La Vraie Histoire comique de Francion/7

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A. Delahays (p. 257-301).



LIVRE SEPTIÈME



Comme Francion en étoit là, le maître d’hôtel vint apporter à déjeuner. Le seigneur ne voulut point qu’il parachevât son histoire qu’il n’eût repris ses forces en mangeant ; et cependant ils eurent le loisir de considérer ensemble la variété de l’humeur des hommes, comme il y en a qui ne se proposent de paroître que par leurs habits, d’autres par leurs paroles affectées ; que les grands du monde prennent souvent leur plaisir à entendre parler des fols plutôt que des sages, et que ceux qui semblent les plus modestes cachent souvent dedans leur sein des passions déréglées et des amours illicites. Nous en avons vu la narration, qui nous doit faire haïr le vice ; car, quelque bonne mine que Francion fît, il sçavoit bien que tous les plaisirs qu’il avoit eus à débaucher la maîtresse et la servante n’étoient pas si agréables qu’une vie nette et chaste. Pour ce qui étoit de la fréquentation des femmes abandonnées, il confesse bien, comme nous avons ouï, qu’il n’y avoit rien de plus abominable ; et, puisqu’il disoit qu’il n’y avoit rien qui les rendît plus odieuses que de les considérer quelquefois dans ces infâmes lieux où elles se trouvent, disons aussi qu’il n’a pas été hors de propos de mettre ici quelque chose de leur méchante vie, parce que cela les rendra plus haïssables, et que ceux qui liront ceci les fuiront bien plus que ne faisoit Francion. Lorsqu’il eut fini son petit repas, il parla de la sorte que l’on peut voir au discours suivant.

Bien que les ardeurs de ma jeunesse me poussassent à la débauche, comme je vous ai dit, je ne laissois pas de songer à mon avancement. J’avois été voir ma mère en Bretagne, où elle m’avoit fait de belles leçons. Je m’avisai qu’il falloit me mettre aux bonnes grâces d’un certain favori du roi qui me pouvoit beaucoup plus avancer que Clérante. Je m’acquis la connoissance de trois ou quatre de ses plus proches parens, et leur témoignai le désir que j’avois de rendre du service à toute leur race. Du commencement, pour me payer de la peine que je prenois à les courtiser, ils me promirent de me faire obtenir infailliblement une certaine charge que je désirois, laquelle étoit au pouvoir de Praxitèle (vous sçavez bien que celui-là a autrefois été chéri du roi) ; mais, comme je les voulus sommer de leurs promesses, jamais je ne trouvai rien si froid qu’eux. Je pense que leur âme étoit ladre, et que l’on avoit beau les piquer avec les prières et les remontrances, ils n’en sentoient aucune chose. Je vous dirai, en vérité, que je crois que leur bonne fortune les avoit fait devenir à moitié fols, ou bien qu’ils feignoient de l’être. Si je leur parlois d’une chose, ils me mettoient sur une autre ; et, s’ils étoient contraints de me répondre sur mon affaire, ils me la faisoient si difficile que rien plus.

J’avois fait un discours où j’essayois de prouver que le mérite de Praxitèle étoit aussi grand que sa prospérité ; mais ils ne voulurent pas que je le montrasse à personne, et cela, disoient-ils, se faisoit par un coup d’État, d’autant qu’ils craignoient que cela ne fît accroître l’envie que l’on portoit à leur fortune. Qui ne jugera que c’étoit qu’ils reconnoissoient que leur parent nétoit pas digne de tant de louanges, comme je lui en donnois, et que, mes flatteries étant trop visibles, elles eussent plutôt incité le peuple à se moquer de lui qu’à le respecter ? Je me suis bien repenti, depuis, de lui avoir tant fait d’honneur que d’écrire pour lui, et j’ai cru que, si le ciel ne me favorisa en ce que je prétendois, ce fut pour me punir d’avoir loué une personne indigne de louange. La charge que je désirois fut donnée à un autre que moi, qui, possible, ne l’avoit pas recherchée ; mais, je vous dirai, le dommage étoit autant de leur côté que du mien, car ils perdoient en moi un ami et serviteur très-fidèle qui s’étoit préparé à les assister en des choses importantes, et ne prenoient qu’un sot sans esprit et sans fidélité. J’avois prié Clérante de leur parler de moi ; mais il n’en avoit voulu rien faire, me disant que son autorité étoit morte en ces actions-là, et que ces coquins, venus de bas lieu, se plaisoient à mépriser les seigneurs de qualité, et qu’outre cela il ne se vouloit pas tant abaisser que de les aller supplier d’aucune chose. Voyant tout ceci, j’eus recours aux consolations que les anciens sages nous donnent contre les adversités, et, si je ne jouissois point de la prospérité de beaucoup d’autres, j’avois cela en récompense que je n’étois pas esclave comme eux. Je voyois bien que, pour obtenir alors quelque chose dans le monde, il n’y avoit rien qui y fût moins utile que de le mériter, et je remarquois que, pour se mettre en bonne estime, il valoit mieux faire profession de bouffonnerie que de sagesse. Je ne sçavois ni contrefaire les orgues, ni chiffler, ni faire des grimaces, parties fort nécessaires ; et, quand je l’eusse sçu, je n’eusse pas eu l’âme si vile que de me vouloir avancer par là. J’ai bien toujours aimé la gausserie et les bons mots, qui témoignent la pointe de l’esprit, mais non pas ces tours de bateleur et d’écornifleur que les sots courtisans admirent ; et, outre cela, quand je veux dire quelque chose d’agréable, il faut que ce soit particulièrement pour me donner du plaisir à moi-même ou à des gens qui me soient égaux, et non pas à ceux qui s’estiment davantage que moi.

Puisque je ne pouvois donc entrer aux bonnes grâces de ceux qui étoient en faveur, je m’acquis celles de plusieurs autres qui ne songeoient qu’à rire et à faire l’amour, avec lesquels, s’il y avoit moins de profit, il y avoit en récompense plus de contentement.

Toutefois il m’étoit impossible de m’empêcher de songer à la perte que je faisois de ma jeunesse, au lieu qu’il me sembloit que je l’eusse pu fort bien employer pour le profit de ceux à qui je désirois de rendre du service, et pour le mien particulier. Cela faisoit que, lorsque je me trou vois quelquefois en compagnie où j’avois dit le mot comme les autres, je demeurois muet tout d’un coup, et me laissois emporter à une profonde rêverie, tellement qu’il sembloit que je ne fusse plus ce que j’avois accoutumé d’être, et que j’eusse tout à fait changé de nature. Je fus extrêmement fâché de cette métamorphose, et je me contraignois le plus qu’il m’étoit possible. Mais quoi ! le sujet de ma tristesse ne pouvoit être si facilement retranché, à cause qu’incessamment je voyois des objets qui faisoient accroître ma peine. Il étoit besoin, en cela, de quelque divertissement ou d’un exil volontaire.

Clérante, qui sçait ma maladie et son origine, essaye de tout son pouvoir de me consoler, et me mène aux champs, à une belle maison qu’il a. Qu’avez-vous fait de votre belle humeur ? ce me disoit-il. Je retrancherai quelque chose de l’estime que votre mérite m’a jusques ici obligé de faire de vous, si vous ne mettez peine à vous réjouir : vous vous fâchez du désordre du monde ; ne vous en souciez point, puisque l’on n’y peut remédier. En dépit de tous les hommes, vivons tout au contraire d’eux. Ne suivons pas une de leurs sottes coutumes ; quant à moi, je quitte pour jamais la cour où je n’ai goûté aucun repos. Si nous voulons passer nos jours parmi les délices de l’amour, nous trouverons en ces quartiers-ci de jeunes beautés dont l’embonpoint surpasse celui des courtisanes, qui sont toutes couvertes de fard, et qui usent de mille inventions pour relever leur sein flasque. Je me souviens d’avoir couché avec quelques-unes si maigres, que j’eusse autant aimé être mis à la géhenne ; et, à propos, dernièrement cette Luce, je connus que sa beauté vient plus d’artifice que de nature, son corps n’est composé que d’os et de peau.

L’humeur franche de ce seigneur me plaisant, je lui accordai tout ce qu’il voulut. Il avoit laissé sa grandeur à la cour, sans en retenir seulement la mémoire, et, se rabaissant jusqu’à l’extrémité, il alloit danser sous l’ormiau les dimanches, avec le compère Piarre et le sire Lucrin. Il jouoit à la boule avec eux pour le souper, et se plaisoit à les voir boire d’autant, afin qu’ils contassent après merveilles. Lorsqu’il étoit en humeur plus sérieuse, il faisoit venir les bonnes vieilles gens, et les prioit de raconter tout ce qui étoit en leur mémoire du temps de leur jeunesse. Oh ! quel contentement il sentoit, lorsqu’ils venoient à discourir des affaires d’État, dont ils parloient selon leurs opinions et celles de leurs grands-pères, donnant toujours quelque blâme aux seigneurs qui avoient approché le plus près de la personne des rois ! Pour moi, de mon naturel je ne me plais guère à toutes ces choses-là ; car je n’aime pas la communication des personnes sottes et ignorantes. Néanmoins, afin de lui agréer, je m’efforçois tant d’y prendre du plaisir, que je puis assurer que j’en prenois quelque peu, quand ce n’eût été que de voir qu’il en recevoit, d’autant que mon principal soin étoit de le faire vivre joyeusement.

Je me portai même jusqu’à prendre le dessein d’une galanterie que fort peu de personnes voudroient entreprendre. On nous avoit dit qu’il y avoit, à trois lieues de là, dedans une ferme, la plus belle bourgeoise du monde. Je m’avisai de m’habiller en paysan, et de porter un violon, dont je sçavois jouer, afin d’entrer plutôt chez elle. Ce qui me faisoit prendre cette délibération, c’étoit que l’on m’avoit appris que la mignarde aimoit passionnément à rire et avoit des rencontres fort plaisantes. Or j’espérois de lui tenir des discours si facétieux, que ce seroit un plaisir des plus grands d’ouïr notre entretien. Le bon étoit qu’il y avoit une noce en son village le jour que j’avois délibéré d’y aller. Clérante, se voulant aussi égayer, fit provision d’une cymbale pour m’accompagner, parce que c’est un instrument dont le jeu n’est guère difficile, il ne faut que battre dedans avec la verge de fer à la cadence des chansons.

Nous sortons un matin, avec nos vêtemens accoutumés, faisant accroire que nous allons à douze lieues loin, et ne menons avec nous que mon valet de chambre, que j’avois rendu fin matois. Étant à deux lieues de la maison, nous entrâmes dans un bois fort solitaire, où nous vêtimes des haillons que nous avions apportés avec nous. Clérante fit bander son visage à moitié et noircir sa barbe, qui étoit blonde, de peur d’être reconnu par quelqu’un. Quant à moi, je me mis seulement un emplâtre sur l’un de mes yeux, et j’enfonçai ma tête dans un vieux chapeau dont j’abaissois et haussois le bord à ma volonté, comme la visière d’un armet, parce qu’il étoit fendu au milieu.

En cet équipage, nous marchâmes jusqu’au village où se faisoit la noce ; et mon valet mit nos chevaux en une hôtellerie, en attendant que nous en eussions affaire. Nous allâmes droit chez le père de la mariée, un bon pitaut[1], à qui je demandai s’il n’avoit point affaire de mon service. Il me dit qu’il avoit déjà retenu un ménétrier, à qui il avoit baillé seize sols d’arrhes, sur et tant moins d’un écu qu’il lui avoit promis pour sa journée. Je ne vous demande qu’un demi-écu pour moi et pour mon compagnon, ce dis-je, et si nous ferons la cuisine, à quoi nous nous entendons des mieux, parce que nous avons été des premiers marmitons de l’hôtel de la Maque [2]. Nous trouvant à si bon marché par l’avis de sa femme, qui ne vouloit pas faire grande dépense, il s’accorda à nous prendre. L’autre ménétrier vint incontinent, et n’y eut pas une petite dispute entre lui et moi. Il disoit qu’on avoit parlé à lui dès le soir précédent, et qu’il étoit venu d’une lieue de là ; moi, je dis que je venois de huit lieues tout exprès, et qu’il y avoit quinze jours qu’un certain homme, passant par mon village, m’avoit retenu : ma cause, en ce point, fut trouvée la meilleure, et, les arrhes lui demeurant, il s’en alla néanmoins tout déconforté.

Nous nous mîmes à travailler à la cuisine, et Clérante, qui quelquefois vouloit sçavoir de ses gens comment l’on accommodoit toutes les entrées de ses repas, eût fait de très-bonnes sauces, s’il eût eu de l’étoffe pour en faire : nous nous contentâmes d’apprêter tout à la grosse mode, selon le conseil d’un surintendant qui venoit nous voir de fois à autre. Chacun étant revenu de la messe, la table fut couverte, et l’on s’assit pour dîner. La bourgeoise étoit là des plus avant, parce que c’étoit la fille de son vigneron qui se marioit : j’eus la commodité de la regarder attentivement, et je vous confesse que je n’ai guère vu de plus belles femmes. Le repas étant fini, le marié et la mariée se mirent devant une table chargée d’un beau bassin de cuivre ; à chaque pièce que l’on leur apportoit, comme en offrande, ils faisoient une belle révérence pour remercîment, en penchant la tête de côté. Ceux qui donnoient deux pièces d’argent étoient si convoiteux de gloire, qu’afin que l’on le vît ils les faisoient tomber l’une après l’autre. La bourgeoise présenta une couple de fourchettes d’argent, une certaine femme de village en présenta de fer, à tirer la chair du pot, où il y a voit une cuiller au bout ; une autre, des pincettes et des tenailles : si bien qu’en tout ceci il y avoit la figure des cornes, ce qui étoit un présage très-mauvais pour le pauvre Joblin. Il fut là avec son épouse un quart d’heure, après que l’on lui eut fait tous les dons, pour attendre s’il n’y en avoit point encore à faire. S’étant retirés, ils comptèrent ce qu’ils avoient dépensé ; et, voyant qu’ils perdoient beaucoup à leur noce, ils se mirent à pleurer si démesurément, que moi, qui étois auprès d’eux, je fus contraint d’essayer de les consoler. Le père de la mariée leur vint dire alors que le seigneur lui avoit accordé que toute la compagnie vînt danser en son château, et qu’ils marchassent les premiers avec le violon. J’accordai mon instrument, et, jouant la première fantaisie qui me vint en l’esprit, je fus conducteur de toute la bande. Le son des cymbales ne plaisoit pas à chacun ; Clérante fut contraint de laisser les siennes inutiles. En marchant devant moi, il faisoit des pas et des postures si agréables, que, si je ne l’eusse point connu, je l’eusse pris pour le plus grand bateleur du monde. Étant dans la cour du château, je jouai des branles que presque toute la compagnie dansa. Après cela, je jouai des gaillardes et des courantes, que les pitauts dansoient d’une telle façon, que j’y recevois un extrême plaisir, ce qui m’empêchoit d’avoir du regret de m’être si prodigieusement métamorphosé. D’ailleurs j’étois infiniment aise d’entendre les discours de quelques bonnes vieilles assises auprès de moi ; elles disoient que les parens des mariés étoient bien chiches ; qu’ils n’avoient pris qu’un violon, et qu’ils ne leur avoient pas fait assez bonne chair. Parmananda, se disoit l’une, quand je maria ma grande fille Jacquette, il y avoit tant de viande de reste, que le lendemain, qui étoit un jeudi, il fallut prier notre curé de nous venir aider à la manger, de peur qu’elle ne se gâtât en la gardant pour le dimanche, encore fallut-il au soir en faire des aumônes à tous les pauvres du village ; et si la grande bande des cornets étoit à la noce ! Les autres tenoient de pareils propos, sans songer à la danse. Ce qui m’étoit encore bien plaisant à entendre étoit le discours qu’un jeune badaud tenoit à une servante du logis du seigneur. Il étoit venu l’accoster avec un ris badin, une révérence en remuant les fesses, en tortillant le bord de son chapeau, et disant : Comment vous en va, Robaine ? vous faites-là la sainte sucrée ; je cuide que vous êtes malade. C’est votre grâce, dit la servante. Eh bien, vous voilà une fille à marier, reprit le villageois, ne serez-vous pas prise bientôt comme les autres ? la gelée est forte cette année-ci, dame, tout se prend. Ah ! regardez que c’est que celui-ci nous veut jargonner, repartit la servante ! oui, ils sont pris s’ils ne s’envolent ; il a plus de caquet que la poule à ma tante, il n’aura pas ma toile. Le manant fila doux alors, d’autant qu’il l’honoroit fort, et qu’un demi-ceint d’argent qu’elle avoit étoit une puissante chaîne pour attirer son cœur à son service ; car il faut que vous sachiez que, depuis qu’une servante porte sur les reins ce bel ornement, il n’y a valet ni pauvre artisan qui ne lui jette plus d’œillades que n’en jette un matou sur la viande qui est pendue au croc. Il lui dit donc, avec une façon si hors de propos, que je ne sçavois s’il pleuroit ou s’il rioit : Hen ! ma mère m’a parlé de vous ; et, voyant qu’elle ne lui répondoit point, il lui répéta ces mêmes mots quatre ou cinq fois, en lui tirant la main pour les lui faire entendre, croyant qu’elle dormît ou qu’elle ne songeât pas à lui. Je ne suis pas sourde, dit-elle, je vous entends bien. C’est à cause de vous que j’ai mis une aiguillette de var de mar à mon chapeau, poursuivit le villageois ; car ma couraine m’a dit que c’est une couleur que vous aimez tant, que vous en avez usé trois cotillons. Ce dernier jour, en allant aux vignes, je me détourny, par le sangoi, de plus de cent pas pour vous voir, mais je ne vous avisy point ; et, si toute la nuit je n’ai fait que songer de vous, tant je suis votre serviteur, par la vertigué, j’ai voulu gager plus de cent fois, contre mon biau frère Michaut Croupière, qu’à une journée de la grande haridelle de sa charrue il n’y a pas une fille qui soit de si belle regardure que vous, qui êtes la parle du pays en humidité et en doux maintien. C’est que vous vous moquez, reprit la servante, cela vous plaît à dire. Oh ! non fait, lui dit le paysan. Oh ! si est, répondit-elle. Oh ! bien, reprit-il, revenant toujours à ses moutons, ma mère, hen ! ma mère m’a parlé de vous, comme je vous dis ; si vous voulez vous marier, vous n’aurez qu’à dire. Jamais il n’expliqua plus clairement ses intentions ; mais, pour montrer la grande affection qu’il lui portoit, il la mena danser une gaillarde, où il haussoit les pieds et demenoit les bras et tout le corps de telle façon, qu’il sembloit qu’il fût désespéré ou démoniaque, ou malade de Saint[3]. Je vis encore faire là d’autres badineries qui seroient trop longues à réciter. Qu’il vous suffise que je voyois pratiquer tout un autre art d’aimer que celui que nous a décrit le gentil Ovide.

Tandis Clérante regardoit avec attention tout ce qui se faisoit, et, à l’arrivée de beaucoup de noblesse qui se rendit dedans la salle du château, sans regarder la noce, il s’y en alla, parce que la bourgeoise y étoit entrée aussi. Or ça, compère, lui dit le seigneur, en prenant garde au bandage de sa tête, qui est-ce qui a voulu rompre le coffre de ton entendement ? C’est une personne qui n’en a guère, répondit-il, en contrefaisant sa voix le plus qu’il pouvoit : j’ai une si méchante femme, que je pense qu’elle a le diable au corps. Ah ! messieurs, le œcœur me crève tant j’en ai de douleur : Dieu sçait combien j’ai tâché de fois à la rendre bonne, en la battant dos et ventre, mais je n’en ai pu venir à bout, encore que l’on dise que celles de son sexe soient de l’humeur des ânes et des noyers, de qui l’on ne tire point de profit qu’en les battant fort et ferme. Je suis tonnelier de mon état, et je ne joue de mes cymbales que les bonnes fêtes. Dernièrement, ne la pouvant faire cesser de me dire des injures, je la mis (à l’aide d’un mien valet) dans un de mes grands tonneaux, dont je fermai après l’ouverture avec des douves, de sorte qu’elle n’avoit plus d’air que par le trou du bondon ; je pris mon poulain, et devallai ainsi le vaisseau jusqu’en ma cave : je le remontai et le redevallai encore par plusieurs fois, le plus vite qu’il me fut possible, afin qu’elle fût si tourmentée là dedans, qu’elle se repentît de m’avoir offensé. Mais, tout au contraire de ce que je pensois, elle mettoit, quand elle pouvoit, sa bouche près la petite fenêtre de sa loge, et me disoit des vilenies insupportables. Enfin, je fus contraint de la laisser là passer sa colère. Sur le soir, il me vint une maudite envie de prendre avec elle mon plaisir ordinaire, auquel je m’étois tellement accoutumé, que je ne m’en pouvois passer une seule nuit sans souffrir autant de mal que si l’on m’eût brûlé à petit feu. Néanmoins je ne la voulois pas tirer du tonneau, craignant qu’elle ne me fît quelque outrage, comme elle avoit déjà fait plusieurs fois pour moindre occasion : Baisez-moi par le trou, mamie, lui dis-je, puis nous ferons la paix. Non, non, répondit-elle, j’aimerois mieux l’amitié des diables d’enfer que la tienne. Je ne te ferai plus rien, ma foi, lui repartis-je, je veux dire que je ne te battrai plus ; car, pour le reste, il faut toujours que l’homme se mette en son devoir. Donne-moi donc six baisers sans sortir de là, et, dès que tu auras achevé, je te promets que je te délivrerai de prison. Cette offre lui toucha les sentimens ; elle s’accorda à ce que je voulois, et je pense qu’elle approchoit sa bouche le plus proche du trou du bondon qu’elle pouvoit ; mais, quant à moi, je ne pus faire une assez longue moue pour la baiser. Enfin, je fus forcé de la tirer du lieu où elle étoit, tant mon désir me pressoit ; mais, dès que je me fus un peu réjoui avec elle, elle recommença à me quereller et me dire qu’elle sçavoit bien que j’avois fait l’amour à une de ses voisines. Je ne sçais comment elle s’en apercevoit, car j’étois si vaillant, que je la caressois autant qu’à l’ordinaire ; mais, en effet, elle se fâcha outre mesure. Le soleil, en se levant, vit notre castille, et fut témoin comme elle me jeta un pot à pisser à la tête, dont elle me blessa, ainsi que vous me voyez ; et si je vous assure qu’il m’est à voir que je n’étois point coupable.

La fable de Clérante fit rire toute la compagnie, et même la bourgeoise, qui lui fit plusieurs demandes bouffonnes. Un gentilhomme de la troupe lui commanda de chanter quelque chanson. Il touche ses cymbales aussitôt, et en dit une des plus gaillardes. Étant convié d’en dire encore d’autres, et n’en sçachant point, il dit qu’il me falloit appeler, et que j’en chanterois des plus plaisantes du monde. La noce demeura sans violon, pour le contentement du seigneur du village, vers lequel je me transportai incontinent. Mon instrument et ma voix s’accordèrent ensemble pour dire plusieurs chansons les plus folâtres que l’on ait jamais ouïes, et que j’avois composées le plus souvent le verre à la main, pendant mes débauches ; je faisois des grimaces, des gestes et des postures dont tous les bouffons de l’Europe seroient bien aises d’avoir de la tablature pour en gagner leur vie.

Clérante, cependant, s’étoit approché de deux vieillards qui n’adonnoient pas du tout leurs esprits à écouter ma musique ; ils devisoient sérieusement ensemble d’une chose qui le touchoit, non pas en qualité de joueur de cymbales, mais en celle de grand seigneur. Il faisoit semblant de ne les pas ouïr, afin qu’ils ne cessassent point de parler si haut, et ne les regardoit pas seulement, encore qu’il ne dût point craindre qu’ils se retinssent de dire devant lui tout ce qu’ils pensoient, parce que, le prenant pour un badin[4], ils ne le jugeoient pas même capable de comprendre leurs raisons. Clérante a été en ce pays-ci quelques jours, à ce que l’on m’a appris, disoit l’un, mais il s’en est déjà allé ce matin ; j’en suis fort aise, car je l’aimerois mieux en Turquie qu’ici ; je l’ai toujours haï depuis que je le connois. Il est extrêmement vicieux, il est du tout adonné au vin et aux femmes, et fait quelquefois des actions qui dérogent grandement à sa qualité. Je prise plus mon fermier, qui vit en bon et loyal paysan, comme le ciel l’a fait naître, que lui, qui ne vit pas en grand seigneur, combien qu’il le soit d’extraction. Il ne vous déplaira plus guère longtemps, répondit l’autre, je vous apprends en ami, avec la prière d’être secret, que quelques gens, qui ont maintenant beaucoup de puissance dans l’État, se sont délibérés de se défaire de lui sans bruit, maintenant qu’il est hors de la cour. Ils avoient envoyé ici un homme avec ce dessein-là ; mais il n’a pu exécuter leur intention. Je ne sçais s’il en aura meilleur moyen sur les chemins où il le trouvera.

Encore que celui-ci dit ces paroles plus bas que toutes les autres, qu’il avoit tenues auparavant, Clérante les entendit bien ; et, pour dissiper la fâcherie que lui donnoit la mauvaise entreprise que l’on machinoit contre lui, il alla prier un valet de lui verser à boire, et dit qu’il avoit de telle façon écorché sa gorge à force de chanter, qu’il étoit perdu, s’il ne l’adoucissoit en faisant pleuvoir du vin tout du long jusqu’au réceptacle de ses boyaux. L’on lui en donna tant qu’il voulut, et, s’étant retiré à un coin, il tira d’un bissac quelques reliquats de la noce, dont je lui arrachai goulûment de bonnes nippes, et, les allant manger auprès de la fenêtre, je vis dedans la cour la plus plaisante chose du monde. En dressant les potages et le ris jaune du dîner, j’avois mis dedans une certaine composition laxative que j’avois apportée. Cette drogue ayant fait alors son opération, tous ceux de la noce étoient contraints d’aller se décharger le plus près qu’ils pouvoient d’un fardeau qui ne pèse guère et qui est pourtant le plus difficile à porter de tous. Il y en avoit qui entroient dedans les écuries en serrant les fesses ; d’autres, n’ayant pas le loisir d’aller si loin, se vidoient sur le fumier à l’endroit où ils se trouvoient. En mon absence, la jeunesse avoit voulu danser aux chansons : la plupart sortoient de la danse pour obéir au fâcheux tyran qui leur commandoit ; mais la pauvre épousée, qui souffroit d’aussi violentes tranchées que les autres, parce qu’elle avoit trop mangé de ris, étoit en une peine extrême. Elle ne croyoit pas qu’il fût bienséant à elle, pour qui se faisoit la fête, de quitter ceux qui la tenoient par la main ; si bien qu’elle laissa couler jusqu’à terre une certaine liqueur dont l’odeur mauvaise, parvenant à la fin au nez de ceux qui dansoient, et qui avoient marché dessus par plusieurs fois, les fit regarder en terre, et émut en eux une grosse dispute sur ce point épineux, sçavoir qui c’étoit qui avoit fait la vilenie. Les hommes se retirèrent du pair, d’autant qu’ils alléguèrent que leurs hauts-de-chausses étoient assez larges pour contenir les excrémens de plus de deux semaines sans qu’ils fussent contraints de les jeter ainsi en bas devant tant d’honnêtes personnes. Mais, chacun souffrant un même mal, et se trouvant honteux de lâcher ses ordures dans la cour du seigneur, que j’avois appelé aux fenêtres avec toute la compagnie, pour voir cette plaisante aventure, tous ceux de la noce s’en retournèrent en leur logis l’un après l’autre, non pas sans recevoir force gausseries de ceux qui les voyoient danser d’autres courantes que celles que j’avois jouées, de mon rebec. Chacun donna son avis là-dessus, et presque tous concluoient que l’occasion de leur devoiement d’estomac étoit qu’ils n’avoient accoutumé de manger que du pain.

La bourgeoise même ne fut pas exempte de cette maladie, qui la surprit à l’improviste, comme elle se moquoit de ceux qui en étoient tourmentés. Aussitôt, craignant de commettre une faute pareille à celle de la mariée, elle sortit de la salle, et, ne sçachant où se décharger, elle alloit d’un côté et d’autre. Enfin elle rencontra un laquais, à qui elle demanda quasi tout hors d’elle-même où étoient les privés : il les lui montra du doigt ; mais, comme elle troussoit sa cotte pour y présider, un jeune garçon, aussi pressé qu’elle, s’y vouloit placer. Ils eurent une contestation à qui s’y mettroit le premier : cependant la mère du marié, qui étoit une grosse résolue de paysanne, vint occuper le lieu ; de sorte qu’ils furent tous deux contraints de laisser tout couler à l’endroit où ils se trouvèrent. La bourgeoise, étant de retour, eut encore un ajournement personnel pour aller au même lieu, où elle fit ses affaires plus à son aise qu’au premier coup. Lorsque je la vis, je dis aux gentilshommes que je pensois que leur compagnie ne lui étoit pas agréable, et qu’elle ne faisoit autre chose que s’en retirer, et marchandoit à la quitter tout à fait. Ayant entendu que je me voulois gausser d’elle, elle tâcha de me donner quelque attaque, et, pour sonder la subtilité de mon esprit, elle me dit : Or çà, ménétrier, quelle corde est la plus malaisée à accorder de toutes les tiennes ? Est-ce la chanterelle ? Nenni da, madame, ce dis-je, c’est la plus grosse : je suis quelquefois plus de deux heures sans en pouvoir venir à bout. Néanmoins je m’assure que, si vous l’aviez seulement touchée du doigt, elle se banderoit toute seule autant comme il faut : quand vous voudrez, vous en verrez l’expérience ; elle rendra une harmonie qui vous ravira les esprits jusqu’au ciel, j’entends le ciel de votre lit.

Les risées que l’on fit de ceci invitèrent de plus en plus la bourgeoise à chercher les moyens de me donner quelque bon trait, pour avoir sa revanche ; mais Clérante, se levant alors de sa place un verre à la main, et roulant les yeux à la tête, commença de contrefaire l’ivrogne si naïvement, que j’eusse cru qu’il l’eût été, n’étoit que je sçavois sa portée de vin, et qu’il n’avoit pas bu la moitié de ce qu’il en falloit pour lui troubler le cerveau. Tout le reste de l’assistance en avoit bien autre opinion que moi. Il chancelle à tous coups, bégaye en parlant et dit des rêveries étranges. Il fait semblant de vouloir essayer si le vin a bon goût, et, ayant trempé son petit doigt dans le verre, il suce son pouce au lieu de l’autre doigt. En buvant, il répand la moitié de son vin sur lui, et tire le devant de sa chemise hors de sa brayette pour essuyer sa bouche ; de manière qu’en écarquillant les jambes il montre à la bourgeoise tout ce qu’il porte. Pour faire la sainte Nitouche, en s’écriant elle couvre soudain ses yeux avec sa main, dont elle entr’ouvre néanmoins les doigts finement, l’hypocrite qu’elle est, pour voir sans que l’on s’en aperçoive. Clérante, continuant à faire des extravagances, et la trouvant toute droite au milieu de la salle, s’approcha d’elle pour pisser, comme si elle eût été une muraille ou une statue : en tenant sa main dans ses chausses, il se laissoit déjà aller la tête pour s’appuyer à elle, lorsqu’elle se recula en arrière ; et enfin l’on me conseilla de le mener reposer. Je le conduisis au logis de la bourgeoise où étoient les courtines du mariage. Comme elle fut revenue, elle le fit coucher dans une petite chambre auprès de la porte, et me demanda si je croyois que la raison lui revînt bientôt : elle me parloit de cela avec une façon qui me donnoit à connoître qu’elle n’étoit guère joyeuse de le voir ainsi assoupi, et qu’elle eût mieux aimé lui voir seulement un peu de gaillardise ; voilà pourquoi je lui répondis que dans une heure il ne paroîtroit pas qu’il eût bu. Elle avoit vu une bonne partie de son corps, étant entrée au lieu où il étoit couché, et ne cessoit de me louer son embonpoint et sa bonne mine, que l’on remarquoit facilement, encore qu’il eût le visage à demi couvert de linge ; ce qui me mit en la fantaisie qu’elle étoit beaucoup portée à lui vouloir du bien. Je le contai après à Clérante qui en fut très-aise. Véritablement je ne me trompai point ; car elle eut de si fortes tentations, qu’après que tout le monde se fut retiré chez soi, et qu’elle m’eut fait coucher dans une chambre à part, elle s’en alla sans chandelle se glisser dans le lit de Clérante, s’imaginant qu’elle prendroit son plaisir avec lui le plus secrètement du monde, parce que lui-même ne pourroit sçavoir avec quelle personne il seroit, n’ayant point de lumière, et qu’ayant encore alors l’esprit un peu troublé il croiroit le lendemain, possible, que ce seroit un songe que tout ce qui lui seroit avenu.

Elle ne l’eut pas sitôt embrassé, qu’il reconnut qui elle étoit, et, sans dire mot, essaya de l’assouvir des plaisirs après lesquels elle soupiroit tant. Sur les onze heures, l’on heurta à la porte ; incontinent elle se lève, et s’y en va. Elle demande qui c’est qui veut entrer : c’est son mari qui lui répond, et qui la prie de lui ouvrir vitement, parce qu’il est fort las, étant venu de la ville tout d’une course. Mon Dieu ! dit-elle, ayant ouvert la porte, il vient de sortir d’ici un homme qui vous cherche partout : je lui ai dit que vous étiez à la ville, il en a pris le chemin ; il vous veut parler d’une chose bien pressée, et qui vous importe grandement, à ce qu’il dit ; ne l’avez-vous point rencontré ? Non, dit le mari, je suis venu par des chemins extraordinaires. Retournez-vous-en donc le long du grand chemin, je vous en supplie, réplique la bourgeoise ; et vous le ratteindrez infailliblement.

Le mari, bien empêché à songer ce que l’on lui veut, pique son cheval et s’en reva. La bourgeoise, très-aise que sa tromperie a réussi, va retrouver Clérante, avec qui elle demeure le plus longtemps qu’elle peut. Le jour étant venu tout à fait, son mari arriva au logis, qui dit qu’il n’avoit point eu de nouvelles de l’homme qui le demandoit, bien qu’il se fût enquis de lui sur les chemins et dans la ville où il avoit passé la dernière partie de la nuit, ce qui le mettoit bien en peine.

Ayant pris congé de notre bourgeoise, nous nous en allâmes allègres et joyeux, et passâmes par-devant l’hôtellerie où mon valet de chambre nous attendoit. Nous ayant aperçus, il partit incontinent pour nous suivre de loin. Nous nous remîmes en la mémoire tout ce qui nous étoit arrivé. Clérante me conta ce qu’il avoit entendu dire aux deux vieillards, dont je conjecturai que c’étoit un bon génie qui l’avoit porté à se déguiser pour découvrir une si grande trahison. Je m’en réjouis grandement, joint qu’il avoit eu le bonheur de coucher avec une beauté pour laquelle j’eusse fait cent lieues de chemin à pied, et me transformerois en toutes sortes de façons, s’il étoit nécessaire.

Que ceux qui prendront pour une friponnerie ce voyage-ci de Clérante considèrent qu’il ne devoit pas aller faire l’amour à la bourgeoise en ses habits ordinaires, d’autant qu’il eût fait tort à sa qualité : il valoit bien mieux faire comme il fit. Il usa d’une subtile invention, en racontant l’histoire mensongère de sa femme ; car sçachez qu’en disant qu’après avoir fait l’amour à une voisine il venoit encore vaillamment caresser sa femme, il fit venir l’eau à la bouche de la bourgeoise, et lui donna des désirs en quantité ; en toutes les autres choses il se comporta aussi fort prudemment.

Au reste, il n’y avoit rien qui fût capable de lui donner du plaisir comme de s’être déguisé ; premièrement, parce qu’il avoit vu des actions populaires qu’autrement il ne pouvoit voir qu’avec beaucoup de difficulté ; et d’ailleurs à cause qu’il étoit bien aise de changer pour un petit de temps de manière de vivre, et de voir comment on le traiteroit s’il eût été joueur de cymbales ou vielleur. Lorsque les grands se veulent donner du plaisir dans une comédie, ils n’ont garde de prendre d’autres personnages que les moindres. Leur contentement est d’éprouver, au moins par fiction, ce que c’est que d’une condition fort éloignée de la leur. Que nous sert-il de nous tenir si fermement dans la majesté des grands états, sans nous résoudre à faire une démarche ? La fortune nous tire le plus souvent malgré nous hors des pompes royales qui nous environnoient, et nous jette dans la gueuserie, nous réduisant à vivre sous des cabanes de boue. Il n’est que de s’accoutumer de bonne heure à être petit compagnon. Néron avoit quelque chose de galant, quoi que dise le vulgaire. Il s’étudioit à jouer du cistre[5], afin d’en gagner son pain, s’il étoit quelque jour dépossédé de son trône. D’un autre côté, ce n’est pas une mauvaise leçon pour les grands seigneurs que d’apprendre comment les pauvres sont contraints de vivre, parce que cela leur donne de la compassion du simple peuple envers lequel ils témoignent après une humanité qui les rend recommandables.

Il est vrai que parmi toutes ces choses, qui peuvent être faites à une bonne intention et sans aucun mélange d’impureté, ce seigneur avoit lâché la bride à ses impudicités ; mais il n’y a homme si parfait qui n’ait ses défauts. Songeons au bien et laissons le mal. Prenons garde que Clérante avoit fait des choses qui lui pouvoient beaucoup servir. Nous eûmes toutes ces considérations dessus le chemin ; et, quand nous fûmes arrivés au bois où nous avions pris nos méchans habits le jour précédent, nous les quittâmes pour reprendre les nôtres ordinaires, que mon valet nous bailla après qu’il nous eut atteints. Clérante, étant arrivé chez lui, mande un conseiller de ses amis, à qui il apprend que l’on a ouï dire à un vieil gentilhomme de la contrée qu’il y a un homme aux environs de son château en délibération de le tuer. Le conseiller va trouver ce vieillard qu’il lui avoit nommé, et lui assure qu’il faut qu’il dise tout ce qu’il sçait de cette affaire, et que l’on en a déjà ouï parler comme une personne qui n’en est pas ignorante. Tout ce que l’on peut tirer de lui, c’est que tout ce qu’il en a dit n’est fondé que sur le bruit commun. L’on l’interroge avec plus d’opiniâtreté, et l’on apprend à la fin le lieu où pourroit être alors celui qui s’est délibéré de commettre l’assassin, dont il dépeint la façon, la stature et le vêtement. L’on y envoie, mais en vain ; ne trouvant point d’occasion de faire son coup, il s’en étoit allé par aventure plein de désespoir.

Le conseiller étoit d’avis que Clérante prît vengeance du vieillard, qui avoit été si méchant que de ne lui venir pas découvrir les entreprises que l’on brassoit contre lui ; mais il n’en voulut rien faire, et se douta bien que lui et son compagnon, qui avoit témoigné de lui porter tant de haine, avoient reçu quelque tort pour son sujet, en quoi il ne se déçut point certainement ; car, comme il apprit de son secrétaire, ses fermiers, sous son autorité, les avoient frustrés par fraude et par chicanerie d’une certaine petite somme qui leur étoit due, ce qui leur étoit infiniment sensible, à cause qu’ils étoient nécessiteux. Il fit incontinent tirer de son coffre l’argent qu’il leur falloit, et le leur envoya, avec prière d’être désormais ses amis. Cette courtoisie gagna entièrement leur volonté, et depuis ils n’ont fait paroître que toute affection au service de ce brave seigneur.

Étant en repos de ce côté-là, il se remit en mémoire la belle Aimée, c’étoit le nom de cette bourgeoise dont il eût bien voulu jouir encore une fois. L’amour exerçant sur lui un empire bien sévère, il fut forcé de se résoudre à tâcher de voir cette mignonne, en quelque façon que ce fût. Le changement d’habits ne lui sembla pas à propos : nous sortons avec fort petite compagnie de gens qui tiennent des oiseaux sur le poing ; ils les laissent voler aux endroits où nous apercevons de la proie, et nous donnons ainsi en chassant jusqu’à la maison que nous cherchons : Clérante y envoie un de ses gens heurter à la porte du jardin, pour faire accroire qu’il y est volé un de nos oiseaux, qu’il veut ravoir. Au nom de son maître, l’on lui ouvre courtoisement, lui disant néanmoins que l’on ne croit pas qu’il soit entré là aucun oiseau de proie : il appelle longtemps, et regarde partout, quelque chose que l’on lui dise. Enfin Clérante descendit de cheval, et moi aussi ; nous entrâmes au lieu où il étoit, pour lui demander s’il n’avoit point trouvé l’oiseau. La bourgeoise, voyant ce seigneur chez elle, s’en vint lui témoigner sa courtoisie, et le pria de prendre un peu de repos dans sa salle, en attendant que l’on eût rencontré ce qu’il cherchoit.

Pour prendre l’occasion qui s’offroit, il lui répondit que son honnêteté n’étoit pas de refus, et qu’il avoit beaucoup de lassitude. Nos voix étoient bien différentes de celles que nous avions prises à la noce par fiction, et nos visages ne lui étoient pas reconnoissables ; quand nous n’eussions pas eu l’artifice de les déguiser, en faisant le personnage de ménétrier, elle n’eût pas alors cru que nous étions ceux-là mêmes qu’elle avoit vus depuis peu de jours sous de si méchans haillons, et son jugement eût plutôt démenti ses yeux ; car qui est-ce qui eût été si subtil que de s’imaginer la vérité d’une telle chose ? Nous étant assis, et elle pareillement, Clérante dit que l’humeur de son faucon, qui s’étoit égaré, lui étoit extrêmement désagréable, qu’il étoit le plus volage et le plus infidèle qu’on vit jamais. Je réponds que, quand il seroit perdu, ce ne seroit pas grand dommage, et que l’on en trouveroit assez de meilleurs : ainsi nous tînmes plusieurs discours sur la fauconnerie, donnant toujours quelque petite attaque aux dames, qui sçavent attraper tant de proie ; ce qui fit connoître à la bourgeoise que nous étions de bons compagnons. Néanmoins elle n’osoit pas encore nous donner de si libres reparties que nous ne l’eussions incitée à ce faire. Madame, lui dit Clérante en quittant mon entretien, il n’en faut point mentir, c’est plutôt le désir de vous voir que de ravoir mon faucon, qui m’a fait entrer céans. Elle répondit qu’il lui pardonnât, si elle ne pouvoit croire qu’il eût voulu prendre tant de peine pour un si maigre sujet. Vous vous imaginez donc, reprit-il, que je fais plus d’état de mon faucon que de vous ? C’est vous abuser excessivement ; car j’ai bien plus de raison de vous chérir que lui, vu qu’il est croyable que vous n’êtes pas si mauvaise que de frustrer votre chasseur du plaisir de la proie que vous ravissez. Ce qu’il y a de plus, monsieur, interrompis-je, c’est que l’on remarque une grande différence entre les faucons et les dames, à laquelle vous ne prenez pas garde. Quelle est-elle ? dit Clérante. C’est que les faucons fondent de violence sur la proie, ce dis-je, et les dames ne font que l’attendre. Aimée, qui se voit attaquer si vivement, dit, pour se défendre, que, par sa foi, l’on ne sçauroit autant priser la valeur de celles de son sexe comme elle vaut, et que ce qui empêche que l’on n’en ait des preuves notables, c’est que tous leurs ennemis sont si foibles, qu’il n’y a pas grande gloire à les surmonter. Quelles apparences y a-t-il aussi ? lui dis-je ; madame, vous avez des armes fées et enchantées comme celles que donnoit Urgande aux chevaliers errans ses favoris. Nous n’avons point d’armes que vous ne fassiez reboucher[6], et nous avons beau vous assaillir, nous ne vous offensons point, au contraire nous perdons toute force. Voilà les ordinaires excuses des vaincus, qui s’imaginent toujours que leurs vainqueurs ont usé de tromperie en leur endroit, dit Aimée ; vous pensez cacher votre couardise, mais vous travaillez inutilement. Eh ! pauvres guerriers, que feriez-vous, si nous usions d’armes offensives aussi bien que de défensives, dont nous nous contentons pour abaisser votre orgueil ? Par aventure serions-nous toujours les vainqueurs ? repartit Clérante ; car, en songeant à nous offenser d’un côté, vous perdriez le soin de vous défendre d’un autre, tellement que vous ne gagneriez pas la bataille. Les choses étant au même état qu’elles sont, nous aurions bien même la victoire si nous la désirions, et si vous méritiez la peine qu’il faut prendre à combattre votre mutinerie, qui vous fait plutôt subsister qu’un généreux courage. L’on en voit maintenant des preuves, en ce que vous êtes si opiniâtre que vous essayez de tenir tête au combat de la langue à deux champions qui vous peuvent facilement surmonter par la justice de leur cause, encore que vous ayez plus de fard en votre éloquence qu’eux. Pour moi, je n’aime point à combattre de paroles, j’aime mieux chamailler avec de bonnes armes, et montrer de vrais effets. Si vous voulez, je vous jetterai mon gant, selon l’ancienne coutume de chevalerie, pour vous donner promesse de venir, à tel jour qu’il vous plaira, éprouver ma valeur contre la vôtre ; je prends Francion pour le juge du camp. Vous faites un pas de clerc, cavalier d’amour, lui répondit Aimée, vous vous rendez indigne de la profession que vous faites, puisque vous n’en sçavez pas garder les statuts ; vous méritez d’être châtié par votre roi, qui vous a donné l’accolade : n’avez-vous pas appris qu’il ne faut point de juge aux combats que vous désirez d’entreprendre, lesquels ne se doivent faire qu’en cachette ? Ne verra-t-on pas bien, par l’état auquel vous vous en retournerez, si vous serez le vainqueur ou non ? Vous êtes infiniment raisonnable, lui dis-je alors ; battez-vous tant que vous voudrez, je ne me viendrai point mêler de juger des coups : l’heure vous est, ce me semble, fort propre pour vous joindre. Adieu, je m’en vais voir si notre faucon est retrouvé. Commencez quand il vous en prendra envie ; je donne au diable qui vous vient séparer.

En disant ceci, je leur fais la révérence avec une façon bouffonne, et, ayant fermé la porte après moi, je m’en retourne vers nos gens, avec qui je m’amuse à chasser. Clérante, suivant le bon conseil que je lui avois baillé, se met tandis à caresser sa guerrière, et lui demanda si elle est en résolution de venir aux prises. Elle, qui n’avoit tenu tout le discours précédent que par galanterie, se trouva du commencement bien étonnée de voir que l’on la vouloit assaillir tout à bon. Non, non, dit-elle, je n’aurois point d’honneur à vous vaincre maintenant, vous n’avez pas eu assez de terme pour vous équiper. Vous me pardonnerez, répondit Clérante, je n’eusse eu garde de parler du combat, si je ne m’y fusse trouvé propre.

Là-dessus, il la conduit dans une chambrette prochaine, et s’apprête à lui montrer sa vaillance. Alors, faisant semblant de n’entendre point raillerie, elle lui dit que, s’il la touche, elle criera, et qu’elle appellera son mari. Eh ! madame, répondit-il, ne vous souvenez-vous plus que vous avez dit tantôt qu’il ne faut point de juge en notre combat ? Je ne songeois pas à la malice, et vous y songiez, répliqua-t-elle. Cela est passé, n’en parlons plus, dit Clérante ; mais songez seulement que ceux qui viendront ici, me trouvant enfermé avec vous, croiront que, par une malice signalée, vous criez quand l’affaire est faite, comme si elle étoit à faire, afin de donner bonne opinion de vous ; ainsi vous serez entièrement diffamée et accusée d’hypocrisie, et recevrez beaucoup de peine sans avoir goûté aucun plaisir : au reste, je sçais fort bien que votre mari n’est pas céans, l’on me l’a appris quand je suis entré. Hélas ! s’écria-t-elle, vous êtes bien mauvais ; j’ai pensé parler avec gaillardise, pour vous faire trouver le temps moins long, et cependant vous usez de trahison envers moi. Ah ! Dieu, dit Clérante, les ordonnances dont vous m’avez tantôt parlé ne valent rien, car je vois qu’il est très-nécessaire d’avoir un juge en quelque combat que ce soit ; car, si nous en avions un, il seroit témoin oculaire, comme je ne vous trahis aucunement en ce combat-ci, et ne me sers d’aucune supercherie. Non, ma mignonne, continua-t-il, en lui maniant le téton, ce n’est pas trahison que de vous assaillir par-devant, et de commencer par ici. Nonobstant ces paroles, elle continua à lui résister, ce qui le convia à lui dire qu’elle avoit tort de lui refuser un bien qu’il sçavoit bien qu’elle avoit départi peu de jours auparavant à un joueur de cymbales. Vous ne me le pouvez nier, poursuivit-il, c’est un bon démon qui m’a rapporté ces nouvelles ; il m’a dit même que, ce qui vous induisit le plus à cette chose, c’étoit que vous vous imaginiez que l’affaire seroit extrêmement secrète. N’est-ce pas être d’une étrange humeur ? Vous vous plaisez à ceci, et il n’y a point de doute que vous croyez que ce n’est pas mal fait que de s’y occuper, et vous ne vous y voulez adonner que secrètement, que vous désirez même que celui qui est de la partie n’en sçache rien ; cela est fort difficile : contentez-vous de la promesse que je vous fais, de ne découvrir jamais rien de ce qui se passera entre nous deux.

Aimée fut bien étonnée d’entendre ce que Clérante sçavoit de ses amourettes, et crut qu’indubitablement il avoit un esprit familier. Songeant alors à sa bonne mine, à sa qualité et aux bienfaits qu’elle pouvoit recevoir de sa part, elle se résolut de ne lui être point rigoureuse ; toutefois elle lui dit encore : Vous m’accusez d’une faute que je n’ai point commise, ni ne veux point commettre à cette heure ; car ce que vous me demandez appartient à mon mari, j’ai promis de le lui garder. Vous recevrez plus de moi que je n’emporterai de vous, répondit Clérante : nous devons-nous fâcher, quand un autre ensemence notre terre de son grain propre ? Mon mari est consciencieux, repartit Aimée, il ne voudra pas retenir les fruits qui y seront produits. Eh bien, ma chère amie, dit Clérante, envoyez-les-moi, ils seront en bonne main.

Après ce propos, il ne trouva plus de résistance, et fit d’elle tout ce qu’il voulut : ils passèrent ensemble deux bonnes heures ; et, comme je regardois voler nos oiseaux dans une grande prairie, je vis ouvrir la porte du jardin ; je courus aussitôt vers cet endroit, et arrivai lorsqu’ils s’entredisoient adieu. Eh bien, madame, monsieur est-il valeureux ? ce dis-je. Oui, certes, répondit-elle ; toujours la victoire sera balancée entre nous deux, et tant que nous reprendrons de nouvelles forces, si bien que tantôt l’un et tantôt l’autre aura l’avantage.

Nous prîmes congé d’elle, ayant eu cette gentille conclusion, et ne cessâmes tout du long du chemin d’admirer son esprit, dont Clérante me donna encore beaucoup de preuves, me racontant tous les propos qu’elle lui avoit tenus en mon absence. Je rendis grâces à l’amour de la bonne fortune qu’il avoit eue.

Quelque temps après, l’on lui écrivit des lettres pour le faire venir à la cour ; il fut contraint d’y aller, malgré les sermens qu’il avoit faits de n’y plus retourner, et, voyant que c’étoit une nécessité qu’il y demeurât, je fis ce que je pus pour la lui faire trouver agréable.

Il est d’un naturel fort ambitieux, et le dessein qu’il avoit eu de mener une vie privée ne dérivoit que de ce qu’il n’avoit pas la puissance de se mettre dans les affaires de l’État. Voilà pourquoi, ayant acquis les bonnes grâces du roi autant que pas un, il ne se soucia plus guère d’être en son particulier, et, n’aspirant qu’aux grandes charges, il chérit plus la cour qu’il ne l’avoit haïe ; de sorte que je me vis à la fin délivré de la peine de la lui faire paroître plaisante.

Il procuroit tant qu’il pouvoit mon avancement, et m’avoit rendu agréable au roi, qui me connoissoit dès longtemps. J’avois aidé à l’entreprise, en tenant ordinairement à ce monarque des discours où il remarquoit une certaine pointe d’esprit qui lui donnoit beaucoup de délectation. Pensez-vous que je fusse plus glorieux, et que je m’estimasse davantage, pour approcher tous les jours près de sa personne ? Je vous jure qu’il ne s’en falloit guère que cela ne me fût indifférent. Je ne suis pas de l’humeur de ces bons Gaulois, dont l’un se vantoit qu’il avoit approché si près de son roi, en une certaine cérémonie, que le bout de son épée touchoit à son haut de chausse ; et je ne ressemble pas aussi à un autre, qui alloit montrant à tout le monde, avec beaucoup de gloire, un crachat que Sa Majesté avoit jeté dessus son manteau en passant par une rue. Une telle simplicité ne me plaît pas : j’aimerois encore mieux la rudesse de ce paysan, à qui son compère disoit qu’il quittât bien vite son labourage, s’il désiroit voir le roi, qui alloit passer par leur bourg ; il répondit qu’il n’en démareroit pas d’une enjambée, et qu’il ne verroit rien qu’un homme comme lui.

Je recevois donc les faveurs que Sa Majesté me faisoit, avec un esprit qui toujours se tenoit en un même état et ne s’enfloit point orgueilleusement par boutades. En sa présence, je donnois le plus souvent des traits fort piquans à plusieurs gentilshommes, qui le méritoient bien. Néanmoins leur ignorance étoit si grande, que, pour la plupart, ils n’en étoient point touchés, ne les pouvant ordinairement entendre, ou bien s’en prenant à rire comme les autres, parce qu’ils avoient opinion, tant ils étoient sots, que ce que j’en disois n’étoit pas tant pour les retirer de leurs vices que pour leur bailler du plaisir. Il est bien vrai qu’il s’en trouva un, nommé Bajamond, qui eut plus de sentiment que les autres, non pas pourtant plus de sagesse. Il étoit sot et glorieux, et ne pouvoit tourner en raillerie les attaques que l’on lui donnoit, encore que, les ayant ouïes, il ne s’efforçât pas de s’abstenir de tomber aux fautes, dont il étoit repris. Toutes les satires que l’on composoit à la cour n’avoient quasi point d’autre but que lui ; car il donnoit tous les jours assez de sujet aux poëtes d’exercer leur médisance. Cela lui avoit fait jurer que le premier qui parleroit de lui en moquerie seroit grièvement puni, s’il le pouvoit connoître.

Un jour que j’étois dans la cour du Louvre, je devisois de diverses choses avec quelques-uns de mes amis, et vins à parler sur les panaches : les uns en louoient l’usage : les autres, plus réformés, le blâmoient ; pour moi, je dis que je les prisois grandement, comme toutes les autres choses qui apportoient de l’ornement aux gentilshommes, mais que je ne pouvois approuver l’humeur de certains badins de courtisans qui se glorifioient d’en avoir d’aussi grands que ceux des mulets de bagage, comme s’ils eussent voulu s’en servir de parasol, et qui continuellement regardoient à leur ombre s’ils avoient bonne grâce à les porter, et en croyoient charmer les courages des filles les plus revêches.

Dernièrement, ce dis-je, j’appris l’histoire d’un certain amoureux qui dépensoit autant en cette parure qu’en tous ses habillemens, et qui néanmoins n’eut pas le bonheur d’adoucir la fierté de sa maîtresse.

Aussitôt que j’eus dit cela, tous ceux de la compagnie, ayant opinion que je ne récitois jamais d’histoire qui fût fade, me supplièrent d’un commun accord de dire celle que je sçavois. Je repris ainsi la parole :

Il faut donc, messieurs, que je vous conte le conte d’un comte de qui je ne fais guère de compte. Incontinent Bajamond, qui étoit derrière, et qui portoit toujours un grand plumage, et qui avoit aussi une petite comté, s’imagina que je le voulois mettre sur le tapis ; il s’approcha de nous pour entendre le reste, que je dis en cette sorte : Celui dont je vous parle devint naguère amoureux de la fille d’un médecin de cette ville ; car il n’a jamais eu le courage de porter ses désirs en un lieu éminent. Il se trouvoit tous les jours dans les églises où elle alloit à la messe et à vêpres, et passoit ordinairement par devant sa porte, afin d’avoir le moyen de la voir. Enfin il s’avisa de se loger en chambre garnie vis-à-vis de sa maison, pour se contenter davantage. Un de ses laquais eut le commandement d’aborder la servante, feignant d’être amoureux d’elle ; il l’exécuta donc, et gagna en peu de temps ses bonnes grâces, si bien que le comte fut d’avis qu’il lui découvrît l’affection qu’il avoit pour la fille du médecin et qu’il tâchât de l’induire à l’assister. Cette affaire réussit merveilleusement bien : la servante, qui avoit beaucoup de familiarité avec la fille du logis, qui gouvernoit tout depuis la mort de sa mère, lui apprit l’amour que son voisin avoit pour elle. Elle en fut criée plus qu’elle ne s’étoit imaginé, d’autant que sa maîtresse s’offensa de ce qu’elle favorisoit la recherche d’un homme qui, vu sa grandeur, ne désiroit pas lui faire l’amour pour l’épouser. Outre cela, il lui fut défendu de prendre dorénavant de tels messages à faire. La servante fut infiniment marrie de ne pouvoir rien exécuter pour celui qui lui avoit promis de grandissimes récompenses. Néanmoins, pour tirer quelque argent de lui, elle lui fit accroire qu’il étoit passionnément aimé de sa dame. Il ne lui fallut pas user de beaucoup de sermens pour lui mettre cela en sa fantaisie, car il avoit plus de vanité que pas un de notre siècle. Quand il passoit par la rue, il se tournoit de tous côtés pour voir si l’on le regardoit, et, si l’on jetoit les yeux sur lui, en s’étonnant quelquefois de sa mauvaise mine, il s’imaginoit que l’on entroit en admiration de la belle proportion de son corps ou de la richesse de ses habits ; si l’on disoit quelque mot sur un autre sujet, ne l’ayant entendu qu’à demi en passant, il le prenoit pour soi et l’expliquoit à son avantage. Quand il étoit regardé d’une fille, il croyoit fermement qu’elle étoit amoureuse de lui. On m’a dit qu’étant un jour entré dans la maison d’une dame, y trouvant un de ses amis qui la servoit, il en ressortit incontinent ; l’autre, l’ayant rencontré peu de jours après, lui demanda quelle rancune il avoit contre lui, pour ne vouloir pas demeurer aux lieux où il le trouvoit. Notre comte lui répondit : Vous expliquez très-mal mes actions ; je ne sortis de chez votre maîtresse que pour vous faire plaisir, ayant reconnu, par la louange qu’elle donna d’abord à ma chevelure bien frisée, qu’elle avoit plus d’affection pour moi que pour vous ; j’avois peur que ma présence ne l’empêchât de vous départir les faveurs que vous pouviez souhaiter. Ceux qui m’ont raconté l’histoire de ce vain personnage, qu’ils connoissoient bien, m’ont rapporté de lui une infinité de semblables sottises. La fille du médecin, sans le pratiquer, remarqua dans peu de temps de quelle humeur il étoit. Toujours les fenêtres de sa chambre étoient ouvertes, lorsqu’il faisoit quelque chose, afin que l’on pût s’apercevoir de sa somptuosité, comme vous pourrez dire quand on lui essayoit quelque habit neuf ; et, quand il prenoit ses repas, les plats étoient toujours quelque temps sur la fenêtre, afin que l’on vît qu’il faisoit bonne chère. Cela fut cause qu’elle le prit plutôt en haine qu’en amour, et qu’elle conta toutes ses sottises à quelques-unes de ses plus grandes amies, qui vinrent un soir dedans sa chambre pour avoir leur plaisir des simagrées de son badin de serviteur, qui se mit à la fenêtre aussitôt qu’il la vit à la sienne. De fortune il y avoit avec lui un gentilhomme qui touchoit fort bien un luth ; il le pria d’en prendre un, et le fit cacher derrière lui, pour jouer quelques pièces dessus, tandis qu’il en tiendroit un autre avec lequel on croiroit que ce fût lui qui jouât, ayant opinion qu’il entreroit d’autant plus aux bonnes grâces de sa maîtresse s’il lui faisoit paroître qu’il étoit doué de cette gentille perfection. Mais le grand malheur pour lui fut qu’il y avoit une des compagnes de la fille du médecin qui sçavoit bien jouer de cet instrument, et, voyant qu’il ne faisoit que couler les doigts sur les touches du sien, elle reconnut que ce n’étoit pas lui qui faisoit produire l’harmonie. Même elle en fut plus certaine, après avoir monté un étage plus haut, d’où elle aperçut l’autre qui jouoit. Alors, pour se gausser de M. le comte, elle prit la hardiesse de lui dire, tantôt que son luth n’étoit pas bien accordé, et tantôt qu’il en pinçoit les cordes trop rudement, ou qu’il avoit rompu sa chanterelle ; toutefois sa musique dura encore longtemps. Quand elle fut cessée, se souvenant d’avoir lu dans des romans que de certains amoureux s’étoient pâmés en voyant leurs maîtresses, pour montrer qu’il étoit excessivement passionné, il se délibéra de feindre qu’il entroit en une grande foiblesse, et, en fermant les yeux et entr’ouvrant un peu la bouche comme pour soupirer, il se laissa doucement tomber sur une chaire qui étoit derrière lui ; puis l’on ferma les fenêtres. Incontinent sa dame, reconnoissant sa badinerie, afin de se moquer de lui, envoya un laquais en sa maison, pour sçavoir par bienséance quel mal lui avoit pris si subitement, vu qu’il sembloit qu’il se portât bien lorsqu’il avoit joué du luth à sa fenêtre. Mon ami, dit-il avec une voix foible à ce laquais, qu’on avoit fait entrer jusque dans sa chambre, rapportez à votre maîtresse que je n’ai point de mal qu’elle ne m’ait causé. Lorsque ceci lui fut redit, elle eut encore beau sujet de rire. La servante, voulant faire quelque chose pour notre comte, lui dit, peu de jours après, qu’elle lui donneroit moyen de discourir avec sa maîtresse, et de passer plus outre par aventure, si le médecin, qui la tenoit de court, alloit quelque jour aux champs. Le comte, s’étant représenté que possible ce médecin seroit toujours à la ville, s’il ne l’en faisoit sortir par quelque invention, tellement qu’il lui faudroit longtemps attendre, se résolut de prendre dans Paris quelque gueux qui fût malade, et, l’ayant fait mener à une sienne seigneurie, de prier son voisin de l’aller visiter, lui faisant accroire que c’étoit un sien valet de chambre qu’il chérissoit fort. Il trouva prou de bélîtres en délibération d’endurer que l’on les pansât de leurs maux, et choisit entre eux celui qui lui plut davantage. La chose se passa comme il se l’étoit figuré ; car l’espoir du gain, et l’occasion de prendre l’air, contraignirent le médecin à quitter sa maison ; c’étoit à la servante à jouer son rollet de sa part. Elle dit à sa maîtresse : Vous avez tort, mademoiselle, quant à cela, de ne faire point de cas de ce beau monsieur, qui vous regarde tous les jours si piteusement ; eh ! que sçavez-vous s’il ne s’accordera pas à vous épouser, encore qu’il soit plus riche que vous n’êtes ? Possible voudroit-il bien vous tenir toute breneuse[7], en peine de vous torcher le cul. Permettez-lui qu’il vous entretienne en l’absence de monsieur ; vous verrez ce qu’il a dans le ventre. La maîtresse, voulant tirer du plaisir du comte, ne cria pas cette fille à cette fois-ci, mais lui assura qu’elle ne seroit pas fâchée d’avoir la conversation de son amant. La servante lui fit donc sçavoir cela par son laquais, et le voilà en un moment arrivé au logis de sa dame, qu’il trouva en la compagnie de celles qui l’avoient vu se pâmer. Après les paroles de courtoisie, ils vinrent à d’autres qui ne lui plurent guère, parce que l’on lui donnoit toujours quelque plaisant trait, auquel il ne pouvoit pas répondre. Notez que, quand il devoit aller en compagnie, il apprenoit par cœœur quelque discours qu’il tiroit de quelque livre, et le récitoit, encore que l’on ne tombât aucunement sur ce sujet ; ce qui le rendoit fort ennuyeux. Je vous laisse à juger s’il avoit manqué de feuilleter tous les livres d’amour de la France, pour y recueillir de belles fleurs oratoires, et si l’on ne connoissoit pas bien à ses discours qu’il avoit lu Nervèze[8] ; mais néanmoins il demeura court presque toujours, lorsqu’on le mit en une matière sur laquelle il n’avoit point auparavant fait de recherche. Quant est de sa passion, il n’eut pas le moyen d’en parler beaucoup à sa maîtresse, et jamais il ne put avoir d’elle que des réponses fort froides ; tellement que la peine qu’il avoit prise à éloigner son père fut quasi entièrement perdue. Peu de jours après, le médecin mena sa fille à une petite maison qu’il avoit achetée à une demi-lieue de Paris ; et, sa vacation ne lui permettant pas d’y prendre longtemps son plaisir, il s’en retourna dès le lendemain à la ville. La servante, ayant plus d’envie que jamais d’assister le comte, se trouvant avec sa maîtresse, elle lui demanda si elle n’eût pas été bien aise, à cette heure-là qu’elle étoit seule, d’avoir son serviteur auprès d’elle. Elle lui répondit que oui, entendant parler d’un brave jeune homme de sa condition, qui lui faisoit l’amour ; mais la servante ne le prit pas de ce biais-là, et fit tant qu’elle avertit notre amant sans parti que celle qui l’avoit vaincu souhaitoit passionnément sa présence. Il ne faillit point à venir au village sur le soir, et la servante, l’ayant fait entrer par la porte du jardin, le mena jusqu’en un grenier où elle le pria de se cacher sous de méchantes couvertures, de peur d’être vu de quelqu’un, lui promettant que, dès qu’il seroit nuit, elle le viendroit querir pour le mener à sa maîtresse. En après, elle s’en alla vers elle, et lui dit en riant : Eh bien, il est venu, je l’ai fait cacher là-haut sous ces couvertures qui y sont. La jeune damoiselle se douta bien de qui elle vouloit parler, et se délibéra de prendre vengeance de la hardiesse qu’il s’étoit donnée de se venir cacher chez elle, comme pour ravir son honneur. Afin que la servante ne nuisît point à son dessein, sans avoir répondu que par un signe de la tête à ce qu’elle lui venoit d’apprendre, elle lui donna un message à faire tout au bout du village. Quand elle fut partie, elle appela le vigneron et son fils, et, leur ayant fait prendre à chacun un bon bâton, les mena dedans le grenier. Le comte, pour se donner de l’air, avoit toujours eu la tête découverte ; mais, au bruit qu’ils firent en montant, il la cacha tout à fait. Étant entrés, la fille du médecin commanda à ses gens de frapper tant qu’ils pourvoient sur les couvertures, afin d’en ôter la poussière. Le vigneron dit qu’il falloit donc les ôter de là, et les porter à la cour pour les secouer. Mais sa maîtresse lui répondit qu’elle ne vouloit pas qu’ils y touchassent seulement d’autre façon qu’avec leurs bâtons. Ayant dit cela, elle s’en retourna dans sa chambre. Cependant les paysans commencèrent à frapper de toute leur force sur les couvertures, qui étoient assez minces pour ne pas garantir le comte de sentir les coups qui tomboient dru comme de la grêle. Ce jeu ne lui plaisant pas, il se résolut d’y mettre fin, et, s’étant levé promptement, il jeta le fils du vigneron à terre d’un coup de poing, puis après il prit le chemin de la montée, et s’en courut jusqu’au lieu où il avoit laissé ses laquais, plus vite qu’un cerf poursuivi. Depuis, il n’a sçu à qui s’en prendre de la servante ou de la maîtresse ; et, se voyant ainsi moqué, a changé en dédain toute son amour, s’est logé loin de son ingrate, et a fui davantage la rue que le chemin du gibet. On m’a dit même que l’autre jour, étant à la suite du roi, qui alloit passer par là, il prit congé d’un prince qu’il s’étoit offert d’accompagner jusqu’au rendez-vous ; ce qui le fit estimer grandement incivil, parce que l’on n’avoit pas connoissance de ses affaires.

Ce n’est pas encore ici la meilleure chose qu’il ait faite : il faut que vous sçachiez qu’il a voulu goûter des exercices de Mars, aussi bien que de ceux de l’Amour. Après avoir été quelque temps à l’académie, il mouroit de désir d’éprouver sa valeur. Il voyoit qu’un gentilhomme n’étoit point prisé s’il ne s’étoit battu en duel, tellement qu’il avoit presque envie de chercher des querelles pour faire un appel. Toutefois, quand il entroit en son bon sens, il songeoit qu’il pouvoit aussi bien être vaincu que de vaincre, ce qui ne lui plaisoit pas ; aussi n’y a-t-il point de jeu à cela. Il eût bien voulu ne se battre que comme fait Bellerose[9] à la comédie, ou bien que cela ne fût point encore à faire, et que ce fût déjà chose accomplie ; ou à tout le moins que quelque homme de créance, troublé par une fausse vision, allât publier qu’il l’avoit vu en beaucoup de rencontres, encore qu’il n’en fût rien. En ce temps-là, il se trouva à la cour un certain baron de Boistaillis, qui étoit Gascon, et qui, ayant eu sa connoissance, se conforma du tout à son humeur. Ayant longtemps parlé des duels et de la valeur du siècle, ils s’avisèrent d’une chose qui sera à jamais mémorable. Puisque tout le monde se battoit, ils se voulurent battre aussi, mais sans s’exposer à aucun danger, comme tant d’autres jeunes fols. Ils résolurent de se quereller fortement tout exprès en une grande compagnie, et de se séparer là-dessus, puis se trouver en quelque lieu hors de la ville avec des épées qui ne seroient guère bonnes, dont ils se chamailleroient jusques à tant que quelqu’un les vînt séparer, fût-ce de leurs valets, qui ne devoient rien sçavoir de leur feinte, afin qu’ils parlassent après avantageusement de leur combat. Le comte, se flattant pour trouver ceci à propos, disoit : Quel mal y aura-t-il à cela ? Pécherons-nous contre les lois de la vertu ? c’est mal fait que d’entrer aux fureurs et aux rages où je vois la plupart de la noblesse, il ne faut pas que nous nous y mettions ; et néanmoins, parce que l’honneur dépend aujourd’hui des combats que l’on a faits, il nous en faut entreprendre par feinte, puisqu’il n’y a point d’autre moyen d’acquérir de la réputation. Prenons le cas que les royaumes se donnent pour avoir fait quelque mauvaise action ; celui qui ne l’auroit point faite, mais qui auroit feint de l’avoir faite pour gagner la couronne, se sentiroit-il pas plus louable en soi-même que s’il s’étoit comporté d’autre sorte ? Accommodons-nous donc au siècle, et réformons-en les malheurs, si nous ne les pouvons ôter. Le Gascon, approuvant fort ses raisons, ils prirent quelque fantasque sujet de se quereller dans les Tuileries, en présence de plusieurs gentilshommes. Or il n’importoit, à ce que disoit le comte, que l’occasion de se battre fût petite ; car ceux qui se battent pour les moindres choses sont ceux qu’on estime le plus, comme étant bien généreux et tenant bien peu de compte de leurs vies, vu qu’ils la hasardent à tout propos. Le comte et le baron s’étant donc piqués, se retirèrent de la compagnie par divers endroits, et, ayant été passer le pont Neuf vers le soir, se trouvèrent presque en même temps au bout du Pré aux Clercs, où, étant descendus de cheval, ils mirent la main à l’épée. Ils avoient choisi un lieu où ils étoient vus de tous côtés ; tellement qu’ils n’eurent pas sitôt commencé à se chamailler qu’il y eut des bourgeois et des soldats qui accoururent à eux pour les séparer. Quelqu’un m’a juré qu’en approchant d’eux l’on ouït que le comte disoit encore au baron : Ne poussez pas si fort, ne portez que des coups feints que je puisse rabattre. Outre cela, l’on voyoit qu’ils se battoient de la même façon que s’ils eussent dansé le ballet des Matassins[10], où l’on fait cliqueter les épées les unes contre les autres, ce qui est un abrégé de la danse armée des anciens. Toutefois on ne prit pas garde à tout cela, et on les alla prier de s’accorder. Ils furent bien obéissans, et remirent leurs épées au fourreau, se contentant de dire qu’il n’y avoit plus moyen de se battre devant tant de monde. Là-dessus il y eut de leurs amis qui arrivèrent, les ayant suivis de loin, sur l’imagination qu’ils avoient qu’ils s’alloient battre. Ils s’en revinrent tous ensemble à la ville, où l’on les fit bons amis, et leur duel fut publié partout autant à l’avantage de l’un que de l’autre. Ne fut-ce pas une héroïque intention ? et, si en leur enfance ils eussent eu quelque chute qui leur eût fait quelque plaie, n’eussent-ils pas alors fait accroire que les cicatrices venoient de quelque combat passé ? Quand j’y songe, ils devoient aussi se mettre au côté quelque vessie de pourceau pleine de sang, lorsqu’ils se battirent, afin de tâcher à contrefaire les navrés. Néanmoins, sans cet artifice, leur gloire a depuis été fort épandue parmi la cour, comme celle de plusieurs autres qui ne sont pas plus vaillans qu’eux ; et je n’eusse pas sçu leur tromperie si un valet de chambre, qui avoit été caché dans la chambre du comte lorsqu’ils avoient fait leur complot, ne l’eût publié depuis. Tant y a qu’il est devenu si redoutable, qu’il est aveuglé de sa propre gloire. Il voulut l’autre jour faire appeler en duel, tout à bon, un jeune financier, parce qu’il le voyoit trop souvent chez une demoiselle qu’il aimoit. Mais sçachez qu’il étoit bien assuré qu’il n’y viendroit pas, encore qu’il fût toujours habillé de couleur comme un homme d’épée. Il lui écrivit un cartel dont il prit le formulaire dans l’Amadis, et l’envoya porter par son homme de chambre. Le financier, l’ayant lu, lui parla ainsi : Dites à votre maître que je ne me veux point battre ; je ne demande que la paix, et je lui veux satisfaire en toute chose : qu’il s’imagine que je me suis vu l’épée à la main contre lui, et qu’il m’a mis par terre ; qu’il l’aille publier partout, je l’avouerai : dès maintenant, je me confesse vaincu, et, sans m’être battu, je lui demande la vie ; il vaut mieux en faire ainsi et prévenir le mal que de l’attendre. Il seroit bien temps d’implorer sa merci, quand il m’auroit bien blessé[11] ! Soit que le financier dît cela par raillerie ou tout à bon, le comte en fut fort content, en effet, et alla conter partout comme il avoit vaincu cet homme, qui avoit toujours tant fait du brave ; tellement que, pour cette victoire imaginaire, il croyoit presque mériter des triomphes aussi superbes que ceux des Romains.

Voilà l’histoire que je racontai ; elle ne fut pas sitôt achevée, que tous ceux qui l’avoient ouïe me supplièrent de leur dire le nom du comte : je n’en fis rien, car je vous jure que ceux de qui j’avois appris toutes ces nouvelles me l’avoient celé.

Le comte Bajamond, ayant écouté une partie de mon discours, en me regardant d’un œœil sévère, de quoi je ne me pouvois imaginer la cause, s’étoit retiré de là. Un de la troupe y ayant pris garde, et sçachant qu’il étoit de l’humeur vaine de celui dont j’avois parlé, dit en riant qu’il avoit quelque opinion que ce fût lui. Pour moi, j’eus à la fin une même croyance, et pourtant je ne le divulguai pas. Nous ne nous trompâmes aucunement, car il avoit quelque part à ce que j’avois dit. Il me le fit paroître depuis, par la vengeance qu’il voulut tirer de moi, croyant que j’avois tort d’avoir raconté une histoire qui lui appartenoit.

Un soir que je revenois de discourir avec une certaine dame, je fus abordé par son valet de chambre, que je ne connoissois pas pour tel, lequel me dit qu’il y avoit, au coin d’une rue prochaine, un gentilhomme de mes amis qui désiroit de parler à moi. Voyez comme ce traître sçut bien prendre son temps : j’étois à pied et n’avois qu’un petit Basque de nulle défense à ma suite, d’autant que je venois d’un lieu où, pour n’être pas connu de tout le monde, je n’avois pas voulu aller en grand équipage.

Je ne me défiai point de lui, et marchai en sa compagnie en discourant de plusieurs choses, et recevant beaucoup de témoignages qu’il étoit d’un bon naturel. En passant par un carrefour, où étoit une lanterne, selon la coutume de la ville, il jeta les yeux sur mon épée, et me dit : Mon Dieu, que vous avez là une garde de bonne défense ! la lame en est-elle d’aussi bon assaut ? Que je la tienne, je vous en prie. Il n’eut pas sitôt achevé la parole, que je la lui mis entre les mains ; il la tira du fourreau, pour voir si elle n’étoit point trop pesante, et, comme il en disoit son avis, nous arrivâmes en une petite rue fort obscure, où je vis de certains hommes cachés sous des portes, auxquels il dit : Le voici, compagnons, ayez bon courage ! Incontinent ils mirent la main à l’épée pour m’assaillir, et moi, qui n’avois pas la mienne pour leur résister, je tirai un pistolet que j’avois ; mais, le coup n’ayant pas porté et n’ayant pas le loisir de le recharger, je donnai à mes jambes la charge de mon salut. Je courus si allègrement, qu’il leur fut impossible de m’attraper, et me sauvai dans la boutique d’un pâtissier, que je trouvai ouverte. Quant à mon laquais, il s’enfuit tout droit chez Clérante, d’où il fit sortir les gentilshommes, les valets de chambre et les laquais, pour venir à mon secours ; mais ils ne me purent trouver, ni ceux qui m’avoient assailli. Craignant d’être reconnu par mes ennemis, j’avois pris tout l’équipage d’un oublieux, et m’en allois criant par les rues : Où est-il ? Je passai par-devant une maison que j’avois toujours reconnue pour un βορδελ ; l’on m’appela par la fenêtre, et cinq ou six hommes, sortant aussitôt à la rue, me contraignirent d’entrer pour jouer contre eux. Je leur gagnai à chacun le teston, et, par courtoisie, je ne laissai pas de vider tout mon corbillon sur la table, encore que je ne leur dusse que six mains d’oublies ; ils me jurèrent qu’il falloit que je disse la chanson pour leur argent : j’en chantai une des meilleures, laquelle ils n’avoient jamais ouïe. Après cela, il y en eut un qui me demanda si je voulois rejouer l’argent que j’avois gagné : je lui dis que je le voulois bien. Tandis que nous remuions les dés, j’entendis un drôle qui dit à une garce : Nous n’avons rien exécuté ce soir d’une entreprise que nous avions faite pour le comte Bajamond, contre un autre que nous ne connoissons point ; il s’est échappé le plus malheureusement du monde, après nous avoir été amené par ce galant homme qui vient de sortir d’ici.

Par ces paroles, je connus que j’étois avec mes assassins, qui étoient des coupe-jarrets qui pour de l’argent s’en alloient tuer un homme de sang-froid. Je fus très-aise d’avoir appris qui étoit celui qui m’avoit voulu faire tuer avec une trahison si peu convenable à un homme qui porte le titre de noblesse. Ayant perdu mon argent pour n’avoir pas songé à mon jeu, tandis que j’écoutois ce qui se disoit, je sortis de cette maison et pris le chemin de l’hôtel de Clérante, que j’espérois bien de réjouir en paroissant devant lui en l’équipage où j’étois, et lui contant les hasards dont j’étois miraculeusement sorti. Je heurtai bien fort à la porte, qui étoit fermée, parce que tous ceux qui avoient été à ma quête s’étoient retirés : le Suisse, à demi ivre et à demi endormi, s’en vient et demande qui c’est ; je ne lui répondis qu’à grands coups de marteau. Madame l’a fendu que l’on fasse du bruit céans, elle a mal à son tête, dit-il, si vous ne vous arrêtez, moi vous baillerai de mon libarde dans le triquebille. Pardi, que demande-vous toi ? Madame ni peut dormir, et li va faire son petit musique. Êtes-vous un chancre ? Si vous l’êtes un chancre, li montre son livre. En achevant ce beau discours, il m’ouvrit la porte, et je lui dis : Laissez-moi entrer, je suis Francion. Ne me reconnoissant pas, et croyant que je lui disse que je demandois Francion, il me parla ainsi : Francion n’a que faire de vous ni de vos oublies, il n’est pas céans. Incontinent il referma la porte, et s’en alla sans me vouloir entendre davantage ; tellement que de peur de faire trop de bruit, vu que madame se trouvoit mal, ayant soufflé ma chandelle, je m’en allai faire la promenade dans les rues, songeant en quelle maison je me pourrois retirer ; car il y avoit beaucoup d’hommes devant qui je n’avois garde de paroître, sçachant bien qu’ils s’imagineroient que je m’étois déguisé pour faire quelque tour de friponnerie, et ne manqueroient pas à inventer là-dessus mille choses qu’ils publieroient à la cour.

J’étois profondément enseveli dans cette pensée, lorsque je fus arrêté par les archers du guet, qui me demandèrent où j’allois et qui j’étois. Vous voyez qui je suis à mon corbillon, leur dis-je ; au reste, je m’en retourne chez moi, après avoir perdu au jeu toutes mes oublies. Nous étions proche d’une lanterne des rues, qui leur fit voir mon visage, auquel ils remarquèrent je ne sçais quoi qui ne sentoit point son oublieux. Voilà pourquoi ils me soupçonnèrent de quelque méchanceté, avec ce que je n’avois point de chandelle allumée. Ils fouillèrent dans mes pochettes, où ils trouvèrent mon pistolet, qui leur donna une mauvaise opinion tout à fait. Vous êtes un coquin, dirent-ils, vous vous êtes ainsi déguisé pour faire quelque meurtre. L’on nous a avertis de prendre garde à des gens qui usent du même artifice que vous : vous viendrez tout à cette heure en prison. Ayant dit cela, ils me prirent tous, et me firent marcher vers le Grand Châtelet[12]. Je n’osai pas dire que j’étois Francion, encore que je sçusse bien qu’ils me laisseroient aller sitôt que je l’aurois dit ; j’aimai mieux sortir de leurs mains par une autre sorte. J’avois mis ma bourse entre ma chair et ma chemise, cela avoit été cause qu’ils ne l’avoient pas encore trouvée, bien que ce soit la première chose qu’ils fassent que de la chercher : je leur demandai permission de la prendre, et leur départir tout ce qui étoit dedans ; ils me remercièrent de ma libéralité, et, sans davantage s’enquérir de mes affaires, consentirent que je m’en allasse où je voudrois.

Je m’avisai qu’il ne seroit pas mauvais de m’en retourner chez le pâtissier ; et, quand j’y fus, je repris mes vêtements ordinaires, n’ayant plus de crainte de mes ennemis, qui ne me guettoient plus au passage. Je m’en allai derechef à l’hôtel de Clérante, où je n’eus pas sitôt heurté deux coups, que de bonne fortune le suisse se réveilla, et, ayant bien juré, m’ouvrit la porte ; si bien qu’il me reconnut mieux qu’à l’autre fois, les fumées de son vin étant déjà dissipées. Il me laissa entrer, et, comme je lui demandois quelle heure il étoit, vu qu’il sembloit être si fâché de m’ouvrir, il me répondit : Il est demain ; ce qui me fit bien rire, car il vouloit dire qu’il étoit minuit passé. Je m’en allai après au lieu où je faisois ma demeure ; et mes gens, qui, considérant la mauvaise fortune qui m’étoit avenue, ne pouvoient dormir, tant ils me portoient d’affection, furent diligens à me venir aider à me mettre au lit, où l’on n’eut que faire de me bercer pour me faire dormir.

Quand le jour fut venu, je m’en allai saluer Clérante, et lui contai tout ce qui m’étoit arrivé. Cela lui donna beaucoup de haine pour Bajamond ; tellement qu’il me demanda si je voulois qu’il suppliât le roi de m’en faire rendre justice : je lui fis des remercîmens de sa bonne volonté, laquelle je le priai de ne point employer pour ce sujet, ne voulant point que Sa Majesté ouît parler de mes querelles ; seulement je fus d’avis de me tenir sur mes gardes, et de ne marcher plus qu’avec beaucoup de suite, puisque Bajamond me faisoit attaquer par tant de gens.

J’étois marri de m’être embarrassé dans cette querelle par une trop grande liberté de parler ; car il n’y a homme si foible et si impuissant qui ne puisse beaucoup nuire, s’il a le courage méchant et traître, de sorte que je connus bien dès lors que, pour se mettre l’esprit en repos, il falloit tâcher de ne désobliger personne, et se rendre d’une humeur douce et complaisante, principalement à la cour, où il y a des esprits mutins qui ne sçauroient souffrir que l’on dise leurs vérités. Toutefois j’avois envie de sortir à mon honneur de cette affaire ; et, comme j’eus rencontré Bajamond à quelque temps de là, je lui dis : Comte, avez-vous oublié les vertus qu’un homme comme vous, qui fait profession de noblesse, doit ensuivre ? Comment, vous voulez faire assassiner la nuit vos ennemis par des voleurs ; ne sçavez-vous pas bien qui je suis, et qu’il ne me faut pas traiter de cette façon ? Quand je serois même le plus infâme de tout le peuple, le devriez-vous taire ? Si nous avons quelque querelle, nous la pouvons vider ensemble, sans nous aider du secours de personne. Bajamond, se sentant piqué, parce que je lui reprochois son crime, et voulant témoigner qu’il avoit une âme généreuse, me repartit que, quand je voudrois, je lui ferois raison de l’avoir offensé tout présentement, et encore bien plus grièvement par le passé. Je lui dis que ce seroit le lendemain hors de la ville, en un lieu que je lui désignai. Il me fâchoit fort de combattre contre ce traître, qui avoit donné des marques d’une âme lâche et poltronne, et m’étoit avis que je n’acquérerois pas grand honneur à le vaincre. Toutefois je me trouvai l’après-dînée hors de la porte Saint-Antoine, ayant grande hâte de sortir de cette affaire. Enfin, il arriva avec un gentilhomme qui étoit bien autant mon ami que le sien, et qui pourtant n’employa point ses efforts pour nous accorder, d’autant qu’il avoit une âme toute martiale, et qu’il étoit bien aise de nous voir en état de nous battre, espérant qu’il sçauroit lequel avoit le plus de vaillance de nous deux. Bajamond l’avoit amené, croyant que j’eusse aussi quelqu’un pour me seconder ; mais, trouvant que je n’avois personne, il fut contraint de le prier d’être seulement spectateur de notre combat. Nous étions sur le chemin de Charenton, et nous allions toujours pour trouver quelque lieu retiré où nous pussions accomplir notre dessein, lorsque Léronte vint à passer dedans son carrosse. Il étoit tout seul, comme c’est la coutume de ce seigneur, qui se plaît à s’entretenir dedans les rêveries. La courtoisie nous obligea de le saluer et de parler à lui, et, prenant garde que nous avions des épées de combat, il se douta de notre affaire ; tellement que, pour nous empêcher de rien entreprendre, il s’avisa de nous arrêter sans dire autre chose. Il nous représenta qu’il faisoit chaud, et qu’il valoit mieux que nous nous missions à l’ombre dans son carrosse que d’être à cheval. Nous craignions qu’il ne s’offensât, si nous lui refusions notre compagnie, vu que nous ne pouvions trouver d’excuse pour passer outre, si bien que nous nous mîmes avec lui ; tandis que nos laquais tenoient nos chevaux, il se mit à considérer le mien, et, l’ayant trouvé fort beau, il dit : Eh ! vraiment, il faut que je voie si je pourrai bien mettre en pratique sur ce cheval-là mes vieilles leçons, malgré l’ardeur du soleil. Messieurs, ne bougez de là, je vous prie. En disant cela, il s’alla mettre en selle, et fit après tout ce que peut faire un bon écuyer. Cependant le carrosse roulait toujours, et Bajamond, voulant affecter une plaisante générosité, me disoit souvent : Falloit-il qu’il nous vînt trouver ? Pour moi, je brûle d’impatience, je me voudrois battre maintenant, qu’il ne nous regarde point, si l’on se pouvoit battre en carrosse. Un peu après qu’il m’eut dit cela, Léronte, voyant que nous étions proche de Conflans, s’y voulut aller promener. Nous descendîmes donc, et allâmes avec lui dans ce beau jardin qui y est, où je l’entretins toujours avec des propos qui ne témoignoient aucune émotion. Comme il vit qu’il se faisoit déjà fort tard, il nous demanda si nous voulions nous en retourner à Paris avec lui, et nous pria de lui dire ouvertement quel dessein nous avions. C’est un dessein amoureux, lui dis-je, nous allons voir ce soir une dame en ces quartiers-ci. Bien donc, répondit-il, que je ne vous en détourne pas ; et là-dessus nous fîmes nos adieux. Quand il fut parti, Bajamond me demanda si je voulois que nous allassions nous battre tout à l’instant ; mais son ami dit qu’il n’étoit plus temps, et que la nuit alloit venir. Il contesta là-dessus, et dit que nous avions assez de loisir, à quoi je m’accordai facilement. Toutefois nous ne fîmes rien, et nous nous résolûmes de remettre la partie au premier jour, et de nous en retourner à la ville. Bajamond fit alors une de ses extravagances ; il se voulut mettre en bateau, disant qu’il s’en vouloit retourner à la fraîcheur ; nous nous y mîmes avec lui, ayant commandé à nos laquais de ramener nos chevaux à Paris. Quand il fut à moitié chemin, il commença à se lever tout droit dans le bateau, en s’écriant : Ah ! que j’ai de regret d’avoir tant attendu à tirer satisfaction de l’injure que vous m’avez faite ! je ne veux plus de délai : battons-nous, il y a ici assez d’espace ; celui qui sera tué, l’on jettera son corps dans la rivière, si bien que l’affaire sera cachée. Il n’est rien de si commode pour éviter les poursuites de la justice. En disant cela, il tira son épée du fourreau, croyant que j’en dusse faire de même ; mais Montespin, qui étoit celui qui l’accompagnoit, lui retenant le bras, lui dit : À quoi songez-vous, cher ami ? Où vit-on jamais une procédure pareille à la vôtre ? Si l’on sçavoit ce que vous venez de faire, ne le prendroit-on pas pour une folie ? Ayez patience, nous ne sommes pas ici en lieu pour faire des duels. Ces paroles le firent tenir coi, et nonobstant il ne laissa pas de vouloir témoigner le désir qu’il avoit de se battre ; mais, ma foi, je connoissois évidemment qu’il n’en avoit pas tant d’envie que l’on diroit bien. Il étoit de l’humeur de ces duellistes du siècle, qui n’ont que de la furie en leurs discours et fort peu de résolution en leur âme. De cent qui se sont battus depuis deux ans, dont la plupart ont été tués, je m’assure qu’il n’y en a pas eu quatre qui se soient portés sur le pré avec une vraie générosité. Je vous en nommerois bien qui ont dansé, chanté et fait mille gaillardises auparavant que d’aller au combat, lesquels n’avoient point pour tout de hardiesse. Ce n’étoit que pour se divertir, et ne songer point au péril prochain, ce qu’ils en faisoient. Bajamond en étoit de même, et, quand nous fûmes à Paris, ayant trouvé nos chevaux auprès de l’Arsenac[13], il voulut que nous allassions ensemble souper chez Montespin. Il fit mille folies à table, but à moi, et dit la chanson ; mais certainement il ressembloit à ces enfans qui chantent quand ils sont en un lieu obscur, pour charmer leur crainte. Afin de témoigner sa valeur tout outre, et montrer qu’en un seul jour il vouloit faire ce que tous les braves de la cour ne s’étoient jamais imaginé, il rentre en son extravagance, et, prenant son épée, me dit : Si vous avez du courage, montrez-le-moi ; il faut maintenant vider notre querelle ; allons dans la cour de cette maison, elle est assez grande pour notre combat. Je ferai tout ce que vous voudrez, lui dis-je ; je ne veux pas que vous croyiez que je refuse de me battre, soit de nuit, soit de jour ; il n’y aura pas plus d’avantage pour l’un que pour l’autre : faites donc allumer des flambeaux. Montespin vint, là-dessus, nous dire qu’il n’endureroit jamais que nous nous battissions ainsi à une telle heure, et que les vaillans devoient avoir le soleil pour témoin de leurs glorieux faits, et qu’il n’y avoit que les larrons et les scélérats qui missent la main à l’épée la nuit, et qu’outre cela les flambeaux ne nous pourroient pas assez éclairer en notre entreprise. Bajamond répondit qu’il s’étoit bien trouvé un soir en une compagnie où deux gentilshommes avoient fait une partie à la paume, et qu’ils avoient été la jouer aux flambeaux dans le tripot de la Sphère, et que l’on ne devoit pas avoir moins d’impatience pour un duel. Montespin lui remontra qu’encore que nous fussions chez lui nous devions chacun craindre de la trahison ; que les laquais qui tiendroient les flambeaux les pourroient éteindre ou les porter tous en un moment de quelque côté où ils n’éclaireroient qu’à celui qu’ils voudroient favoriser, et que davantage on pourroit venir frapper l’un de nous deux par derrière sans qu’il s’en doutât. Ces raisons calmèrent la boutade de Bajamond fort facilement ; car tout ceci n’étoit que feinte, et, s’il eût sçu qu’on l’eût laissé battre ainsi, il n’en eût jamais parlé. Il ne faisoit toutes ces rodomontades que par une certaine coutume qu’il avoit prise depuis peu de temps qu’il avoit été à l’école des coups d’épée ; et, quand il parloit le plus haut, c’étoit lorsque son cœœur lui battoit le plus fort. En effet, il ne parloit du combat que parce qu’il y étoit contraint, et tâchoit à m’étonner par sa feinte assurance. Enfin Montespin nous fit coucher en des lits qu’il nous avoit fait préparer, et, le matin étant venu, il nous voulut mettre d’accord, disant que ce seroit dommage si nous nous donnions la mort pour un néant. Je n’avois pas envie que cela se passât ainsi ; tellement que je le quittai, et que je dis à Bajamond : Allons-nous en chercher celui que vous sçavez, pour accorder notre différend. Il me suivit, sans sçavoir ce que je voulois dire ; et alors je lui proposai de nous en retourner vers le lieu où nous avions été le jour précédent, afin de nous y battre. Nous courûmes si bien, que nous y arrivâmes incontinent, et dès l’heure même nous commençâmes à montrer ce que nous sçavions aux armes.

Je pressai mon ennemi le plus qu’il me fut possible, et lui portai tant de coups d’épée qu’il eut fort à faire à les parer tous ; comme je lui en voulois donner un, son cheval, se cabrant, le reçut, dessus les yeux, qui furent incontinent offusqués de sang ; ce qui le mit en telle fougue, qu’il perdit le soin d’obéir davantage à l’éperon et à la bride. Son maître eut beau se servir de son industrie, il le mena nonobstant en un lieu plein de fange, où je le poursuivis de si près que, si j’eusse voulu, je l’eusse tué ; mais je ne désirois pas le frapper par derrière. Je lui crie qu’il se retourne. Enfin, il a tant de puissance sur son cheval, qu’il approche, et en même temps il me perce le bras gauche ; incontinent après qu’il m’eut frappé, son cheval le secoua si vivement à l’impourvu qu’il le jeta dans un fossé plein de boue où, pour me venger de ma plaie, je lui en eusse fait cent autres mortelles, si j’en eusse eu le désir : je me contentai de lui mettre la pointe de mon épée sous la gorge, et de lui demander s’il ne confessoit pas qu’il ne tenoit qu’à moi que je lui ôtasse la vie. Lui, qui ne se pouvoit tirer du lieu où il étoit, fut contraint de m’accorder tout, et puis je lui aidai à se relever. Si vous eussiez eu, lui dis-je, un tel avantage sur moi que celui que j’ai eu sur vous, je ne sçais si vous ne vous en fussiez point servi. Mais, afin que vous ne disiez point maintenant que je ne vous ai pas surmonté, et que vous n’attribuiez point votre fuite à votre cheval, et que notre querelle ne demeure point indécise, recommençons le combat, s’il vous plaît, puisqu’il n’y a que vos habits qui aient reçu du mal en la chute. Comme j’achevois ces paroles, Montespin, qui nous avoit suivis d’assez près, me vint dire : Non, non, vous avez assez donné de preuves de votre valeur ; il ne faut point que ceci se termine par le trépas. Il suffit que vous ayez montré, comme j’en suis témoin, que vous avez eu la puissance de tuer Bajamond.

Quoique le comte l’eût confessé lui-même, la nécessité l’y forçant, il enrageoit de voir qu’un autre le jugeoit, et je m’imagine qu’il eût été tout prêt à se battre derechef, sans l’incommodité qu’il recevoit, ses habits étant si crottés qu’il n’osoit se remuer. Son ami le mena à un petit village pour le faire devêtir, et moi, je m’en retournai cependant à Paris pour faire panser ma plaie. Je rapportai à Clérante ce qui m’étoit avenu, qui le publia au désavantage de Bajamond ; et il dit même la bonne cause que j’avois, vu que ce comte m’avoit voulu faire assassiner par la plus grande trahison du monde pour un sujet fort petit. Le roi en sçut des nouvelles et en fit beaucoup de réprimandes à Bajamond. Il n’y eut pas jusqu’à notre fol de Collinet[14] qui ne lui dît qu’il avoit un extrême tort.

D’un autre côté, l’on fit beaucoup d’estime de moi, je le puis dire sans présomption, et l’on loua la courtoisie dont j’avois usé envers mon ennemi, ne le voulant pas tuer lorsque je le pouvois faire, encore que les offenses que j’avois reçues de sa part m’y conviassent ; aussi falloit-il certes que j’eusse beaucoup d’empire sur mon âme pour l’empêcher de se laisser mener par les impétuosités de la colère. Je m’acquis alors en partie, pour cette occasion, la bienveillance de Protogène, qui est un des plus braves princes de l’Europe : il n’y avoit rien en moi qu’il n’estimât ; il trouvoit très-bons les discours que je faisois en sa présence, et me donnoit la licence de parler, soit en bien ou en mal, de qui je voudrois, sçachant bien que je ne blâmerois personne qui ne méritât de l’être. Je fis une fois courir une satire que j’avois faite contre un certain seigneur dont je ne mettois pas les qualités ni le nom. Il y en eut un autre qui s’imagina que c’étoit pour lui, et en fit des plaintes à Protogène, qui me dit en riant ce qu’on lui avoit rapporté de moi. Monseigneur, lui dis-je en particulier, il est aisé à voir que celui qui se plaint que j’ai médit de lui est extrêmement vicieux ; car, s’il ne l’étoit pas, il ne s’iroit pas figurer que ces vers piquans fussent contre lui : je ne songeois pas seulement qu’il fût au monde en composant ma satire, et néanmoins, parce qu’il a lui seul les vices de tous les autres, je n’en ai pu reprendre pas un qui ne soit en son nom. Voilà le sujet de sa fâcherie, qu’il auroit beaucoup plus d’honneur à celer, craignant qu’il ne soit cause lui-même que l’on sçache ses façons de vivre par toute la cour. Au reste, quand j’aurois composé ma pièce tout exprès pour lui, s’il étoit sage, il ne devroit pas faire semblant de s’en émouvoir. Il me souvient que dernièrement un autre seigneur fit battre un pauvre poëte pour l’avoir diffamé par ses vers : qu’en arriva-t-il, pensez-vous ? Bien pis qu’auparavant, certes ; car chacun sçut que le rimeur avoit reçu des coups de bâton sur son dos, par mesure et par rime aussi bonne que celle de ses vers. L’on voulut sçavoir pourquoi : l’occasion en fut bientôt divulguée, si bien que l’on reconnut qu’il falloit que le seigneur eût commis les fautes qu’il lui avoit attribuées ; car qu’importeroit-il à un soleil, si l’on l’appeloit ténébreux ? Toutes les compagnies n’eurent plus d’autre entretien que celui du seigneur et du poëte, et tel n’avoit pas vu la satire qui eut une extrême curiosité de la voir. Ces raisons-là furent trouvées si équitables par mon grand prince, qu’il confessa que le seigneur n’en avoit point de se plaindre de moi ; et, de fait, la première fois qu’il le vit, il lui fit sçavoir une partie de ce que je lui avois répondu ; de quoi il fut entièrement satisfait, et me prit en une singulière amitié.

Une autre fois, je fis une réponse à Protogène qui lui plut infiniment. L’on discouroit devant lui de la gentillesse, de la courtoisie et de l’humilité. Il demanda qui c’étoit que l’on estimoit le plus humble de toute la cour : un poëtastre, qui approchent fort près de sa personne, va nommer un certain seigneur, lequel, disoit-il, avoit des complimens nonpareils dont il se défendoit si bien qu’il n’étoit jamais vaincu en humilité. Vous avez raison, dit Protogène, je l’ai remarqué bien souvent ; que vous en semble, Francion ? Qui est homme si hardi, monseigneur, lui dis-je, qui osât dire qu’il fît un autre jugement que vous, dont l’esprit égale l’autorité ? Je comtois bien, répondit ce prince, que vous n’avez pas un même sentiment que le mien ; je vous donne la permission de le dire. Bien donc, lui répliquai-je ; vous sçaurez que j’estime celui que l’on vient d’appeler humble le plus orgueilleux de tout le monde ; et voici la raison : les complimens qu’il fait à ceux qui l’accostent ne procèdent point d’une connoissance qu’il ait de ses imperfections, mais d’un ardent désir qu’il a de paroître bien disant ; il est dedans l’âme orgueilleux outre mesure, à cause que sa présomption, étant forcée de se captiver étroitement, se rend plus grande qu’elle ne seroit, si elle se manifestoit par les discours. Si l’on pouvoit lire dans son cœœur, l’on verroit bien comment il se moque de ceux au-dessous desquels il s’est abaissé, et de quelles louanges il se persuade que l’on le doit honorer pour son éloquence. Au reste, l’on peut remarquer qu’il ne prise ceux qui devisent avec lui, et ne se déprise aussi qu’afin de les inviter à lui rendre le change et l’élever jusqu’aux cieux, ce qui le comble d’une joie infinie. Qui est-ce qui pourra nier que ce ne soit orgueil, que cela ? Il y en eut qui me voulurent répliquer ; mais le prince leur ferma la bouche, et dit qu’ils parleroient inutilement contre une chose si vraisemblable, me faisant l’honneur de préférer mes raisons à celles des autres.

Je passai heureusement beaucoup de mois, recevant toujours de lui quelques faveurs, et ne me suis point éloigné si longtemps de sa personne, comme j’ai fait depuis que je suis devenu amoureux de Laurette. Voilà, monsieur, la principale partie de toutes mes aventures. Je voudrois qu’il me fût possible de sçavoir les vôtres, sans vous donner la peine de les raconter ; c’est pourquoi je n’ose vous importuner de me les dire. C’est une maxime, monsieur, répondit le seigneur bourguignon, qu’il n’arrive de belles aventures qu’aux grands personnages qui, par leur valeur ou par leur esprit, font succéder beaucoup de choses étranges. Les hommes qui sont du vulgaire, comme moi, n’ont pas cette puissance-là. Il ne m’est jamais rien avenu qui mérite de vous être récité ; assurez-vous-en, et ne croyez pas que je dise ceci pour m’exempter de quelque peine, car il n’y a rien si difficile que je n’entreprenne pour vous. Je crois qu’il ne vous est rien arrivé d’extraordinaire, puisque vous me le dites, reprit Francion, mais j’ai opinion que c’est une marque de la félicité que le ciel vous a départie, ne vous envoyant aucunes traverses de même qu’à moi, et un témoignage de votre prudence, qui vous a gardé d’entreprendre beaucoup de choses dangereuses et peu louables. Si j’avois eu autant d’esprit comme il en faut, je ne me serois pas peut-être amusé à toutes les drôleries que je vous ai racontées, et j’aurois fait quelque chose de meilleur : je ne me serois pas déguisé en paysan ; je n’aurois pas pris la peine de raconter les sottises des autres, ce qui a pensé me coûter la vie ; et enfin j’aurois eu plus de bonheur que je n’en ai eu, ce qui est un très-bel exemple pour tous les hommes du monde. Le seigneur du château dit alors à Francion qu’il ne se devoit plaindre d’aucune chose passée, et qu’il s’étoit retiré de toutes sortes d’accidens avec une merveilleuse dextérité. Après ce discours, il examina en bref tout ce qu’il lui avoit raconté à diverses fois, le remettant même sur l’histoire de sa jeunesse ; et, lui ayant parlé de ce Raymond qui lui avoit dérobé son argent, il lui dit qu’il avoit sçu d’un de ses gens qui il étoit, et qu’il ne demeuroit pas loin de son château, si bien qu’ils le pourroient aller visiter aisément quand ils voudroient. Ne me parlez point de lui, répondit Francion. Mon Dieu ! je n’ai garde d’aller voir cet homme-là : puisque, dès sa jeunesse, il s’est accoutumé à dérober, il est d’un très-mauvais naturel ; je n’ai que faire de lui, ni de sa fréquentation. C’est moi qui suis Raymond, dit le seigneur en se levant tout en colère et jurant doctement ; vous vous repentirez de ce que vous avez dit. Achevant ces paroles, il sortit de la chambre et ferma rudement la porte. Francion, qui ne l’avoit point reconnu, fut bien marri des propos qu’il lui avoit tenus, et s’étonna néanmoins comment il se fâchoit pour si peu de chose.

Le maître d’hôtel ne vint que longtemps après lui faire apporter son dîner, et lui dit que son maître étoit tellement en courroux contre lui, que, vu son naturel fort sévère, il devoit craindre, étant au desçu de tout le monde dedans son château, qu’il ne prît une grande vengeance des offenses qu’il lui avoit faites.

Francion ne cessa tout le long du jour d’avoir une infinité de pensées là-dessus, et attendoit avec grande impatience que l’on lui rapportât quelle résolution Raymond avoit prise touchant ce qu’il feroit de lui. Le maître d’hôtel lui promit de lui en dire le lendemain de certaines nouvelles. Il ne manqua donc pas à le venir retrouver, selon qu’il lui avoit promis, et lui assura que son maître avoit conçu une plus forte haine contre lui depuis le jour précédent, pour quelque avertissement qu’il avoit eu soudain ; de sorte qu’il s’imaginoit qu’il avoit résolu de le faire mourir. Francion se mit longtemps à songer quelle offense il avoit pu faire à Raymond, et, n’en trouvant point, il fut le plus étonné du monde. La plaie de sa tête étoit entièrement guérie, il n’y avoit que son âme qui souffroit du mal. Il se voulut lever pour aller sçavoir de Raymond quel tort il lui avoit fait et pour lui dire que, s’il vouloit avoir raison de lui en brave cavalier, il étoit prêt de sortir à la campagne pour le combattre. Mais ses habillemens n’étoient point dans sa chambre, et, qui plus est, l’on lui dit qu’on avoit charge d’empêcher qu’il ne sortît. Il fut donc contraint de se tenir encore au lit jusqu’au jour suivant, que le maître d’hôtel vint dès le matin le voir avec un valet de chambre de Raymond, qui lui dit qu’il lui venoit aider à se vêtir. Francion répondit qu’il n’en devoit point prendre la peine et qu’il n’avoit qu’à faire venir son homme. Mais l’on lui répliqua que Raymond ne vouloit pas qu’il parlât à lui.




  1. Paysan.
  2. Maque, vieux mot qui signifiait vente. L’hôtel de la Maque était, selon le Dict. de Trévoux, un hôtel où les Picards venaient vendre leurs marchandises.
  3. Épileptique.
  4. Sot.
  5. Manière de luth dont le manche est plus long, et divisé en dix-huit touches.
  6. Émousser.
  7. Souillée, pour ne pas dire plus.
  8. Selon l’Estoile, les vers d’Antoine de Nervèze se vendaient deux sous sur les quais. Il traite de « niaiserie » les Poésies spirituelles de cet auteur.
  9. Acteur renommé de l’hôtel de Bourgogne.
  10. Danse folle.
  11. On retrouve un souvenir de ce trait dans Sganarelle (scène xvii). Molière a « puisé largement » dans Francion, comme le dit très-justement M. V. Fournel dans son excellente préface du Roman comique.
  12. Le Grand Châtelet, tout à la fois tribunal et prison, occupait le terrain qu’occupe la place du Châtelet.
  13. Balzac et Ménage écrivent aussi arsenac pour arsenal.
  14. Rectifions la note 5 de la page 233, qui concerne le fou de Gaston d’Orléans :— — Neufgermain a plus de droits que Dulot au pseudonyme de Collinet, car il se parait lui-même du titre de poëte hétéroclyte de Monsieur.