La Vraie Histoire comique de Francion/8

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
A. Delahays (p. 301-347).



LIVRE HUITIÈME



Les aventures que Francion a courues en sa plus basse jeunesse, et celles qu’il a eues, ont été mises dans les livres précédens, où je l’ai toujours fait parler de la sorte qu’il les a racontées. Il est temps que son historien parle lui-même et dise le reste tout de suite. Je le veux faire aussi sans me soucier de qui que ce soit, puisque je l’ai entrepris ; et il suffit que je donne là-dessus un avertissement particulier. C’est que je n’ai point trouvé de remède plus aisé ni plus salutaire à l’ennui qui m’affligeoit il y a quelque temps que de m’amuser à décrire une histoire qui tînt davantage du folâtre que du sérieux ; de manière qu’une triste cause a produit un facétieux effet. Or je ne crois pas qu’il y ait des personnes si sottes que de me blâmer de cette occupation, vu que les plus beaux esprits que l’on ait jamais vus ont bien daigné s’y adonner, et qu’il y a des temps auxquels notre vie nous sembleroit bien ennuyeuse, si nous ne nous servions d’un divertissement semblable. C’est être hypocondriaque de s’imaginer que celui qui fait profession de vertu ne doit point prendre de récréation. Fasse qui voudra l’Héraclite du siècle ; pour moi, j’aime mieux en être le Démocrite, et je veux que les plus importantes affaires de la terre ne me servent plus que de farces. Puisque le ris n’est propre qu’à l’homme entre tous les animaux, je ne pense pas qu’il lui ait été donné sans sujet, et qu’il lui soit défendu de rire ni de faire rire les autres. Il est bien vrai que mon premier dessein n’a pas été de rendre ce contentement vulgaire, ni de donner du plaisir à une infinité de personnes que je ne connois point, qui pourront lire mon Histoire comique, aujourd’hui qu’elle est imprimée, et ce n’étoit qu’une chose particulière pour plaire à mes amis ; car je considérois que tout le monde n’estime pas les railleries, ne sçachant pas qu’il n’est rien de plus difficile que d’y réussir ; et, outre cela, je me fâchois fort de voir qu’au lieu que les choses sérieuses ne sont lues que des hommes doctes, les bouffonnes sont principalement lues des ignorans, et qu’il n’y a si petit valet de boutique qui ne coure après. Néanmoins, des personnes de si bon esprit m’ont conseillé de mettre ceci au jour, qu’enfin je me suis rendu à leurs persuasions, et j’ai cru que mon livre pourroit bien autant plaire aux sages du monde comme au peuple, encore que leurs avis soient différens d’ordinaire, puisqu’il étoit approuvé de ceux-ci, qui étoient des plus passionnés amans de la sagesse. Il m’a fallu confesser avec eux que j’avois mêlé l’utile avec l’agréable, et qu’en me moquant des vicieux je les avois si bien repris qu’il y avoit quelque espérance que cela leur donneroit du désir de se corriger, étant honteux de leurs actions passées. Mais il se peut bien faire que nous nous soyons flattés, et que nous ayons eu trop bonne opinion de mon ouvrage et du naturel des hommes. Ils n’ont pas tous deux assez de force, l’un pour se faire croire, l’autre pour suivre les remontrances, et je sçais bien qu’il y a des gens si stupides, qu’ils ne profiteront point en ceci, et croiront que tous mes discours sont faits seulement pour leur donner du plaisir, et non pas pour corriger leurs mauvaises humeurs. C’est pourquoi l’on me dira que, pour obvier à tout, il m’étoit facile de reprendre les vices sérieusement, afin d’émouvoir plutôt les méchans à la repentance qu’à la risée ; mais il y a une chose qui m’a empêché de tenir cette voie, c’est qu’il faut user d’un certain appât pour attirer le monde. Il est besoin que j’imite les apothicaires, qui sucrent par le dessus les breuvages amers, afin de les mieux faire avaler. Une satire dont l’apparence eût été farouche •eût diverti les hommes de sa lecture, par son seul titre. Je dirai, par similitude, que je montre un beau palais qui par dehors a l’apparence d’être rempli de liberté et de délices, et au dedans duquel l’on trouve néanmoins, lorsque l’on n’y pense pas, des sévères censures, des accusateurs irréprochables, et des juges rigoureux. L’on a vu ici des fables et des songes qui sembleront sans doute pleins de niaiseries à des ignorans qui ne pourront pas pénétrer jusques au fond. Mais, quoi que c’en soit, ces rêveries-là contiennent des choses que jamais personne n’a eu la hardiesse de dire. Je cache ainsi les mauvaises actions des personnes d’autorité, parce que l’on n’aime pas aujourd’hui à voir la vérité toute nue, et je tiens pour maxime qu’il faut se taire quelquefois afin de parler plus longtemps, c’est-à-dire qu’il est bon de modérer sa médisance en de certaines saisons, de peur que les Grands ne vous mettent en peine et ne vous fassent condamner à un éternel silence. J’aime mieux perdre mes bons mots que mes amis ; et, bien que je sois satirique, je tâche de l’être de si bonne grâce, que ceux mêmes que je contrôle ne s’en puissent offenser. Mais, quand je pense plus mûrement à mon ouvrage, ne me semble-t-il pas qu’après tout cela encore ne sera-t-il pas chéri ? J’ai déjà soupçonné qu’il ne serviroit de rien à réformer les vicieux ; ne me dois-je pas douter aussi qu’il ne leur apportera point de contentement ? De tous les esprits que je connois il y en a fort peu qui soient assez sains pour en juger, et les autres ne s’amusent qu’à reprendre des choses dont ils ne sont pas capables de remarquer les beautés. Quand on met un livre en lumière, il faudroit faire tenir des Suisses en la boutique du libraire, pour le défendre avec leurs hallebardes ; car il y a des fainéans qui ne s’amusent qu’à aller censurer tout ce qui s’imprime, et croient que c’est assez, pour se faire estimer habiles hommes, de dire : Voilà qui ne vaut rien, encore qu’ils n’en puissent rendre raison. Chacun veut à cette heure-ci faire du bel esprit, bien que l’on n’ait jamais vu tant d’ignorance, comme il y en a en ce siècle ; et un écolier n’est pas sitôt hors du péril des verges, qu’ayant lu trois ou quatre livres françois il en veut faire autant, et se croit capable de surpasser les autres. Cela ne seroit rien, si l’on ne méprisoit point autrui pour se mettre soi-même en estime ; mais l’on laisse à part toute modestie, et l’on s’efforce de trouver des défauts où il n’y en a point. Pour moi, quand je serois si malheureux que d’en avoir laissé des véritables contre les lois de la façon d’écrire, je veux bien que l’on sçache que je ne m’en estimerois pas moins ; car je n’ai pas l’âme si basse, que de mettre tous mes efforts à un art auquel on ne sçauroit s’occuper sans s’asservir. N’ayant fait que témoigner la haine que je porte aux vicieux[1], avec des discours bien négligens, je pense encore que ce seroit assez. Mais, quoi que puisse dire l’envie, je me donne bien la hardiesse de croire que je n’ai point commis de fautes qui me puissent faire rougir. Que si l’on ne laisse pas de me reprendre, c’est bien perdre son temps de vouloir critiquer celui qui est le critique des autres ; c’est vouloir user ses dents contre une lime. Que l’on quitte donc cette mauvaise humeur, et que l’on me laisse retourner à mes narrations agréables.

Il nous faut sçavoir que Francion fut contraint de permettre que le valet de chambre de Raymond l’habillât d’un riche vêtement à l’antique qu’il lui avoit apporté. Il s’enquit pourquoi il ne le vêtoit point à la françoise, et n’eut point d’autre réponse, sinon qu’il obéissoit au commandement de son seigneur. Le maître d’hôtel lui ayant dit encore, quelque temps après, qu’assurément Raymond avoit envie de l’ôter du monde, il dit qu’il croyoit donc qu’avec les habits de théâtre qu’il lui envoyoit il lui vouloit faire jouer une tragédie où il représenteroit le personnage de quelqu’un que l’on avoit mis à mort au temps passé, et que l’on le tueroit tout à bon. Je ne sçais pas comment il veut faire, reprit le maître d’hôtel ; car même à peine ai-je pu apprendre le peu que j’en sçais, que je vous ai rapporté fidèlement par une compassion charitable, afin que vous vous prépariez à sortir de ce monde. Au reste, vous ne vous devriez pas gausser comme vous faites, monsieur, car vous êtes plus proche de votre fin que vous ne pensez. Je ne sçaurois quitter mon humeur ordinaire, quelque malheur qui m’avienne, dit Francion ; et puis je vous assure que je ne redoute point un passage auquel je me suis dès longtemps résolu, puisque tôt ou tard il le faut franchir. Je ne me fâche que de ce que l’on me veut faire mourir en coquin. Si mon roi, par permission divine, sçait des nouvelles de cette méchanceté, il ne la laissera pas impunie. Comme il finissoit ce discours, l’on lui mit à l’entour du col une chaîne de diamans et un chapeau sur la tête, dont le cordon étoit aussi de pierreries de beaucoup de valeur. Je pense, dit-il, que l’on veut observer la coutume des anciens Romains, qui entouroient de belles guirlandes les victimes qu’ils alloient sacrifier : vous me mettez ces riches ornemens pour me conduire à la mort : qu’ai-je affaire de tout cet attirail ? Étant tout accommodé, l’on lui dit qu’il allât où l’on le mèneroit. Il s’y accorda, se délibérant d’empoigner la première chose de défense qu’il trouveroit, pour résister à ceux qui viendroient lui faire quelque mal ; car il n’avoit pas envie de se laisser mettre à mort sans donner auparavant beaucoup de témoignages d’une insigne vaillance.

En cette résolution il sortit de sa chambre, avec un visage aussi peu ému que s’il eût été à un banquet. Je ne pense pas que Socrate, étant en une pareille affaire, eût eu l’âme de beaucoup plus constante. Il passa avec ses conducteurs par dedans des galeries et des chambres, et prêta l’oreille pour ouïr un air qu’il avoit composé autrefois, lequel on chantoit en un lieu prochain ; il y avoit ainsi à la reprise :

La jeune Belize est pourvue
D’une beauté pleine d’appas ;
Mais, bien que Francion l’ait vue,
Je pense qu’il n’en mourra pas.

Cela lui fut un bon présage, et, lui ayant fait juger que son trépas n’étoit pas si prochain, il songea à la voix qu’il avoit ouïe, et lui fut avis qu’il en avoit souvent entendu une pareille ; mais il ne se pouvoit souvenir en quel endroit. Enfin voici Collinet, le fol de Clérante, qui vient encore en chantant au-devant de lui, et lui accolle la cuisse, avec des témoignages d’affection nonpareils : Mon bon maître, dit-il, où avez-vous toujours été ? Il y a longtemps que je vous cherche, il faut désormais que nous nous réjouissions ensemble. Francion, fort étonné qui avoit amené là Collinet, le fit retirer modestement, sans rire d’aucune de ses bouffonneries, et lui dit qu’il parleroit une autre fois à lui. Étant arrivé à la porte de la grande salle, il vit au-dessus un cartouche entouré de chapeaux de fleurs, et y lut ces paroles, que l’on y avoit écrites en lettres d’or : Que personne ne prenne la hardiesse d’entrer ici, s’il n’a l’âme véritablement généreuse, s’il ne renonce aux opinions du vulgaire, et s’il n’aime les plaisirs de l’amour.

Francion entre, étant bien assuré que cela lui est permis, et trouve quatre gentilshommes et cinq demoiselles assis sur des chaises en un coin, sans remuer non plus que des statues. Enfin une demoiselle commence à parler, et lui commande gravement de se reposer sur un placet[2] que l’on lui apporte. Eh bien ; mon ami, lui dit-elle, vous avez offensé Raymond : nous sommes ici pour faire votre procès. Je désirerois bien, dit Francion, qui s’émerveilloit de ces procédures extraordinaires, que l’on m’eût dit quel crime j’ai commis. Vous faites semblant de l’ignorer, repartit un des gentilshommes, l’on ne vous en veut point parler du tout.

Après cela, les neuf juges discoururent ensemble, comme pour aviser quelle sentence ils donneroient ; et la demoiselle qui avoit parlé la première prononça, s’étant remise en sa place :

Ayant considéré les offenses que Francion, le plus ingrat et le plus perfide chevalier qui jamais chercha les aventures, a commises contre Raymond, qui le traitoit le mieux qu’il lui étoit possible, nous ordonnons qu’il sera mis entre les mains de la plus rigoureuse dame de la terre, afin d’être puni comme il mérite.

Ce jugement prononcé, Laurette sortit d’un cabinet, et l’on donna Francion à sa merci : jamais homme n’eut plus d’étonnement : il ne sçavoit s’il devoit se réjouir ou s’attrister. Raymond entre incontinent, qui tire son esprit de confusion, en le venant embrasser et lui disant : Mon cher ami, c’est maintenant que je vous donnerai des témoignages de l’affection que je vous porte, vous laissant jouir de toutes les délices dont je me pourrai aviser : j’ai envoyé querir votre Laurette, afin que, si vous l’aimez encore, sa présence vous apporte de la joie, et, qui plus est, j’ai fait venir ici ces cinq demoiselles, dont l’une est mon Hélène, afin que vous ayez à choisir. Ces quatre gentilshommes-ci sont les plus braves qui soient en ce pays, et les plus dignes de votre compagnie. L’un est le seigneur Dorini, Italien, dont je vous ai déjà parlé, et pour les autres, vous les connoîtrez assez. Il faut que nous fassions tous ensemble une merveilleuse chère. La haine que j’ai témoigné de vous porter n’a été que pour vous rendre maintenant plus savoureux les fruits de l’amitié que j’ai pour vous. J’avois tant de bonne opinion de la constance de votre âme, que je sçavois bien que les assurances que l’on vous donneroit de votre mort ne vous causeroient point de maladie. D’ailleurs, j’étois contraint de ce faire, pour m’exempter de vous aller voir, et vous faire tenir encore au lit, afin que j’eusse la commodité d’apprêter, à votre desçu, ce qui m’est nécessaire pour essayer de vous faire passer quelque temps en une joie parfaite.

Francion lui répondit qu’il s’étoit bien toujours douté qu’il n’avoit pas tant de mauvaise volonté pour lui que l’on lui disoit ; et, là-dessus, ils se firent encore des complimens pour s’assurer d’une éternelle affection l’un envers l’autre.

Voilà ce qui se passa entre Raymond et Francion, et, en effet, Raymond avoit raison de promettre qu’ils feroient une terrible chère ; car il ne s’en voit guère de semblable à celle qu’il s’étoit proposée, et même leur débauche fut encore plus grande qu’il ne s’étoit imaginé. C’est pourquoi, ô vous, filles et garçons qui avez encore votre pudeur virginale, je vous avertis de bonne heure de ne point passer plus outre, ou de sauter par-dessus ce livre-ci, qui va réciter des choses que vous n’avez pas accoutumé d’entendre. L’on me dira que je les devois retrancher ; mais sçachez que l’histoire seroit imparfaite sans cela ; car, en ce qui est des livres satiriques comme celui-ci, il en est de même que du corps des hommes, qui sont le but de la haine et de la moquerie, quand ils sont châtrés. J’ai déjà fait connoître qu’ayant entrepris de blâmer tous les vices des hommes et de me moquer de leurs sottises, il falloit écrire beaucoup de choses en leur naïveté, afin de les rendre ridicules par eux-mêmes. Il n’y a rien pourtant de si étrange que les mondains n’en disent pas beaucoup davantage. C’est pourquoi nous passerons outre à tout hasard, et nous considérerons que tout cela se fait sans aucun mauvais dessein, et pour passer gaiement quelques heures.

Nous dirons donc que Francion ne s’étonna point d’être vêtu comme il étoit, parce que Raymond et les autres gentilshommes l’étoient presque de pareille sorte. Les dames mêmes, qui n’étoient vêtues qu’à la légère et à l’ordinaire, furent menées dans une chambre où l’on leur avoit aussi apprêté des vêtemens à l’antique, parce qu’il n’y a rien qui fasse paroitre les femmes plus belles et plus majestueuses. Agathe vint alors faire la révérence à Francion, à qui elle conta qu’elle avoit été au château de Valentin lui faire accroire qu’elle vouloit mener sa nièce en pèlerinage à un lieu de dévotion, à dix lieues de là, et que, par ce moyen, elle l’avoit conduite chez Raymond, selon le complot qu’elle avoit fait à la taverne.

L’on lui dit, à cette heure-là, qu’il falloit qu’elle s’allât habiller comme les autres ; et, ne demandant pas mieux, afin de se voir brave encore une fois en sa vie, elle quitta Francion : un peu après elle revint, toute transportée d’aise, dire à tous les hommes qu’ils la suivissent vitement, et qu’elle leur montreroit quelque chose de beau. Une des dames étoit sortie de la chambre, où étoient toutes les autres, et s’étoit mise dans une qui étoit devant, pour s’y accommoder toute seule avec plus de liberté. Elle n’avoit rien que sa chemise, qu’elle ôta pour en secouer les puces, et, toute nue comme elle étoit, se mit après à frotter ses cuisses pour en ôter la crasse, et à rogner les ongles de ses pieds. Agathe ouvrit tout d’un coup la porte, dont elle avoit la clef ; et la pauvrette, oyant la voix des hommes qui venoient, chercha quelque chose pour se couvrir ; mais Agathe lui écarta tous ses habillemens. Elle étoit assise sur un lit où il n’y avoit ni ciel ni rideaux ; l’on n’y avoit laissé que la paillasse et le chevet, qu’elle s’avisa de prendre et le mettre sur sa tête pour se la cacher, de sorte que l’on ne la reconnut point. Étant à la ruelle, elle empoigna un des piliers du dossier de la couche ; si bien que l’on ne la voyoit que par derrière. Chacun se prit à rire à la vue de ce bel objet, et l’on demanda à Agathe qui étoit cette dame. Elle répondit qu’elle n’en diroit rien, puisqu’elle avoit sçu si bien se cacher. Mais, ce dit Raymond, elle ne se cache qu’à la manière de certains oiseaux, qui croient que tous leurs petits membres ne peuvent plus être vus de personne, lorsqu’ils ont caché leur tête. Il n’est pas de même d’elle comme ces oiseaux, repartit Dorini ; car l’on les peut reconnoître aux plumes de leur corps, qui se montrent toujours, mais pas un de nous ne la peut reconnoître, s’il ne l’a vue autrefois toute nue. Francion s’approcha d’elle, et, l’ayant tâtée tout partout, l’embrassa au droit du nombril, et la tira le plus fort qu’il pût afin qu’ayant quitté sa prise il la retournât par devant pour voir son visage. Elle se tint si ferme, qu’il y perdit ses peines ; et, comme elle montroit en cet état une paire de fesses des plus grosses et des mieux nourries du monde, il y eut quelqu’un qui dit avec exclamation : Ah ! messieurs, que vois-je là ! Raymond, qui l’entendit, lui repartit incontinent : Eh quoi ! avez-vous en horreur une des plus aimables parties qui soient au corps ? Qu’est-ce qu’il y a de laid à votre avis, et que l’on ne doive pas mettre en vue de tout le monde ? Ce n’est ici autre chose que les deux extrémités des cuisses jointes ensemble : je prends autant de plaisir à voir cela qu’une autre partie : il n’y a que l’opinion du vulgaire qui l’ait rendue désagréable, et l’on seroit bien empêché s’il falloit dire pourquoi : je m’en rapporte à Charron[3], il en parle dans sa Sagesse. Ma foi, vous êtes bien dégoûté ; il faut que chacun y fasse hommage, et vous irez le premier de tous.

La chronique scandaleuse ajoute ici que Raymond, ayant dit ses paroles, y voulut joindre les effets, et que Francion, à qui son dessein plaisoit, alla faire une harangue à ces beaux demi-globes ; ce qui incita tout le monde à les aller baiser, et que, Dorini y allant le dernier, il y eut un certain vent austral qui lui vint donner une nasarde. Je ne me veux point amuser à toutes ces particularités, qui n’ont pu plaire à un chacun, et je ne vous veux pas assurer non plus que ce que j’ai ouï dire encore, il y a quelque temps, soit véritable, à sçavoir que Raymond voulut enchérir sur ces débauchés, qui, pour témoigner leur galanterie dedans les cabarets, boivent dedans une savatte, où ils jettent du fromage, du suif de chandelle, et d’autres honnêtes ingrédiens, et qu’il envoya querir du vin, et, le versant le long de l’épine du dos de ce beau corps tout nu, commanda à tous les autres de venir boire au bas de la raie, comme en un ruisseau. Éloignons-nous d’un entretien que l’on estime si sale, et imaginons-nous seulement, pour ne rien retrancher de la bonne réputation de nos braves chevaliers, qu’ils se contentèrent de dire beaucoup de petites joyeusetés sur ces mignardes fesses, et que l’un les appeloit les princesses et les reines de toutes les autres, et l’autre souhaitoit qu’elles ne fussent jamais contraintes de s’asseoir que sur des oreillers bien doux, et non point sur des orties. Par notre modestie, nous éviterons en quelque sorte la haine des esprits scrupuleux ; aussi ne crois-je pas que toutes les joyeusetés qui sont ici les doivent offenser, car, la plupart de cette histoire n’étant faite que pour rire, l’on peut avoir la licence de raconter quelques plaisantes aventures qui sont arrivées à des personnes de mauvaise vie, puisqu’il nous est bien permis de prendre du plaisir à leurs dépens. Au reste, toutes ces débauches sont très-véritables, et je les donne pour telles, de sorte que l’on ne me blâmera point de les avoir récitées ; car ceux qui ont fait un dessein particulier de les condamner, par un style sérieux, n’en racontent pas moins, et je sçais bien que je ne mets point ici des discours qui ne soient plutôt capables de les faire haïr que de les faire aimer, car je proteste que je n’approuve aucunement les actions qui sont contraires à la vertu. C’est pourquoi il faut achever notre histoire sans crainte.

Disons donc qu’après que nos drôles se furent bien donné du passe-temps de cette femme, qui ne se vouloit pas montrer, ils voulurent entrer dans la chambre où étoient les autres ; mais elles n’ouvrirent pas leurs portes. Voilà pourquoi l’on ne put voir celles qui restoient, pour sçavoir laquelle c’étoit d’entre elles qui étoit là. Ils s’en retournèrent donc tous sans en avoir rien sçu apprendre. Francion, retrouvant Collinet, demanda à Raymond par quelle aventure il étoit venu en son château. Ce sont vos gens qui l’ont amené ici du village où vous les aviez laissés, et d’où je les ai envoyé querir, répondit Raymond. Si est-ce qu’il ne partit pas de Paris avec moi, répliqua Francion. Alors, ses gens étant venus pour le saluer, il apprit d’eux que ce fol, étant privé de sa vue, qu’il chérissoit davantage que celle de Clérante, avoit tant fait qu’il avoit sçu le chemin qu’il avoit pris en sortant de Paris, et l’avoit suivi à petites journées, tant qu’il les avoit trouvés. Je m’en vais vous conter, dit alors Raymond, le tour qu’il a fait ce matin : ayant vu descendre Hélène de carrosse, il s’est mis dedans cette salle, où il a commencé à se promener majestueusement, comme s’il eût eu céans bien de l’autorité ; et, comme Hélène est entrée, il lui a dit, en ne faisant que toucher au bord de son chapeau : Bonjour, bonjour, mademoiselle, que demandez-vous ? Elle lui a répondu avec humilité qu’elle me demandoit, et, suivant sa prière, elle s’est assise auprès de lui dans une chaise. Leurs discours ont été de choses communes, où Collinet n’a point témoigné qu’il manquât de jugement ; il s’est enquis de quel lieu venoit Hélène, de quel pays elle étoit, si elle étoit mariée, et combien sa maison avoit de revenu, avec une gravité si grande, qu’Hélène, le voyant bien vêtu comme il est, le prenoit pour quelque grand personnage ; et, quoique d’ordinaire elle soit assez délibérée, elle n’osoit seulement lever les yeux pour le regarder. Il n’a pu se tenir plus longtemps dans les termes de la modestie et de la raison ; il a fallu qu’il ait montré son naturel. Vous venez donc voir Raymond ? lui a-t-il dit, j’en suis bien aise : c’est le meilleur cousin germain que j’aie ; il me fit hier au soir souper dès que je fus arrivé, et me fit manger de la meilleure soupe aux pois verts que je mangeai de ma vie. Jésus, lui a répondu Hélène, monsieur, vous êtes trop généreux pour ne chérir vos parens qu’à cause qu’ils vous font manger de la soupe. Parlons d’autre chose, mademoiselle, a-t-il répliqué ; aimez-vous bien à être culbutée ? car, foi de prince, vous le serez tout maintenant. Nous procédons quelquefois à la génération et à la propagation du genre, encore que nous ayons la mine de l’aîné des Catons. Ah ! que vous êtes incivil, ç’a-t-elle dit, je ne l’eusse jamais jugé. Comment ! vous vous voudriez faire tenir à quatre ? c’est bien envers moi qu’il faut être farouche ! a-t-il repris. Là-dessus il l’a voulu prendre pour exécuter son dessein, et elle a commencé à crier si haut, que je suis descendu de ma chambre pour venir à son secours. Elle m’a demandé si je l’avois envoyé querir pour la faire traiter comme une femme la plus débauchée du monde ; et je l’ai rapaisée, en lui disant quel homme est le seigneur Collinet. Ne vous souciez point toutefois, mon brave, celle-là ne sera pas tantôt si rebelle à nos caresses, ni toutes ses compagnes non plus ; car, pourvu que l’on y aille d’honnête sorte, l’on les trouvera toujours de bonne composition : laissez-moi faire, j’ai envie de vous récompenser au centuple de l’argent que je vous ai pris autrefois. Francion, l’ayant remercié de sa courtoisie, se mit à parler de Collinet, et dit qu’il faisoit bien autant d’estime de lui que d’un tas d’hommes qui se glorifioient, s’estimant très-sçavants, et avoient plus de folie en leur esprit qu’il n’en avoit au sien. Ce que l’on prend ordinairement pour la plus grande sagesse du monde, continua-t-il, n’est rien que sottise, erreur et manque de jugement ; je le ferai voir lorsqu’il en sera besoin. Même nous autres, qui croyons quelquefois avoir bien employé le temps que nous avons passé à l’amour, aux festins et aux mômeries, nous nous trouverons à la fin trompés ; nous verrons que nous sommes des fols. Les maladies nous affligeront, et la débilité des membres nous viendra avant que nous ayons cinquante ans. Quittons ce propos-là, je vous supplie, dit Raymond, je ne suis pas en humeur d’entendre des prédications, je ne sçais pas si vous êtes en humeur d’en faire. Ayant achevé ces paroles, il alla recevoir beaucoup de braves hommes des villes et des bourgades de là à l’entour, qu’il avoit fait prier de venir dîner chez lui, avec quelques belles femmes, un peu plus chastes que celles qui étoient déjà venues, lesquelles descendirent en la salle toutes habillées ; et Francion, leur ayant demandé qui étoit celle d’entre elles qui avoit montré ses fesses, regarda bien s’il n’y en avoit point quelqu’une qui rougît, afin de la reconnoître ; mais il n’y en eut pas une qui tînt une contenance plus honteuse qu’une autre, ni qui répondît, car celle dont il parloit avoit prié ses compagnes de ne la point découvrir : ainsi cela lui fut encore caché.

Un peu après, l’on vint dresser une longue table, qui fut incontinent chargée de tant de diverses sortes de viandes, qu’il sembloit que l’on eût pris tous les animaux de la terre pour les manger là en un jour. Quand l’on eut étourdi la plus grosse faim, Raymond dit à chacun qu’il falloit observer les lois qui étoient à l’entrée de la porte, chasser loin toute sorte de honte, et se résoudre à faire la débauche la plus grande dont il eût jamais été parlé. L’on ferma tous les volets des fenêtres, et l’on alluma des flambeaux, parce qu’ils n’eussent pas pris tant de plaisir à mener une telle vie s’ils eussent vu le jour. Chacun dit sa chanson le verre à la main, et l’on conta tant de sornettes qu’il en faudroit faire un volume à part, si l’on les vouloit raconter. Les femmes, ayant perdu leur pudeur, dirent les meilleurs contes qui leur vinrent à la bouche.

Un gentilhomme dit, sur quelque propos, qu’il vouloit conter la plus drôlesse d’aventure du monde, et commença ainsi : Il y avoit un curé, en notre village, qui aimoit autant la compagnie d’une femme que celle de son bréviaire. Je vous supplie, monsieur, de ne point achever, dit alors Raymond, il ne faut point parler de ces gens-là : s’ils pèchent, c’est à leur évêque à les en reprendre, non pas à nous. Si vous en médisiez, vous seriez excommunié, et l’on vous mettroit au nombre de ces libertins du siècle à qui l’on a tant fait la guerre. Ne soyez plus si osé que de retomber sur ce sujet. Le gentilhomme s’étant tu, et toute la compagnie ayant trouvé la défense de parler des prêtres faite fort à propos, vu que l’on a déjà tant parlé d’eux que l’on n’en sçauroit plus dire que l’on en a dit, l’on se délibéra de ne pas songer seulement qu’il y en eût au monde ; aussi bien y a-t-il assez d’autres conditions à reprendre, d’où procède la dépravation du siècle. À la naissance des hérésies, tout le monde se mêloit de parler des gens d’Église : un conte n’étoit point facétieux si l’on n’y parloit d’un prêtre. Érasme, Rabelais, la reine de Navarre, Marot et plusieurs autres se sont plu en cette gausserie ; et auparavant plusieurs Italiens s’en sont mêlés. Toutefois il faut avouer que cela n’a pas le pouvoir de divertir une bonne âme du sentier de la foi, et que, quand l’on nous montreroit que nos prêtres seroient fort vicieux, ce n’est pas à dire que notre religion fût mauvaise ; aussi Boccace, qui avoit un très-bon et bel esprit, en une sienne nouvelle, excuse tacitement toutes les autres qui parlent des gens d’Église, ce que peu de personnes ont possible remarqué. Il raconte qu’un Juif, ayant vu à Rome la mauvaise vie des prêtres et des moines, ne laissa pas de se faire chrétien, disant qu’il voyoit bien que notre religion étoit la meilleure, puisqu’elle subsistoit et se fortifioit chaque jour, malgré nos débordemens, et qu’il falloit nécessairement que Dieu en eût un soin particulier[4]. Raymond avoit bien toutes ces considérations ; mais, outre cela, il alléguoit que les esprits foibles croient tout ce que l’on leur apprend, sans approfondir les choses, et qu’il est toujours bon, de peur de scandale, de ne point parler en mal des ministres des choses sacrées. J’ai toujours été d’un semblable avis, et l’on ne remarquera point que dans toute cette histoire je médise aucunement des prêtres. Le discours en étant donc rompu, l’on en fit d’autres sur de différentes matières.

Un certain seigneur, qui étoit à côté de Francion, lui dit tout bas, en lui montrant Agathe qui étoit assise au bout de la table : Monsieur, ne sçavez-vous pas la raison pourquoi Raymond a fait mettre ici cette vieille, qui semble être une pièce antique de cabinet ? Il veut que nous nous adonnions à toutes sortes de voluptés, et cependant il nous dégoûte de celle de l’amour plutôt que de nous y attirer ; car il nous met devant les yeux ce corps horrible, qui ne fait naître en nous que de l’effroi. Il est bien certain que voici d’autres dames belles outre mesure qui sont d’ailleurs assez capables de nous donner du plaisir à suffisance ; mais toujours ne devoit-il pas mêler cette sibylle Cumée avec elles. Sçachez donc, lui répondit Francion, que Raymond a un trop bel esprit pour faire quelque chose autrement que bien à propos ; il nous invite, par cet objet, à nous adonner à tous les plaisirs du monde. N’avez-vous pas ouï dire que les Égyptiens mettoient autrefois en leurs festins une carcasse de mort sur la table, afin que, songeant que possible le lendemain ne seroient-ils plus en vie, ils s’efforçassent d’employer le temps le mieux qu’il leur seroit possible. Par cet objet, Raymond nous veut prudemment avertir de la même chose, et entre autres ces belles dames, afin qu’elles se donnent carrière avant qu’elles soient parvenues à un âge où elles n’auront plus que des ennuis. Je ne sçais pas quelle carcasse de mort nous présente ici Raymond, répliqua ce seigneur à Francion ; mais, comme vous voyez, elle mange et boit plus que quatre personnes vivantes. S’il en est ainsi de toutes les autres, Pluton est fort empêché à les nourrir. Si cela est, dit Francion, voilà la raison pour laquelle il y en a tant qui se fâchent de mourir ; c’est qu’ils craignent d’aller en un lieu où règne la famine.

Plusieurs autres propos se tinrent à table ; et, après que l’on en fut sorti, Francion, qui n’avoit pas encore eu le loisir d’entretenir Laurette, fit tant, qu’il l’aborda et eut le moyen de lui conter l’ennui qu’il avoit souffert, ne pouvant jouir de la belle occasion qu’elle lui avoit permis de prendre. Afin qu’il ne fût point curieux de s’enquérir quel obstacle avoit rompu leurs desseins, elle sortit de ce discours, après lui avoir dit qu’elle le récompenseroit du temps qu’il avoit perdu, et des disgrâces de la fortune qui lui étoient avenues, ce qui lui apporta beaucoup de consolation.

Raymond, rompant alors leur entretien, le tira à part, et lui demanda s’il n’étoit pas au suprême degré des contentemens, en voyant auprès de lui sa bien-aimée. Afin que je ne vous cèle rien, répondit-il, j’ai plus de désirs qu’il n’y a de grains de sable en la mer ; c’est pourquoi je crains grandement que je n’aie jamais de repos. J’aime bien Laurette, et serai bien aise de jouir d’elle ; mais je voudrois bien pareillement jouir d’une infinité d’autres que je n’affectionne pas moins qu’elle. Toujours la belle Diane, la parfaite Flore, l’attrayante Belize, la gentille Janthe, l’incomparable Marphize, et une infinité d’autres, se viennent représenter à mon imagination, avec tous les appas qu’elles possèdent, et ceux encore que possible elles ne possèdent pas. Si l’on vous enfermoit pourtant dans une chambre avec toutes ces dames-là, dit Raymond, ce seroit, possible, tout ce que vous pourriez faire que d’en contenter une. Je vous l’avoue, reprit Francion, mais je voudrois jouir aujourd’hui de l’une, et demain de l’autre. Que si elles ne se trouvoient satisfaites de mes efforts, elles chercheroient, si bon leur sembloit, quelqu’un qui aidât à assouvir leurs appétits.

Agathe, étant derrière lui, écoutoit ce discours, et, en l’interrompant, lui dit : Ah ! mon enfant, que vous êtes d’une bonne et louable humeur ? Je vois bien que, si tout le monde vous ressembloit, l’on ne sçauroit ce que c’est que de mariage, et l’on n’en observeroit jamais la loi. Vous dites vrai, répondit Francion ; aussi n’y a-t-il rien qui nous apporte tant de maux que ce fâcheux lien, et l’honneur, ce cruel tyran de nos désirs. Si nous prenons une belle femme, elle sera caressée de chacun, sans que nous le puissions empêcher : le vulgaire, qui est infiniment soupçonneux, et qui s’attache aux moindres apparences, vous tiendra pour un cocu, encore qu’elle soit femme de bien, et vous fera mille injures ; car, s’il voit quelqu’un parler à elle dans une rue, il croit qu’elle prend bien une autre licence dedans une maison. Si, pour éviter ce mal, on épouse une femme laide, pensant éviter un gouffre, l’on tombe dedans un autre plus dangereux : l’on n’a jamais ni bien ni joie ; l’on est au désespoir d’avoir toujours pour compagne une furie au lit et à la table. Il vaudroit bien mieux que nous fussions tous libres : l’on se joindroit sans se joindre avec celle qui plairoit le plus ; lorsque l’on en seroit las, il seroit permis de la quitter. Si, s’étant donnée à vous, elle ne laissoit pas de prostituer son corps à quelque autre, quand cela viendroit à votre connnoissance, vous ne vous en offenseriez point ; car les chimères d’honneur ne seroient point dans votre cervelle, et il ne vous seroit pas défendu d’aller de même caresser toutes les amies des autres. Il n’y auroit plus que des bâtards au monde, et par conséquent l’on n’y verroit rien que de très-braves hommes. Tous ceux qui le sont ont toujours quelque chose au-dessus du vulgaire. L’antiquité n’a point eu de héros qui ne l’aient été. Hercule, Thésée, Romulus, Alexandre, et plusieurs autres, l’étoient. Vous me représenterez que, si les femmes étoient communes comme en la république de Platon, l’on ne sçauroit pas à quels hommes appartiendroient les enfans qu’elles engendreroient ; mais qu’importe cela ? Laurette, qui ne sçait qui est son père ni sa mère, et qui ne se soucie point de s’en enquérir, peut-elle avoir quelque ennui pour cela, si ce n’est celui que lui pourroit causer une sotte curiosité ? Or cette curiosité n’auroit point de lieu, parce que l’on considéreroit qu’elle seroit vaine, et il n’y a que les insensés qui souhaitent l’impossible. Ceci seroit cause d’un très-grand bien, car l’on seroit contraint d’abolir toute prééminence et toute noblesse ; chacun seroit égal et les fruits de la terre seroient communs. Les lois naturelles seroient alors révérées toutes seules, et l’on vivroit comme au siècle d’or. Il y a beaucoup d’autres choses à dire sur cette matière, mais je les réserve pour une autre fois.

Après que Francion eut ainsi parlé, soit par raillerie ou à bon escient, Raymond et Agathe approuvèrent ses raisons, et lui dirent qu’il falloit, pour cette heure-là, qu’il se contentât de jouir seulement de Laurette. Il répondit qu’il tâcheroit de le faire. Ils en étoient là-dessus, lorsqu’il entra des violons dans la salle, qui jouèrent de toutes sortes de danses. Toutes les plus belles femmes des villes et des villages de là à l’entour se trouvèrent dans le château avec quelques filles remplies de toutes perfections, et quelques hommes qui sçavoient des mieux danser. Les cadences, les pas et les mouvemens des courantes, des sarabandes et des voltes échauffoient les lascifs appétits d’un chacun. De tous côtés l’on ne voyoit que baiser et embrasser. Lorsque la nuit fut entièrement venue, l’on couvrit la table d’une magnifique collation qui valoit bien un souper ; car de première entrée il y avoit force viandes des plus exquises, desquelles ceux qui avoient faim purent se rassasier. Les confitures étoient en si grande abondance, que, chacun en ayant rempli son ventre et ses pochettes, il y en demeura beaucoup dont l’on fit une douce guerre, en les ruant de tous côtés. Les tambours, les trompettes et les hautbois commencèrent à jouer alors dans la cour, et les violons en un lieu proche de la salle, si bien qu’avec les voix des assistans ils rendoient un bruit nonpareil. La confusion fut si grande et plaisante, que je ne vous la sçaurois représenter. Il me seroit difficile de nombrer combien l’on dépucela de filles et combien l’on fit de maris cornards. Parmi le tumulte d’une si grande assemblée, qui empêchoit de voir les absens, plusieurs s’évadèrent avec leurs amantes pour aller contenter leurs désirs. Il y avoit des femmes qui avoient là donné assignation à leurs serviteurs, comme en un lieu le plus convenable qu’elles pussent élire, et où elles n’étoient point aux dangers qu’elles craignoient dedans leurs maisons. Raymond, qui désiroit que le logis fût entièrement consacré à l’amour, avoit commandé que l’on laissât ouvertes plusieurs chambres bien tapissées, pour servir de refuge aux amoureux ; elles ne manquèrent pas d’être bien habitées. Les six chevaliers et leurs dames ne bougèrent de la salle, quant à eux, ayant assez de loisir de prendre leurs ébats ensemble en une autre heure. Ils cherchoient chacun leur aventure d’un côté et d’autre, en folâtrant avec un nombre infini de plaisirs. Francion manie en tous endroits toutes les femmes qu’il trouve. Il en prit une des six du château, qui s’appeloit Thérèse, et l’ayant renversée sur une longue forme[5] au-dessus de laquelle il y avoit un flambeau, il lui troussa la cotte par derrière, et lui baisa les fesses, où il y avoit une petite marque noire, qu’il n’eut pas sitôt aperçue qu’il lui dit : Ah ! Thérèse, vous avez bien fait la dissimulée. C’est donc vous que nous avons trouvée ce matin toute nue ; votre signe me l’a fait connoître. Incontinent il alla dire à tout le monde de quelle façon il avoit appris où étoient les fesses à qui l’on avoit rendu hommage, et chacun en rit à bon escient. Thérèse, qui ne se fâchoit de rien, dit avec une humeur qui appartenoit bien au lieu où elle étoit : Eh bien, vous avez vu mes fesses, qu’en est-il ? Les voulez-vous voir encore ? Je ne serai pas chiche de vous les montrer ; qui est-ce qui est le plus digne d’être moqué, de vous ou de moi ? Je les ai tantôt montrées par force, et vous les avez baisées de votre bon gré.

Ce discours étant quitté, Raymond, qui se plaisoit fort au combat du verre, fit apporter des meilleurs vins du monde, pour l’égayer avec quelque bons compagnons qui l’avoient défié. Il n’est rien de pareil à ce breuvage, dit-il, il emplit d’une certaine divinité ceux qui l’avalent ; il fait perdre les impressions craintives que l’erreur et la sottise nous avoient données. C’est par son moyen qu’un orateur ne craint point de dire en ses harangues beaucoup de choses piquantes, et qu’un amant découvre son mal avec hardiesse à celle qui l’a causé. Les victoires des combats s’acquièrent ordinairement par ceux qu’il a rendus vaillans. Buvons, buvons éternellement, et souhaitons de mourir comme George, comte de Clarence, qui, se voyant contraint, par le jugement du roi d’Angleterre, de quitter la vie, se fit mettre dans un tonneau plein de vin, dont il but tant qu’il en creva. Venez, Francion : à celui-ci ! Je n’en ferai rien, répondit-il, j’aime mieux user mes forces en me jouant avec Laurette qu’en me jouant avec Bacchus. Si j’en prenois trop, tout mon corps seroit brutalement assoupi, et ne pourroit plus prendre avec les femmes qu’un plaisir lent, et j’ose bien dire douloureux. Eh bien, dit Raymond, chacun est libre ici ; suivez la volupté qui vous est la plus agréable.

Alors il vint des musiciens qui chantèrent beaucoup d’airs nouveaux, joignant le son de leurs luths et de leurs violes à celui de leurs voix. Ah ! dit Francion, ayant la tête penchée dessus le sein de Laurette, après la vue d’une beauté il n’y a point de plaisir qui m’enchante comme fait celui de la musique. Mon cœœur bondit à chaque accent, je ne suis plus à moi. Ces tremblemens de voix font trembler mignardement mon âme ; mais ce n’est pas une merveille, car mon naturel n’a de l’inclination qu’au mouvement ; je suis toujours en une douce agitation. Mon esprit et mon corps tremblent toujours à petites secousses : l’on en a vu tantôt une preuve ; car à peine ai-je pu tenir mon verre dedans ma main, tant j’avois de tremblement en tout mon bras. Ce que je sçais le mieux faire sur le luth, ce sont les tremblemens. Aussi je ne touche ce beau sein qu’en tremblant ; mon souverain plaisir, c’est de frétiller ; je suis tout divin, je veux être toujours en mouvement comme le ciel. Ayant dit ces paroles, il prit le luth d’un des musiciens, et, les dames l’ayant prié de montrer ce qu’il sçavoit faire, il commença de le toucher, et chanta en même temps un air dont je n’ai garde de manquer à mettre ici les paroles. Je suis historien si véritable, que je ne sçais ce qui me tient que je n’en mette aussi la note, afin de n’oublier aucune circonstance, et que le lecteur sçache tout. Cela ne me seroit pas difficile ; car je ne mets point dans mes livres des vers qui n’aient un air véritablement, et je ne fais pas comme ceux qui mettent des sonnets pour des chansons, sans sçavoir s’ils se peuvent chanter ou non. Or assurez-vous que, si la mode étoit venue de mettre de la musique et de la tablature de luth dans les romans, pour les chansons que l’on y trouve, ce seroit une invention qui les feroit autant valoir, pour le moins, que ces belles images dont les libraires les embellissent aujourd’hui, afin de les vendre davantage. Mais, en attendant qu’il m’ait pris fantaisie de faire la règle aux autres, apprenez de la voix commune l’air de la chanson de Francion, et contentez-vous pour cette heure des paroles que voici :

Apprenez, mes belles âmes,
À mepriser tous les blâmes
De ces hommes hébétés,
Ennemis des voluptés.
Ils ont mis au rang des vices
Les plus mignardes délices,
Et fuyant leurs doux appas
En vivant ne vivent pas.
Abhorrez cette folie,
Qui vient de mélancolie,
Et ne cherchez seulement
Que votre contentement.
Que les ris joints aux œœillades,
Les baisers, les accolades,
Et les autres jeux d’amour,
Vous occupent nuit et jour.
Poussé de douce manie,
Il faut que chacun manie
Le sein de ces Nymphes-ci,
Pour apaiser son souci.
Leur humeur n’est point farouche,
Elles ouvriront leur bouche,
Plutôt pour vous en prier,
Qu’afin de vous en crier.
Abordez-les donc sans crainte,
Et dès la première plainte,
Vous serez récompensés
De vos services passés.
Quand de semblables délices
Viennent après les supplices,
Notre âme a tant de plaisirs,
Qu’elle n’a plus de désirs.
Les langueurs, les rêveries,
Avec les chaudes furies,
Et la douce pâmoison
Agitent notre raison.
Ha ! mon Dieu, que j’ai d’envie
De pouvoir finir ma vie
Au fort d’un si doux combat,
Pour mourir avec ébat.

Cette chanson, que les musiciens reprenoient sur leurs luths, après que Francion en avoit récité un couplet, ravit les esprits de toute l’assistance : il y avoit une cadence si bouffonne et si lascive, qu’avec les paroles, qui l’étoient assez, elle convia tout le monde aux plaisirs de l’amour. Tout ce qui étoit dans la salle soupiroit après les charmes de la volupté ; les flambeaux mêmes, agités à cette heure-là par je ne sçais quel vent, sembloient haleter comme les hommes, et être possédés de quelque passionné désir. Une douce furie s’étant emparée des âmes, l’on fit jouer des sarabandes, que la plupart dansèrent, en s’entremêlant confusément avec des postures toutes gentilles et toutes bouffonnes.

Quelques dames, qui avoient encore gardé leur pudeur, la laissèrent échapper, se conformant aux autres, qu’elles se donnoient pour exemple ; si bien qu’elles ne s’en retournèrent pas aussi chastes qu’elles étoient venues. Raymond avoit cessé le combat du verre, il y avoit longtemps, pour aller folâtrer avec les femmes, et, en les entretenant, il leur disoit des mots fort sales, que je ne puis autrement exprimer qu’en usant des termes du vulgaire, c’est à sçavoir qu’il leur parloit tout à droit. Ce que Francion entendant, il lui dit : Comte, ma foi, je vous blâme, et tous ceux qui ont ces mots à la bouche. Pourquoi, mon brave ? dit Raymond ; y a-t-il du mal à prendre la hardiesse de parler des choses que nous prenons bien la hardiesse de faire ? Croyez-vous que cette chose soit si sacrée et si vénérable, que l’on n’en doive pas parler à tout propos ? Ce n’est point cela, répondit Francion, il vous est permis d’en discourir et de nommer tout sans scandale ; mais je voudrois que ce fût par des noms plus beaux et moins communs que les vôtres. Il y a bien de l’apparence que les plus braves hommes, quand ils veulent témoigner leur galanterie, usent, en cette matière-ci, la plus excellente de toutes, des propres termes qui sortent à chaque moment de la bouche des crocheteurs, des laquais, et de tous les coquins du monde, lesquels n’ont point de paroles plus à commandement. Pour moi, j’enrage quand je vois quelquefois qu’un poëte pense avoir fait un bon sonnet, quand il a mis dedans ces vilains mots. La plupart de ceux qui ont mis des vers dans le nouveau recueil de la poésie françoise en sont là logés ; et, outre qu’ils ont fait imprimer de sottes chansons que les garçons de cabaret et les volontaires du Louvre sçavent, ils font voir à tout le monde des vers infâmes qu’ils ont composés, où il n’y a rien de remarquable, sinon qu’ils y nomment partout les parties et les actions naturelles. Voilà, pensez-vous, des embellissemens bien plus grands que s’ils avoient parlé de bras, de pieds, de cuisses et de manger. Néanmoins les esprits idiots sont émus à rire, dès qu’ils entendent ceci. Je désirerois que des hommes comme nous parlassent d’une autre façon, pour se rendre différens du vulgaire, et qu’ils inventassent quelques noms mignards pour les donner aux choses dont ils se plaisent si souvent à discourir. Ma foi, vous avez bonne raison, dit Raymond ; ne faisons-nous pas l’amour tout de même que les paysans ? pourquoi aurons-nous d’autres termes qu’eux ? Vous vous trompez, Raymond, reprit Francion, nous le faisons bien en autre manière ; nous usons bien de plus de caresses qu’eux, qui n’ont point d’autre envie que de soûler leur appétit stupide, qui ne diffère en rien de celui des brutes : ils ne font l’amour que du corps, et nous le faisons du corps et de l’âme tout ensemble, puisque faire y a. Écoutez comment je philosophe sur ce point. Toutes les postures et toutes les caresses ne servent de rien, me direz-vous, nous tendons tous à même fin. Je vous l’avoue, car il n’est rien de si véritable. J’ai donc gagné, me répliquerez-vous, et par conséquent il nous faut parler de même qu’eux de cette chose-là. Voici ce que je vous dis là-dessus, reprit Francion : Puisque les mêmes parties de notre corps que celles du leur se joignent ensemble, nous devons aussi remuer la langue, ouvrir la bouche et desserrer les dents comme eux, quand nous en voudrons discourir ; mais, tout comme en leur copulation, qu’ils font de même façon que nous, ils n’apportent pas néanmoins les mêmes mignardises et les mêmes transports d’esprit ; ainsi, en discourant de ce jeu-là, bien que notre corps fasse la même action qu’eux, pour en parler, notre esprit doit faire paroître sa gentillesse, et il nous faut avoir d’autres termes que les leurs : de cela, l’on peut apprendre aussi que nous avons quelque chose de divin et de céleste, mais que, quant à eux, ils sont tout terrestres et brutaux.

Chacun admira le subtil argument de Francion, qui n’a guère son pareil au monde, n’en déplaise à tous les logiciens. Les femmes principalement approuvèrent ses raisons, parce qu’elles eussent été bien aises qu’il y eût eu des mots nouveaux pour exprimer les choses qu’elles aimoient le mieux, afin que, laissant les anciens, qui, suivant les fantaisies du commun, ne sont pas honnêtes en leur bouche, elles parlassent librement de tout sans crainte d’en être blâmées, vu que la malice du monde n’auroit pas sitôt rendu ce langage odieux.

Francion fut donc supplié de donner des noms de son invention à toutes les choses qu’il ne trouveroit pas bien nommées, et l’on lui dit, pour l’y convier, que cela feroit voler son nom par toute la France encore davantage qu’il ne faisoit, à cause que chacun seroit fort aise de sçavoir l’auteur de ces nouveautés, desquelles l’on ne parleroit jamais sans parler de lui. Francion s’en excusa pour l’heure, et dit que possible, en quelque grande assemblée de braves qu’il seroit, il seroit entièrement résolu de cela. En outre, il jura que, dès qu’il auroit le loisir, il composeroit un livre de la pratique des plus mignards jeux de l’amour.

Cet entretien fini, plusieurs hommes et plusieurs femmes, qui ne désiroient pas de coucher au château de Raymond, prirent congé de lui, et s’en retournèrent en leur logis. Ceux qui demeurèrent se retirèrent bientôt deux à deux dedans les chambres : Francion fut avec Laurette, Raymond fut avec Hélène, et les autres avec celles qui leur plaisoient davantage. Je n’entreprends pas ici de raconter leurs plaisirs infinis, ce seroit un dessein dont je ne verrois jamais l’accomplissement.

Le lendemain et six jours suivans, ils se donnèrent tout le bon temps que l’on se peut imaginer. Mais Francion, ayant regardé, en un instant qu’il s’étoit séparé de Laurette, le portrait de Nays, que Raymond lui avoit laissé, mit son esprit en inquiétude. Il se souvint de s’enquérir de Dorini où il avoit fait une si belle acquisition, et si ce visage parfait étoit une fantaisie du peintre ou une imitation de quelque ouvrage de nature. Dorini lui apprit que c’étoit le portrait d’une des plus belles dames de l’Italie, qui étoit encore vivante ; et il poursuivit ainsi son propos : Il y a sur les confins de la Romanie une jeune dame appelée Nays, veuve depuis un an d’un brave marquis qui n’a été que six mois en mariage avec elle ; vous pouvez bien croire que ses perfections et ses richesses ne la laissent pas manquer de serviteur. Elle en a acquis un si grand nombre, que l’on peut dire qu’elle en a à revendre, à prêter et à donner. Pas un de tous ceux qui la courtisent n’a sçu encore obtenir d’elle aucune faveur remarquable. Entre tous les Italiens, il n’y avoit que son défunt qu’elle pût aimer. Son inclination la porte à chérir les François ; si bien qu’ayant vu le portrait d’un jeune seigneur de ce pays-ci, nommé Floriandre, qui avoit les traits du visage fort beaux, elle eut pour lui toute la passion qu’elle eût sçu avoir si elle eût vu sa vraie personne ; parce que même l’on lui avoit fait un ample récit de sa vertu, de sa belle humeur et de toutes les gentillesses de son esprit. Pour trouver du remède en son mal, elle me le découvrit librement, comme à son bon parent et ami. Je lui donnai bon courage et bonne espérance, et, suivant mon conseil, elle se fit peindre au tableau que vous avez, afin de le faire porter à Floriandre, pour le convier à la rechercher en mariage. Il y avoit longtemps que j’avois envie de voir ce royaume-ci : voilà pourquoi je m’offris librement à la servir en cette affaire, où personne ne la pouvoit mieux secourir que moi. Dès que j’ai été arrivé à la cour, je m’y suis donné la connoissance de mon homme, que j’ai trouvé d’une humeur fort douce et fort sujette à l’amour, ce qui m’assuroit que je gagnerois aisément sa bonne volonté pour Nays. Je m’étois délibéré de lui conter ses richesses et la noblesse de sa race, après lui avoir montré sa beauté, et de lui dire l’extrême affection qu’elle avoit conçue pour lui, malgré leur grand éloignement. Mais je changeai un peu de dessein, voyant qu’il lui prit une certaine petite indisposition pour laquelle les médecins lui conseilloient de s’en aller boire de certaines eaux qui sont en un village sur le tiers du chemin de notre pays. Je mandai à ma parente qu’elle cherchât la commodité de s’y en venir, parce qu’elle auroit là bon moyen de l’attirer dans ses filets : je ne sçais si elle se sera mise en devoir de s’y trouver ; mais, si elle le fait, elle y perdra ses peines, parce que Floriandre est mort depuis quelque temps. Je lui en ai écrit des nouvelles ; c’est à sçavoir si elle les recevra, et si elle ne sera point partie lorsqu’elles seront à sa demeure ordinaire. Il faudra que je m’en retourne bientôt pour l’aller consoler. Ah ! je vous assure, dit alors Francion, que je veux l’aller trouver en quelque lieu qu’elle puisse être : une si rare beauté mérite bien que je fasse un voyage pour la voir ; j’ai toujours aimé toutes les femmes aimables que j’ai vues, et celles dont j’ai ouï seulement parler. Il ne faut pas maintenant que je déroge à ma louable humeur. Au reste, il y a longtemps que j’ai désir de voir l’Italie, ce beau jardin du monde ; j’aurai une belle occasion d’y voyager. Premièrement, je m’en irai aux eaux pour tâcher d’y rencontrer Nays ; et vous, Dorini, ne voulez-vous pas prendre ce même-chemin avec moi ? Si vous pensez trouver Nays aux eaux, répondit Dorini, il faut que vous partiez dès demain et que vous fassiez une extrême diligence. Or je voudrois bien demeurer ici un mois ou deux avec Raymond, pour quelque dessein que j’ai ; c’est pourquoi je ne sçaurois vous accompagner : je vous retrouverai à Rome, où vous vous en retournerez avec Nays, qui sera sans doute éprise de votre mérite aussitôt qu’elle vous aura vu. Au reste, n’étoit qu’elle a le portrait de son défunt amant, je vous conseillerois de prendre son nom pour quelque peu de jours, au commencement que vous seriez avec elle. Je ne pourrois pas me résoudre à cela, repartit Francion ; car il me semble que, de se donner le nom d’un autre, c’est confesser que l’on n’a rien en soi de si recommandable que celui-là.

Raymond, oyant ce devis, dit qu’il vouloit aller aussi en Italie, vu qu’il s’ennuyoit en France et qu’il ne se plaisoit point à la cour ; mais, quelque affaire le retenant pour quelques jours, il se délibéra de ne point partir qu’avec Dorini.

Le voyage étant ainsi résolu, Francion, dès l’heure même, donna charge à un homme de Raymond de remener Collinet à Clérante et de lui bailler des lettres de sa part, par lesquelles il lui mandoit qu’il s’en alloit un peu se divertir dans les pays étrangers, selon les souhaits qu’il lui avoit autrefois ouï faire. Il écrivit aussi à sa mère, pour lui faire sçavoir qu’il avoit pris cette résolution.

Quelqu’un lui demanda s’il n’avoit point de regret de quitter Laurette ; il répondit que la proie étoit à sa merci, qu’il en avoit joui tant qu’il avoit voulu, et qu’il falloit songer à en pourchasser d’autres.

L’on étoit sur ces propos, lorsque, par les fenêtres d’une chambre, l’on vit entrer un vieillard dans le château, monté sur une méchante haridelle qui ne valoit plus rien au labourage, où elle avoit usé sa première vigueur. Celui qui la montoit avoit un manteau noir attaché avec une aiguillette au-dessous du col, portoit de belles guêtres à la moderne, et avoit un antique braquemard[6] à son côté. Cet honorable personnage étoit Valentin, qui, voyant que sa femme mettoit tant à revenir de son pèlerinage, ne sçavoit bonnement ce qu’il en devoit penser, et avoit été la chercher en beaucoup d’endroits, jusques à tant qu’un maudit manant, qui avoit apporté de la volaille chez Raymond, lui eut appris qu’il l’y avoit vue.

Quand il fut entré dans la cour, il vit Laurette qui étoit sur une porte avec Thérèse : incontinent il descendit de cheval, mais ce ne fut pas avec peu de peine ; et sa femme, l’apercevant, prit sa compagne par la main et s’en alla s’enfermer dans une chambre. Il la poursuivit de furie jusque-là ; et, trouvant visage de bois, il commence à vomir son fiel par injures : Quel diantre de pèlerinage as-tu fait ? ce dit-il ; hé ! chienne, l’on m’a averti de la bonne vie que tu mènes céans ; par la morbieu ! si je te tiens une fois, je te punirai comme il faut : tu as ici goûté à cœœur saoûl des plaisirs avec les hommes, et je m’assure qu’il n’y a pas jusqu’aux palefreniers qui ne t’aient passé par-dessus le ventre. Mais désormais je te ferai jeûner, malgré que tu en aies, et tu n’auras plus de moi ta pitance ordinaire. Comment ! tu es cause que l’on ne fait plus d’état de moi ; chacun m’appelle un sot et un janin, et dit que je n’ai point de courage de t’endurer tant de fredaines : bref, je suis entièrement déshonoré. Ah ! mon Dieu, quelle injustice, que l’honneur d’un homme dépende du devant de sa femme ! tu en payeras les pots cassés, je t’en réponds ! Raymond et, quelques autres accoururent au bruit qu’il faisoit ; et, voyant que Laurette ne parloit en façon quelconque, lui dirent qu’elle n’étoit pas au château assurément, et qu’il avoit eu quelque illusion. Après cela, ils firent tant, qu’ils l’emmenèrent tout au fond du jardin, où ils le forcèrent de jouer une petite partie aux quilles ; puis ils lui firent avaler sa tristesse avec plusieurs verres de vin, en goûtant dessous une treille. Notez qu’en jouant et en goûtant il n’ôta point son manteau ni son épée : il croyoit qu’il ne se falloit point désarmer pour tenir sa gravité devant cette noblesse. Or il étoit très-agréable à voir en cet équipage, car il s’étoit contenté de mettre son écharpe à son col, comme un collier d’ordre, sans y passer le bras gauche ; tellement que l’épée lui revenoit toujours sur le devant et l’importunoit fort. Il ne faisoit autre chose que la repousser en arrière et retrousser son manteau, qui ne lui apportoit pas moins d’incommodité. Le goûter fini, il s’entretailloit à tous coups avec ses éperons en marchant, et c’étoit un grand hasard si l’on ne le voyoit tomber à chaque moment. Raymond le voulut ramener au château ; mais, comme il n’alloit pas avec tant de facilité qu’auparavant, parce qu’il avoit trop bu, quand il fut à la porte, jamais il ne put passer : son épée, qui lui pendoit au col en travers, se rencontroit aux deux côtés de l’entrée ; si bien qu’il étoit là arrêté comme d’une barre. Il se retiroit quelquefois, et puis il poussoit de toute sa force ; mais tout ce qu’il avançoit, c’étoit qu’il la faisoit un peu ployer. Hoy ! disoit-il, je pense qu’il y a ici de l’enchantement : je ne sçaurois du tout passer. Les gentilshommes, qui ouïrent ceci, en reçurent un plaisir non pareil, et le laissèrent faire ; mais enfin l’épée, allant de côté, ne lui empêcha plus le passage. Il suivit donc tous les autres, et, pour s’excuser, il leur dit : Je ne suis pas grand guerrier, messieurs ; ainsi, comme vous voyez, je n’entends rien à porter tout ce fer-ci autour de moi. Il a fallu, quand je suis parti, que ma servante m’ait aidé à le mettre ; elle s’y entendoit mieux que je ne fais ; aussi n’ai-je guère accoutumé de m’en servir, et ces éperons que vous me voyez étoient dans un grenier à s’enrouiller parmi les chiffons : au lieu de les mettre aux talons, je les avois mis au bout de mes pieds, où ils me sembloient bien à propos, quoique l’on me dît que ce n’étoit pas la mode ; car, ce disois-je, quand je veux bailler un coup de pied, n’est-ce pas en devant que je frappe ? Ce sont les chevaux, qui frappent en derrière ; pour moi, je n’ai point de force au talon : ne piquerai-je pas bien mieux ma bête, mettant les éperons au bout de mes pieds ? Nonobstant ces raisons, ma servante me les a fait mettre comme vous voyez : s’ils sont bien, je m’en rapporte à vous autres ; pour mon épée, je l’ai mise comme il a plu à la fortune, et du reste de même.

Ce bon Gaulois, ayant fait ce plaisant discours, fut conduit dans la salle, où l’on le vouloit encore retenir un peu, parce que, pendant tout ceci, Francion, ayant dit adieu à sa Laurette, avoit commandé au cocher d’atteler six chevaux au carrosse et de la ramener promptement chez elle avec Agathe, afin que son mari l’y trouvât quand il seroit de retour. Valentin, ayant pris congé de la compagnie, s’y en retourna, et ne rencontra pas le carrosse en son chemin, parce qu’en revenant il prenoit une autre voie. La belle s’étoit mise au lit. et feignoit d’être malade. Dès qu’il lui eut dit qu’il y avoit trois jours qu’il étoit sorti de la maison pour l’aller chercher, elle lui assura qu’il y en avoit plus de deux qu’elle étoit revenue, de sorte qu’il apaisa sa colère, et crut qu’il ne l’avoit point vue au château de Raymond.

Tandis Francion songea à se préparer à la départie ; et, après avoir témoigné le regret qu’il avoit de ce qu’il falloit qu’il fût quelque temps séparé de Raymond, il prit le lendemain congé de lui dès le matin, et s’en alla avec tout son • train, qu’il avoit renforcé à l’aide de ce bon ami, et qui consistoit en un valet de chambre, trois laquais et quelque palefrenier.

Lorsqu’il arrivoit aux hôtelleries, il n’avoit point d’autre entretien que de contempler le portrait de celle qui étoit cause de son voyage. Quelquefois même, étant sur les champs, il le tiroit de sa pochette, et, en cheminant, ne laissoit pas de le regarder. À toutes heures il lui rendoit hommage, et lui faisoit sacrifice d’un nombre infini de soupirs et de larmes. Le premier jour, il ne lui arriva aucune aventure ; mais, le second, il lui en arriva une qui mérite bien d’être récitée.

Sur le midi, il se rencontra dans un certain village, où il résolut de prendre son repas. Il entre dans la meilleure taverne, et, cependant que l’on met ses chevaux à l’écurie, il va regarder à la cuisine ce qu’il y a de bon à manger ; il la trouve assez bien garnie de ce qui pouvoit apaiser sa faim, mais il n’y voit personne à qui il puisse parler : seulement il entend quelque bruit que l’on fait à la chambre de dessus ; et, pour sçavoir ce que c’est, il y monte incontinent. La porte lui étant ouverte, il vit un homme sur un lit, n’ayant le corps couvert que d’un drap, lequel disoit beaucoup d’injures à une femme qui étoit assise plus loin dessus un coffre. Sa colère étoit si grande, qu’à l’instant même il se leva tout nu comme il étoit pour l’aller frapper d’un bâton qu’il avoit pris auprès de soi. Francion, qui ne sçavoit point si la cause de son courroux étoit juste, l’arrête et le contraint de se remettre au lit : Ah ! monsieur, lui dit cet homme, donnez-moi du secours contre mes ennemis : j’ai une femme pire qu’un dragon, laquelle est si vilaine, qu’elle ose bien s’adonner à ses saletés devant mes yeux. Monsieur, dit la femme en se tournant vers Francion, sortons d’ici vitement, je vous prie ; j’ai si grand’peur que je n’y sçaurois plus demeurer ; ce n’est point mon mari qui parle, c’est quelque malin esprit qui est entré dans son corps au lieu de son âme, qui en est sortie il y a plus de six heures. Ah ! dit le mari, vit-on jamais une plus grande méchanceté ? Elle veut faire accroire que je suis mort afin d’avoir mon bien et se donner du bon temps avec son ribaud. Alors il sortit d’une chambre voisine un jeune homme d’assez bonne façon et une femme déjà chenue, qui dirent tout résolûment que le tavernier étoit mort, et qu’il le falloit ensevelir. Comment ! ruffien, dit-il au jeune homme, es-tu bien si osé que de te montrer à moi ? Va, va, je vivrai encore assez longtemps pour te voir pendre quelque jour ; car tu seras puni, je te jure : tu as commis une plus grande faute que si tu avois voulu m’assassiner avec un couteau ; car tu as voulu m’ensevelir tout en vie : en outre tu es un adultère, qui as souillé mon lit avec cette louve. Cette dispute semblant fort grande à Francion, il en voulut sçavoir l’origine, et, ayant fait taire ceux qui crioient, il pria le tavernier qu’il lui contât son fait ; voici ce qu’il lui dit :

Monsieur, il y peut avoir trois ans que je me mariai à cette diablesse que vous voyez : il eût mieux valu pour moi que je me fusse précipité dans la rivière ; car, depuis que je suis avec elle, je n’ai pas eu un moment de repos : elle me fait ordinairement des querelles sur la pointe d’une aiguille, et crie si fort, qu’une fois, n’osant sortir à la rue à cause d’une grosse pluie qui tomboit, je fus contraint de boucher mes oreilles avec des bossettes, et je ne sçais quel bandage que je mis à l’entour de ma tête, afin qu’au moins je ne l’entendisse point, puisqu’il me falloit demeurer là. Aussitôt, elle reconnut ma finesse, et, voulant que j’ouïsse les injures qu’elle me disoit, elle se jeta dessus ma fripperie, et n’eut point de cesse qu’elle ne m’eût désembéguiné ; puis, approchant sa bouche de mes oreilles, elle cria dedans si fort, que huit jours après j’en demeurai tout hébété. Mais tout ceci n’est que jeu ; voyez comme elle est effrontée. Elle me vit une fois parler à une jeune fille de ce village ; aussitôt elle songe à la malice, et, prenant le soir un couteau en se couchant, elle dit que, par la merci Dieu, elle me vouloit châtrer, pour m’empêcher d’aller faire des enfans à d’autre qu’elle. À cette heure-là, j’étois en une humeur fort douce et fort patiente : Ne faites rien, m’amie, en votre premier mouvement, lui dis-je avec un souris, vous vous en repentiriez après. Ne te soucie point, vilain, me dit-elle, je n’ai que faire de toi, je ne chômerai point d’homme, j’en trouverai assez d’autres plus vigoureux. Dites-moi, monsieur, si vous ouïtes jamais parler d’une telle impudence ? Cependant je le souffris sans la frapper, et je pense que, si sa colère ne se fût point apaisée, j’eusse aussi enduré qu’elle m’eût rendu eunuque. La menace qu’elle m’avoit plusieurs fois faite de prendre un ami fut exécutée : elle choisit ce jeune galoureau-ci[7] pour la servir à couvert. Mais, bon Dieu, fut-il jamais une misère pareille ! je porte bien la folle enchère de tout. Au lieu que les amoureux ont accoutumé de donner quelque chose à leurs dames, celui-ci, qui n’est qu’un gueux, voulut que ma femme lui fît beaucoup de présens pour le payer du plaisir qu’elle prenoit avec lui. Elle lui baille de quoi se nourrir et de quoi se vêtir ; j’ai même remarqué plusieurs fois dessus lui de mes vieilles besognes. S’il y a dans ma cuisine quelque bon morceau que je garde pour mes hôtes, le galant en refait son nez, comme s’il falloit que je lui donnasse du salaire pour avoir fourbi cette gaupe, et que je l’en payasse ainsi qu’un manouvrier qui viendroit ici travailler à la tâche ou à la journée pour faire quelque besogne nécessaire à la maison. Lorsque j’eus quelque doute qu’il la voyoit trop familièrement, j’en voulus être fait certain, et, ayant fait semblant de m’en aller bien loin aux champs, je revins secrètement par notre porte de derrière : je me fourrai dans un privé qui est ici contre, ayant sçu qu’ils étoient ensemble en ce lieu-ci ; j’entendois la plupart de leurs propos, qui petit à petit se rendoient plus amoureux et commençoient à me déplaire grandement. J’en eusse bien oui davantage, pour être entièrement satisfait ; mais il m’avint un grand malheur : une défluxion qui m’étoit tombée sur le poumon m’avoit rendu si enrhumé, qu’il falloit à tous coups que je toussasse, comme si j’eusse avalé un boisseau de plumes. Il m’en prit une envie si grande, que je ne sçavois comment faire, sinon que je retenois mon vent le plus qu’il m’étoit possible. Enfin, je m’avisai qu’il falloit que je passasse ma tête par le trou du privé, pour tousser dedans, et que l’on ne m’entendroit pas. Quand je l’eus mise dans ce gouffre, je toussai plus de huit fois du profond de l’estomac tout à mon aise, et je m’efforçai de tousser encore d’autres fois, afin de jeter mes flegmes dehors tout d’un coup ; car j’étois fort pituiteux (c’est un mot que m’a appris notre apothicaire). Il faut que je vous dise, en passant, que je prenois du plaisir à cela ; car ma voix résonnoit en ces lieux souterrains, et, encore qu’elle allât frapper en un lieu bien mol, je ne laissois pas d’entendre un écho aussi bien qu’auprès de la montagne qui est à un quart de lieue d’ici. Mais, ô l’accident sinistre ! quand je pensai retirer ma tête du trou, il me fut impossible. Elle n’y étoit entrée qu’à force, il n’y avoit pas de moyen qu’elle en ressortît ; mon menton l’arrêtoit ainsi qu’un crochet, et j’étois là comme à la gêne. Ah ! que si quelqu’un fût entré alors, il m’eût bien fait du mal, auparavant que j’eusse pu me défendre ! Que ce seroit une belle invention, de mettre ainsi les malfaiteurs, pour leur bailler le fouet ! Je tirai de toute ma force ; mais, au lieu de ravoir ma tête, les secousses que je donnai furent si grandes que j’arrachai le siége hors de sa place ; car cette maison-ci est vieille, et tout y est à demi rompu. Ainsi j’étois à moitié en liberté, et au moins n’étois-je plus contraint de demeurer attaché en un lieu ; mais je portois ma prison avec moi. Je tâchai encore d’ôter cette planche d’autour de mon col avec mes mains, mais je n’en pus venir à bout, et j’avois quasi envie de rire de me voir si bien paré avec cette nouvelle façon de fraise à l’espagnole. Toutefois j’avois bien peur que ma mauvaise femme ne me trouvât en cet état ; elle se fût bien moquée de moi. Voyant donc que je ne pouvois me délivrer moi seul, mon recours fut de sortir vitement de céans sans faire du bruit, et de m’en aller jusque chez mon compère le menuisier, qui demeure au bout de notre rue, afin de faire scier cette planche. Je fus si fortuné, que je rencontrai des villageois dans la rue, qui se mirent à courir après moi comme après un fol, et ne me laissèrent point que je ne fusse au lieu où je voulois aller. Ce fut là que je fus délivré de mon carcan ; mais on ne laissa pas de publier ceci par tout ce pays, car mon compère ne fut pas secret, tellement que les enfans en vont aujourd’hui à la moutarde[8]. Ce qui me fâchoit le plus étoit que je n’avois pas entendu la fin des discours de mon ribaud, et que je ne sçavois s’il me faisoit cocu ou non : mais je n’en fus que trop assuré une autre fois, revenant des champs ; je le trouvai ici avec sa vilaine, comme il lui léchoit le mourveau : Dieu sçait quel crèvecœœur j’en eus ; j’arrêtai mon ruffien lorsqu’il s’en alloit, et lui dis : Par la morgoy, que viens-tu faire céans ? Que je ne t’y retrouve plus, autrement je te déchiquetterai plus menu que chair à pâté : je me doute que tu viens ici voir ma femme ; la penses-tu mieux contenter que moi ? Çà, çà, fais exhibition dessus cette assiette ; voyons qui est celui qui a été le mieux parti par la nature. En disant cela, je lui montrai ce qu’il lui falloit montrer ; mais il n’osa en faire autant, sçachant bien que le droit n’étoit pas de son côté. Il s’en alla tout honteux hors de céans ; néanmoins il y revint plusieurs fois depuis, non pas tant en cachette que je n’en eusse connoissance. Un jour, je le trouvai couché avec ma femme sur ce même lit que vous voyez ; je me contentai de lui dire des injures, et le laissai encore aller sain et sauf. Oh ! que j’en ai eu de regret, quand j’y ai songé ! Je lui devois jeter son chapeau par les fenêtres, ou lui déchirer ses souliers. Mais quoi, je n’étois pas à moi en cet accident.

Toutes ces choses-ci me fâchèrent de telle sorte, que je : jurai à cette putain que je me laisserois mourir assurément avant que l’année se passât, afin de me délivrer de tant d’angoisses ; elle en devint encore plus méchante, ne souhaitant rien autre chose que de me voir sortir d’ici les pieds devant. Toutes les fois que nous nous querellions, elle me disoit : Eh ! Robin, que n’accomplis-tu ton serment ? que ne meurs-tu, pauvre sot ! vois-tu pas bien que tu es inutile au monde ? Les vignes ne laisseront pas de fleurir pour ton absence ; tu ne seras qu’à en perdre les fruits. L’année étoit déjà écoulée, lorsqu’elle a commencé à me faire meilleure chère que de coutume, prenant résolution, comme il est à présumer, de voir sans dire mot si je serois si fol que de me désespérer pour elle ; je connus son intention, et, pour sçavoir quelle affection elle me portoit, et ce qu’elle pourroit faire et dire, si j’étois mort, je me délibérai de le contrefaire.

À cela m’a servi beaucoup un mien cousin, qui, cependant que j’étois à son logis hier au soir, vint dire céans à ma femme qu’après avoir avalé je ne sçais quoi, que j’avois détrempé dans un verre avec du vin blanc, je m’étois jeté sur un lit, où je tirois à la fin. Cette nouvelle n’a point attendri son cœœur ; elle a répondu qu’elle avoit si grande envie de dormir, qu’elle ne pouvoit se relever sans se faire un grandissime tort. Voyant cela, nous avons attendu jusqu’à ce matin à mettre à fin notre entreprise. Il m’a apporté céans avec un de ses valets, et m’a mis sur ce lit-ci, où je me suis toujours tenu roide comme un trépassé. Voilà votre mari mort, ç’a-t-il dit à ma femme ; je suis fâché que vous n’avez été présente lorsqu’il a rendu l’âme ; vous eussiez sçu sa dernière volonté, et eussiez vu de quelle diligence j’ai tâché de l’assister. Hélas ! mon Dieu, est-il mort, le bonhomme ? lui a-t-elle répondu en gémissant, à grand’peine pourroit-on en rencontrer un qui l’égalât en douceur de naturel ! Contez-moi ce qu’il vous a dit étant proche de sa fin : ne me le celez point ; cela me servira de consolation. Vous vous trompez bien fort, lui a-t-il répliqué, cela vous servira de remords de conscience toute votre vie, si vous avez une âme pitoyable et soigneuse de son salut : mon bon cousin m’a dit que vous étiez cause de son trépas, et qu’il s’y laissoit aller comme à un refuge qui étoit suffisant de le garantir des ennuis qu’il enduroit en votre compagnie. Hélas ! que je suis malheureuse ! a-t-elle dit, quelle mauvaise chère lui ai-je faite ? Faut-il qu’il soit mort avec une rancune contre moi ! Il ne priera pas Dieu pour moi en l’autre monde. Sainte Marie ! nos voisins sçavent bien le bon traitement que je lui ai fait ; il y avoit plus d’un mois que nous n’avions eu de noise. Fili David[9] ! j’étois si prompte à exécuter tous ses commandemens que je pensai avant-hier me rompre le col en descendant les montées pour lui aller quérir son vin du coucher : hélas ! le pauvre homme, il n’a point bu depuis en ma compagnie, et n’y boira plus jamais.

Mon cousin lui a laissé achever ses doléances, et s’en est allé hors de céans, afin qu’elle fît sans fiction ce qui étoit de sa volonté. Dès qu’il a été dehors, elle a envoyé quérir cette femme que vous voyez, qui n’est pas meilleure qu’elle, et ensemble son adultère. Mon mari est mort, ma commère, lui a-t-elle dit. Eh bien, voilà bien de quoi pleurer, lui a-t-elle répondu ; êtes-vous folle ? Ne vous souvenez-vous plus des souhaits que vous avez faits si souvent ? Oui-da, ma bonne amie, a-t-elle répondu, mais que diroient les gens, si je ne pleurois point, puisque c’est la coutume de pleurer ? Pour moi, je m’en acquitte fort bien quand je veux, encore que j’aie tout sujet de rire ; je n’ai que faire de tenir des oignons dans un mouchoir, et de les approcher de mes yeux ; je ne désire point de louer des pleureurs, comme on fait aux bonnes villes. Après cela, ses larmes ont cessé de couler, s’il est ainsi qu’elle en ait jeté. Ma foi, il a bien fait de mourir, a-t-elle dit alors ; car je l’eusse fait bientôt ajourner pour ce faire, vu qu’il m’avoit donné promesse dès longtemps de déloger d’ici ; je m’imagine qu’il y eût été condamné, si nos juges sont équitables. Ne suis-je pas heureuse maintenant, tout ce qui est céans est à moi ? Il m’a donné tout, par son contrat de mariage. Je l’ai bien gagné, par saint Jean ! pour le mal que j’ai eu avec lui. Toute la nuit il demeuroit près de moi immobile comme une souche ; il y avoit une partie en son corps qui, à ce que je pense, étoit entièrement morte, et avoit été frappée du foudre. Consolez-vous donc, lui a reparti sa compagne, voilà votre ami qui vous rendra désormais la plus contente du monde. Là-dessus, parce que tous les rideaux de ce lit-ci étoient tirés, et que l’on ne me pouvoit voir, j’ai un peu haussé la tête par une petite ouverture qui étoit aux pieds ; j’ai vu que le galant embrassoit ma femme, et la baisoit. L’effort que je faisois en m’étendant ainsi a donné la sortie à un furieux pet, qui les a tous étonnés. Mon Dieu ! il n’est pas mort, ç’a dit ma femme, le voilà qui pette. Vous êtes bien sotte, a répondu sa commère ; pensez-vous que les personnes mortes ne puissent peter ? les choses qui n’ont jamais eu d’âme pettent bien ; ne sort-il pas toujours quelque bruit de tout ce qui s’éclate tant soit peu ? possible est-ce quelqu’un de ses os qui s’est disjoint, ou bien c’étoit un vent qui étoit encore dans son corps, et, ne trouvant pas le conduit tout ouvert, n’a pu sortir qu’avec violence. D’ailleurs, nous avons aussi sujet de croire que son corps, étant pesant comme il est, a fait craqueter cette couchette, qui est de bois fort tendre. Ah ! ce vilain, disoit ma femme, c’étoit toute sa délectation que de peter durant sa vie ; pensez-vous qu’il s’y plaît encore après sa mort ? Il avoit le vent à commandement, et le faisoit si bien souffler à sa fantaisie, que c’étoit dommage qu’il ne s’étoit fait nautonier. Le plus souvent il gageoit de faire des petarades en certain nombre, et les jetoit comme un tonnerre sans y manquer d’une seule ; c’étoit là son jeu ordinaire dans les compagnies, car il y gagnoit toujours beaucoup d’argent. Mais, ma bonne amie, que je ne le voie plus ; il le faut enterrer plus tôt que plus tard : çà, mettons-nous en besogne, nous gagnerons cinq ou six quarterons d’indulgences ; voici une aiguille et du fil.

Ayant dit cela, elle a tiré le rideau ; et, comme elle se penchoit pour me regarder, étant saison de jouer mon jeu, puisque j’avois reconnu le peu d’estime qu’elle faisoit de moi, j’ai levé mon bras et lui ai appliqué fermement ma main sur sa joue, si bien qu’elle a eu une excessive frayeur. Je ne suis pas encore mort, coquine ! lui ai-je dit ; et, si Dieu plaît[10], je te mettrai quelque jour en terre, quand ce ne seroit qu’à cause que tu désires malicieusement que je sorte de ce monde : le ciel, pour te faire enrager et te punir, permettra que j’y demeure longtemps. Alors ils se sont tous trois mis autour de moi ; et, ne voulant pas croire que je fusse vivant, parce qu’ils ne désiroient pas que je le fusse, ils n’ont pas laissé de me dépouiller et d’essayer de m’ensevelir dans ce drap. J’ai résisté tant que j’ai pu, criant au meurtre et à l’aide, et leur disant que je n’étois point mort. Je pense qu’ils avoient envie de m’étrangler et de m’étouffer, et qu’ils l’eussent fait, si de votre grâce vous ne fussiez venu à ma rescousse, étant je crois appelé par mes cris. Or, monsieur, je vous supplie de m’assister, voyant la justice de ma cause ; empêchez que l’on ne me persécute, comme l’on a fait auparavant votre venue, et soyez le protecteur des misérables.

Quand il eut ainsi achevé de parler, Francion, qui avoit connu son bon droit, voulut mettre la paix partout : le ruffien et celle qui l’accompagnoit s’en allèrent cependant, craignant la touche : la femme, voyant que le gentilhomme qui étoit chez elle y désiroit dîner, s’en alla à la cuisine, toute honteuse et fâchée, mettre ordre aux sauces. Tandis le mari se vêtit, se tenant toujours près de Francion, avec lequel il discourut de plusieurs choses. Après le dîner, Francion fit approcher sa femme, et leur dit à tous deux qu’il falloit qu’ils fissent un perdurable accord. Le mari, qui ne demandoit qu’amour et simplesse, y consentit bientôt, et la femme en fit de même, y étant contrainte par la nécessité et ne pouvant plus faire l’enragée. Je veux donc, dit Francion, que tout à cette heure Robin me montre s’il n’est pas assez valeureux pour contenter sa femme sans qu’elle aille à la €Cour des aides[11].

Belles dames, qui ne pouvez sans rougir ouïr parler des choses que vous aimez le mieux, je sçais bien que, si vous jetez les yeux ici et en beaucoup d’autres endroits de ce livre, vous le quitterez aussitôt et m’aurez par aventure en haine, ou vous le feindrez à tout le moins, pour faire les chastes et les retirées. Néanmoins, j’aime tant la vérité, que, malgré votre fâcheuse humeur, je ne veux rien celer, et principalement de ce qui profite plus étant divulgué qu’étant passé sous silence.

Robin, après quelques résistances, s’accorda donc au désir de Francion, étant fort aise d’avoir les yeux d’un si grand personnage pour témoins irréprochables des preuves de sa vaillance ; mais sa femme faisoit la honteuse et disoit qu’elle mourroit plutôt que d’endurer que l’on lui fît une si vilaine •chose devant les gens. Eh quoi ! dit Francion, ne sçait-on pas bien ce que vous faites étant ensemble ? le pensez-vous celer ? à quoi cela vous peut-il servir ? quand je vous l’aurois vu faire et que je serois le plus grand bavard de la terre, je ne sçaurois dire autre chose, sinon que vous l’avez fait. Or cela n’est pas nouveau : dès maintenant le puis-je pas dire, puisque c’est la vérité ? Outre cela, pensez-vous que je ne sois pas aussi capable de juger de cette matière que les chirurgiens, et que je ne fasse pas un jugement si équitable que vous ne serez point en peine d’aller à l’officialité, où vous emploieriez beaucoup de peine et d’argent[12] ? Nonobstant toutes ces raisons, l’hôtesse demeura en son opiniâtreté première, et Francion, poursuivant, lui dit que, si elle ne se le laissoit faire, il commanderoit à tous ses gens de la tenir les uns après les autres par les bras, tandis que Robin accompliroit son désir. Et, de fait, il la prit lui-même et la jeta sur un lit, puis il commanda à Robin de commencer l’affaire. Il se montra fort prompt à obéir, après que le chevalier eut chassé ses serviteurs et fut demeuré seul dans la chambre. Mais l’on dit qu’aussitôt Francion lui fit faire suspension d’armes, et voulut voir s’il étoit bien fourni de tout ce qui lui étoit nécessaire. Les médisans assurent qu’après cela il leur fit recommencer le duel et leur donna des préceptes d’amour. Vous n’en croirez que ce qu’il vous plaira : il vous suffit d’apprendre qu’il jugea qu’ils n’avoient point de sujet de se mécontenter l’un de l’autre, sans que je vous parle de l’érection, de l’intromission et de l’éjaculation, qui sont des mots qui sentent plutôt la cour d’Église que la cour du Louvre. L’hôtesse avoit une sœœur à marier, et l’on alloit chantant par le village qu’il falloit qu’elle prît un mari à l’épreuve, puisque celle-ci y avoit été trompée. Mais il ne falloit point prendre garde à toute cette médisance.

Voilà tout ce que nous avions à dire de libre dans ce livre-ci : êtes-vous fâché de l’avoir vu, messieurs les lecteurs ? Les contes que l’on y trouve ne sont point si méchans, qu’ils soient faits à dessein de vous enseigner le vice : au contraire, nous avons dessein de vous le faire haïr, en vous mettant devant les yeux le mauvais succès des vicieuses entreprises. En tout cas, l’on sçait bien que ceci n’est pas fait pour servir de méditation à un religieux, mais pour apprendre à vivre à ceux qui sont dans le monde, où tous les jours l’on est forcé d’entendre beaucoup d’autres choses : car quels forfaits ne viennent point à la connoissance des gens de justice, et comment peut-on empêcher que l’on n’en parle dans toutes les compagnies ? Que si mes excuses ne servent de rien et que vous ne trouviez rien dans ce livre qui vous plaise, qui que vous soyez, lecteurs, ne le lisez pas deux fois ; aussi bien n’est-ce pas pour vous que je l’ai fait, mais pour mon plaisir particulier. Ne l’achetez point si vous ne voulez, puisque personne ne vous y force. Que si vous l’avez et qu’il vous déplaise entièrement, jetez-le au feu ; et, s’il n’y en a qu’une partie désagréable, déchirez-la ou l’effacez, et faites votre profit du reste. Que si quelques mots seulement vous sont à contre-cœœur, je vous donne la licence d’en écrire d’autres au-dessus, tels qu’il vous plaira, et je les approuverai. Je pense qu’il y a fort peu d’auteurs qui vous disent ceci, et encore moins qui le veulent ; mais ils sont tous aussi trop orgueilleux et s’attachent à des vanités impertinentes. Pour moi, je me veux donner carrière et me réjouir, sans avoir autre soin. Réjouissez-vous après, si vous pouvez, à mon imitation. Mais poursuivons donc maintenant nos narrations agréables.

Après que Francion eut remis d’accord son hôte et son hôtesse, il descendit en bas, où ils le suivirent pour être payés de son écot. Ils comptèrent la dépense qu’il avoit faite, et tout aussitôt il leur en bailla l’argent. De surplus, il leur fit don de deux ou trois pistoles, pour les convier à se souvenir de lui et apaiser toutes leurs vieilles inimitiés en sa considération ; et il leur promit que quelque jour il leur feroit encore quelque présent s’il étoit averti qu’ils ne retournassent point à leur mauvais ménage. En contre-échange, il les menaça que, s’il pouvoit découvrir qu’ils eussent par après quelque castille ensemble, il reviendroit les châtier rigoureusement. L’on dit que ses remontrances eurent beaucoup d’efficace, et que, depuis, ils ont toujours vécu en bonne paix et en ont eu un enfant.

Un certain homme, qui venoit de dîner à la taverne, ayant vu les largesses de Francion, l’eut en grand respect. Le voyant monter à cheval, il monta aussi sur le sien, sçachant qu’il prenoit un même chemin que lui, et s’offrit à l’accompagner. Le premier discours qu’il lui tint fut une louange qu’il donna à sa libéralité ; de ce propos-là il tomba sur celui de l’avarice, de laquelle il disoit qu’il ne pouvoit fournir d’exemples plus remarquables qu’un gentilhomme qui demeuroit à un village, où ils iroient au gîte le lendemain. C’est le plus taquin personnage que la terre ait jamais porté, disoit-il en continuant ; ses sujets sont bien malheureux d’avoir un tel seigneur que lui ; il les pille en mille façons. L’année passée il fit accroire qu’il avoit envie d’aller à la guerre, pour le service du roi, et il fallut que ces pauvres gens lui donnassent deux bons chevaux : toutefois il n’y alla point, et fut seulement un mois à la cour. Il leur eût envoyé des gendarmes de la compagnie de quelqu’un de ses amis, pour assouvir la mauvaise volonté qu’il a contre eux, n’eût été que, songeant à son profit, il aimoit mieux les voler lui-même, et eût été marri que l’on les eût rendus si pauvres qu’il n’eût plus eu de quoi rapiner. À peine pourriez-vous croire combien il les bat et leur fait coûter d’argent, lorsqu’ils ont ramassé quelques buchettes qui se trouvent autour de son bois. Quand il a des ouvriers à la journée, il retarde à sa volonté un horloge de sa maison ; et les fait pour le moins travailler deux heures plus qu’ils n’ont de coutume autre part. Il nourrit tous ses serviteurs le plus mesquinement du monde. Si l’on met cuire des pois ou des lentilles, il les compte un à un, et il a appris la géométrie tout exprès, afin que le compas lui serve à mesurer le pain, pour sçavoir combien l’on en mange. On dit qu’il plaint[13] l’eau aux oiseaux que nourrit sa fille, et, quand on en a tiré un seau du puits pour rincer les verres, il a envie après de la faire rejeter dedans, de crainte qu’elle ne faille. Jamais personne ne s’est pu vanter d’avoir banqueté chez lui. Lorsque ses amis (s’il est ainsi qu’il en ait) le viennent voir par la porte de devant, de peur d’être contraint de les recevoir, il sort par la porte de derrière, et s’en va se promener dans les lieux écartés, où il est impossible de le trouver. Ainsi il fait en sorte que sa dépense de bouche va toujours d’un même train : et, pour ses valets, il ne les prend que de complexion flegmatique et mélancolique, à cause que ceux qui sont d’humeur colérique mangent trop. Une fois un cuisinier s’étoit loué chez lui, mais il lui demanda bientôt son congé, disant que, s’il demeuroit plus longtemps en sa maison, il oublieroit son métier. Cet avare, voyant ses enfans devenir grands, s’en plaignoit un jour, au contraire de tous les autres hommes, qui sont fort aises de la croissance des leurs, parce qu’ils espèrent d’en avoir bientôt un parfait contentement, les voyant mariés, ou pourvus de quelque éminente qualité, ou remplis de quelque signalée vertu. Sa raison étoit que désormais il faudroit beaucoup d’étoffe pour les habiller. Quant à lui, jamais il ne s’habille que les fêtes et les dimanches, qu’il va paroître dans l’église de son village ; encore met-il une chiquenille[14] de toile par-dessus ses vêtemens, dès qu’il est à la maison ; et si à peine ose-t-il se remuer, tant il a peur de les user en quelque endroit. L’on dit que les plus beaux habits qu’il ait, ce sont ceux de son aïeul, par lesquels il se plaît à être quelquefois reconnu, et les conserve soigneusement, faisant état de les léguer à ses descendans avec sa bénédiction. Pour les jours ouvriers, il ne se couvre que de haillons. Il me semble, dit Francion, que vous avez appelé ce personnage gentilhomme ; croyez-vous en bonne foi qu’il mérite ce titre, puisqu’il vit d’une si vilaine sorte ? Un des principaux ornemens de la noblesse, c’est la libéralité. Monsieur, répondit celui qui l’accompagnoit, je reconnois que j’ai failli de l’avoir nommé gentilhomme, encore qu’il ait plusieurs seigneuries ; car même il ne l’est pas d’extraction. Son père étoit un des plus grands usuriers de la France, et ne s’adonnoit qu’à bailler de damnables avis au Conseil et à prendre quelques partis. Néanmoins les enfans de celui-ci, qui sont un garçon et une fille, l’un de l’âge de vingt ans, l’autre de dix-huit, ne tiennent en rien du monde des humeurs de leur race. Ils ont des âmes assez généreuses. C’est dommage qu’ils n’ont un père qui fît quelque chose pour leur avancement. La fille est fort belle, et ne manque pas d’attraits pour s’acquérir des amans ; mais que lui sert cela ? Pas un n’a la puissance de l’aborder pour l’entretenir ; elle est toujours auprès de sa mère, aussi chiche que le père, qui ne veut pas qu’elle aille aux grandes compagnies, d’autant qu’il coûteroit trop à la vêtir richement. Qui plus est, le seigneur du Buisson (qui est cet avaricieux de père) a si peur de débourser de l’argent, qu’il ne veut point ouïr parler de la marier. Le fils est captif tout de même, autant de gré que de force, à cause qu’il ne désire pas sortir et fréquenter les jeunes gens de sa sorte, n’ayant pas un grand train pour paroître, ni de l’argent pour fournir au jeu et à la débauche. Dernièrement aussi il joua un bon trait à son raquedenaze de père, qui étoit tombé malade, et ne pouvoit aller à la ville porter beaucoup d’argent qu’il devoit à un marchand, par qui tous les jours il étoit chicané. Il fut contraint de lui en donner la charge à son grand regret ; car à peine se fie-t-il à lui-même de ses biens. Le drôle, tenté de ce profitable métal qu’il manioit si peu souvent, se délibéra de le retenir à soi. Au lieu de le porter où l’on lui avoit commandé, il l’enterra emmi les champs, s’en alla vendre son cheval et son manteau, puis s’en retourna vers son père lui dire qu’il avoit rencontré des voleurs, qui lui avoient dérobé son argent et son manteau, et l’avoient démonté. Vous pouvez penser quelle fâcherie en eut du Buisson ; il ne sçavoit à qui s’en prendre ; enfin sa rage le porta à jeter toute la faute sur son fils, à le battre très-bien, après lui avoir dit qu’il étoit un coquin, qu’il étoit parti trop tard, et qu’il n’avoit pas pris le chemin ordinaire, où il eût pu rencontrer quelqu’un qui l’eût secouru. Il donna charge au prévôt des maréchaux, de s’enquérir des personnes qui l’avoient volé. Un archer, sçachant de quel poil et de quelle taille étoit son cheval, fit telle diligence qu’il le trouva, et le reconnut dans une certaine ville proche d’ici, comme l’on le menoit boire. Il le suivit jusqu’à un logis, où il demanda au maître qui c’étoit qui le lui avoit vendu. Il lui répondit que c’étoit un jeune homme, dont il ne sçavoit pas le nom ni la qualité ; mais que, s’il le rencontroit, il le reconnoîtroit fort bien. De mauvaise fortune le jeune du Buisson vint à passer par là, et le bourgeois dit incontinent à l’archer : Le voilà sans doute, mettez la main dessus lui. Gardez-vous bien de vous tromper, dit l’archer, car c’est là le fils de celui qui a perdu le cheval. C’est assurément lui qui me l’a vendu, repartit l’autre. L’archer se contenta de sçavoir ceci, et, alla redire à du Buisson, qui confronta le bourgeois à son fils. Il fut incontinent convaincu, et, craignant la fureur de son père, il sortit secrètement du château, puis s’en alla, pensez, querir son argent, avec lequel il s’est si bien éloigné d’ici que l’on ne l’y a point vu depuis : à la fin il faudra bien qu’il y revienne quand ce ne seroit que pour recueillir sa part de la succession du vieux avare, qui ne se gardera pas de mourir pour ses richesses. Ce qui vient de la flûte s’en retourne au son du tambour. Les biens mal acquis seront quelque jour infailliblement mal dépensés. Quand le jeune homme les aura en sa possession, il ne faut pas demander quel dégât il en fera : par là l’on pourra connoître quel plaisir il y a à mettre en un tas beaucoup d’écus, que l’on laisse à l’abandon lorsque l’on y pense le moins. Pour moi, je ne sçais lequel je dois blâmer, du père ou du fils ; tous deux ont manqué à leur devoir ; mais je ne puis nier que je ne connoisse bien que la faute vient premièrement du père, qui par sa chicheté a comme forcé son fils à lui ravir ce qu’il ne lui a pas voulu bailler de bon gré : Dieu a permis sans doute qu’il ait eu un enfant du naturel qu’il en a un, pour le punir de son avarice. Cela peut bien être, dit Francion, et je pense que le ciel m’a mis en terre pour l’en punir aussi. Je vous jure que je ne m’y épargnerai pas, ou mon esprit sera stérile en inventions. Dites-moi seulement si vous avez beaucoup de connoissance de lui. Oui, monsieur, répondit l’autre ; car je demeure dans une ferme à une lieue de son château, si bien que j’ai appris toute sa généalogie, et toutes ses façons de faire, d’un certain garçon qui l’a servi, lequel vient fort souvent chez moi. Contez-moi donc tout, sans rien oublier, repartit Francion : et sur cela celui qui l’accompagnoit dit ce qu’il en avoit ouï. En après Francion continua de cette sorte : Je lui en donnerai tout du long de l’aune, cela vaut fait : n’est-il pas ambitieux, pour comble de tous ses autres vices ? N’est-il pas fort aise que l’on croie qu’il est des plus nobles et des mieux apparentés ? Vous touchez au but, répondit l’autre, quand vous auriez mangé, un minot[15] de sel avec lui, vous ne le connoîtriez pas mieux que vous faites. Il veut à toute force que l’on l’estime gentilhomme, et il a bien baillé des coups de bâton autrefois à des manans, qui avoient dit qu’il ne l’étoit pas, et qu’il le falloit mettre à la taille. Oh ! le mauvais, dit Francion, ce n’est pas ainsi qu’il y faut aller : je le veux rendre noble, moi, et malgré qu’il en ait ; car je sçais bien que du commencement il n’approuvera pas ce que je ferai pour y parvenir.

En discourant ainsi ils arrivèrent près d’un petit bocage, au delà duquel ils entendirent du bruit, comme si quelques personnes en eussent violenté une autre. Notre aventurier, qui veut tout sçavoir, et qui veut punir tous les forfaits qu’il voit commettre, pique son cheval, étant suivi de ses gens, et aperçoit quatre grands marauds, qui tiennent au collet un jeune gentilhomme qu’ils ont démonté. Encore qu’il s’approchât d’eux, ils ne le quittoient point, et parce qu’il ne vouloit pas marcher vers l’endroit où ils avoient envie de le mener, ils le traînoient contre terre de toute leur force. Que voulez-vous faire à ce galant homme-là, pendards ? dit Francion. Ce n’est pas là votre affaire, répondit l’un ; sçachez seulement que notre procédure est approuvée de la justice. La justice, répond Francion, et qui est cette honnête demoiselle qui fait ainsi traiter les honnêtes gens ? Laissez-le là tout à cette heure, ou vous vous en repentirez. Monsieur, dit un autre, vous nous laisserez, s’il vous plaît, faire notre charge ; nous sommes officiers du roi : nous voulons mener cette homme-ci en prison pour ses dettes. N’est-ce que pour cela ? répondit Francion, et je vous jure qu’il n’y ira pas. Achevant ces paroles, il tira son épée, et tous ceux qui étoient avec lui en firent de même ; puis ils commencèrent à charger sur les sergens de si bonne fortune, qu’ils furent contraints de lâcher leur prise et de montrer les talons à leurs ennemis. Le voisin de l’avare, s’étant approché, dit à Francion : Monsieur, c’est ici le jeune du Buisson, que vous avez secouru. À la bonne heure, dit Francion, je suis fort aise d’avoir fait cette rencontre. Là-dessus le jeune gentilhomme le vint remercier avec des paroles où il montroit la bonté de son esprit ; ce qui le convia à lui faire un accueil très-favorable. Il lui demanda si c’étoit donc pour des dettes que l’on l’avoit voulu mener en prison. Du Buisson répondit que oui, et qu’à cause que son père ne lui donnoit point d’argent il avoit été forcé d’en emprunter d’un certain banquier, qui, ayant affaire de ses pièces, le poursuivoit vivement de le lui rendre. En parlant de ces choses-là, ils se trouvèrent à une petite ville, où ils avoient dessein de souper et de coucher. Il y avoit deux hommes qui buvoient dans l’hôtellerie où ils se rendirent : l’un, qui avoit le nez rouge comme une écrevisse, ayant regardé le jeune du Buisson, fit signe à son camarade : après cela ils se mirent à trinquer plus fort que devant, ayant quelques tranches de jambon pour inciter la soif. Çà, disoit l’un en tenant son verre, greffier de la geôle de mon estomac, apprêtez-vous à faire l’écroue de ce vaillant champion, que je vais mettre à couvert : voilà encore un verre de vin qui a élu son domicile en mon ventre, dit-il en buvant derechef. Compagnon, reprit-il, après avoir bu, je vous donne assignation devant le trône du dieu Bacchus, pour dire à quel sujet vous ne buvez pas en temps et lieu, quand vos amis vous en interpellent. Je n’y comparoîtrai pas, répondit l’autre, quand vous lèveriez un défaut, dont je fusse contraint de payer les dépens, et quand on me devroit après condamner par contumace ; j’en appellerai comme de juge incompétent, et je demanderai mon renvoi par-devant mon juge naturel et domiciliaire, comme en action pure personnelle. Il n’y a point d’apparence, dit le premier, je veux avoir acte bien délivré et bien signé du valet de céans, par lequel il soit certifié que j’ai bu davantage que toi. Voici une pinte, qui n’est pas, ce me semble, collationnée à l’original de celle de la ville, disoit l’autre ; elle est bien petite, ce me semble, et si le vin n’est guère bon. Je veux obtenir lettres patentes scellées du grand sceau, pour me faire relever de ce que j’ai tantôt consenti à en bailler six sols : il n’en vaut que quatre. Mais à propos, camarade, tu manges tout le pain que je coupe ; je m’en vais former complainte pour ce trouble, et te faire appeler en cas de saisine et de nouvelleté[16].

Ils firent plusieurs autres discours de même étoffe, que Francion entendit, et jura qu’il croyoit que c’étoient des sergens, vu la mine qu’ils en avoient et les termes praticiens qui sortoient à tous momens de leur bouche ; et qu’en outre il reconnut qu’ils en vouloient à du Buisson. Pour éprouver si cela étoit vrai, il le laisse seul dans une salle prochaine, et s’en va dehors avec tous ses gens, feignant qu’il avoit envie de voir quelques singularités de la ville ; aussitôt les sergens, qui avoient véritablement dessein d’emprisonner du Buisson, l’allèrent trouver ; et, lui ayant montré leur charge, se voulurent mettre à exercer leur office. Mais Francion et les siens, revenant incontinent, les empêchèrent de passer plus outre ; et, ayant fermé la porte sur eux, dirent qu’ils étoient à leur miséricorde et qu’il ne tenoit qu’à eux qu’ils ne les tuassent. Les pauvres gigots[17] de justice crièrent merci à Francion et à du Buisson, leur remontrant qu’ils n’avoient voulu faire que ce que l’on leur avoit ordonné. Vous êtes des coquins qui n’entendez pas votre métier, repartit Francion, je vous le veux apprendre. Un sergent bien avisé devoit-il parler avec des mots de l’art, comme vous avez fait devant les amis de celui que vous désiriez attraper ? Ne considériez-vous pas que cela étoit suffisant de vous faire reconnoître ? Ce n’a été que pour ce sujet que vous avez failli maintenant à votre entreprise, de quoi je suis très-aise pour le bien de ce galant gentilhomme. Mais, or çà, apprenez-moi à la requête de qui c’est que vous le vouliez rendre prisonnier. D’un marchand de cette ville, monsieur, ce dit l’un. Je le connois bien, dit du Buisson ; c’est un affronteur : il me vendoit de méchantes étoffes fort cher et me faisoit trouver un homme qui me les rachetoit à vil prix, de son argent même. Je m’en vais gager qu’il faisoit si bien que tout retournoit à sa boutique. Je ne m’en souciois point, pourvu que j’eusse l’argent dont j’avois affaire, et ne songeois point à l’avenir. Il y a toujours eu presse à me prêter, d’autant que l’on se fie sur les grandes richesses de mon père. Francion, ayant dit un mot à l’oreille de du Buisson, commanda à un valet de la taverne d’aller au logis du marchand lui dire, de la part des sergens, que le jeune gentilhomme qui lui étoit redevable étoit tout prêt à le payer, et qu’il s’en vînt le voir promptement. Le marchand venu, le souper fut mis sur la table, et il fallut qu’il s’assît avec les sergens pour manger comme les autres, car l’on remit le payement après le repas. Lui et ses camarades burent d’autant, de sorte que les fumées commençoient à leur monter au cerveau. Francion donne à un laquais d’une certaine poudre qu’il avoit apportée parmi ses autres curiosités, laquelle, étant mêlée parmi le vin qu’ils burent tout le dernier, les rendit tellement assoupis, qu’il sembloit qu’ils eussent plutôt une âme de brute qu’une âme d’homme. Leurs paroles n’avoient plus aucune raison, et l’on leur faisoit tout ce que l’on vouloit et sans qu’ils y songeassent seulement. Francion, les voyant en cet état, fouille dans leurs pochettes, prend les promesses que le marchand avoit apportées, et les requêtes, et les décrets de prise de corps, que les sergens avoient, puis il brûle tout devant du Buisson, qui lui fait mille remercîmens du plaisir qu’il reçoit de lui.

Là-dessus, Francion appelle le tavernier et se plaint à lui de ce qu’il leur a baillé du vin tellement brouillé, que ces pauvres gens de ville, qui n’étoient pas accoutumés à boire, comme ceux de sa troupe, s’étoient enivrés, encore qu’ils n’eussent pas bu davantage que les autres. Ce sont des galans, monsieur, répondit-il, pour le moins ces deux sergens que vous voyez. Ils étoient déjà à demi ivres quand vous les avez fait mettre à table avec vous : ne sçavez-vous pas bien que, quand vous êtes entré, ils faisoient carrousse[18] ensemble ? Il faut envoyer dire à leurs femmes qu’elles les viennent requérir. Pour cet homme-ci, poursuivit-il en parlant du marchand, je prendrai bien la peine de le ramener tantôt moi-même.

Ayant dit cela, il commanda à un de ses valets d’aller querir les femmes des sergens. L’on fut tout étonné que l’on les vit peu de temps après, et certainement elles firent une belle vie : elles dirent une infinité d’injures à leurs maris en les remenant, et, ce qui les faisoit enrager, c’étoit qu’elles ne pouvoient tirer d’eux aucune parole raisonnable. Quant au marchand, lorsqu’il fut à sa maison, la sienne lui demandant s’il avoit reçu l’argent que l’on lui devoit, n’étant pas si assoupi que les autres, il eut bien le sentiment de lui dire qu’elle avoit envie de s’en faire brave, et, prenant un bon bâton, il la chargea en diable et demi. Néanmoins il ne songeoit point s’il avoit reçu l’argent ou non, et ne s’apercevoit pas du larcin de ses papiers.

Le lendemain, reconnoissant sa perte, il courut en fougue à la taverne, mais il n’y trouva plus les hôtes du soir précédent. Ils étoient délogés de bon matin, prévoyant bien ce qui devoit avenir : si bien qu’il apprit à ses dépens à ne plus tromper la jeunesse, et à ne lui plus rien prêter pour l’employer en ses inutiles débauches. Néanmoins, Francion conseilla à son débiteur de lui donner un jour quelque chose, selon ce que sa conscience lui en ordonneroit.

Comme ils furent aux champs, il s’enquit de lui quel chemin il avoit envie de prendre. Un autre que celui que vous prenez, répondit-il, parce que vous allez vers le château de mon père, devant lequel je n’oserois me présenter. Je lui ai pris de l’argent, que je viens de manger à la cour, et je m’en vais maintenant trouver un seigneur de ce pays-ci, qui me recevra bénignement en sa maison comme étant mon parrain. Voilà qui est bien, dit Francion ; puisque vous êtes ainsi vagabond, cherchez le moyen de venir à Rome d’ici à quelques mois, vous m’y trouverez sans doute et y passerez mieux le temps qu’en pas un lieu du monde. Votre humeur me plaît tant, que je souhaite de la pratiquer davantage que je n’ai fait. Ayant dit cela, il l’embrassa amiablement, et le laissa prendre telle voie qu’il voulut.

Celui qui lui avoit parlé du vieil du Buisson étoit encore en sa compagnie, et ne le quitta point qu’il ne l’eût mené à la vue du château de cet avaricieux. Francion, se séparant de lui, l’assura qu’il sçauroit bientôt des nouvelles de ce qu’il feroit, et s’y en alla, s’étant mis sur sa bonne mine et ayant pris le plus beau manteau qui fût en son bagage, parce qu’il avoit envie de se dire bien grand seigneur.

Nous verrons là comme il fit la guerre à l’avarice, qui est un péché des plus énormes ; et c’est en cela que nous connoîtrons que cette Histoire comique a beaucoup de chose de satirique, afin de la rendre plus utile : car ce n’est pas assez de dépeindre les vices, si l’on ne tâche aussi de les reprendre vivement.



  1. De là le sous-titre Fléau des vicieux, dont nous avons parlé, page 4 de l’avant-propos.
  2. Tabouret.
  3. « Nature, dit Charron, ne nous a point apprins y avoir des parties honteuses ; c’est nous mesmes qui, par nostre faute, nous nous le disons. » (Livre 1er, chap. vi.)
  4. Décaméron, Ire Journée, Nouvelle iie.
  5. Sorte de banc sans dossier.
  6. Épée courte et large.
  7. Godelureau.
  8. Locution proverbiale. « On le dit d’une chose qui étoit secrète et qui est devenue publique. » Dict. de Richelet.
  9. Exclamation tirée des Évangiles selon saint Marc et saint Luc.
  10. Pour : s’il plaît à Dieu.
  11. La cour des aides, au figuré et dans le style badin, est le recours qu’a une femme à un galant, pour suppléer au peu de force de •son mari. Dict. com. de Leroux.
  12. L’officialité était un tribunal ecclésiastique appelé à statuer principalement sur les actions en promesse ou en dissolution de mariage. — Voy. les précieux détails que donne Tallemant des Réaux sur le Congrès, dans l’historiette de madame de Langey.
  13. Économise.
  14. Jaquette.
  15. Cent livres.
  16. « On forme complainte en cas de saisine et de nouvelleté dans les actions possessoires, pour se maintenir en possession. » Dict. de Trévoux.
  17. Limiers.
  18. Débauche.