas de leur style, si bien que la femme les lui vint rapporter et lui redemanda son argent. Ayant refusé de le rendre, vous pouvez penser de combien d’injures il fut assailli. L’on dit même qu’elle lui envoya un exploit ; mais, tant y a, qu’elle s’en alla se plaindre de lui partout, et dire qu’il étoit un beau poësard, que personne ne vouloit de ses chansons, et qu’elles étoient pleines de mots de grimoire et de noms de diable. Aussi avoit-elle raison, et les courtisans du cheval de bronze n’avoient garde de comprendre sa poésie ; comment il parloit des filandières parques et de l’enfant cuisse-né. Il alloit disant :

……qu’Apollon
Tenant en main son violon
Sur ce beau mont où il préside,
Rejouit les bourgeois des Cieux,
Et près de l’onde Aganipide,
Fait danser la pavane aux dieux.

Tout le reste des vers est nonpareil, et je les voudrois sçavoir pour vous donner plus de passe-temps. L’on fait encore bien des contes sur sa pauvreté : l’on dit qu’il étoit contraint d’aller quérir du bois lui-même pour se chauffer, et qu’ayant acheté un cotret il fut fort surpris quand il fut à la porte du marchand, parce qu’il y rencontra deux hommes de sa connoissance ; mais il s’avisa de leur dire qu’il avoit trouvé des fripons qui le vouloient battre, et qu’il avoit acheté ce bois pour les charger. Ayant couvert le cotret de son manteau, il s’en alla donc par la rue, et, rencontrant deux ou trois laquais qui le heurtèrent, il leur dit : Je pense que ces marauds ont envie de casser mon luth ? Le bruit est qu’ils le battirent alors à bon escient, et que, son manteau lui étant tombé des épaules, l’on vit quel étoit le fardeau qu’il portoit, et l’on se servit encore de ce bois à le battre davantage.

Quand je le rencontrai donc, songeant à son état passé et aux affronts qu’il avoit reçus, je m’étonnai de le voir tout autrement fait qu’auparavant ; je ne pouvois m’imaginer de quel secret il avoit usé pour faire changer de visage à sa fortune ; mais tant y a, qu’il étoit des plus braves, et que son bonheur me donnoit beaucoup de jalousie. Je pensois qu’il eût trouvé la pierre philosophale, et que, par son moyen, je pourrois devenir riche, si je le voulois aller courtiser ; tellement que je me levai un matin, auparavant le soleil, afin d’aller chez lui, et ne point manquer à l’y rencontrer. Je n’avois garde que je ne le trouvasse au lit ; car il faut que vous sçachiez que la plupart de ces messieurs s’y tiennent toujours jusqu’à onze heures, et qu’ils ne sçauroient rien composer que dedans ce repos. Comme je fus donc dans sa chambre, et que je lui eus demandé pardon de ma visite, il me témoigna que je lui faisois beaucoup d’honneur, et fit ouvrir tous les volets des fenêtres, afin d’avoir du jour pour se lever. Je vis alors qu’au lieu de bonnet de nuit il avoit son caleçon autour de sa tête, et que tout le meuble de sa chambre étoit réduit à une escabelle à trois pieds et à un coffre de bois qui servoit de table, de buffet et de siège. Pour le lit, il étoit d’une étoffe si usée, que l’on n’en pouvoit pas même connoître la couleur, et il avoit été rongé de plus de rats qu’il n’y en avoit au combat que décrit Homère. Tout ceci me fit juger que la richesse de Musidore n’étoit pas si grande que j’avois pensé, et que, si peu qu’il avoit, il le mettoit tout sur soi, pour paroître au dehors.

Comme je rêvois là-dessus, il me retira de ma méditation par un cri extravagant qu’il fit en appelant son valet : Ho ! Calcaret, dit-il, çà, je me veux lever ; apporte-moi mon bas de soie de la correction et de l’amplification de la Nymphe amoureuse ; donne-moi mon haut-de-chausses du grand Olympe, et mon pourpoint de l’Héliotrope : je pense que mon manteau des lauriers du triomphe viendra fort bien là-dessus[21]. Ce discours m’étonna, de sorte que je n’en pouvois trouver l’explication ; car ni les nymphes, ni le ciel, ni les plantés n’ont point de pourpoint, ni de haut-de-chausses, ni d’étoffe pour en faire. J’eus seulement quelque croyance qu’il y avoit quelque mode, quelque couleur, ou quelque étoffe qui étoient nouvelles, lesquelles s’appeloient de ces noms que Musidore avoit dits, puisque l’on dit bien des jarretières de Céladon[22] et des roses à la Parthenice[23]. Néanmoins je fus si curieux, que je lui demandai la signification de ses paroles ; et alors, faisant un foible souris qui ne lui passoit pas les moustaches, il me répondit : Ah ! monsieur, eh ! ne sçavez-vous pas ce que je veux dire ? Apprenez que notre honnête travail nous fait gagner souvent quelque petit argent, et que nous le mettons à nous vêtir ; voilà pourquoi, pour reconnoître nos habillemens, nous les appelons du nom des livres que nous avons faits et de l’argent desquels nous les avons eus. Si vous allez au Palais, vous entendrez bien crier les livres que j’ai nommés, dont j’ai été payé depuis peu ; ce sont maintenant les entretiens de la plus belle moitié du monde, et il n’y a si petite fille de chambre qui ne les veuille lire, pour apprendre à complimenter. Mais quoi ! trouvez-vous ceci indécent, de se faire donner une récompense par les libraires pour notre labeur ? Y sommes-nous pas aussi bien fondés que les avocats à se faire payer pour leurs écritures ? Apprenez que, s’il y a eu autrefois de la honte à ceci, elle est maintenant toute levée, puisqu’il y a des marquis[24] qui nous en ont frayé le chemin ; et, quoi qu’ils fissent donner l’argent à leurs valets de chambre, comme pour récompense de les avoir servis, cela tournoit toujours à leur profit, et les exemptoit de payer les gages de leurs serviteurs. Quant à ce nouvel auteur que vous connoissez, lequel s’imagine avoir couché avec l’éloquence[25], et que ses ouvrages sont les enfans qui proviennent de leur accouplement, croyez-vous qu’il ait donné son livre pour néant, encore qu’il soit riche ? Non, non ; il l’a bien vendu, et j’en nommerois beaucoup d’autres qui en ont fait de même. Pour moi, je suis de ce nombre, et n’en crois mériter que de la louange ; car, si mes ouvrages ne valoient rien, l’on ne me les achèteroit pas.

Je ne pus rien répondre à ce propos, et me mis à considérer attentivement la misère de ce pauvre écrivain, qui ne faisoit des livres que pour en gagner sa vie. Je jurai bien dès lors qu’il ne falloit point s’étonner si tous ses ouvrages ne valoient rien ; car, allongeant ses livres selon l’argent qu’il désiroit avoir, il y mettoit beaucoup de choses qui n’étoient pas dignes d’être imprimées, et, outre cela, il écrivoit avec une telle hâte, qu’il faisoit une infinité de fautes de jugement.

Enfin, son petit laquais lui ayant apporté ses habits, il se leva, et, tout sur l’heure, il entra un poëte de ses amis, auquel il dit qu’il lui vouloit montrer des vers qu’il avoit faits le jour précédent. Là-dessus, il tire de sa poche un papier aussi gras que les feuillets d’un vieux Bréviaire. Mais, comme il fut à la première stance, il nous dit : Messieurs, je vous supplie de m’excuser, il faut que j’aille tout maintenant faire ce que les rois ni les empereurs ne peuvent faire par ambassade[26]. Je ne fais point de cérémonie avec vous ; vous sçavez la liberté avec laquelle on vit maintenant à la cour. Et là-dessus, nous ayant quittés, il fut environ un quart d’heure au privé, où, ayant son esprit égaré parmi sa poésie, il nous oublioit quasi. En revenant, il nous dit : Eh bien, messieurs, achevons de voir mes vers. Et puis il nous présenta un méchant papier tout rongé par les côtés, et enduit de merde par le milieu, ce qui nous surprit tellement, que nous ne sçavions si nous en devions rire ou nous en fâcher. Alors, ayant recouvré son esprit, que ses imaginations avoient préoccupé, il reconnut que ce n’étoit qu’un torche-cul qu’il nous apportoit, au lieu de ses vers, et nous dit : Ah ! messieurs, excusez mes rêveries ; vous êtes du métier, vous sçavez que nos grandes pensées nous possèdent quelquefois si fort, que nous ne sçavons ce que nous faisons : j’ai ici apporté un autre papier que celui que je désirais, je m’en vais requérir celui où mes vers sont écrits.

En disant ceci, il s’en retourna d’où il étoit venu, mais il n’y trouva pas le papier qu’il cherchoit ; car, par mégarde, il s’en étoit torché les fesses. Cependant je lâchai la bonde à mes risées, et son ami me dit : Vraiment nous n’avons rien vu de nouveau : il me souvient que Musidore fit encore, il y a quelque temps, une semblable plaisanterie ; il revint du privé avec un torche-cul à la main, et, croyant tenir son mouchoir, il en releva sa moustache : il est fort sujet à de pareils transports d’esprit, et prend souvent les choses l’une pour l’autre, si bien, qu’étant un jour à la table d’un grand seigneur, pensant cracher à terre et mettre un morceau de viande sur son assiette, il cracha sur son assiette et jeta le morceau de viande à terre.

Comme ce poëte disoit ceci, Musidore revint, et fut contraint de nous dire par cœur ce qu’il sçavoit de ses vers, à faute du papier. Après cela, nous parlâmes d’un ballet que le roi alloit danser, sur le sujet duquel il nous dit qu’il avoit aussi entrepris de faire quelque chose, encore qu’il ne fût pas payé pour cela. Je m’avisai qu’il seroit très à propos que je montrasse ce que je sçavois faire en cette occasion, afin de m’acquérir quelques habitudes à la cour, et je m’enquis, sans faire semblant de rien, du personnage que représentoit la reine, me délibérant de faire des vers pour elle.

Quelque temps après, les ayant composés, j’eus le moyen d’aborder un homme qui avoit une partie de la charge des ballets, lequel trouva mon dessein très-bon. Je fis donc imprimer quelques stances que j’avois composées, et, le jour du ballet venu, je m’en allai au Louvre avec mes vers sous mon bras, dont il y avoit pour le moins trois cents exemplaires bien faits et bien empaquetés, tellement que j’étois fort chargé ; mais l’honneur, quej’espérois de recevoir d’avoir composé ce bel ouvrage, me faisoit souffrir allègrement cette peine.

Or il faut que vous sçachiez que j’en étois si glorieux, qu’il me sembloit que j’étois une personne fort nécessaire à l’État, et que, de servir le roi en son ballet, comme je faisois, c’étoit le servir en une chose très-importante. Je l’avois donc dit à tous ceux que je connoissois et à ceux que je ne connoissois point, et principalement à un certain avocat de mon pays, qui, ayant été dépossédé d’une charge de lieutenant en l’élection d’une ville, pour quelque folie qu’il avoit faite, étoit venu s’habituer à Paris, espérant qu’un procureur de la cour, qui étoit son parent, lui donneroit de la pratique. Il eut tant d’envie de voir ce beau ballet, dont je lui avois conté tant de merveilles, qu’il se délibéra de se hasarder et de tâcher à y entrer. Il croyoit que l’on y entroit aussi facilement comme au lieu de l’escarpolette ou aux marionnettes de la foire Saint-Germain, qu’il avoit vues depuis peu pour un sol. Outre cela, il s’imagina qu’il y mèneroit bien aussi sa femme, avec sa nourrice et ses enfans, vu que la courtoisie est exercée envers les dames par la noblesse ; et puis il se souvenoit que, lorsqu’il y avoit des comédiens en sa ville, il y entroit toujours pour rien, et qu’encore lui gardoit-on un siège. Il prit donc sa soutane et son long manteau des bons jours, et je ne sçais comment il ne prit pas même sa robe du palais pour se rendre plus vénérable et se faire place. Quant à sa demoiselle, elle vêtit ses habits nuptiaux, qu’elle n’avoit pas encore usés ; car elle ne les mettoit que quatre fois l’année, et cette fois-ci étoit extraordinaire et superabondante. Je fus donc tout étonné que je les vis, comme j’étois là, attendant avec beaucoup d’autres à une petite porte qui par de longues galeries conduit à la salle de Bourbon. L’avocat marchoit en magnifique arroi, avec une contenance sénatoriale : sa soutane étoit d’un beau damas, qui, à ce que j’ai ouï dire, avoit été pris des rideaux d’un ancien lit, et avoit été teint de rouge en noir, et les feuillages, qui y étoient semés avec symétrie, étoient si larges, qu’il n’y en avoit que trois depuis la ceinture jusqu’au collet, deux d’un côté et un de l’autre. Son manteau étoit doublé d’une belle peluche à long poil, au moins en apparence, car quelques médisans assurent qu’il n’y avoit que la marge qui en fût doublée, et que le texte ne l’étoit pas ; mais, quoi qu’il en soit, je sçais bien, à tout le moins, que ce manteau lui servoit en toute saison, et que l’été il en faisoit ôter toute la peluche, excepté celle du collet, et la faisoit remettre dès que les feuilles commencoient à tomber des arbres, ayant appris ce secret du seigneur d’Alaric[27], Abrégé des longues études. Pour ce qui est de mademoiselle sa femme, elle avoit une jupe de satin jaune toute grasse, et une robe à l’ange[28] si bien mise, et un collet si bien monté, que je ne la puis mieux comparer qu’à la pucelle saint George[29] qui est dans les églises, ou à ces poupées que les atournaresses[30] ont à leurs portes. Pour sa nourrice, elle portoit un beau bavolet à queue de morue, et avoit un enfant entre ses bras, cependant qu’un autre un peu plus grand marchoit à côté d’elle, la tenant par la cotte. Je crève de rire toutes les fois que je songe à leurs diverses postures. Il me semble que je les vois encore, et principalement l’avocat, qui faisoit bien l’empêché, et, à tous propos, se tournoit vers sa femme, et lui disoit : Là, ma mie, tenez-moi bien toujours par le manteau, et vous, nourrice, ne nous perdez point de vue ; laissez faire, nous entrerons, gardez seulement que cet enfant ne crie.

Ceci étoit dit avec une action si naïve, que tous les courtisans, qui étoient là, reconnurent la sottise du personnage, et, s’en voulant donner du plaisir, se retirèrent un peu à quartier pour le laisser approcher de la porte. Il est bien vrai que quelques-uns pensoient que ce fût l’avocat de quelque grand seigneur, et que, sans cela, il n’eût pas eu l’assurance qu’il avoit de se présenter pour entrer. Il arriva qu’alors Géropole, qui étoit encore capitaine des gardes, ouvrit la porte pour laisser entrer quelques baladins. L’avocat fit tant qu’il s’approcha de lui, et commença cette belle harangue qu’il y avoit longtemps qu’il étudioit : Monsieur, ayant appris, par la renommée aux langues altisonnantes, qu’il se faisoit à ce jour d’hui une fête plénière dedans cet aulique séjour, la curiosité, qui espoind[31] d’ordinaire tous nobles cœurs, m’a porté à venir voir ces beaux jeux du roi et des reines ; il vous plaira donc de m’y introduire avec ma petite famille, qui l’inculquera en sa mémoire au grand jamais, comme un bénéfice de votre affabilité.

Il faut que vous vous imaginiez qu’il disoit ces paroles avec un visage ingénu et un même accent que s’il eût déclamé ou fait un paranimphe devant un recteur de l’Université ; et vous pouvez juger quel contentement cela donnoit à Géropole, qui étoit des plus gausseurs de la cour. Comme il avoit le plus souvent de fort plaisantes reparties, il ne s’oublia pas en cette occasion-ci. Figurez-vous que vous le voyez sans chapeau, avec une calotte de satin sur sa tête, un trousseau de clefs en une main, aussi gros que celui du geôlier de la Conciergerie, et un mouchoir en l’autre, dont il essuyoit la sueur de son visage. Voilà comme il étoit ; et, après avoir bien fait le fatigué, il prit son bâton, qui étoit à côté de lui, et, en reprenant haleine à chaque parole, il dit à l’avocat : Par ma foi, monsieur, vous auriez de la peine à croire combien je suis las de battre ; je n’ai fait autre chose tout aujourd’hui, je ne sçais si vous avez si peu de conscience que de vouloir que je recommence tout maintenant. Il faut que je reprenne un peu mes forces, et je vous jure, sur mon Dieu, que, si vous voulez encore attendre un demi-quart d’heure, je vous battrai tout votre saoûl.

Géropole dit cela si plaisamment, que tous ceux qui étoient là se prirent à rire ; et, voyant le peu de compte qu’il faisoit de l’avocat, il vint une foule pareille aux flots de la mer quand elle est courroucée, qui le repoussa bien loin de là avec toute sa famille, si bien qu’il se plaignit inutilement de la discourtoisie que l’on faisoit paraître envers lui. Je me poussai parmi les autres, et n’eus garde de l’aller aborder, ne me voulant amuser à rien, et ayant peur que les courtisans, me voyant être de sa connoissance, ne se moquassent aussi de moi. Mais je sçus depuis qu’ayant reçu cet affront les pages et les laquais vinrent à lui et en jouèrent à la pelote ; de sorte qu’étant jeté d’un côté et d’autre, il tomba dedans les boues, et l’on dit que la peluche de son manteau fut aussi crottée que le poil d’un barbet qui auroit été quinze jours à chercher son maître. Pour la maîtresse et la nourrice, elles se sauvèrent avec leurs enfans, parce qu’encore la barbarie n’étoit-elle pas si grande, que l’on voulût faire du mal aux femmes ; et il n’y eut aussi perssonne qui eût envie de les enlever, car elles étoient si laides, qu’il n’y avoit point de presse à se charger d’une si vile marchandise. Mais, quoi que ce soit, ni le mari ni la femme n’ont jamais eu envie depuis de retourner au ballet du roi.

Comment est-ce que l’on eût laissé aller ce pauvre jurisconsulte avec sa soutane, sans lui faire toutes ces indignités, vu que tous ceux que les pages rencontroient habillés en hommes de ville, ils leur faisoient souffrir mille persécutions. Je sçais bien même un seigneur assez qualifié qui, étant vêtu de deuil, et n’étant pas reconnu pour ce qu’il étoit, fut pris pour un bourgeois et fut bien malmené auparavant que ses gens le délivrassent. Pour moi, je me fourrai subtilement parmi les autres, et fis tant que je m’approchai de Géropole, auquel ayant montré que je portois des vers pour le ballet, il me laissa entrer sans difficulté. Ainsi plusieurs autres entroient, étant de la connoissance des baladins : les uns, portant en leurs mains un masque, les autres, un bonnet à l’antique, et les autres, quelque robe de gaze ; et il ne leur étoit point fâcheux de faire l’office de valet, pourvu que l’on leur ouvrît librement.

Quand je fus entré avec toute cette bande, ce ne fut pas encore la fin de mes peines ; il me fallut passer tant de portes et tant traverser de chambres, que je croyois que ce ne seroit jamais fait. Je trouvois de la difficulté partout, et mon passeport m’étoit bien nécessaire. Outre cela, la presse étoit si grande, qu’elle me défendoit autant l’entrée comme les archers ; enfin, je me trouvai dans cette longue galerie de Bourbon, qui jette sur la rivière, où il se fallut arrêter.

Il y avoit là force courtisans qui désiroient sçavoir ce que je portois, et, comme ils voyoient ces papiers bien pliés en long, ainsi que pourroit être du linge, il y en avoit de si ignorans, qu’ils me venoient demander : Le roi va-t-il souper ? Sont-ce là des serviettes que tu portes ? Je leur répondis que c’étoient des vers pour le ballet. Alors un, qui faisoit l’entendu, s’en vint dire : Ce sont des placards ; et, à toutes les fois que je passois et repassois, pour chercher quelque place à me mettre, il y avoit un autre qui disoit niaisement, et pensant dire un bon mot : Ce sont des papiers ; voilà des papiers. Ces paroles étoient accompagnées d’un mépris qui me fit connoître que, quelque chose de bien fait que pussent voir ces brutaux, ils prenoient tout pour des rogatons, et que les sciences leur étoient si fort en horreur, qu’ils avoient mal au cœur quand ils voyoient seulement un papier, et en tiroient le sujet de leurs moqueries. Mais, quoi que ce soit, mes papiers me servirent bien, en ce que, n’y ayant là que les quatre murailles, je m’assis dessus, et je voyois beaucoup de seigneurs debout qui enfin, ne sçachant plus quelle contenance tenir, étoient contraints de s’asseoir sur leur cul comme des singes.

Après que j’eus été là quelque temps, l’on ouvrit une porte par où l’on alloit à la salle de Bourbon ; la foule étoit si grande pour y entrer, que je m’imaginois que l’on nous eût mis tous en un pressoir pour en tirer la quintessence. Toutefois nous parvînmes enfin tout entiers jusqu’à la salle du ballet, où je trouvai toutes les places prises ; si bien que je ne sçavois de quel côté me tourner. Je nuisois à tout le monde, personne ne vouloit de moi : l’un me poussoit, aussi faisoit l’autre ; tellement que je croyois que mon corps fût devenu ballon, puisque l’on s’en jouoit ainsi. Un archer de ma connoissance me tira de peine, et, m’ayant fait mettre sur l’échafaud des violons en attendant le ballet, me dit qu’il faudroit bien que l’on me fît place, malgré que l’on en eût, lorsqu’il seroit commencé. Quand j’y fus, je ne cherchai point d’autre siège que mes papiers, compagnons fidèles ; et, comme je m’étois planté là, les violons vinrent. Ils tenoient chacun leur tablature, et, n’ayant point de pupitre, ils crurent que j’étois là pour leur en servir. L’un ôta une épingle de sa fraise, l’autre de sa manchette, et puis ils s’en vinrent tous attacher leurs papiers à mon manteau. J’en avois dessus le dos, j’en avois dessus les bras ; ils en mirent même au cordon de mon chapeau, et encore cela n’eût été rien, si un plus impudent que les autres ne fût point venu pour m’en mettre aussi au devant. Je lui dis que je ne le souffrirois pas, et que cela m’incommoderoit ; mais il m’adoucit, me représentant qu’en ce lieu-là il se falloit aider les uns les autres. J’avois si peur qu’on ne me chassât ou qu’on ne me battît, que je fus patient jusques à ce point que de lui dire qu’il m’attachât donc sa tablature où il voudroit. Il me la vint mettre à la bouche pour l’y pendre, et je serrai fort bien les dents et les lèvres pour retenir ce que l’on me donnoit, comme un barbet qui sert et qui rapporte tout ce que l’on lui jette. Les violons s’accordoient déjà à l’entour de moi, quand Géropole, m’apercevant, se souvint que j’étois un des poëtes du ballet, et m’appela pour aller distribuer mes vers de même que les autres. Eh ! monsieur, lui dis-je, comment voulez-vous que j’aille à vous ? Vous voyez comme je suis fait : je suis tout entouré de musique En ouvrant la bouche pour dire ces paroles, le papier tomba, ce qui fit bien rire Géropole ; et, pour avoir plus de plaisir, il me repartit : Ne laissez pas de venir ; dépêchez-vous ; la reine vous demande ; elle veut voir les vers que vous avez faits pour elle. Je fus si pressé de partir, dès que j’eus ouï ceci, que, sans songer que j’avois plus d’affiches à l’entour de moi que le coin d’une rue, et sans prendre le soin de les détacher, je commençai de descendre légèrement de l’échafaud. Alors vous eussiez vu tous les violons tâcher d’atteindre à moi, l’un avec la main, l’autre avec le bout du manche de sa basse, et la plupart avec leur archet, afin de ravoir leur musique. Pour vous représenter leurs diverses postures, imaginez-vous de voir ces preneurs de lune qui sont en l’almanach de l’année passée, où les uns tâchent de l’attraper avec des échelles, qui s’allongent et s’accourcissent comme l’on veut, et les autres avec des crochets, des tenailles et des pincettes. Les disciples de Bocan[32] reprirent donc toute leur tablature moitié déchirée, et, sur l’auspice de Géropole, je m’en allai offrir mes vers à la reine, et puis j’en jetai parmi la salle. Je crois que ceux qui étoient payés pour en faire me virent d’un très-mauvais œil ; mais ils ne pouvoient pas craindre que l’on leur ôtât leur pension pour me la bailler, car je n’étois pas assez bien vêtu pour faire croire qu’il y eût quelque bonne partie en moi.

Je ne m’amuserai point à vous décrire les entrées du ballet ; je vous dirai seulement que je vis là une image des merveilles que j’avois pris tant plaisir à lire dedans les romans. Je vis marcher des rochers, je vis le ciel, le soleil et tous les astres paroître dans une salle, et des chariots aller par l’air ; j’ouïs des musiques aussi douces que celles des Champs-Élysées ; et, en effet, je croyois qu’Argande la déconnue eût ramené ses enchantemens au monde. Ce fut là aussi le seul bien qui m’advint pour avoir veillé les nuits en faisant mes vers ; car de profit ni d’honneur il n’en faut point espérer par un tel moyen. Toutefois j’eus encore mes livres en la tête, et m’imaginai que, si je dédiois à quelque seigneur une certaine histoire que j’avois fait mettre depuis peu sous presse, cela serviroit à mon avancement. Entre tous ceux de la cour j’en choisis un duquel, à mon avis, je pouvois beaucoup espérer de faveur, et m’acquis la connoissance d’un gentilhomme qui le gouvernoit. J’espérai de lui toute sorte d’assistance, et lui contai en bref les services que j’étois capable de rendre à Philémon, qui étoit le seigneur que je désirois connoître. Je lui disois que je jouois du luth, et que je sçavois des chansons nonpareilles ; qu’outre cela je faisois des contes les plus gais du monde, et que j’étois capable de faire rire Héraclite : aussi voyoit-il bien des preuves de tout ceci ; mais cela ne fit que lui ôter l’envie de me faire voir à Philémon. Il croyoit que, si j’eusse possédé son oreille, il n’eût plus été rien auprès de lui. Des qualités comme les miennes étoient bien à la vérité à soupçonner. Tant y a, qu’au lieu de me faire parler à ce seigneur, un matin que j’attendois à sa porte l’occasion de lui offrir mon livre, il me le vint demander, me disant qu’il le feroit trouver agréable à Philémon et à quelques autres qui étoient auprès de lui, et qu’après cela il me viendroit requerir pour le saluer. Moi qui étois sans malice, et qui ignorois les tromperies de la cour, je lui baillai librement mon livre, et il le porta en la chambre de Philémon, où je ne sçais ce qu’il en fit, car je n’ai jamais parlé à personne qui y fût lors avec lui. Peu de temps après, Philémon étant sorti avec beaucoup de suite, il sortit aussi, mais tout le dernier, et me vint dire qu’il n’y avoit pas moyen que je saluasse ce seigneur pour ce jour-là ; que c’étoit assez, puisqu’il avoit reçu le présent de mon livre, que je n’en eusse pas été de mieux quand je l’eusse donné moi-même, et qu’il l’eût reçu de mes mains, tournant la tête d’un côté pour parler à quelque autre, sans prendre garde seulement à moi. Le lendemain, je l’allai encore importuner de me mener chez Philémon ; mais point de nouvelles. J’allai bien avec lui jusqu’à la porte ; mais, comme nous y fûmes, il me dit : Que gagnerez-vous ici ? vous ne ferez que vous morfondre les pieds. Ayant ouï ces mots, qui me témoignoient le peu de volonté qu’il avoit de me faire saluer Philémon, sitôt qu’il eut le dos tourné, j’escampai sans lui dire adieu.

Outre que j’avois déjà pensé qu’il craignoit que je lui nuisisse, si je connoissois Philémon, que pouvois-je penser qui l’eût empêché de me mener à lui pour lui donner mon livre, sinon qu’il avoit très-mauvaise opinion de la courtoisie et de l’esprit de ce seigneur ? Il lui faisoit bien du tort ; car il me donnoit sujet de croire que, s’il ne me présentoit à lui, c’étoit qu’il avoit peur que je ne connusse qu’il n’avoit pas l’esprit de dire trois mots de suite pour me remercier, et que possible ne sçavoit-il pas lire, et n’eût non plus entendu ce que je lui disois dans mon épître que si c’eût été du langage des Indes. Je ne veux pas dire pourtant qu’il fût si ignorant que cela ; que sert-il d’en parler ? l’on sçait bien si cela est ou non. Et puis, ma foi, c’est un grand vice que la médisance, comme dit très-bien Plutarque en ses Opuscules[33]. En m’en retournant, je donnai au diable et le livre et le seigneur, et protestai de ne faire plus de telles sottises que d’aller dédier des livres à des stupides qui vous croient beaucoup obliger lorsqu’ils les reçoivent seulement, et ne vous voient que le moins qu’ils peuvent, craignant que vous ne les importuniez de quelque chose.

Je m’adressai encore à un gentilhomme de la connoissance de Philémon, à qui je me plaignis de mon infortune. Je lui dis que je ne désirois point que l’on me fît quelque présent, et que je n’étois pas si mercenaire ; que je demandois seulement que l’on me fît bon visage, et que l’on s’employât à obtenir pour moi une pension du roi, et, qu’encore que je fusse jeune, j’avois des desseins si salutaires à l’État, que je méritois bien qu’on me reconnût. Comment, me répondit-il, sçavez-vous si peu les affaires du monde que vous espériez une pension ? J’ai dépensé plus de trois cent mille livres au service du roi, et je n’ai pas un sol de lui. Je ne me pus tenir de rire de ce discours ; car jamais celui-ci n’avoit rendu aucun service à Sa Majesté, et je ne feignis point de lui repartir ainsi : Monsieur, je ne doute pas que vous n’ayez pour le moins dépensé trois cent mille livres depuis que vous êtes à la cour ; mais que ce soit en servant le roi, c’est ce que je ne crois pas. Chacun sçait bien les dépenses superflues que vous avez faites. Voudriez-vous que le roi payât les habits somptueux dont vous changez tous les huit jours, et la dépense que vos garses vous ont faites ? les débauches sont-elles comptées au nombre des services que l’on rend à la couronne ? Vous avez eu aussi bonne grâce à me dire ceci qu’avoit un certain Suisse à se plaindre des ministres de l’État, lequel, étant venu à Paris se mettre d’une compagnie de ceux de sa nation, il fut tenté par la bonne nature, et s’en alla voir les dames, où il n’eut guère été qu’il y gagna la vérole, dont il s’alla faire panser chez un des plus renommés barbiers de Paris. Il lui demanda beaucoup d’argent pour l’avoir guéri ; tellement que, pour avoir cette somme, il en fit faire une ordonnance, et l’alla porter à un secrétaire d’État pour la signer. Je vous laisse à penser s’il se moqua de lui et s’il ne le renvoya pas avec injure ; mais il persista en sa demande, et dit que c’étoit la raison que le roi payât son barbier, puisqu’il avoit gagné la vérole à son service. Il vouloit que l’on l’en récompensât, aussi bien que des plaies qu’il eût reçues en un combat ; et, croyant que l’on lui fît une injustice, il ne voulut plus servir le roi. Vous êtes, à ce que je vois, de son humeur, et n’avez pas moins de sujet de vous mécontenter.

Je disois cela avec une façon si libre et si gaie, que celui à qui je parlois ne s’en put offenser ouvertement, et fut forcé de tourner tout en raillerie. Il ne laissa pas d’avoir son fait ; et, pour moi, je protestai dès lors de ne plus rien celer à ces barbares. Voyant tous mes espoirs perdus, et me représentant la honte que ce m’étoit de voir qu’il y eût dedans mon livre une épître avantageuse pour Philémon, duquel j’avois eu si peu d’accueil, et à qui je n’avois jamais parlé, j’allai chez le libraire pour faire changer toutes les premières feuilles. Mon courage est trop grand pour souffrir aucun affront, et, fût-ce un prince qui descendît de l’étoile poussinière[34], je m’en ressentirois. Néanmoins, y ayant un peu songé, je permis que l’on vendît le livre comme il étoit, me représentant, •que le peuple, sçachant le peu d’accueil que l’on m’avoit fait, en seroit davantage irrité contre Philémon, et croiroit que toutes les louanges que je lui avois données n’étoient que des moqueries.

Depuis cela, je me délibérai de n’écrire plus que pour moi, sans aller gagner du rhume à attendre les seigneurs à leurs portes ; et, la fortune me voulant gratifier environ ce temps-là, ma mère m’envoya beaucoup d’argent, dont je me fis habiller d’une façon qui paroissoit infiniment. C’étoit l’été ; je fis faire un habit de taffetas colombin[35], avec la petite soie bleue. Je me mis à une pension plus basse que celle où j’avois toujours été ; et l’argent que j’épargnois en cela fut depuis employé à doubler mon manteau d’un autre taffetas bleu. Car voyez les belles coutumes que la sottise a introduites, et que le peuple s’ébat à suivre : l’homme qui n’a qu’un manteau de taffetas simple est moins estimé que celui qui en a un de deux taffetas, et l’on fait encore moins d’état de vous, si vous en portez un de sarge[36] doublé seulement de quelque étoffe de soie. Entre les femmes, il y a bien d’autres nivetteries[37] ! j’entends entre les bourgeoises : celles qui ont les cheveux tirés, ou la chaîne sur la robe, sont estimées davantage que les autres, qui ne sont pas ainsi parées.

Quand je pense à la vanité des hommes, je ne me sçaurois trop émerveiller comment leur esprit, qui sans doute est capable de grandes choses, ne fait que s’amuser aux plus abjectes considérations de la terre. Mille coquins, qui passoient par la rue, se retournoient pour me regarder, et moi, qui ai ce bienfait des cieux de pouvoir lire dans les pensées, je connoissois bien que quelques-uns se donnoient de la présomption, parce que leur habit valoit par aventure plus que le mien, et que quelques autres moins braves étoient au contraire envieux de ce que je portois.

Alors il ne s’écouloit point de jour que je ne passasse cinq ou six fois par devant la porte de ma Diane, afin de lui jeter des œœillades qui lui fissent connoître l’extrême affection que j’avois pour elle. Mais cela ne servoit de rien ; car, étant pourvue d’une infinité d’appas, il y en avoit bien d’autres que moi qui la regardoient, et je crois qu’elle ne se pouvoit pas figurer que je fusse plus amoureux d’elle que les autres. Je me résolus de lui écrire une lettre, pour lui découvrir ma passion. Je la fis donc, mais en termes si honnêtes, que l’humeur la plus austère du monde n’eût pas pu s’en offenser. Vous sçavez de quelle sorte on procède en ces matières-là ; voilà pourquoi je ne vous dirai rien de ce poulet : qu’il vous suffise que je fis aussi plusieurs vers, pour lui faire donner avec. Il me souvient qu’il y avoit un sonnet sur son jeune sein, que j’avois vu croître petit à petit depuis que j’étois devenu amoureux d’elle ; puisque je l’ai encore en mon souvenir, il faut que je vous le dise, non pas pour montrer que je fais bien des vers ; car, si je vous le voulois témoigner, je vous réciterois une meilleure pièce : c’est seulement pour ne point passer sous silence cette petite particularité. Le voici :

Je vois s’augmenter chaque jour,
En leur petite enflure ronde,


Ces jeunes tetons que le monde
A pris pour le trône d’amour.

Mon désir, aimant leur séjour
Plus que le ciel, la terre et l’onde,
Accroît sa flamme vagabonde
À mesure que, croît leur tour.

Dieux ! faites qu’il en soit le maître,
Si, comme eux, vous le voyez être
En parfaite maturité ;

Et permettez-moi qu’à mon aise,
Sans blâme de témérité,
Un jour je les touche et les baise.


Cela étoit un peu trop folâtre, me dira-t-on, pour envoyer à une jeune fille de bon lieu ; mais je sçavois bien qu’elle n’étoit pas pour s’en offenser, et puis les autres pièces n’étoient pas si licencieuses. J’usai d’un artifice bien gentil pour lui faire tenir le tout. Sçacbant que son père étoit allé aux champs, et qu’elle étoit toute seule au logis avec une servante (car sa mère étoit morte), j’envoyai le laquais d’un mien ami, avec le petit paquet de papiers à la main, lui demander si son père n’étoit point à la maison. Ayant répondu que non, il lui présenta ce qu’il portoit, et la pria de le lui donner dès qu’il seroit de retour, et lui dit que c’étoit pour une affaire de son maître, dont il avoit connoissance, car son père étoit avocat. Le papier baillé, il esquiva vitement, et Diane n’en soupçonna rien ; car c’est la coutume des laquais de courir. D’autant qu’elle sçavoit que son père ne reviendroit pas sitôt, elle eut la curiosité d’ouvrir ce papier, qui étoit trop bien plié pour être de pratique ; et, par ce moyen, ce que j’avois espéré fut accompli. Ainsi que j’ai sçu depuis, ayant vu que tout s’adressoit à elle, elle pensa que cela venoit de la part du maître du laquais, qui venoit quelquefois l’entretenir.

Sitôt qu’elle le vit, elle lui dit par une gentille ruse : Monsieur, vous avez un laquais qui n’exécute guère bien les messages que vous lui donnez ; je m’assure que vous lui aviez baillé tout ensemble deux papiers, l’un pour porter à votre maîtresse, et l’autre pour apporter à mon père. Celui qu’il falloit présenter à cette dame, il l’a apporté céans, et j’ai peur qu’il ne lui ait été offert en contre-échange celui dont vous désirez que mon père eût la communication. Ce jeune homme, ne sçachant pas ce qu’elle vouloit dire, crut qu’elle avoit envie de lui donner quelque cassade[38], et nia surtout d’avoir mis des lettres entre les mains de son laquais pour faire tenir à une maîtresse. Diane lui ayant montré là-dessus ce qu’elle avoit reçu, et lui ayant conté la façon avec laquelle son laquais le lui avoit baillé, il jugea que cela venoit de la part de quelqu’un qui étoit secrètement amoureux d’elle ; et, voyant qu’elle croyoit fermement que tout venoit de lui, parce qu’elle lui plaisoit assez pour souhaiter sa bienveillance, il s’informa premièrement d’elle si la lettre et les vers lui étoient agréables ; puis, ayant connu qu’elle n’y trouvoit rien qui ne lui causât quelque espèce de contentement, il lui dit qu’il ne lui pouvoit plus celer que c’étoit lui qui les lui avoit envoyés, d’autant qu’il falloit qu’elle le sçût nécessairement, pour connoître quel étoit le désir qu’il avoit de la servir. Même il eut bien l’esprit assez bon pour lui assurer qu’afin qu’elle ne fît point de refus de recevoir ce présent, il avoit trouvé l’invention de lui faire dire par son laquais que les papiers étoient de conséquence et concernoient une affaire que son père manioit pour lui. Mais, bien qu’elle crût cela, elle ne laissa pas de persister toujours à lui dire, comme auparavant, que son laquais s’étoit trompé, et qu’il avoit charge sans doute de porter le paquet à une autre fille qu’elle. Depuis, il sçut de ce valet la commission que je lui avois donnée, et continua néanmoins à persuader de telle sorte à Diane qu’il avoit composé les vers pour son sujet, qu’elle fut forcée d’avouer qu’elle ajoutoit de la croyance à son dire ; et, parce que les beaux esprits lui plaisoient beaucoup, s’imaginant que celui-là en avoit un très-beau, elle commença de le chérir par-dessus tous ses amans.

J’avois fait encore un bon nombre de vers pour elle, et, rencontrant dans la rue sa servante, comme on ne voyoit goutte, je lui dis : Ma mie, donnez cette chanson à mademoiselle Diane, je la lui promis l’autre jour : recommandez-moi bien à ses bonnes grâces. La servante ne fit point de difficulté de prendre le papier ni de le porter à Diane, qui ne pouvoit quasi croire qu’il vînt de la part d’où elle pensoit que fussent venus les premiers, parce que l’auteur, qui avoit parlé à elle le jour précédent, le lui eût bien pu bailler lui-même sans se servir de finesse.

Pour lui faire connoître que les vers venoient de moi, le lendemain, comme elle étoit sur la porte après souper, je chantai un peu haut, en passant, une des stances que je lui avois envoyées ; elle, qui avoit bonne mémoire, se souvint où elle l’avoit vue, et jeta incontinent les yeux sur moi.

Ce ne fut pas assez ; je lui écrivis encore une lettre, que je lui fis tenir finement ; je la fis entrer dedans un coffre qui étoit au banc qu’elle avoit à Saint-Séverin, et, le lendemain, qui étoit dimanche, comme elle l’ouvroit pour y prendre une bougie et un certain livre de dévotion qu’elle y enfermoit, elle s’y trouva. Cette lettre contenoit des assurances extrêmes d’affection, et que, si elle avoit envie de connoître qui c’étoit qui lui écrivoit, elle n’avoit qu’à prendre garde à celui qui dorénavant se mettroit à l’église à l’opposite d’elle et auroit un habit de vert-naissant. J’en avois fait faire un de cette couleur tout exprès ; et, parce que, dès le matin à la messe, elle avoit trouvé mon poulet, elle eut le moyen de le lire auparavant que de venir à vêpres ; voilà pourquoi, quand elle y fut, elle me put bien reconnoître pour son amant, car je m’étois mis proche de son banc dès le commencement du sermon, tant j’avois peur de manquer à mon entreprise, à faute d’y trouver place : je remuois les yeux languissamment et par compas, comme un ingénieur feroit tourner ses machines, et ma petite meurtrière avoit tant d’assurance, quoiqu’elle eût blessé mon âme, qu’elle me regardoit fixement, et, par aventure, avec moins de honte que je ne la regardois. À cause que son siége étoit bas et qu’il y avoit des hommes au devant d’elle, durant presque tout le service, elle se tint debout, afin que je la visse mieux. Je ne sçais si je dois appeler cela cruauté ou bien douceur ; car, d’un côté, elle m’obligeoit, vu que je ne chérissois rien tant que sa vue ; mais, d’un autre, aussi elle me faisoit un grand tort, puisque chacun de ses regards m’étoit un trait vivement décoché. Quand je me fus retiré chez moi, j’en ressentis bien des blessures.

À quelques jours de là, je la rencontrai dans une rue fort large ; elle alloit d’un côté et moi de l’autre, et tous deux fort proche des maisons. Néanmoins, comme attirés par un secret aimant, petit à petit, nous nous avançâmes si bien, que, quand elle passa par devant moi, il n’y avoit plus que le ruisseau entre nous ; et, qui plus est, nos têtes se touchoient presque, tant elles s’inclinoient par le languissement de notre âme, car cette belle avoit déjà quelque affection pour moi. Toutefois je n’osois pas l’accoster, si quelqu’un ne me faisoit acquérir sa connoissance. La fortune me favorisa en ceci très-avantageusement ; car un cousin de cette belle Diane, que j’avois fréquenté au collége, vint demeurer chez elle en ce temps-là. Je l’abordai un jour par manière d’entretien ; lui ayant récité mes vers, il me dit que sa cousine lui en avoit montré par excellence de tout pareils. Connoissant la bienveillance que ce jeune homme-ci avoit pour moi, je me délibérai de ne lui rien cacher, et, lui ayant appris mon amour, je le priai de faire connoître à Diane le vrai auteur des pièces qu’elle avoit entre ses mains. Il n’y faillit pas ; et, par un excès de bonne volonté, lui dit de moi tout le bien que l’on peut dire du plus brave personnage de la terre, n’oubliant pas à lui conter comme j’étois issu d’une race des plus nobles. Celui qui s’étoit attribué mes ouvrages, étant reconnu pour un lourdaud, perdit son crédit entièrement, et Diane ne demandoit pas mieux sinon que je l’abordasse ; mais elle avoit un père revêche, qui ne souffroit guère patiemment de la voir parler à des personnes qui ne fussent point de son ancienne connoissance, la trouvant d’une humeur fort aisée à suborner. Notre entrevue ne pouvoit donc être moyennée sitôt.

En attendant, je la courtisois des yeux, et ne manquois pas à me trouver à l’église toutes les fois qu’elle y étoit. Un jour, j’y allai à un salut avec un gentilhomme de mes amis ; comme elle n’étoit pas encore venue, je n’avois fait que me promener toute l’après-dînée, et, me voulant reposer, je m’avisai de m’asseoir sur une planche qui étoit attachée au devant de son banc : sur mon Dieu je parlois d’elle, et d’une sœœur qu’elle avoit, qui étoit déjà mariée, lorsque je les vis arriver toutes deux. Afin que celui qui étoit avec moi ne connût point mon amour, je tâchai de cacher mon émotion, lui tenant quelque discours. Je parlois un peu haut à la courtisane, en riant quelquefois, et lui tout de même, sans songer que j’importunois possible ma maîtresse et sa sœœur. Nous nous levâmes pour quelque temps, continuant toujours notre entretien ; mais aussitôt elles sortirent de leur banc et se vinrent mettre à notre place. Moi, qui suis soupçonneux au possible en ces affaires-là, je crus qu’infailliblement elles faisoient cela pour me faire déloger et me contraindre d’aller m’asseoir plus loin, afin de n’être plus importunées de mes discours. Incontinent je m’éloignai, pour montrer que je les révérois tant que j’étois bien marri de leur déplaire. Néanmoins je vous confesse que j’étois infiniment en courroux : car le mépris qui me sembloit que Diane avoit fait paroître envers moi, en me déplaçant, m’étoit infiniment sensible ; et même, en l’excès de ma passion, je vins jusqu’à dire qu’elle n’avoit que faire d’être si glorieuse, que j’étois pour le moins autant qu’elle, et que ce lui étoit un bonheur de me posséder, moi qui devois jeter les yeux sur des filles de plus grande maison qu’elle.

Toute la nuit je ne fis que rêvasser là-dessus, et n’eus point de repos jusques à tant que j’eusse parlé au cousin de Diane, à qui je me plaignis de l’injure qui m’avoit été faite, ayant presque les larmes aux yeux. À l’heure il se prit à rire si fort, qu’il redoubla mon ennui, me faisant croire qu’il se moquoit de moi. Mais voici comme il m’apaisa : Mon cher ami, dit-il en m’embrassant, vous avez tort d’être si soupçonneux que de vous imaginer que Diane vous ait méprisé, commettant une incivilité éloignée de son naturel ; vous ririez trop si vous sçaviez la cause de votre aventure : je me souviens qu’hier au soir, étant de retour du salut, Diane se plaignit à la servante de ce qu’il y avoit eu quelque gueux qui avoit fait de l’ordure dedans son banc. Ce fut cela qui l’en fit sortir ; mais la poudre de Cypre dont vous étiez couvert vous empêcha de sentir une si mauvaise odeur.

Cette nouvelle me contenta tout à fait, et j’eus pourtant la curiosité d’aller en l’église, voir si l’on ne me donnoit point une baste[39] : je trouvai encore l’ordure dans le banc, que l’on n’avoit pas nettoyé, et la vue de cette infection me plut davantage que n’eût fait celle des plus belles fleurs, à cause que, par ce moyen, j’étois délivré d’une extrême peine. Lorsque Diane sçut mon soupçon, je pense qu’elle ne put se garder de rire ; mais néanmoins tout se tournoit à mon avantage, d’autant que par là elle pouvoit apercevoir le souci que j’avois de me conserver ses bonnes grâces.

L’on dit ordinairement que le prix des choses n’est accru que par la difficulté, et que l’on méprise ce qui se peut acquérir facilement ; je reconnus cette vérité alors mieux qu’en pas une occasion. Quand j’avois trouvé des obstacles à gagner la familiarité de Diane, je l’avois ardemment aimée. À cette heure-là, parce que son cousin me promettoit de me mener en son logis lorsque son père n’y seroit pas, et de me faire non-seulement parler à elle, mais encore de la persuader de telle façon que j’en obtiendrois beaucoup de bienveillance, je sentois que ma passion s’affoiblissoit petit à petit. Le principal sujet étoit que je considérois qu’il ne falloit pas m’attendre de remporter de cette fille-là quelques signalées faveurs, si je ne l’épousois : or j’avois le courage trop haut pour m’abaisser tant que de prendre à femme la fille d’un simple avocat ; et, sçachant même que tout homme de bon jugement m’avoueroit que celui-là est très-heureux, qui peut éviter de si fâcheuses chaînes que celles du mariage, je les avois entièrement en horreur. Néanmoins je ne voulus pas qu’il fût dit que j’eusse aimé une fille sans avoir jamais parlé à elle ; et, allant visiter le cousin de Diane, j’eus le moyen d’aborder cette belle fille. Elle me donna tant de preuves de son gentil esprit, que je repris mes premières passions, et ne cherchai depuis que les occasions de la voir à sa porte, à l’église et à la promenade. Elle me faisoit fort bon visage, sçachant de quelle maison j’étois ; et, toutes les fois que j’allois chez elle, elle quittoit toute autre occupation pour mon entretien. Mais il avint que, vers la fin de l’été, ses faveurs finirent tout à coup, et, quand j’allois chez elle la demander, elle faisoit toujours dire qu’elle n’y étoit pas. Quelque chose qu’elle pût faire, je la vis pourtant, et de discours en discours, lui ayant ouï parler à l’avantage d’un certain homme que je connoissois, appelé Mélibée[40], je me doutai bien qu’elle avoit quelque inclination pour lui. C’étoit un joueur de luth qui avoit pension du roi, et qui, mettant dessus soi tout ce qu’il pouvoit gagner, étoit toujours des plus braves ; il étoit toujours à cheval, et moi je n’étois qu’à pied, ce qui avoit gagné le cœœur de la volage Diane. J’appris d’un de mes amis, qui le connoissoit, la familiarité qu’il avoit avec elle. J’en eus beaucoup de regret, pour son bien particulier, car Mélibée ne la pouvoit rechercher à bonne intention ; et, si j’eusse eu une parente qu’il eût recherchée de la sorte, je ne l’eusse pas souffert. L’on sçait bien que des gens, libertins comme lui, ne courtisent point les filles pour les épouser ; et c’est une chose certaine que les bouffons, les poëtes et les musiciens, que je range sous une même catégorie, ne s’avancent guère à la cour, si ce n’est par leurs maquerellages. Il étoit à craindre que Mélibée ne tâchât de gagner Diane pour la prostituer à quelque jeune seigneur qui lui servît d’appui, et il y avoit beaucoup d’apparence que cela fût. Je m’étonnai de l’erreur de Diane, de me mépriser pour un tel homme, qui n’avoit rien de recommandable, sinon qu’il jouoit du luth, encore n’étoit-il pas des premiers du métier ; et moi, qui n’en faisois pas profession, j’en jouois aussi bien que lui. Ce qui l’avoit avancé, c’étoit son impudence ; et, depuis peu, il avoit fait une chose qui, à la vérité, l’avoit enrichi, mais elle avoit été trouvée déshonnête de tout le monde.

Il s’en alla un jour effrontément dire au Roi : Sire, je reconnois bien que je ne suis pas capable de vous servir ; mais j’ai un désir extrême de l’être, et j’espère d’y parvenir si vous m’y voulez assister. Il plaira donc à Votre Majesté me faire donner de l’argent pour avoir des instrumens de musique, afin que je puisse concerter souvent. Il n’y aura après pas un seigneur qui, à votre exemple, ne m’en donne aussi. Le roi, par une bonté de naturel, lui accorda ce qu’il lui demandoit ; et aussitôt il s’en alla caimander chez tous les seigneurs. À l’un, il demandoit une viole ; à l’autre, un luth ; à celui-là, une guitare ; à celui-ci, une harpe ; et à quelques-uns, des épinettes. Lorsqu’il y en eut deux ou trois qui lui eurent donné, tous les autres furent contraints de lui donner aussi ; car il y eût eu pour eux une espèce de honte, s’ils se fussent montrés moins libéraux que les autres. Il n’y eut pas jusqu’à leurs valets, qui ne donnassent des poches[41] et des mandores[42], comme si, pour paroître honnête homme, il eût fallu garnir le cabinet de Mélibée. Il n’eût pas eu assez de lieu pour mettre tous les instrumens que l’on lui bailloit, s’il n’eût loué un magasin. Pour moi, s’il m’en eût demandé, j’eusse bien été assez prodigue pour lui donner une trompe de laquais. Il envoyoit son faiseur de luths chez un seigneur qui lui avoit promis de lui en payer un. Le seigneur le payoit plus qu’il ne valoit, ce qui alloit au profit de Mélibée ; et, après cela, le marchand le portoit encore à un autre : si bien qu’il s’est remarqué tel luth qu’ils firent acheter à dix seigneurs différens[43]. Ne voilà-t-il pas une merveilleuse invention, que jamais aucun esprit n’avoit trouvée ; et Mélibée n’est-il pas le premier qui a voulu entreprendre de gueuser avec honneur ? Mais ne s’obligeoit-il pas aussi jusques envers le moindre de ceux qui lui avoient fait des présens ; et, s’ils lui eussent commandé de leur donner la musique, ne falloit-il pas qu’il leur obéît ? Toutefois il poursuivit son dessein, et amassa tant de divers instrumens, que, lorsqu’il les voudroit revendre, comme je crois qu’il a maintenant fait, il en pourroit avoir une petite métairie en Beauce.

Ces choses-ci étoient capables de le rendre odieux à Diane ; mais elle étoit charmée par de vaines apparences. Vous sçavez que la plupart des filles aiment ceux qui parlent beaucoup, sans prendre garde s’ils parlent à propos : Mélibée parloit tout des plus, et avoit acquis dans la cour une certaine liberté que je n’avois pas encore. Je faisois l’amour avec tant de modestie, que je n’osois pas même prendre la main de Diane pour la baiser, mais, à ce que j’appris d’un qui l’avoit vu avec elle, il n’étoit pas si respectueux. Outre cela, quand il étoit devant elle, il faisoit le passionné, et rouloit les yeux en la tête comme ces petites figures d’horloges que l’on fait aller par ressort. Il lui parloit toujours phébus dans son transport, et lui disoit : Que je baise ces belles mains, ma belle ! Mais, las ! quel prodigieux effet, elles sont de neige et pourtant elles me brûlent. Si, je baise ces belles roses de vos joues, ne serai-je point piqué, vu que les roses ne sont point sans épines ? Il en enfiloit bien d’autres, qu’il sçavoit par routine, et son humeur étoit de témoigner toujours des passions extravagantes. Quand il étoit même devant des princesses, il faisoit semblant d’être touché d’admiration, et leur disoit : Ah ! madame, je perds la vue pour avoir trop vu de belles choses, et je m’en vais encore faire la perte de ma parole, qui ne vous peut plus entretenir parmi mon ravissement. Il eût bien dit plus vrai, s’il se fût plaint de la perte de son esprit ; aussi prenoit-on tout ce qu’il disoit de la part d’où il venoit, et l’on lui souffroit des choses dont l’on se fût offensé si elles eussent été dites par un autre.

Je pense qu’il n’y avoit personne que Diane qui en fît de l’estime ; encore n’étoit-ce pas peu pour lui, à la vérité, puisqu’il en étoit amoureux. Les sottises de courtisan qu’elle lui voyoit faire lui étoient plus agréables que ma modestie, et elle lui donnoit tous les moyens qu’elle pouvoit de parler à elle. Elle se tenoit à la porte aux heures qu’il devoit passer, et bien souvent elle ne lui refusoit point l’entrée de sa maison. Il me prit fantaisie de l’aller voir, pour sçavoir comment j’étois avec elle ; mais elle me fit dire qu’elle ne pouvoit voir personne ce jour-là. Je m’avisai d’emprunter le laquais d’un de mes amis, car je n’en avois point ; et, quand j’en eusse eu, il n’eût pas été propre à faire ce que je désirois. Je l’envoyai à Diane, comme de la part de Mélibée, sçavoir s’il ne lui feroit point d’incommodité de l’aller voir. Elle lui répondit que non ; mais elle eut beau attendre. Comme il fut venu me rapporter ceci, je connus pour chose avérée que Mélibée la possédoit tout à fait, et qu’il falloit qu’il eût aussi gagné son cousin. Je vous proteste que j’eus pourtant des mouvemens de dédain plutôt que de jalousie. Il me sembloit que Diane, me quittant pour Mélibée, étoit assez punie de son aveuglement, et je ne me voulus point fâcher d’une chose dont elle se devoit fâcher elle-même. Je me consolai, en ce que de la rechercher toujours ce n’étoit que m’amuser en vain. Elle vouloit avoir un courtisan, il lui falloit laisser le sien. Je pense que, si elle l’eût épousé, comme elle s’imaginoit, elle eût eu le loisir de s’en repentir. Pour moi, je vous assure bien que j’eusse fait chanter son épithalame par les musiciens du Pont-Neuf, quand j’eusse dû en faire les vers.

En attendant, pour me donner carrière, je pris une nuit cinq ou six de mes amis, et nous allâmes donner une sérénade à Mélibée avec des cliquettes[44], des tambours de Biscaye, et des trompes de laquais. Pour moi, je chantai en récit des vers crotesques, où je disois que nos instrumens valoient bien les siens, et qu’ils lui eussent beaucoup servi à captiver les bonnes grâces de sa maîtresse. Je dis beaucoup d’autres choses à sa honte, lesquelles je crois qu’il entendoit bien ; mais il n’osa paroître.

Outre cela, je lui eusse fait bailler cent coups de bâton tout devant sa maîtresse, s’il eût valu la peine ; il n’y avoit rien de si aisé. Mais je pensai que possible ne tarderoit-il guère à être méprisé de Diane, et qu’elle le changeroit pour quelque autre, comme elle m’avoit changé pour lui. Outre les imperfections de l’esprit, il en avoit encore au corps. J’avois ouï dire autrefois à Diane : Mon Dieu, que Mélibée est mignon ! il sent toujours si bon ! Il étoit vrai ; et l’on pouvoit dire qu’il sentoit bon, parce qu’il sentoit mauvais. Il avoit une odeur capable de donner la peste aux lieux les plus tempérés ; et, sans les coussinets de parfums qu’il mettoit sous les aisselles, les lieux où il étoit eussent été si fort empuantis, qu’une heure après son départ on l’eût encore senti. Je n’avois qu’à attendre que les grandes chaleurs fussent revenues, et que sa forte sueur vainquît le parfum. Il ne se pouvoit qu’il n’oubliât quelquefois à manger des muscadins[45], lorsqu’il baiseroit Diane, pour corriger la puanteur de ses dents ; et les meilleurs propos qu’il pouvoit tenir devoient toujours être très-mauvais en sa bouche, puisqu’il avoit l’haleine si mauvaise. Sans considérer tout cela, je pense qu’il fallut

  1. Voyez p. 192, note 2.
  2. Voilà le bilan de la situation des gens de lettres de cette époque : domestiques des grands seigneurs ou pensionnaires du cardinal. Et ne portait pas qui voulait ce collier d’argent. Il suffit de rappeler le poëte Maynard et sa détresse, que Richelieu refusa d’alléger.
  3. L’auteur de la Bibliothèque françoise n’est pas précisément du même avis que l’auteur de Francion. (Voy. chap. XI, des Traductions. ) — Mais nous avons ici le vrai sentiment de Sorel. Il ne craint pas, sous le masque, de dire ce qu’il pense des hommes et des choses,
  4. L’Astrée et autres productions du même genre, dont le Berger extravagant est une si piquante parodie.
  5. Voilà pour Chapelain et sa Pucelle, qu’il mit trente ans à engendrer. La muse du bonhomme était entretenue par le duc de Longueville.
  6. Balzac passait pour être l’auteur de l’Apologie pour M. de Balzac (1628), signée par le prieur Ogier. — Du reste, il a prouvé maintes fois qu’il s’entendait à se louer lui-même. « Jamais il n’étoit assez paranymphé (loué), » dit Tallemant des Réaux, en parlant de Balzac. — Sorel ne se contente pas de prendre à partie ce dernier, sous le nom d’Hortensius. Il ne se contente pas non plus de l’affubler de la souquenille du pédant : il la jette aussi sur les épaules de la Mothe le Vayer, comme nous le ferons voir plus loin et comme l’a très justement fait remarquer M. Paulin Paris dans son excellente édition des Historiettes (t. IV, p. 109 ).
  7. Knef, dieu égyptien, le premier des trois dieux suprêmes.
  8. Ou Prêtre-Jean, nom sous lequel, on ne sait pourquoi, étaient désignés certains rois de la Tartarie ou du Cathay, qui, selon les uns étaient chrétiens, et idolâtres selon d’autres. On a aussi donné ce nom au Grand-Négus ou souverain de l’Abyssynie. Une troisième opinion, qui est la plus rationnelle, veut que le Prêtre-Jean ne soit autre que le Dalaï-Lama, grand pontife des Mongols et des Kalmouks.
  9. Sophi ou Sofi, roi de Perse.
  10. Scherif, titre des descendants de Mahomet.
  11. C’était l’usage d’écrire ainsi ce mot.
  12. Malherbe, dit Tallemant des Réaux « vouloit qu’on rimât aussi bien pour les yeux que pour les oreilles. »
  13. Est-il besoin de rappeler la guerre faite par Malherbe à Ronsard et à son école ?
  14. Ce travail d’élimination a été accompli par les précieuses, comme le constate le Dict. de Somaize.
  15. « C’est morfaillé cela, » dit Rabelais. — Morfer, comme morfailler, signifie manger goulûment.
  16. Philosophe grec, disciple de Démocrite, chassé d’Athènes pour s’être moqué des mystères d’Eleusis.
  17. Philosophe italien brûlé à Toulouse, en 1619 comme athée. Le révérend père Garasse ne tarit pas de quolibets à ce sujet.
  18. Sables mouvants.
  19. Porchères l’Augier, célèbre par ses vers ridicules sur les yeux de madame de Beaufort :

    « Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des dieux
    Ils ont dessus les rois la puissance absolue.
    Dieux, non ; ce sont des cieux, ils ont la couleur bleue
    Et le mouvement prompt comme celui des cieux.
    Cieux, non ; mais deux soleils clairement radieux
    Dont les rayons brillants nous offusquent la vue.
    Soleils, non ; mais éclairs de puissance inconnue,
    Des foudres de l’amour signes présagieux.
    Car, s’ils étoient des dieux, feroient-ils tant de mal ?
    Si des cieux, ils auroient leur mouvement égal ;
    Deux soleils, ne se peut : le soleil est unique ;
    éclairs, non ; car ceux-ci durent trop et trop clairs.
    Toutefois je les nomme, afin que je m’explique,
    Des yeux, des dieux, des cieux, des soleils, des éclairs.»

    La princesse de Conti, qui s’était engouée de ce grotesque, lui avait fait donner une pension de douze cents écus, pour prix des ballets et autres divertissements qu’il était chargé de composer. Porchères s’intitulait pompeusement « intendant des plaisirs nocturnes. » — Au moment où Sorel le met en scène, il est dans l’état de détresse qu’atteste Tallemant des Réaux, comme nous le ferons voir plus loin, p. 149.

  20. C’est à Maillet, un des poëtes crottés de Saint-Amant, que cette aventure est arrivée. = Voy. Tallemant des Réaux.
  21. « Pour les habits, ç’a toujours été le plus extravagant homme du monde, après M. des Yveteaux, et le plus vain. J’ai oui dire à M. le Pailleur qu’étant allé chez Porchères, il y a bien trente-cinq ans, il aperçut, en entrant dans sa chambre, un valet qui mettoit plusieurs pièces à des chaussons. Il le trouva au lit ; mais le poëte avoit eu le loisir de mettre sa belle chemisette et son beau bonnet : car, si personne ne le venoit voir, il n’en avoit qu’une toute rapetassée, et ne se servoit que d’un bonnet gras et d’une vieille robe de chambre toute à lambeaux dont il se couvroit la nuit. Il demande à le Pailleur la permission de se lever, et, avec sa bonne robe de chambre, il se met auprès du feu. « Mon valet de chambre, car il l’appeloit ainsi, apportez-moi, dit-il, un tel habit, mon pourpoint de fleurs. Non, mon habit de satin. Monsieur, quel temps fait-il ? — Il ne fait ni beau ni laid. — Il ne faut donc pas un habit pesant ; attendez. » Le valet, fait au badinage, apporte cinq ou six paires d’habits qui avoient tous passé plus de deux fois par les mains du détacheur et du fripier, et lui dit : « Tenez, prenez lequel vous voudrez. » Il fut une heure avant que de conclure. Ce pourpoint de fleurs étoit un vieux pourpoint de cuir tout gras, et ce satin étoit un satin à pièces emportées, qui avoit plus de trente ans. Jamais on ne lui vit un habit neuf, qu’il n’eût un vieux chapeau, de vieux bas ou de vieux souliers ; il y avoit toujours quelque pièce de son harnois qui n’alloit pas bien. » Tallemant des Réaux ajoute : « C’est de lui que Sorel se moque dans Francion… » Porchères a vécu jusqu’à cent trois ans, selon l’auteur des Historiettes, jusqu’à quatre-vingt-douze ans, selon Loret.
  22. Personnage de l’Astrée, dont le nom était devenu synonyme de vert-clair.
  23. Pour Parthenie, nom porté dans les ruelles par mademoiselle Paulet, qui avait mis les rousses à la mode.
  24. Trait lancé à l’adresse de Racan, qui cependant vivait moins en marquis qu’en poëte. Il répondit à Conrart qui voulait le tirer d’un méchant cabaret où il logeait : « Laissez, je suis bien ici : je dîne pour tant, et le soir on me trempe pour rien un potage. »
  25. Il s’agit encore évidemment de Balzac. L’éloquence de ses Lettres a soulevé une querelle dont le résumé occupe tout un chapitre de la Bibliothèque françoise.
  26. La scène que l’on va lire se rapporte, non à Porchères-l’Augier, mais à Racan qui entre ici dans la peau de Musidore. On la retrouve en partie dans l’Historiette consacrée par Tallemant des Réaux à l’auteur des Bergeries. (Même édition, t. II, p. 359-360.)
  27. Sorel brocarde, en passant, un avocat qui s’appelait tout bourgeoisement Jean Alary. C’était un ridicule personnage, promenant partout sa longue barbe, son chapeau carré et son manteau doublé de peluche. On l’avait surnommé le philosophe crotté. Son Abrégé des longues études, ou Pierre philosophale des sciences, est dédié aux princes, ambassadeurs, magistrats, financiers, regnicoles, étrangers, etc.
  28. Sorte de robe aux manches fort larges et s’arrêtant au coude.
  29. Notre auteur veut sans doute parler de quelque saint George efféminé et costumé d’une façon équivoque.
  30. « Qualité qu’on donnoit aux femmes qui faisoient métier de coiffer, de parer, de louer des pierreries. » (Dict. de Trévoux.)
  31. Stimule.
  32. Jacques Cordier, dit Bocan, musicien renommé et maître à danser de femmes. Saint-Amant l’a célébré dans une épigramme :
    Thibaut se dit estre Mercure,
    Et l’orgueilleux Colin nous jure
    Qu’il est aussi bien Apollon
    Que Boccan est bon violon.
  33. Œuvres morales (édition de 1785) t. IV, p. 92 et 281.
  34. Constellation appelée les Pléiades.
  35. Gorge de pigeon.
  36. Serge.
  37. Fadaises.
  38. Bourde imaginée pour se défaire d’un fâcheux.
  39. De l’italien bastare, plaisanter.
  40. Ce Mélibée n’est autre que l’abbé Bois-Robert, qui fut un des collaborateurs de Richelieu, et remplit près de lui la charge de fou.
  41. Violons de poche.
  42. Petits luths.
  43. « Pour subsister à la cour, dit Tallemant des Réaux, Bois-Robert s’avisa d’une subtile invention : il demanda à tous les grands seigneurs de quoi faire une bibliothèque. Il menoit avec lui un libraire, qui recevoit ce qu’on donnoit, et il le lui vendoit moyennant tant de paraguante. Il a confessé, depuis, qu’il avoit escroqué cinq ou six mille francs comme cela. On n’a osé mettre le conte ouvertement dans Francion ; mais on l’a mis comme si c’eût été un musicien qui eût demandé pour faire un cabinet de toutes sortes d’instruments de musique. — Bois-Robert disoit qu’ayant demandé les Pères à M. de Candale, il lui répondit : « Je vous donne le mien de bon cœœur. »
  44. Sorte d’instrument fait de deux os ou de deux morceaux de bois qu’on bat, entre ses doigts, l’un contre l’autre, pour en tirer quelques sons mesurés.
  45. Petites tablettes musquées.