La conquête du paradis/IX

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Armand Collin (p. 100-117).


IX

UNE FÊTE CHEZ LE GOUVERNEUR DE L’INDE


L’un des Suisses gigantesques qui jetaient, à tue-tête, les noms et les titres des arrivants, à l’entrée de l’immense salle, toute resplendissante d’or et de lumière, cria, en dominant le brouhaha :

— Le marquis Charles de Bussy, capitaine des volontaires !

Le jeune homme entra, et il se crut dans une fête travestie tant, autour de lui, les nations et les costumes étaient mêlés. Les femmes presque toutes pourtant portaient le costume français, suivant du plus près possible les modes de Versailles ; et elles tenaient une place énorme avec leurs jupes à paniers.

Dupleix était debout, sous un dais fleurdelisé, près d’un fauteuil, très semblable à un trône, en habit tout chamarré d’or, traversé du grand cordon de Saint-Louis ; sa femme, à ses côtés, était assise.

Un grand espace restait vide devant eux, et les invités s’y avançant en bon ordre, venaient les saluer, puis passaient. Dupleix répondait, par un salut, par un sourire, par une phrase affectueuse. Au-devant de certains personnages importants il faisait quelques pas ; puis la foule se répandait dans les salons, sous les galeries, à travers les jardins illuminés, formant une cohue brillante et joyeuse.

Quand Bussy s’approcha à son tour, Dupleix lui tendit la main et le présenta à sa femme.

— Elle est mon ministre le plus habile, dit-il en souriant, la moitié de moi-même. C’est la bégum Jeanne, comme l’appellent les indigènes, ce qui veut presque dire la reine. Défiez-vous d’elle, elle sait tous les dialectes de l’Inde.

La bégum riait. Elle était très séduisante et très superbe, à demi Indienne de type, vêtue de brocart d’argent et couverte de pierreries comme une idole.

— N’écoutez pas mon mari, dit-elle à Bussy en hindoustani ; son affection pour moi l’aveugle.

— Mériter l’amour d’un tel homme, madame, répondit-il, dans la même langue, c’est le plus glorieux des triomphes. Vous voir l’un près de l’autre c’est voir Rama et Sita.

— Il parle fort bien, dit-elle à Dupleix, à demi-voix, pendant que Bussy s’éloignait.

Kerjean était à quelques pas au milieu d’un groupe de jeunes filles. Il courut à son ami :

— Venez par ici, ne vous perdez pas au milieu de cette foule d’inconnus ; je vais vous présenter à de charmantes personnes.

Les jeunes filles se turent et cessèrent de rire, examinant, sans en avoir l’air, le nouveau venu, dont la bonne mine les frappait. Il était fort bien, en effet, dans son élégant costume apporté de Paris et d’une coupe parfaite. L’babit de taffetas changeant se fronçait légèrement aux pans pour former paniers ; les parements et les revers disparaissaient sous une soutache bleue et argent ; le gilet, de satin bleu clair comme la culotte, était finement brodé de petites roses et de myosotis ; le bas de soie moulait ia jambe fine, et les souliers à hauts talons exagéraient la petitesse du pied.

— M. le marquis de Bussy : ma sœur, Louise de Kerjean.

Une jeune fille, mince et gracieuse, ressemblant assez à Kerjean, fit une révérence.

Mlle d’Auteuil, Mlle de Bury et ma cousine, que je garde pour la fin, Mlle Chonchon.

Mlle Chonchon baissa les yeux, ouvrit et ferma son éventail. Grasse, un peu trop, ce qui était délicieux à son âge, elle avait à peu près dix-sept ans, ses grands yeux noirs agitaient des cils superbes, et elle gardait quelque chose de l’indolence orientale dans sa toilette parisienne, en satin rose pâle broché de blanc, avec son corsage long et baleiné à échelle de rubans.

Des orchestres, sur des estrades enguirlandées de fleurs, se faisaient entendre. On jouait une gavotte.

— Avez-vous une danseuse ? demanda Kerjean à Bussy.

— Si mademoiselle Chonchon daigne consentir ? dit Buss^y en s’inclinant.

Chonchon mit le bout de ses doigts dans la main du jeune homme.

— Comment ! ma cousine accepte ? Mais c’est un triomphe ! s’écria Kerjean ; elle est si paresseuse qu’elle répond, le plus souvent, qu’elle est engagée.

La jeune fille donna un coup d’éventail à Kerjean.

— Pourquoi dire tout de suite mes défauts ? Kerjean se sauva avec Mlle d’Auteuil, suivant sa sœur, qu’un jeune homme emmenait.

On dansait dans plusieurs salons, dans les galeries et sous un grand vélum, dans le jardin ; c’est là que Chonchon entraîna son cavalier, parce qu’il y faisait plus frais, disail-elle.

Ils dansèrent la danse lente et grave, balancée sur deux temps, Bussy un peu machinalement, pensant à autre chose.

Parmoments les jeunes gens s’arrêtaient pour laisser passer d’autres couples.

— Pourquoi ne me dites-vous rien ? demanda tout à coup Chonchon en ouvrant sur Bussy, avec surprise, ses grands yeux où il y avait encore de l’enfance.

Le jeune homme tressaillit comme tiré d’un rêve.

— Pourquoi ? c’est que je redoute de vous dire les banalités ordinaires : il me semble que ce serait vous manquer de respect.

— Pourquoi ? Je suis habituée à les entendre. Estce donc très aimable de ne rien dire ?

— Que vous dirai-je ? Je suis un inconnu pour vous, et tout ce que je sais de vous, vous le savez aussi bien que moi : c’est que vous êtes adorable et que votre toilette vous sied à ravir.

— Eh bien, soit, taisons-nous, dit la jeune fille d’un petit air dépité.

Mais le marquis secoua sa rêverie ; l’idée l’effraya de paraître stupide et sans galanterie à la belle-fille de Dupleix ; il regarda autour de lui. Il y avait là bon nombre de bourgeoises et de femmes de trafiquants, nées à Pondicbéry et n’en étant jamais sorties. Les petits ridicules de leurs manières et de leurs toilettes sautaient aux yeux d’un habitué de Versailles ; ils lui servirent de thème et il fit briller, aux dépens des naïves coloniales, une fine ironie et une moquerie légère dont Chonchon fut éblouie. Avant que la gavotte fût terminée, elle lui avait pardonné son silence du début, et quand il la reconduisit à sa place, la jeune fille était charmée de la grâce et de l’esprit de son danseur.

Bussy se mit à errer de salle en salle, regardant les femmes, heureux d’être seul et de ne connaître personne. Son regard recherchait de préférence les Orientales, mais il y en avait, naturellement, fort peu, les musulmanes ne sortant pas du harem : quelques Indiennes, des Arméniennes assez belleS ; d’une beauté de race, sans grande personnalité. Les Maures, comme les Français les appelaient encore, étaient au contraire assez nombreux. Ils regardaient danser d’un air fort dédaigneux, ne comprenant pas bien pourquoi des personnes de qualité se donnaient la peine de danser elles-mêmes, au lieu de payer pour cela des odalisques ou des bayadères. N’aimant pas à rester debout, ils accaparaient les fauteuils et les canapés, les disputant aux dames ; et ils restaient là, gravement assis, un genou replié, le pied sous la cuisse, roulant des yeux étincelants, tirant entre leurs doigts leurs moustaches épaisses.

Par la baie d’une porte, Bussy revit Chonchon, dansant avec grâce, d’un air ennuyé. Il s’arrêta un instant à la regarder.

— Si j’étais ambitieux, pourtant, murmura-t-il, si je pouvais renoncer à cette folie sans but et sans espoir qui trouble ma vie, devenir le gendre de Dupleix, ce serait là un beau rêve ; mais, hélas ! ma folie cessant, je sens que mon ambition mourrait avec elle.

En se retournant, il rencontra un regard attaché sur lui avec une fixité qui le surprit.

Celui qui le dévisageait ainsi était un musulman de haute taille, à l’air plus fier et plus noble qu’aucun de ceux qui étaient là. Un sabre à pommeau de pierreries dépassait son écharpe lamée d’or, et des diamants scintillaient dans l’aigrette de sa coiffure.

Sous le regard, d’abord étonné, puis dur et irrité par lequel lui répondit Bussy, il ne baissa pas les yeux.

— Ah ! çà, il m’ennuie, ce personnage, murmura le marquis en portant la main à son épée.

Mais l’homme détourna la tête et se mit à examiner de la même façon une autre personne.

— 11 paraît que c’est sa manière d’être, se dit Bussy qui s’éloigna en souriant.

Soudain, un nom, crié par les Suisses, parvint aux oreilles du marquis, par-dessus le brouhaha de la foule, et lui fit faire un bond de surprise.

Avait-il bien entendu ?

« Le prince très illustre Sayet Mahamet Khan, Bâhâdour, Salabet-Cingh !

— Lui ! lui ici ! le fiancé d’Ourvaci, le Lion terrible ! est-ce bien possible ?

Bussy, bousculant tous ceux qui lui barraient la route, se précipita dans le grand salon.

Dupleix s’avançait avec empressement vers un tout jeune homme, mince et gracieux de forme, qui, lorsqu’il l’eut rejoint, serra le gouverneur dans ses bras et lui prit le menton, ce qui est la plus cordiale et la plus honorable des salutations indiennes. Le prince s’avança ensuite vers Mme Dupleix et lui baisa la main à la française.

Bussy ne le voyait que de dos, et ne pouvait s’approcher, malgré ses efforts.

— Il n’est ni boiteux, ni bossu, se disait-il, espérons qu’il sera borgne.

On apporta un fauteuil pour le prince, sous le dais fleurdelisé, et il s’assit à côté de Dupleix.

Le jeune prince lui faisant face à présent, Bussy pouvait le voir à son aise.

Impossible, même à un rival, de ne pas le reconnaître : il était d’une beauté irréprochable.

La grande jeunesse du prince donnait un velouté charmant à son teint, couleur de bronze clair ; ses longs yeux noirs, sous des sourcils magnifiques, coulaient, entre les cils, un regard doux et comme assoupi ; l’ovale du visage, d’une pureté extrême, la bouche, d’un rouge vif, s’entr’ouvrant sur un sourire emperlé, avaient une grâce féminine, et vraiment, dans son riche costume oriental, tout brodé d’or, avec ses colliers, ses bracelets, ses pendants d’oreilles, ses agrafes de pierreries, il avait l’air d’une ravissante femme.

— Allons ! c’est parfait ! se disait Bussy, les sourcils contractés ; la jalousie manquait aux tourments que j’endure. Que pourrais-je contre cet homme, que je hais déjà autant que je l’admire ? Par quel moyen l’insulter, le provoquer, essayer de le tuer ? Bah ! il rirait de moi et me ferait assassiner traîtreusement par ses esclaves ; il faut m’avouer vaincu et renoncer définitivement à toute lutte, effacer jusqu’au souvenir de cette démence, qui finirait par me rendre complètement imbécile.

Salabet Cingh causait avec Mme Dupleix et paraissait auprès d’elle très empressé et très tendre ; il semblait la supplier, solliciter quelque chose qu’elle refusait avec un sourire doux et affectueux.

— Eh bien, vais-je rester là, fasciné comme un oiseau par un serpent ? se dit tout à coup le marquis. Et, avec un mouvement de colère, il tourna brusquement le dos et s’éloigna.

En traversant une galerie, il revit ce guerrier qui l’avait regardé d’une façon singulière. Il était appuyé du dos contre un portique, les bras croisés, l’air froid et méprisant, mais continuant à dévisager tous ceux qui passaient devant lui.

— J’ai envie de lui chercher querelle, à celui-là, se dit le marquis, et de passer sur lui ma mauvaise humeur !

Il s’avança, avec un sourire moqueur et impertinent, tandis que, sans le voir, l’inconnu murmurait d’un air irrité :

— Ils ont tous, dans cette race bâtarde, les cheveux blancs et le visage imberbe, et les prunelles bleues ne sont pas rares.

Alors Biissy se planta devant lui, croisant les bras, imitant l’attitude du guerrier.

— Ali ! çà, qu’est-ce que tu cherches avec cette insistance ? lui dit-il. Tu me semblés n’être connu de personne ici ; serais-tu un espion ?

Le jeune homme avait parlé français.

— Je n’entends pas l’idiome des infidèles, répondit dédaigneusement le guerrier.

— Eh bien, « le fds de cette race bâtarde » a déjà cet avantage sur celui de la race légitime, qui descend tout droit du diable, c’est qu’il parle et comprend son jargon, dit Bussy en changeant de langage.

— Pourquoi cherches-tu à m’insulter ? je ne te connais pas.

— Pourquoi m’as-tu regardé ?

— Parce que tes yeux sont bleus. Bussy éclata de rire.

— Je n’accepte pas cette excuse, dit-il, même en te tenant pour fou.

L’inconnu eut un éclair de fureur dans les yeux.

— Mon sabre a soif de sang, s’écria-t-il, et tu seras la fontaine qui l’abreuvera.

— À moins que tu ne fournisses le bain où se plongera mon épée.

— Soit, battons-nous, et qu’Allah nous juge ! dit le guerrier en portant la main à son sabre.

— Un instant ! La race bâtarde n’a pas la coutume de se donner en spectacle aux dames. Nous nous égorgerons, si tu le veux bien, au petit jour.

— Gomme tu voudras. Oîi te retrouverai-je ?

— Devant le palais, aux pieds de la statue du roi de France. — Cela m’a soulagé vraiment de chercher une querelle injuste à ce sujet du Grand Mogol, conclut-il, en continuant son chemin.

Et il gagna les jardins sans s’apercevoir que l’inconnu le suivait de loin.

La fête était de plus en plus joyeuse, des couples dansaient maintenant sur la grande pelouse, avec plus de laisser aller, d’animation. On soupait, dans la vaisselle plate et de vermeil, à de petites tables dressées de toutes parts ; les jeunes échansons, vêtus à l’orientale, versaient, sans repos, le Champagne ; et les têtes s’échauffaient ; la gaieté, de plus en plus bruyante, débordait.

Bussy s’enfonça sous les frondaisons, cherchant les allées désertes ; mais d’autres que lui les cherchaient aussi : des amoureux, sans doute, qui s’y promenaient lentement, se chuchotant de douces paroles.

Il revint sur ses pas.

En débouchant dans un carrefour très éclairé, il vit la foule massée en cercle et extrêmement attentive à quelque chose qu’il ne lui était pas possible d’apercevoir. Il s’informa de ce que c’était.

— Une espèce de squelette qui dit la bonne aventure, lui répondit-on.

Tiens ! s’il pouvait savoir quelque chose de sa destinée ? Il ne croyait guère à ces sorcelleries ; cependant on pouvait toujours voir, puisque c’était un jeu.

Il manœuvra adroitement et parvint au premier rang des spectateurs. Il vit alors un fakir d’une maigreur vraiment fantastique, dont la peau noire couvrait seulement les os et les muscles. Il était nu, moins un lambeau d’étoffe rouge autour des reins ; assis par terre, enchâssant sa barbe pointue entre ses genoux, remontés jusqu’au menton, il remuait du bout de ses doigts, ou plutôt de ses griffes, des lames d’ivoire, couvertes de signes mystérieux, disposées sur le sol, entre ses pieds écartés, et il les regardait avec une grimace comique, du haut de ses genoux, en louchant. À sa droite se tenait debout un interprète, à gauche était posé un coffret en laque persane contenant les talismans.

Au milieu des rires de l’assistance, gardant une gravité presque sinistre, malgré sa bizarre physionomie, le fakir disait le passé et, à ceux qui ne craignaient pas de l’entendre, l’avenir. Il dévoilait aussi les défauts, dénonçait les ivrognes et les débauchés, ce qui soulevait des rires. Parfois un silence subit s’établissait quand il annonçait une mort prochaine ou un malheur. Le sorcier avait été payé pour amuser les invités ; néanmoins on lui jetait des pièces d’argent, qu’il prenait sans remercier et cachait sous son pied.

Chonchon s’avança, un peu rouge et hésitante.

Qu’allait-on lui dire ? Bussy prêta l’oreille.

Le fakir remuait les lames d’ivoire avec plus d’attention, louchant horriblement ; un de ses sourcils relevé disparaissait sous sa chevelure emmêlée ; et il parla d’une voix profonde et basse.

— La source où tu veux boire te donnera quelques jours d’ivresse, mais se tarira sous tes lèvres.

— C’est effrayant ce qu’il me dit là, s’écria Chonchon en se reculant.

— Vous croyez à ces momeries ? lui dit Bussy.

Le fakir s’était levé, il s’approcha du jeune homme qu’il regardait attentivement depuis un instant.

— Tu n’y crois pas, toi ?

— Non, certes, répondit Bussy, tu peux prédire tout ce que tu voudras, l’avenir est loin ; mais je te mets au défi de me dire quelque chose de mon passé, capable de m’étonner.

Le fakir dardait sur de Bussy un regard fixe et étincelant, il lui posa la main sur l’épaule et dit lentement, après un silence :

— T’ai-je fait mal en appuyant sur la blessure récente que t’a faite un tigre ?

Le marquis eut un tressaillement et devint pâle.

— J’avoue mon émotion, dit-il ; serait-il possible que l’on pût voir dans l’inconnu de la destinée !

— Je vois à travers le temps et l’espace aussi aisément que j’ai vu la cicatrice à travers l’étoffe de ton vêtement, et cela par un pouvoir spécial que j’ai acquis dans la méditation.

— Un pouvoir magique !

— Est-elle magique la longue-vue qui approche jusqu’à tes yeux ce qui est hors de leur portée ? dit gravement le fakir ; bien des choses terrestres semblent impossibles qui ne sont qu’inconnues. J’ai été, moi, dans un triple cercueil trois fois scellé, enfermé pendant six mois, dans un tombeau maçonné et recouvert de terre. On avait semé et moissonné le blé au-dessus de moi. Quand on descella le tombeau, quand on vit mes yeux se rouvrir et qu’on m’entendit parler, la foule se prosterna, le roi se jeta à mes pieds et m’offrit ses trésors. Pourtant cette résurrection n’avait rien de magique. Je suis plus avancé que d’autres dans la science de la nature, voilà tout.

— Est-il possible que tu sois si au-dessus des hommes et que tu aies si peu d’orgueil ! Ah ! parle ! dis-moi ma destinée,

— Je ne te dirai pas tout l’avenir, mon fils ; à quoi bon déflorer le livre que tu vas lire ?… Tu es ambitieux et tu as raison de l’être, étant digne de ce que tu convoites. Ce soir même tu feras le premier pas dans le chemin qui te conduira au but que tu désires. Mais si tu veux réaliser ton rêve le plus cher, écoute mes paroles et ne les oublie pas.

— Je vous écoute avec confiance et respect.

— Sans rien savoir de la magie, tu dois être magicien. C’est avec une force imaginaire que tu dois combattre l’illusion. Retiens cela. Ta destinée m’intéresse ; je te reverrai.

Après ces mots le fakir s’éloigna rapidement et se perdit dans la foule.

Le marquis alla s’asseoir sur un banc de marbre, les oreilles bourdonnantes, le cœur agité d’un mouvement précipité. Certes, il ne croyait pas au merveilleux et cette impression s’effacerait, mais, pour l’instant, il était bouleversé.

Il ne s’était pas aperçu, tant il était absorbé, que le guerrier musulman, qui n’avait pas cessé de le suivre, s’était assis, non loin de lui, sur le banc. L’étranger le considéra longtemps en silence et comme Bussy, les regards rivés au sol, se croyait toujours seul, il lui toucha doucement le bras.

Le marquis eut un sursaut, et, reconnaissant l’homme qu’il avait provoqué, leva les yeux vers le ciel, où les étoiles brillaient encore.

— Il ne fait pas jour, dit-il, que me veux-tu ?

— Je crois que tu es l’homme que je cherche.

— Eh bien, tu me cherches trop tôt, puisque notre rendez-vous est au jour naissant.

— Je ne dois plus te tuer, si tu es celui que je crois.

— Comment ! tu me cherchais avant que je t’aie provoqué ? Pourquoi faire ? Est-ce que tu me connais ?

— Je ne te connais pas, et depuis bien des jours, de l’aube à la nuit, je te cherche.

— Voilà qui est curieux ! Sais-tu mon nom ?

— Je l’ignore.

— Et toi, comment t’appelles-tu ?

— Mon nom est celui d’un brave, je n’ai nulle raison de le cacher : je suis Arslan Khan.

— Eh bien, Arslan, ta gloire n’es pas venue jusqu’à moi. Ton nom n’éveille en moi aucun souvenir. Il est certain qu’il te faut chercher encore et que je ne suis pas celui que tu crois.

— J’ai entendu les paroles du très saint fakir SataNanda. C’est moi qui l’ai envoyé ici offrir ses services pour animer la fête du gouverneur. Crois-tu sans cela qu’un homme comme lui eût consenti à déshonorer sa science divine pour amuser les badauds ? C’est pour toi seul qu’il était ici, et mon attente n’a pas été trompée ; il a vu, à travers tes vêtements, la blessure faite par un tigre, et c’est à ce signe que je devais te reconnaître.

— Qui donc t’envoie ? demanda le marquis singulièrement attentif.

— Quelqu’un qui te hait.

— Une femme ?…

— Une reine !

— Ourvaci ! c’est Ourvaci ! s’écria le jeune homme, un instant suffoqué par l’émotion.

— Ne prononce pas aussi familièrement le nom d’une reine.

— Pourquoi t’envoie-t-elle, est-ce pour me tuer ?

— Tu serais mort déjà si c’était cela. Non, jusqu’à présent, on ne m’a pas donné l’ordre de te tuer.

— Ce sera pour plus tard ; mais que me veut-on en attendant ?

— À cause de toi, cette reine que tu as mortellement outragée, est réduite au désespoir, la vie lui est odieuse, puisque, non content de rejeter ses présents, tu empêches, sans doute par des maléfices, qu’elle puisse se purifier de l’injure.

Bussy redoubla d’attention : des maléfices 1 II comprenait à présent les paroles du fakir, elles contenaient le talisman qui pouvait le faire triompher. Ce fakir était un dieu, il eût voulu le revoir, serrer dans ses bras ce sublime squelette.

Mais Arslan reprit :

— La reine te croit magicien ; mais j’ai bien vu que tu ne l’es pas, puisque tu n’as pas su échapper au regard de Sata-Nanda.

— Qui te dit que je voulais me dérober ? répliqua Bussy.

— Tu as nié sa science.

— Pour réprouver ; mais il a bien vite reconnu en moi un égal. Nous avons échangé les paroles mystérieuses.

— Alors, c’est ta volonté qui a rendu vaines les cérémonies de purifications accomplies par ta victime ?

— A-t-elle accompli tous les rites ? demanda Bussy très gravement.

— Certes ! un brahmane l’assistait et a tout ordonné. Il a cueilli lui-même, au soleil levant, l’herbe sacrée qu’ils appellent le Darba de Vichnou, il a brûlé lui-même les aromates et dit les paroles toutespuissantes. Trois fois on a recommencé l’incantation la plus solennelle, trois fois inutilement.

— À quels signes a-t-on reconnu que la cérémonie sacrée n’était pas agréée par les dieux ?

— À ce que la reine n’a pas retrouvé le calme et se sent plus que jamais brûlée par la souillure.

— C’est bien ce que je voulais, dit Bussy ; sache que, tandis qu’ils brûlaient le Darba de Vichnou, je distillais la Mandragore, cueillie au clair de la lune, et qu’aux formules magiques qu’ils proféraient, j’opposais des formules beaucoup plus puissantes qui brisaient le pouvoir des leurs et les réduisaient à néant, et sache qu’il en sera ainsi toujours.

— Pourquoi cet acharnement ?

— Parce que cette femme est coupable envers moi, qu’elle mérite d’être punie et que je la punirai tant qu’elle ne sera pas quitte envers moi de sa dette de reconnaissance.

— On avait prévu cette réponse, dit Arslan d’un air attristé, et la reine demande que tu désignes le prix ou la récompense que tu exiges. « Qu’il fixe lui-même, a-t-elle dit, la rançon de mon repos. »

— Oh ! quel rêve ! murmura Bussy dont le cœur battait à grands coups.

— Décide donc, dit Arslan, et rends la paix à cette âme troublée.

Bussy méditait profondément.

— Tout d’abord, dit-il après un long silence, un mot d’elle, un sourire, une fleur cueillie par ses doigts m’eussent fait son débiteur. Mais aujourd’hui, après ce que j’ai enduré, je serai plus exigeant.

— J’attends ! dit le musulman.

— Eh bien, je veux d’elle : un baiser ! rien de plus : mais cela je l’exige, et je n’accepterai aucune autre rançon.

— Un baiser ! s’écria Arslan en contenant mal son indignation.

— J’ai dit !

— Je ne suis qu’un instrument d’obéissance, je porterai ta réponse.

— Je me nomme Charles de Bussy, tu me retrouveras aisément.

— Le Seigneur soit avec toi, dit Arslan en posant sa main sur son cœur, puis sur son front.

— Que Dieu t’ait en sa sainte garde, répondit le marquis en s’inclinant.

Le guerrier s’éloigna rapidement et disparut.

Ayant hâte d’être seul et de rentrer chez lui, Bussy se dirigea vers la sortie ; mais, au moment où il allait franchir le portail d’honneur, un officier l’arrêta.

— Capitaine, lui dit-il, le gouverneur vous prie de rester et d’aller l’attendre dans son cabinet, où il vous rejoindra bientôt ; il a de graves nouvelles à communiquer à l’état-major et aux officiers.

Bussy salua celui qui lui avait parlé et retourna sur ses pas.