La bourse ou la vie/10

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L. H. Huot (p. 28-29).


Une aventure.


Un voyageur s’en allait par un chemin désert. Il faisait nuit, et la lune qui avait un instant montré sa corne au-dessus des grands arbres venait de se coucher sur un lit de nuages. Il faisait froid, et la neige criait sous les pieds du marcheur

C’était un artisan qui avait travaillé toute la semaine à la ville, et qui s’en retournait à sa campagne pour passer avec sa famille le jour consacré au Seigneur. Il était alerte, et pressait le pas, tout joyeux d’emporter à sa femme et à ses enfants le salaire de la semaine.

Tout à coup, de la forêt qu’il traversait, s’élance une troupe de brigands, qui l’entourent, le saisissent et l’entraînent dans leur repaire. Le pauvre malheureux se crut perdu, et ne songea d’abord qu’à la mort qui l’attendait. Mais bientôt il reprit contenance et dit aux brigands : « que me voulez-vous ? » « Ta bourse ou ta vie, » répondit le chef. L’artisan tira sa bourse qui contenait dix piastres, la leur remit, et reprit en courant le chemin de sa maison. La joie de la famille fut grande, et quand il raconta son aventure, on jugea que le travail de la semaine n’avait pas été perdu puisqu’il avait payé la rançon du prisonnier et rendu un père à ses enfants.

Messieurs, vous comprenez sans doute le sens allégorique de cette histoire ?

Il y a dans la vie d’un peuple, comme dans la vie d’un homme, des circonstances où il lui faut sacrifier sa bourse, s’il veut conserver sa vie. Or, nous traversons une de ces époques de sacrifice et de dévouement à l’avenir. Au nom des exilés qui gémissent sur la terre étrangère, au nom des malheureux colons qui souffrent dans l’isolement et la pauvreté, je vous déclare que nous devons faire un sacrifice généreux, si nous ne voulons pas périr.

Donnons-leur notre bourse, et nous leur donnerons la vie, qui conservera la nôtre.

Si vous me dites que tout ce que je propose est impraticable, je n’insiste pas, pourvu que vous trouviez autre chose. Je ne tiens qu’aux résultats, mais souvenez-vous que ces résultats sont nécessaires, et qu’il faut les produire par tous les moyens possibles.

Trouvez d’autres moyens, meilleurs que les miens, et je serai enchanté ; mais trouvez-les et n’oubliez pas que la maison brûle !


François Bonami.

Saguenay, décembre 1873.